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Souvenirs de Ramatuelle

09/10/2017 2 commentaires

Août 2017 : pour la seconde année, les Mother Funkers étaient « en tournée » à Ramatuelle. Qu’appellent-ils au juste tournée ? En gros, des vacances, mais en mieux.  Le jour durant nous nous dorions la pilule sur la plage, et le soir nous jouions notre joyeuse set-list ici ou là. Ici, dans le chaleureux camping familial et prolo où nous avions notre camp de base, entre la buvette et le terrain de boules ; , dans l’exact contraire, le camping cinq étoiles où le festival de jazz nous avait dégotté un contrat, village global et bulle autarcique avec bungalows par quartiers, mobil homes par arrondissements, et tout au fond le ghetto populaire où les pauvres plantent leur tente, partout musique, boutiques, personnel pléthorique, restaurant panoramique, cinq piscines avec toboggans, spa, centre de bien-être, courts de tennis, beach volley, mini-golf, plage de sable fin, coiffeur, jeux pour enfants et pour adultes, trois scènes de spectacle, formules all-inclusive et open bar, hauts-parleurs dans tous les coins, encore une magnifique journée, le parfum du jour est fraise, animations non-stop de l’aube à l’aube pour empêcher le client de s’ennuyer une seule seconde, et même, juste devant la paillote lounge, pour quatre jours exclusivement et votre plus grand plaisir, les Mother Funkers en personne, que le gentil animateur dans son micro n’hésite pas à qualifier de mignons.

Les deux établissements, qui partagent le même titre générique de camping, de la même façon qu’une fourgonnette R4 et une Ferrari Testarossa entrent à égalité dans la catégorie sémantique voiture, offrent un saisissant contraste sociologique. Quand nous jouions, nous voyions bien que ça ne se trémoussait pas avec le même entrain. Les différences de tarif sont à l’avenant : les nuitées sont facturées là dix à quinze fois plus cher qu’ici. Deux conceptions des vacances coexistent au bord de la mer, bonne franquette et rythme circadien balisé essentiellement par l’heure de la sieste et celle de l’apéro, contre pure consommation de loisirs à temps plein. L’été sur la Côte, ça crée des souvenirs pour quand on reprendra le boulot en septembre. Selon ton boulot, tu peux t’offrir tel type de souvenirs.

Et pour nous les Funkers, qui faisions le pendule de l’un à l’autre, du camp où nous logions à l’autre où nous pointions, quels souvenirs d’été demeurent tandis qu’à ma montre octobre est déjà avancé ? Que nous arriva-t-il d’inoubliable durant cette tournée 2017 ? Si l’on devait en croire ses yeux, l’on pourrait croire que nous avons partagé la scène avec Céline Dion, ainsi que le suggère le document exclusif ci-dessus. Or, pas du tout. Tout est illusion, comme il est dit dans Mulholland Drive.

L’un des soirs où nous jouions dans ce camping superluxe, la grande attraction, la vedette pour qui nous avions en somme chauffé la salle, était le sosie de Céline Dion. Son concert a débuté peu après la fin du nôtre. Une chanteuse qui avait un peu la tête de Céline, un peu ses cordes vocales, un peu son costard et tout son répertoire, faisait le show comme une professionnelle, une vraie, bien kitsch, avec mimiques et fumigènes, et coeur mimé avec les mains pendant les déclarations d’amour aux centaines de campeurs, qui sur leur gradin avec ferveur s’échauffaient le smartphone et la voix en choeur, Céliiiiine, Céliiiiine, la pseudodion était l’événement de leur été, Las Vegas en pleine Côte d’Azur, elle fait le job, c’est-à-dire qu’elle fait illusion. Moi qui, déjà, ne suis guère client de la vraie, j’étais confondu par ce culte rendu à la fausse, comme s’il était rendu à la fausseté en général. La passion du faux est un phénomène tout-à-fait fascinant, né en même temps que la reproduction technique des oeuvres d’art (cf. Walter Benjamin) et observable par exemple au musée Grévin, où maints chalands en frémissant quêtent l’ivresse de frôler les dieux du Panthéon alors qu’ils ne frôlent que de la cire.

À la fin du spectacle, ronchonnant mollement contre le fanatisme de masse pour les faux-semblants, je remâchais sur ma chaise quelques vieux souvenirs de Baudrillard (« Le simulacre est vrai ») lorsque mes poteaux Funkers sont venus me chercher, allez viens bouge-toi on va prendre la queue pour déconner, on va se faire tirer le selfie avec « Céline » mais si allez viens ça va être marrant, je n’étais pas chaud du tout, je n’avais pas envie de me prêter à la mascarade… Finalement j’ai fait la queue, j’ai fait le selfie, j’ai même fait la bise à la fausse Céline, eh bien, merci infiniment les gars de m’avoir tiré et poussé jusque là, parce que non seulement ça n’a pas fait mal, mais c’était même étrangement agréable. La Dion-en-toc m’a délivré un grand sourire, m’a souhaité Beaucoup de bonheur, pris de court j’ai bredouillé comme une andouille Heu oui merci vous aussi, et je me suis dit bon puisque je suis là après tout je les prends ses bons voeux, je les prends comme s’ils étaient vrais, l’absence de cynisme désarme, vive le désarmement, peace and love, voilà tout entier le message de la pop, y’a pas de mal, y’a même plutôt du bien.

Toutefois, ma rencontre la plus fulgurante de la soirée n’aura pas été Miss Céline Bis.

Ce même soir, dans le restaurant du camping cinq étoiles, c’est moules-frites à volonté. Il faut imaginer la grande échelle, l’hectare de terrasse où petits et grands s’attablent et enfournent avec les doigts des monceaux de moules et frites. Chacun se lève saladier à la main pour faire la queue au buffet et se faire remplir son récipient de moules ou de frites. Je remarque que le préposé à la distribution, derrière son buffet, petit gros entre deux âges, tablier, toque, collier de barbe, oeil narquois, est sur le qui-vive de la déconne. Il blague chaque affamé, pince sans rire, C’est pour quoi ? Ben, pour des moules et des frites, pardi. Y’en a plus ! dit-il louche à la main, alors que les bacs devant lui débordent et fument de rien d’autre. Je le trouve sympathique. J’engage. Tant pis pour ceux qui attendent derrière moi.

– Pour moi (je feins l’hésitation)… Ce sera des moules et des frites s’il vous plaît.
– Excellent choix. Je crois que vous êtes au bon endroit.
– Eh ben dites-moi, ça en fait des quantités de frites et de moules en flux tendu, par mètres cubes presque. J’imagine qu’il y a du gaspillage en fin de service, (coup de menton vers la terrasse) ils ne vont pas manger tout ça…
– Vous n’imaginez même pas. Ça me rend malade, tout ce qu’on jette.
– Et vous ne pouvez pas donner le surplus aux Restos du coeur, je suppose.
– Ah, non, pas moyen. Tant pis pour les Restos. C’est écoeurant. On se rattrapera autrement. Je fais partie des cons qui envoient un petit chèque de temps en temps aux Restos.
– Pourquoi, des cons ? Non, c’est bien, il en faut, des cons, bravo, tout le monde ne peut pas être ici à faire la queue en direct pour une louche de moules frites.
– Ouais. Il faut bien donner à manger à ceux qui ont faim. Je ne peux plus faire comme dans ma jeunesse, quand j’allais chercher l’argent là où il était.
– Je vous demande pardon ? Vous faisiez quoi dans votre jeunesse ?

Il se recule un peu, plisse les yeux, me jauge avant de répondre, s’assure que je mérite d’entendre ce qu’il a à dire et que personne d’autre n’écoute. Et c’est là que se produit l’événement extraordinaire, le cadeau, le météore de vérité dans mon assiette, mon vrai souvenir de l’été 2017 pour me tenir chaud l’automne.

