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Articles taggués ‘Chambre d’écho’

Raconter une histoire

25/12/2008 3 commentaires

Merci à Yann de m’avoir incité à lire le discours de Le Clézio à l’occasion de la réception de son Nobel, discours d’une très grande richesse (merci au même Yann pour son commentaire définitif et fulgurant, « Le Clézio est trop parfait »).

L’un des sommets de ce texte qui ne manque pas de relief consiste dans l’apologie des contes, des conteurs (et surtout d’une conteuse) – hommage appuyé à la littérature orale, à la fois paradoxal sous la plume de l’impétrant de la plus prestigieuse récompense couronnant la littérature écrite, et tout naturel : tout naît, semble-t-il, de l’art de raconter, art primitif et premier, précédant les égos encombrants des modernes « auteurs ».

Hasard objectif : j’ai découvert ce discours quelques jours après avoir profité de l’enseignement d’une conteuse, Nathalie Thomas (photo ci-dessus). Lors de la formation qu’elle nous a dispensée, de sa bouche à nos oreilles se sont écoulées maintes idées et, surtout, maintes histoires. Elle nous recommandait d’utiliser ses contes, de nous les approprier et de les transmettre, de les faire vivre à notre tour en direction d’autres oreilles ; ce que j’ai fait. L’une de ces histoires, celle de L’Homme qui cherchait sa chance, m’a tellement plu que je l’ai dite plusieurs fois, et puis, finalement, écrite.

Et c’est ainsi que le Fond du Tiroir, seul blog au monde qui publie un article le 25 décembre sans vous souhaiter Joyeux Noël, vous offre nettement mieux en lieu et place : une histoire.

« Il était une fois un homme qui se lamentait de sa malchance. « Qu’ai-je donc fait pour être si démuni ? Qu’ont-ils de plus que moi, tous ceux-là qui réussissent leurs affaires, leurs amours, et leur vie toute entière ? La chance, seulement la chance ! Ils ont la leur, mais où est la mienne ? Je donnerais tout pour connaître le secret de leur chance… Hélas que donnerais-je, puisque je n’ai rien ! Je n’ai rien puisque je n’ai pas de chance. Qu’ai-je donc fait pour être si démuni ? Où est ma chance ? », et ainsi se lamentait-il à longueur de journée.
Un jour la rumeur parvint à ses oreilles qu’un grand et vieux sage, ridé, plissé, chenu, logeait derrière la forêt. Ce sage, grâce à sa longue expérience, grâce aussi sans doute à certaines facultés plus occultes, était disait-on capable de répondre à n’importe quelle question, d’accéder à n’importe quelle requête. « Je pars à sa recherche ! Ce sage seul, s’il existe, saura m’indiquer où est ma chance ! »

L’homme se met en route, pénètre la forêt, et rencontre un loup qui se morfond.
« C’est bien ma chance ! Comme si je n’avais pas assez de soucis ! Pourquoi te morfonds-tu, ô loup ?
– Parce que je n’ai plus d’appétit. Qu’est un loup sans appétit ? Je suis un loup en vie, mais aussi bon que mort. Connais-tu le moyen de me rendre mon appétit ?
– Cesse de te morfondre. Sache que je vais à la rencontre d’un vieux sage qui est dit-on capable d’accéder à n’importe quelle requête. Je lui soumettrai ta requête en même temps que la mienne ».
L’homme se remet en route, pénètre la forêt plus avant, et rencontre un arbre qui gémit.
« C’est bien ma chance ! Comme si je n’avais pas assez de soucis ! Pourquoi gémis-tu, ô arbre ?
– Parce que mes bourgeons ne poussent plus. Qu’est un arbre sans bourgeon ? Je suis un arbre en vie, mais aussi bon que mort. Connais-tu le moyen pour que mes bourgeons poussent à nouveau ?
– Cesse de gémir. Sache que je vais à la rencontre d’un vieux sage qui est dit-on capable d’accéder à n’importe quelle requête. Je lui soumettrai ta requête en même temps que la mienne ».
L’homme se remet en route, pénètre la forêt plus avant, et rencontre un jeune fille qui pleure.
« C’est bien ma chance ! Comme si je n’avais pas assez de soucis ! Pourquoi pleures-tu, ô jeune fille ?
– Parce que j’ai perdu mon sourire. Qu’est une jeune fille sans sourire ? Je suis une jeune fille en vie, mais aussi bonne que morte. Connais-tu le moyen pour que mon sourire à nouveau illumine mes lèvres ?
– Cesse de pleurer. Sache que je vais à la rencontre d’un vieux sage qui est dit-on capable d’accéder à n’importe quelle requête. Je lui soumettrai ta requête en même temps que la mienne ».

L’homme se remet en route, récapitule en esprit ses quatre requêtes, la sienne, celle du loup, celle de l’arbre, celle de la jeune fille, et sort de la forêt.
Juste à la sortie de la forêt, il voit une maison et, devant la porte, un très vieil homme, ridé, plissé, chenu, assis dans un fauteuil à bascule.
« Oh là, vieil homme ! Est-ce toi, le fameux sage qui est dit-on capable d’accéder à n’importe quelle requête ?
– Je serai celui-là si tu veux croire que je le suis.
– Alors j’ai quatre requêtes à te soumettre. Comment rendre l’appétit à un loup ? Des bourgeons à un arbre ? Un sourire à une jeune fille ? Et moi, où est ma chance ?
– Tu diras au loup ceci : il a perdu son appétit parce qu’il souffrait trop de ne dévorer que de belles et bonnes choses – il retrouvera son appétit dès l’instant qu’il aura mangé l’homme le plus bête du monde ; tu diras à l’arbre ceci : ses bourgeons ne pousseront pas tant que ses racines seront entravées – or ses racines sont à l’étroit à cause d’un coffre empli d’un trésor enfoui à son pied ; tu diras à la jeune fille ceci : elle retrouvera son sourire dès qu’elle rencontrera un amoureux qui acceptera de l’épouser ; quant à toi, rentre vite, car ta chance t’attend chez toi.
– Merci, vieux ! Je pars sur le champ ! »

