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Le chant de la forêt

28/01/2021 Aucun commentaire

À ma gauche : un film magnifique et bouleversant, subtil et onirique. Le Chant de la forêt, co-réalisé par le Portugais João Salaviza et la Brésilienne Renée Nader Messora, a décroché le prix spécial du jury dans la sélection Un Certain Regard, lors d’un lointain jadis (2018) où le festival de Cannes avait lieu. Il s’inscrit dans la mouvance cinématographique inventée par Jean Rouch de l’ethnofiction, sur la frontière entre fiction et documentaire ethnographique, où des autochtones jouent leurs propres rôles au sein d’une histoire écrite, ou du moins rejouée, en respectant l’imaginaire d’un peuple, sa poésie propre et son devenir.

Le personnage principal, Ihjâc, 15 ans et déjà père de famille, est membre de la tribu indienne des Krahôs, vivant dans leur réserve du Cerrado, au nord du Brésil. Une nuit, Ihjâc rêve de son père mort, qui lui parle à travers une cascade, dans la forêt, et réclame de lui des funérailles dignes de ce nom afin de gagner le village des morts (le très beau titre original du film était Les morts et les autres). Tel Jonas, mon prophète biblique préféré, Ihjâc tout à la fois entend et refuse d’entendre les voix, l’appel surnaturel, la vocation : son totem, le perroquet, le tourmente car il doit devenir chamane mais n’en a pas envie. Il n’idéalise pas le monde de ses ancêtres en voie de disparition, et, malade, fuit la forêt pour aller se confronter à la ville, aux Blancs, à l’État brésilien, à la langue portugaise, à la modernité, avant de choisir son destin.

À ma droite, et même à mon extrême droite : Jair Bolsonaro, président du Brésil, chef d’état le plus dangereux du monde depuis l’éviction démocratique de Donald Trump. Cet atroce quasi-fasciste est nuisible pour tout un chacun mais spécialement pour les tribus indiennes de son pays qu’il déteste, qu’il qualifie d’hommes préhistoriques et qu’il ambitionne explicitement d’éradiquer. Florilège :

« Quel dommage que la cavalerie brésilienne ne se soit pas montrée aussi efficace que les Américains. Eux, ils ont exterminé leurs Indiens. » Correio Braziliense, 12 avril 1998. « Les Indiens ne parlent pas notre langue, ils n’ont pas d’argent, ils n’ont pas de culture. Ce sont des peuples autochtones. Comment ont-ils réussi à obtenir 13% du territoire national ? » Campo Grande News, 22 avril 2015. « Soyez certains qui si j’y arrive [à la Présidence de la République] il n’y aura pas de sous pour les ONG. Si cela dépend de moi, chaque citoyen aura une arme à feu chez soi. Pas un centimètre ne sera démarqué en tant que réserve autochtone ou quilombola [territoire destiné aux descendants des communautés d’esclaves africains]. » Estadão, 3 avril 2017. « En 2019, nous allons mettre en pièces la réserve autochtone de Raposa Serra do Sol [territoire autochtone à Roraima, nord du Brésil]. Nous allons donner des armes à tous les éleveurs de bétail. » Au Congrès, publié en ligne le 21 janvier 2016. « Cette politique unilatérale de démarcation des terres autochtones par le pouvoir exécutif cessera d’exister. Sur toute réserve que je peux réduire, je le ferai. C’est une grosse bataille que nous allons mener contre l’ONU. » Vidéo de Correio do Estado, 10 juin 2016. « Je porterai un coup à la FUNAI [département des affaires autochtones du Brésil] – un coup à la nuque. Il n’y a pas d’alternative. Elle est devenue inutile. » Espírito Santo, 1er août 2018.

Ainsi de suite. Bolsonaro élu en octobre 2018 soit quelques mois après la récompense audit Festival de Cannes, a tenu parole, n’a eu de cesse de réduire l’espace vital des Indiens, de les asphyxier économiquement et culturellement, de livrer leurs réserves aux lobbies miniers, agroalimentaires et autoroutiers, de couvrir les assassinats des opposants, et de vider de sa substance la FUNAI, agence indienne devenue arme anti-indienne.

À ma droite, à ma gauche… Et nous autres au milieu, que les circonstances forcent à réfléchir si l’art est bien utile ou essentiel ou politique ou ceci-cela comme si nous soulevions la culotte des anges afin de vérifier leur sexe. Comment ne pas admettre que l’art est politique dès qu’il existe justement parce qu’il existe ? Un film comme Le chant de la forêt n’est absolument pas militant, il ne revendique rien, mais il existe, et il montre que des gens existent, que les Krahôs existent, ils sont là. Cette affirmation très élémentaire devient de l’autodéfense quand un chef d’état affirme le projet de la non-existence d’un peuple.

J’attends la sortie prochaine de mon « roman indien » dont le narrateur est lui aussi partagé entre la sagesse ancestrale et la modernité et qui, lui aussi, sent bien que son totem pourrait être le perroquet.


Post-scriptum n’ayant pratiquement rien à voir.

J’ai perdu l’excuse de la fièvre mais mon cerveau continue de turbiner comme devant, comme avant pendant ou après, en associant sans filtre les idées de fort curieuse façon, comme si je dormais à moitié, quitte à trouver ces idées saugrenues quelques instants plus tard.
Là par exemple, sans me vanter je viens de comprendre pourquoi le racisme, à tout le moins la notion de race, est si naturelle, si explicite aux USA alors qu’en France, pays où les « statistiques raciales » ou bien la mention de la « race » sur les papiers d’identité sont interdits, elle coince, elle heurte, elle est plus difficile à assumer ou à avouer.
C’est à cause d’un jeu de mots.
La « race » est tout simplement l’essence même de la culture américaine, de l’American Way of Life. Je veux dire, la course. La compétition. La concurrence dite libre. La lutte de chacun contre tous instituée en norme. La guerre en treillis ou en col blanc. La « rat race« , l’absurde et frénétique course de rats, la course à l’échalote. Quoi de plus normal, « the race » étant constitutif de la vie et de la pensée américaine, que le racism y soit monnaie courante, admis et rationalisé.
Autre hypothèse : je suis délirant y compris quand je n’ai pas la fièvre.

Good riddance

08/11/2020 Aucun commentaire

Je fais du rangement dans mes étagères, ça me prend parfois, surtout quand je cherche un livre précis, que j’ai promis à quelqu’un, et que je peste de ne point trouver. En fin de compte, je ne range rien du tout, je m’égare dans les rayons, je redécouvre des livres que j’avais oubliés, ou que je n’ai jamais lus, ou que j’ignorais posséder, je les sors délicatement de leur rang, je souffle la poussière sur leur dos, je me dis ah tiens bizarre j’ai ça moi, je les feuillette, puis au terme d’un moment variable je les remets soigneusement à la place où je les ai trouvés, sans davantage de reclassement.

Or ce soir entre tous les soirs, je tombe sur ce livre-là : Donald l’imposteur ou l’impérialisme raconté aux enfants.

Ah oui, je me souviens.

Le livre est sans grand intérêt, assez mauvais et daté dans sa manière d’être mauvais, je l’avais déjà trouvé mauvais il y a 20 ans parce qu’il datait de 20 ans plus tôt, il applique une grille d’analyse stérilement politique sur la « bande dessinée  », jamais considérée comme art potentiel mais exclusivement comme support de propagande de masse (alors que Carl Barks, pour ne citer qu’un seul auteur, était un génie)… Postuler « Donald Duck c’est rien que l’apologie de l’impérialisme  » est à peu près aussi neuneu que dire « Elvis Presley en subliminal c’est rien que du lavage de cerveau capitaliste  », voire « Le blues c’est la musique du diable  ».

Pourtant, ce soir, les conditions sont particulières, le titre et le sous-titre de ce livre idiot me font sourire, me font même plaisir. Je vais le garder, ce livre idiot. Je le redépose soigneusement là où je l’ai trouvé, dans son deuxième rang au fond de l’étagère, celui qui est invisible. Ce livre idiot sera désormais chargé d’un autre souvenir.

(Ici une archive 2011 du Fond du Tiroir, à propos de l’Onc’ Picsou, de Carl Barks et, inévitablement, d’autres considérations.)

Bien ! Et à présent qu’un taré de moins est aux manettes de la planète, aux commandes du monde là-bas loin loin, nous allons pouvoir nous reconcentrer sur nos problèmes domestiques. Allez hop au boulot, retour aux roots, back to the sources : Jean Jaurès, discours de Castres, 30 juillet 1904.

