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Elmer Ramadan

07/05/2018 Aucun commentaire

« C’est grand dommage que Dieu n’existe pas, car il fait bien tout ce qu’il fait. » (Pierre Louÿs, épilogue de Trois filles de leur mère)

Or Dieu en ce temps-là, le 2 février 2018, jeta en prison dans son infinie sagesse frère Tariq Ramadan rattrapé par diverses affaires de mœurs. Comme tout sur la terre se répète et que les fictions prophétisent le réel aussi sûrement que n’importe quel livre saint, la chute de l’islamologue rappelle furieusement celle du prédicateur Elmer Gantry, dans le roman éponyme de Sinclair Lewis (1927) ainsi que dans le film de Richard Brooks (1960).

Ici en France chaque esprit un peu libre a depuis 350 ans la chance de disposer du Tartuffe de Molière, inépuisable figure du faux dévot, qui se réincarne dans l’actualité à intervalles réguliers. Mais la contribution majeure de la culture américaine au folklore mondial des hommes d’église est l’archétype, sensiblement distinct, du prédicateur itinérant, charismatique et ambigu, self-made-man beau parleur héritier de Barnum et de la libre circulation des armes à feu, pécheur tourmenté cinglé mythomane cupide menteur alcoolique cabotin manipulateur séducteur cynique corrompu (rayez les mentions redondantes).

C’est pourquoi l’on croise autant de prêcheurs chelous à Hollywood, depuis La Nuit du Chasseur (Charles Laughton, 1955) jusqu’au Prédicateur (Robert Duvall, 1997) en passant par Le Malin (John Huston, 1979) ou bien sûr l’inoubliable sermon de Samuel Jackson dans Pulp Fiction, où il déclame Ézéchiel 25.10 avant de défourailler. Les séries s’y sont mises naturellement (bande-annonce de la saison 1 de Preacher ici). Entre temps les chansons pop ont à leur tour alimenté cette mythologie de l’homme de Dieu qui éblouit et inquiète vaguement : Son of the Preacher man de Dusty Springfield, Missionary man de Eurythmics… Sans parler de la merveilleuse prestation de James Brown en prêtre dans les Blues Brothers qui à point nommé rappelle que toute la musique que j’aime elle vient de là elle vient du gospel.

Et, donc, ce captivant Elmer Gantry.

Dans le film, Gantry est interprété par Burt Lancaster, athlète débordant d’énergie et de sourire, plus américain que la tarte aux pommes, ou que la tradition de la Bible dans les chambres d’hôtel. Elmer est un roublard hâbleur qui roule sa bosse en vendant des aspirateurs au porte-à-porte. Il picole, trousse les filles, mais déclame des extraits du Nouveau Testament, reliquats d’une formation avortée de séminariste. À l’aise dans tous les milieux, il donne de la voix aussi bien pour raconter des blagues de cul dans un bar de Blancs, que pour chanter (très bien) le gospel dans une église de Noirs, et voyage dans des trains de marchandise en compagnie de clochards. Il croise un jour la route de Sister Sharon Falconer, c’est le coup de foudre (comme je le comprends : elle est interprétée par Jean Simmons dont je suis amoureux depuis que j’ai vu Spartacus à l’âge de 9 ans et  pour toujours) et Elmer décide de changer de voie. Il sera prédicateur, comme Sharon, car ce métier lui permettra de conquérir l’objet de ses désirs. Il devient sur la route un prédicateur génial, le meilleur d’entre tous, le plus convaincant, le plus scandaleux, le plus célèbre, le plus enflammé, le plus habité, le plus concurrentiel sur le marché. Hélas une affaire ancienne de sexe (une liaison avec une prostituée) ressurgit. Les photos se dévoilent. Les preuves. Il perd tout.

Le journaliste athée (double de l’auteur, Sinclair Lewis) qui suit les tournées de Sharon et Elmer, et qui n’est pas exempt de fascination et d’admiration pour leur faconde, développe une relation suffisamment intime avec le prédicateur pour oser lui poser la question, le vrai grand mystère : « Crois-tu réellement en Dieu ? ». Or la réponse est oui, et c’est l’un des rares moments où ce menteur professionnel semble sincère (d’où la terrible faiblesse, le manque de nuance, presque le contresens, du titre français du film, Elmer Gantry le charlatan). Le même journaliste refusera, au moment de la disgrâce de Gantry, de publier les photos le montrant enlaçant une femme dans un bordel. Il dira pour justifier son refus : « Qu’est-ce que ces photos prouvent ? Uniquement qu’Elmer Gantry est un être humain. »

Sous-entendu : ces photos ne prouvent pas que Dieu n’existe pas. Pas plus que les shows tonitruants qu’Elmer Gantry donnaient la veille encore ne prouvaient que Dieu existe. Voilà une idée suprêmement importante, fondamentale, qui sans doute échappe totalement aux défenseurs de Tariq Ramadan déchu : jamais ceux-ci ne plaideront Frère Tariq a chuté parce que c’est un être humain, et donc, potentiellement, un enfoiré. Ses ouailles, qui en réalité sont ses fans, ne sauraient admettre que Ramadan le violeur s’est rendu coupable d’un simple abus de pouvoir (car le prestige spirituel est un pouvoir, comparable en cela au pouvoir économique de Weinstein ou au pouvoir politique de DSK) et ils préfèreront professer en pure mauvaise foi : ce pauvre Tariq est innocent, pur agneau tombé dans un complot médiatico-judéo-judiciaire, mais vous verrez, Dieu prouvera son innocence, envoyez vos dons.