Et l’homme retraverse la forêt en sens inverse, cette fois en courant.
« Jeune fille ! Arrête de pleurer ! Tu retrouveras ton sourire dès que tu rencontreras un amoureux qui acceptera de t’épouser.
– Ah oui ? Et toi, beau jeune homme ? Me trouves-tu à ton goût ? Car tu es au mien, assurément… Veux-tu m’épouser ? (et elle esquisse, pour la première fois depuis longtemps, un sourire…)
– Tu es très jolie, jeune fille, hélas je ne puis rester auprès de toi, je dois rentrer chez moi au plus tôt ! Ma chance m’attend chez moi. »
Et l’homme se remet en route, en courant.
« Arbre ! Cesse de gémir ! Tes bourgeons pousseront dès que tes racines seront libérées du coffre contenant un trésor, enfoui à ton pied.
– Ah oui ? Mais je n’ai pas de bras, beau sire. Veux-tu creuser la terre pour moi et déloger ce coffre de mes racines ? Tu pourras conserver ce trésor en souvenir de moi.
– J’aimerais te rendre service, arbre, hélas je ne puis rester auprès de toi, je dois rentrer chez moi au plus tôt ! Ma chance m’attend chez moi. »
Et l’homme se remet en route, en courant.
« Loup ! Arrête de te morfondre ! Tu retrouveras ton appétit dès que tu auras avalé l’homme le plus bête du monde ! »
Alors, sans plus attendre, le loup dévora l’homme et retrouva pour toujours son bel appétit. »

(Merci encore à Yann, premier lecteur et destinataire de ce morceau de littérature orale écrite.)

Vie syndicale

16/12/2008 un commentaire

Frédérick Mansot, illustrateur et déjà membre très-actif du collectif de la Charte des auteurs jeunesse, a courageusement tenu à bout de bras un embryon de « syndicat des auteurs de livres », d’abord affublé de l’obscur nom de baptême « SCEI » qui évoquait plutôt un logiciel de gestion du risque industriel, et récemment rebaptisé « Nota Bene ».

Dès l’origine, j’avais adhéré au SCEI, par curiosité et par principe – d’un côté un « syndicat d’auteurs » me semble presque un oxymoron tant chacun écrit pour sa propre pomme ; d’un autre côté, ma foi en la solidarité est chevillée au corps (foi irrationnelle, c’est comme la Sainte Vierge, on y croit sans l’avoir vue), et avec ce que je raconte sur le syndicalisme dans Les Giètes… Bref, j’avais adhéré. Mais sans aucune autre adhésion qu’un simple chèque. Je suppose que nous étions nombreux dans ce cas-là, puisque faute de mobilisation massive le syndicat est entré dans une période d’hibernation, et avec lui toutes ses  revendication (dont la principale, l’instauration d’un « droit fixe », rémunération de l’auteur directe et forfaitaire sur chaque livre vendu – un brin utopique – nom de Dieu vive l’utopie).

En ce mois de décembre zéro-huit, Frédérick, qui semble avoir porté le projet à peu près seul pendant toute cette période creuse, nous redonne enfin des nouvelles du syndicat. Il présente comme une bonne nouvelle l’accord avec la CFDT, qui fédère désormais « Nota Bene » à cette grande centrale, et nous incite à transmettre autour de nous les tracts et bulletins d’adhésion.

J’ai obtempéré, et fait circuler ces informations auprès des écrivains égarés dans mon carnet d’adresse… Or j’ai immédiatement reçu, en réponse, ce mail du poète Michel Thion :

« Salut à tous,
Je trouve que l’idée n’est pas mauvaise en soi et qu’il faut la creuser.
Pour autant, plutôt crever que d’adhérer à la CFDT.
C’est à ce syndicat de vendus que l’on doit :
– la mort du statut des intermittents du spectacle, lorsque, en 2003, la CFDT qui est le syndicat le moins représentatif dans ce secteur a signé le protocole préparé par le MEDEF, alors que les groupements d’employeurs du spectacle, notamment le SYNDEAC, ne faisait pas partie de le négociation puisqu’ils ne sont pas au MEDEF…
– De la même façon, c’est avec la signature minoritaire de la CFDT que la dramatique réforme des retraites a été adoptée.
– C’est à la CFDT, élue à la tête de l’Assurance Maladie avec les voix du MEDEF que l’on doit les déremboursements, les franchises médicales, etc…
– Idem pour les ASSEDIC
– etc… Depuis Nicole Notat, aujourd’hui PDG d’une société de consultants sur les relations en entreprise, au service du patronat européen, la CFDT a toujours le stylo à la main pour signer les pires saloperies issues du patronat. Au nome de la « respectabilité » et surtout des prébendes patronales, des postes dans les organismes paritaires, la CFDT qui « privilégie la négociation » est un syndicat du renoncement et de la trahison.
Alors oui, vraiment, plutôt crever que d’y adhérer.
Un syndicat d’auteurs autonome, on peut voir, mais rattaché à une grande centrale ou il sera une goutte d’eau, ça n’a aucun intérêt. Si on allait voir la CNT, plutôt…
Amitiés à tous,
Michel »

