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De l’amour (encore)

09/10/2021 Aucun commentaire

Hier, vu le Rabih Abou-Khalil trio sur scène.
Oh, fabuleux ! L’un des meilleurs concerts de ma vie. En tout cas mon meilleur de la semaine.
J’aime et je vénère la musique de Rabih Abou-Khalil depuis des décennies, mais je le voyais live pour la première fois et j’ai découvert une autre de ses facettes : il est aussi un excellent humoriste. Entre chaque morceau, il a débité d’innombrables imbécilités hilarantes, sur un ton pince sans rire, entre ses deux musiciens impassibles qui de toute façon ne pigeaient pas un mot de français. Par exemple : « Dans le morceau suivant, j’aborde un thème audacieux, rarement traité en musique… L’amour. J’ai intitulé ce morceau : « Ne me quitte pas, si tu me quittes il faudra que j’en trouve une autre et c’est beaucoup de travail ».
Cynisme fort récréatif mais…

Par ailleurs, le livre qui déforme ma poche ces jours-ci, et qui la déformait y compris pendant le concert est La rose la plus rouge s’épanouit par la Suédoise Liv Strömquist (ed. Rackham, 2019). Il s’agit d’un essai sur un thème audacieux, rarement traité en littérature… L’amour. Plus exactement, sur les raisons pour lesquelles l’amour est si difficile aujourd’hui, si empêché.
Et c’est passionnant. Elle énumère méthodiquement les hypothèses sur les causes de la disparition de l’amour dans nos vies : la disparition de l’autre au sens large (notre civilisation est celle de l’égo, symbolisée par le selfie), la rationalité (qui domine les sciences depuis trois siècles – mais qui détruit l’amour), la négation de la mort et du vieillissement (quasiment un corolaire du point précédent), le changement sociétal du statut masculin, et plus largement le désenchantement du monde tel que décrit par Max Weber…

Sont mis à contribution bien sûr Socrate, Kierkegaard (1) et Roland Barthes, les trois experts académiques de l’amoûr, mais aussi Leonardo di Caprio (point de départ de l’étonnement philosophique, et donc de la réflexion), Emily Dickinson, Marsile Ficin, Lou Andreas-Salomé, Thomas Mann, Angela Davis, le Schtroumpf à lunettes, Lovie Austin, Eva Illouz, Jabba the Hutt, George Bataille, Erich Fromm (qui dès les années 50 expliquait pourquoi la civilisation occidentale était fatalement nulle en amour, puisque par définition elle cherche à prendre plutôt qu’à donner), Shiva et Parvati, Thésée et Ariane, Beyoncé (archétype de l’amoureuse contemporaine, rationnelle, utilitariste, adepte du développement personnel et de la résilience, amoureuse thérapeutique, capitaliste win-win et empowérée) ou au contraire Lady Caroline Lamb (archétype de l’amoureuse démodée, passionnée, ravagée, à mauvaise réputation), ou enfin la poétesse américaine Hilda Doolittle qui tomba passionnément amoureuse une dernière fois à 74 ans d’un jeune homme pour qui elle écrivit maints poèmes, dont « La rose la plus rouge s’épanouit » qui donne son titre au livre de liv Strömquist.

Quel(le) imbécile peut prétendre Je sais aimer et je n’ai rien à apprendre sur la question et renoncer à lire ce livre ? Cette enquête sur l’amour parle forcément de vous, d’une manière ou d’une autre. Puisqu’elle parle de moi. Elle parle de quiconque a éprouvé ce sentiment audacieux, si rarement traité dans les arts. Je suis sûr qu’elle parle aussi, en cherchant bien, de Rabih Abou-Khalil.


(1) – « Aimer est le bien suprême et la plus haute félicité. Celui qui aime vraiment s’est enrichi, car il s’enrichit chaque fois qu’il peut donner son amour en renonçant à la réciprocité. » Soren Kierkegaard, Les œuvres de l’amour, 1847. Totalement ringard à notre époque de Qu’est-ce que j’y gagne ?

Musique(s) pop(s)

20/09/2021 Aucun commentaire

Ce mois-ci sont morts deux musiciens pop, populaires, chacun sa manière. Un batteur anglais, puis un chanteur belge. Puisque (sans me vanter) je fais partie du peuple, j’écoute de la musique populaire et je les ai eus tous deux dans les oreilles. Aussi, je leur dois : comme à chaque fois que je me fends d’une nécrologie, je rejoue aux Reconnaissances de dettes, jeu sans terme, les morts ont été vivants et m’ont fait vivre.

1) Le 24 août est mort Charlie Watts. L’image de lui qui me vient spontanément est la pochette de l’album Dirty Works des Rolling Stones, l’un de leurs plus négligeables peut-être, mais il se trouve que c’est l’un des rares que j’ai écoutés dès sa sortie (1986). Sur la photo, chaque membre du groupe regarde effrontément l’objectif avec cet air de défi post ado, maussade mais prêt à en découdre, qui définit le rock’n’roll selon les Stones. Tous, sauf Charlie Watts, qui, dans le coin inférieur gauche, regarde ailleurs, hors champ, peut-être ses pieds ou un coin du studio, ou rien du tout, il rêve en souriant, un peu ailleurs tout en étant là. Beau portrait d’un groupe, bien complet de son éternel intrus. J’avais énormément d’estime pour Charlie Watts, batteur toujours impassible quoique toujours impeccable, qui ne dédaignait pas de faire tchak-poum sur ses fûts pour remplir les stades avec ses potes, mais dont la vraie passion était le jazz (cf. les Charlie Watts Quintet & Tentet, The Charlie Watts-Jim Keltner Project ou The ABC&D of Boogie Woogie).

