Archive

Articles taggués ‘Musique’

C’est parti, ça recommence demain

22/06/2026 Aucun commentaire

Aujourd’hui, c’est l’été !
Alors d’un coeur joyeux nous préparons l’automne.

Après plusieurs mois de report, suite à la lente rééducation de Marie Mazille (attention : ce mot de rééducation ne décrit pas une quelconque brimade politique qui obligerait ma collègue à suivre des stages d’endoctrinement politique afin de se montrer orthodoxe quant à la ligne d’un Parti ou d’un líder máximo, mais bien, en clinique, une thérapie de recouvrement d’usages organiques et corporels dégradés après accident – en l’occurence un malencontreux événement qui l’avait privée d’un dixième de ses doigts), notre duo, et parfois trio, est ravi de proclamer que ses fameux stages de création de chansons sont prêts à reprendre, dès septembre.

Premiers stages de la nouvelle saison :

1 – Stage à deux formateurs (Marie Mazille + Fabrice Vigne) pour créer sa chanson : week-end des 12-13 septembre 2026, chez nos amis de Solexine, à Grenoble.

2 – Stage à trois formateurs (Marie Mazille + Fabrice Vigne + Patrick Reboud) pour enregistrer sa chanson en studio (stage de niveau 2, accessible à quiconque a déjà créé sa chanson avec nous… ou sans nous, d’ailleurs) : week-end des 10-11 octobre 2026, toujours chez nos amis de Solexine, à Grenoble.

Merci à Véronique Stouls pour l’affiche de réclame ci-dessus.

Et tous les détails, tarifs, références… à réviser ou à découvrir ici.

Chaleur d’enfer pour la fête de la musique

21/06/2026 Aucun commentaire

Le saviez-vous ? Le signe des cornes, cette expression d’enthousiasme qui consiste à invoquer le diable en dressant index et auriculaire tout en repliant les autres doigts, appartenant aux rituels du rock n roll et particulièrement aux tribus du métal, trouve son origine dans une superstition importée de Sicile : Ronnie James Dio, chanteur de Black Sabbath, ajouta ce geste à son répertoire scénique en 1979 en hommage à sa grand-mère sicilienne qui usait de cette passe magique pour, selon les cas, attirer ou éloigner le mauvais oeil, le malocchio.

Certes on voit John Lennon faire ce même geste dix ans plus tôt sur la pochette de Yellow Submarine mais dans le rock on se demande ce que les Beatles n’ont pas inventé.

Steve Ditko a enseigné ce geste signature aux deux personnages les plus emblématiques qu’il a créés : Spider-Man (c’est ainsi qu’il lance sa toile) et Doctor Strange (c’est ainsi qu’il défouraille sa magie noire). Pour en découvrir davantage sur l’énigmatique Steve Ditko, cf. cette archive au Fond du Tiroir.

Mais revenons au hard rock. Dans la langue des signes, ce geste désigne également la lettre H et d’ailleurs en ce moment comme de par hasard se tient le Hellfest.À quiconque programme des concerts de métal et/ou des messes sataniques, je fais la proposition suivante.Après avoir appris par coeur l’intégralité du Bateau Ivre de Rimbaud (cf. cette archive au Fond du Tiroir), je me suis demandé quel poème je pourrais m’incorporer dans la foulée. J’ai jeté mon dévolu sur les Litanies à Satan de Baudelaire :

Ô toi, le plus savant et le plus beau des Anges
Dieu trahi par le sort et privé de louanges
Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
[etc.]

Je reconnais que celui-ci est moins foisonnant et profond que le Bateau Ivre, moins vertigineux et plus potache (Baudelaire lui-même, assez peu courageux, indiquait dans un avertissement qu’il blaguait, qu’il n’était pas sataniste pour vrai, qu’il n’avait commis qu’un exercice de style). N’empêche que c’est beau, c’est ample, c’est de l’alexandrin français qui gronde et roule et trompette et fait son petit effet : en 1979 (l’année même où Ronnie James Dio « inventa » le geste, comme de par hasard te dis-je) Diamanda Galás interprète ces litanies sur scène et c’est un happening politique sans précédent à côté duquel n’importe quel groupe de thrash metal égorgeant un poulet est un jardin d’enfant. Elle l’enregistre en 1982 et c’est toujours à glacer le sang.

Pentatonique

07/06/2026 Aucun commentaire

Lu avec délice et balancements syncopés des jambes et des hanches La Pentatonique du coeur de Marcus Malte, paru en 2025 aux éditions Buchet-Chastel, inaugurant la collection La Résonnante qui invite des écrivains à causer musique.

Excellent romancier, Marcus Malte s’adonne ici à la chronique autobiographique et c’est tout aussi brillant, quoiqu’étonamment joyeux – je dis « étonnamment » parce que ce texte-ci est presque exempt de la noirceur ou de l’horreur si coutumières de ses romans. Bien sûr il y aura des morts, des cadavres, des peurs, des estropiés, des coeurs qui palpitent ou ne palpitent plus… mais le ton est finalement primesautier, car l’auteur ne retient de l’ado qu’il était que l’énergie, la foi, l’envie, la découverte, tout ce qui tire vers le haut et pousse vers l’avant.

Il raconte comment, à l’âge de 13 ans, les Blues Brothers ont changé sa vie et décidé de son destin : M. M. ne s’appellerait plus Marcus Malte mais Muddy Miles, se procurerait un chapeau mou, des lunettes noires, un costard, même une guitare, et se vouerait corps et âme au blues.