Démocratie et laïcité sont deux termes identiques. Qu’est-ce que la démocratie ? Royer-Collard, qui a restreint arbitrairement l’application du principe, mais qui a vu excellemment le principe même, en a donné la définition décisive : « La démocratie n’est autre chose que l’égalité des droits. »
Or, il n’y a pas égalité des droits si l’attachement de tel ou tel citoyen à telle ou telle croyance, à telle ou telle religion, est pour lui une cause de privilège ou une cause de disgrâce. Dans aucun des actes de la vie civile, politique ou sociale, la démocratie ne fait intervenir, légalement, la question religieuse. Elle respecte, elle assure l’entière et nécessaire liberté de toutes les consciences, de toutes les croyances, de tous les cultes, mais elle ne fait d’aucun dogme la règle et le fondement de la vie sociale.
Elle ne demande pas à l’enfant qui vient de naitre, et pour reconnaitre son droit à la vie, à quelle confession il appartient, et elle ne l’inscrit d’office dans aucune église. Elle ne demande pas aux citoyens, quand ils veulent fonder une famille, et pour leur reconnaitre et leur garantir tous les droits qui se rattachent à la famille, quelle religion ils mettent à la base de leur foyer, ni s’ils y en mettent une. Elle ne demande pas au citoyen, quand il veut faire, pour sa part, acte de souveraineté et déposer son bulletin dans l’urne, quel est son culte et s’il en a un. Elle n’exige pas des justiciables qui viennent demander à ses juges d’arbitrer entre eux, qu’ils reconnaissent, outre le Code civil, un code religieux et confessionnel. Elle n’interdit point d’accès de la propriété, la pratique de tel ou tel métier, à ceux qui refusent de signer tel ou tel formulaire et d’avouer telle ou telle orthodoxie. Elle protège également la dignité de toutes les funérailles, sans rechercher si ceux qui passent ont attesté avant de mourir leur espérance immortelle, ou si, satisfaits de la tache accomplie, ils ont accepté la mort comme le suprême et légitime repos. […]
Et n’est-ce point pitié de voir les enfants d’un même peuple, de ce peuple ouvrier si souffrant encore et si opprimé et qui aurait besoin, pour sa libération entière, de grouper toutes ses énergies et toutes ses lumières, n’est-ce pas pitié de les voir divisés en deux systèmes d’enseignement comme entre deux camps ennemis ? Et à quel moment se divisent-ils ? À quel moment des prolétaires refusent-ils leurs enfants à l’école laïque, à l’école de lumière et de raison ? C’est lorsque les plus vastes problèmes sollicitent l’effort ouvrier : réconcilier l’Europe avec elle-même, l’humanité avec elle-même, abolir la vieille barbarie des haines, des guerres, des grands meurtres collectifs, et, en même temps, préparer la fraternelle justice sociale, émanciper et organiser le travail. Ceux-là vont contre cette grande œuvre, ceux-là sont impies au droit humain et au progrès humain, qui se refusent à l’éducation de laïcité. Ouvriers de cette cité, ouvriers de la France républicaine, vous ne préparerez l’avenir, vous n’affranchirez votre classe que par l’école laïque, par l’école de la république et de la raison.

Carambolage d’actualité

03/11/2020 Aucun commentaire

Thèse : aujourd’hui devait débuter la (déjà) dixième semaine de procès des attentats de janvier 2015, mais les audiences sont suspendues pour cause de Covid, trois accusés ayant été testés positifs. Moment clef, noeud de notre époque, essentiel pour comprendre le passé, le présent et le futur immédiat, ce procès est encore ajourné.
(Problème arithmétique : sachant qu’un attentat de quelques heures provoque des mois de palabres cinq ans plus tard ; sachant que durant la tenue de ces mêmes palabres ont lieu trois ou quatre autres attentats que peut-être nous prendrons le temps de discuter et comprendre lors de longues palabres qui se tiendront dans cinq ans, vous calculerez à l’aide d’un schéma et d’une belle courbe sur tableau avec abscisses et ordonnées le temps d’avance exponentiel que les terroristes prennent sur nos laborieuses démocraties. Calculatrices autorisées.)
L’un des enseignements fondamentaux de ce procès est que le coupable d’un assassinat est non seulement celui qui appuie sur la gâchette mais également, au même titre, celui qui lui fournit l’arme (la Kalashnikov, arme matérielle, ou bien l’arme mentale, idéologique). Cette idée de co-culpabilité, philosophiquement profonde, est aussi simplement pragmatique : elle permet d’avoir des accusés dans le box durant le procès alors même que les trois terroristes, ceux qui ont appuyé sur la gâchette, Chérif et Saïd Kouachi, Amedy Coulibaly, sont morts.

Antithèse : Covid ou pas, récession ou non, le groupe industriel Dassault, fleuron du CAC 40 (à travers sa filiale Dassault Systèmes) ne connaît pas la crise. Bon an mal an 10 milliards d’euros de chiffre d’affaire. L’État Français assure régulièrement de son soutien cette pierre angulaire de notre industrie et de notre économie. Or Dassault figure parmi les plus grands marchands d’armes du monde, notamment grâce au Rafale, avion de chasse que la terre entière nous envie et que l’Egypte, le Qatar, l’Inde, admiratifs du savoir-faire français, nous achètent en masse.
Jouissons de la bonne nouvelle, il n’y en a pas tant en cette période morose : la France a retrouvé depuis les années 2010 son prestige et son rang de troisième exportateur d’armes, derrière les USA et la Russie, ce qui soulage la balance commerciale de notre patrie, consolide notre rang dans le concert des nations, et réassure le renom international de la France, fâcheusement terni par des garnements qui font des dessins, gamins irresponsables que l’on ne manquera pas de gourmander parce qu’ils manquent de respect et nuisent à la croissance.

Synthèse : non mais quoi le fuck ?

Ah, mais si, tout de même la justice travaille. Un autre procès interrompu deux fois pour cause de Covid touche finalement à son terme, celui du Système Dassault. Le procureur a requis aujourd’hui même une peine de cinq ans d’emprisonnement et 100 000 euros d’amende pour corruption contre Serge Dassault, mort en 2018. Son fantôme va la sentir passer. Si on se met à juger les morts, les Kouachi et Coulibaly vont moins faire les marioles.

La religion n’est pas sacrée

19/10/2020 un commentaire
Dimanche 18 octobre, 15h, rassemblement place Verdun à Grenoble en hommage à Samuel Paty, décapité par l’obscurantisme. Photo Laurence Menu

« Il vient toujours une heure dans l’histoire où celui qui ose dire que deux et deux font quatre est puni de mort. L’instituteur le sait bien. »
Albert Camus, La Peste (1947)

À chaud, j’ai écrit ça.

Une fois de plus, un acte de barbarie décérébrée a été commis sous nos yeux au nom de l’ami imaginaire qui fait couler le plus de sang à notre époque : Allah.
Une fois de plus, fusent les vibrants appels à mobilisation lettres mortes.
Une fois de plus, frémissent les mauvais procès. Si vous estimez que je suis « islamophobe » sous prétexte que je rappelle que ces crimes sont commis au nom d’Allah vous êtes soit un salaud manipulateur soit un idiot de bonne foi, et je vous emmerde. Je ne suis pas islamophobe, je suis décapitophobe ce qui me semble la moindre des choses.
Une fois de plus je suis ravagé par le chagrin et l’insomnie, d’autant plus solidaire que je m’identifie : comme ce professeur d’histoire-géo il m’arrive d’animer des ateliers auprès de collégiens où je tâche de les faire rire, de les faire créer, de les faire réfléchir, et mûrir, je remplis une mission d’adulte, professionnel ou non. À compter de quand vais-je devoir me sentir personnellement en insécurité parce que je vais sans garde du corps prônant la laïcité, cette invention extraordinaire qui consiste à croire en l’ami imaginaire de son choix (en ce qui me concerne, c’est Marianne, Nanabozo, et un peu Spider-Man) sans être inquiété ni inquiéter autrui, sans chercher noise à son voisin sous prétexte qu’il croit en un autre ami imaginaire, et, au minimum, sans imaginer que lui trancher la tête fera de nous par magie un héros, un justicier, un martyre chouchou de l’ami, un type cool que des vierges par douzaines attendent en gloussant les cuisses ouvertes ?
J’ai écrit mon crédo, je viens de le réécrire de fond en comble, il est à disposition pour ceux que ça intéresse et qui veulent causer.

Puis, à froid, j’ai abondamment lu en ligne, scrollé sans fin pour tenter de comprendre, avec dans la gorge et les doigts et les valises sous les yeux le goût du remake, réplique du temps sinistre des nuits blanches de janvier 2015.
J’ai lu nombre de réactions à chaud qui valaient ni plus ni moins que la mienne ; de circonstances et de reportages et de points sur l’enquête qui obscurcissaient encore le tableau ; de tribunes qui disaient Plus jamais ça parce que les tribunes servent à dire Plus jamais ça en attendant la prochaine fois. J’ai notamment lu un article de Pierre Jourde qui s’est attiré ma pleine adhésion. J’ai lu ensuite cette archive remontée comme un hoquet, qui prouve assez que le meurtre de Samuel Paty n’est en aucun cas un malencontreux accident faute à pas de chance :

Extrait d’un article de 2015 de Dâr Al-Islam, revue de propagande en ligne de l’organisation Etat islamique diffusée en langue française :
« La Nation confie à l’école la mission de faire partager aux élèves les valeurs de la République. Ces “valeurs” ne sont pour le musulman qu’un tissu de mensonges et de mécréance qu’Allah lui a ordonné de combattre et de rejeter tout en déclarant la mécréance de ses adeptes. (…) Il devient clair que les fonctionnaires de l’éducation nationale qui enseignent la laïcité tout comme ceux des services sociaux qui retirent les enfants musulmans à leurs parents sont en guerre ouverte contre la famille musulmane. Ainsi, la dernière trouvaille de l’Etat français est de retirer les enfants des musulmans qui ont l’intention de rejoindre l’Etat du Califat. Il est donc une obligation de combattre et de tuer, de toutes les manières légiférées, ces ennemis d’Allah. »

(source : le monde.fr)