Étant donné la longévité anormale des Rolling Stones (1962-?), entité collective plus durable que nombre d’humains individuels, il est presque inévitable d’écouter, ou au moins d’entendre, leur musique à différentes périodes de sa vie. Je me souviens qu’outre 1986 j’écoutais les Stones, notamment, en 2006, alors que j’étais plongé dans l’écriture d’un roman intitulé Les Giètes. Je lisais articles et biographies sur les Stones dont l’histoire, à l’époque déjà, était jugée d’une durée exorbitante. J’ai appris que Watts s’était vu diagnostiquer un cancer de la gorge, qu’il avait (comment faire autrement) envisagé sa disparition et ses adieux, mais qu’il s’était finalement battu, avait gagné contre le crabe, ce qui lui avait valu de vivre assez longtemps pour enterrer certains de ses amis – et de vivre le restant de sa vie comme autant de jours en plus. J’avais trouvé ce trait fort émouvant et je l’avais aussitôt amalgamé tel quel, rayons dans la gorge comprise pour économiser la parole, au protagoniste de mes Giètes, Maximilien Bertram. Car, au cas où vous ne seriez pas au courant, c’est en mélangeant qu’on invente. Charlie Watts est mort à 80 ans, l’âge du narrateur des Giètes dans le roman.

2) Le 18 septembre est mort Julos Beaucarne. Puisque je me pique d’écrire des chansons, je ne peux que saluer l’effet que me faisaient les siennes. J’aimais ses chansons douces et anarchistes, et sa poésie même quand c’était celle des autres, par exemple sa version de Vieille chanson du jeune temps (« Je ne songeais pas à Rose« ) de Victor Hugo. Le père Hugo avait beau dire Défense de déposer de la musique le long de mes vers, trop orgueilleux pour partager la couverture, ce poème-ci s’est glissé en moi par la musique et par la voix de Julos.
Et dans un autre registre, j’ai souvent pleuré en écoutant la lettre qu’il a écrite la nuit où sa femme a été assassinée, ici dite par Claude Nougaro.
Et voilà ! ça a encore marché ce matin, j’entends cette phrase de celui qui ne joue pas à être le ténébreux, le veuf, l’inconsolé : « Sans vous commander, il faut s’aimer, à tort et à travers« , et je chiale…

Le tube qui n’existait pas

22/08/2021 6 commentaires
Attention ! Les apparences sont trompeuses ! Il ne s’agit pas de Glenn Miller mais de James Stewart dans le rôle de Glenn Miller ! (The Glenn Miller Story, 1954)
Le vrai, c’est lui. Il est un petit peu moins classe, hélas. Et si le faux était au fond plus intéressant que le vrai ?

Tant qu’on est petit, on est convaincu que ses parents savent tout. Cette croyance est utile sur le moment, elle remplit sans aucun doute quelque fonction psychologique ou cognitive. Plus tard, l’un des signes infaillibles de l’entrée dans l’adolescence est que l’on réalise que ce n’était pas le cas, que ses parents ne savent pas tout, que d’ailleurs ils ne savent pratiquement rien, alors on se sent floué, déçu, trahi, en colère, impitoyable envers les failles des vieux (déjà je suis le jouet des hormones, en plus mes darons sont nuls, j’en ai trop marre ma vie c’est l’enfer). Enfin, après un laps plus ou moins long, on accède à l’âge adulte en cessant d’être déçu, trahi ou irritable pour cause d’ignorance des parents, on admet que cette ignorance n’est pas grave, qu’elle est au fond bien normale, que personne ne sait tout, et que d’ailleurs soi-même, hein, bon (car parvenu à ce stade il arrive que l’on élève soi-même des enfants et que l’on joue à celui qui sait tout, on sauve les apparences en se disant, bah, ce cher petit qui me croit omniscient et péremptoire a bien le temps d’arriver à l’adolescence).

Quand j’étais petit, j’étais convaincu que mon père savait tout. La preuve en était que lorsque je lui posais une question, systématiquement il avait la réponse, n’esquivait pas, ne répondait jamais Je n’en sais rien, ni C’est trop compliqué pour toi (qui signifie habituellement C’est trop compliqué pour moi), encore moins le fatal Tu comprendras plus tard c’est pas de ton âge, il répondait et j’avais la réponse à ma question. Lorsque je suis devenu adolescent, je me suis rendu compte qu’il répondait à tout, oui, mais parfois à côté de la plaque et n’importe quoi. J’étais en colère et floué, impitoyable et plein d’hormones.

J’ai un souvenir très précis, à ce compte-là. Un certain jour de mon enfance, la radio dans la cuisine diffusait In the mood, le tube du grand orchestre de jazz de Glenn Miller, enregistré pour la première fois en 1939.

Mon père, assez peu mélomane, était tout de même sensible à cette musique et s’est mis à hocher la tête en rythme, peut-être même à claquer des doigts devant le poste. Tu entends ? m’a-t-il dit. C’est du jazz, la musique arrivée en France en même temps que les soldats américains, pendant la Deuxième Guerre mondiale. Les grands orchestres de jazz, comme celui de Glenn Miller, venaient jusqu’en Angleterre jouer leur musique pour encourager les G.I.s. Apprends, mon petit, que cette mélodie s’appelle In the mud, c’est de l’anglais, ça veut dire Dans la boue. Car c’est un message de solidarité envoyé aux pauvres types qui s’apprêtent à débarquer en Normandie ou qui pataugent déjà dans la gadoue. Une façon de leur dire, courage les gars, on sait l’enfer que vous traversez, noyés dans la terre, les gravats et le sang, à tout instant vous risquez la mort pour nous, mais tenez bon, continuez à danser au moins dans vos têtes, écoutez comme ça swingue, c’est parce qu’on pense à vous !