L’éditeur a choisi comme quat’ de couv’ cet extrait du récit : « Il n’y a qu’un seul dieu, c’est le rhythm and blues, et Dan Aykroyd et John Belushi sont ses prophètes ». Pourquoi pas, mais il aurait pu en choisir un autre, plus lapidaire quoiqu’encore plus éloquent : « Il y en a qui se métamorphosent en cafard, d’autres en bluesman, chacun son truc ». Car le sujet en est bien la métamorphose, complète de chacune de ses étapes, le coming-of-age, l’éveil, l’initiation, la succession de premières fois, enfin la vocation, voire toutes les vocations et les passerelles entre elles, la musique comme l’écriture. La musique avant l’écriture. Le spectacle vivant, quelle merveille de bonus pour un écrivain !

« Ils se tenaient debout en arc de cercle devant nous. Je les sentais. Leur présence, leur densité, leur souffle. Leur écoute. Il n’y a pas grand-chose de meilleur dans l’existence. J’ai compris que c’était ça que je voulais. […] Et c’était bon. C’était bon d’entendre les gens applaudir. C’était bon de voir leurs visages radieux. C’était bon de se sentir vivant. La littérature, c’est pas mal, mais c’est l’art des croque-morts, un travail de pompes funèbres – embaumeurs, thanatopracteurs, empailleurs, tous autant que nous sommes. » (pp. 175-178)

De l’allant, de la justesse, pas d’acrimonie ni même de nostalgie : je vous raconte comment j’étais celui-ci, comment je suis devenu celui-là, et le leitmotiv est : « Il n’y a pas de hasard ». Puisqu’il n’y a que des rencontres et que les amitiés sont la condition sine qua non.

« Et que fais-je aujourd’hui sinon chercher à revenir à mon tour dans ce château du Souvenir, dans l’espoir d’y trouver un semblant de paix, ou pour le moins d’y dénicher la preuve que tout ceci a existé, que cela n’a pas été qu’un mirage ou un songe et que tout – c’est-à-dire mon existence entière – n’aura pas été vain ? » (p. 142)

Marcus Malte n’est pas devenu chanteur de blues, non, mais pas loin : aujourd’hui, il donne régulièrement des lectures musicales adaptées de ses livres. Celui-ci ne demande qu’à.

Muddy Miles énumère quelques chansons dont il a été l’auteur-compositeur-interprète de 13 à 19 ans et dont il a couvert les pages de deux cahiers, en english of course : Dakota Blues, Sorry, Mayflower, Close my Door, Crazy Snowman… Hein quoi pardon, Crazy Snowman ? Mais voilà qui pourrait être le titre alternatif de l’un de mes livres préférés de M.M., Le dernier hiver, ah non décidément il n’y a pas de hasard.

Il n’y a que de la littérature.
Car certaines distorsions rappellent in extremis que ce livre n’est pas une autobiographie, mais bien un roman. Le narrateur, Muddy Miles, guitariste, raconte à la fin du récit qu’il publie son premier roman, autobiographique, en 2008, intitulé La Pentatonique du coeur. Tandis que l’authentique (?) Marcus, qui n’était pas guitariste mais pianiste, a publié ses premiers romans en 1996 et 1997 qui avaient pour héros un pianiste de jazz.

Le vrai, le faux, bah, peu importe. La seule chose qui compte est de conserver le tempo quand on raconte une histoire sur scène.

Je gage que je ne serai pas le seul lecteur de ce livre à le refermer agité d’une triple pulsion : d’abord jouer de la musique, ensuite me souvenir précisément de ce qui m’enflammait à l’âge de 13 ans, enfin revoir, le plus vite possible, les Blues Brothers. Have you seen the light ?

Le collectif

12/05/2026 Aucun commentaire

Je suis sorti du cinéma dans un état rare d’enthousiasme, et même d’euphorie : je viens de voir Nous l’orchestre de Philippe Béziat, documentaire sur les coulisses de l’orchestre symphonique de Paris.

À la fin du film, le public a applaudi. Je n’avais pas entendu cela dans une salle de cinéma depuis… Attends que je me souvienne…
Depuis En fanfare !
Eh, oui, le point commun est évident, dans les deux cas c’était un concert filmé, de la musique live, quoiqu’enregistrée, alors comme si on y était pour de vrai on applaudit d’émotion et de gratitude.

J’aime et recommande toujours les documentaires qui me racontent comment les gens vivent et travaillent (Nicolas Philibert, Frederick Wiseman, Raymond Depardon…) mais celui-ci contient pour moi quelque chose en plus : je connais, un peu, à ma hauteur, la vie d’un orchestre. Donc, en plus de découvrir je reconnais.

À quiconque a déjà joué de la musique en ensemble je garantis sur facture que cette vie d’un orchestre professionnel, toutes proportions gardées, “rappellera quelque chose”. Les exaltations, le travail, la concentration, les rapports entre pupitres faits de complicité ou de rivalité, les disciplines ainsi que les indisciplines, la confiance, l’écoute (évidemment) et même les affres de certains, par exemple : « Nous avons tous l’impression à un moment ou un autre de ne servir à rien »

Parmi les idées géniales du cinéaste, les répétitions sont enregistrées avec des micros glissés ici et là, puis ré-écoutées par certains musiciens, qui découvrent que ce qu’ils entendent en jouant n’est pas du tout ce qu’entend le chef ou le public.

On apprend (ou on se rappelle) beaucoup de belles choses sur la musique, mais surtout, le film engendre une sagesse politique inattendue : un orchestre symphonique, mine de rien, est une puissante métaphore politique. Car un orchestre une réunion de personnes (en l’occurrence : 80) éminemment différentes, en âge, en caractère, en opinions, en cursus, en origines, en expérience, en motivations… mais qui doivent avoir l’orchestre en commun, qui doivent tendre vers cette chose unique et identique quoique vécue avec des infinies variantes, parce que la musique est, comme on disait du temps de mes études, « Le tout qui est supérieur à la somme des parties » (je précise que j’ai fait des études de sociologie, hein, pas de mathématiques). Comme le dit un violoniste, « Nous n’avons pas forcément besoin d’être amis, mais il faut que nous soyons plus que des collègues, sinon la musique ne fonctionne pas« .