J’ai cependant lu un trait de sagesse fulgurant et bienfaisant, propre à élever plutôt qu’à enfoncer, que j’ai puisé ailleurs et en une autre temporalité : dans les compte-rendus d’audience que rédige quotidiennement Yannick Haenel, en direct du procès des attentats de janvier 2015. J’ai lu cette phrase simple et profonde qui est un oasis dans le désert : L’humanité est plus importante que la religion. Elle est prononcée à la barre par Lassana Bathilly, musulman pratiquant et héros du 9 janvier 2015, et nous bouleverse aujourd’hui comme jamais. Haenel raconte :

Je voudrais également creuser ce qu’avait dit hier Lassana Bathily, l’homme qui a ouvert les portes d’en bas [de la supérette Hyper Cacher] pour cacher les otages, l’homme qui a trouvé l’issue et s’est enfui, échappant au vœu de mort de Coulibaly. Mais sa puissance d’indemne à lui provient (…) de sa manière de vivre la fraternité entre musulmans et juifs — de créer un passage entre les deux pratiques religieuses, comme Zarie Sibony [caissière de l’Hyper Cacher] faisant passer son « espèce d’attention attentive à la vérité et au malheur » d’un étage à l’autre du labyrinthe. Car devenir un passage, c’est le destin de Lassana Bathily, ce musulman qui faisait sa prière à Allah dans le magasin juif où il travaillait.
Nous avons découvert alors, en l’écoutant avec attention, une étrange symétrie entre lui et Coulibaly, comme s’ils étaient deux figures inversées dans l’esprit : tous les deux musulmans, tous les deux originaires de la région de Kayes, au Mali, et venant de villages éloignés d’à peine 20 km. Mais l’un avait destiné son esprit au mal, et l’autre avait trouvé sa vocation en allant parler dans les écoles :« L’humanité est plus importante que la religion », déclara sobrement Lassana Bathily. Et l’on rappela la phrase du président du Mali : « Coulibaly a jeté le drapeau malien par terre. Et toi, Lassana, tu l’as ramassé. » Ce drapeau n’est pas seulement celui d’un pays. »

(Le livre qui compilera les textes de Haenel et les dessins de Boucq paraîtra en décembre, il est en précommande ici.)

Enfin, j’ai discuté. Car, démocrate indécrottable, je suis certain qu’on n’a rien de mieux à faire, discuter, inlassablement, partout, toujours, de préférence de vive voix et loin des réseaux dits sociaux qui biaisent tout. Le hasard fit que, le lendemain, la première personne avec qui j’ai discuté de vive voix fût mon vieux géniteur, chenu, grippé, perclus et reconfiné, mais encore capable de tenir son téléphone. Le premier commentaire qu’il me fit au bout du fil manqua malheureusement de nuances : « Faudrait pouvoir expliquer une bonne fois que toutes les religions, c’est de la merde. »

Je me suis dit Holà bijou, tut-tut l’ascendant, minute papillon, allons-y chochotte, au temps pour mes angéliques velléités de discussion démocratique, on est mal barrés si l’on entame la dialectique heuristique par la merde direct, ce n’est pas un débat qu’on ouvre mais un coup de boule qu’on flanque. Admettons, pour ne point désespérer du débat démocratique, que monsieur mon père n’est représentatif de rien et que j’ai joué de malchance quant à mon premier et aléatoire interlocuteur.

J’ai tenté de suggérer au dab que, non, les religions ne sont pas toutes de la merde par principe et ontologie. Purement et simplement, elles sont ce qu’on en fait. Elles sont ce que chacun en fait, et ce que chaque société en fait. Si une société en fait de la merde, la religion sera de la merde. Truisme : un individu altruiste et généreux, s’il devient religieux, pratiquera une religion altruiste et généreuse ; un poète intellectuel, s’il devient religieux, pratiquera une religion poétique et intellectuelle ; un naïf de bonne volonté (exemple archétypique, un charbonnier) s’il devient religieux, pratiquera une religion naïve et de bonne volonté ; un connard, s’il devient religieux, pratiquera une religion de connard, et dans ce cas-là seulement, nous serons dans la merde. Cf. ci-dessus le contraste entre les deux musulmans Bathily et Coulibaly.

Mon paternel a objecté que j’enculais les mouches puisque les religions (toutes de la merde) préexistent à mes individus théoriques gentils ou méchants, qu’elles leur fourrent la merde dans le crâne quoiqu’il arrive et que, en un mot comme en cent dont le vieux ne voulait pas démordre, toutes les religions c’est de la merde. L’aïeul a enchaîné en me rapportant une anecdote que j’ignorais surgie de mon enfance, datée a priori de la fin des années 70 ou du début des années 80 : « J’avais discuté avec un de tes profs quand tu étais môme, il m’expliquait renoncer à aborder les guerres de religion dans son histoire de France parce que ça pourrait choquer des petits catholiques ou des petits protestants, tu vois, la lâcheté de l’Éducation Nationale qui préfère l’ignorance plutôt que le risque de froisser les sensibilités de merde des religions de merde ne date pas du XXIe siècle contrairement à ce qu’on croit, non seulement les religions sont toutes de la merde mais elles ont toujours été de la merde. »

Si je rechigne à acquiescer à une assertion si péremptoire, c’est d’abord que les individus que j’ai introduits dans ma démonstration ne sont pas si théoriques que ça, j’en connais personnellement de très incarnés qui affichent en chair et en os les caractéristiques énoncées (des altruistes et généreux / des poètes / des naïfs / des connards). C’est ensuite que mon postulat, les religions ne sont que ce que l’on en fait, me semble fertile, largement subversif et suffisant pour éviter la merde et permettre la pédagogie.

Car ce qui manque toujours aux religions pour être inoffensives dans une société laïque (ici je redeviens, auprès de mon daron ainsi qu’auprès de mon lecteur, un héraut de la démocratie), c’est d’être discutées. Caricaturées par exemple, mais la caricature n’est qu’une modalité extrême et railleuse de la discussion, et les dangereux bigots qui réfutent la caricature ne le font que parce qu’ils réfutent, plus globalement, la discussion. Pour eux, la religion ne se discute pas (ne se réfléchit pas, ne se pense pas, ne se comprend pas, etc… L’école qui apprend à penser est logiquement leur ennemi), sous prétexte qu’elle est sacrée, sacrée et indiscutable sont pour eux des synonymes – c’est là que tous les malentendus adviennent, ainsi que les décapitations. Aussi, je formule ceci de façon stricte et claire, en guise de point de départ qui ne demandera qu’à être discuté par quiconque de bonne volonté le voudra :

La religion n’est pas sacrée.

J’emploie des caractères gras, de l’italique, du centrage, tout l’attirail pour peser mes mots : je produis ici une modeste mais sérieuse contribution à ce que pourrait être une redéfinition pragmatique de la laïcité française paraît-il si difficile comprendre à l’étranger (certes, c’est subtil : Règle sacrée de la République, le sacré n’est pas sacré, le concept réclame une sacrée pédagogie). Aussi je répète en pesant mes mots : la religion n’est pas sacrée. Axiome initial sur lequel il convient de s’accorder, faute de quoi la théocratie pourrait être plus attirante que la démocratie. Maintenant j’explique pourquoi la religion n’est pas sacrée.

Dieu est sacré ; la religion ne l’est pas. Elle n’est pas sacrée parce qu’elle est un phénomène non divin mais humain – par conséquent elle est à l’image de l’homme, sublime et grotesque, héroïque et criminelle, profonde et dérisoire, vitale et mortelle. Elle peut se raconter, elle peut s’interroger, elle peut se caricaturer, elle peut se transmettre (corollaire : elle peut se déformer), elle est vivante donc changeante, oui, elle peut se discuter. Elle doit se discuter quand elle pose problème.

Rappelons la chronologie : l’univers a 13,7 milliards d’années ; l’espèce humaine 300 000 ans max ; les plus anciennes traces de préoccupation religieuse (des sépultures) ont 100 000 ans ; à la louche le concept de monothéisme, virtuellement totalitaire (si Dieu est unique c’est tout ou rien, soit on y croit et on est sauvé soit on n’y croit pas et on est damné) a 3000 ans, cristallisé en Perse et en Égypte. L’Islam, religion la plus meurtrière du moment, n’est qu’un gamin, un merdeux (littéralement : plein de merde, nous y revenons), un sale môme d’un peu moins de 1400 ans. Chaque religion, que l’on gagnera à comparer à ses consœurs si l’on veut les penser (il y en eu plus de 10 000 depuis que les humains regardent les étoiles si l’on en croit les sciences sociales, il en resterait au moins 200 en activité, car elles se raréfient et se concentrent, comme les ethnies, les langues, les cultures…), chaque religion possède toute une gamme d’attributs humains : une histoire (un début et une fin : nombre d’entre elles ont disparu), une économie, une culture, une politique, une ritualisation, une institutionnalisation, une alimentation, une anthropologie, une archéologie, une iconographie, une légende dorée et des secrets honteux, des rouages de pouvoir à chacune de ses articulations. Partout ça pue l’humain. La merde, éventuellement. (Là où ça sent la merde, ça sent l’être (…) Et dieu, dieu lui-même a pressé le mouvement. Dieu est-il un être ? S’il en est un c’est de la merde, Antonin Artaud, poète mystique du XXe siècle.)