J’écoutais bouche bée, fasciné non seulement par la culture apparemment sans bornes du paternel, en histoire contemporaine aussi bien qu’en musique ou en langues vivantes, mais également par cette chose extraordinaire qui surgissait de la radio, le jazz, capable de faire danser, ne serait-ce qu’intérieurement, et dans les pires conditions, même le fracas des bombes n’a qu’à bien se tenir, oh bien sûr j’entendais parfaitement ce que mon père me donnait à entendre, je comprenais tout, j’ai hoché à mon tour et peut-être même claqué des doigts.

Quelques années plus tard, je suis adolescent, j’apprends l’anglais au collège, je joue de la musique, je me passionne pour le jazz et ses standards. Inéluctablement, d’une manière ou d’une autre je découvre le pot-aux-roses : l’exégèse magistrale de mon père est une indicible connerie ! Mud ? Non mais n’importe quoi ! Quel con le vieux ! Il comprend rien à que dalle ! (L’adolescence n’étant pas propice aux nuances, je ne pouvais que passer de Il sait tout à Il ne sait rien.)

À présent que je suis, là tel que vous me voyez, grosso-modo adulte, non seulement ai-je de l’indulgence pour la méprise paternelle, mais encore de la tendresse, et même de la gratitude. Car ce jour-là, mon père avait fait non seulement une mauvaise lecture d’un immense tube populaire, mais une fertile mauvaise lecture, un calembour involontaire prodigieusement stimulant pour l’imagination ! Cette histoire de swing pour ne pas craquer dans les tranchées est fausse, mais c’est son seul défaut, car elle est excellente. Pleine de sens, de poésie, de sensibilité, de leçons à méditer, en outre pratiquement crédible puisque corroborée par de nombreux faits historiques (les authentiques et fameux V-Discs, la mort de Glenn Miller le 14 décembre 1944, son avion tombé entre l’Angleterre et la France alors qu’il s’apprêtait à préparer les concerts de son orchestre fêtant la Libération de la France…), elle mériterait d’être vraie. (Le vrai cent fois préférable au faux pour des raisons esthétiques ? une idée digne de Pierre Bayard.)

Ce qui fait que, depuis lors, il m’arrive souvent de divaguer, déduire et rêver une interprétation à-peu-près crédible des titres de chansons pop. Les potentialités sont infinies.

In the mud for love (ou bien, au choix, In a sentimental mud). Tu entends ? Ce qu’on ne ferait pas par amour, tu te rends compte, on est prêt à se rouler dans les tranchées pleines de boue comme si on était un soldat du débarquement ! Et malgré tout, en dansant !

Blueberry ill. Tu entends ? Le type raconte qu’il est malade des myrtilles ! Il a dû en bouffer trop, chopper une bonne chiasse et maintenant il a honte d’en parler à la femme qu’il aime. Et malgré tout il danse, c’est pas très prudent !

Billie Gin. Tu entends ? Encore un drame de l’amour et de l’alcool ! Qu’est-ce qu’il a dû se mettre s’il a torché la bouteille ! Et qu’est-ce que ça danse, pourtant !

Blue sweet shoes. Tu entends ? C’est l’histoire d’un maniaque obsédé par la douceur de ses chaussures, probablement en daim, teintes en bleu, qu’il caresse en permanence et gare à toi si tu lui écrases les pieds. Et malgré tout, il danse avec !

Inversement : Suede dreams (are made of this). Tu entends ? C’est un hymne, une chanson politique sur les rêves suédois du régime démocratique représentatif idéal, monarchie constitutionnelle organisée selon le principe de séparation des pouvoirs à régime parlementaire monocaméral, ce qui signifie que le parlement n’a qu’une seule chambre, comme un F2, et qu’elle s’appelle la Diète royale. Et malgré tout, on danse, même si la musique est un peu dépressive, tu trouves pas ?

Be-bop-a-Lula. Tu entends ? Ce pauvre Luiz Inácio Lula da Silva, qui a connu des hauts et des bas, le faste de la présidence puis l’obscurité des cachots brésiliens, sera-t-il consolé par ce be-bop qui lui est dédié ? Incidemment, tu apprendras mon petit que le be-bop est ce genre musical apparu après le swing, quand la guerre était finie, et moins destiné à faire se trémousser les soldats qu’à déployer une recherche musicale. Mais malgré tout, on danse !

The house of the rising son. Tu entends ? Question universelle et émouvante, que devient la maison des parents lorsque le fils, élevé ici, s’en va pour toujours vers d’autres aventures ? C’est triste mais malgré tout, on danse !

I Kant get no satisfaction. Tu entends ? Emmanuel Kant, le fondateur du criticisme et de l’idéalisme transcendantal, exprime à la première personne ses doutes et ses frustrations, il enrage de ne pouvoir parvenir à la satisfaction, parce qu’il découvre la dure réalité, à savoir qu’il y a loin du noumène au phénomène. Et malgré tout, il danse !

Kant buy me love. Tu entends ? C’est la suite de la précédente, Emmanuel Kant, découragé par ses systèmes philosophiques trop arides, va voir les putes pour se consoler. Et il danse !

Happiness is a worm gun. Tu entends ? Imagine, oui, imagine la mélancolie du gars dont la maison a été envahie par les vers, et qui rêve de faire appel à une société de désinsectisation armée d’un pistolet à vers ! Et malgré tout, il danse !

Like a wall in stone. Tu entends ? Le chanteur te demande quel effet ça te fait (how does it feel ?) d’être à ce point ancré dans la réalité, solide, immobile, plein de repères et de certitudes et de directions, comme si tu étais un mur en pierre. Pendant que lui, il danse (ou roule comme une pierre) !

Smells just like tin spirit. Tu entends ? Ce blues de la misère, qui évoque les fins de mois difficiles et l’odeur des boîtes de conserve en fer blanc pour tout banquet. Sûrement des haricots blancs. (Les Américans bouffent surtout des haricots blancs, ça je le sais grâce à une autre chanson célèbre, Have you ever beans to Electric Ladyland.) Et on danse devant le buffet !