Pas nécessairement amis mais certainement davantage que collègues juxtaposés là… N’est-ce pas une excellente paraphrase pour concitoyens ?

Ce que j’ai vu dans ce film, pour lâcher un grand mot, c’est un documentaire sur le sens de la démocratie, alors que ce mot n’est même pas prononcé. Un orchestre est un prototype acceptable de la démocratie : faisons quelque chose ensemble, les gars et les filles. Il suffit que l’on croit à la même chose et qu’on ait tous confiance dans le type debout qui tient la baguette (je n’ignore pas que cette condition est difficile à trouver dans une démocratie grandeur nature).Le titre quoique simple est fondamental et je ne le comprends qu’a posteriori : NOUS, l’orchestre.

Sur ce je vais redescendre sur terre.

Versailles Caca

30/04/2026 Aucun commentaire
Illustration : le roy sur sa chaise percée, au coin de la rue du Roi Doré, Paris 3e.
Photo Laurence Menu.

Ah, et puis sinon je fais ça, aussi.

Le spectacle « Une journée à Versailles » raconte en musique une journée du roy Louis XIV, dit Soleil, les fastes et les ridicules du lever au coucher : les vêtements, les perruques, la galerie des glaces, la messe, les rencontres qui ne peuvent être que ritualisées, les courtisans aux dos ronds, les repas, les promenades dans les magnifiques jardins aux fontaines, la chasse, les affaires politiques (très peu finalement), la danse, le théâtre, etc.

Pour être franc, quand Christine m’a proposé d’écrire et de jouer ce spectacle, j’étais tiède, peu sensible au prototype français du dictateur ou à son environnement si prestigieux et si débilitant… Mais finalement, j’ai adoré explorer ce microcosme et, pour le décrire, donner la parole au clown en moi, qui s’en donne à cœur joie, clown blanc singeant la dignité et le respect de l’autorité.

Au-delà de mon numéro, l’intérêt du spectacle est naturellement le bouquet de splendides musiques baroques françaises, Lully, Rameau, Marais, Charpentier, Mouret, Delalande… qui tisse avec ma narration, heure par heure, la journée de l’autocrate grand siècle.

Le Jardin Musical, autrement dit :
Christine Antoine (violon et direction), Katia Lagresle (violon), Catherine Simon (alto), Philippe Badin (violoncelle et cor), Pierre Perdigon (clavecin) et Fabrice Vigne (valet de pied, huissier, grand chambellan, maître de gobelet et premier gentilhomme de la cour).

Prochaines dates : samedi 27 juin 2026, 11h au château (ben tiens, quoi de plus normal) de Seyssins ; ensuite, deux représentations le même jour, dimanche 20 septembre 2026 (Journées du patrimoine) à Sassenage.

Attention : ce spectacle contient des traces de Molière, de Saint-Simon, de La Bruyère, et même des extraits d’un texte attribué à Louis XIV lui-même, sorte de précurseur des guides de tourisme : Manière de montrer les jardins de Versailles.
Mais comme ces noms prestigieux ne suffiront peut-être pas à faire venir le chaland, je précise à fin de réclame, sachant que certains lecteurs de cette page apprécient particulièrement la scatologie, que je n’omets point, dans mon délicat récit d’une journée ordinaire du roy dit Soleil, le moment solennel du royal caca :

« 8h15. Le roy s’installe sur sa chaise percée, sur laquelle il pousse. À la suite de quoi, le médecin et le chirurgien procèdent à l’examen du pot de chambre. Durant cette étape, quelques personnes supplémentaires sont entrées dans la chambre du roy. C’est un très grand privilège de pouvoir parler au monarque à ce moment-là, et l’on paye une fortune ce droit, qu’on appelle « brevet d’affaires » de même que la chaise percée est dite « chaise d’affaires ». Icy Le roy fait ses affaires. »

Photos ci-dessous prises par Jean-Claude Durand le jour de la création, le vendredi 24 avril 2026 en l’Église Saint-Martin de Seyssins (38180).

Il y a des cons par ici ?

19/12/2025 Aucun commentaire

23 février 2008 : Nicolas Sarkozy lâche un « Casse toi pauvre con » à un quidam refusant de lui serrer la main.
7 décembre 2025 : Brigitte Macron lâche un « S’il y a des sales connes, on va les foutre dehors ! » à propos de militantes féministes venues perturber un spectacle auquel elle assistait.

Ces deux petites phrases entrées dans l’histoire politique révèlent ce que sarkozisme et macronisme, en tant qu’usages du pouvoir, ont en commun : la grossièreté, le mépris, et l’usage de l’injure, en particulier les variantes sur le mot con.
Voilà qui soulève un problème éthique. Pourquoi ce mot si usuel dans la langue française, que j’utilise comme tout le monde, est-il plus choquant lorsqu’il sort de la bouche d’une personne de pouvoir ?
Je crois que c’est parce que l’injure (idem toutes les formes d’invectives, caricatures, moqueries…) devrait, dans une société en bonne santé démocratique, n’être qu’une arme de faible, une révolte d’opprimé, un gourdin de Guignol exclusivement dédié au gendarme, un jet de caillou face à la matraque, au flash-ball ou à la Kalashnikov.
Traiter de con (en étant rassis dans son impunité) un passant dans la rue, ou bien (en encourant de graves poursuites judiciaires) un homme d’état n’a pas du tout le même sens politique. Dans la bouche d’un(e) puissant(e), l’injure, violence symbolique, révèle non seulement le mépris de classe mais aussi la seule et authentique vulgarité : le cynisme.
J’incline à penser, à rebours de la loi, que lorsque l’on est en position de pouvoir, la véritable atteinte à la dignité de la fonction est l’injure émise, et non reçue.
Ainsi, un président ou une femme de président traitant de con, de haut en bas, un interlocuteur exprimant un désaccord, est révoltant ; en revanche un groupe punk traitant de cons, de bas en haut, la clique politique, est réjouissant. Voici, pour se remettre, Travail famille connasse de Schlass :
https://www.youtube.com/watch?v=DG5WhGgPCb0