Hé bé ! ça fait réfléchir, non ? en ce qui me concerne, c’est trop tard, j’ai déjà payé ma cotisation… Michel Thion est sensible à ces débats parce qu’il est homme de théâtre (et homme de gauche). J’ai moi-même, sinon un pied, du moins un gros orteil dans le milieu du spectacle vivant, depuis que je tourne un spectacle musical adapté des Giètes avec l’un de mes potes, lui-même intermittent – j’ai nommé Christophe Sacchettini… C’est dire si, grâce à Christophe, je n’ignore pas que « CFDT » est un vilain mot, c’est caca, c’est le mal, ce sont des vendus, c’est le diable….
Toutefois je persiste à croire que Nota (et non Notat) Bene n’est pas la CFDT. Quand j’entends les discours des fondateurs et leaders de Nota Bene, j’ai du mal à y reconnaître des suppôts du patronat et du capital. Suis-je en train de me faire rouler dans la farine ? Mon éducation politique est-elle toute entière à vivre, à base de désillusions ? Vos avis sur la question sont les bienvenus. En échange, je peux faire suivre les documents reçus, notamment le dernier tract de Nota Bene, « Manifeste pour une rémunération du travail des auteurs de livres ».

Coordonnées : NOTABENE* le syndicat des auteurs de livres, Frédérick Mansot, 27A rue Georges Courteline – 69100 VILLEURBANNE, Tel 06 80 71 44 60.

Na zdorovié, Rock and roll !

07/12/2008 3 commentaires

L’un des éléments rationnalisables du rêve exposé hier ici-même est l’ennui profond éprouvé en plein salon du livre.

C’est parce que j’ai perdu mon dernier dimanche au Salon du livres des Marches. Il existe deux sortes de salons du livre : ceux qui vous invitent pour la seule raison qui vaille, parce qu’ils ont aimé vos bouquins ; et ceux qui vous invitent pour une autre raison, plus triviale, plus contingente, plus dérisoire, mauvaise, toujours mauvaise. Par exemple : on vous invite pour faire masse, juste parce que vous êtes dans le carnet d’adresse de quelqu’un.

Il faudrait, pour bien faire, n’accepter que les invitations des salons de la première catégorie, qui seuls offrent la garantie que vous ne perdrez pas votre temps puisque vous serez là pour la littérature (voire la Littérature, tant pis pour la grandiloquence en majuscule, merde, je veux bien être grandiloquent si c’est un moyen de faire comprendre qu’il n’y a que ça qui m’intéresse). Le Salon des Marches hélas appartient à l’autre catégorie. J’ai donc perdu mon dimanche à poireauter stérilement derrière mon stand, simplement parce que mon adresse était dans le carnet de quelqu’un, de quelqu’un qui ne s’intéresse pas à la Littérature (du moins, pas à la mienne) mais à son propre « événement médiatique ».

Je n’étais pas d’humeur sur ce Salon lorsqu’un « journaliste » m’a « interviewé », me demandant le titre de mon livre « qui a le plus marché » pour ensuite le qualifier de « sympa » dans le micro qu’il a tenu toute la journée à la main, afin d’animer en continu et de rappeler que l’événement médiatique était d’importance, puisqu’il y avait un journaliste et un micro. Un peu plus tard, un « cameraman » convié à faire un reportage pour une télé locale, afin de bien marquer l’importance de l’événement médiatique (puisqu’il y avait non seulement un journaliste, mais aussi un caméraman) m’a demandé de faire semblant de dédicacer un livre et de le tendre à quelqu’un censé se tenir devant le stand, « de toute façon vous inquiétez pas, je ne filme que les mains ». J’ai vertement refusé de me prêter à de telles simagrées, trouvant ce simulacre absurde puisque je n’avais encore fait aucune vraie signature de la journée, et de mauvais goût puisqu’il accréditait « l’événement médiatique », propagande dont je ne pouvais, déontologiquement, me faire complice. Je suis donc sans aucun doute passé pour un mauvais coucheur, et je m’en contrecogne. Le « cameraman » a trouvé son affaire un peu plus loin, auprès d’un auteur plus complaisant.

On ne le dira jamais assez : une seule chose peut sauver de la sinistrose une journée passée dans un « salon du livre » où l’on a été piégé parce qu’on fait partie du carnet d’adresse de quelqu’un et où l’on sait qu’on sera loin de la littérature, loin des flammes qui font lire et écrire, loin de soi-même, loin de tout. Et cette chose est la compagnie de compagnons de stand (d’infortune) sympathiques, chaleureux et/ou instructifs. Or je n’avais pas à me plaindre, puisque j’avais pour voisins Eric Boisset et Sylviane Doise.

Eric Boisset est l’auteur de trilogies de science fiction qui marchent très fort (lui-même a dédicacé sans relâche), Le grimoire d’Arkandias etc. Ses livres m’attirent fort peu, pas ma tasse de thé (ni de whisky), mais l’homme est d’un commerce très agréable, rigolo, cultivé, bavard, débordant d’anecdotes sur lui-même et les autres, vraiment de quoi égayer le désastre. J’ai ainsi recueilli de lui, cette après-midi là, les propos que je consigne ici :

« Quand Bernard Pivot était jeune journaliste, il est allé au culot frapper à la porte de Nabokov, qui refusait toute interview, mais qui l’a cependant reçu. Il s’est prêté au jeu de l’interview filmée, en sirotant, en bon Russe, une gorgée de thé entre chaque question. Pivot a révélé plus tard que la théière vidée ce jour-là ne contenait pas du thé, mais du whisky – même couleur, ni vu ni connu. Dans le même temps, Mick Jagger se laissait filmer lors d’une énième tournée des Rolling Stones, sifflant backstage une bouteille de whisky. Sauf qu’en réalité, la bouteille de whisky contenait du thé – même couleur, ni vu ni connu. Alors, Nabokov ou Jagger, lequel est le plus rock ‘n’ roll ? »

Grand merci, Eric, du fond du cœur. Si, après le Salon du livre des Marches, l’on rentre chez soi enrichi d’une aussi belle histoire, édifiante et tellement de circonstance (les caméras… les simulacres… les « événements médiatiques »…), il devient impossible de dire que l’on a perdu son dimanche.

