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Poussez la chanson poussez (One, Two, Three & Four)

13/11/2020 Aucun commentaire

Un

Matthieu Giroud était un géographe, urbaniste, sociologue, prometteur. Oh putain que cet adjectif est tragique, dégueulasse, à pleurer. Matthieu Giroud a été assassiné il y a cinq ans jour pour jour, à l’âge de 38 ans, parce qu’il était allé assister à un concert des Eagles of Death Metal au Bataclan, à Paris.
Parce que Matthieu Giroud aimait aussi le rock. Il tenait la basse dans un groupe grenoblois, Daïgui. En novembre 2015, les musiciens de Daïgui travaillaient à la réalisation de leur second album. Ils croyaient avoir le temps. Depuis 5 ans, jour pour jour, les autres membres du groupe s’échinent à peaufiner ce qui sera un album posthume, pour l’hommage, pour la consolation, pour la joie, pour la vie. Chacun des 13 titres a été soigneusement élaboré, arrangé, enregistré (on remarquera que l’un d’eux, Des années sans contrôle, bénéficie de la présence de nombreux invités dont quelques membres de Mustradem) et la sortie de l’album, intitulé Cette nuit encore, est enfin imminente.
Mais aujourd’hui 13 novembre, pour que l’anniversaire revête la force vitale de la création plutôt que l’armure plombée du deuil, le groupe lâche un clip, pas n’importe lequel, celui de la chanson qui donne son titre à l’album. Le clip a été tourné en plein confinement entre Grenoble et Montréal. Il est très beau.
Ici, on lira in memoriam le portrait de Matthieu Giroud sur lemonde.fr ; là, on lira des détails sur la démarche de Daïgui.

Deux

Il arrive que le rap m’exaspère. C’est parce que j’aime trop le rap, je crois. J’attends des choses de lui, j’espère, et puis j’entends ce qu’il me donne et ce n’est pas tout à fait à la hauteur, une énième variation sur le même gros tas de clichés bodibuildés, ego trip et blingbling, rimes pauvres et discours creux. Alors je réécoute La fin de leur monde d’IAM (2006) et ça va mieux, je me souviens que j’ai raison d’aimer le rap.
Morceau fabuleux, teigneux, énergique de la première à la dernière seconde, c’est le contraire du rap qui n’a rien à dire puisque ça parle, ça parle, ça parle jusqu’à ce que tu cries grâce parce que pendant que ça continue de parler toi tu cherches encore le sens de la phrase prononcée 30 secondes plus tôt, attends, il vient de dire « Juifs, Catholiques, Musulmans, noirs ou blancs, fermez vos gueules, vous faites bien trop de bruit » ou j’ai mal entendu ?
La fin de leur monde a des idées longues et compliquées à dire et il les dira jusqu’au bout, quitte à exploser totalement le format rap ET le format chanson. Pas de refrain, pas de couplet, pas de répétition ou de ritournelles, pas de repères (le titre lui-même n’apparaît qu’en signature), pas d’alternance des deux MC ni d’écho entre eux (un bloc pour l’un, un bloc pour l’autre, c’est tout, on ne peut pas faire plus dépouillé), pas de fioritures, pas d’esbroufe… juste du texte qui se déploie, maîtrisé, argumenté pendant plus de 10 minutes. J’ai copié-collé les paroles sur traitement de texte pour relever le compteur : près de 2300 mots et 13 000 signes, soit un long article de presse ou bien un tout petit livre. Moi qui en ce moment me pique d’écrire des chansons, je m’efforce de ne pas faire trop long, par admiration pour le format court (quoi de plus beau qu’un haïku) et par prévention contre mes propres penchants (je me dis que si je fais trop long ce sera une facilité littéraire pour compenser mes limites musicales). Sauf que je réécoute La fin de leur monde et je reprends (dans la gueule) une leçon sur ce que doit être la taille d’un texte, leçon qui peut se traduire en ces termes : Faut ce qui faut.
Et ce clip ! Ce pur et simple recyclage d’images d’actualité qu’il nous remet sous le nez comme si on les avait mal regardées. C’est la même démarche que dans certains bouquins insoutenables d’Ivan Brun (No comment, War songs, ou ses recueils d’illustrations chez Tanibis).

Trois

Frank Zappa, Joe’s Garage, 1979.
« Héros » de cet opéra rock qui est aussi une parodie d’opéra rock (nous sommes bien chez Zappa, merci), le dénommé Joe est musicien dans un monde où la musique est interdite. Il répète avec son groupe dans un garage mais cette activité clandestine est dénoncée par ses voisins. La police intervient et, indulgente, conseille à Joe de se consacrer à un hobbie plus sain, comme la religion. D’abord tenté par le catholicisme parce que les « Catholic girls » sont de sacrées cochonnes, Joe choisit finalement l’Eglise d’Appliantologie, créée par un certain L. Ron Hoover (see what I mean ?). À partir de là, l’histoire part en quenouille pornodada (nous sommes toujours chez Zappa, merci) et peu importe, l’essentiel étant de se marrer, de balancer des solos du feu de Dieu et en filigrane de rappeler les vraies priorités existentielles. Car au sein de ce fatras loufoque est exprimée cette essentielle hiérarchie des valeurs, propre à mettre cul par dessus tête notre société de l’information : « L’information ne vaut pas le savoir. Le savoir ne vaut pas la sagesse. La sagesse ne vaut pas la vérité. La vérité ne vaut pas la beauté. La beauté ne vaut pas l’amour. L’amour ne vaut pas la musique. Rien ne vaut la musique. »

Extrait du livret rédigé par Zappa : « Joe’Garage est une histoire idiote qui raconte comment le gouvernement cherche à se débarrasser de la musique, qui est l’une des premières causes de comportement de masse incontrôlable. (…) Si un tel synopsis vous paraît absurde, et si l’idée d’un Central Scrutinizer [dispositif de surveillance généralisée, version zapaïenne de Big Brother] faisant respecter des lois pas encore votées vous fait pouffer, estimez-vous heureux de ne pas vivre dans l’un de ces joyeux petits pays où, en ce moment même, la musique est soit sévèrement encadrée soit, comme en Iran, totalement illégale. » (La République Islamique d’Iran n’a que quelques mois lorsque Zappa enregistre son album.)