Mais si l’on est décidément rétif à la vulgarité, de quelque gosier qu’elle émane, on peut aussi s’adonner à la poésie en relisant le Blason de Brassens :

Alors que tant de fleurs ont des noms poétiques,
Tendre corps féminin, c’est fort malencontreux
Que ta fleur la plus douce et la plus érotique
Et la plus enivrante en ait de si scabreux.
Mais le pire de tous est un petit vocable
De trois lettres, pas plus, familier, coutumier,
Il est inexplicable, il est irrévocable,
Honte à celui-là qui l’employa le premier.
Honte à celui-là qui, par dépit, par gageure,
Dota du même terme, en son fiel venimeux,
Ce grand ami de l’homme et la cinglante injure.
Celui-là, c’est probable, en était un fameux.
Misogyne à coup sûr, asexué sans doute,
Au charme de Vénus absolument rétif,
Etait ce bougre qui, toute honte bu’, toute,
Fit ce rapprochement, d’ailleurs intempestif.
La male peste soit de cette homonymie !
C’est injuste, madame, et c’est désobligeant
Que ce morceau de roi de votre anatomie
Porte le même nom qu’une foule de gens.

La diva et l’oeuf au plat

12/12/2025 Aucun commentaire

En ce moment sur Arte, un chouette documentaire sur Kate Bush, idole de ma jeunesse, encore idole de mes vieux jours.

Le film me fait prendre conscience des points communs entre Kate Bush et Frank Zappa : elle se définit avant tout en tant que compositrice, et affirme que si elle est devenue chanteuse voire, bon gré mal gré, « popstar » c’était uniquement afin de pouvoir jouer sa musique. Seule la musique est une fin en soi, rien d’autre et certainement pas le showbiz – or Zappa n’a pas dit autre chose, quasiment avec les mêmes mots (certes, elle chante de façon bien plus virtuose et chatoyante que lui, mais le ressort est le même : la voix n’est qu’un instrument parmi tous ceux à disposition) ; l’une et l’autre, control freaks, n’ont cessé de travailler, de faire puis de refaire, pouvant sculpter la même chanson pendant des décennies (l’album de Kate Bush Director’s Cut est une réinvention de bout en bout de ses vieilles chansons) ; enfin l’une et l’autre un beau jour en ont eu leur claque du format pop-rock, qui ne les intéressait pas tant que ça, et ont fondé leur propre studio et leur propre label afin de composer en toute liberté loin des majors. Bien sûr, cette émancipation et cette indépendance sont encore plus difficiles à arracher pour une femme que pour un homme, par conséquent je crois qu’au bout du compte j’admire un tout petit peu plus madame que monsieur.

Surtout, deux expérimentateurs, dont une expérimentatrice. Dans l’un et l’autre cas, les compositions sont d’une rigueur, les arrangements sont d’une richesse, les orchestrations sont d’une liberté, confondantes. Kate Bush définit certaines de ses chansons comme des petites symphonies et on comprend ce qu’elle veut dire : on perçoit les différents mouvements, les changements internes (d’énergie, de tempo, de nuance… tandis qu’en contraste le tout-venant de la pop, de la si mal nommée variété, est si monocorde) qui sont autant de variations sur l’idée initiale.

Si la conception du son est capitale dans son oeuvre, les textes n’en sont pas moins poétiques, bizarres, profonds, référencés et très littéraires (je ne parle pas uniquement de Wuthering Heights, qui est à la fois son premier tube et son dernier en date). Sa poésie parle : Kate Bush est aussi une pythie à visions, elle raconte le monde à venir ou déjà là, nous laisse entrevoir notre destin. Innombrables exemples :
– Dans Army Dreamers en 1980, elle pleure les soldats morts à 20 ans. Le rythme à trois temps est donné par le bruit d’un fusil d’assaut qu’on arme : la valse est mortelle, le bal est un casse-pipe.
– Dans Cloudbusting en 1985, chanson inspirée par les mésaventures para-scientifiques de Wilhelm Reich (le fumeux orgone), elle parle de la folie technologique, de l’hubris qui laisse croire à l’homme qu’il peut maîtriser le monde, jusqu’à la catastrophe.
– Dans Deeper Understanding, elle annonce dès 1989 (quoique la version définitive de cette chanson date de 2011) l’emprise morbide de l’Intelligence Artificielle sur nos affects – malheureusement je ne conseille pas trop le clip, pourtant réalisé par la chanteuse elle-même, qui a mal vieilli (l’IA y est représentée de façon trop mécanique et sa voix est métallique, alors que dans le monde réel de 2025 nous marchons dans la vallée de l’étrange : les IA sont d’autant plus dangereuses qu’elles ressemblent à des humains, la mimêsis est au point).
– En revanche, la chanson que je conseille sans réserve, clip compris, est Breathing. En 1980, elle chante les angoisses, passées de mode entre temps mais revenues en force ces dernières années, de l’apocalypse nucléaire. Mais cela, je viens seulement de le comprendre : merci le documentaire. Depuis 45 ans j’écoute cette chanson dans un drôle d’état, bouleversé, poil levé, yeux mouillés, parce que je sens bien qu’il s’agit d’une question de vie ou de mort. Mais je n’avais jamais saisi ni traduit les paroles :

We’ve lost our chance
We’re the first and the last, ooh
After the blast
Chips of plutonium are twinkling in every lung

Bien sûr, il n’y pas que la gravité et le tragique, dans la vie. La diva cachée déclare à un autre moment du documentaire :

Ce qui est extraordinaire avec une chanson, c’est qu’elle peut prendre toutes les formes possibles. Quel que ce soit le sujet. On pourrait faire une chanson sur un œuf au plat, par exemple. Toute la chanson serait une exploration de l’œuf au plat. Et le résultat final pourrait être aussi complexe et dense qu’un film. Une chanson fait voyager ensemble paroles et musique dans la même direction, que cette direction soit un œuf au plat ou le monde.