Rions un peu avec Wikipedia

11/11/2008 2 commentaires

Je ne sais pas vous, mais je passe rarement un jour sans consulter Wikipedia, pour une raison ou une autre. J’ai appris d’innombrables choses, plus ou moins directement utiles, sur Wikipedia. Tiens, un exemple : c’est grâce à Wikipedia que j’ai appris à distinguer la couleur « cuisse de nymphe » de la couleur « cuisse de nymphe émue ». Rien à voir, vérifiez.

Le pli est pris. Wikipedia est la ressource absolue, l’oracle universel. Un doute ? Un manque ? Une interrogation ? La réponse est sur Wikipedia, suppose-t-on.

Par conséquent, les statistiques de recherche sur Wikipedia.fr permettent de se faire une idée assez précise de la masse des préoccupations culturelles, soucis personnels, professionnels, ou simples curiosités, de nos concitoyens. Consulter ces statistiques est très instructif : y sont classés, par ordre décroissant, les plus consultés parmi les 725 000 articles dont s’enorgueillit le je-sais-tout du net, qui a réduit tant de marques de dictionnaires et encyclopédie à la faillite.

Le sommet de la liste la plus récente (couvrant le mois d’octobre 2008) est occupé par des pages techniques (accueil, recherche, liste de suivi, modification, export, etc…). La première « vraie page » de contenu arrive au 10e rang : c’est Youtube. Ainsi, on demande à une ressource Internet des renseignements sur une autre ressource Internet. C’est cohérent, et circulaire. Wikipedia, page auto-réflexive, occupe la 56e place, Facebook la 20e et Dailymotion la 33e.

Barack Obama tient seulement la 71e place, loin derrière Batman 28e, Dr. House 39e, Heath Ledger 19e, Jeff BuckleyMark Calaway 37e, Michael Jackson 59e, Lil Wayne 65e. Je précise que je donne bien ici les statistiques concernant la version française de Wikipedia. 23e,

Parmi les champs de recherche récurrents, voici un intéressant tir groupé :

Portail de la pornographie 44e, Portail de la sexualité et de la sexologie 46e, Position sexuelle 66e, Sodomie 68e, YouPorn (avec un P majuscule) 69e, Clara Morgane 75e, Acteurs et actrices de films pornographiques 78e, Masturbation 91e, Fellation 95e (alors que le Cunnilingus est très loin, à la 308e place : l’égalité des sexes n’est pas pour demain), Clitoris 99e, Taille du pénis humain 108e, Vagin 113e, Pénis 140e, Nicolas Sarkozy 141e, Vulve 152e, Pornographie 154e, Pénis 160e, Youporn (avec le p minuscule) 179e, Rocco Sifredi 232e, Film pornographique 245e, et Sexe tout court (si j’ose dire) 281e, serré de près par Circoncision 288e.

Sans compter les choses du sexe qui débordent sur d’autres articles, les plus inattendus. Il y a quelques jours, je cherchais sur Internet une jolie illustration de tiroir pour orner le présent blog. Je balance à Google ce simple mot, « tiroir »… Comme pour n’importe quelle recherche (essayez, vous verrez), la liste des réponses inclut forcément une entrée « Wikipedia ». Je clique donc sur la page « Tiroir » de Wikipedia, et je lis ceci :

« La première apparition du tiroir remonte à l’antiquité. Le tiroir sert à ranger des objets.(lingerie fine, vaseline, viagra, dildo, jouet sexuel, film porno, magazine, vibrateur, condom…) De plus, c’est très utile parce que les objets ne tombent pas et vont accentuer le plaisir. » (Pas la peine d’aller vérifier, cet article farceur a été censuré depuis… Mais vous pouvez le retrouver dans l’historique.)

Ainsi, Wikipedia fonctionne comme notre inconscient collectif : il condense notre recherche du sens de la vie, et répond à nos quêtes les plus vitales, nos aspirations les plus existentielles : le cul, bien sûr. (Je t’en foutrai, de la cuisse de nymphe.)

Et moi ? Eh bien oui, moi aussi, j’y suis, sur Wikipedia. Car c’est un Who’s who en plus d’être un site porno : il faut y être. J’y suis. Le jour où j’ai constaté que j’y avais droit à ma page, j’en ai été tout ému (forcément ! appartenir à l’imaginaire collectif, ce n’est pas rien ! aux côtés de la sodomie et des actrices porno !), et me suis mis à fantasmer sur une bienveillante et secrète admiratrice, qui m’aurait mis en ligne parce qu’elle estimait que ma présence parmi les références du savoir mondial était indispensable… Las ! J’ai appris quelques temps plus tard que celui qui m’avait ainsi fait pénétrer le wikimonde était un pote, un écrivain lui aussi qui, après avoir créé sa propre page, avait purgé son petit péché d’orgueil en créant la mienne dans la foulée.

L’inconscient collectif, vous dis-je : les vanités aussi sont dans Wikipedia.