Alors même que “Tu n’invoqueras pas le Nom du Seigneur ton Dieu en vain » est le 3e des dix commandements en usage chez nombre de sectes judéo-chrétiennes (catholiques, protestants, et autres succursales) et qu’on trouve l’équivalent dans le Coran (sourate la Vache, verset 224 : « Ne jurez point par le nom de Dieu que vous serez justes, pieux, et que vous maintiendrez la paix(…) »), le nom de « Dieu » , ami imaginaire pour adultes, est invoqué sans cesse pour à peu près tout.

L’existence de Dieu n’ayant, jusqu’à plus ample informé, toujours pas été prouvée, la case qui porte ce nom dans la psyché humaine est une case vide, que l’on remplira à sa guise. Voilà, très précisément, comment les choses fonctionnent. Si tu es un pur salaud obscurantiste violent et meurtrier, tu accompliras de pures saloperies obscurantistes violentes et meurtrières au nom de Dieu ; si tu es un être généreux et bon et magnanime et héroïque, tu accompliras des actes héroïques magnanimes bons et généreux (par exemple, te retenir de lapider la femme adultère, Évangile de Jean 7:8, ou bien considérer que sauver un être humain c’est sauver l’humanité, Coran 5.32), tout cela au même nom de Dieu que le salaud pré-cité. Ton acte de barbarie ou ton acte d’amour accompli en invoquant cet unique nom passe-partout n’aura pas réussi à prouver l’existence de Dieu, seulement l’existence en l’homme de la barbarie d’une part, de l’amour d’autre part. Bonjour le truisme, nous voilà bien avancés.

Pour se faire une idée plus subtile, restent les romans. Les films. Les poèmes. Les histoires qu’on raconte, qu’on lit et qu’on regarde. Les mystiques, également, qui témoignent de quelque chose de réel : la foi.

Plus je vieillis, mieux je comprends que la mystique n’est pas une branche de la religion, mais le contraire de la religion. Une rivalité éternelle se joue, un combat sans fin entre la religion, qui est une parole totalitaire figée, une force d’organisation et de contrôle de la société, un enjeu de pouvoir, un conflit d’intérêt, et la mystique, qui est un acte de création, une recherche, une quête, une souffrance, une parole libre, sans cesse réinventée. Voilà pourquoi de grands poètes étaient aussi de grands mystiques, Victor Hugo ou Hafez (deux exemples d’écrivains mystiques qui se méfiaient beaucoup des religieux), qui dialoguaient avec Dieu justement parce qu’ils le mettaient en question : bien sûr Voltaire, « Entends, Dieu que j’implore, entends du fond des cieux/Mon incrédulité ne doit pas te déplaire/L’insensé te blasphème et moi je te révère/Je ne suis pas chrétien mais c’est pour t’aimer mieux » (Lettre à Uranie), ou encore Brassens : « Si l’Eternel existe/En fin de compte il voit/J’me conduis pas plus mal que si j’avais la foi » (Le mécréant) .

La seule circonstance atténuante d’Elmer Gantry est qu’il était, peut-être, en plus d’un religieux, un authentique mystique. Tariq Ramadan ? Pas sûr.

Charlie la joie

23/01/2018 un commentaire

Notre époque est vieille de trois ans.

Pour fêter (façon de parler) le troisième anniversaire des attentats, Charlie Hebdo publie un numéro spécial sur-titré « Trois ans dans une boîte de conserve » consacré à ses nouvelles conditions de travail, auxquelles personne ne pourrait s’habituer. Les contraintes que subissent les dessinateurs et rédacteurs de Charlie au fond de leur bunker (clandestinité, oppression, angoisse, encadrement policier, coeur en syncope au moindre bruit imprévu… ainsi qu’une fortune hebdomadaire à débourser pour payer leur sécurité) sont autant de victoires posthumes des terroristes.

Mais l’amer bilan de ces trois ans ne saurait être uniquement comptable, ni circonscrit à la seule panic room qu’est devenue la salle de rédaction de Charlie. Un article particulièrement consternant de ce numéro, intitulé « Charlie à l’école, du point d’honneur au doigt d’honneur » (allez donc voir, Charlie n°1328, page 7) interroge les leçons que l’Éducation Nationale a tirées après les horreurs de janvier 2015. Les programmes ont-il changé, la laïcité est-elle patiemment vulgarisée, les religions sont-elles (gentiment mais fermement) remises à leur place ? Eh bien, pas du tout.