Voilà qui m’a donné des envies de mirliton.
Je dédie à Mme Bush ce monorime en rimes suffisantes et alexandrins :

Je veux chanter louange au plus humble des plats !
Ce poème est pour toi, do ré mi fa sol la
Toi, l’inratable mets qui toujours nous comblas
En vitamine, en protéine régalas !
Combien de fois autour de toi on s’attabla
Combien de fois tu rassasias notre smala
Pour nous les gringalets, pour nous les échalas
Tu fus toujours notre gros lot de tombola
Enfantin, quotidien, sans chichi ni blabla
Facile et naturel comme un bénévolat
Veggie mais pas végan, tel est ton postulat
Pour les jours de paresse ou les soirs de gala
Dans les palais bourgeois ou dans les favelas
Bal de l’ambassadeur, soirée du consulat
Jusque dans les gourbis prétexte à bamboula
Ou bien mélancolie d’un souper, seul et las,
En cité HLM ou sous la pergola
Universel de la Suède à l’Angola
Au Venezuela comme au Guatemala
Le dîner préféré de Nelson Mandela
Et la consolation de Francis Coppola
Substitut de sang frais prisé par Dracula
Festin digne des dieux, par Odin, par Allah !
Extase comparable à l’effet du zetla
Tu frémis sur la flamme avant le coutelas
Trois minutes chrono, feu moyen… et voilà !
(si on te veut « miroir » : cuisson au four, hoplà)
Forme ronde imparfaite, et mystique au-delà
(Grâce à toi sur le sens du monde on spécula :
Précédait-il la poule ? Après elle il alla ?)
Deux couleurs seulement : le blanc est falbala
Quant au jaune il est vif comme une chinchilla
Pour le dire autrement : le blanc coagula
Autour du jaune qui rayonne son éclat,
Beau contraste couché comme en un matelas
Repas complet mais sobre en un apostolat
Poivre et sel seulement (pas de gorgonzola)
Arrosé d’un godet de Valpolicella
(Pas de faute de goût ni de Coca-Cola)
À table, Pamela, Lola, Carla, Paula !
Angela, Ursula, Kamila, Graziella !
Annabella, Donatella, Consuela !
Je vous ai préparé, chacune, un œuf au plat.

(Pour une autre variation sur l’invitation à faire cuire un œuf, voir ici)

(Pour l’entrée précédente de la rubrique Mirliton au Fond du Tiroir, voir là)

Un ticket de caisse de dix mètres de long

03/10/2025 Aucun commentaire

En deux temps :

I – 20 août 2025

Depuis vingt-cinq ans, la sensationnelle Rebeka Warrior (Julia Lanoë à l’état civil) met le feu sur scène avec ses divers groupes, plus précisément trois duos : Sexy Sushy, Mansfield.Tya, et Kompromat.
Elle publie aujourd’hui son premier livre, Toutes les vies (Stock). Serait-elle une banale « chanteuse qui écrit » ? Pas du tout ! Dans une interview on lit même exactement le contraire !

Je suis devenue chanteuse d’abord pour chanter ce que j’écrivais. De nos jours, c’est compliqué de vendre de la poésie, donc la musique était une voie plus évidente, mais écrire est depuis toujours mon plaisir number one.

Mais oui : la chanson, c’est d’abord de l’écriture, de la poésie, sinon à quoi bon. D’ailleurs… À ce propos… Vous a-t-on dit ? Vous a-t-on redit ? Vous a-t-on assez répété ? Vous a-t-on suffisamment asséné que le prochain stage d’écriture de chansons co-animé par Marie Mazille et Fabrice Vigne, aura lieu dans le cadre somptueux des Épicéas, à Méaudre (Vercors) le week-end des 27-28 septembre 2025 ? Les détails surgissent lorsque l’on clique ici

Mais pour revenir deux secondes à Rebeka Warrior, parce que ce qu’elle raconte est très-très intéressant…
Durant la même interview, la journaliste taquine la chanteuse : elle qui a longtemps autodistribué ses disques en sortie de scène pour conchier le grand capital, quel effet lui fait donc de sortir son livre dans une maison appartenant au milliardaire droitard et bigot Vincent Bolloré ?
Elle répond :

De toute façon, qu’il s’agisse des salles de concerts ou des éditeurs, on finit toujours par arriver, en haut de la pyramide, à un enculé quel qu’il soit, tranche-t-elle. La lutte prend corps quand on affronte les gens qu’on déteste, qu’on devient des intrus chez eux.

II – 3 octobre 2025

J’ai évoqué, au moment de sa sortie, le livre Toutes les vies de Rebeka Warrior, juste pour mentionner que j’avais envie de le lire… J’en parle à nouveau, cette fois en connaissance de cause, après l’avoir lu.
Donc oui : c’est bien. C’est sale, vital, brutal et viscéral comme un concert punk. Ce qu’elle raconte est une descente aux enfers, la maladie et la mort de sa compagne. Par recoupement, j’ai compris qu’elle vivait cet enfer-là le soir, voici quelques années, où je l’avais vue en concert. Elle n’avait pas adressé la parole au public mais lui avait donné tout le reste. Brutal, viscéral, etc.
Lorsque j’ai présenté le livre il y a quelques semaines, j’ai constaté que certains de mes amis FB avaient tiqué devant son langage, sa grossièreté… Mais voyons donc, elle a tous les droits à la grossièreté, bordel de merde !
Quand elle écrit que la mort est une salope, comment écrire cette idée-là plus exactement ou plus précisément ? Vieux débat. Qui fait penser à Céline, évidemment. Il m’arrive, en atelier d’écriture avec des enfants, d’expliquer que, parfois, le mot juste est un gros mot, voilà, c’est comme ça. Il ne faut ni s’y complaire ni l’esquiver. Ni, bien sûr, en abuser sinon on prend le risque de délayer l’effet, mais il ne faut pas s’en priver lorsqu’il vient et tombe à sa place. Ou alors, si l’on s’en prive, on écrit comme un petit marquis, ainsi que Dostoïevski disait des Français.
Rebeka Warrior n’est pas une marquise.
Extrait :