Quatre

Confine not dead ! Headbanger forever !
Au cas où l’information vous aurait échappé, nous voici reconfinés. Ce « Confinement 2 » est moins réussi que le premier, comme il en va des séquelles. Bizarrement, il est à la fois plus relâché et plus résigné, plus lourd et plus anxiogène, ne cherchez pas plus loin, il est plus automnal que printanier.
Allons, ce nouveau confinement n’a pas que des mauvais côtés. Youpi, la Confine redémarre ! La chanson fleuve signée Marie Mazille/Capucine Mazille/Franck Argentier/Fabrice Vigne consolera de bien des attestations dérogatoires autosignées. Attention mesdames et messieurs préparez-vous à appuyer de toutes vos forces sur le bouton rouge le plus près de vos doigts car l’épisode 13 sort du chapeau et il est… rock n roll ! Car oui, nous l’affirmons avec la force d’un coming-out, le confinement autorise également ce plaisir privé dont il ne faut pas avoir honte : tourner en rond seul chez soi, brancher du rock bien gras, pousser les meubles, les potards et la chanson, brailler de toutes ses forces en faux anglais, profiter que personne ne regarde pour gesticuler, sauter, se rouler par terre comme Jimi, transpirer à fond, secouer la tête à bloc, se la donner à mort, air guitar jusqu’à la transe.
Special guest stars de l’épisode : Luc Biichlé à la guitare saturax et Stéphanie Bois au death growl.
Bonus : dansez ! dansez ! dansez ! c’est bon pour ce que vous avez !

Manifestement

10/10/2020 Aucun commentaire

Grenoble, ma ville, vient d’être élue capitale verte et simultanément de basculer zone rouge grave, ultra-rouge quasi-noir cramoisi violacé turgide. Qu’est-ce que ça change, à vue d’œil polychrome ? Par la fenêtre, je ne vois que du gris. Un de ces jours où le ciel est plus bas que les montagnes. Un autre de ces jours d’automne glacé, humide, morose, repoussant. Un jour de deuil et d’abandon, qui m’invite à remâcher Clandestine, le dernier livre d’Hervé Bougel (ex-Grenoblois), texte bref mais long en bouche, révélant assez comment Grenoble ne convient pas à toutes les natures.

Il fait moche dans le ciel et sur la terre et nous avançons masqués.

Les rues sont presque vides. Je réalise qu’en cette période qui interdit, plus ou moins formellement (l’empêchement est ici formel), toute manifestation, c’est-à-dire toute contestation, il se trouve que j’ai un disque de chevet, Le Manifeste de Saez, ainsi qu’un film culte qui est mon film préféré de la semaine ou de la décennie, je ne sais pas encore, Manifesto de Julian Rosefeldt. Est-ce une compensation ?

Le Manifeste de Saez (2016-2019), album quadruple sous-titré Ni dieu ni maître après avoir porté divers titres, est une extravagance, un choc, un bloc, un tour de force aussi lointain que possible de ce que l’on entend usuellement par album de chanson française, modèle industriel facilement aimable, calibré et reproductible à base de deux trois idées sentimentales et de couplets et refrains avec pont, solo et coda. Rien de tout cela. Le Manifeste ne s’écoute pas distraitement tout en cherchant autre chose sur son portable mais exige toute l’attention, toute l’implication, de son auditeur. Quatre heures de musique intense et débordante, de textes exigeants et écorchés, quatre heures à s’accrocher en compagnie d’un artiste intransigeant, qui ne lassera que ceux qui méritent d’être lassés et qui ricaneront face à la caricature du poète maudit. On trouve ici et là des traces de Jacques Brel (La Maria serait comme une séquelle d’Amsterdam), de Jean Ferrat (Années 60 : Ferrat parle de la France qu’il a sous les yeux, de l’émancipation des classes sociales et prend la forme de chansons d’amour, Ma môme, Ma France… 2019 : Saez parle de la France qu’il a sous les yeux, donc de la religion mais cela prend encore la forme d’une chanson d’amour : Ma religieuse), de Ferré, de Noir Désir, de Renaud et même de Johnny Hallyday (l’émouvant hommage Jojo). Mais on trouve surtout Saez, singulier, entier et irrécupérable, généreux et inachevé, adolescent et rock’n’roll, ses obsessions, ses déchirements, ses failles, son autobiographie (Ma vieille sur sa mère et Mohamed sur son grand-père sont deux sommets), ses révoltes, avant tout et après tout sa poésie. On peut explorer le site de Saez rebaptisé pour l’occasion Culture contre Culture.

Manifesto de Rosefeldt (2015) est une extravagance, un choc, un bloc, un tour de force aussi lointain que possible du ce que l’on entend usuellement par film, modèle industriel facilement aimable, calibré et reproductible à base de deux trois idées sentimentales et de personnages et de péripéties avec début milieu climax et happy end répartis méthodiquement sur 90 minutes. Rien de tout cela. Manifesto ne se regarde pas distraitement sur un onglet ouvert tout en faisant autre chose de son portable mais exige toute l’attention, toute l’implication, de son spectateur. D’abord installation d’art contemporain sur douze écrans simultanés, les douze séquences ont été réincarnées et réunies en un long métrage conceptuel, hypnotisant et parfois désopilant. La géniale Cate Blanchett, seule à l’écran le plus souvent, incarne 13 personnages, quasiment 13 archétypes, et déclame hors contexte une cinquantaine de manifestes politiques ou artistiques du XXe siècle (seul le premier cité, l’inaugural Manifeste du parti communiste de Marx et Engels, 1848, appartient au siècle précédent), écrits dans six langues européennes. Il faut voir (pour le croire) Blanchett en clodo braillant Guy Debord, en trader cynique éructant le futurisme pré-fasciste, en veuve éplorée lisant Dada à en pleurer, en maitresse d’école maternelle prêchant Godard et Lars Von Trier, en chorégraphe russe tonitruant Fluxus, en marionnettiste susurrant André Breton, en punk vociférant le stridentisme, en femme au foyer récitant les textes fondateurs du Pop Art comme on prononce les grâces avant de découper la dinde, en présentatrice du 20 heures ânonnant l’art conceptuel avec une diction standard internationale représentée chez nous par Claire Chazal… (Toutes les séquences sont visibles séparément sur le site de l’artiste, mais attention, sans sous-titres.) Détail sans doute signifiant : c’est une femme qui prononce ces textes grandiloquents écrits par des hommes. Pourquoi donc seuls les hommes, durant le siècle des manifestes, ont-ils manifesté ? À moins que, comme d’habitude, des femmes l’aient fait et aient été oubliées (1)… Ces textes d’une énergie stupéfiante, écrits pour devenir des actes et des actions, ne sont pas du tout parodiés, au contraire ils prennent une épaisseur extraordinaire dans la bouche de ces personnages facilement identifiables par leur fonction, qui, dans la vie réelle, sont agis par eux, infusés par eux, comme nous le sommes nous-mêmes.