Dieu est invisible – si vous souhaitez croire en lui grand bien vous fasse, mais s’il vous plaît laissons-le de côté et parlons de ce qui est visible, avéré, c’est à dire de tout ce qui est humain. Dieu (dans sa version monothéiste) est incréé si ça vous chante, on ne peut ni le prouver ni prouver le contraire, mais la religion est sans le moindre doute créée, il est capital de se mettre d’accord sur cette distinction. Dieu a peut-être créé l’univers il y a 13,7 milliards d’années (ce point, à nouveau, n’est pas pertinent), mais ce sont des hommes (et parfois des femmes) qui ont créé les religions, qui les font vivre encore, qui les font parler, Y COMPRIS L’ISLAM contrairement à ce que prétendent les fanatiques et les littéralistes : le quatrième calife et gendre de Mahomet, Ali, a souligné que ce sont les hommes et non Dieu qui font parler le Coran, sans les hommes le Livre resterait silencieux (certes, le chiisme, partisan de la doctrine d’Ali, est très minoritaire dans l’Islam).

Ce sont bien des hommes (parfois des femmes) qui depuis deux semaines et depuis trente ans ont provoqué, par leurs faits, par leurs gestes, par leurs paroles, une succession d’événements aboutissant à la décapitation d’un professeur d’histoire, géographie et instruction morale et civique. Bref, à la merde. Parlons des vecteurs humains, il y a de quoi faire, parlons-en en classe.

Si je suis à nouveau invité dans les collèges, voilà en substance ce que je viendrai exposer aux élèves. Sans peur.

Post-scriptum 1 : une information supplémentaire au sujet de mon vieil anar athée de dabuche et de son usage persistant du mot en M., l’un des plus utiles de la langue française. L’ancêtre est remarié en 3e noces avec une femme très pieuse qui n’omet pas de remercier Dieu à tout bout de champ. Il commente : « Elle me laisse dire merde, je la laisse dire amen » (citation de Brassens, Trompettes de la renommée car le reup a des lettres) et cela me semble une définition tout à fait recevable de la laïcité.

Post-scriptum 2 : le présent sujet, pas près d’être épuisé, a été déjà maintes fois abordé au Fond du tiroir. Lire ici, entre autres. Il sera à nouveau au coeur du roman Ainsi parlait Nanabozo, à paraître courant 2021.

Post-scriptum 3 : nourrissant quelques scrupules, rapport au droit à l’image, pour avoir utilisé sans permission en haut de page la photo d’une fillette inconnue ornée d’un si mignon chat-masque, je suis prêt à réparer. Si jamais vous la reconnaissez, dites-lui de me contacter, elle a gagné soit le droit à l’oubli et j’effacerai l’image illico, soit l’intégrale des livres du Fond du tiroir (hors les deux morts d’épuisement). À sa place je n’hésiterais pas.

Mauvais rêves

09/10/2020 Aucun commentaire
Dudley Moore (1932-2003)

Cette nuit j’étais assailli par des zombies. Je trouvais refuge dans un centre de vacances désaffecté en pleine montagne. J’ai reconnu l’endroit au premier coup d’œil, c’est ici, à Autrans, sur le Vercors, que j’ai travaillé pour la première fois à l’âge de 17 ans. Les bâtiments sont mal entretenus, l’électricité ne marche plus. Les zombies sont nombreux à traverser les couloirs, hagards et assez lents donc il suffit de les garder à l’œil pour ne pas se laisser déborder. Je me suis enfermé dans un réfectoire et de là je les observe, ils essayent de rentrer, s’entassent et rebondissent mollement contre les portes vitrées, s’écrasent le nez qui du coup tombe le long de la vitre en laissant une trainée noire, et je commente à voix haute : « Ils viennent là poussés par l’habitude, c’est ici qu’ils mangeaient, ils veulent continuer à manger, sauf que c’est moi le menu » (pour cette scène et ce dialogue j’assume le plagiat du Zombie de Romero). Mais soudain j’entends une voix me répondre, je me retourne, un zombie est assis dans un coin, il me dit en souriant gentiment : « Ne vous inquiétez pas, vous ne risquez rien d’eux » . Il s’exprime calmement, parle « d’eux » comme s’il n’en faisait pas partie, je suis très méfiant. Je m’approche pour mieux le voir, il ne semble pas du tout zombifié, raison de plus pour être prudent, il est très bien maquillé par dessus sa pourriture de zombie, je reconnais sa tignasse noire bouclée : c’est Dudley Moore qui joue le rôle, il est super sympa Dudley Moore, Dudley Moore n’a jamais joué que des personnages super sympas, c’est bien la preuve que son amabilité est un piège ! Il a entre les mains mon ordinateur portable, justement je le cherchais, il me demande mon mot de passe parce qu’il veut juste « tchéquer ses mails » , ouais c’est ça si tu crois que je suis dupe, tu veux m’embobiner gros rusé, une fois que je t’aurai filé le code de mon ordi tu pourras me bouffer le cerveau tranquille, je vous connais vous autres zombies, il n’y a qu’une chose qui vous intéresse, même si vous êtes joués par Dudley Moore pour donner le change. Je joue au plus malin, je lui donne un faux mot de passe puis je feins la déception, « Ah tiens ça ne marche pas ? comme c’est bizarre… Bon ben je vais aller chercher le mot de passe ailleurs, alors… » J’ouvre une fenêtre, j’enjambe, on est au premier étage, je m’apprête à sauter, je vois que la nuit tombe sur le Vercors… Dudley se lève, il ne sourit plus, il me dit « Non mais attends, reste avec moi, on s’en fout du mot de passe ! », il tend la main vers moi. Je saute ! Magnifique réception en roulé-boulé sur le gravier. Et je cours dans la forêt, dans la nuit, je cours, je cours, je cours, je me réveille.

Je me gratte les yeux, je pose les pieds par terre, je baille.

Je suis de retour dans le vrai monde. Je prends le temps de me souvenir qu’il est plus inquiétant encore que l’autre. Je ne me recouche pas pour autant. Quand faut y aller.

Nouvelles du jour. Le 2 octobre dernier, Rihanna a accompagné le défilé de sa collection de lingerie d’un morceau de techno intitulé Doom signé d’une CouCou Chloe. Elle l’avait déjà fait en 2017 sans que cela fasse tiquer quiconque. Trois ans plus tard, ce morceau engendre un scandale : il se trouve qu’il remixe des chants musulmans. Or, faut respecter. Cette appropriation de sons sacrés dans un contexte profane est intolérable pour certains. Après une petite semaine de bouillonnement des réseaux dits sociaux, Rihanna et CouCou Chloe s’excusent toutes les deux piteusement. Nous avons fait une grosse erreur, pardon à nos frères et sœurs musulmans, on ne recommencera plus promis. L’écume éclabousse jusqu’en France. Dans l’émission de Cyril Hanouna, une chroniqueuse commente placidement : « Moi je trouve que [Rihanna] j’ai envie de la tuer » . Cet appel télévisé au meurtre, ou du moins, cette légitimation de la mise à mort pour blasphème, quant à lui, passe comme une lettre à la poste, beaucoup mieux qu’un morceau de musique choquant. Il est « normal » .

Ce matin, tout à fait réveillé et ébroué de mes faux zombies, j’écoute Doom de CouCou Chloe. Je n’aime pas spécialement ça, tant pis, je me force, je l’écoute, jusqu’au bout, je monte même le son pour être sûr. Comment un morceau de musique peut-il donner envie de tuer ? En y mettant de la religion dedans. Putain, pas moyen de me réveiller puisque je ne dors pas.

Durant les années 90, des groupes comme Enigma (Sadeness) puis Era (Ameno) ont connu leur heure de succès en remixant des chants grégoriens façon techno-new age. Je n’en raffolais pas non plus (alors que j’aime les chants grégoriens), je dédaignais ce qui me semblait du parasitisme esthétique, mais l’idée du blasphème ne m’effleurait même pas. Je ne sache pas qu’Enigma ni Era aient reçu la moindre menace de mort du tribunal de la Sainte Inquisition. Ils sont juste passés de mode.

Lettre de Gustave Flaubert à Louis Bouilhet du 27 juin 1850 : « Le monde va devenir bougrement bête. D’ici à longtemps ce sera bien ennuyeux. Nous faisons bien de vivre maintenant. Tu ne croirais pas que nous causons beaucoup de l’avenir de la société. Il est pour moi presque certain qu’elle sera, dans un temps plus ou moins éloigné, régie comme un collège. Les pions feront la loi. Tout sera en uniforme. »

Les journaux m’écrivent, j’écris aux journaux

23/09/2020 un commentaire
« Raymond Calbuth tente un coup de force » , Didier Tronchet