Charlie compte sur ses doigts ses alliés dans la lutte pour la laïcité et redoute de n’en point trouver dans la salle de classe, interroge les possibilités mêmes de débattre de la laïcité à l’école, in fine déplore la tétanisation de l’EN et sa je cite « couardise institutionnelle ». Ici aussi, les terroristes ont gagné puisque la laïcité est tabou à l’école afin de ne froisser personne, l’école de la République pète de trouille et à nouveau se vérifie la terrible sentence de Salman Rushdie, qui veut que le « respect de la religion » dont on se gargarise est un euphémisme pour éviter de dire « la peur de la religion » .

Sur ce sujet brûlant d’actualité pour aujourd’hui et demain, je dépose à nouveau devant vos yeux un article que j’ai rédigé en mars 2017. Je n’ai hélas rien à changer dans ce texte, et certainement pas sa conclusion désappointée, « Je n’ai jamais reçu de réponse ».

Ce numéro de Charlie souhaitant amorcer le débat, lançait à l’attention du corps enseignant un appel à témoignages sur la façon dont est débattue la laïcité en milieu scolaire. Moi qui ne suis pas de la maison, je leur ai adressé le texte suivant, qui constitue, faute de mieux, un voeu de bonne année.

« Bonjour Charlie

Suite à votre appel à témoignages sur l’enseignement de la laïcité à l’école, je vous fais part de l’anecdote suivante. Un peu hors sujet, d’une part parce je ne suis pas enseignant mais écrivain, parfois intervenant en milieu scolaire. D’autre part parce que mon anecdote n’aborde pas directement la laïcité à l’école, mais seulement le curieux changement de sens que prennent les mots et les expressions.

Hier, j’animais un atelier d’écriture dans un collège, auprès d’élèves de 4e. L’objectif de l’atelier était de rédiger puis de jouer des saynètes ayant pour décor unique un banc public. Un garçon me présente son synopsis : « J’ai pensé à un banc au bord d’une falaise, face à la mer, pour admirer le coucher de soleil. Et puis il y a un personnage qui trébuche, il appelle à l’aide, il s’accroche au rebord, mais à la fin il tombe, et il meurt. (le collégien se met à rire) Ah ben oui elle finit mal mon histoire, désolé, c’est pas très Charlie. »

Je sursaute. « Hein quoi pardon ? Pas très Charlie ? Tu veux dire quoi ? Qu’est-ce que ça veut dire, d’après toi, être Charlie ? »

Le voilà embarrassé par ma question, comme s’il rechignait à définir une chose que tout le monde sait spontanément.

« Ben je sais pas trop… Charlie, quoi ! Être Charlie, c’est, genre… être joyeux. »

Il me regarde comme si j’allais lui attribuer une note.

Je suis interloqué. Cette expression qu’on a trop vue a sans qu’on y prenne garde encore légèrement changé de sens dans la tête de ce collégien, et peut-être dans d’autres.
Sur le moment, je n’avais pas trop le temps de débattre avec le jeune homme, nous avions une saynète à écrire, mais j’y ai beaucoup réfléchi depuis, et je me dis que si ce glissement de sens est un malentendu, alors il est aussi riche de sens qu’un lapsus. Mais oui ! Après tout il a raison le petit gars, être Charlie, c’est être joyeux ! Surgit dans ma mémoire une image de Cabu : je ne me souviens plus qui, dans un reportage tourné à l’époque des attentats, définissait Cabu par un seul mot, l’enthousiasme. Cabu riait sans cesse, et très fort. Et cette caractéristique était aussi celle de Bernard Maris, d’Elsa Cayat, de Tignous…

Charlie c’est la joie. C’est ressentir pour soi et rayonner pour d’autres la joie de l’humour, du jeu, de l’irrévérence, de la liberté, de la collégialité, de la complicité, de la création, mais aussi l’immense joie du savoir, de la découverte, de l’apprentissage, du pas de côté à la Gébé (la joie de L’an 01), de l’affranchissement que seule permet la culture. La joie de résister à un monde sérieux, fatal, sévère et triste. La joie de la démocratie. La joie de la laïcité. Ah ? Tiens, finalement je ne suis pas si hors sujet que ça.

Bien à vous, et tous mes vœux de joie, même au fond de votre bunker. L’époque est folle qui doit protéger la joie dans un bunker.

Fabrice Vigne »

Le Fond du tiroir de l’inconnu

07/05/2017 3 commentaires

Dimanche 7 mai 2017, 7h du matin.

Journée morose et électorale. Il pleut et je suis en train de lire l’ultime roman de Marcel Aymé, Les Tiroirs de l’inconnu (1960). Ce soir je ne l’aurai pas terminé. Suspense. Objet littéraire fort curieux, décousu, mélangé, suite continue de ruptures, digressions et chausse-trappes. L’enjeu romanesque qui semble central (identifier un inconnu qui a rédigé un témoignage sordide dans les tiroirs d’un classeur, dans le bureau d’une entreprise) se disperse en permanence, jusqu’à ce qu’au deux tiers du livre le narrateur lui-même s’en détourne :

J’ai essayé de réfléchir à la disparition de Léopold Soufflard et à sa soeur dont le prénom de Floriane méritait de retenir l’attention, mais je me suis rendu compte que le mystère du jeune inconnu m’intéressait de moins en moins.