Souvent le Yi King me disait que le ravin n’était pas encore traversé.
Qu’il fallait être patiente et accepter les épreuves.
Pourtant, je tombais tous les jours un peu plus bas dans un trou.
Ça allait faire un an.
Je voulais qu’on me dise à combien de mètres était le sol.
Quand est-ce que j’allais m’éclater la tête sur le bitume ?
Quand est-ce que Pauline irait mieux ?
Ou est-ce que Pauline allait mourir ?
Je commençais à avoir des craintes.
Mais ç’aurait été trop simple de savoir.
La vraie torture c’est d’aller chaque jour plus mal.
Et d’être surprise de voir qu’on peut aller encore un poil plus mal le lendemain.
L’âme humaine peut dérailler à l’infini et même au-delà.

Son livre n’est pas qu’un chemin de larmes. C’est d’abord un chemin d’apprentissage, spirituel et culturel. Chaque chapitre est placé sous les auspices d’un livre qui, à un moment donné, l’a nourrie. Ainsi des Pensées pour moi-même de Marc Aurèle, qu’elle présente ainsi :

Marc Aurèle est un empereur romain et un philosophe né en 121 et mort en 180 après J.C.
Un stoïcien, dont la philosophie est proche du bouddhisme.
Son règne s’est plutôt bien passé, il a été aimé du peuple de Rome, a rendu la cité prospère, il a favorisé le commerce, consolidé les frontières, et gouverné selon l’éthique et la vertu.
Malheureusement, ça s’est très mal fini.
Il a eu un fils, Commode, qui l’a empoisonné pour prendre le pouvoir et devenir un tyran sanguinaire.
Conclusion, donner à son fils un nom de meuble n’est pas recommandé.

Le récit, quoique linéaire, est truffé de ce qui fait une conscience : des listes, des citations, des tentatives et brouillons, et des recension de rêves. Ainsi d’un rêve noté en 2022 : comme souvent, elle revoit sa femme morte, qui cette fois-ci lui déroule « un ticket de caisse de dix mètres de long avec des titres de livres à écrire, de films à réaliser, de chansons à chanter ». Entre autres, un titre pour le prochain album de son groupe Kompromat, PlДying/PrДying, et celui d’un spectacle que devait monter son amie Vimala Pons, Honda Romance. L’album de Kompromat PlДying/PrДying est paru en janvier 2025 ; le spectacle de Vimala Pons, Honda Romance, sur une musique de Rebeka Warrior, a été créé le 23 septembre 2025, et joué à Grenoble les 2 et 3 octobre.

Quant au titre du livre lui-même, il finira bien, à un moment ou un autre, par être explicité :

Sur mon poignet droit, je venais de me faire tatouer « Toutes les vies » en référence à Tchekhov. J’ai alors vu mon pouls battre avec beaucoup de délicatesse sur le mot « vies ».

Je reviens au re-re-re

25/07/2025 Aucun commentaire

La chanson du Rerere (prononcer Reu-Reu-Reu comme un vieux moteur, ne jetez pas vos vieux moteurs, ils peuvent encore servir, transformés en chansons par exemple !) est en ligne sur Soundcloud, merci à Mali Billiau.

Voici pour mémoire d’où sort cet improbable tube :
La fine équipe des fées-marraines penchées sur le berceau des chansons (Fabrice Vigne, aide à l’écriture/Marie Mazille, écriture, composition et chant/Patrick Reboud, arrangements, accompagnement, sonorisation) accepte à l’occasion quelques commandes publiques et mercenaires.
Ainsi, nous avons accompagné fin 2024 un atelier de création chansonnante et trébuchante sur le thème du réemploi-recyclage-réparation-économie circulaire, pour le compte de la Métro, communauté de communes de Grenoble.
Même si en pareil cas un délicat équilibre est à rechercher entre création artistique et com institutionnelle, j’affirme haut et fort qu’il n’est pas déshonorant d’accepter une commande lorsqu’elle n’interfère pas avec nos propres valeurs (c’est vachement bien et vertueux, l’économie circulaire ! En contre-exemple je n’eusse pas accepté de mener un atelier de création, disons, à la gloire d’une loi « visant à lever les contraintes à l’exercice du métier d’agriculteur » dite loi Duplomb).
Environ quinze personnes ont participé à l’atelier d’écriture, que j’ai choisi d’orienter vers l’omniprésent préfixe re-, histoire de voir où il nous mènerait. Il nous a menés là où j’espérais : vers du sens très propre et du sens très figuré, intriqués et indissociables (car sont toujours à réparer nos amours, nos idées et nos gadgets), vers des slogans politiquement corrects aussi bien que vers des confidences infiniment plus personnelles et des envolées poétiques surprenantes.

Refrain
Je reviens au re-re-re, je reviens au refrain
Rengaine ritournelle je reviens, je reviens
Seconde chance, seconde main
Je re, je re-re, le monde est re-re !
Je reviens au re-re-re, je reviens au refrain
Je recycle et je réemploie, je reviens, je reviens
Seconde chance, ensemble enfin
Je re, je re-re, le monde est heureux !