Je relève cette coïncidence : deux œuvres aux titres similaires se manifestent et se télescopent sous mes yeux. Je m’en étonne. Pour dépasser le constat du simple jeu de mots synchronisé, j’interroge l’étymologie de manifeste.

Or il n’y a pas une mais deux étymologies. Le latin manufestus signifiait pris à la main/par la main/la main dans le sac et connotait ce qui est concret, accessible à nos sens, palpable, évident, patent, incontestable ; bien plus tard, l’italien manifesto, adjectif substantivé, qualifiait ce qui était rendu public par affichage ou tract, prise de position, texte de loi, tribune, appel, réclame, polémique. Quant à Manifestation, on note un remarquable chemin de sécularisation : le mot a d’abord eu des acceptions religieuses (révélation, apparition du christ), puis scientifiques et médicales (apparition de symptômes), puis sentimentales (expression de l’intériorité, de la flamme retenue puis déclarée), enfin politiques c’est-à-dire collectives (rassemblement, démonstration publique d’une opinion ou d’une protestation).

Une conclusion, si l’on y tient : les œuvres qui manifestent, qui sont là sous notre main, qui nous prennent en main, qui nous parlent, et qui exigent, y compris de celui qui les reçoit, sont plus urgentes que jamais.

  • (1) – Des traces existent bel et bien, si l’on se donne la peine de chercher. Mina Loy (1882-1966), peintre, poète, agent artistique et femme libre, a vécu parmi ces avants-gardes viriles si promptes à produire du manifeste, côtoyant Apollinaire, Picasso, Duchamp, Cravan (qui fut son mari), Giacometti, Ernst et compagnie. Elle a écrit des textes polémiques rassemblés de façon posthume sous le titre Manifeste féministe & écrits modernistes (éditions Nous, 2014).

Mauvais rêves

09/10/2020 Aucun commentaire
Dudley Moore (1932-2003)

Cette nuit j’étais assailli par des zombies. Je trouvais refuge dans un centre de vacances désaffecté en pleine montagne. J’ai reconnu l’endroit au premier coup d’œil, c’est ici, à Autrans, sur le Vercors, que j’ai travaillé pour la première fois à l’âge de 17 ans. Les bâtiments sont mal entretenus, l’électricité ne marche plus. Les zombies sont nombreux à traverser les couloirs, hagards et assez lents donc il suffit de les garder à l’œil pour ne pas se laisser déborder. Je me suis enfermé dans un réfectoire et de là je les observe, ils essayent de rentrer, s’entassent et rebondissent mollement contre les portes vitrées, s’écrasent le nez qui du coup tombe le long de la vitre en laissant une trainée noire, et je commente à voix haute : « Ils viennent là poussés par l’habitude, c’est ici qu’ils mangeaient, ils veulent continuer à manger, sauf que c’est moi le menu » (pour cette scène et ce dialogue j’assume le plagiat du Zombie de Romero). Mais soudain j’entends une voix me répondre, je me retourne, un zombie est assis dans un coin, il me dit en souriant gentiment : « Ne vous inquiétez pas, vous ne risquez rien d’eux » . Il s’exprime calmement, parle « d’eux » comme s’il n’en faisait pas partie, je suis très méfiant. Je m’approche pour mieux le voir, il ne semble pas du tout zombifié, raison de plus pour être prudent, il est très bien maquillé par dessus sa pourriture de zombie, je reconnais sa tignasse noire bouclée : c’est Dudley Moore qui joue le rôle, il est super sympa Dudley Moore, Dudley Moore n’a jamais joué que des personnages super sympas, c’est bien la preuve que son amabilité est un piège ! Il a entre les mains mon ordinateur portable, justement je le cherchais, il me demande mon mot de passe parce qu’il veut juste « tchéquer ses mails » , ouais c’est ça si tu crois que je suis dupe, tu veux m’embobiner gros rusé, une fois que je t’aurai filé le code de mon ordi tu pourras me bouffer le cerveau tranquille, je vous connais vous autres zombies, il n’y a qu’une chose qui vous intéresse, même si vous êtes joués par Dudley Moore pour donner le change. Je joue au plus malin, je lui donne un faux mot de passe puis je feins la déception, « Ah tiens ça ne marche pas ? comme c’est bizarre… Bon ben je vais aller chercher le mot de passe ailleurs, alors… » J’ouvre une fenêtre, j’enjambe, on est au premier étage, je m’apprête à sauter, je vois que la nuit tombe sur le Vercors… Dudley se lève, il ne sourit plus, il me dit « Non mais attends, reste avec moi, on s’en fout du mot de passe ! », il tend la main vers moi. Je saute ! Magnifique réception en roulé-boulé sur le gravier. Et je cours dans la forêt, dans la nuit, je cours, je cours, je cours, je me réveille.

Je me gratte les yeux, je pose les pieds par terre, je baille.

Je suis de retour dans le vrai monde. Je prends le temps de me souvenir qu’il est plus inquiétant encore que l’autre. Je ne me recouche pas pour autant. Quand faut y aller.