Le jardinier

23/10/2008 un commentaire

Initials SG :
Un jour où j’étais pris
D’un spleen ignoble
Dans quelque bouquinerie
Du vieux Grenoble…

…Je farfouille et trouve dans le bac des livres défraîchis et bradés, dix francs pièce (pour donner une idée de l’époque), un exemplaire d’Evguénie Sokolov, le roman de Serge Gainsbourg. Je l’avais déjà lu, je feuillette pourtant. Et je tombe sur l’écriture de Gainsbourg. La vraie, la manuscrite. Une dédicace en page de titre, tout à fait impersonnelle, mécanique, plate, trop banale pour n’être pas vraie : « À Françoise, Gainsbourg ».

J’ai beau ne pas faire grand cas des rituels fétichistes entourant la dédicace, et les moquer dans mon bon de commande, merde, c’est Gainsbourg qui m’écrit à Françoise, je suis ému par surprise, en plus il était déjà mort (pour donner par recoupement une idée plus précise de l’instant). J’achète l’objet : dix balles pour deux lignes d’authentiques tremblements autographes, tremblements qui entrent très fort en résonance avec l’intrigue dudit roman, l’aubaine est inespérée. Il ne me resterait dès lors qu’à accomplir les démarches administratives pour changer de prénom et recevoir enfin pleinement cette dédicace. Je crois que je pourrais m’habituer à me faire appeler « Françoise », avec le temps.

Gainsbourg est à nouveau à la mode ces jours-ci ; parce qu’il a quatre-vingts ans, certes, mais surtout parce qu’il a toujours été en-deça et au-delà de la mode, subversif dans le flux. On le cite à tout propos. Ma foi, on a bien raison : une citation de Gainsbourg est propre à relever le niveau, quel que soit le contexte. Je suis bien placé pour le savoir, j’ai placé autrefois une sentence gainsboréenne en épigraphe de l’une de mes nouvelles. Ça vous a plu, hein ? Vous en voulez encore ?

Okay, je retranscris un extrait d’interview, filmée pour la télévision en septembre 1973. Gainsbourg est assis devant son piano, chez lui, rue de Verneuil. Jane Birkin traverse le fond de l’image, portant dans ses bras une enfant de deux ans. Le journaliste en change brusquement de sujet.

« Vous avez décidé d’avoir un enfant, une fille… Est-ce que vous aviez des idées précises sur l’enfance qu’elle aurait ?
– Non, aucune. Ça… ça pousse… Ça sera une fleur, ou une mauvaise herbe, je ne sais pas. Enfin, heu, bon… Je vais la tailler, un peu. Je suis un bon jardinier, je crois ».

Pour ma part, j’ai deux filles. Je jardine, un peu, mais surtout je regarde pousser. Quelle plus belle image de « l’éducation » ?

Signe de vie

15/10/2008 3 commentaires

Bonjour,
Je viens de découvrir votre blog que j’aime beaucoup.
Je m’appelle Frédérique Impennati. Travaillant dans la communication et les relations avec la presse, j’avais besoin de vérifier ce qui était référencé sous mon nom (pas d’égocentrisme démesuré) et je suis tombée en bas de la première page de résultats sur votre lien… Je vois apparaitre mon nom et celui d’un ancien ami Fabrice Meddouri, èlève de Briey avec moi dans les années 73/74, qui je crois est malheureusement décédé.
Je lis aussi le nom de Paloma Karle. Le prénom ne me revient pas immédiatement mais en prononçant à haute voix, Mme Karle, professeur de Français, oui ça évoque un souvenir, j’ai une mémoire assez infidèle et je cherche les traits de son visage dans ma mémoire, ce que je sais c’est que j’aimais ce professeur. Ma sœur, à peine plus âgée que moi me dit souvent « C’est pas possible que tu ne te souviennes pas de telle ou telle chose », et pourtant je ne suis pas atteinte de la terrible maladie d’Alzheimer, ou alors je ne le sais pas encore…
Et quand je lis son dernier appel, comment dire, c’est idiot mais l’émotion m’envahit soudainement. D’abord parce que c’est très troublant de savoir qu’enfant on était pas aussi transparente qu’on le croyait, et parce que cela me ramène à une vie qui était si douce, si insouciante, où l’on n’avait qu’une chose à faire, saisir la chance d’apprendre… grandir, observer, se nourrir… tout ce que j’essaie de transmettre à mes enfants aujourd’hui.
Alors voilà bien sur, d’abord je vous remercie d’avoir publié ce dernier appel, ce 15 octobre n’est pas une journée comme les autres. Je m’en remets également à vous pour savoir si vous seriez d’accord pour, si cela est possible, me transmettre les coordonnées de Paloma Karle. Je vous en remercie beaucoup par avance…
Vous faites de très belles chose sur votre blog, continuez …
Bien à vous
Frédérique

Bonjour Frédérique, merci pour votre visite, et pour votre mail très émouvant à son tour : merci d’avoir répondu « présente » au dernier appel.
Je n’ai pas les coordonnées directes de Paloma, mais seulement celles de son fils Vincent. Je lui fais suivre immédiatement votre message, elle (ou lui) vous contactera sans aucun doute.
Verriez-vous un inconvénient à ce que je copiecolle votre message sur mon blog ? Pour moi, il est exemplaire de ce que l’on peut faire (de mieux) avec le web 2.0 : on envoie une bouteille dans la mer électronique, on attend un peu, beaucoup ou éternellement, on attend le jour où quelqu’un, en googueulant ceci ou cela (en l’occurrence : soi-même) ouvre cette bouteille, et voilà une jolie rencontre.
Bien cordialement et bonne journée,
Fabrice