La chanson a été soigneusement ré-(sic)écrite par moi en respectant autant que possible les contributions de chacun, composée et chantée par Marie Mazille, enfin arrangée et enregistrée (avec plein de « re-re » comme il se doit) par Patrick Reboud, et a été créée sur scène par la plupart des participants initiaux venus chanter en choeur à l’occasion d’un « événement institutionnel » théoriquement ouvert au public mais où l’élue tutélaire était à peu près l’unique spectatrice extérieure, ce qui ne l’a pas dissuadée de faire un petit discours. Bref, cette chanson n’a quasiment jamais été entendue, et c’est dommage, elle est rudement bien troussée. Donc merci Soundcloud.

Image ci-dessus : fresque collective conçue puis inaugurée au même moment et au même endroit et dans le même esprit (work-in-progress participatif et écoresponsable, avec des matériaux de récup) que la Chanson du Rere. Atelier artistique animé par Nisrine Bahi, Pôle R, Grenoble.

Le sang et les femmes

12/05/2025 Aucun commentaire
Photo glanée sur Sciences & Avenir
©ALDEN CHADWICK/FLICKR/CREATIVE COMMONS

Sac disposable pour celles qui saignent
(j’ai des teignes)

Serge Gainsbourg, Les locataires
  • UN

Moi dont l’heure est globalement passée (je suis un homme blanc hétéro cisgenre de plus de 50 ans), j’ai un peu de mal à savoir si je suis déconstruit ou si ce travail-là reste à faire, j’ai des doutes dans la mesure où j’ai toujours rechigné à me construire. Dès ma plus tendre enfance et surtout ma plus rugueuse adolescence, parmi ce que l’on m’inculquait je flairais en permanence des injonctions suspectes, des loucheries discutables, notamment sur les rôles genrés (non non non, je ne veux pas jouer au foot, j’ai plutôt envie de faire un collier de perles, merci).

Quoi qu’il en soit, j’ai suivi l’an dernier une passionnante formation afin de devenir le référent VHSS (violences et harcèlements sexistes et sexuels) de la structure que j’ai l’honneur de présider, formation durant laquelle j’ai appris ou ré-appris bien des choses, en me foutant bien de savoir si les apprendre me construisait ou me déconstruisait puisqu’après tout la construction n’est pas un interrupteur on/off mais un potard réglé de 0 à 10 (voire à 11, comme dans Spinal Tap).

Parmi ces choses : il convient de garder en tête que l’énonciation de tout préjugé attribuant une caractéristique psychologique à l’un des deux sexes est toujours une assignation, par conséquent toujours une violence, Y COMPRIS SI CE PRÉJUGÉ EST POSITIF.

Par exemple. J’ai toujours tendance à partir du principe que les femmes ont nettement plus de qualités que les hommes : elles sont plus intelligentes, plus justes, plus mesurées, plus généreuses, plus spirituelles, plus courageuses… (Au fait c’est l’année de mes 18 ans que Renaud a créé sa chanson Miss Maggie sur laquelle je n’ai jamais changé d’avis : elle est géniale – même si un peu plus tôt et pareillement géniaux, Fontaine & Areski avertissaient en vain : Si vous croyez que les femmes sont moins bêtes que les hommes vous n’êtes pas encore au bout de vos peines).
Eh, bien, malgré toutes les anecdotes que je pourrais donner pour démontrer la supériorité des femmes en arguant qu’il s’agit de mon expérience, il s’agit malgré tout d’un préjugé en moi, pur et simple. Préjugé que Renaud et moi-même ferions mieux de garder pour nous. Ou de déconstruire peut-être : car des hommes, y en a des bien, et des femmes, y en a des mauvaises, ah, oui, c’est vrai. Il suffit de s’en souvenir, le temps de tourner sept fois sa langue avant de proférer.

Je réalise que dans toutes les histoires que j’ai écrites, et que j’écris encore, les filles sont plus malines, plus dégourdies que les garçons, c’est dire si les préjugés sont chevillés en moi et voilà sans doute un indice de l’état modeste de ma déconstruction.

Existe-t-il des différences réelles, profondes, objectives, entre les hommes et les femmes ? Oui, bien sûr, mais elles ne sont pas psychologiques, elles sont physiques. Pourtant, en chaque être humain, le physique induit le psychologique, la frontière est poreuse, nous sommes des corps et non des purs esprits, et ici le casse-tête commence : le sang.

Je me souviens d’un jour où je donnais mon sang, et je devisais paisiblement avec l’infirmière qui me siphonnait (avec mon consentement). Elle me dit : « Oui, ça arrive, on voit parfois des gens tourner de l’oeil. Mais ce sont pratiquement toujours des hommes. Les femmes sont plus dures à cuire lorsque le sang coule, elles ont l’habitude, elles voient leur sang couler une fois par mois, elles endurent…« 

Son argument m’a immédiatement convaincu et je l’ai répété maintes fois. Mais est-il licite ? Est-ce un préjugé ou non, fût-il positif ? Cette infirmière énonçait-elle des caractéristiques physiques ou psychologiques ?
Ah, comme c’est compliqué.
Puisque je ne trancherai pas ici, parlons plutôt d’autre chose ! Souhaitons la bienvenue au nouveau pape fraichement émoulu !
En son honneur, consultons ce que dit la Bible à propos de ce flux menstruel qui constitue une préoccupation pendant la moitié de la vie pour la moitié de l’humanité ! (soit, résultat de l’équation : les règles = 1/4 de la vie humaine)