– Je braquais des camions de la Brinks.
– Hein ? C’est un peu radical, ça, comme méthode de redistribution des richesses.
– Je dis pas qu’il faut le faire. Je dis juste que je l’ai fait, et que je le referai plus. Je ne le recommande à personne. J’ai deux enfants, c’est pas un métier que je leur conseille, voyez.
– Un métier ?
– Bien sûr c’est un métier. Plus que de servir des louches de moules.

Je crains d’avoir par cette question blessé son orgueil. Il se rengorge :

– Qu’est-ce que vous croyez, c’est difficile un braquage, ça s’improvise pas. Il faut des talents. Le mien, c’était le volant. C’est parce que je conduisais bien que mes frangins m’ont embauché. Je faisais le guet dans la voiture, fallait démarrer vite.

Ensuite, jusqu’à la fin du repas, jusqu’à ce que nous n’en puissions plus, à chaque fois qu’à ma table nous nous retrouvions à court de moules ou de frites, c’est moi qui me dévouais, volontiers, je me levais avec mon saladier et je trottinais jusqu’au buffet pour aller échanger quelques mots supplémentaires avec mon nouvel ami, qui sans se faire prier ajoutait par bribes des anecdotes et des précisions. Il avait fait sept ans de cabane dans les années 90. Et maintenant chaque fois qu’il rentrait dans une banque, il s’assurait d’être muni de sa carte bleue. Et puis, il avait totalement renoncé à porter une cagoule, parce que ça gratte.

Le lendemain, nous jouions encore dans ce même camping plein de surprises. Je comptais après notre set poursuivre la conversation. Hélas, ce soir-là, le buffet à volonté n’était plus au programme, le petit gros avec collier de barbe et oeil à l’affût avait disparu, il n’aura été que l’extra d’un soir dans un camping cinq étoiles. Je ne lui avais même pas demandé comment il s’appelait. J’ignore son nom comme j’ignore le nom de celle que j’appelle Céline-Dion. Une moralité pour la soirée ? Quelque chose comme : le faux est intéressant, le réel encore plus, les deux font des souvenirs, l’un sur la scène en pleine lumière pour les selfies, l’autre à l’ombre près des cuisines.

Empire Américain, an LXXII

06/08/2017 Aucun commentaire

Je suis assis dans le bus, côté fenêtre. La canicule sévit et je profite de la climatisation des transports en commun. Durant l’arrêt, j’observe une publicité perchée au-dessus de la circulation, sur panneau géant quatre par trois. Mon oeil est attiré naturellement par cette image, de loin le point le plus coloré, vortex dans la grisaille du carrefour, on pourrait presque dire qu’elle apporte de la beauté, de la fantaisie au moins. L’affiche vante un produit lacté industriel. Une blonde pulpeuse et bronzée, en plan américain, porte à sa bouche un flacon en plastique de yaourt à boire. Derrière elle, la mer et le ciel, bleus. Je déchiffre le slogan découpé en blanc sur le ciel bleu : Ce summer restez fresh. Je remâche cette phrase quelques secondes, le temps de m’assurer qu’il ne s’agit pas de mots jetés en vrac mais bien d’une proposition cohérente censée signifier un message, le temps que le bus se remette en branle.

Ce summer restez fresh. La marque de produits lactés est célèbre. La fille bronzée est jeune. Apparemment, le slogan quoiqu’outrancier est authentique, ce n’est pas une exagération à fin parodique, une satire qui soulignerait en riant l’inanité congénitale de la pollution publicitaire en milieu urbain, jamais des plaisantins n’auraient eu les moyens du quatre par trois, et d’ailleurs la publicité récupère y compris sa propre parodie, elle récupère tout, n’invente rien, c’est à ça qu’on la reconnait, elle a récupéré le summer et le fresh, le summer est le fresh étaient là avant elle, comme la mer et le ciel et les jeunes filles dorées par le soleil.

Ce summer restez fresh. Je pense à Etiemble, Etiemble pourfendait le franglais il y a plus de 60 ans, alors qu’il n’avait encore rien vu, de son temps on ne recommandait à personne de rester fresh tout le summer, or là c’est quatre par trois sur l’avenue, protester contre le franglais il y a 60 ans était donc une cause perdue, heureusement qu’Etiemble n’en savait rien.

Ce summer restez fresh. Toute publicité est de la merde, c’est entendu, mais rien n’empêche de faire un peu de coproscopie, de se salir les doigts pour soupeser le phénomène. Comment, pourquoi, en sommes-nous venus à trouver normal cette présence invasive jusqu’à l’absurde de termes anglais dans notre paysage, réel et mental ?

Ce summer restez fresh. Je descends du bus et malgré moi, comme je me suis fait une obsession de ce slogan, je me mets à lire de l’anglais partout, la moindre passante est fresh, le plus anodin pavé sur le trottoir est summer, et toutes les enseignes de la rue, toutes, sont Shop, Time, Food, Hair, Wash, Book, Show, Chicken, Work, Coffee, Phone, Cash, Home, Park, Fitness ou Happy. Sans parler des affiches de cinéma : titres anglais, catch phrases traduites de l’anglais, donnant l’impression que le français n’est qu’une langue de traduction.

Un peu plus tard le même jour mes pas me portent vers mon université, près des bâtiments où j’ai fait mes études il y a 30 ans. À l’époque où nous nous fréquentions, cette université s’appelait Pierre-Mendès-France, mais elle a récemment changé de nom. Désormais, elle est un produit qu’il faut vendre à l’international, et c’est pourquoi elle s’est dotée d’un slogan : Explore, explore more. Outre que ce slogan est d’une fadeur extrême et anonyme qui lui permettrait de s’appliquer avec le même bonheur, plutôt qu’à une université, à un opérateur téléphonique, à un bouquet de chaînes satellite, à une voiture, à un parfum, à un jeu vidéo, à un musée, à n’importe quel service public privatisé (la Poste, la SNCF, l’EDF…), à une ville, un département ou une région qui voudrait redorer son blason, ou même à un pays européen où personne ne songe à passer ses vacances (L’Azerbaïdjan ? Explore… Explore more…), à une enseigne franchisée de restaurants, à un système d’exploitation, à un magazine, à une gamme de sex toys, ou à n’importe quel prestataire de service quel que soit le service, voire pourquoi pas à un yaourt à boire… on remarque que ce slogan est évidemment anglais, ce qui ne joue pas pour rien dans son universalité. Cool.

Je déambule sur le campus et je vois des affiches qui déjà préparent la rentrée de septembre. J’apprends que la Party, journée festive d’accueil des nouveaux étudiants, s’articulera autour de trois concepts : Rallye ton campus, Centrale Park, et l’After. Trois jeux de mots franglais. What else ?

Je passe mon chemin. Je me souviens tout en marchant que le département où je réside, l’Isère, a lui aussi pris conscience qu’il était une marque à valoriser auprès des touristes et qu’il s’était dès lors adjoint un H afin de goupiller un slogan anglo-français, Alpes Is (h)ere. Comment saluer cette trouvaille de communiquant ? Wonderful.

Je marche, le temps passe, tiens à propos, joyeux anniversaire : le 6 août 1945 à 8h15 heure locale, il y a 72 ans pile, et pour toujours depuis 72 ans, au milieu d’un summer qui n’était pas fresh pour tout le monde, l’armée des Etats-Unis larguait au-dessus d’Hiroshima, Japon, la bombe atomique baptisée Enola Gay, assurant pour longtemps la suprématie militaire américaine sur le monde. Avec la suprématie militaire vient la suprématie culturelle, et le langage. Depuis 72 ans tout rond nous parlons l’américain. Nous ne parlons pas la langue de Shakespeare, même pas celle de Steinbeck, mais celle de Robert Oppenheimer, de Henry Ford, de Milton Friedman, des Chicago Boys, en fin de compte celle de Donald Trump. Great.