Nouvelles du jour. Le 2 octobre dernier, Rihanna a accompagné le défilé de sa collection de lingerie d’un morceau de techno intitulé Doom signé d’une CouCou Chloe. Elle l’avait déjà fait en 2017 sans que cela fasse tiquer quiconque. Trois ans plus tard, ce morceau engendre un scandale : il se trouve qu’il remixe des chants musulmans. Or, faut respecter. Cette appropriation de sons sacrés dans un contexte profane est intolérable pour certains. Après une petite semaine de bouillonnement des réseaux dits sociaux, Rihanna et CouCou Chloe s’excusent toutes les deux piteusement. Nous avons fait une grosse erreur, pardon à nos frères et sœurs musulmans, on ne recommencera plus promis. L’écume éclabousse jusqu’en France. Dans l’émission de Cyril Hanouna, une chroniqueuse commente placidement : « Moi je trouve que [Rihanna] j’ai envie de la tuer » . Cet appel télévisé au meurtre, ou du moins, cette légitimation de la mise à mort pour blasphème, quant à lui, passe comme une lettre à la poste, beaucoup mieux qu’un morceau de musique choquant. Il est « normal » .

Ce matin, tout à fait réveillé et ébroué de mes faux zombies, j’écoute Doom de CouCou Chloe. Je n’aime pas spécialement ça, tant pis, je me force, je l’écoute, jusqu’au bout, je monte même le son pour être sûr. Comment un morceau de musique peut-il donner envie de tuer ? En y mettant de la religion dedans. Putain, pas moyen de me réveiller puisque je ne dors pas.

Durant les années 90, des groupes comme Enigma (Sadeness) puis Era (Ameno) ont connu leur heure de succès en remixant des chants grégoriens façon techno-new age. Je n’en raffolais pas non plus (alors que j’aime les chants grégoriens), je dédaignais ce qui me semblait du parasitisme esthétique, mais l’idée du blasphème ne m’effleurait même pas. Je ne sache pas qu’Enigma ni Era aient reçu la moindre menace de mort du tribunal de la Sainte Inquisition. Ils sont juste passés de mode.

Lettre de Gustave Flaubert à Louis Bouilhet du 27 juin 1850 : « Le monde va devenir bougrement bête. D’ici à longtemps ce sera bien ennuyeux. Nous faisons bien de vivre maintenant. Tu ne croirais pas que nous causons beaucoup de l’avenir de la société. Il est pour moi presque certain qu’elle sera, dans un temps plus ou moins éloigné, régie comme un collège. Les pions feront la loi. Tout sera en uniforme. »

Cour de récré

09/07/2020 2 commentaires

(à la manière de Prévert) Le premier ministre est maire. Un nouveau premier ministre est appelé à régner. Araignée ? Quel drôle drôle de nom pour un premier ministre, pourquoi pas libellule ou papillon alors qu’il pourrait s’appeler Jean Castex comme tout le monde.
Le nouveau premier n’a encore rien fait (c’est d’ailleurs une honte ! Castex démission !) mais d’ores et déjà j’ai envie de lui écraser un œuf de bienvenue sur la tête, rien que parce que Castex sonne comme Clistax.

Alors, c’est quoi son équipe de bras cassés ? Roselyne Bachelot à la culture ??? Le Gorafi n’aurait pas osé, Clistax y va ! Cette guenille sarkoziste, qui a en son temps dézingué l’hôpital public (les ARS, c’est elle), qui a juré que sa carrière politique était terminée et que sa décision est irrévocable parce qu’elle tient ses engagements, la revoilà ministre parce qu’elle aime l’opéra et qu’elle est présente à la télé en tant que personnalité donc les jeunes la connaissent… À quel degré faut-il mépriser la culture pour bombarder Bachelot ministre d’icelle ?

Mais je peste tellement contre la nouvelle ministre de la Culture que j’en oublierais presque de tonner contre le nouveau ministre de l’Intérieur. J’ai pas quatre bras.
Or Gérald Darmanin est un dangereux petit crétin de 37 ans (mon cadet de 15 ans, cependant nettement plus vieux que moi) dont la nomination est un scandale, pas seulement parce que la charge de ministre de l’intérieur devrait être incompatible avec des procès en cours d’instruction (pour viols).
Christiane Taubira lui avait réglé son compte dès 2015 parce qu’il s’était permis de la traiter de « Tract ambulant pour le FN » (sous-entendu : vous savez ce qu’on dit sur les femmes ? sur les Noirs ? sur les gens de gauche ? et surtout sur les femmes noires de gauche ? eh ben il n’y a pas de fumée sans feu, faudra pas s’étonner après que les gens votent FN). Réponse de l’intéressée avec hauteur mais sang froid : « Déchet de la pensée humaine ». Taubira, c’est la meilleure. Elle est l’honneur de la politique française. Dans un univers parallèle (où, d’ailleurs, la fonction de ministre de l’Intérieur est incompatible avec des procès pour viols), Taubira est présidente de la République. Malheureusement la machine à changer d’univers n’a pas encore été inventée alors il faut se coltiner celui-ci.

Sitôt après mon coup de sang à propos de Darmanin (crapule !) ma tension est redescendue et je nourris des remords. Alors même que je m’étais promis de ne plus parler ici de politique (salauds !), j’ai à présent des regrets de m’être laissé aller (gredins !) pour des gens qui ne méritent que du mépris (gougnafiers !) et qui vous salissent rien qu’à vous obliger à penser à eux.
Donc je reviens à mes bonnes résolutions de ne parler que de ce qui me tire vers le haut. Là, par exemple, c’est Christophe Chassol.
En ce moment j’écoute en boucle le dernier opus de Chassol, Ludi, qui me fascine un peu plus chaque fois. Et notamment ce morceau-ci, « Savana, Céline, Aya », qui me fait un bien fou et que je suis capable d’écouter plusieurs fois à la suite. Quelle créativité, quelle joie, quelle émotion, quelle énergie ! Des petites filles qui jouent est sûrement le plus beau spectacle du monde, et Chassol, avec sa méthode brevetée de « l’ultrascore » a réussi a capter ce flux instantané pour révéler ce qu’il contenait de musique (par conséquent de créativité, de joie, d’émotion, d’énergie… in fine de liberté). C’est merveilleux. Il y a tellement plus de vie dans ces jeux de cour de récré que dans le morbide et rance gouvernement Clistax au grand complet (canailles ! fripouilles ! voyous ! – oh la la pardon, ma tension, ma tension, je vais me surveiller).

La couronne à Vénus

29/02/2020 un commentaire

« Vénus couronnée par un satyre », anonyme connu sous le nom de Maître de Flore, vers 1550, Musée du Louvre.

