Le Fond du Tiroir

Le blog de Fabrice Vigne

Affichage des articles marqués Jean Ier le Posthume (roman historique)

serai-je tondu à la libération ?

Je travaille dans le camp d’en face. On m’a proposé, et voilà, j’ai dit oui. Eh bien, quoi ? Ne me regardez pas comme ça. Regardez plutôt Kouchner ! Il a bien fini par devenir ministre ! Et Besson, alors ! L’un de nos plus glorieux, la fierté du pays ! Brillant avenir, le gars Besson ! Le retournement de veste est dans le vent. Et attention, l’on n’appelle pas ça trahison, ni reniement, ni opportunisme, on appelle ça ouverture. C’est dire si « Dans la Société du Spectacle, quand une chose n’a pas changé, on lui donne un nouveau nom ; quand une chose a profondément changé, on lui conserve le même nom, ainsi une pomme, un steak, un diplôme. » (Guy Debord)

Ceci pour vous avouer que moi, qui serait plutôt FCPE, voyez le genre, ces temps-ci, je travaille main dans la main avec la PEEP. Oh, ça va, hein, lâchez-moi l’éthique. Allez plutôt faire la morale à Besson. Moi, je ne suis pas nuisible. Je ne suis pas ministre.

Il se trouve que la PEEP de l’Isère m’a proposé de parrainer un joli projet, le Prix du jeune lecteur, alors que la FCPE ne m’a rien demandé du tout… D’abord, je vous le fais remarquer en passant, un livre ouvert orne du logo de la PEEP , pas celui de la FCPE… Et en outre, comme on le sait depuis que le chanteur l’a dit, « fils de la PEEP ou fils de la FCPE, tous les enfants sont comme le tien« … Mais surtout, si le sujet vous intéresse plus loin que mes fausses pudeurs, je vous recommande la lecture attentive de ce forum, émaillé d’édifiantes anecdotes, consacré aux différences entre les deux fédérations de parents d’élèves. Ensuite, vous pourrez revenir me lire vous narrer mes humeurs.

Vous êtes revenus ? Alors sachez que j’ai passé deux heures ce matin dans les locaux de la PEEP de Grenoble, dédicaçant à la chaîne 86 exemplaires de Jean Ier le Posthume roman historique. Ces ouvrages seront offerts, le samedi 6 juin après-midi, lors d’une cérémonie à la Préfecture de Grenoble (qu’est-ce que vous croyez, j’ai des entrées, à présent que je sais choisir mes vrais amis), en guise de récompense à 86 enfants, critiques en herbe, élèves de CM1, CM2 ou 6e, ayant pris la peine de rédiger un texte pour expliquer pourquoi ils aimaient un livre, celui-ci plutôt qu’un autre. J’ai lu quelques uns de leurs textes… parfois touchants pour de bon… lorsqu’ils parviennent à se dégager de la gangue scolaire, des formules attendues, et qu’ils effleurent quelque chose de vital, à la frontière entre leur livre élu et leur sensibilité en formation. Comme des grands. Comme des vrais. Ils touchent le rapport au monde et à eux-mêmes dans les livres. Ils ne l’ont pas volé leur Posthume dédicacé.

Je ne me sens pas viscéralement « auteur jeunesse », je l’ai dit, je n’ai pas systématiquement envie de me revendiquer tel (sauf bien sûr lorsqu’on me prend pour un « auteur adulte », ou qu’on fait mine de mépriser en ma présence la littérature jeunesse)… Mais, au delà de mon statut dont tout le monde se fout et moi aussi un peu, je suis persuadé qu’il faut tout miser sur la jeunesse, et précisément sur l’éducation, rigoureusement tout. La littérature aussi, pourquoi pas., allez hop, dans la balance. Lire, faire lire, oui, je veux bien me faire instrumentaliser par la PEEP, un samedi après-midi à la Préfecture, je veux bien me présenter comme « auteur jeunesse », si c’est pour la bonne cause, si c’est pour l’éducation de la marmaille. Voilà une authentique conviction de gauche, messieurs-dames.

Quelques photos de mon passage dans des classes de 6e à Martigues en juin dernier. Le type en mauve, là, bossu, bancal, hirsute, dépenaillé, bourré de tics (et encore, on ne voit pas bien, ce sont des photos, pas des films), tentant devant un portrait de Marcel Pagnol d’intéresser des mômes qui ont plus de tchatche que lui, eh ben c’est moi.

Les coulisses de l’histoire : Paloma Karle, la professeur de français qui m’invitait, accomplissait sa dernière année, avec retraite à l’horizon de l’été. Elle voulait partir sur un joli projet, et le projet ce fut moi et mon petit Posthume, j’en suis très flatté. Je lui retourne très volontiers la politesse en lui rendant hommage : je reproduis ci-dessous le très émouvant discours qu’elle a prononcé, en tremblant paraît-il, lors de son pot de départ. Ce « dernier appel », cette évocation des absents, était au moins aussi forte que mes propres paroles à l’attention des présents. Je souhaite à Paloma une excellente non-rentrée 2008.