Moi parmi les autres, combien en ai-je des mots anglais, sur mes T-shirts ou mes étagères ? Moi qui écris, j’écris des mails et plus jamais de courriers, j’écris sur un blog pour être lu sur le Web. Comme tout le monde, ce que j’écris, ce que je lis, c’est de l’américain plus ou moins bien traduit. Les livres que je lis, les films et les séries que je regarde, et la musique que j’écoute, tout est ricain, et le travail salarié que j’accomplis pour me payer tout ça, en start-up ou en open space, au risque d’être overbooké voire en burn-out.

Parler américain quand on parle français, penser américain quand on pense sur terre, est-ce un bien, un mal ? Je ne sais pas, puisque l’essentiel est de parler et de penser. J’ai conscience de ce poids anglophone aujourd’hui davantage qu’un autre jour, uniquement parce que le slogan Ce summer restez fresh, était un peu, comment dire, j’ai le mot sur le bout de la langue, un peu too much, un peu over the top pour le dire franchement, mais sinon je ne m’en rends pas plus compte qu’un autre et je ne m’en plains pas.

D’ailleurs je joue de la musique américaine. Et j’aime ça, je m’en trouve fort heureux. Je joue du trombone dans un groupe de funk dont le nom est soigneusement américanoïde, dont 100% du répertoire, des compositeurs, des titres de morceaux, est américain (à l’exception d’une reprise d’un groupe de rock français… Oh, mais attends, regarde bien, le titre de ce morceau est un prénom anglais). Mon groupe, mon band en quelque sorte, mon combo si tu veux, s’appelle The Little Mother Funkers, et aujourd’hui je me demande par quel mouvement centenaire, de cause à effet, d’aile de papillon à domino, mon groupe est relié intimement à une bombe atomique baptisée Enola Gay. Mais laisse, ça va passer.

Retrouvez les Little Mother Funkers du 13 au 20 août à Ramatuelle, à l’occasion du festival de jazz off et un peu partout autour. À défaut sur Youtube.

Peace, love, and fresh summer.

La bière c’est comme si c’était mon frère

04/04/2017 Aucun commentaire

Lire des livres ou boire des bières, il faut choisir.

Ou pas.

Baudelaire d’ailleurs le disait approximativement, « Pour ne pas être les esclaves martyrisés du temps, enivrez-vous, enivrez-vous sans cesse de vin, de poésie, de vertu, à votre guise », son combo à lui c’était vin + poésie, mais bière + livre ça marche aussi.

Cette semaine deux événements simultanés se tiennent dans la bonne ville de Grenoble. Deux « fêtes » pour tout dire, deux « événements participatifs porteurs d’un projet convivial et d’une dimension forte sur la relation partenariale avec les associations » tels que les affectionne la Mairie, deux rituels communautaires cosmogoniques quasiment.

D’un côté la fête du livre, de l’autre la fête de la bière.

Devinette sociologique niveau débutant : laquelle des deux se tient dans un stade, laquelle se tient dans un musée de peinture ?

L’important n’est-ce pas est qu’il y ait fête, partout-partout et à la portée de tous les habitus, Festivus Festivus ! Comme trépignait Philippe Murray. Phêtons, phêtons, avec phrénésie avant les élections.

Moi qui aime passionnément les livres mais qui ne crache pas dans mon bock ni dans celui du voisin, un pied dans chaque clan je donnerai de ma personne ici et là.

1) En compagnie de mon bon camarade Hervé « pré#carré » Bougel, je tiendrai un demi-stand « Le Fond du tiroir », certainement pour la toute dernière fois, au Printemps du livre de Grenoble, Musée de Grenoble, 5 place de Lavalette. Je serai présent pour vendre à la criée mes produits frais vendredi 7 avril de 13h à 18h30, samedi 8 de 10h à 18h30, dimanche 9 de 10h à 16h30.

2) Je ferai monter la pression à la fête de la bière avec mon trombone et mon groupe, les Mother Funkers (version big) au Palais des sports pour le Grenoble Bière Festival, vendredi 7 à 20h.

3) Encore une fête ? une petite ? une dernière ? Allez, bonus pour la route. Figurez-vous qu’en ce moment même bat aussi son plein le festival de jazz de Voiron (magnifique affiche afro-turquoise, coucou Valérie). Dans ce cadre-ci je me produirai avec les Mother Funkers (version little) à la ferme « la poule aux fruits d’or » (ce serait pas un peu transgénique sur les bords tout ça ?) de Saint-Etienne-de-Crossey dimanche 9 avril à 17h.

Ci-dessous un portrait pris sur le vif du stand, Printemps du Livre de Grenoble, samedi 8 avril 2017. Photo (c) Jean-Luc Joseph.

 

Monsieur Vigne & Monsieur Néant (Sereine, dépitée)

14/12/2016 Aucun commentaire

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Devinette sociologique : comment tourner, en 2016, un compliment à un ami que l’on entend féliciter d’avoir fait ce qu’on attendait de lui ? Réponse : on lui déclare, levant le pouce, « Tu gères ». Je salue le gestionnaire en toi. Tu es un vrai homme d’affaires, vieux. Les particules fines dans l’atmosphère ne s’en portent pas tellement mieux, le pic de pollution est plutôt un plateau. Gestionisme… Macronisme… Fillonisme… Trumpisme… Cahuzakisme… Uberisation… Libéralisme débridé où chaque auto-entrepreneur (nouveau nom de ce qu’on appelait autrefois le citoyen) joue des coudes dans la jungle pour choper plus de clients que son voisin, puis planquer ses noisettes au Panama, au pire au Luxembourg s’il croit encore aux vertus de l’Union Européenne… Notre époque a été prophétisée par Flaubert voici 140 ans :

Un temps va venir où tout le monde forcément sera « homme d’affaires » ? Mais dans ce temps-là, Dieu merci, je ne vivrai plus. Tant pis pour nos neveux ! Les générations futures seront d’une grossièreté ignoble. (Lettre à la Princesse Mathilde, 23 novembre 1876)

Car les artistes sont des voyants, ils savent l’avenir comme l’a démontré Pierre Bayard. C’est pourtant le présent qui les fait.

Tiens, un bon sujet pour le bac, ou même pour une thèse : sachant que chaque œuvre est le produit de son époque en plus d’être le produit de son auteur, montrer en quoi Massacre à la tronçonneuse a été réalisé par Richard Nixon, et Massacre à la tronçonneuse 2 par Ronald Reagan. À quoi ressembleront les films réalisés par Donald Trump ? Sacré corpus à venir, films catastrophe. Je me demande pourquoi je pense à ça. Dès qu’on se demande pourquoi on pense à ça, on arrête de penser. À la place, on se regarde penser. Oh, cartographier le fatras mental peut s’avérer fertile aussi, dans le genre. Et ainsi les idées s’associent.

Mais déjà je pense à autre chose. J’écoute Leonard Cohen, mort trop jeune pour décrocher le Nobel de littérature. Ten new songs sur ma platine, un de mes albums préférés, qui me fait penser à mon voyage au Québec. Je pense en parallèle, vertical, horizontal, oblique, je sais pas, à Bird on a wire, excellent film documentaire qui racontait la tournée 1972 de Cohen, tournée un peu ratée, pleine d’incidents techniques lamentables, et aussi de moments comiques comme celui où Leonard Cohen , gentleman si drôle dans l’adversité, interrompt son concert pour improviser, gratouillant sa guitare, une ode à un haut-parleur défectueux, dans l’espoir qu’il veuille bien fermer sa bouche à larsen.

Comme j’ignore qui a réalisé ce film, je pose la question à Google, ce réseau de nos synapses externes, précieux outil de sérendipité, et hop, j’arrive ailleurs. Puis un peu plus loin en circonvolutions, puis de retour mais de passage.