On s’échauffe, on s’échauffe ! Je parle de Marie et moi. On s’échauffe en préparation du stage d’écriture de chansons que nous animerons de concert. On s’échauffe pour soi et on s’échauffe l’un l’autre. Marie Mazille et moi-même, on fait des chansons. Tiens, là on vient d’en écrire une d’actualité, pour voir. Lis les paroles ci-dessous, ajoute dans ta tête la rythmique poum-tchac, imagine que les couplets sont rapés et les refrains chantés…

Petit jeu pour les connaisseurs : sauras-tu reconnaître les parties écrites par Marie et celles écrites par moi ?

Coronavirus, coranavirus,

Coronavirus, virus

Tu rentreras dans mon anus

Après l’infection des Russes

Je m’enfuierai vers Uranus,

Métamorphoserai mes us……

Et coutumes

Avant que tu ne me consumes !

Coronavirus, coranavirus, 

Coronavirus, virus

Avant-hier t’étais chinois

Et ça y est te voilà chez moi

Tu as contaminé Cémoi,

Son fameux chocolat viennois

Et son cacao à la noix 

Laissent tout Grenoble en émoi

ouh ouh ouh,

Coronavirus, coronavirus

Coronavirus, ouh ouh ouh !

Oui, ce chocolat-bactérie

Crie : « Au secours, Marie Curie !

Ton coeur est-il soudain de Pierre ? »

Tandis que l’Isère est par terre,

Que fais-tu, oh ? Sainte-Marie ?

Toute l’agglo en quarantaine

Meylan, Echirolles et Fontaine

Coronavirus, coranavirus, 

Coronavirus, virus

Si tu viens me chercher des puces

Je gratterai comme un cactus

Tétanisé dans un rictus

Oh quel insupportable suss…

-pense, ou bien j’en crève

Ou bien je m’en relève !

Coronavirus, coranavirus, 

Coronavirus, virus

Au nord c’était les corons ? ouais (coronavirus)

Au sud c’était les navires ? ouais (coronavirus)

A l’est c’était les Russes ? et ouais (bois une Corona)

A l’ouest le soleil disparaît

Aux quatre coins tes coups de fouet

Transforment nos nerfs en jouets

ouh ouh ouh,

Coronavirus, coronavirus

Coronavirus, ouh ouh ouh !

Je me demande j’te l’dis en bref

Si ton plus terrible relief

N’est pas la peur plus que tes eff-

Ets réels, peut-être que nos chefs

En retirent un petit bénèf

On en oublie d’autres griefs

Et les retraites ? Et l’ISF ?

Les SDF ? SNCF ?

Nothing to fear but fear itself

Coronavirus, coranavirus, 

Coronavirus, virus

Des vieillards jusques aux fœtus

Le monde court à l’infarctus

Car c’est la trouille, voici l’astuce

Le vrai danger qui dure juss…

-qu’à ce qu’on en crève

Ou bien qu’on s’en relève !

ouh ouh ouh,

Coronavirus, coronavirus

Coronavirus, ouh ouh ouh ! (ad lib)

Mise à jour 26 mars, en plein confinement : le résultat final, mis en clip par Alain Manac’h (qui a la fâcheuse tendance à détourner le propos vers un spot de propagande sur les joies et le vivre-ensemble formidable de la Villeneuve, mais bon, à part ça c’est très bien), est visible sur Youtube.

Profession : assistante en jupon

15/02/2020 un commentaire

La fine équipe de MusTraDem, soit Marie Mazille en Blanche-Neige entourée de sept nains dont je suis le Joyeux Simplet, infuse pour trois ans en résidence à Annemasse, Haute-Savoie (le projet s’appelle In Situ Babel). À l’instant nous revenons d’une exaltante et éreintante semaine de l’improvisation durant laquelle nous avons mis le Conservatoire de musique sens dessus dessous. J’ai pour ma part co-animé avec l’inépuisable Marie moult ateliers « création de chansons » auprès des publics les plus divers, depuis les marmots de trois ans jusqu’aux professeurs les plus chenus. Tous repartent avec leur chanson dans les oreilles et le sourire juste en-dessous comme un nœud papillon.

Car depuis une paire d’années j’ai fantaisie et plaisir à écrire, à faire écrire, des chansons. Bien sûr il y a le cas Vos gueules (musique Norbert Pignol, voix Leïla Badri) chanson acrobatique et engagée, techniquement compliquée, fignolée sans relâche sur le motif, pour laquelle j’ai transpiré trois mois. Mais le plus souvent écrire une chanson aux côtés de Marie ne ressemble pas du tout à ça. C’est même le contraire : une décharge d’énergie joyeuse et immédiate, un triple-saut plutôt qu’un marathon, la chanson existe dans l’air au bout d’un quart d’heure et tout le monde est content. Échantillon : C’est parti, chanson que nous avons composée avec les mots fournis par les jeunes écoliers d’Annemasse pour nous consoler tous ensemble de la rentrée scolaire (Marie à la voix et à la nyckelharpa, Patrick Reboud à l’accordéon, et des masses de marmots dans les chœurs). Résultat, un tube instantané et un marronnier pour tous les septembres qu’il reste au monde.

Allez, je peux bien vous révéler un secret, vous le garderez pour vous. Au sein de notre duo, 75% du boulot est accompli par Marie. Jonglant avec trois mots, le cerveau en roue libre et l’un de ses instruments sur les genoux, elle pond des chansons comme elle respire. À côté d’elle je fais figure de laborieux, empêtré loin derrière, je réfléchis, je cherche encore une meilleure rime dans le refrain pendant que Marie achève le cinquième couplet tout en harmonisant une seconde voix. Au fond, je me fais l’effet de l’assistante en jupette d’un magicien. Je bouge mon popotin sur la scène, je tends les accessoires, je suis prêt volontiers à me faire découper pour de faux et à jaillir de la boîte, et je lève les bras au bon moment pour indiquer au public quand il faut applaudir, mais ce n’est pas moi qui réalise le tour de magie. Bah, il n’y a pas de sot métier, je la porte très bien la jupette et en plus j’adore les spectacles de magie.

Tout ça pour vous dire : si vous avez envie d’assister à nos tours, mais surtout si vous avez envie de travailler avec nous deux sur votre propre répertoire de chansons, je crois qu’il reste une ou deux places dans le stage que nous proposons à Bourgoin-Jallieu du 19 au 25 avril prochain, aux bons soins de Mydriase.