« L’Éternel parla à Moïse et à Aaron, et dit : […] [soulignons, c’est important, que Dieu en personne nous parle]
La femme qui aura un écoulement de sang restera sept jours dans la souillure de ses règles.
Si quelqu’un la touche, il sera impur jusqu’au soir.
Tout lit sur lequel elle couchera pendant ses règles sera impur et tout objet sur lequel elle s’assiéra sera impur.
Si quelqu’un touche son lit, il lavera ses vêtements, se lavera dans l’eau et sera impur jusqu’au soir.
Si quelqu’un touche un objet sur lequel elle s’est assise, il lavera ses vêtements, se lavera dans l’eau et sera impur jusqu’au soir.
S’il y a quelque chose sur le lit ou l’objet sur lequel elle s’est assise, celui qui y touchera sera impur jusqu’au soir.
Si un homme couche avec elle, si la souillure des règles de cette femme vient sur lui, il sera impur pendant sept jours et tout lit sur lequel il couchera sera impur.
La femme qui aura un écoulement de sang pendant plusieurs jours en dehors de ses règles, ou dont les règles dureront plus que d’habitude, sera impure pendant toute la période de son écoulement, comme pendant ses règles. »
(Lévitique, 15, 9-25)

Quel incroyable tombereau de conneries ! Ces superstitieuses débilités seraient désopilantes si l’on ne se souvenait avec angoisse que de nombreuses personnes sur terre tiennent la Bible, non pour un réservoir d’histoires, un recueil de contes traditionnels diversement subtils et riches d’enseignements, mais pour un guide pratique !
Cette obsession patriarcale de l’impureté des femmes (partagée évidemment par les deux autres monothéismes, dans la Torah qui comprend le même Lévitique, et dans le Coran, sourate 2, verset 222), impureté notamment prouvée par les règles, est une source éminemment toxique de tous les préjugés genrés que nous subissons depuis 2000 ans. Il serait temps de l’assécher – je veux dire la source des préjugés, pas le sang.
En quoi le sang qui sort de nos corps serait-il autre chose que purement naturel ? (« Si vous nous piquez, ne saignerons-nous pas ? » Shakespeare, Le Marchand de Venise)

  • DEUX

The Substance de Coralie Fargeat restera peut-être mon film de 2024. J’ai lu et entendu ici ou là bien des réserves, des « mais », des « tout de même », des « quel mauvais goût », des « c’est écoeurant », des « trop c’est trop ». Trop de quoi ? De sang, manifestement. C’est vrai qu’elles sont pénibles ces femmes qui saignent, elles en foutent partout, elles éclaboussent, elles ne savent pas rester à leur place, elles sont impures (voir ci-dessus).

Quant à moi je n’ai pas trouvé qu’il y avait une goutte de trop. Ce film est tout simplement ce que j’espère du cinéma. La poésie par l’image en mouvement, le choc visuel qu’on attend dans la scène suivante, qu’on désire, qu’on redoute… et qui pourtant nous prend sans qu’on l’ait vu venir, un objet à la fois unique esthétiquement et indispensable sociologiquement, mais qui pour autant ne se laissera réduire ni à son esthétique ni à sa sociologie. Double critère. Définition tellement générale de l’oeuvre d’art ou de la beauté que je pourrais affirmer aussi bien que c’est ce que je recherche dans les livres. Ou dans la vie. Alors je précise et contextualise.

* Grand A, je tente de décrire ce que j’ai compris de l’esthétique de ce film : l’excès des années 70, fondu puis moulé dans la rage (féministe, mais pas que) de 2024, pour une fable morale et punk, originale mais au fond traditionnelle, qui emprunte ses archaïsmes à Kubrick (oh cette obsession géométrique), à De Palma, mais aussi à Freaks, au Portrait de Dorian Gray, à la Métamorphose de K., ou à Cendrillon ou à n’importe quel conte qui nous avertit que l’aiguille tourne (Je suis en retard en retard dit le lapin blanc), voire à la Bible (je suis persuadé que la scène de Sue et les actionnaires dans le couloir procède de Suzanne et les vieillards et que c’est même l’origine du prénom du personnage).

* Grand B, je tente de décrire ce que j’ai compris de la sociologie de ce film : notre époque entière est dedans.Le patriarcat toujours lui éléphant couillu dans la pièce, mais aussi les mass media, l’industrie du divertissement pascalien, l’âgisme (étant d’un âge avancé, je me prends dans la figure la leçon que ce film balance dans la gueule des vieux : ne vous comparez pas aux jeunes, Y COMPRIS au jeune que vous étiez – mais la leçon est réversible car, si les vieux ont leur jeune intérieur, l’inverse est vrai aussi, implacable métaphore du film), la chirurgie esthétique, le riche business de la peur de mourir, la folie transhumaniste, le corps-marchandise des femmes – et surtout la colère. Tout ça. Plus une mèche. Boum.


Je viens de rattraper en DVD Revenge, premier film de la réalisatrice, réalisé sept ans avant The Substance.

Les deux films forment un magistral et cohérent diptyque sur l’objectivation du corps des femmes par les hommes, qui ne peut que finir dans l’horreur et l’hémoglobine… Ce premier volet est toutefois plus simple, plus linéaire (c’est « seulement » une histoire de vengeance exécutée jusqu’au bout), plus série B, moins riche du point du vue imaginaire. Mais tout aussi abouti formellement. Images magnifiques et atroces, à la limite du soutenable, avec flots de sang bien gore, notamment grâce au CinémaScope, à la lumière, au désert, et au peyotl.
Quel dommage que Coralie Fargeat ne fasse un film que tous les sept ans – certes, entre temps elle a réalisé un épisode de The Sandman, personne ne lui reprochera de cachetonner à Hollywood pour financer ses films personnels.

  • TROIS

OUIN OUIN BOOGIE
Paroles et interprétation : Chloé Delaume
Musique : Eric « Elvis » Simonet
Extrait de l’album « Sentiments Négatifs » (2024, Dokidoki Éditions)

Mon nom est cité parmi les remerciements dans le générique de fin du clip sanglant.

… alors que je n’ai rien foutu du tout, c’est uniquement parce qu’il y a quelques mois, j’ai filé une poignée d’euros en souscription pour que le tournage ait lieu. Ben franchement, tout l’honneur est pour moi, c’est moi qui remercie, voilà encore une bonne claque sur le museau des porcs. Bravo les filles !