Heat the road, Jack. Tu entends ? Nous sommes au mois d’août, en plein réchauffement climatique et rapport du GIEC, la canicule fait flamber les pinèdes et fondre le bitume, mais il faut marcher tout de même, allez, courage, Jack ! Et danser, même !

God only nose. Tu entends ? Tu auras beau falsifier la vérité, Dieu te renifle ! Là, par exemple, tu sens la sueur. C’est la danse.

Stairway to even. Tu entends ? La vengeance est un plat qui se mange dans l’escalier ! Proverbe assez hermétique, j’admets. Peu importe, danse !

Eleanor Rugby. Tu entends ? Tu le savais, toi, que la femme de Franklin Delano Roosevelt était née dans le Lot-et-Garonne et qu’elle était fervente du Tournoi des Cinq Nations ? Et en plus, elle danse à la feria !

Bohemian raspberry. Tu entends ? Tu entends comme ce pauvre garçon gitan, certainement un jeune mendiant roumain affamé, appelle sa mama pour qu’elle lui donne des framboises, afin qu’il danse ? (Bon, ok, celle-ci est encore plus tirée par les cheveux que les autres.)

I fought the low. Tu entends ? Une victoire contre la dépression, une lutte contre tout ce qui nous tire vers le bas ! Ensuite on danse !

Oak on the wild side. Tu entends ? Ces chênes qu’on abat ? Et dont on fait les flûtes ? Et sur lesquels on danse ?

Another brick in the whole (part II). Tu entends ? Il ne faut jamais désespérer car on est une brique dans l’ensemble, une brique du vivant indissociable de toutes les autres briques, après nous viendront les parts II, III, IV, etc., et chacun fera sa part comme un colibri ! C’est une chanson vachement optimiste, c’est pour ça qu’elle est si dansante !

Love me Fender. Tu entends ? Cette déclaration d’amour du musicien à sa guitare, qui le lui rend bien ? Tu m’étonnes, qu’il danse avec elle !

My Fanny Valentine. Tu entends ? C’est l’histoire du fils d’un bistrotier, à Marseille, qui rêve de prendre le large, de naviguer sur les mers, mais avant de partir il engrosse la fille de la poissonnière… Et malgré tout il danse !

Etc., etc.

Appel à contribution aux lecteurs du Fond du Tiroir : si vous aussi vous êtes hanté par le souvenir d’un tube anglophone dont le titre écorché s’est révélé créatif dans votre mémoire ou votre imagination, ou bien si vous souhaitez en inventer un sur le champ et en direct, n’hésitez pas à m’en faire profiter dans les commentaires ci-dessous. Naturellement n’omettez pas de mentionner le sens, voire le contexte, de ce tube virtuel que vous aurez ainsi créé, et qui, malgré tout, vous fait danser, car tant que l’on danse on est sauvé.

Prisencolinensinainciusol

01/08/2021 Aucun commentaire

On ne se comprend plus.
En général, je veux dire, on ne se comprend plus trop. On se répond « Hein quoi kestadi ? » . Voire « HEIN QUOI KESTADI CONNARD ? »
Alors, autant écouter des chansons incompréhensibles.
Et danser, en faisant le pari que la danse est un langage universel.

J’adore les chants en langues construites. Le kobaïen. Le vonlenska. Le klokobetz. Même des charabias potaches, des yaourts régressifs comme Merde in France de Dutronc ou Mets de l’huile de Regg’lyss, m’emplissent de joie, sans doute via l’idée utopique de comprendre l’autre par la seule musique, d’entrer en contact au-delà du sens des mots.
Cet été, ce que j’écoute en boucle, c’est plutôt Prisencolinensinainciusol.

En 1972 Adriano Celentano entend démontrer par l’absurde que les Italiens sont prêts à écouter n’importe quoi qui ressemblerait à de l’américain et catapulte son nouveau single, Prisencolinensinainciusol, chanté dans un entraînant bla-bla englishoïde. C’est un tabac international. Sur la pochette figure cet avertissement : « Questa canzone è cantata in una lingua nuova che nessuno capirà ; avrà un solo significato : amore universale ».
Ah, ouais, d’accord, amour universel. A love supreme. Et on danse.

J’épuise les versions de Prisencolinensinainciusol sur Youtube : la version originale ; puis la deuxième version sous forme de sketch avec explication de texte dans lequel Celentano joue les instits et prétend avoir consacré cette oeuvre à l’incommunicabilité, ce qui lui confère un sérieux à la Michelangelo Antonioni ; la version live des 40 ans ; la version avec les paroles en sous-titres (totalement inutile mais c’est juste pour vérifier) ; son excellente utilisation, fébrile et obsessionnelle, dans la saison 3 de Fargo avec Ewan McGregor moustachu ; la version 2.0 mise à jour 2016 avec chorégraphie XXIe siècle

Une chanson incompréhensible est un peu comme la messe en latin, au fond : on pige que dalle et cette sainte non-compréhension de masse est le vecteur même de la transcendance et de la foi en l’amour universel. Ils ne savent pas ce qu’ils perdent, tous ces fichus calotins ! Sans le latin, sans le latin, la messe nous emmerde ! Et l’eau du sacré calice se change en eau de boudin (sans le latin, sans le latin) et ses vertus faiblissent. Ô Sainte Marie mère de, Dieu dites à ces putain de moines qu’ils nous emmerdent, sans le latin ! Il était inévitable, n’est-ce pas, qu’au bout du cycle, je finisse par me souvenir que la chanson à texte a elle aussi de grandes vertus.

Au passage, Prisencolinensinainciusol passe pour le tout premier rap en langue italienne. Et au fait, le premier « rap français » ce serait quoi ? Pour le savoir, rediffusion au Fond du tiroir.