Le réalisateur de Bird on a wire est un certain Tony Palmer. Ah, bon. Qu’a-t-il fait d’autre dans sa vie, ce particulier ? Plein de choses, en fait, et surtout musicales. Quelques films que j’ai vus. Tiens ? 200 motels de Zappa, c’est de lui (même si c’est surtout de Zappa). Ça alors si je m’attendais, c’est lui aussi qui a réalisé Testimony ! Biopic fabuleux et anxiogène avec Ben Kingsley dans le rôle de Dmitri Chostakovitch. Pour le coup on est à fond dans le sujet, quel sujet déjà ? Oui, celui-ci, les liens politique/art : Staline n’entravait rien à la musique mais entravait les compositeurs, il est l’auteur indéniable de quelques symphonies de Chostakovitch. J’ai vu ce film à la télé il y a 25 ans, depuis il n’existe que dans ma tête avec ses forts contrastes impressionnistes, ses noirs ses blancs et sa musique, il est introuvable ailleurs, caché, inédit en DVD. Sauf que non, rien n’est vraiment introuvable en 2016. Une simple requête Youtube, un seul mot et j’y suis, je peux enfin le revoir, intégral, 2h30 sur un plateau.

Ensuite, Youtube me propose autre chose de Chostakovitch. Va pour la 14e, effrayante et macabre « symphonie » qui ressemble plutôt à un cycle de chansons pour voix de basse et soprano. Pour la composer en 1969, année de ma naissance, Chostakovitch puisa ses textes dans les œuvres de quatre poètes. On y trouve notamment, car il faut bien rire un peu au fond des gouffres, l’arrogante et désopilante Réponse des cosaques zaporogues au sultan de Constantinople d’Apollinaire, haut chef d’œuvre de ce genre littéraire exquis qu’est l’injure publique :

Poisson pourri de Salonique
Long collier des sommeils affreux
D’yeux arrachés à coup de pique
Ta mère fit un pet foireux
Et tu naquis de sa colique

Attends une minute. Je connais ces mots, ça me revient d’un coup, je connais ce texte dans une autre version éructée, je le connais même depuis une époque où je n’aurais pas été capable d’épeler correctement Apollinaire, je l’ai entendu sur disque il y a bien longtemps. Ce vieil album aussi, je parie qu’on le retrouve intégral sur Youtube ? Oui, bingo : La chanson du mal aimé, par Léo Ferré. (Le passage consacré aux cosaques, si l’envie vous prend de comparer avec la version Chosta, se trouve à la 17e minute).

J’aime autant que ses textes ou sa voix le travail choral et symphonique de Léo Ferré. Pour la suite du programme je me laisse téléguider par Youtube, « vidéos recommandées pour vous », toutes les musiques sont là enchaînées comme au bagne et plus jamais je ne lève le cul de ma chaise pour farfouiller dans mes CD, bonjour les escarres 2.0, station suivante je m’écoute le Requiem de Ferré, grandiloquente énumération de coqs et d’ânes, ou plutôt d’aigles et de loups, où l’on trouve au moins ce quatrain, lui aussi pile dans le sujet, quel sujet tu disais ? Pas le même que tout à l’heure : la prophétie (Pour ce siècle imprudent aux trois quarts éventé écrit-il ici car il est/nous sommes en 1975), et la mémoire assistée par Google Youtube Wikipédia :

Pour la perforation qui fait l’ordinateur
Et pour l’ordinateur qui ordonne ton âme
Pour le percussionniste attentif à ton cœur
Pour son inattention au bout du cardiogramme

Qu’écouter ensuite, que lire, que faire. Depuis cet endroit, mille bifurcations possibles. Tu parles, un Requiem de plus, œuvre d’art sur la mort. Autant dire une bonne moitié de l’histoire des arts et lettres et hommes et femmes. Me prend l’envie d’énumérer des Requiems mais je renonce vite, il y en a trop, je n’ai pas deux ans devant moi (ou alors si, peut-être les ai-je, on ne sait pas, comme je dis toujours Mors certa hora incerta).

Nous avons le Requiem pour un con… Pour un twister, du même auteur… Pour un massacre… Pour une planète… Pour un caïd… Pour une idole… Pour un vampire (Jean Rollin 1972, coucou Tof)… For a dream… Für Mignon (Op. 98b)… Même pour un Alien vs. Predator… Ah, un que je ne connais pas : Requiem pour une nonne, roman de William Faulkner, traduit, adapté pour le théâtre et mis en scène en 1956 par Albert Camus. J’ignorais que Camus eût fait de la mise en scène. Tant que j’y suis je change de page Wikipédia, ben dis donc il en a écrit des livres Camus qui ne me sont jamais passés entre les mains, Quand je pense à tous les livres qu’il me reste à lire j’ai la certitude d’être encore heureux, ça c’est du Jules Renard et pour l’heure je passe en revue tous les livres de Camus qu’il me reste à lire.

La mort heureuse… Roman de jeunesse, écrit en 36, publié posthume en 71. Je lirai peut-être un jour, je cite d’ores et déjà, c’est dans le sujet aussi il me semble, dans celui de Camus sans doute, puisque ça résonne avec il faut imaginer Prométhée heureux.

Et ça, c’est quoi, encore ? L’impromptu des philosophes. Farce écrite par Camus, sans doute en 1947, signée du pseudonyme Antoine Bailly, elle met en scène les dialogues ridicules entre un Monsieur Vigne, pharmacien et notable (doublet archétype de la fatuité, dans la lignée du Homais de Flaubert) et un Monsieur Néant, « placier en doctrine nouvelle », caricature d’un philosophe existentialiste creux et néanmoins délirant (Sartre venait de publier l’Être et le Néant).

Mon sang ne fait qu’un tour ! Monsieur Vigne ? C’est de moi que tu parles ? J’arrive donc au terme de mon voyage pour aujourd’hui : tôt où tard, à force de sérendépéter, on tombe sur soi-même. Ce phénomène d’ailleurs sert de trame à un livre que j’ai écrit, Lonesome George(s), sans me vanter je dois être un peu visionnaire moi-même.

Là il est tard, je ferme enfin l’ordi, je file à la bibliothèque pour me procurer Œuvres tome II de Camus, et je lis du papier.

Après lecture je rallume l’ordi pour achever l’écriture de cet article. L’impromptu des philosophes est une bouffonnerie, ou pour mieux dire une sotie (genre littéraire qui, le croiriez-vous, fut mis en vogue à la cour à la faveur d’une pièce jouée en 1508, Le Nouveau monde, signée d’un certain André de la Vigne, 1470-1526 – Est-ce à lui que Camus emprunta mon patronyme ?), une bonne blague de circonstance qui n’ajoutera rien à la réputation de son auteur, si ce n’est qu’on admire le rire de Camus, et son habile contrefaçon du style de Molière. Si Monsieur Néant est un mélange de Trissotin et Tartuffe, Monsieur Vigne est la pure et simple réincarnation de Monsieur Jourdain, bourgeois gentilhomme si soucieux de son statut social et culturel qu’il se laisse bluffer par la pensée moderne, débilitante et amphigourique poudre dans les yeux. Cet homonyme me servira-t-il de leçon ? Bah.

MONSIEUR NÉANT, mangeant terriblement  son jambonneau : De l’angoisse, encore de l’angoisse, toujours de l’angoisse, monsieur Vigne, et nous serons sauvés.
MONSIEUR VIGNE : En effet, je n’avais point aperçu cela, mais j’y vois clair à présent. (Un temps.) Ce que j’aperçois moins bien, cependant, c’est ce que je devrais faire pour les prochaines élections.
MONSIEUR NÉANT : Eh ! Bien, monsieur, cela est simple. Puisque vous ne sauriez être libre sans avoir lutté votre vie durant pour la liberté, puisque vous ne pouvez lutter que si vous êtes opprimés, vous proclamerez votre amour de la liberté et vous voterez en même temps pour ceux qui veulent la supprimer.

