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La trahison

Le 14 mai 2011 dans l’hôtel Sofitel de New York, Dominique Strauss-Kahn violait une femme de ménage. Par cette agression, il sabordait sa carrière politique alors qu’il était donné gagnant aux élections présidentielles de 2012.
Je viens d’enchaîner sur ce sujet : une série documentaire, Chambre 2806 réalisée par le comédien Jalil Lespert ; un film de fiction, Welcome to New York d’Abel Ferrara ; un roman, L’enculé de Marc-Edouard Nabe.

Je laisse de côté le documentaire, fort bien fait et qui, se contentant de reconstituer les faits, respecte ma position de spectateur, à la bonne distance, celle du recul analytique et rétrospectif (à l’exception des apparitions de maître Richard Malka qui m’ont soulevé de dégoût : lui que j’avais tant admiré ailleurs, notamment pour Dieu peut se défendre tout seul ou pour l’affaire Mia, avec épouvante je le découvre complaisant et minimisant le viol sous couvert du « libertinage » et de la soit-disant « liberté » de son client DSK, enfin quoi, c’est si peu de chose voyons, c’est la France, on sait s’amuser… Finalement Malka n’est qu’un avocat, c’est-à-dire un mercenaire).

En revanche les deux fictions, le film et le roman, m’ont fait violence.
Formellement, le film est irritant dans ses scènes improvisées (quoique plus convaincant dans ses scènes écrites), comme si l’affaire n’était qu’un sujet pour exercice de l’Actors Studio, et le roman est horripilant par ses sarcasmes répétitifs, comme si l’affaire n’était qu’une matière à grasse plaisanterie.

Mais surtout, en mettant en scène l’impunité des riches et des puissants (y compris ceux dits « de gauche », ce masque ne faisant aucune différence) et de leurs pulsions, le film autant que le roman m’ont flanqué une nausée des profondeurs, comme si une main pressait ma nuque, me forçant à plonger le nez dans une merde chiée par Dominique Strauss-Kahn dans une cuvette en or afin d’en apprecier l’odeur.

Le film et le livre sont aussi dégueulasses, aussi vulgaires, aussi cyniques que l’affaire dont ils s’emparent – cela signifie peut-être qu’ils sont réussis ? Heureusement, Ferrara n’est pas mon cinéaste préféré, Nabe n’est pas mon écrivain préféré, donc je m’en remettrai. Mais je me sens sali.
Au fait, dans Welcome to New York il est perturbant quoique d’une certaine perverse façon, savoureux de voir Strauss-Kahn incarné par Gérard Depardieu, cet acteur qui tomberait peu après pour le même genre de raisons mais qui, pour l’heure, pouvait encore se gargariser de la fascination shakespearienne qu’il éprouvait pour son personnage – il faut bien reconnaître hélas que, dans le rôle, Depardieu est parfait.

Il y a quelque chose de morbide chez moi. Je ne sais pas pourquoi j’ai tenu à m’infliger une telle violence, pourquoi cette affaire répugnante me passionne autant, quinze ans après les faits. Ou plutôt je sais, je crains de savoir. Le crime de Dominique Strauss-Kahn est l’un des deux points de bascule de la damnation de la gauche dite de gouvernement, l’autre étant, l’année suivante en 2012, le compte caché du margoulin Jérôme Cahuzac.
La trahison du peuple puis l’impunité qu’incarnent Strauss-Kahn et Cahuzac, chacun s’étant refait entre temps une carrière (Cahuzac redevenu médecin, Strauss-Kahn prospérant en vendant ses conseils dans les milieux d’affaire et auprès de chefs d’état), sont les prémices de la crise que traverse aujourd’hui la démocratie française et dont nul ne sait encore si elle s’en relèvera.

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