So grab your mask and a vax

14/07/2021 Aucun commentaire

Music is back ! par Chilly Gonzales.
L’hymne du déconfinement.
L’hymne de l’été.
L’hymne de l’année.
L’hymne de la music, du back, du Gonzo, de tout ce qu’on voudra.
L’hymne, quoi.
Et il y a même du theremin dedans.
Avec cri du cœur à la fin : « Music is back, motherfuckers ! » donc spéciale dédicace à qui de droit.
Je vous le partage en j’en profite pour me le ré-écouter une petite douzième fois.

Non, je n’ai pas envie de « choisir mon camp » comme les radicalisés m’y incitent.
J’ai de la sympathie pour les irréductibles, qui redoublent de colère à chaque intervention de Macron, qui s’entêtent à refuser le vaccin, qui y voient « la dictature en marche », tel Jean-Marc Rochette (que j’admire beaucoup par ailleurs et de qui je suis ami fèchebuick)…
Mais j’en ai aussi en abondance pour ceux qui, comme Gonzo, chantent : « Music is back so grab your mask and a vax, Now scratch the past this is the aftermath ! »
Autrement dit : chope-toi un masque et un vax, qu’on passe à autre chose.

“Music is back and the shows are back to back
Music is back like the clap on a backing track
Music is back so grab your mask and a vax
Now scratch the past this is the aftermath
Music is back like Johann Sebastian Bach
Like Burt Bacharach or Ratatat
Music is back and abstract like yackety-yack yak when I rapidly rap rap
And you have to react
Music is back with the heaviest gravitas
But so is the laughing gas
Music is back and I’m jacked with this battery pack strapped to my back
And that ass just has to be slapped
Music is back
Music is back and I can’t relax
Music is back
No caveats
Music is back
Music is back just imagine that
Music is back
No caveats
Music is back and I’m back in my habitat
Doing my tightrope act like acrobats
Music is back two shows for half of the cash
We just had to adapt to get back in the black
Music is back and it’s got two hands attached
To this Bechstein, that’s a Cadillac
Music is back, music is smack, music is crack
Music is that which you lack when you’re trapped that’s a fact
Music is back not the crap on your Apple Mac
Fuck a stream, fuck a screen, I get cataracts
Music is back cut the crap no panic attacks
Now I just laugh in the bath now that we have it back
Music is back
Music is back and I can’t relax
Music is back
No caveats
Music is back just imagine that
Music is back
No caveats”

« No sport » (Winston Churchill)

16/06/2021 Aucun commentaire
Champion olympique du point Godwin ! (« Les dieux du stade », Leni Riefsenstahl, 1938)

Hier soir, premier concert depuis 18 mois avec l’orchestre symphonique d’Eybens. Soulagement et joie éruptive du moment longtemps empêché, longtemps retenu, longtemps confiné. Euphorie et exaltation au fond difficilement transmissibles par écrit, il fallait être là. Nous avons joué des compositeurs allemands, autrichiens, anglais, italiens, et même un Norvégien, convaincus que la musique est « plutôt un pays en plus » (pour paraphraser Jean-Luc Godard), et que nous étions de ce pays, sans passeport ni visa.
Je rentre chez moi sur un petit nuage. Las ! Je rentre chez moi, également, dans ma bagnole. J’ai le malheur d’allumer la radio et d’écouter les informations. Des nouvelles d’autres déconfinés heureux en plein relâchement m’agressent, et gâchent l’effet. Micro-trottoir à la sortie d’un match : « C’est un grand moment ! Qu’on attendait depuis tellement longtemps ! Qu’est-ce que ça nous avait manqué ! Mais c’est indescriptible, une soirée aussi parfaite dans les gradins, fallait être là ! On s’est baladé ! On les a pas vus, les Allemands ! On est chez nous ! Ouais on est chez nous ! Les Allemands mais ils n’ont plus qu’à rentrer chez eux bon débarras les Allemands ! Ah ah ! Nous on a le plaisir d’être ensemble, d’avoir supporté, et d’avoir gagné ! Et de s’embrasser, franchement tant pis pour les gestes barrière ! »
Je suis abasourdi, je cherche la faille logique : comment ce gars peut-il dire exactement la même chose que moi tout en disant le strict contraire ?
Vive la musique, qui est la découverte et le partage de ce qui se trouve au-delà des frontières ; à bas le sport qui est la guerre et le chauvinisme continués par d’autres moyens.

Lorsque le sport se fait nationaliste, avec une « patrie n°1 » qui affronte une « patrie n°2 » , on peut le comprendre de deux façons : soit on considère que le sport est bienfaisant parce qu’il ritualise la guerre, la sublime, et par conséquent l’évite, la remplace, il fait diversion ; soit on n’y voit qu’une répétition générale à coup de galvanisation patriotique avant les vrais combats, comme les jeux olympiques de Berlin en 1936 filmés par Leni Riefenstahl.
Dans les deux cas le patriotisme décérébré est intact, valeur refuge, passion simple jamais remise en cause et même encouragée par les instances politiques en notre époque de revendications identitaires exacerbées.
En entendant hier un supporter répéter « On est chez nous » (slogan du RN) et expliquer sa joie d’avoir vaincu les Allemands qui n’avaient plus qu’à rentrer chez eux, humiliés (revanche inconsciente de 1870 et de 1940), m’est revenu comme une bile le premier chapitre de Voyage au bout de la nuit, quand Bardamu définit ce qu’est la guerre par A + B, comme une équation infaillible :

Alors, ils mettent leurs chapeaux haut de forme et puis ils nous en mettent un bon coup de la gueule comme ça :  » Bande de charognes, c’est la guerre ! qu’ils font. On va les aborder les saligauds qui sont sur la patrie N°2 et on va leur faire sauter la caisse ! Allez ! Allez ! Y a tout ce qu’il faut à bord ! Tous en chœur ! Gueulez voir d’abord un bon coup que ça tremble : Vive la patrie N°1 ! »

On peut remplacer « patrie n°1 » et « patrie n°2 » par ce qu’on voudra et la formule se vérifiera toujours, toutefois France-Allemagne est un indémodable classico.