Rebonjour Fabrice,
Merci infiniment pour votre réponse aussi réactive. Merci surtout d’accepter de faire suivre notre échange.
Quant à mon message, je ne vois aucun inconvénient à ce qu’il prenne une petite place sur votre blog et même cela m’honore.
Il est vrai qu’Internet revêt souvent un caractère magique, surprenant… Voilà une journée d’un parfum singulier, et que je vais m’empresser de partager avec ma fille de 15 ans et mon fils de bientôt 10 ans, en somme l’âge que j’avais quand Mme Karle m’enseignait non seulement le français mais au-delà un certain plaisir des mots.
A bientôt pour d’autres nouvelles.
Bien à vous
Frédérique

Pas le même monde

10/10/2008 un commentaire

Mais je m’en contrefous, moi, de la crise boursière et bancaire partout-partout « sans précédent » ! Je n’ai pas de portefeuille d’actions, et si peu de chose sur mon livret A… Je pense à autre chose…

Allez savoir pourquoi je pense beaucoup à lui, en ce moment. Je repense à ce petit gars, lors d’une rencontre scolaire à Annemasse au printemps dernier, en 6e je crois, à la toute fin d’un marathon en collège, c’était ma neuvième classe de la journée, et loin d’être la moins stimulante. Une classe dite « difficile », un collège de banlieue dure (genre, comme au cinéma palmé d’or ces jours-ci), des mômes mal barrés dans la vie parce que typés dès l’origine, « ghettoïsés » et intériorisant la ghettoïsation, turbulents, tchatcheurs, non-lecteurs presque absolus, pour certains des bombes à retardement mais pour l’heure simplement des enfants, en 6e encore, sympathiques comme tout, rigolos, vivants.

Ce p’tit bonhomme, donc : vif, spontané, curieux, au premier rang du CDI, les yeux avides et la langue pendue. Il n’avait pas lu mon bouquin, il en avait seulement et lointainement entendu parler par sa prof, et cela ne l’empêchait en rien de poser plus de questions que tout le reste de sa classe, il s’intéressait énormément. Je retranscris ci-dessous trois de ses étranges interrogations, trois préoccupations sans aucun doute liées de façon subliminale, peut-être plus éclairantes pour moi que ne le furent pour lui mes réponses :

1) « Est-ce que Sarkozy, il connaît vos livres ?
– Euh… C’est extrêmement peu probable. Moi, je suis obligé de m’intéresser à lui, mais le contraire n’est pas vrai, il ne sait pas que j’existe. Sarkozy et moi vivons dans le même pays, mais pas dans le même monde [Note-de-bas-de-page en plein milieu de la page – Je réalise aujourd’hui, en consignant mes paroles, que je plagiais alors Bertrand Cantat qui évoqua en ces termes, lors du pince-fesses « Victoires de la musique 2002 », le PDG de Vivendi-Universal : « si nous sommes embarqués dans la même galère, nous ne sommes pas du même monde »]. Mais ta question m’étonne… C’est donc important, pour toi, que Sarkozy connaisse mes livres ? Ça changerait leur valeur ? En bien, ou en mal ? Dans quel monde vis-tu, toi, en ce cas ? Celui de Sarkozy ? Bling ? Bling ? »

Et j’ai enchaîné en racontant Diogène, histoire de n’être pas monté à Annemasse pour rien. « Diogène le cynique… Tu connais Sinik, le rappeur ? Bon, eh ben son pseudo arrive de là-bas, des cyniques, les philosophes malpolis de l’antiquité grecque. Diogène était l’un d’eux. Il vivait dans un tonneau, avec une lanterne. Alexandre le Grand, l’empereur, l’homme le plus puissant du monde, encore plus puissant que Sarkozy aujourd’hui, hein, avait entendu parler de la sagesse de Diogène, et il s’était dit que, stratégiquement, ça ne ferait pas de mal, vis à vis des medias de l’époque, si on le voyait fréquenter cette haute figure intellectuelle. Un beau matin il se pointe, enfariné et casqué, devant le tonneau de Diogène : « ô Diogène ! Qu’est-ce que je peux faire pour t’être agréable ? Tu veux que je fasse surveiller ta maison de campagne en Corse ? Tu veux un bouclier fiscal pour protéger ton capital ? Tu veux un poste de ministre d’ouverture ? Demande-moi ce que tu voudras, ô Diogène, et je t’exaucerai, car je peux tout. » Diogène a répondu : « Ce que tu peux faire pour moi ? T’écarter un peu, tu me caches le soleil. » Eh ben ça, tu vois, c’est la vraie classe. Le vrai cynisme, très différent de celui des rappeurs, matérialiste, arriviste, du bon côté du manche et par conséquent incomparable, en termes de liberté, à la vie dans un tonneau (356000 euros d’impôts impayés pour Doc Gynéco ? Combien diable a-t-il sur son livret A, celui-ci ? Ouh, comme il doit la surveiller de près, lui, la crise boursière…). Bref ! J’aimerais bien, mais je sais que l’occasion ne se présentera pas parce que médiatiquement je ne suis rien, pouvoir dire un truc pareil à Sarkozy : barre-toi, t’es tout petit, mais tu me fais de l’ombre quand même ».

[Autre note de bas de page – il m’est arrivé aussi d’évoquer, mais face à des plus grands, des lycéens, un autre épisode intéressant de la vie de Diogène : ses masturbations en public (encore la masturbation ? c’est une manie ! Un TOC ! Faut consulter, mon vieux !)]