À sa sortie les critiques n’ont pas trop su quoi en penser. Certains ont tenté de le rattacher à quelques contemporains, Blondin, Sagan… Mais l’annotateur de l’édition entre mes mains (Pléiade) ose une comparaison inédite, avec Robbe-Grillet. Audacieux, puisque le Nouveau Roman était alors l’avant-garde pointue, et Aymé un traditionnel, un grand-public, voire un conservateur, un écrivain du passé, suspect de réaction.
Pourtant l’éditeur est convaincant quand il décrit Les Tiroirs de l’inconnu comme un « nouveau roman », faux roman de quête, faux roman policier, faux roman à « personnages » et à « intrigues », vrai roman de perplexité et de situation et de traces décapées de toute signification, tel que prescrit par A.R.-G. dans Pour un nouveau roman trois ans plus tard (1963) :

Que ce soit d’abord par leur présence que les objets et les gestes s’imposent, et que cette présence continue ensuite à dominer, par-dessus toute théorie explicative qui tenterait de les enfermer dans un quelconque système de référence, sentimental, sociologique, freudien, métaphysique ou autre. Dans les constructions romanesques futures, gestes et objets seront à avant d’être quelque chose, et ils seront encore là après, durs, inaltérables, présents pour toujours.

Etonnant, non ?
En dépit de cette modernité formelle, on retrouve dans Les Tiroirs de l’inconnu  un terrain politique connu, puisque saute aux yeux l’anarchisme ironique et désabusé de Marcel Aymé, le même que dans Uranus ou Le Confort intellectuel. Voici comment s’exprime Lormier, le patron du narrateur :

– Vous étiez né pour vivre dans la peau d’un garçon pauvre et honnête. Il est choquant de vous voir gagner cent vingt trois mille francs, et réflexion faite je vous ramène à cent dix-neuf. Cette diminution me fait du bien. Elle témoigne que je n’ai rien perdu de cette méchanceté utile à la classe possédante… Mais non, je me flatte. La vérité est que je suis pourri comme tous les autres patrons. Je me serais bien défendu, mais la gangrène socialiste est partout, dans l’air qu’on respire, dans le sens incertain et changeant des moindres paroles qu’on prononce. C’est ainsi qu’il m’arrive d’admettre que tous les hommes ont droit au travail, à la vie. Bien mieux, je me surprends parfois à être bon avec un employé. Voilà pourquoi nous sommes condamnés à disparaître. Le danger n’est pas que la Russie prenne pied chez les Bougnoules. Le danger mortel est cette faiblesse mortelle qui nous a amenés à considérer les classes laborieuses comme une catégorie de l’humanité. Tant pis. Vous êtes peut-être pour l’Algérie libre ?
– Oui, monsieur le président.
– Je vous ramène à cent dix-sept mille.

Propos que le narrateur commente bien plus tard, après quelques chapitres sans aucun lien :

Lormier me retenait souvent à son bureau après les heures de travail pour m’entretenir d’un projet, d’une éventualité qu’il redoutait ou même pour me livrer les réflexions que lui inspirait l’époque. Il ne m’aimait pas et il était assez fin pour sentir que je ne l’aimais pas non plus. (…) Lorsqu’il voulait connaître mon opinion, je me gardais bien de lui dire toute ma pensée, mais j’étais forcément amené à la formuler en moi-même. (…) Dans ces moments d’abandon, avec sa franchise brutale qui n’allait pas sans intention agressive à mon égard, Lormier était une sorte de miroir qui réfléchissait avec un grossissement considérable certaines façons d’être de ses pareils. C’est en l’écoutant qu’une fois pour toutes j’ai compris que les gens riches, les meilleurs, les plus bienveillants, les plus sincèrement chrétiens, sont intimement convaincus qu’ils appartiennent à une espèce à ce point différente de la mienne, qu’il n’existe pas, dans leur esprit, de commune mesure entre elles. C’est comme si la possession de l’argent suffisait à les persuader qu’ils ont du sang bleu. Du même coup, j’ai peut-être compris pourquoi je n’étais pas communiste. Je reconnaissais dans ce sentiment profond de supériorité bourgeoise celui du militant communiste à l’égard du non-initié qu’il regarde souvent de haut avec la forfanterie d’un gaillard qui a compris. De même que le bourgeois riche d’argent et d’honneur, l’homme enrichi de certitudes marxistes ne se reconnaît plus dans l’homme tout court. »

Je lis et je recopie, depuis deux bonnes heures, le jour est levé à présent. Je me suis réveillé dès 4h du matin parce que je devais aller récupérer ma fille à 4h45 devant son lycée : elle est partie à Paris voir un spectacle avec son groupe de théâtre, Une chambre en Inde par le Théâtre du Soleil, à la Cartoucherie, Vincennes. Ils sont partis en car, samedi à l’aube, sont revenus cette nuit. Je me suis fait flasher sur la rocade déserte, je roulais à 120 au lieu de 90. Ma fille me racontait dans la voiture le message que Mnouchkine leur passait avant ou après la pièce : « Le Théâtre du Soleil ne s’abstient pas, le Théâtre du Soleil vote Macron ».