Funk you up

17/08/2016 un commentaire

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Le Big Mother Funkers est un bataillon de 20 funksters en rangs serrés et habits de lumière. À ne pas confondre avec le Little Mother Funkers, brigade légère qui procède du précédent mais ne compte que six membres : Carine Serre (sax alto & sax baryton), Sylvain Dropsy (sax ténor & soubassophone), Damien « Darachide » Rabourdin (trompette), Fabrice Vigne (trombone basse & pBone  jaune citron), JC Sanchez (guitare), Baptiste Métayer (batterie et roi des beats en folie – titre). Plus, parfois, un septième membre subsidiaire, lorsque elle est décidée : Nita (un peu mascotte, un peu de percu et un peu de chorégraphie).

Le Little Mother Funkers revient d’une tournée estivale sur la côte-côte-dazure, a donné sept concerts en cinq jours et a écumé campings, marchés, restos… avant d’être repéré dans la rue (attention aux yeux qui piquent : ci-après authentique success story) par le boss du festival de jazz de Ramatuelle qui lui a proposé de jouer pour l’inauguration de son festival. Vous avez fait quoi, vous autres, cet été, sinon ? Vazi moi ça va trankchil j’ai juste inauguré oklm le festival de jazz à Ramatuelle avec mes potes, ensuite tsékoi on est allés se baigner au Cap Taillat, enfin tu vois quoi trankchil ouèche.

Vive le funk qui nous rend beaux. Le funk c’est la vie en personne, le désir dans le bas-ventre et les doigts de pied, l’énergie cosmique qui nous chauffe de l’intérieur, le plaisir d’offrir et la joie de recevoir, l’été sur la plage mais sans sable dans le maillot, sans se préoccuper diable diable de l’endroit où a pété l’attentat du jour, sans déconner ladies and gentlemen shake your booty, le bien que ça fait. Je brode sur le sujet, sous ce lien, et dans le micro amical de Jean Avezou.

Vous êtes directeur de festival de jazz ou de salle de spectacle et vous n’attendez que nous pour mettre le feu à votre public ? Vous êtes un parvenu méditerranéen ayant réussi dans l’immobilier et vous cherchez le groupe qui chauffera l’ambiance un quart d’heure dans votre jardin pour le mariage de votre fille ? Vous êtes un nouveau riche, plus ou moins russe et vaguement mafieux, et vous nous voulez sur votre yacht parce que ça commence à bien faire les DJ techno et leur bouse sonore ? Vous êtes un simple mais honnête particulier, amateur de bonne vieille fonque qui brille, vos murs sont insonorisés et d’ailleurs vos voisins c’est pas un problème, ils sont sympas et vous les avez invités à danser ? Contactez-nous, on vous fera un devis.

Post-scriptum quelques mois plus tard. Je viens d’avoir avec un ami folkeu une conversation fort intéressante. Il en a surgi l’idée suivante : la musique savante occidentale, depuis le chant grégorien jusqu’à, disons, Messiaen, est imbibée jusqu’à la moelle de christianisme, par conséquent de haine du corps. Dès lors, ce que l’on appelle Musique a toujours vocation au hiératique, au sublime dans le meilleur des cas (Bach en massif central de la cartographie), au moins à l’austérité, à la cérébralité, à l’intimidation, la musique nous convoque en tant que purs esprits et nous sommes sommés de l’écouter pieusement assis et tétanisés, dans un auditorium tout comme à la chapelle, respirant à peine, niant nos organes. L’ami folkeu et moi-même, tout en nous imaginant laïcs, sécularisés, athées peut-être, avons dès notre plus jeune âge intériorisé cette conception que la musique digne de ce nom s’adresserait à notre cerveau, ou mieux, à notre âme, certainement pas à notre corps, cette guenille. Pour lutter et guérir de cette folie, chacun de nous deux durant sa jeunesse a dû emprunter un chemin qui le mène à une musique lui autorisant la reconnexion avec son corps et celui des autres, afin que des sons et des rythmes effacent en nos organes cette erreur contre-nature, cette musique qui enferme les pieds dans un bloc de béton. Lui m’avoue : « le bal folk m’a sauvé » , et c’est très amusant, ce besoin d’être sauvé de cette putain de religion qui n’a que le salut à la bouche. Quant à moi, j’ai été sauvé par le funk, via le jazz, cette musique de nègres, de païens, de danseurs, de transes, de muscles, de plaisir, de couleurs et d’odeurs, de sang, de sueur, de larmes, de sperme. Je ne saurais croire qu’à un dieu qui danse (Nietzsche).

Les trois singes de la chanson française

27/03/2016 Aucun commentaire

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Le hasard parfois vous enchante les mains, vous vous croyez rendu à l’orée du miracle, un hasard tiens par exemple celui des concaténations dans les bacs des médiathèques. Il se trouve que cette après-midi-là, je parle de mardi dernier, des bombes viennent d’exploser à Bruxelles, on compte encore les morts, ils disent au moins 31, c’est curieux ce au moins et ensuite un chiffre non-rond, et 200 blessés, au bout d’un moment je baisse la tête, c’est fait c’est fait, je cesse de rafraîchir compulsivement lemonde.fr pour mettre à jour le compteur, je soupire et comme il n’y a pas de sot métier je m’en vais exercer le mien, je m’occupe les doigts et l’esprit à fouiller et trier et ranger des disques compact dans une médiathèque. Sur ces entrefaites je tombe nez à nez et coup sur coup, dans le bac chanson française, sur trois albums d’artistes de variétés, parus dans les années 2010, et dont les pochettes semblent se répondre, comme concertées. Le premier chanteur se cache les yeux, le deuxième se bâillonne la bouche, le dernier se bouche les oreilles.

Sont-ils assez mignons, les trois singes de la chanson française ! Que faire de ma trouvaille ? Tiens, je dispose le triptyque en linéaire sur le présentoir du bac, je me demande si quiconque parmi mes usagers comprendra ce que j’ai voulu dire, moi-même je n’en suis pas bien sûr, alors il m’expliquera. Instantanément, ma machine à associations d’idées se met en branle. Comme j’incline à penser que la chanson populaire exprime, pour le meilleur et pour le pire, l’inconscient collectif d’une nation, je me demande dans quelle mesure ce trio d’handicapés volontaires mis bout à bout ne nous représente pas à merveille. Nous ne voulons pas voir. Nous ne voulons pas dire. Nous ne voulons pas entendre.

Voir, dire et entendre quoi ? Ce qui se passe, ce qui s’est passé, ce qui va se passer.

Aussitôt ma prompte machine à associations redémarre, et je pense à ça (je vous prie de lire l’article au bout du lien, puis revenez, je vous attends, je ne bouge pas).

Je me souviens de mes études d’histoire, oh il y a longtemps, près de 30 ans, mes études à leur tour ont rejoint l’Histoire. J’étudiais le XXe siècle, ce défilé d’horreurs à grande échelle mais heureusement on nous expliquait pourquoi tout ça était derrière nous, plus jamais ça, nous étions entrés dans une ère de paix et de raison et d’union et de libre-échange. Bien sûr, l’épopée tragique du IIIe Reich formait la pierre angulaire de ces enseignements, le danger absolu mais d’autant plus éloigné à présent que nous étions occupés à le décortiquer dans les amphis. Je voulais comprendre, et pour cela remonter aux sources. Or les sources existaient, il suffisait de les lire. J’ai donc commandé en librairie Mein Kampf.

Je ne risque pas d’oublier le regard que m’a jeté la libraire, comme si un monstre fumant, puant, gluant, à plusieurs bras, tous brandis obliques et portant un brassard svastika, venait d’entrer dans sa boutique en laissant des flaques partout. « Eh Gisèle y’a monsieur là il veut Mein Kampf ! On l’a ou quoi Mein Kampf ? Faut le commander, non, Mein Kampf ? Oui c’est pour ce monsieur avec les lunettes. » J’ai surmonté l’opprobre, j’ai acquis le livre maudit, j’en ai commencé la lecture, je ne l’ai jamais terminée, c’était gros, répétitif, un peu écoeurant, mais certes extrêmement instructif. Tout y était : l’idéologie, les mythes politiques, la liste des ennemis, les buts de guerre, la stratégie planifiée pour enflammer le monde et rafler la mise. On ne peut pas dire que le IIIe Reich tombait du ciel, son histoire était programmée dès 1924, et détaillée par avance dans Mein Kampf.