0 – Scène pré-générique

Je remonte la rue Alsace-Lorraine depuis la gare. Je marche en compagnie de ma femme et de ma fille. J’ai un petit creux, je m’arrête à un stand de pizza. Je prends dans ma main la portion de pizza toute chaude, elle sent bon, elle est appétissante, et surtout j’en profite pour décrocher de mes oreilles le masque qui recouvre mon nez et à ma bouche, quel soulagement de respirer pour un instant à visage découvert, la pizza est un prétexte parfait pour oublier trente secondes ce putain d’accessoire. Soudain une flèche me traverse le poignet droit. J’ai entendu le sifflement, je baisse les yeux et je vois la flèche immobile, parfaitement horizontale. Elle reste fichée, la pointe d’un côté, l’empennage de l’autre. Le choc a fait tomber ma pizza sur le trottoir, face fromage en plus, je suis furieux. Je cherche du regard d’où vient l’agression… Tout en haut de la rue, un type encagoulé de rouge, arc en main, carquois dans le dos, tire des flèches sur tous ceux qui se promènent dans la rue avec une pizza dans la main. Je recommande à ma femme et à ma fille de tenir leurs portions cachées derrière leur dos. Avec un mouvement d’humeur, je brise la flèche de ma main gauche, je jette à terre la plume et l’empennage comme si je m’époussetais et je me rue à toutes jambes sur le gâcheur de pizza en haut de la rue, je bouscule les passants en disant « Pardon, pardon ». Il continue à canarder les mangeurs de pizzas jusqu’à ce qu’il s’avise que je me précipite dans sa direction et s’enfuie au loin. Mais il est tellement encombré par son arc et son carquois, en outre il est presque obèse, que je le rattrape sans mal, je le plaque à terre et commence à le rouer de coups. Je frappe son gros ventre mou avec mes deux poings et je lui dis « Non mais ça va pas, tu pourrais blesser quelqu’un avec tes conneries ! ». Il pleure, cependant à travers ses gémissements je finis par comprenre : « Tu ne comprends pas ! Je fais le bien, moi ! Il faut bien que quelqu’un le fasse, le monde est en danger ! Ouvre les yeux, regarde autour de toi ! La pizza est mondialisée, tout le monde bouffe des pizzas, et résultat le monde entier devient obèse ! Tiens, regarde-moi ! Il faut purifier le monde, en finir avec les pizzas maudites ! » Ce qu’il me déclare me semble tellement débile que je me sens désarmé. Je me contente de m’asseoir sur son gros ventre, les bras ballants. Je soupire, je m’apprête à prononcer cette conclusion qui me semble pertinente et définitive : « Décidément, les terroristes de nos jours sont de plus en plus débiles. » Mais le gros ajoute une phrase qui me bouleverse, et m’explique rétrospectivement tout ce qui précède, je l’entends comme une révélation de la plus haute importance : « Chaque soir je me trompe et j’enfile la mauvaise carapace de tortue. » Je me réveille en sursaut, étrangement paniqué, consterné de ne pas être capable d’écrire une aussi belle phrase lorsque je suis pleinement éveillé.

1 – Les journaux m’écrivent (inspiration).

Tandis que se poursuit le procès des attentats de janvier 2015, une centaine de médias français s’unissent, à l’initiative de Riss, pour réaffirmer le droit à la liberté d’expression. S’ils le font, c’est que ce droit promulgué en France dès la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen en 1789, est menacé. Je fais suivre leur manifeste (lisez-le, s’il vous plaît) parce que je me sens impliqué.

Impliqué parce que je jouis du droit à la liberté d’expression à plusieurs titres. Parce que j’en jouis en tant que lecteur et en tant qu’écrivailleur à l’échelle de mon Fond du tiroir. Parce que je trouve que c’est un bien beau et admirable principe. Parce que je suis ni plus ni moins qu’un enfant de ce droit, éduqué par et dans ce droit. Parce que je prends conscience que ce droit n’est pas une donnée de la nature (dans combien de pays n’existe-t-il pas ? lire Amnesty International) mais un privilège, un équilibre fragile et un combat permanent.

La presse est par ailleurs en ruine, ce qui évidemment complique la donne. Par suite de bouleversements technologiques, idéologiques et économiques, elle n’est plus viable tout simplement parce qu’elle ne se vend plus. No client, no business. On se demande si journaliste libre n’est pas un métier voué à disparaître, soufflé en une seule haleine du progrès en marche, comme allumeur de réverbère, marchand de charbon en charrette tirée par un âne, facteur, ou caissière de supermarché remplacée par un robot. Tandis que communicant, c’est-à-dire diffuseur de parole asservie, est un métier plein d’avenir et dont le présent est plein. (Avez-vous lu ma série d’été sur l’archéologie de la fake news ?)

Peut-être vivons-nous la fin d’une époque. Dans ce cas, merde, à nous de prolonger le combat le plus longtemps possible en lisant et en écrivant plutôt que de donner le coup de grâce en soupirant C’est le destin et la loi du marché. Lisons et défendons la presse.

2 – J’écris aux journaux (expiration).

Je suis bouleversé par le feuilleton quotidien du procès en cours qu’offre Yannick Haenel à Charlie Hebdo (et j’en fais des rêves, voir plus haut). Haenel assiste aux audiences, écrit chaque soir, met en ligne chaque matin son compte rendu et c’est parfois insoutenable.
« Comment faire ? Comment dire ? Face à la scène de crime, la pensée se trouble, la raison s’évanouit. Personne, parmi nous, ne peut trouver décemment un abri en soi-même pour se soustraire à cette horreur. À partir de quel moment la précision devient-elle obscène ? (…) Nous affrontons une chose qui est si grande qu’elle nous fait perdre la raison. Écrivant ce texte, je ne sais pas tout à fait ce que je fais, mais ma fébrilité me fait espérer que ces phrases trouvent la hauteur d’esprit qui accueille les justes pensées, qu’elles s’ouvrent comme une arche pour recueillir ce qui ne meurt pas, même quand on parle des morts. Et les morts ne meurent pas tant que nous parlons d’eux : ils vivent à l’intérieur de notre parole, ils sont là, pour toujours — pas dans un film, mais dans nos cœurs. »
Alors j’écris à Charlie qui fera suivre.

Bonjour
Merci énormément à Yannick Haenel pour son terrible feuilleton quotidien. Voilà un écrivain à sa place, dans son rôle, dans sa mission : s’efforcer de choisir et poser les mots justes sur des faits qui, sans lui, simplement énoncés, demeureraient inintelligibles. Ses compte-rendus d’audience sont bouleversants par leur sujet mais également par leur auteur.
Je relève ce paragraphe, qui souligne la singularité d’Haenel y compris au sein de l’équipe de Charlie : « Je sais bien qu’à Charlie Hebdo on se méfie du sacré — mais pas moi : ce que j’appelle « sacré » ne possède aucune autorité et ne cherche pas à en obtenir, encore moins à soumettre qui que ce soit, ce « sacré »-là n’est pas un pouvoir, et ne relève même pas de ce qu’il faudrait sacraliser : le sacré, au sens anthropologique, est ce qui reluit sur la victime qui a échappé à la mise à mort. »
Et je pense au Sacré dans la vie quotidienne de Michel Leiris que Yannick Haenel connaît forcément. Leiris parlait du « sacré » comme de l’attention aux petits faits, lieux, objets, moments, qui, banals ou non, sont miraculeux parce qu’ils sont advenus à vous tel jour à tel endroit. On croit reconnaître là l’état d’esprit d’un mystique. Leiris l’était, Haenel l’est. Il n’est pas impossible que je le sois.
Je voulais déclarer à Yannick Haenel la chose suivante depuis longtemps, mais les circonstances rendent mon message un peu plus fervent. La chronique de Yannick Haenel dans Charlie, depuis une date bien antérieure à l’ouverture du procès, est capitale parce que, en prenant le risque de se montrer mystique, elle introduit dans une revue antireligieuse une nuance fondamentale dont l’absence rend confus tous les débats contemporains : le mysticisme n’est pas la religion, le mysticisme n’est pas un degré ou une variante de la religion, le mysticisme est le contraire de la religion. Le mystique cherche, comme un scientifique ou un artiste ; le religieux ne cherche pas, il a trouvé, il sait, il s’en prévaut, il en est dangereux. Pour le dire d’autres manières, le mysticisme est une sensibilité, une ouverture, une porosité ; la religiosité est une insensibilité, une fermeture, une étanchéité. (Quand, en novembre 2017, Daesh commet un attentat dans une mosquée soufi en Egypte, faisant plus de 300 morts, on observe une réalisation assez exacte de la guerre éternelle que les religieux mènent aux mystiques.)
Les assassins qui imaginent « venger le prophète », leurs complices dans le box qui affirment prier tant de fois par jour, les abrutis qui vous insultent à longueur de réseau social au nom de leur livre saint, sont peut-être des religieux, certainement pas des mystiques.
Merci encore, quotidiennement.

Ah et puis sinon j’ai écrit aux Inrockuptibles, aussi. Mais là c’était plus anecdotique, c’était juste une lettre d’adieu et ils ne la publieront pas. Je note par ailleurs que les Inrocks ne figuraient pas dans la liste initiale des signataires du manifeste pour la liberté d’expression mais qu’ils s’y sont opportunément raccrochés ensuite.