Ma fille est montée se coucher, rattraper sa nuit et ses courbatures, moi je n’ai pas sommeil, je lis Marcel Aymé. Il est 7h, encore une petite heure à tenir : j’attends l’ouverture du bureau de vote de mon village, à 8h, je voterai puis j’irai me coucher.

Dimanche 7 mai 2017, 20h.

C’est fait. Le type pour qui j’ai voté il y a douze heures, à l’autre bout de la journée est président. Ce type malcommode à décrypter, ce type que François Hollande et Manuel Valls ont amoureusement encouragé à dépouiller « la gauche », qui de fait les a tous enterrés et qui ratisse encore. Ce type qui se pose comme l’homme nouveau, le providentiel sang neuf dans le sillon, le plus jeune chef d’État français depuis Napoléon, je viens d’entendre une groupie à la radio énoncer cela. Sa victoire serait « inédite », « radicale », inattendu coup-de-tonnerre, vent frais vent du matin et changement d’ère et quoi encore.

Pourtant son élection, à tête reposée, est tout sauf une révolution. Elle apporte seulement la garantie que rien ne va changer. Et ce soir c’est suffisant, on est tous vachement soulagés, on se félicite de l’immobilisme parce que l’alternative était l’extrême-droite, et son lot de répression, d’intolérance, de muselage de la République. Ainsi nous sommes passés du syndrome de Prométhée à celui de Noé : aucun espoir de progrès, juste le souci de sauver ce qui peut l’être, voilà le visage du triomphe de Macron.

Qu’est le macronisme ? (mon correcteur orthographique insiste pour lui substituer le marcionisme, courant de pensée théologique dans l’Église primitive et croyance dualiste issue du gnosticisme suivant laquelle l’évangile du Christ est un évangile de Pur Amour, l’indice est maigre.) Le macronisme est non seulement un conservatisme, il est aussi identifiable comme l’énième acte d’une catastrophe planétaire en cours depuis 40 ans, dont le film La stratégie du choc de Naomi Klein fonctionne désormais comme un résumé des épisodes précédents. Ce feuilleton, c’est le hold-up opéré sur la Démocratie par les grandes entreprises et la finance. L’abdication programmée de la politique face aux marchés. Macron le bogosse dynamique est simplement la réincarnation glamour de Thatcher, Reagan, Friedman, les Chicago Boys etc., Trump le self-made-porc compris.

Macron est la version archi-connectée de la pilule « TINA » (There Is No Alternative), le visage fringant de la pensée unique néo-libérale droite dans ses bottes. La façon dont il a tardivement et laborieusement bricolé son programme révèle qu’un programme n’a plus d’importance. La politique n’a plus d’importance, la droite la gauche n’ont plus d’importance, l’Etat et les services publics n’ont plus d’importance… La seule chose importante est la liberté de circulation des capitaux, la liberté d’entreprendre ou à défaut de spéculer, la liberté pour les transnationales de transnationaliser. Quand la liberté supplante l’égalité, la droite évince la gauche. À ceci près Macron n’est ni-gauche-ni-droite (oh ben non surtout pas, gauche droite tout ça c’est de « l’idéologie » c’est caca c’est ringard).

Les entreprises aux chiffres d’affaire supérieurs à tant de PIB nationaux sont de plus en plus nombreuses ? Puisqu’on vous dit que c’est cela exactement la démocratie vraie, le sens de l’Histoire depuis la République de Platon, l’accomplissement d’un destin, d’ailleurs n’oubliez pas, c’est ça ou le fascisme.

On va se fader le bonhomme cinq ans, et le piège c’est qu’on a ce qu’on mérite, on a voté pour lui. Voilà où mène de croire que la démocratie consiste uniquement à voter. C’est long, cinq ans. On lira des livres et on tiendra le coup.

Engagez-vous, rengagez-vous

14/03/2017 Aucun commentaire

Parmi les ratages de ce quinquennat à l’agonie, qui aura une pensée, le moindre regret, la plus fugace condoléance, pour la Réserve citoyenne de l’Éducation nationale ? Qui en composera l’élégie ? Allez, je me dévoue.

Au lendemain des attentats de janvier 2015, nous étions tous ravagés par la tristesse, l’angoisse, le deuil, une gifle avait imprimé l’heure est grave sur nos joues. Une fois ébroués, et ayant analysé à grands traits la crise éducative, mentale, sociale, morale, politique, économique, démocratique, économique, culturelle, spirituelle, j’en passe, dont les sinistres jours d’attentats ne constituaient que la vitrine, nous nous requinquions en cherchant à faire quelque chose. Où s’engager, et dans quoi ? La responsabilité individuelle, ainsi qu’une vague culpabilité, étaient de mise, la République était en danger comme on disait en 1793. Qu’avions nous jusqu’alors fait, ou manqué de faire, pour que ce pays en soit arrivé là ? Mais que pouvions nous faire aujourd’hui, chacun colibri à petit bec, pour accomplir notre part, jouer notre rôle, sauver ce qu’on pourrait ?

Or justement à point nommé Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’Éducation nationale, annonça la création de la Réserve citoyenne de l’Éducation nationale, dispositif dont, je cite, « l’objectif est d’organiser, promouvoir, réguler, valoriser l’engagement citoyen des forces vives de la société civile, personnes physiques ou morales, aux côtés des enseignants et des équipes éducatives, pour la transmission des valeurs de la République, dans le système éducatif français ».