Des génies et des escrocs

18/04/2021 Aucun commentaire

Dans l’interminable série La pub c’est de la merde je vous propose l’épisode du jour : la campagne des « Dirigeants commerciaux de France » .

Tout à l’heure j’attendais le bus, et comme il n’en passe pas bézèf en période de vacances scolaires, j’ai subi pendant près d’un quart d’heure dans l’abribus le voisinages de cette merde, je veux dire cette pub plus grande que moi.

Comprenons bien le message : « Quand j’étais petit et que j’étais tromignon, j’adorais me déguiser et jouer à être un artiste et un guitar-hero, mes parents me prenaient en photo quand je faisais des pestacles et ils avaient plein de likes sur Facebook. Mais ensuite j’ai atteint l’âge de raison, je suis devenu responsable, j’ai remisé les instruments de musique dans mon coffre à jouets entre mon nounours, mes crayons de couleurs et mon chapeau de cowboy, j’ai atteint la maturité et j’ai accompli mon destin : je suis devenu dirigeant et commercial de France. Désormais j’ai un vrai métier, plein de « créativité, d’expertise et d’empathie » et je peux me foutre de la gueule de ces maudits fainéants d’intermittents qui crèvent la dalle faute de la moindre once de créativité, d’expertise et d’empathie, ah ah, la preuve ces cons-là ont perdu un tiers de leur pouvoir d’achat au cours de l’année 2020. »

Une fois que j’ai bien vomi et que j’ai pris mon bus, je continue, à mon grand âge, à faire de la musique et c’est bien.

Jeudi 15 avril 2021, j’ai mené avec Marie Mazille un atelier de création de chansons express, parc Géo-Charles, Echirolles (avec la bénédiction de la Maison des écrits, merci Margaux).
Le principe : nous déambulons dans le parc, nous discutons quelques minutes avec les promeneurs, enfants ou retraités ou n’importe quelle tranche d’âge entre les deux, nous prenons des notes sur leur humeur du moment, et nous en tirons une chanson en dix minutes max. Neuf chansons ont ainsi été créées en deux heures (aucune n’est déposée à la SACEM). Nous nous sommes bien amusés, merci bravo ! Un bref extrait ici. Et des photos là. Et puis une autre escroquerie géniale ici.

En débriefant sur le chemin du retour, Marie résume à merveille le travail accompli : « Nous sommes à moitié des escrocs et à moitié des génies. » Certes ! Mais du moins ne serons-nous jamais des dirigeants et commerciaux de France.

Là où les gens chantent

27/03/2021 Aucun commentaire

Le jour où les trois mots « Villeneuve de Grenoble » n’appelleront plus le commentaire « Ah oui, je vois, c’est là où les voitures brûlent » mais plutôt « Ah oui, je vois, c’est là où les gens chantent », le genre humain aura fait un tout petit pas vers la sagesse. C’est ça, ouais, d’ailleurs ce jour-là il n’y aura plus de misère, les soldats seront troubadours, et nous, nous serons morts, mon frère.

Il se trouve qu’à titre personnel, à la Villeneuve, je connais davantage de gens qui chantent que de voitures qui brûlent. Et même que je chante avec eux, parfois. Quelques unes de ces chansons ont été enregistrées sur un bel album à paraître en juin, sur lequel j’ai contribué en donnant de la voix sur les choeurs, aussi en lisant quelques textes écrits par d’autres, enfin en écrivant une sorte de préface à l’objet, ci-dessous.

L’album paraîtra au mois de juin. Il est à craôdfâoun’der sur Ulule tout-de-suite-maintenant. À l’attention des plus fortunés, notons que l’option deluxe prévoit un concert dans votre salon. Oui, j’y serai. Quand faut y aller.

À la circulaire

Que faire ? La question est toujours la même. La réponse, selon les temps, selon les gens, selon les confinements, prend les formes les plus diverses. Sinon on s’ennuie.

Que faire pendant le premier confinement (printemps 2020) ? « À la verticale » : un immeuble qui chante. Imagine, un calendrier de l’avent grand comme une façade, dont toutes les fenêtres s’ouvrent en même temps et à heure fixe pour laisser échapper quelques chansons.

Que faire pendant le deuxième confinement (automne 2020) ? « À l’horizontale » : un livre. Imagine, couchées sur papier, ces belles paroles, ces belles musiques, ces belles images, ces belle âmes. Le tirage s’arrache comme une fournée de petits pains.

Que faire pendant le troisième confinement (printemps 2021) ? « À la circulaire » ! Oh oui, quelle bonne idée, faisons un disque ! Qui tourne rond ! C’est notre « tournée » !

Les idées longues, les idées larges, les idées rondes, c’est de Marie Mazille et Adeline Guéret qu’elles fusent, depuis le 170, galerie de l’Arlequin, Villeneuve, Grenoble. Nous autres, on court derrière, on tâche d’être à la hauteur (et à la largeur, et à la rondeur), parfois on s’essouffle, surtout qu’en même temps on rigole. Oui, c’est vrai, on rigole beaucoup. Au moins cette réponse-ci est constante face à la question éternelle. Que faire ? Rigoler, pardi.