Entre un grand mystère qui commence et gna gna gna gna gna

28/11/2019 2 commentaires

Généralement, le matin, je me réveille avec un air dans la tête. Une chanson populaire me revient, toute armée paroles et musique, celle-ci plutôt que mille autres pour des raisons si impénétrables que je préfère penser que le choix de la ritournelle du jour est aléatoire. Je ne m’amuse pas à la prendre pour un oracle, cette chanson ne signifie rien de plus qu’elle-même, l’entonner est juste un signe de bonne santé, comme une érection matinale. Et je fredonne cet air et je le sifflote jusque sous la douche, jusque dans mon bol, jusque sur les trottoirs, jusque dans le bus, jusqu’au soir dans les cas les plus graves.

Sans surprise, les airs en question surgis en demi-conscience des spires de mon hippocampe juke-box proviennent des répertoires que j’ai le plus écoutés au fil de mon existence, ça peut être des Beatles, de Brassens, d’Higelin, de Chet Baker, de Zappa, d’Ella, ou de Bill Deraime. Plus rarement, sans doute par souci de variété au sens Maritie-et-Gilbert-Carpentier du terme, le tube du matin peut être une bizarrerie comme Moi je mange mes godasses des Silver d’Argent, Allons-y chochotte d’Erik Satie, Dimanche des Limiñanas, J’peux point vous l’dire de Ray Ventura, I fink U Freeky de Die Antwoord, Pièce de viande des Trois Accords, I feel pretty de Bernstein ou l’Internationale.

Mais là ! ! Là pendant une semaine, je dis bien UNE SEMAINE, sept jours, je les ai comptés en pleurant, qu’ai-je fredonné au réveil puis pendant de trop longues heures durant la journée ? J’ai fredonné Quelque chose dans mon cœur, scie fatale, insondable niaiserie calibrée en usine pour canaliser les hormones des ados des années 80, susurrée par Elsa, 14 ans au moment des faits mais ce n’est pas une excuse.

Mais pourquoi, juste ciel, pourquoi ? Une chanson que je n’avais pas entendue depuis 30 ans, dont je me moquais à l’époque et à laquelle je n’avais plus accordé la moindre pensée depuis parce que tout de même la vie est courte ?

C’est la faute de Fabcaro. J’ai lu il y a peu son bouquin Like a steak machine où chaque souvenir de sa jeunesse est accompagné en guise de bande-son imprimée d’une chanson contemporaine. Or il cite au détour d’une page Quelque chose dans mon cœur. Et moi, comme un con : Attends oui ça me dit quelque chose c’était qui déjà cette Elsa c’était quoi cette chanson comment ça faisait ?, vite je vais me la réécouter sur Youtube.

J’ai cliqué, et à compter de cet instant, j’étais foutu. J’en ai pris pour une semaine, malheur à moi. J’espère que vous êtes tombés dans mon piège, que vous avez pensé Attends oui ça me dit quelque chose, que vous venez de cliquer sur le lien et que cette diabolique chanson vous est rentrée dans l’oreille pour touiller le fond de votre hippocampe pour faire remonter la pulpe, vous n’avez pas fini de fredonner, ça peut vous durer sept jours comme une bonne crève, ah ah ah je suis bien vengé.

Cependant, trêve de rire démoniaque. Maintenant que la malédiction m’est passée (ce matin je fredonnais sous la douche Il n’aurait fallu de Léo Ferré et c’est un peu plus chic et présentable), je réfléchis à la force de cette terrible chansonnette. Une semaine. Pour déployer un pouvoir pareil, il faut bien que la chanson ait en elle une vérité intrinsèque qu’on ferait bien de ne pas balayer d’un revers de sarcasme. Alors je relis les paroles.

Quelque chose dans mon cœur
Me parle de ma vie
Entre un grand mystère qui commence
Et l’enfance qui finit
Quelque chose dans mon cœur
Fait craquer ma vie
Une drôle d’envie, une impatience
Et la peur que j’oublie qui je suis

C’est pas du Jacques Brel. C’est pas du Brigitte Fontaine. C’est même pas du René Char (dont la poésie est si peu musicale). Mais n’empêche que ça parle. Ça dit quelque chose de l’adolescence, avec des mots simples et pas fiers. Ce n’est pas ridicule. Alors je repense à un film que j’ai adoré l’an dernier, Guy d’Alex Lutz, faux documentaire sur un chanteur populaire déclinant, qui survit sur ses lauriers après 40 ans consacrés à crooner l’amour-toujours. À un moment du film Guy s’emporte contre son interlocuteur qui le filme en le méprisant et, excédé, prononce face caméra cet avertissement, cette phrase-clef, qui résumerait à merveille toute l’histoire mais hélas ferait mauvais effet en tant que pitch : « Ne me prends pas pour un con » .

Ne prenons pas pour une conne la chanson populaire.

Vogel (en allemand ça veut dire oiseau)

25/09/2019 Aucun commentaire

« Darei l’intera Montedison
Per una lucciola. »
Pier Paolo Pasolini

J’ai la joie et la fierté de porter à votre attention un beau geste, un fiévreux travail collectif auquel j’ai prêté la main. Une chanson engagée. Écologiste évidemment, dans quoi d’autre s’engager de nos jours. Ça s’appelle presque Vogel sauf que c’est une chanson française, pas allemande, donc ça s’appelle Vos gueules.

L’initiative en incombe à Norbert Pignol, qui m’a dit un beau jour : Voilà la musique, voilà le sujet, tu me fais un texte ? Oui d’accord je fais. Pour autant je ne considère pas que c’est un travail de commande, je revendique tout à 100% voire davantage et c’est pour ça : joie et fierté.

Je ne m’étendrai pas, ce serait inconvenant, sur le boulot que ce poème chanté m’a réclamé, mais en gros il me faut autant de ratures pour cinq couplets et cinq refrains que pour cinquante pages de prose. Renfermer autant de sens et d’émotion qu’il est possible dans quelques pieds consiste à compresser de façon tellurique une veine colossale de charbon pour découvrir et dépoussiérer un infime diamant. Je ne suis pas mécontent de quelques vers – tiens, voilà un octosyllabe qui a de la (vos) gueule (s) : L’économie est un linceul.