Chers Inrocks,
Je vous lis sauf accident chaque mercredi. Parfois vous m’horripilez mais ça, ce n’est pas grave du tout, j’aime bien être horripilé par vous, car ce sont des querelles esthétiques, c’est stimulant, ça tire vers le haut, je me dis « Ah ces cons d’Inrocks ils remettent le couvert avec Booba génie du siècle, selon eux je suis obligé d’écouter Booba je n’ai pas le choix » (1) ou que sais-je et je me sens plein d’énergie.
En revanche, parfois en plus de m’horripiler vous me bassinez. Et ça, ça tire vers le bas, l’énergie se vide, c’est rédhibitoire. Je vous écris ceci parce que je réalise que je ne vous ai pas lus depuis deux mercredis déjà, et que vous ne me manquez pas. Tiens ? Quinze jours ? Comme le temps passe.
Alors je réfléchis, je me demande pourquoi vous ne me manquez pas, je me demande pourquoi vous me bassinez, et je vous délivre ma réflexion parce qu’après tout elle peut vous intéresser.
Voici ce qui me bassine en premier lieu : je ne supporte plus l’écriture inclusive systématique. Jusqu’à présent je la tolérais dans vos pages, même si à chaque fois mon oeil trébuchait et soupirait avant d’enchaîner vaillamment. La lecture était rendue un peu plus laborieuse mais, bon, j’outrepassais. Même si je la trouve un peu débile et affectée votre écriture inclusive, j’étais prêt, fût-ce à contrecoeur, à admettre qu’elle peut avoir un intérêt politique.
Sauf que là, le dernier numéro que j’ai lu il y a trois mercredis est celui sur la rentrée littéraire. Donc, un numéro sur l’écriture, un numéro sur la langue française, la langue commune. Et je n’ai plus supporté. Mon oeil n’a pas simplement trébuché, il s’est pété la gueule.
Je lis votre interview d’Eric Reinhardt, écrivain que j’admire, et si j’en crois ce qui est imprimé, il vous aurait déclaré « Les grands coupables du marasme économique seraient les travailleur.euses français.es ! (…) Cette histoire est révélatrice d’une différence fondamentale de mentalité entre les Français.es et les Américain.es dans leur relation à l’avenir (…) Les Américain.es ont ceci de génial qu’il.elles créent de nouvelles réalités, il.elles avaient compris avant tout le monde que les réseaux de communication (…) et ils.elles ont rusé (…) »
Ce que raconte Reinhardt me passionne, j’ai très envie de lire son livre, mais son entretien qu’il achève en rappelant « ce qui importe plus que jamais pour l’écrivain.e » me tombe des mains. Et c’est de votre faute, et de la faute de l’écriture inclusive qui rend illisible un écrivain. Je ne veux pas me lancer, malgré que j’en aie, dans une tentative de réquisitoire sur la vanité de cette inclusivité qui ne fera pas bouger d’un pouce les rapports de force entre hommes et femmes, parce que ce faisant je n’exprimerais que mon opinion, dont l’importance est ici relative. En revanche, ce qui me semble indiscutable, c’est que REINHARDT N’A PAS DIT CE QUI EST IMPRIMÉ ! Et si l’interview s’est faite par mail, il ne l’a pas écrit non plus ! Je mets ma main à couper qu’il a fait comme tout le monde, dans la conversation il a dit ou écrit « les Américains » en employant un masculin doté d’une valeur neutre qui englobe aussi le féminin sans que cela implique d’oublier ou de froisser un habitant des USA sur deux. Autrement dit, vous avez falsifié les propos d’un écrivain.
Et là, vous me bassinez.
Je ne vous lirai plus chaque mercredi. Tant pis. Je peux trouver ailleurs une interview de Reinhardt, recueillie par des gens moins à cheval sur les tics de l’époque qui esquintent le langage commun.
Bien à vous,
Fabrice Vigne

(1) – « C’est là toute l’impudence cynique de ce septième album inesquivable : le rappeur a atteint une radiance et un impact médiatiques tels que tout le monde va entendre parler de son nouveau disque. Ecouter Booba n’est plus un choix. » (Critique des Inrocks de l’album D.U.C de Booba, 2015. J’en ris encore, des années après.)

Malheur aux gauchers

05/09/2020 Aucun commentaire
The Left Handed Gun, Arthur Penn, 1958

Des gauchers, parmi vous ? Levez la main pour voir, que je vous compte ? Allez-y levez la main gauche ne soyez pas timides… De toute façon pour certains d’entre vous je sais déjà alors, il n’y a pas de honte. Un, deux, trois…

De gaucherie, il en est de tout temps, il en est en tout lieu. Si l’on cherche des statistiques précises sur les gauchers, on ne les trouve pas facilement, surtout que le cas des gauchers contrariés qui se sont forcés tant bien que mal à devenir droitiers pour rentrer dans le rang, fausse un peu les chiffres (sans parler des ambidextres qui échappent aux catégories), mais disons, d’après une source facile d’accès qui commence par Wiki et se termine par Pedia, que les gauchers constituent entre 8 et 15% de l’espèce humaine. 8 à 15% de l’humanité renversée, qui ne l’a pas fait exprès, qui est née comme ça.

Dès que l’on se met à chercher les gauchers on ne tarde pas à les voir partout, ce qui pourrait facilement conduire à une amusante théorie du complot. Bill Gates, Mark Zuckerberg, Steve Jobs, David Rockfeller, Barack Obama, Oussama Ben Laden (ah ! il était temps qu’on leur trouvât un point commun à ces deux-là ! Étonnant que Trump ne s’en soit pas encore servi…), Benyamin Netanyahou, Hugo Chavez, Churchill, Reagan, César, Napoléon, Aristote, Léonard de Vinci, Beethoven, Georges Perec, Stan Lee, Jean-Pierre Mocky, Sigmund Freud, Marilyn Monroe, Charles Darwin, Lewis Carroll, Paul Verlaine, Tignous (le procès des attentats de janvier 2015 vient de s’ouvrir, au fait), Pierre et Marie Curie (deux mains gauches irradiées), Scarlett Johansson, Albert Einstein, Charlie Chaplin, Jean Genet, David Bowie, Jack l’éventreur, Elizabeth II, Hélène Grimaud, Glenn Gould, John McEnroe, Paul McCartney, Jimi Hendrix, Laurence Menu…

Or m’est advenue l’idée d’un roman qui se passerait dans un monde parallèle où les gauchers sont punis de mort. De quoi carburer de la racontouze. Rien qu’en imaginant ce que pourrait être un monde où l’on se serait débarrassé de Marie Curie (pas de bombe atomique), de Freud (pas d’inconscient), de Darwin (pas d’évolution), d’Einstein (pas de relativité), de Paul McCartney (pas de Beatles) et de Marilyn Monroe (pas de Marilyn-Monroe), on entrevoit une dystopie en dix volumes.

Au sein de cette théocratie, le pouvoir est exercé et distribué par une caste de saints-caciques, dignitaires religieux parvenus autrefois à prouver, grâce à l’interprétation spécieuse mais incontestables de quelques versets sibyllins extraits de textes vieux de mille-cinq-cents ans, que les gauchers sont des individus maléfiques, et que Dieu (droitier, cela est prouvé par les docteurs de la foi) déteste de toute Sa force et de Sa colère ces hérétiques, ces être impurs, inversés, invertis, diaboliques comme un miroir, habités par le sheitan, qui utilisent pour de nobles gestes (compter les boules d’un chapelet à prières, par exemple) la main maudite alors que tout le monde sait que la tradition oblige à cantonner cette main retournée aux tâches ignobles, comme se torcher le cul. La Gauche c’est le Mal. Les insultes les plus courantes de ce monde-ci sont gauchards, gauchones, gauchiens, ou gauchiasses (ah non zut, je ne peux pas employer cette insulte-là, elle existe réellement, dans un tout autre sens), et fusent en direction non seulement de ceux que l’on surprend à utiliser devant témoin leur main gauche (dite sinistre), mais également pour invectiver quiconque l’on souhaite rabaisser selon les circonstances de la vie. Exemple : « Regarde-moi ce sale gauchien qui double par la gauche sur l’autoroute ! Eh, va niquer par la gauche, pauvre sinistre ! » Les gauchers sont traqués, dénoncés, persécutés, spoliés, humiliés. Les brimades vont de la simple amende aux sévices corporels (déambulation dans les rues avec le bras gauche attaché dans le dos) et même jusqu’à la prison et aux camps de rééducation. Voire, dans certains cas de récidives ou de cumul avec d’autres crimes (résistance à la force publique, rébellion, blasphème), à la mise à mort en place publique, selon un rituel immuable intitulé La Bébête qui monte, qui consiste, tout en psalmodiant des hymnes célébrant la bonté et la miséricorde du Tout-Puissant, à trancher à la hache d’abord les premières phalanges des doigts de la main gauche, puis les suivantes, puis le poignet, le coude, le poignet, et enfin fendre la tête en deux pour en jeter la partie gauche aux ordures afin que l’âme immortelle, enfin délivrée, puisse s’envoler vers le paradis des droitiers qui sont les chouchous de Dieu. L’héroïne de l’histoire est une jeune femme intrépide, amoureuse d’un garçon qui un beau jour, après une tendre étreinte à l’abri des regards, lui a révélé sans parvenir à retenir ses larmes son terrible secret : « Je dois t’avouer une chose… Peut-être ne voudras-tu plus jamais me regarder après cela… Je suis gaucher. – Non, tais-toi ! Regarde-moi, je te regarde ! Peu importe la main avec laquelle tu me caresses, je t’aime tel que tu es » , a-t-elle répondu en lui embrassant chaque doigt de la main gauche (puis le poignet, le coude, l’épaule, le cou, le côté gauche de la tête, parodiant l’ignoble rituel de la Bébête qui monte). Mais voilà qu’un jour, son amoureux disparaît sans laisser de trace. Que s’est-il passé ? Où est son amant ? Est-il encore seulement en vie ? La jeune femme se lance dans une quête pleine de dangers et de rebondissements qui lui feront traverser moultes aventures et strates de cette société, jusqu’au sommet du pouvoir où elle découvrira bien malgré elle ce que les Grands Satrapes de l’Ordre Droit auraient voulu maintenir cachés… (Alerte spoiler : l’Archisatrape en personne est un gaucher contrarié.)