2) « Vous êtes pour quelle équipe de foot ?
– Heu… Alors là, je sais que je vais te décevoir, mais je ne suis pour aucune équipe de foot. Le foot, en lui-même, m’indiffère, mais en revanche, les foules des stades qui hurlent « Vive l’équipe n°1 ! On va leur exploser la gueule à ces saligauds de l’équipe n°2 ! » [Encore une note de BdP : ici, c’est la première scène de Voyage au bout de la nuit que je suis en train de plagier] me dégoûtent. Je ne vois rien de plus dangereux ni de plus bête que les communautarismes, et je crois bien que le communautarisme du foot est le pire de tous, comme une inquiétante répétition générale. » [NdBdP : Car je suis, croyez bien que je le regrette, incapable de croire au foot en tant qu’utile et consensuel divertissement, qui émancipe et purge et unit, comme on le voit souvent quand on évoque la banlieue, comme on le voit par exemple à la fin du film palmé évoqué plus haut…] Autant, avec Sarkozy et Diogène, j’avais réussi à interloquer mon interlocuteur, et presque le convaincre, autant sur la question du foot j’ai pu mesurer que je baissais dans son estime à vue d’œil…

3) « Ah, et je voulais vous demander aussi… (il éprouve soudain un petit peu de gêne à formuler correctement…) Est-ce que vous avez une origine ?
– Heu… Une origine ? Qu’est-ce que tu entends par là ? (Je fais l’innocent, j’ai parfaitement compris.) Tout le monde a une origine, puisque tout le monde a un père et une mère.
– Non, mais je veux dire… Une vraie origine, je sais pas… Italienne, par exemple ? Vous ne seriez pas un peu italien ?
– Alors là, bravo, tu m’épates. Oui, j’ai une origine. Mon grand-père était italien. »
Le sourire que cet aveu m’a valu !
Et ainsi, grâce à mon « origine », grâce à mon statut de petit-fils d’immigrés, j’ai regagné in extremis auprès de lui quelques points que ma charge contre le football (et contre le communautarisme, c’était bien la peine) m’avait fait perdre.

CLS

29/09/2008 4 commentaires

Septembre 2008. Claude Levi-Strauss a presque cent ans. Je serais bien outrecuidant si je prétendais que l’oeuvre de ce grand savant m’a « influencé », et cependant comment le dire autrement ? Puisque je ne suis pas tout à fait le même que lorsque j’ignorais ce que je lui dois.

Ce que je lui dois ? D’abord, un inépuisable et perpétuellement délicieux vivier de connaissances, un vivier d’histoires, de mythes, d’imaginaires (Les « Mythologiques », néologisme à la fois limpide et à tiroirs). Mais plus que l’étendue du corpus, c’est la subtilité de la méthode qui m’a marqué à jamais : le regard qui change.

Je suivais un cours d’anthropologie le lundi soir, à la fac, il y a presque vingt ans. Je prenais des notes, énormément de notes, je ne voulais rien perdre, j’abrégeais son nom, « CLS », j’avais du CLS plein mes feuilles de cours. Je sortais de l’amphithéâtre la nuit tombée, à 20h, ébloui dans le noir, plein d’admiration et de gratitude pour CLS. Tant pis pour ceux qui trouveront ceci grandiloquent : je suis persuadé que l’anthropologie est la discipline intellectuelle la plus précieuse, la plus essentielle, la plus nécessaire, et qu’il conviendrait de l’enseigner dès l’école primaire. Oui, sans aucun doute dès le CP : savoir que chaque homme n’est qu’une possibilité de l’humanité, et que cette possibilité-là n’est a priori ni plus respectable, ni plus méprisable que la suivante ou que soi-même, est une information au moins aussi capitale que des rudiments d’arithmétique ou de géographie. (Du reste il ne faut négliger ni l’arithmétique ni la géographie : elles sont très utiles en anthropologie.)

Entre autres vertus, l’anthropologie structurale de Levi-Strauss déjoue le racisme élémentaire (élémentaire, lui aussi, dès les classes de CP) bien plus efficacement, plus calmement et plus scientifiquement, que les simples réflexes bien-pensants, ou que la bonne conscience mécanique.

De même qu’il convient de bien observer les autres espèces animales, voire végétales, pour se faire une idée de la vie en général, il faut sans relâche observer les autres hommes, les autres peuples, les autres cultures, les autres pays, les autres civilisations, afin d’apprendre d’eux ce que nous aurions pu être, afin de prendre du recul ( « le regard éloigné »), et espérer se figurer un jour, à force de juxtapositions, de comparaisons, de mises en relation ( « penser par les relations » étant la définition la plus pédagogique de la notion de « structuralisme »), ce qu’est au juste l’être humain. Ce que, au juste, je suis. Révélation « spirituelle » si l’on veut, et cependant rationnelle.

Claude Levi-Strauss aura peut-être cent ans, le 28 novembre prochain. Qu’il meure avant ou après cette date ne changera plus rien, je serai triste.

La paix

21/09/2008 Aucun commentaire

(Cf aussi : La guerre.)

Aujourd’hui 21 septembre, le saviez-vous, en plus de l’automne nous célébrons la « journée internationale de la paix« . L’ONU a décrété en 2001 que « dorénavant, la Journée internationale de la paix sera observée comme une journée mondiale de cessez-le-feu et de non-violence, pendant la durée de laquelle toutes les nations et tous les peuples seront invités à cesser les hostilités ».