Je crains que ce soit un peu la même chose avec ce nouveau livre maudit, Gestion de la barbarie. Le même souci du détail opérationnel, le cheminement rationnel de l’idéologie jusqu’au plan de campagne. Il n’y a qu’à lire pour tâcher de comprendre que les jeunes assassins kamikazes ne sont pas seulement des décervelés en rupture sociale, paumés délinquants petites frappes, mais aussi les rouages d’une vaste entreprise dont l’esprit et le dogme sont connaissables en librairie. On ne pourra pas dire « On ne savait pas » comme feraient trois singes.

Je sens une différence, toutefois : celui qui commande Mein Kampf en librairie subit toujours un soupçon, mais un seul, le même, tiens voilà un néo-faf qui achète son bréviaire, un nostalgique du pas de l’oie, pauvre type. Sur celui qui commande Gestion de la barbarie en revanche, peuvent peser non pas un, mais deux soupçons, deux réprobations contraires : tiens voilà un jihadiste bleubite qui s’achète son mode d’emploi pour bien se faire exploser selon les préceptes du Prophète / tiens voilà un complotiste parano qui joue à se fait peur, ou un facho type Riposte laïque ou Bloc identitaire qui se paye son shoot d’islamophobie (remarquons que feu le préfacier de l’édition française de Gestion de la barbarie était un habitué des micros de Radio Courtoisie), voire un crypto-néo-colonialiste à la Kamel Daoud qui cultive ses clichés anti-arabes… 

L’époque est plus compliquée que jamais. On passe pour un salaud si l’on cherche à comprendre, et Valls a bien tenu son rôle de Premier ministre en donnant le ton des débats : expliquer c’est excuser, qu’il a dit ce con, aphorisme en phase avec l’époque. Toute démarche intellectuelle ne serait qu’une abjecte complicité, cessez de réfléchir citoyens vous êtes déjà suspects !

Tout le savoir du monde est à portée de clic, mais il vaudrait mieux ne pas voir pas dire pas entendre ? Du coup, j’ai commandé Gestion de la barbarie sur internet. Personne ne me regardait. C’était il y a plus d’un mois, déjà. Je ne l’ai toujours pas reçu. Je ne sais pas ce qui se passe.

Moi, président ?

07/05/2015 Aucun commentaire

Le Fond du tiroir hors les murs : la chronique ci-dessous, faux dialogue remixant d’authentiques paroles échangées avec mon camarade Christophe Sacchettini, a été écrite pour la newsletter mai-juin 2015 de Mustradem. Elle n’y apparaîtra pas forcément in extenso, faute de place. Tandis que dans un tiroir, la place ne manque jamais. Retenez au moins l’actualité brûlante qui en émerge : rendez-vous à la Villeneuve de Grenoble ce samedi à partir de 11h30, pour une lecture de Fatale Spirale, texte inspiré par cet endroit même. Fête ‘n’ musique ‘n’ pique-nique, aux bons soins de l’association Sasfé.

Moi, président ?

– Président ? Président de quoi ?
– De Mustradem, pardi. Mustra, en plus d’être un collectif d’artistes, un label de musique, un éditeur, un entrepreneur de spectacles, une structure de formation, un fomenteur de bals… est une association loi 1901. Il lui faut impérativement un président.
– Elle n’en a pas déjà un ?
– Si fait, mais notre Mariette à nous, présidente historique et chérie depuis l’origine, « a fait valoir ses droits à la retraite », comme on dit dans d’autres milieux.
– Aussi sec vous me proposez le job.
– C’est ça.
– Drôle d’idée.
– Pourquoi pas ? Tu nous connais et nous te connaissons, tu nous aimes et nous t’aimons, pour autant tu n’es pas tout à fait des nôtres. Tu es compagnon de route sans être partie prenante. Tu es là mais ailleurs. On en déduit que tu es peut-être pile à la bonne place pour présider.
– Ça consiste en quoi, présider ? C’est que je ne suis pas du tout un homme de pouvoir, moi…
– Oh, t’inquiète pas pour ça, du pouvoir tu n’en auras pas beaucoup. Mais il faut que tu sois là. Que tu signes les contrats. Que tu nous représentes. Que tu nous écoutes, que tu donnes ton avis, que tu n’hésites pas à dire « Vous déconnez les gars, bande de têtes de mules, on va pas revenir là-dessus alors qu’on a réglé cette question au début du conseil d’administration il y a six heures et demie », tu vois ? Ce genre de choses. Président, quoi.
– Que je me mêle de ce qui vous regarde. Par exemple… C’est quoi, là, sur ton écran ?
– Alors justement, ça c’est le nouveau logo. Nouvelle époque, nouveau président, nouveau logo… Tu en penses quelque chose ? On ne l’a pas encore validé.
– Tant mieux. Il est joli ce logo, hein… Mais il ne m’emballe pas. Il est trop régulier, trop symétrique, trop fermé. Je n’entends pas votre musique quand je le regarde. Votre musique ? Tout le contraire, ouverte, irrégulière, asymétrique, pleine de cinq-temps et sept-temps et tempi plus excentriques encore, elle retombe sur ses deux pieds mais entre temps le gauche comme le droit ont dansé dans l’air de drôles de circonvolutions. Ce logo, il est tout raide, assis, couché, il ne danse pas.
– Parfait. On consigne que tu n’es pas fou du nouveau logo.
– Ah ? Et… Vous allez tenir compte de mon avis ?
– Si on a le même que toi, sans hésiter.
– Je commence à comprendre la fonction présidentielle.
– Tu vois, c’est facile.
– Votre musique irrégulière et asymétrique, je l’aime, et plus encore. Mais mon vrai domaine, ma prédilection, ce sont les paroles plutôt que les musiques, si tu vois ce que je veux dire, les mots. Du reste, « Musique Traditionnelle de Demain »…. Voilà trois mots superbes. Et leur juxtaposition, alors là, chapeau. Un peu comme parapluie plus machine à coudre plus table de dissection, d’un seul coup l’image parle, la poésie toute crue. Des années que je l’admire, votre paradoxe temporel, votre inactuel oxymore.
– Inactuel oxymore, comme tu y vas. On consigne aussi. On verra si on valide.
– Moi, ce que je sais faire, ce sont des livres. Tiens, une idée me vient, vous ne voudriez pas en faire un ? De livre ? Sur Mustradem ? Là, au moins, je pourrais me rendre utile.
– Heu… Pourquoi pas… Ce n’est pas vraiment la priorité…
– Attends ! Je le vois d’ici, ce serait un livre fabuleux … Mustra, ça date de quand ? Vingt-cinq ans, non ? Un chiffre rond en plus, occasion idéale ! « Mustradem 1990-2015, le premier quart de siècle », un livre-CD s’impose, regorgeant de photos, de souvenirs, d’interviews… De partitions… Non ?
– Hmmm… On y réfléchira. Quand tu seras président. On n’est pas tellement dans l’auto-célébration, tu sais.
– Ouais. Ben, pas assez, peut-être. Parce que si l’on regarde… Ce n’est pas rien, ce que vous avez accompli. Vous êtes des héros de la culture de niche. Avec Mustradem vous avez bâti une Œuvre collective, en sus de chacune de vos petites œuvres singulières. Une grande œuvre qui dure, qui palpite. Qui fait des petits. Non seulement avez-vous pratiqué votre art, ce beau mélange tradition/demain… Mais surtout vous n’avez attendu personne pour vous expliquer comment vous deviez jouer votre musique, ni un marchand de disques, ni un directeur de salles, ni quelque relai médiatique complaisant, ni un président… Vous avez puisé aux sources de la musique qui vous inspirait, vous vous l’êtes appropriée, puis vous avez conçu vous-mêmes les conditions pour la jouer et la diffuser. Vous l’avez réinventée sans relâche, remise en jeu, et toujours par vos propres moyens. La fière indépendance du « Do-It-Yourself ». Au fond, je vous soupçonne d’être un peu punks, pour des folkeux. En plus d’être vaguement jazzmen sur les bords.
– Alors, c’est oui ?
– Êtes-vous vraiment des folkeux, d’ailleurs ? J’ai tenté plusieurs fois de comprendre la différence entre « folk » et « trad », j’ai posé la question à la cantonade… Je n’ai obtenu qu’une seule réponse cohérente : « Ben c’est évident, y’a ceux qui jouent bien et ceux qui jouent mal », sauf que, c’est ballot, j’ai oublié lesquels qui quoi.
– C’est plus compliqué que ça.
– Je m’en doutais un peu.
– Il y a des forums exprès, si tu veux creuser la question. Alors, c’est oui ?
– Je reconnais que c’est tentant. Je vous ai vus tout petits ! Je vous ai vus grandir, comme on dit aux gamins qui font une tête de plus que nous. Je me souviens d’un des premiers concerts de Dédale, le tout premier si ça se trouve, dans une MJC approximative, en Savoie, c’était en… Je ne sais plus, Mustra n’existait même pas, pour te dire. Vous aviez encore de l’acné, ou alors je confonds, c’était moi, mais déjà ce qui se passait sur scène c’était vachement bien ! J’y étais, moi, monsieur ! J’y étais !
– J’y étais aussi. Mais ce n’est pas ça qui compte, on n’est pas trop dans la nostalgie, non plus.
– Pas plus que dans l’auto-célébration, j’ai compris le message. En tout cas c’était bien… Et dire que vous êtes tous encore là… Quand est-ce que vous reformez Dédale, au fait ? Allez, je suis sûr que vous l’entendez souvent, cette question. TOUS les groupes le font. Regarde autour de toi, Téléphone, les Sex Pistols, les Stooges, Pink Floyd, Police, NTM, les Monty Python…
– Qu’est-ce que tu racontes ? On n’a rien à voir avec ces vieilles stars qui remontent sur scène pour l’argent. Nous, on n’en est jamais descendus, de la scène, avec ou sans Dédale.
– Ah, ouais. Okay. Je récapitule, si tu veux bien. Votre truc, c’est : ni l‘auto-célébration, ni la nostalgie, ni l’argent. Je prends des notes, hein, pour le cas où quelqu’un me demande ce que je préside, au juste.
– On n’auto-célèbre pas notre nostalgie, pour une bonne raison : l’agenda des deux mois à venir est rempli à ras-bord, et le présent est par principe plus passionnant que le passé !
– Formule suffisante pour expliquer le bel oxymore…
– D’ailleurs, tu y es toi aussi, sur l’agenda… Une lecture déambulatoire à la Villeneuve de Grenoble, samedi 9 mai… Ce ne serait pas sur un texte de toi, ça ?
– Si, si… Tu as raison, allons de l’avant. Je serai là, promis, le 9 mai.
– Moi aussi, tu parles. Ah, et tant que je te tiens ! Tu ne voudrais pas écrire à ma place l’édito de la prochaine newsletter ?
– Une autre prérogative présidentielle, je suppose ? Riche idée… Me faire éditorialiste d’un jour, chroniqueur remplaçant, juste assez intérimaire pour me mettre dans la peau d’un intermittent (hu hu hu)… D’un autre côté, la tâche m’intimide presque, je ne sais pas si j’ai les compétences. Moi qui distingue à peine folk et trad ! Et puis, les lecteurs seront perturbés dans leurs habitudes : je ne suis pas capable de citer au débotté Jean-Luc Godard ni Alain Robbe-Grillet.
– Tu trouveras bien quelque chose.
– Du Frank Zappa, j’ai droit ? En voilà un autre, qui jouait sa musique en se contrefichant de l’étiquette qu’on collait dessus. « L’information ne vaut pas le savoir. Le savoir ne vaut pas la sagesse. La sagesse ne vaut pas la vérité. La vérité ne vaut pas la beauté. La beauté ne vaut pas l’amour. L’amour ne vaut pas la musique. Rien ne vaut la musique. » Pas mal, non ? Mais on cause, on cause… Tu crois que les lecteurs le lisent jusqu’au bout, cet édito ?
– Il y en a. Alors, c’est oui ?
– Oui.