Mais pas tout le temps. Attention, tout ne prête pas à rire. Quand Marie me dit : « Viens chanter avec moi, on enregistre des chœurs sur La Paysanne !», je dis oui d’accord et j’arrive, comme d’habitude, mais une fois en studio, casque sur les oreilles, j’arrête de rire. Formidable découverte, cette Paysanne. Hymne national alternatif, bien moins con(nu) que la Marseillaise, écrit par Gaston Couté (1880-1911), composé par Gérard Pierron. Je l’ai chanté avec Marie, presque solennellement je l’avoue, et j’en ai frémi. Quelle modernité, quelle sagesse, quelle puissance politique, quelle leçon ! Écoute le couplet sur les filles-mères, il parle de tolérance et de #metoo ! Écoute celui sur les religions, ces dieux féroces et maudits ! Écoute celui sur le Capital qui ne fait germer que la misère ! En ce qui me concerne, la Paysanne réussirait presque à remplir sa mission d’hymne national, me rendre fier d’être français.

Que faire ? Rêver les hymnes alternatifs. Les alternatives, tout court.
Que faire ? Se tenir droit, la main sur le cœur, et chanter. C’est important, se tenir droit. « À la verticale ». Retour au début. Normal : un disque, c’est rond.

Fabrice Vigne, 28 mars 2021

Que faire 2021 (Ou : Comment j’ai appris à aimer la Catastrophe et ne plus m’en faire)

12/03/2021 2 commentaires

En ces temps de catastrophes, on a terriblement besoin de Catastrophe.

Catastrophe est un groupe qui chante, qui joue, qui écrit, qui parle, qui danse. Ils sont jeunes, ils sont beaux, ils sont doués, ils sont énergiques, ils sont funky, ils ont forcément un sacré paquet d’ennemis. Heureusement que, comme le dit mon camarade JPB, Ils ont tout de même deux gros défauts, ils sont blancs et ils sont français.

Dès 2016, au moment de leur émergence, ils ont publié dans Libé un manifeste fulgurant qui reposait cette question de tout temps lancinante, Que faire. Lénine se la posait en 1902, oh c’était fastoche pour lui, pépouze le Lénine, à l’époque tout restait à faire, Lénine n’arrivait pas après tout le monde, il ne vivait pas dans le dérèglement climatique, la sixième extinction de masse, la crise, la dette, la ruine, le cynisme, le monde épuisé, la vie empoisonnée, les ogives nucléaires, les pandémies, la guerre libérale et solitaire de tous contre tous, le nouvel âge d’or du populisme et de l’obscurantisme, les fake news, les réseaux sociaux, l’angoisse et la désabusion, le survivalisme et la collapsologie, la fatalité sous tous ses vilains masques. Catastrophe répond à la question pour sa génération, c’est sensiblement plus difficile, et le fait avec brio, avec poésie, avec groove. Avec gravité et avec danse. Des deuils qui dansent comme ils disent superbement dans la chanson Maintenant ou jamais. La conclusion de leur manifeste (mais lisez-le plutôt en entier) : Le monde est une pâte à modeler, pas cette masse inerte et triste pour laquelle il passe. Des futurs multicolores nous attendent. N’ayez pas peur, il n’y a plus rien à perdre.

Que faire ? La réponse était dans la question et nous crevait les yeux : faire.

Catastrophe aligne depuis cinq ans chansons, concerts et clips, ceux-ci parfois un peu glacés, mais le plus souvent chauds comme la braise. De la bonne transpi, de la bonne vibration. Parmi leurs clips j’aime particulièrement Nuggets (2018), qui vous poigne comme le ferait un dispositif de Sophie Calle. Au fond Catastrophe appartient à l’art contemporain.

En 2021, ils sortent leur second album, Gong. Comme tout le monde privés de scène, ils ne peuvent le présenter en public. Alors ils le présentent en privé, mais à portée de tous : c’est leur formidable Release Party, en streaming sur Arte. La légende prétend que le tournage a eu lieu dans les sous-sols du siège du parti communiste, place du Colonel Fabien (architecte : Oscar Niemeyer). Vous ferez ce que vous voudrez de cette presque-information, ce symbole, d’un confinement dans le bunker d’un grand soir qui n’a pas eu lieu. Ce qui ne fait aucun doute, c’est qu’il y a là de quoi aimer les catastrophes, de quoi aimer 2021 et surtout de quoi aimer passionnément la jeunesse sacrifiée de 2021. Allez-y, les filles et les gars ! Vous êtes beaux, vous êtes intelligents, vous êtes doués, vous êtes énergiques, vous êtes funky et vous n’avez pas que des ennemis.

Bonus – Le numéro 337 daté du 10 mars 2021 de l’excellent journal-poster « Le 1 » titré Jeunesse : A quand les jours heureux ?, contient un texte de Blandine Rinkel, celle-là même qui chante au beau milieu de la Catastrophe. Ce texte, intitulé Un animal dans le ventre, débute par « J’aurai bientôt 30 ans et je n’aurai jamais eu 29 ans » . Combien de jeunes gens se reconnaîtront dans ce calcul terrible ? Deux autres phrases prélevées : « Nous devenons des petits vieux à qui on parle comme à des enfants. (…) Mais le temps n’est peut-être pas si linéaire qu’on le croit. » La suite est à lire ici.

Ce que j’aime dans la vie (anaphore)

14/01/2021 Aucun commentaire
Marie Mazille et moi-même en pleine action : atelier d’écriture de chansons, In Situ Babel Annemasse, décembre 2020. Merci photo : Patrick Reboud.

Le Fond du Tiroir hors les Murs ! MusTraDem m’est comme une résidence secondaire… Si vous êtes abonné à la niouzletter de MusTraDem, la prose de Christophe Sacchettini, qui joue de l’édito comme de la cornemuse, vous est familière. En 2015, je l’ai remplacé une première fois dans sa fonction d’éditorialiste. En janvier 2021 je recommence (deux fois en six ans, on ne peut pas dire que je me me surmène). Moi président, j’ai eu l’idée d’une anaphore que je reproduis ci-dessous.