Ci-dessous la description publiée sur Youtube, et les paroles.

Vos gueules est une œuvre collective créée sans un rond en juin et juillet 2019 en réponse à l’urgence climatique et à l’immobilisme, inconscient ou criminel, des pouvoirs publics.
Vos gueules est un cri de rage tout ce qu’il y a de calme, une décharge punk on ne peut plus douce, une éructation qui vous caresse le creux de l’oreille, une beauté mais pas commode, une lady malpolie.
Vos gueules est le fruit de la collaboration de quatre artistes, Leïla Badri, Norbert Pignol, Fabrice Vigne, Nicolas Coulon, qui vivent dans le même monde que les autres, tous les autres, même ceux du G7, puisque nous n’en avons qu’un sous les pieds.
Vos gueules est né à la suite d’une indignation et d’un entrefilet titré Gattaz d’Échappement dans le Canard Enchaîné du 26 septembre 2018, que pour mémoire on peut relire d’un clic.
Vos gueules est un hymne lâché en plein air pratiquement un an après le déclic, le 20 septembre 2019, jour de la Grève Mondiale pour le Climat.
Vos gueules est une brutale injonction, une énergique invitation à la fermer au lieu de dire des conneries. Mais quel en est au juste le destinataire ? Vos gueules qui ? Vos gueules les robinets d’eau tiède (car l’eau est empoisonnée), les pompeurs d’air (car l’air est vicié) et les distributeurs de langue de bois (car le bois se consume, en Amazonie ou ailleurs).
Vos gueules les (ir-)responsables politiques décrédibilisés, les communicants d’entreprises véreux, les médias asservis aux publicitaires, qui tous tiennent le même discours écrit dans les mêmes lobbys. Vos gueules les dévots de la Sainte Croissance à l’heure où décroît la Nature elle-même.
Vos gueules est une chanson écrite, réalisée et clipée entre deux canicules….

Leïla Badri : voix
Norbert Pignol : composition, accordéon, mixage
Fabrice Vigne : texte
Nicolas Coulon : clip

Remerciements : Loïc Lefebvre, Sebastien Pintus, Alexandre Mignotte, BoHoC-Prod., MusTraDem, Le Fond du Tiroir.

PAROLES

I
Tiens, une abeille est morte sur le chemin
N’était pas assez forte, une de moins
On n’arrête pas le progrès

Vois, une abeille est morte sur le talus
Un vent mauvais l’emporte, une de plus
Hécatombe dans les près

Une ruche un essaim une colonie
La nature s’évanouit
Et pourquoi ? Pour qui ?
L’économie est un linceul
– ceul

Le rendement est excellent
Pesticid’ génocid’ dernier bilan
La croissance, l’élan
Comment vous fair’ fermer vos gueules

II
La nouvelle est tombée dans les journaux
La terre est polluée et l’air et l’eau
Moi-même je m’sens un peu patraque

Mes poumons asphyxiés mon cœur ma peau
Ces poisons dans mon nez dans mon cerveau
Je crois que tout se détraque

Heureusement d’un clic adieu les soucis
Je change de rubriqu’ je lis
Page économie
Les bonnes nouvelles, ici les seules
– seules

Fusions acquisitions la bourse avance
Profits et jetons de présence
Bon pour la finance
Comment vous fair’ fermer vos gueules

III
Hier c’était l’amiante ou le tabac
L’important c’est la vente pas le débat
La vérité nuit au commerce

Aujourd’hui le diésel le nucléaire
La joie du matériel et son enfer
Les jolis mensonges nous bercent

Ils ont tant changé de noms au fil des âges
« Communication », « décervelage » « Éléments d’langage »
Publicité slogans jingle
– gle

Et dans ses mille bouches tourne la langu’ de bois
Propagande sans foi ni loi
Tu comprends pourquoi
Je rêve de leur péter la gueule

IV
Tiens une espèce est morte, une de moins
Éléphant lion cloporte, moineau dauphin
Tombe la sixième extinction

Vois, une espèce est morte, une de plus
Toi, comment tu te portes ? Pas pris, pas vu
Prédateur ultime attention

Les affaires continuent jusqu’au dernier jour
Air climatisé dans la tour
En bas au secours
Chacun pour soi ça meurt ça gueule
– gueule

Valeur en hausse vos bénéfices nets
Valeur en berne la planète
Je tir’ la sonnette
Avant qu’ça nous pète à la
Gueule

V
Double intox par un double canal
Fumée qu’on inhale
Et sornettes dans le mental
Bouillie fatale
On mâche on avale on dég…

Brûl’ la terre, fond la glace
Pendant que vous recomptez vos liasses
Mais peut-êtr’ qu’avant que tout casse
On ira sur place
Et on vous fermera vos…

Mais peut-êtr’ qu’avant que tout se casse
On ira sur place
Peut-être qu’alors ce jour-là
Peut-être qu’une bonne fois on vous les fermera
vos…
Gueules

Une fête de la musique

22/06/2019 Aucun commentaire

Une anecdote spéciale fête de la musique.

Hier, 21 juin donc, se sont succédés sur le parvis du centre culturel où je gagne honnêtement ma vie toutes sortes de groupes amateurs et orchestres d’élèves de l’école de musique. À un moment donné, alors que je faisais une pause et que je buvais un demi au bar, une chorale d’enfants s’est mis à entonner La croisade des enfants d’Higelin sous les yeux émerveillés de papa et maman. Chanson que je connais par cœur mais que je n’avais pas écoutée depuis au moins dix ans, que je n’avais pas écoutée vraiment, c’est-à-dire en ressentant profondément ce qu’elle avait à me dire, et qui m’a donc cueillie par surprise, comme si elle m’était révélée dans toute son évidence.