En gros, si vous vous sentiez des convictions, de l’expérience, du bagout, du civisme, éventuellement du talent, les portes des établissements scolaires vous étaient abracadabra ouvertes pour vous inviter à partager avec la jeunesse vos vues sur la démocratie, la citoyenneté, la laïcité, la tolérance, la paix, et puis les trois mots, là, liberté égalité machin. Désenclavons cette société de l’entre-soi qui crève et commençons par l’école, okay, super, parlons parlons parlons, c’est d’abord ça la démocratie. En plus, une vidéo dessin animé toute mignonne et pédagogique présentait le bazar et donnait envie de se lancer.

Je me suis dit, c’est ça, pile ça, ce dont j’ai besoin, je me le suis dit comme un égoïste (car c’est toujours l’ambiguïté de l’engagement : peut-être en ai-je davantage besoin que celui auprès duquel je m’engage, mais c’est même pas sûr et on s’en fout complètement quand il est temps de faire). Après tout, régulièrement (comme ici par exemple) je rencontrais grâce à mes livres des ados et des enfants et je leur causais bien volontiers de politique, la politique commence quand on est ensemble dans une pièce et qu’on discute, je les faisais écrire parce que moi c’est en écrivant que je réfléchis, j’étais prêt à partager la méthode, j’aimais le faire, je savais le faire, et je ne voyais aucun inconvénient à exercer en rab, à l’oeil, c’était le moment ou jamais.

Je me suis donc rué sur le site dédié, je me suis plié aux formalités administratives, j’ai rempli mon profil, j’ai signé la charte tout comme il faut, je devenais réserviste dis donc, et dès lors j’ai attendu qu’on m’appelle.

On ne m’a jamais appelé.

Oh, je ne suis pas le seul. En fait, si peu ont été appelés que le dispositif se révéla pour ce qu’il était, une inopérante usine à gaz, et sombra dans l’oubli dès l’attentat suivant. La crise éducative, mentale, etc., se poursuivait sans colibris et avec un peu plus de cynisme, un peu plus de désillusion. Passons.

Sauf que soudain, hier, je reçois ça.

Pour son septième rendez-vous annuel, le colloque Défense du trinôme académique (Éducation Nationale, l’Institut des Hautes Études de Défense Nationale et le ministère de la Défense), placé sous l’autorité de madame le Recteur, ouvre cette année la réflexion sur « Les Français et leur armée au XXIe siècle. De la conscription à l’esprit de défense, la société française et son armée : liens, attentes, représentations » .

La journée sera consacrée à l’étude des liens entre la société française et son armée par trois entrées : la symbolique qui réunit les Français à leur armée : l’armée comme vecteur d’intégration dans la société en considérant les mutations induites en terme de recrutement par l’évolution structurelle et fonctionnelle de l’armée ; les espaces et les territoires d’un rapport quotidien de la société à son régiment, à son armée. Chacun des axes sera étudié sous le double regard de la société et de l’armée.
A la demande de madame Reveyaz, inspectrice d’académie-inspectrice pédagogique régionale d’histoire-géographie, chargée de mission éducation-défense, déléguée de madame le Recteur au trinôme académique, la journée est ouverte aux réservistes citoyens de l’éducation nationale sous condition d’inscription.
Vous voudrez bien trouver ci-après le lien d’accès à l’espace internet dédiée à l’éducation-défense où vous pourrez télécharger le programme du colloque qui se déroulera le mardi 21 mars 2017 de 9h à 17h à l’amphithéâtre Boucherie de l’UFR de médecine de l’Université Grenoble Alpes (le plan d’accès au site est disponible).
Afin de vous accueillir dans les meilleures conditions, je vous demande de confirmer votre présence par mél à ce.education-defense-trinome@ac-grenoble.fr, avant le vendredi 17 mars 2017, en précisant vos nom, prénom et commune de domicile et votre qualité de réserviste citoyen de l’éducation nationale.
Je vous remercie par avance de l’attention accordée à cette invitation.

Mon sang ne fait qu’un tour. Je réponds ça.