Ce que j’aime dans la vie c’est être sur scène. Jouer, déclamer, échanger, chercher et trouver sur scène. Je ne sais plus qui a dit « La scène est le seul endroit sur terre où l’on ne vieillit pas » mais il est clair que ce type-là (ou cette fille, aussi bien) était dans le vrai. La scène produit une curieuse réaction chimique sur tout corps posé dessus et par miracle le processus de dégénérescence des cellules est immédiatement stoppé voire inversé, je n’irai pas jusqu’à dire que j’en ai la preuve mais à tout le moins l’expérience, et l’intuition. Malheureusement en ce moment les scènes sont toutes verrouillées, inaccessibles, ce qui fait que je vieillis un peu plus vite et sans remède. Je le sens bien, là, au moment même où je te parle, je vieillis à vue d’œil, mes cellules sont en pleine dégénérescence, elles s’affaissent sous moi, je perds mes dents et mes cheveux, une vraie pitié. Et pas moyen non plus de m’adonner à une autre activité que j’aime (dans la vie), fréquenter une salle de spectacle pour admirer sur scène le processus de rajeunissement d’autres que moi.

Ce que j’aime dans la vie plus généralement c’est la musique. En écouter – en ce moment il y a Youtube et les CD et c’est mieux que rien. En jouer – mais ça, je préfère avec des gens. Tout seul je manque un peu de volonté, je me décourage assez vite.

Car ce que j’aime dans la vie ce sont les contacts humains. Et les questions à la con du genre « Les contacts électroniques sont-ils des contacts humains ? » ou « Suis-je encore tout seul quand je suis en contact électronique avec quelqu’un ? »

Heureusement que j’aime d’autres choses dans la vie, des choses que je peux faire tout seul. Ce que j’aime dans la vie tout seul par exemple, c’est écrire. Des livres, des gros ou des petits, ou des poèmes, ou des courriels, ou des questions à la con, ou des frivolités, ou à la rigueur des éditos pour MusTraDem.

Ce que j’aime dans la vie, plus que tout, ce sont les bonnes histoires. Tu en veux une, de bonne histoire ? J’en ai. Il était une fois il y a fort fort longtemps, oh, une quinzaine d’années je dirais, ma première rencontre avec Marie Mazille. C’est un été en Maurienne, dans une maison pleine d’amis. Marie est au téléphone, elle était d’ailleurs tout le temps au téléphone, elle finit par raccrocher, elle me voit et la toute première phrase qu’elle m’adresse est : « Toi tu es écrivain, c’est ça ? Tu écris des chansons ? » (Il n’est pas absolument certain que ce soit sa vraie première phrase, il est possible après tout qu’elle ait commencé par « Bonjour », mais tant pis, moi ce que j’aime dans la vie c’est John Ford : « When you had to choose between history and legend, print the legend ».) J’ai répondu en riant un peu nerveux : « Chansons ? Pas du tout ah ah ah ! C’est pas mon truc ! J’ai écrit quelques poèmes et c’est ce qui s’en approcherait le plus, mais une vraie chanson ? Refrain couplet ? Ouh là là non, très peu pour moi, je ne serais pas capable. Ah ah. » J’avais instantanément cessé d’intéresser Marie Mazille qui s’est détournée et son téléphone s’est remis à sonner. Mais Marie étant une fille têtue, elle m’a reposé la même question à intervalles réguliers, jusqu’à ce que quinze ans plus tard je finisse par me rendre à l’évidence et que je réponde, avec surprise : « Ah mais oui, tiens ! Si fait, j’écris des chansons avec Marie Mazille. »

Ce que j’aime dans la vie c’est faire des choses dont je ne me croyais pas capable (merci Marie). J’aime énormément co-animer avec Marie des ateliers d’écriture de chansons, quand les pandémies nous foutent la paix. Je crois qu’il reste des places pour notre stage Mydriase de printemps, vérifie, si ça t’intéresse.

Ce que j’aime dans la vie c’est MusTraDem, sinon tu penses bien que je n’aurais pas accepté de présider un tel bazar. Autre excellente histoire. Il était une fois, il y a six ans MusTraDem me demande : « Tu ne voudrais pas être président ? » Je réponds un peu nerveux : « Président ? Pas du tout ah ah ah ! Je ne serais pas capable. » Six ans plus tard tu remarqueras que je n’ai pas à rougir de mon bilan présidentiel : j’ai réussi à convaincre UNE personne supplémentaire d’adhérer à l’association MusTraDem. C’est Marie Mazille. Grâce à elle l’assemblée plénière de l’association accède enfin à la parité ! Je veux dire par là que nous y avons une paire de femmes. Et toujours huit hommes.

Ce que j’aime dans la vie c’est l’étymologie. Le président, étymologiquement, est celui qui est assis au-dessus des autres.

Oui, mais ce que j’aime dans la vie c’est Michel de Montaigne (1533-1592) : « Sur le trône le plus élevé du monde, nous ne sommes encore assis que sur notre cul ».

Ce que j’aime dans la vie ce sont les rituels. Les rituels confirment que le temps passe, et mieux encore le renouvellent, le revivifient, le débloquent quand il est bloqué, le répètent mais avec variations, transpositions et coda. Exemple, monter sur une scène pour voir ses cellules se régénérer est un rituel. Autre exemple, un président prenant la parole pour présenter ses bons vœux de nouvel an : « Mustradémiens, Mustradémiennes, chers administrés, quand les temps sont durs les durs prennent leur temps. Je vous souhaite de prendre le temps d’énumérer tout ce que vous aimez (dans la vie). Et une fois que vous en aurez dressé la liste ce sera pile ce que je vous souhaite en 2021. »

Fabrice Vigne