« Collège Marcel Pagnol
Martigues, le 27 juin 2008
J’ai fait mon premier appel un matin de septembre 1974 dans une classe du collège Jules Ferry de Briey, en Meurthe-et-Moselle. 34 ans, 2 collèges, 8 principaux, quelque 3000 élèves et 50 000 copies plus tard, me voici au moment de quitter le métier.
Le métier. Pas seulement une profession. Un ouvrage, tissé empiriquement au fil des années scolaires, et recommencé chaque automne, et jamais vraiment achevé. Au bout de tout ce temps, je me sens toujours intacte, neuve, naïve, et les limites de cet ouvrage me semblent toujours lointaines, voire inaccessibles.
Pourtant il faut partir. Je suis fatiguée, et je ne veux pas attendre et perdre le sentiment d’être encore et toujours une débutante. Je ne veux pas ne plus pouvoir supporter les enfants. Ils ont changé, j’ai vieilli. Je veux préserver ma relation avec mes élèves, qui fait de cette profession quelque chose de spécial : le métier.
Avant de quitter le collège j’ai envie de faire une dernière fois l’appel. Un appel particulier, pour convoquer dans mon souvenir, et peut-être aussi le vôtre, quelques élèves à la fois uniques et représentatifs de tous les autres, dont les visages, les regards, les éclats de rire, les yeux chagrins, la gentillesse, l’insolence, la provocation, la fragilité et la force m’ont habitée toutes ces années, et ne cesseront de m’habiter.
J’appelle donc, en commençant par mes élèves lorrains :
Frédérique Impennati
Fabrice Meddouri
Dolorès Weistroffer
Lysiane Frachini
Lisa Dautel
Éric Falzon
Sandrine Clavel
Rabah Mosbah
Olivier Bagarre
Jennifer Bono
Cathy Latorre
Chaaban Aboudou
Boris Krivokuka
Pauline Baptiste
Anissa Djedaï
Joëlle Esteves
Yann Kuentz
Malika Aouar
Sandrine Ponce
Marie-Philippe Paoli
Patricia Peter
Yann Rouby
Pierre Bousquet
Alain Verdier
Édouard Bochet
Pauline Tcheurehjian
Sarah Tajini
Loïc Barraud
Anaïs Saunier
Mathias Martin
Lydia Ouaret
Lydie Nocella
Marvyn Youcef
Nesrine Khalfaoui
Camille Lubrano
Pour terminer, je souhaite saluer et remercier tous ceux et celles avec qui j’ai travaillé dans la communauté éducative : personnels TOS, surveillants, secrétariat et intendance, CPE, infirmière, assistante sociale, COP, direction, et tous mes collègues de la SEGPA et du collège.
J’ai une pensée particulière pour mes jeunes collègues, avec qui j’ai aimé travailler et me battre. Leur tâche sera rude et je leur souhaite bon courage. Je veux leur dire aussi combien il est important et noble de défendre l’École publique, alors qu’elle n’a jamais subi d’attaques plus destructrices. Mais l’enjeu est de taille. Il en va de la démocratie, car il s’agit de permettre à tous les enfants de France, sans distinction d’origine géographique et sociale, l’accès à la connaissance, aux compétences, à l’épanouissement professionnel et personnel, à la vie sociale et citoyenne.
Que résiste et que dure l’École publique, laïque et républicaine !
Paloma Karle »

J’arrive.

J’achève mon mai surchargé, ma tournée VRP littéraire. Je défais mes valises, je recharge mes batteries, j’home sweet home.

Bilan chiffré de ma villégiature au Festival du livre jeunesse d’Annemasse : une semaine d’animations scolaires autour de mon petit Posthume à fond le planning (record absolu pour la journée du vendredi : j’ai fait face à 9 classes en cinq séances, de 8h du mat à 17h, puis table-ronde tout-public le soir, soit environ une dizaine d’heures debout sur le pont – j’explose les préconisations de la Charte allègrement, et de mon propre chef dois-je préciser afin de ne mettre personne en porte-à-faux), 28 classes au total, presque uniquement des 6e et des 5e, sauf des CM1-CM2 le dernier jour, soit un certain nombre d’occurrences de la question « Comment devient-on auteur » m’obligeant sans relâche à trouver des vérités au fond de mes variations, quelques 600 gamins, quelques adultes, des bibliothécaires très pros et charmantes (merci Nadine, Céline, Catherine, etceterine), des documentalistes désabusées, des libraires volubiles, des lecteurs, des non-lecteurs, des enfants épatés, des enfants blasés, de la pluie et du ciel gris et ensuite de la pluie, des tas de kilomètres en voiture pour passer d’un collège à l’autre (les lignes de crête et les paysages autour d’Annemasse sont superbes, alors que la ville est, au mieux, quelconque), quatre nuits d’hôtel et quatre jours de repas en cantine (beaucoup de frites, aucun fruit, le scorbut rôde), une dizaine d’auteurs alentour (collègues et parfois amis, salut Mathis), un débat ludique et étrange où les auteurs esquissent puis abandonnent une discussion sur la matière première des livres (des mots ? des idées ? des émotions ? qu’ai-je à dire là-dessus ? où suis-je ?), et durant lequel Bruno Gibert estime que ces questions sont mauvaises et que les seules correctes à lui poser seraient « Comment allez-vous ? Etes-vous heureux ? », enfin un salon sous chapiteau, presque dix livres vendus et dédicacés en quatre heures s’il vous plait – dont deux exemplaires de l’Echoppe.