Bonjour
« La réserve citoyenne » me désespère. Voici des mois, des années, des siècles, je me suis spontanément inscrit à ce dispositif, croyant voir en lui l’idée juste dont nous avions tous besoin. J’étais alors impatient d’agir, pressé d’en découdre, anxieux d’être utile, fébrile à la perspective d’aller à la rencontre des jeunes, leur « causer du pays », leur raconter des histoires, bref établir le contact, inventer des liens, questionner et répondre. Déployer mon énergie pour la confronter à la leur. Poser un petit sparadrap, au moins un à la fois, sur les plaies de la société, de l’école, de la jeunesse, de la laïcité.
Des mois, des années, des siècles plus tard, les seules sollicitations que j’ai jamais reçues de « la réserve citoyenne » sont vos invitations à des colloques. Or voilà que le dernier en date de ces colloques m’incite à envisager, je vous cite, « l’armée comme vecteur d’intégration ». Voilà qui ne me dit rien qui vaille. Ne reste donc plus aucun espoir, hormis la guerre qui vient, et aucune autre méthode envisagée pour « confronter les énergies » ? À l’horizon une bonne et nécessaire purge, comme il y a cent ans, mobilisation générale et fleur au fusil ? C’est pour moi la goutte d’eau. Le mot « réserve », fût-elle citoyenne, prend soudain une autre odeur. Et j’avoue que j’ai bien ri, quoique jaune, en lisant que votre colloque sur l’armée salutaire intégratrice se tiendrait dans l’amphithéâtre « Boucherie » (vous commîtes un plaisant lapsus, le véritable nom de cet amphi étant Boucherle, en hommage à feu le doyen de la faculté de pharmacie).
J’exigerais volontiers que mon nom et mes coordonnées, mon profil, soient au plus tôt supprimées du dispositif « réserve citoyenne », mais personne ne verrait la différence, ni moi non plus, on ne démissionne pas de quelque chose qui existe si peu.
Bien cordialement,
Fabrice Vigne

Je n’ai jamais reçu de réponse.

P.S. : pour un témoignage similaire au mien, lire l’interview de Karine Miermont parue dans Libé. C’était il y a presque un an, j’ai mis plus de temps qu’elle à comprendre le gâchis, je ne suis pas très vif.

Croissance de quoi ? Du bonheur ?

16/02/2017 Aucun commentaire

Deux jeunes gens discutent politique dans une voiture. « Tu sais comment finissent les civilisations ? C’est quand tout devient con en accéléré. « Croissance », « croissance »… Croissance de quoi ? Du bonheur ? Le bonheur par le crédit, alors ? La carte de crédit ? Ou le bonheur de se balader à la campagne et de se jeter dans une rivière ? » Et là-dessus, démonstration par l’absurde : des images documentaires d’un camion benne déversant dans une rivière de flasques et immondes monceaux de boues rouges, avec ce commentaire : « Pendant des années, 2000 tonnes par jour d’acide sulfurique, titane, cadmium, jetées dans la Méditerranée. »

Ces paroles et images pamphlétaires proviennent-elle d’un tract-pétition écolo-décroissant-alter-zadiste composé la semaine dernière et illico retwitté 10000 fois ? Pas du tout. On les trouve à la 28e minute d’un film sorti en 1977, Le Diable probablement…, de Robert Bresson, cinéaste peu susceptible d’être confondu avec un hippie gaucho.

Film rageur et morbide. Film la-fête-est-finie. Film démoralisant (interdit aux mineurs à sa sortie, car susceptible d’inciter les adolescents au suicide ! Pas suicide romantique mis à la mode par les Souffrances du jeune Werther, mais suicide de pur dégoût). Film qui recompte sur ses doigts les espèces animales disparues, le trafic aérien, la dose de radiation tolérable pour le corps humain après l’explosion de la Bombe, les progrès de l’armement (« On annonce un chef-d’oeuvre,  un missile thermo-nucléaire qui tuera à lui tout seul 20 millions d’hommes, de femmes, d’enfants »), et les révoltes mal orientées de la jeunesse, vaguement tentée par le terrorisme, par la drogue ou par le suicide (« Mais si mon but était l’argent et le profit, je serais respecté par tout le monde »). Film sur la post-vérité et les faits alternatifs à la Trump (« Ce qui est magnifique, c’est que pour rassurer les gens il suffit de nier l’évidence. Mais quelle évidence ? On est en plein surnaturel, rien n’est visible »). Film sur le désespoir, sur le nihilisme, sur la trahison des clercs, sur la consommation comme seule métaphysique, sur l’angoisse engendrée par le matérialisme décervelé et la destruction de l’environnement. Film sur les fins dernières de la mécanisation, sur la dépossession et l’aliénation : « Quelque chose nous pousse contre ce que nous sommes. Il faut marcher, marcher. Qui est-ce donc qui s’amuse à tourner l’humanité en dérision ? Oui, qui est-ce qui nous manœuvre en douce ? Le diable, probablement. »

(Et à Monsieur Tofsac qui m’objecte que Bresson est pénible par ses présupposés sulpiciens, et suspect par sa façon d’attribuer le mal du Monde au Diable en personne, je réponds que son « diable » ne me dérange pas du tout, puisque je prends ce personnage mythologique pour une métaphore, ainsi que le Satan Trismégiste de Baudelaire, ou, généralement, Dieu lui-même.)

Film de 1977 et de 2017, Le Diable probablement a très bien vieilli – même le jeu effroyablement faux des modèles bressonniens, acteurs ayant interdiction de jouer, n’a pas pris une ride, puisqu’il était hors du temps d’emblée. Il s’adresse à nous, intact dans son urgence. Hypothèse : il était visionnaire, en avance sur son temps. Autre hypothèse : rien, strictement rien, n’a changé depuis 40 ans, ni les recettes des politiques au pouvoir, ni le consumérisme de masse, ni les ravages méthodiques contre les écosystèmes, ni les affres ni les apories. Tout y était, tout y est : voyez le cynisme des uns, le millénarisme des autres, la confusion de tous, l’avidité et l’idéalisme, le danger pressant, le sentiment d’impuissance et la part-du-colibri, l’annihilation de la nature qui est un suicide puisque nous participons de la nature… Perspective rassurante, presque : si rien n’a changé en 40 ans, ni la catastrophe ni le catastrophisme, ni les boues rouges ni l’indignation, ni le dogme croissance comme seule transcendance, l’on pourrait se rasséréner, presque, en se disant, bah, rien n’aura changé non plus dans 40 ans. Presque.

