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La guerre

(Cf aussi : La paix.)

Il a fallu la mort de dix mômes français pour qu’on s’intéresse (oh ! fugitivement !) en plein mois d’août à ce qu’il se passe en Afghanistan. On en parlera quelques jours, ne serait-ce, dérisoirement, que pour savoir si on peut employer ou non le mot « guerre » (sic, cf. Kouchner), un peu plus longtemps que d’autres « guerres » labelisées ou non (en Ossetie du Sud, ou au Tibet, ou, ou, ou… Hou ! Hou ! Hou !), dans tous ces coins du monde sans morts français.

Statistique intéressante (à vérifier, mais où ?) : il paraît que, depuis 1945, le nombre de jours sans le moindre conflit armé à la surface du globe ne dépasse pas 30. La guerre redémarre, alors ? Hé bien non, la guerre ne s’est jamais finie, et ne finit jamais. Elle dort parfois, seulement, puis se réveille, comme l’écrit Elzbieta dans un beau livre pour enfants.

À chaque réveil de la guerre, on peut lire, comme si elle datait de la veille, la lettre accablée que Flaubert écrivait à George Sand en 1870 (grâce à l’Université de Rouen, on peut lire en ligne toute la correspondance de Flaubert, ce qui m’a rendu quelques services lorsque j’écrivais les Giètes, livre gorgé de guerre, même si cela ne paraît pas au premier coup d’oeil). « Quoiqu’il advienne, nous sommes reculés pour longtemps« . On peut la lire et la relire, et puis quoi ? Pleurer ?

À GEORGE SAND

Croisset, mercredi 3 août 1870.
Comment ! chère maître, vous aussi, démoralisée, triste ? Que vont devenir les faibles alors ?
Moi, j’ai le coeur serré d’une façon qui m’étonne, et je roule dans une mélancolie sans fond, malgré le travail, malgré le bon Saint Antoine qui devait me distraire. Est-ce la suite de mes chagrins réitérés ? C’est possible. Mais la guerre y est pour beaucoup. Il me semble que nous entrons dans le noir ?
Voilà donc l’homme naturel ! Faites des théories maintenant ! Vantez le progrès, les lumières et le bon sens des masses, et la douceur du peuple français. Je vous assure qu’ici on se ferait assommer si on s’avisait de prêcher la paix. Quoi qu’il advienne, nous sommes reculés pour longtemps.
Les guerres de races vont peut-être recommencer ? On verra, avant un siècle, plusieurs millions d’hommes s’entretuer en une séance ? Tout l’Orient contre toute l’Europe, l’ancien monde contre le nouveau ! Pourquoi pas ? Les grands travaux collectifs comme l’isthme de Suez sont peut-être, sous une autre forme, des ébauches et des préparations de ces conflits monstrueux dont nous n’avons pas l’idée ?
Peut-être, aussi, que la Prusse va se recevoir une forte raclée, qui entrait dans les desseins de la Providence pour rétablir l’équilibre européen ? Ce pays-là tendait à s’hypertrophier, comme la France l’a fait sous Louis XIV et Napoléon. Les autres organes s’en trouvent gênés : De là un trouble universel. Des saignées formidables seraient-elles utiles ?
Ah ! lettrés que nous sommes, l’humanité est loin de notre Idéal ! et notre immense erreur, notre erreur funeste, c’est de la croire pareille à nous et de vouloir la traiter en conséquence. (…)
Étudiez-vous Prud’homme par ces temps-ci ? Il est gigantesque. Il admire le Rhin de Musset [NDFV : oeuvrette de circonstance de Musset, Nous l’avons eu, votre Rhin allemand…] et demande si Musset a fait autre chose ? Voilà Musset passé poète national et dégotant Béranger ! Quelle immense bouffonnerie que… tout ! Mais une bouffonnerie peu gaie.
La misère s’annonce bien. Tout le monde est dans la gêne, à commencer par moi ! Mais nous étions peut-être trop habitués au confortable et à la tranquillité. Nous nous enfoncions dans la matière. Il faut revenir à la grande tradition, ne plus tenir à la vie, au bonheur, à l’argent, ni à rien ; être ce qu’étaient nos grands-pères, des personnes légères, gazeuses.
Autrefois, on passait son existence à crever de faim. La même perspective pointe à l’horizon. C’est abominable ce que vous me dites sur le pauvre Nohant. La campagne ici a moins souffert que chez vous. (…)
Amitiés à tout le monde, et à vous mes tendresses.

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