Que dire ? J’aime et je sature, ces apparitions publiques m’usent et m’amusent, sont tout à la fois éreintantes et trop faciles. Je raconte aux enfants que ce que je voulais, moi, et dès longtemps, ce n’est pas « être auteur », mais « écrire », et que s’ils comprennent la nuance, ils ont saisi la moitié de ce que je peux leur apporter dans l’heure que nous passerons ensemble ; qu’écrire est difficile, qu’alors je suis tout seul avec mon stylo, ma cervelle et mes nerfs, et qu’il faut gratter et creuser et sculpter et fouailler et formuler et aboutir, et que c’est là l’enjeu, c’est là le but, c’est là l’envie viscérale, le risque de réussir ou échouer ; qu’en revanche « être auteur », c’est seulement ce que je suis en train de faire devant eux, mon show, pas désagréable, mais pas comparable, « être auteur » c’est juste être pris pour un auteur, fastoche, je ne suis pas très inquiet, j’y arriverai presque à coup sûr, même avec la neuvième classe de la journée. J’essaye de nouer un vrai contact à chaque fois, de ne pas me caricaturer, de ne pas réciter. Au bout de la semaine, forcément, c’est moins commode qu’au début.

« Etre auteur » est largement mieux payé qu’ « écrire ». C’est bizarre. Mais peut-être pas anormal, par les tristes temps qui courent.

Des anecdotes, des impressions ? Oui, bien sûr, plein.

Je cherche toujours à identifier, représentation après représentation, ce qui distingue une classe d’une autre, afin de n’avoir pas un souvenir unique, global et flou, qui me ferait croire qu »Annemasse c’est comme ceci » ou « comme cela ». Ainsi j’ai, comme jamais auparavant, perçu la différence entre les 6e et les 5e. J’exprime platement, et peut-être naïvement, ce que j’ai ressenti comme une révélation : au fil du compte à rebours, entre le six et le cinq, c’est tout l’abîme qui sépare l’enfance et l’adolescence. Les 6e sont encore spontanés et curieux, ils emplissent la salle par le premier rang ; les 5e sont déjà soupçonneux et ricaneurs, un peu ailleurs, et ils emplissent la salle en commençant par le dernier rang.

Autre hiatus, et pas moindre : les collèges publics et privés. On a beau se trouver, dans chacun de ces deux mondes, en face d’enfants, et savoir que tous les enfants sont comme le tien, les enfants ici et là n’ont pas le même rapport à l’argent, à la réussite, à l’avenir. Ceux du public rament, ils auront à se battre et se battent déjà ; ceux du privé sont souvent meilleurs élèves, mais sans trop se forcer (mentalité frontalière qu’un documentaliste m’a expliquée : à quoi bon foutre quoi que ce soit à l’école, puisque je peux comme papa et maman gagner ma vie en Suisse, quatre fois mieux qu’en France ?). Du coup, des nuances existent dans leurs réactions : quand je leur explique que « Non, je ne gagne pas ma vie avec mes livres, mais tant mieux, je ne les fais pas pour l’argent, je les fais pour quelque chose de plus important, car à part lorsqu’on a faim (et je n’ai pas faim), l’argent est la pire raison de faire quoi que ce soit, c’est avilissant », certes Je leur parle une langue étrangère des deux côtés de la guerre scolaire ; mais dans le public ils me prennent pour un fou, tandis que dans le privé ils me prennent pour un con.

Lors d’une rencontre avec une 5e, une fille assise au fond du CDI n’a pas dit un mot, et semblait même ne rien écouter. Après la sonnerie, quand tous déguerpissaient vite-vite, elle est passée devant moi et, toujours sans un mot, m’a remis ce qu’elle avait fait de cette heure-ci : un portrait de moi qui, pour ce que je sais de mon apparence, est étrangement ressemblant. Merci Mylène.


Vous trouverez ici deux interviews conduites par mails au sujet des Giètes, la première recueillie par Martine Hamon, étudiante en Master « Littérature Jeunesse », et la seconde par Anne-Laure Cognet pour l’ARALD.

Et puis ici, c’est un peu hors-sujet mais tant pis, une interview sur Jean Ier le Posthume, réalisée par des enfants du Collège Diderot (Nîmes).