Bon. Reprenons notre souffle. Des idées de roman il peut m’en venir une par jour mais j’écris un roman tous les quatre ans, donc je me rends à l’évidence, je n’écrirai jamais ce livre. Si l’idée vous inspire, je vous en prie elle est à vous, c’est cadeau, ma tournée, de rien, mettez-vous au boulot.

Quel chemin a-t-elle emprunté avant de surgir, cette idée ? Une autre histoire. Une vraie cette fois.

La saison dernière, en compagnie de Marie Mazille, j’ai effectué dans un collège un atelier d’écriture de chansons sur le thème des insultes (cf. ici, scroller tout en bas de la page, Jour 60). Nous débattions avec ces braves ados turbulents des insultes les plus usuelles et nous nous sommes arrêtés un moment sur pédé, ainsi que sur son corollaire enculé, qui à eux deux fournissent une base extrêmement solide au répertoire juvénile des outrages. J’ai entrepris avec eux de réfléchir au sens de ces mots et à tenter d’élucider pourquoi l’homosexualité servait à ce point de repoussoir. Peut-on accabler quelqu’un pour quelque chose qu’il n’a pas décidé ? Ah mais en fait vous croyez peut-être que ceux qui sont pédés ont choisi de l’être ? Deux ou trois secondes de silence… Puis un petit gars plus audacieux que les autres tente : Ben oui ! Okay. Tu es sûr de ça ? Toi, par exemple, tu as choisi de ne pas l’être ? Le jeune homme botte en touche et répond, du ton de l’évidence, sur un autre registre. Mais, M’sieur, c’est pas normal, être pédé ! D’accord, alors discutons de ce qui est normal. La norme, c’est le plus grand nombre. Par conséquent, certes, les hétérosexuels sont normaux. Mais des homosexuels, il en est de tout temps, il en est en tout lieu. Si l’on cherche des statistiques précises sur les pédés, on ne les trouve pas facilement, surtout que le cas des homosexuels contrariés qui se sont forcés tant bien que mal à devenir hétéros pour rentrer dans le rang, fausse un peu les chiffres (sans parler des bisexuels qui échappent aux catégories), mais disons, si l’on se fie à quelques recherches croisées sur Internet, que les homosexuels constituent entre 8 et 15% de l’espèce humaine. 8 à 15% de l’humanité qui ne l’a pas fait exprès, qui est née comme ça. Par contre si on se met à les chercher et à les énumérer, on ne tarde pas à les voir partout, ce qui pourrait facilement conduire à une amusante théorie du complot (ah le fameux lobby gay !).

Une objection fuse immédiatement dans le cercle de cette classe de 5e : Ouais, ben la religion…

Oh putain c’est reparti, c’était fatal, dès qu’on parle de préjugés la religion vient nous emmerder en moins de cinq minutes pour faire croire qu’un préjugé est une Vérité. J’ai poussé un long soupir, puis j’ai déclaré que ce qui serait vraiment génial avec les religions, c’est qu’elles se préoccupent de religion. C’est-à-dire qu’elles se consacrent à prouver l’existence de Dieu, et rien qu’avec ça elles auraient de quoi s’occuper, elles n’auraient plus suffisamment de loisirs pour nous dicter ce que nous devons faire de nos culs. Je ne suis pas sûr que le message soit bien passé.

Les religions servent de caution et de légitimation à n’importe quoi, et leur avis est indiscutable puisque c’est la définition même de sacré.

À bas le sacré. À bas la légitimation par la religion de la connerie, des préjugés, des violences verbales et physiques. À bas la religion, s’il le faut. Au fait, le procès des attentats de janvier 2015 vient de s’ouvrir, mais je l’ai déjà mentionné plus haut, je crois.

Privilège

04/08/2020 Aucun commentaire
« Orange is the New Black », saison 4, épisode 12 (2016). Une femme noire meurt sous la main et le genou d’un homme blanc, selon les mêmes modalités que George Floyd quatre ans plus tard en pleine rue à Minneapolis, le 25 mai 2020. Je préfère reproduire sur ce blog une image de fiction qu’une image dite réelle car il y a des limites à la pornographie.

La mort atroce de George Floyd, le mouvement Black Lives Matter et ses équivalents en France, fouettent les tensions entre Noirs et Blancs.

Ressurgit dans les débats un concept forgé en 1989 par Peggy McIntosh, le privilège blanc. L’idée, en gros : paraître à la naissance enveloppé de blanc plutôt que d’une autre teinte Pantone facilite toutes les étapes de la vie quotidienne (les Blancs détenant plus de capital matériel et culturel que les non-blancs). Jusqu’ici, comment ne pas être d’accord ? C’est un truisme de type mieux vaut être riche et bien portant que pauvre et malade. Le privilège blanc est un fait, et une injustice, puisque personne n’a choisi sa couleur ni ses ancêtres.

Dans la foulée, plein de bonne volonté, je tente de lire ce qui me semble l’étape suivante, l’essai Fragilité blanche de Robin DiAngelo, best-seller racialiste, bible des déboulonneurs. Titre complet : White Fragility, Why It’s So Hard for White People to Talk About Racism (La Fragilité blanche-Pourquoi il est si difficile pour les personnes blanches de parler de racisme), édition française les Arènes, 2020.

DiAngelo, disciple de McIntosh, passe de la notion de Privilège blanc à celle de Fragilité blanche, cette fragilité étant basée sur un mensonge, le grand déni des Blancs qui réfutent le racisme alors même qu’ils en bénéficient. Elle dénonce une hypocrisie de masse et se pose en seule habilitée à décerner aux Blancs un certificat d’antiracisme à l’issue d’un long processus d’auto-flagellation.

J’en profite pour faire un peu d’archéologie parce que j’aime l’archéologie. La construction du concept me semble l’aboutissement d’un processus en trois époques sur un siècle et demi.
1) Colonialisme, XIXe siècle.
Durant le triomphe des Empires blancs qui ont besoin d’être cautionnés par des théories racistes, la blanchité est un fardeau, c’est-à-dire une responsabilité de droit (divin ?), une mission civilisatrice sur les sauvages de toutes les autres teintes : lire The White Man’s Burden de Kipling (1899).
2) Fin du colonialisme, XXe siècle.
Le Blanc ne va plus conquérir le monde mais reste maître chez lui – et, de fait, maître économique du monde. La blanchité est un privilège – constat relativement neutre de supériorité sociale et d’injustice.
3) Décolonialisme, XXIe siècle.
La blanchité devient un remords, une honte, une tache ineffaçable. Une fragilité.

Alors là pardon, mais je décroche. Il faut croire que mes a priori de blanc privilégié prennent le dessus parce que je récuse ce fardeau-là, cette mauvaise conscience en forme de bâillon, c’est trop pour moi qui n’ai colonisé personne il y a 150 ans. Je ne vois dans le livre de DiAngelo qu’une éreintante tentative de culpabilisation et une rationalisation fondée sur un syllogisme neuneu, « les Blancs profitent du système donc les Blancs sont racistes puisqu’ils sont blancs » , de même calibre que, par exemple, « les obèses sont complices de la faim dans le monde puisqu’ils sont obèses » .

Rien à faire, ce « racialisme » qui se présente comme ennemi et remède du racisme m’apparaît tout bonnement raciste. Je suis tout prêt pourtant à admettre le caractère systématique voire « systémique » du racisme dans nos sociétés, mais je ne vois pas comment racialiser tout le monde, donc ajouter une couche de racisme, permettra d’y voir plus clair (oups pardon, ce voir plus clair révèle sans aucun doute mon racisme inconscient, le clair valorisé comme bon et le sombre stigmatisé comme mauvais, pardon je reprends : permettra d’y voir plus… euh… d’y voir plus, tout court). Démonstration par l’absurde : si chacun doit se positionner selon sa couleur ainsi que les racistes et Robin DiAngelo l’y enjoignent, que faire alors des métis, quarterons, octavons, etc. ? À compter de quelle proportion de « sang noir » ou « sang blanc » dans leurs veines sont-il priés de se revendiquer d’un côté ou de l’autre, victimes ou oppresseurs par héritage et ontologie ? Les « racisés » de tout poil, de gauche ou d’extrême droite, ne raisonnent qu’en termes de races pures – fictions débilitantes.

Je resterai, même si ma position est ringarde, ce vieil universaliste qui considère que le sang est rouge, le mien comme celui de George Floyd.

Je viens de relire une archive du Fond du tiroir sur le racisme anti-blanc et je vous invite humblement à faire de même. Avertissement : ouh la la, attention vieillerie, nous étions en 2012, j’y parlais de Jean-François Copé, c’était qui déjà ce Jean-François Copé ?

Biatch

24/07/2020 Aucun commentaire

Et voici le retour de la rubrique « Joies de l’étymologie » de Tonton Fonddutiroir !

Le saviez-vous ? Lorsque Louis de Funès susurre à Claude Gensac Ma biche, ou lorsqu’un rappeur (ici, The Game vers 2005) appelle sa meuf avec une tendresse presque équivalente My bitch, le mot est le même.