Frères du livre et Sac en papier et bal de printemps ou quelque chose comme ça

21/03/2015 un commentaire

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C’est l’éclipse, c’est la grande marée, c’est dimanche d’élection, c’est le printemps dites donc, soit l’an neuf réel. Joyeux (joyeuse ?) Norouz à nos amis iraniens, et quant à nous autres ici à Grenoble, nous fêterons le renouveau, d’abord avec des livres, ensuite avec un bal, programme complet, cohérent et qui fait sens.

Samedi 27 et dimanche 28 se tiendra le Printemps du livre, dont l’affiche a pour thème l’herbe à chat, ce qui est de fait drôlement plus printanier que la litière. Moment de grâce et de magie : conformément à la tradition le Fond du Tiroir déploiera là son stand, tel le bourgeon qui s’épanouit, le rossignolet qui pépie ou l’ours qui s’étire sur le pas de sa grotte. Non conformément à la tradition, le salon ne se tiendra pas sous chapiteau au jardin de ville, mais au Musée, ouvert gratis pour l’occasion. Monsieur Olivier Destéphany m’y rejoindra sur certaines plages (avec le maillot la crème solaire et la planche de surf) afin de dédicacer le sauvage Vironsussi.

Samedi 27 au soir, j’irai guincher au bal folk de Frères de sac (toutes infos utiles sur la colonne Morris ci-dessus), et là pour le coup, en matière de conformément à la tradition ou/et pas, ceux-là en connaissent un rayon. Voir ce précédent billet pour réviser l’oxymoron Musique Traditionnelle de Demain (moi : président).

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03/03/2015 2 commentaires

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Je continue, malgré le numérique, de projeter un film par quinzaine dans mon village. Je ne choisis pas la programmation. Hier soir, j’ai projeté Whiplash.

J’y allais de bon coeur, fleur au fusil… Hélas, je pense que j’étais trop bien averti, trop de monde m’en ayant dit trop de bien… J’ai détesté ce film, de tous mes viscères.
Il a certainement de nombreux mérites mais comme il m’a pris à rebrousse poil, je me suis braqué, je ne les ai pas vus, j’ai protesté une bonne partie de la séance.
C’est « bien filmé » (la dernière scène notamment est palpitante) mais le scénario est prodigieusement désagréable en plus d’être convenu : j’ai l’impression d’avoir vu cette histoire vingt fois dans des milieux qui lui étaient, à mon avis, plus naturels, l’armée ou le sport, bref ces endroits où la narration repose explicitement sur des performances à atteindre, des exploits individuels à accomplir – pas grand chose en commun avec la joie qui consiste à créer de la musique collectivement.
Ce film ne donne pas du tout envie de jouer de la musique, et surtout pas du jazz, présenté comme la musique des bêtes à concours. Le principe de plaisir n’est jamais évoqué. Le processus d’initiation artistique consiste seulement à souffrir sans fin, à endurer les humiliations, même pas pour être bon, ni pour s’améliorer, mais pour être le number-one (on pourrait facilement en faire une analyse politique, l’artiste étant le prototype du travailleur compétitif tel que le fabrique le monde ultra-libéral).
Quand, vers la fin du film, le personnage du méchant regrette, mélancolique : « J’agis ainsi parce que j’attends de découvrir le prochain Charlie Parker », ce n’est en aucun cas l’occasion d’une remise en question, il ne va pas jusqu’à envisager qu’il se trompe… Il se désole seulement que le « nouveau Charlie Parker » n’existe pas. Beau personnage de monstre sur le papier (sa folie est de croire qu’il élèvera par la violence le réel jusqu’à la hauteur de son idéal), et, prudemment, je me garderai de prétendre que de tels individus n’existent pas dans le vrai monde ; mais sur l’écran c’est long, monocorde, répétitif (il paraît que le long métrage est adapté d’un court, le pitch marchait peut-être mieux, alors ?), et, à ce degré, invraisemblable.