Pourquoi précisément le 21 septembre ? S’agit-il de quelque réminiscence d’un rite archaïque célébrant l’équinoxe, l’équilibre des forces entre le jour et la nuit ? Pas la moindre idée. Toujours est-il que désormais seuls 364 jours par an sont dévolus à la guerre, et ça, c’est une grande victoire, un indéniable progrès. Sauf, naturellement, si les belligérants ne sont pas fair-play, et ne respectent pas le cessez-le-feu ni la non-violence. Ce serait moche, de piétiner ainsi une directive de l’ONU. On pourra toujours faire le bilan ce soir.

Ou, à défaut, consacrer sa journée à comptabiliser tous les jeunes gens, filles et garçons, croisés dans le bus ou dans la rue, vivant dans un pays en paix, loin des lignes de front, et portant cependant des treillis, des tenues bariolées de camouflage, grises ou vertes paramilitaires, des randjos, des tenues prémilitaires, promilitaires, cryptomilitaires, et cheveux ras. J’en ai vu plein, ces derniers temps. Un peu écœuré de l’œil, mais intrigué, je repensais alors à ma propre année passée dans l’uniforme et sous les drapeaux, ou le contraire, n’y trouvant rien de désirable, et me demandant si leur nostalgie kaki était une conséquence de la fin du service militaire obligatoire, en 2001. Mais à quoi rêvent-ils donc, ces civils pioupious ?

Martigues (école publique, laïque et républicaine)

31/08/2008 2 commentaires

Quelques photos de mon passage dans des classes de 6e à Martigues en juin dernier. Le type en mauve, là, bossu, bancal, hirsute, dépenaillé, bourré de tics (et encore, on ne voit pas bien, ce sont des photos, pas des films), tentant devant un portrait de Marcel Pagnol d’intéresser des mômes qui ont plus de tchatche que lui, eh ben c’est moi.

Les coulisses de l’histoire : Paloma Karle, la professeur de français qui m’invitait, accomplissait sa dernière année, avec retraite à l’horizon de l’été. Elle voulait partir sur un joli projet, et le projet ce fut moi et mon petit Posthume, j’en suis très flatté. Je lui retourne très volontiers la politesse en lui rendant hommage : je reproduis ci-dessous le très émouvant discours qu’elle a prononcé, en tremblant paraît-il, lors de son pot de départ. Ce « dernier appel », cette évocation des absents, était au moins aussi forte que mes propres paroles à l’attention des présents. Je souhaite à Paloma une excellente non-rentrée 2008.

« Collège Marcel Pagnol
Martigues, le 27 juin 2008
J’ai fait mon premier appel un matin de septembre 1974 dans une classe du collège Jules Ferry de Briey, en Meurthe-et-Moselle. 34 ans, 2 collèges, 8 principaux, quelque 3000 élèves et 50 000 copies plus tard, me voici au moment de quitter le métier.
Le métier. Pas seulement une profession. Un ouvrage, tissé empiriquement au fil des années scolaires, et recommencé chaque automne, et jamais vraiment achevé. Au bout de tout ce temps, je me sens toujours intacte, neuve, naïve, et les limites de cet ouvrage me semblent toujours lointaines, voire inaccessibles.
Pourtant il faut partir. Je suis fatiguée, et je ne veux pas attendre et perdre le sentiment d’être encore et toujours une débutante. Je ne veux pas ne plus pouvoir supporter les enfants. Ils ont changé, j’ai vieilli. Je veux préserver ma relation avec mes élèves, qui fait de cette profession quelque chose de spécial : le métier.
Avant de quitter le collège j’ai envie de faire une dernière fois l’appel. Un appel particulier, pour convoquer dans mon souvenir, et peut-être aussi le vôtre, quelques élèves à la fois uniques et représentatifs de tous les autres, dont les visages, les regards, les éclats de rire, les yeux chagrins, la gentillesse, l’insolence, la provocation, la fragilité et la force m’ont habitée toutes ces années, et ne cesseront de m’habiter.
J’appelle donc, en commençant par mes élèves lorrains :
Frédérique Impennati
Fabrice Meddouri
Dolorès Weistroffer
Lysiane Frachini
Lisa Dautel
Éric Falzon
Sandrine Clavel
Rabah Mosbah
Olivier Bagarre
Jennifer Bono
Cathy Latorre
Chaaban Aboudou
Boris Krivokuka
Pauline Baptiste
Anissa Djedaï
Joëlle Esteves
Yann Kuentz
Malika Aouar
Sandrine Ponce
Marie-Philippe Paoli
Patricia Peter
Yann Rouby
Pierre Bousquet
Alain Verdier
Édouard Bochet
Pauline Tcheurehjian
Sarah Tajini
Loïc Barraud
Anaïs Saunier
Mathias Martin
Lydia Ouaret
Lydie Nocella
Marvyn Youcef
Nesrine Khalfaoui
Camille Lubrano
Pour terminer, je souhaite saluer et remercier tous ceux et celles avec qui j’ai travaillé dans la communauté éducative : personnels TOS, surveillants, secrétariat et intendance, CPE, infirmière, assistante sociale, COP, direction, et tous mes collègues de la SEGPA et du collège.
J’ai une pensée particulière pour mes jeunes collègues, avec qui j’ai aimé travailler et me battre. Leur tâche sera rude et je leur souhaite bon courage. Je veux leur dire aussi combien il est important et noble de défendre l’École publique, alors qu’elle n’a jamais subi d’attaques plus destructrices. Mais l’enjeu est de taille. Il en va de la démocratie, car il s’agit de permettre à tous les enfants de France, sans distinction d’origine géographique et sociale, l’accès à la connaissance, aux compétences, à l’épanouissement professionnel et personnel, à la vie sociale et citoyenne.
Que résiste et que dure l’École publique, laïque et républicaine !
Paloma Karle »