Biche, qui désigne au sens propre la femelle du cerf, d’abord sous la forme bisse au XIIe s., est issu du latin populaire bistia « bête » (VIe s.). Le sens figuré, en tant que surnom affectueux à l’adresse d’une femme, se propage durant le XIXe s. romantique (la biche devient l’archétype de la créature faible, en danger, en attente d’un sauveur : J’aime le son du cor le soir au fond des bois (…) Soit qu’il chante les pleurs de la biche aux abois, Alfred de V. ; La biche le regarde, elle pleure et supplie, Alfred de M.), pourtant ce sens aura été dès le XVIIe s. précédé d’un autre, argotique et péjoratif, « femme entretenue » ou « prostituée ». L’origine latine ambivalente, la bête, révèle ce que voit réellement un homme qui regarde une femme, que ce soit d’un regard bienveillant et amoureux, ou bien luxurieux et méprisant : un animal, sauvage ou de compagnie. Ah et puis ça aussi.

Bitch, invective extrêmement courante et peut-être mot le plus répandu de la langue anglaise tout de suite derrière fuck (exemple : Kent répond à Oswald qui lui demande Pour qui me prends-tu ? Nothing but the composition of a knave, beggar, coward, pander, and the son and heir of a mongrel bitch, William Shakespeare, Le Roi Lear acte II scène 2), a de son côté de la Manche suivi une lignée parallèle : le moyen anglais biche (XIe s.) est issu de l’anglo-saxon bicce qui signifie « chienne » (on remarquera que chienne est resté, dans maints langages, très populaire en tant qu’insulte ou compliment ambigu adressé à une femme, voire en tant que revendication féminine paradoxale comme dans le cas des Chiennes de garde) qui lui-même provient du proto-gérmanique bikkjuna désignant la femelle du renard, du loup, ou de quelques autres espèces rivales de l’homme.

Biche comme bitch renvoient la femelle humaine à sa nature de bête. La femme serait une sorte de chaînon manquant entre le règne animal et l’humanité virile, elle est en somme la meilleure amie de l’homme. Peut-être même sa plus belle conquête.

La connotation sexuelle de cette relégation animale est implicite : insulter une femme c’est toujours insulter son sexe (j’espère qu’à votre âge vous aviez remarqué que parmi les injures les plus usuelles, con en français ou cunt son équivalent anglais, désignent le sexe féminin ; et que maints jurons martèlent, comme s’ils parlaient d’autre chose, l’ignominie de la sexualité féminine : putain, bordel…). Si la femme, sous-homme, est à ce point proche du règne animal, c’est parce qu’elle est l’objet d’une sexualité de bête en rut dans la forêt, elle a des désirs, des pulsions, des instincts, des fantasmes, du plaisir. (L’homme aussi ? Non mais attends ne compare pas, l’homme ça n’a rien à voir !) Disons que la femme est une créature assez peu fiable, frivole, dominée par la nature, qui tire plutôt du côté du bonobo, tandis que l’homme, lui, tient en ligne directe du bon dieu. Revoir pour s’en convaincre la Création d’Adam selon Michel-Ange, formidable témoignage de l’an 1511 que les obscurantistes prennent pour un témoignage de l’an – 4026.

Car, oui, l’influence religieuse sur l’animalisation de la femme est sans aucun doute décisive : pour comprendre la stupéfiante mauvaise réputation dont souffre la sexualité féminine et la culpabilisation induite, il faut évidemment se souvenir que l’Angleterre comme la France sont au moyen-âge des zones d’influence chrétiennes, des clusters idéologiques diffusant certaines fables au sujet d’une femme pècheresse ayant comploté avec un autre animal (le serpent) pour foutre tout le monde dans la panade pour les siècles des siècles. Cf. l’enquête de fond que Tonton Fonddutiroir a menée pour vous en 2018, révélant la fonction mythologique de la virginité de Marie désignée aux malheureuses jeunes chrétiennes comme modèle féminin le plus désirable.

Revenons en 2020 car il faut bien, hélas, finir par revenir à l’époque dont on est.

Le mardi 21 juillet 2020, un fait divers pitoyable a eu lieu sur les marches du Capitole, à Wahington DC, en marge des débats à la Chambre des représentants des États-Unis. Un quelconque abruti trumpiste nommé Ted Yoho (65 ans), siégeant dans cette Chambre au nom du troisième district congressionnel de Floride, s’est fendu d’un superbe « Fucking bitch ! » censé clore le bec de sa jeune collègue Alexandria Ocasio-Cortez (30 ans, benjamine du congrès), représentant quant à elle le quatorzième district de New York. Je vous prie de noter le verbe à la forme gérondif, fucking, qui vient renforcer le substantif bitch, l’ensemble pouvant se traduire littéralement par « salope qui baise  ». Le mot qui a échappé au monsieur a entraîné un petit scandale, ce qui l’a conduit à nier l’avoir prononcé ET à s’excuser de l’avoir fait (stratégie bizarre).

La nature de l’insulte, qui musèle un adversaire politique en l’enfermant dans une basse animalité gorgée de pulsions sexuelle, déplace le débat (à propos, il portait sur la criminalité à New York) sur le terrain d’une archaïque guerre des sexes : Tais-toi, bitch ! Les femmes feraient mieux de rester à la maison car elles sont trop dominées par leurs émotions, on n’aurait d’ailleurs jamais dû leur accorder le droit de vote, réforme de malheur, c’était le début de la chute pour la civilisation occidentale chrétienne.

Madame Occasio-Cortez a répliqué admirablement, avec sang froid et en dépassant son cas personnel : « C’est un problème culturel (…). C’est une culture de l’impunité, d’acceptation de la violence et de violence verbale à l’égard des femmes. Et c’est toute une structure de pouvoir qui soutient cela. »

On n’est pas sorti des ronces, mais courage. Les cerfs peuvent bien bramer. Allez les biches aux abois.

La petite biche, ce sera toi si tu veux / Le loup on s’en fiche, contre lui nous serons deux.

Cour de récré

09/07/2020 2 commentaires

(à la manière de Prévert) Le premier ministre est maire. Un nouveau premier ministre est appelé à régner. Araignée ? Quel drôle drôle de nom pour un premier ministre, pourquoi pas libellule ou papillon alors qu’il pourrait s’appeler Jean Castex comme tout le monde.
Le nouveau premier n’a encore rien fait (c’est d’ailleurs une honte ! Castex démission !) mais d’ores et déjà j’ai envie de lui écraser un œuf de bienvenue sur la tête, rien que parce que Castex sonne comme Clistax.

Alors, c’est quoi son équipe de bras cassés ? Roselyne Bachelot à la culture ??? Le Gorafi n’aurait pas osé, Clistax y va ! Cette guenille sarkoziste, qui a en son temps dézingué l’hôpital public (les ARS, c’est elle), qui a juré que sa carrière politique était terminée et que sa décision est irrévocable parce qu’elle tient ses engagements, la revoilà ministre parce qu’elle aime l’opéra et qu’elle est présente à la télé en tant que personnalité donc les jeunes la connaissent… À quel degré faut-il mépriser la culture pour bombarder Bachelot ministre d’icelle ?

Mais je peste tellement contre la nouvelle ministre de la Culture que j’en oublierais presque de tonner contre le nouveau ministre de l’Intérieur. J’ai pas quatre bras.
Or Gérald Darmanin est un dangereux petit crétin de 37 ans (mon cadet de 15 ans, cependant nettement plus vieux que moi) dont la nomination est un scandale, pas seulement parce que la charge de ministre de l’intérieur devrait être incompatible avec des procès en cours d’instruction (pour viols).
Christiane Taubira lui avait réglé son compte dès 2015 parce qu’il s’était permis de la traiter de « Tract ambulant pour le FN » (sous-entendu : vous savez ce qu’on dit sur les femmes ? sur les Noirs ? sur les gens de gauche ? et surtout sur les femmes noires de gauche ? eh ben il n’y a pas de fumée sans feu, faudra pas s’étonner après que les gens votent FN). Réponse de l’intéressée avec hauteur mais sang froid : « Déchet de la pensée humaine ». Taubira, c’est la meilleure. Elle est l’honneur de la politique française. Dans un univers parallèle (où, d’ailleurs, la fonction de ministre de l’Intérieur est incompatible avec des procès pour viols), Taubira est présidente de la République. Malheureusement la machine à changer d’univers n’a pas encore été inventée alors il faut se coltiner celui-ci.

Sitôt après mon coup de sang à propos de Darmanin (crapule !) ma tension est redescendue et je nourris des remords. Alors même que je m’étais promis de ne plus parler ici de politique (salauds !), j’ai à présent des regrets de m’être laissé aller (gredins !) pour des gens qui ne méritent que du mépris (gougnafiers !) et qui vous salissent rien qu’à vous obliger à penser à eux.
Donc je reviens à mes bonnes résolutions de ne parler que de ce qui me tire vers le haut. Là, par exemple, c’est Christophe Chassol.
En ce moment j’écoute en boucle le dernier opus de Chassol, Ludi, qui me fascine un peu plus chaque fois. Et notamment ce morceau-ci, « Savana, Céline, Aya », qui me fait un bien fou et que je suis capable d’écouter plusieurs fois à la suite. Quelle créativité, quelle joie, quelle émotion, quelle énergie ! Des petites filles qui jouent est sûrement le plus beau spectacle du monde, et Chassol, avec sa méthode brevetée de « l’ultrascore » a réussi a capter ce flux instantané pour révéler ce qu’il contenait de musique (par conséquent de créativité, de joie, d’émotion, d’énergie… in fine de liberté). C’est merveilleux. Il y a tellement plus de vie dans ces jeux de cour de récré que dans le morbide et rance gouvernement Clistax au grand complet (canailles ! fripouilles ! voyous ! – oh la la pardon, ma tension, ma tension, je vais me surveiller).