Quand je compare à Treme, la géniale série sur des musiciens de la Nouvelle Orléans, je me dis qu’au XXIe siècle la qualité narrative fuit le grand écran pour le petit, comme si la série était le seul format capable de retrouver la vigueur romanesque.

Ce matin, j’en ai discuté avec un pote batteur, qui a surenchéri en jugeant « grotesques » les scènes où les mains saignent ! « Bien sûr ça arrive qu’on se blesse les mains, mais on n’a pas autant de litres de sang au bout des doigts… » En outre il trouve mauvais et non crédible le jeu des trois batteurs, et ricane carrément devant la scène où on voit l’adjudant-chef sadique jouer du piano dans un club : « Tout ça pour jouer d’la merde mille fois rabâchée ! Le respect qu’on a pour un prof vient aussi de la façon dont il joue, pas seulement des insultes racistes qu’il nous balance en postillonnant. »

Hasard des juxtapositions : à quelques jours d’intervalle, je découvrais en dévédé Souvenir d’Im Kwon-taek, et j’en étais chaviré d’émotions diverses. Rien à voir ? Carpe et lapin ? Pas sûr, à regarder de près : dans les deux cas, le personnage principal est un musicien, percussionniste, tambourine-man, en rivalité avec son mentor, se frottant à une très ancienne tradition musicale et cheminant avec ses névroses intimes et familiales… Une phrase prononcée dans Souvenir serait cependant inconcevable dans Whiplash (je cite de mémoire) : Un musicien sera jugé non à sa technique mais à son coeur. Ça fait un peu morale Petit Prince ? Pardon, mais ça fait surtout un bon film. 

Boulette

16/02/2015 Aucun commentaire

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Et soudain je repense à Diam’s en 2006. Plus grand monde ne pense à Diam’s depuis 2006.

2006 marque l’apogée de la rappeuse. Son troisième album, Dans ma bulle, plus grosse vente de disques en France de l’année, est successivement disque d’or, disque de platine, double disque de platine, disque de diamant. Diam’s conjugue succès public (sa tournée est un triomphe) et critique (elle est couverte de prix). Elle fait entendre partout sa voix tonitruante qui représente, comme on dit en hip-hop, qui parle pour ceux qui ne parlent pas : elle est la voix de la jeunesse, la voix de la banlieue, ainsi que la voix, plus rare encore, de la femme de cette même banlieue ; elle chante avec une énergie formidable l’émancipation de ces trois figures, le jeune, le banlieusard, la femme. Elle est un relai d’opinion pop, implicitement féministe à sa manière puisque femme dans un milieu d’hommes.

Elle rappe l’anti-machisme, la galère quotidienne, la lutte contre les discriminations, le racisme, le fascisme rampant (sa lettre ouverte Marine), l’angoisse et la liberté, le harcèlement et le viol (Ma souffrance), elle se fait chroniqueuse à la fois politique (Ma France à moi) et intime (Jeune demoiselle)… Les adolescents, et même les enfants, les petites filles, s’identifient à son charisme, à sa force, à sa modernité. Si bien que son succès déborde son milieu (ceux qu’en 2006 on commence à appeler « bobos » lui font fête eux aussi)… avant de la déborder elle-même.

En 2007, Diam’s percutée par le burn-out plonge dans la dépression. En 2008, elle se convertit à l’Islam (je ne me prononcerai pas sur le rapport de cause à effet, ce serait indécent). En 2012, elle renonce à sa carrière, et refuse d’apparaître dans les médias ; désormais, lorsque cela arrivera, par exception très contrôlée ou par sauvage abus des paparazzis, on la verra recouverte du voile. Au moins n’a-t-elle pas renoncé à s’exprimer puisqu’elle a publié entre temps deux livres pour raconter son histoire, sa foi, la honte qu’elle éprouve à l’évocation de son passé et de sa vulgarité (sic).

Depuis le départ à la retraite de Diam’s, on croit (je crois) déceler une certaine régression dans le rap français grand-public. Tous les grands succès populaires ultérieurs (Sexion d’assaut, Booba, Black M, Maître Gims, La Fouine, Rohff, Lacrim, Jul, Kaaris, Gradur… Voire, comble d’auto-caricature radicale, l’impayable Swagg Man, infiniment plus vulgaire que Diam’s) sont exclusivement masculins et, du point de vue des paroles, généralement coulés dans le même moule machiste, arriviste, matamore, bodybuildé, buté, querelleur, gangster ou pseudo-gangster, cynique, va-de-la-gueule, trivial, à cran, sombre, sans joie. Puéril et fat. Cependant, dans le livret de leurs CD, ces messieurs remercient parfois le Tout-Puissant et/ou son Prophète, ce qui rachète sans doute tous les maternalismes et les eaux glacées du calcul égoïste.

Une décennie après son triomphe, de Diam’s restent en tête quelques refrains emblématiques. La Boulette, l’un de ses plus grands succès (2006), m’est revenue au nez ces jours-ci comme un diable en boîte. Non pour cette phrase issue d’un couplet « y a comme un goût d’attentat » , mais pour cette autre, dans le refrain : « C’est pas l’école qui nous a dicté nos codes nan nan, génération nan nan, alors ouais on déconne, ouais ouais on étonne… »

C’est pas l’école qui nous a dicté nos codes. A-t-on été assez attentifs, il y a dix ans, à cet avertissement martelé dans les MP3 ? Diam’s mettait des mots sur le discrédit de l’Education Nationale. Pas seulement l’échec des élèves ; l’échec de l’école. Et dire que c’est sur ce tube anti-école que Jamel Debouze a fait danser Ségolène Royal juste après lui avoir arraché sur un plateau de télé l’aveu de sa candidature à la présidentielle, c’était une émission cool, fun, pop, c’était l’échec annoncé de l’école, de Royal, de la gauche, de l’infotainment, de la démagogie, de la démocratie.

Plus que jamais, l’Éducation comme lieu non seulement d’apprentissage et de découverte, mais aussi de partage, de terrain d’entente, de langage commun et grâce à cela d’appropriation et de réinvention des choses communes, bref, comme le lieu des codes, apparaît comme le tout premier enjeu politique. Qui, sinon elle, dicte les codes ?

Que vive l’école publique républicaine gratuite laïque et obligatoire. Putain, chaque épithète pèse seize tonnes. Je m’interroge sur le pourcentage d’écoliers français en mesure de comprendre le terme épithète. La grammaire est un code.

Et soudain je repense à un autre signe avant-coureur : Nicolas Sarkozy en 2007, aussi pionnier et visionnaire que Diam’s en 2006. On n’a pas tellement cessé, hélas, de penser à Sarkozy depuis 2007. « L’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé. »

Post-scriptum tardif à propos du rap et du reste : je relis en 2015 deux articles de Libé de 2013. Une chronique du sociologue Louis Jésu ; quelques jours plus tard, la réponse de Charb. Or, ce retard de deux ans laissant tiédir l’actu est très éclairant, parce que tout était déjà contenu dans ce dialogue de sourd, à part peut-être le sang coulé : l’incompréhension, le mépris réciproque entre le rap et Charlie, la violence, à l’époque exclusivement verbale (je réclame un autodafé…), la religion qui se crispe, l’analyse sociologique à posteriori (on croit lire en avant-première le bouquin de Todd), les fossés qui désespérément se creusent entre les gauches d’une part, entre les Français de l’autre.