« Pourra-t-on un jour vivre sur la terre/Sans colère, sans mépris/Sans chercher ailleurs qu’au fond de son cœur/La réponse au mystère de la vie/Dans le ventre de l’univers/Des milliards d’étoiles/Naissent et meurent à chaque instant/Où l’homme apprend la guerre à ses enfants… »

Comme j’essaie d’écrire des chansons et me préoccupe en ce moment de faire rentrer le maximum d’émotion dans le minimum de pieds, d’être le plus profond possible le plus simplement possible, j’ai redécouvert cette chanson comme absolument géniale, limpide, juste. Pourtant ce n’était pas fini, le plus fort était à venir : lorsque les mômes ont entonné le refrain,

« J’suis trop petit pour me prendre au sérieux/Trop sérieux pour faire le jeu des grands/Assez grand pour affronter la vie/Trop petit pour être malheureux »,

… là j’ai tout simplement fondu en larmes (mais j’ai détourné la tête pour que personne ne me voit, il ne faut pas déconner, il y avait du monde)… « Trop petit pour les grands, assez grand pour la vie », bordel, quelle phrase magistrale, un alexandrin, douze pieds, et toute la condition de l’enfance est là devant nous, l’enfant qui vit, qui est une présence un corps des sentiments et qui n’est pas pris au sérieux par les adultes ! Quelle immense chanson sur l’enfance et ce que l’on en fait, hommage à l’enfance trop cruel et inquiet pour jamais être niais, du niveau de Fils de… de Brel, quelle immense chanson tout court, même pas abimée par une chorale amateure, même pas transformée en scie-saucisson par l’Éducation Nationale…

C’était un grand moment, ma fête de la musique, hier. Pourtant, pour la première fois depuis des années, ce jour-là je n’ai même pas joué, même pas chanté, j’ai seulement pleuré. La musique sert à ça, non ?

Rhapsodie pour un Bohémien

19/11/2018 Aucun commentaire

Vu hier soir Bohemian Rhapsody, le biopic sur Freddie Mercury. Tu veux savoir ce que j’en pense ? (Sinon ben c’est pas compliqué tu fais comme avec les alertes spoïleurs tu arrêtes de lire.) J’ai trouvé ça très agréable mais pas davantage au fond que d’écouter un album de Queen, et en particulier je n’ai pas trop compris qu’on qualifie la dernière partie, le concert à Wembley, de prouesse cinématographique magistrale jamais vue, dans la mesure où l’original du concert existe, qu’il est intégralement visible sur Youtube ou ailleurs, que c’est par conséquent le contraire de jamais-vu, et que le simulacre cinématographique, auquel le cinéaste n’ajoute aucune intention particulière, n’a pas plus de sens qu’une statue chez Mme Tussaud. On admire toujours beaucoup et on récompense à coups d’Oscars les performances des acteurs qui incarnent des personnes réelles, mais je me demande si cela tient à leur talent de comédie ou bien à leur seule qualité de statue de cire dans un musée, si ce qui force l’admiration du spectateur n’est pas sa trouble attirance pour le déjà-vu, pour en somme la vérification, l’énième constatation que ce qu’il a connu autrefois existe encore un peu.

Queen, et Freddie Mercury surtout, étaient des expérimentateurs, des chercheurs, ils inventaient ce qui ne se faisait pas avant eux. Ce film ne leur rend pas tellement hommage puisqu’il n’expérimente ni ne cherche pas grand-chose, il suit son petit bonhomme de chemin de biopic très convenu, c’est-à-dire qu’il « transforme une vie en destin » comme disait Stan dans Jean II le Bon, séquelle, sans le moindre point de vue mais en lançant au spectateur des signes de connivence.

D’une certaine manière ce film est anonyme, signé Bryan Singer mais réalisé en bonne partie par Dexter Fletcher, et étroitement supervisé par les membres survivants du groupe. Or l’anonymat est le travers ordinaire du biopic d’artiste, puisque celui qui accepte d’écrire la légende dorée renonce fatalement à être un artiste, l’art étant en quelque sorte déjà absorbé, accaparé, épuisé, par le sujet même. Philippe Sollers a écrit quelque part « comprendre c’est égaler » à propos de je ne sais plus laquelle de ses idoles, Sollers se prenait sans doute pour l’égal de Mozart sous prétexte qu’il écrivait sur Mozart, et je crois que c’est une grosse niaiserie. Comprendre n’est pas égaler. Un texte de Sollers sur Mozart n’est pas du Mozart. Le film de Singer ou de je-ne-sais-quel-Alan-Smithee sur n’importe quelle idole n’est pas de l’art non plus.

Toutefois j’ai noté deux séquences intéressantes du point de vue de la mise en scène, deux scènes qui réellement expérimentaient quelque chose, deux scènes où l’art affleure et dépasse légèrement leur propos, et c’est mieux que rien.

Primo la conférence de presse lors de la sortie de l’album Hot Space, lorsque les journalistes ne posent que des questions sur la vie privée, scène filmée de façon très oppressante et qui joue sur la focale, sur le flou, sur le rythme, etc…

Deuxio la scène très brève où Freddie traverse un couloir (d’un hôpital ? d’un dispensaire ?), il vient d’apprendre qu’il a le sida et commence à se soigner. Il passe sans même le voir devant un jeune homme assis, émacié, portant une tâche sur le front, attendant son tour, plus avancé que lui dans la maladie. Le jeune homme reconnait le chanteur et lui lance alors qu’il l’a dépassé et s’apprête à sortir, l’appel que Freddie utilisait pour jouer avec son public sur scène : « Eh-Oh ! ». Freddie s’immobilise, mais ne se retourne pas. Il a toutefois légèrement tourné la tête, il est de trois-quarts dos. Il répond sur le même ton : « Eh-Oh ! » (gimmick, au fait, que Freddie avait volé à Harry Belafonte… de même que le célébrissime riff de basse d’Another one bites the dust est chourré à Rapper’s delight… mais peu importe, un biopic sert à valoriser et fictionnaliser le génie singulier d’un individu et n’est pas le lieu où l’on révèle les plagiats). En deux notes dans le couloir le lien entre la star de dos et le garçon assis est établi, réciproque. Pour moi cette scène minuscule est la plus belle, la plus émouvante du film, et elle invente quelque chose à partir d’une anecdote dont on se fiche pas mal de savoir si elle est réelle, elle joue avec les moyens propres du cinéma sur une immense palette, elle parle en une seule image de la notoriété, la maladie, l’angoisse, la solidarité, le réconfort, la timidité, la marginalité, la fatalité, la joie de la musique… et le show qui must go on.

Je sauve deux scènes : tu constates que je ne suis pas du tout sévère et que je ne boude pas mon plaisir.