Au moins une chose aura changé en 40 ans : nous bénéficions de la meilleure invention du XXIe siècle, Youtube. On trouve dans le tube plein de films complets, y’a qu’à se pencher et cueillir. Le Diable probablement est là. On ignore s’il y restera, on ignore si c’est légal, mais enfin il est là.

En 2017 je vote François Villon

01/02/2017 un commentaire

L’actualité est un chien galeux qui nous refile ses tics. Et on se gratte. En ces temps empestés, le bâtard malpropre eut du moins le mérite de nous remettre en tête une jolie chanson de Ricet Barrier :

Pénélope
C’est une sainte
Mais si elle feinte
C’est une…

Scandale financier, concussion, népotisme, argent public dilapidé, mauvaise foi éhontée. Le favori tombe, le châtelain exemplaire et sourcilleux, lui pourtant futur Président de la République garanti sur fausse facture par le clébard qui pue. Dehors. Au suivant. On peut être émoustillé par le vrai suspense de ces élections à rebondissement, où les têtes d’affiche font la culbute, mais on ne peut pas se réjouir de la chute minable du prochain-Président-de-la-République, parce que la République aussi en est décrédibilisée, et la démocratie fragilisée. L’idée fait son chemin, petit à petit, que la démocratie n’est pas éternelle, qu’elle a fait son temps, qu’elle pourrait bien, Cahuzac après Cahuzac (Cahuzac étant un terme générique désignant aussi bien les pourris de droite), un de ces quatre matins s’écrouler, vermoulue.

Je n’avais guère envie, moi, de voter pour ce triste sire au second tour, sous prétexte que le clebs fétide m’assurait qu’il serait l’idéal moindre mal. Ce que je retiens contre cet ex-futur-Préz de la Rép pour qui finalement je n’aurai pas à voter, c’est qu’il tenait, raccord avec l’époque, des propos chelous qui n’incitaient pas à le considérer comme la solution la moins pire.

Pas digéré ceci : « Je suis gaulliste et chrétien. Jamais je ne prendrai une décision qui soit contraire à la dignité humaine » , qu’il professait le zigue, au temps récent où on lui tendait des micros. Énormité qu’on a oubliée parce qu’elle a fait la une il y a déjà 15 jours, une éternité, le chien miteux est oublieux, la mémoire nuit au lustre de l’immédiat.

Je suis chrétien, donc, champion de la dignité humaine. Outre l’aberration logique (on ne perçoit pas trop le rapport cause-effet, l’Histoire n’enseignant pas que la dignité humaine fût le souci majeur de quelques fameux chrétiens à poigne, de Simon de Montfort au général Franco, des Magdalena Sisters au curé d’Uruffe, de Torquemada à Donald Trump)… Outre le ridicule mortel d’une telle assertion à présent que le gus s’est fait poisser comme un vil aigrefin (en guise de chrétien, il fait désormais figure de marchand du temple âpre au gain, voire de traître à trente deniers)… Outre tout cela, on pressent dans ces mots le gigantesque péril politique. Hors du périmètre de la la chrétienté, que croit-il qu’on trouve ? L’indignité humaine ? Musulman, par exemple ? Mais justement chez les musulmans, ça se porte superbien pareil, l’assimilation de sa foi à la dignité d’être humain, et la revendication identitaire. On entend des propos comme : En tant que musulman je suis respectueux, honnête, persévérant, solidaire, généreux… Même discrimination, même pensée binaire, le vrai le faux, le bien le mal, l’humain l’inhumain, le vrai croyant l’hérétique. Nous sommes mal barrés, tous, là, dès que nous nous considérons plus humain que l’humain d’en face sous prétexte qu’il vénère d’autres idoles.

La résurgence de l’affirmation d’une identité musulmane en France est observable depuis 30 ans tout rond  (1987 : Gilles Kepel publie Les banlieues de l’Islam), et présente aujourd’hui une dérive sectaire et théocratique. Faire machine arrière dans les têtes et les tiéquars demanderait un boulot de fou et énormément d’argent. Quelle politique en a les moyens ? Ou même la volonté ? La laïcité a un besoin urgent d’être refondée et réaffirmée, elle se trouve attaquée au contraire, dénigrée à coups de suffixes qui la ringardisent (« laïcards »)… et voilà qu’en guise de programme elle est piétinée par feu-le-président-qui-vient avec ses leçons de dignité humaine. Le retour du religieux dans nos vies et dans la dialectique de nos dites élites est une sévère régression. Ou peut-être seulement une parenthèse qui se referme.

Postulons, juste le temps de la démonstration, qu’une société humaine sans quelque croyance collective qui fournit au peuple un langage commun, est inconcevable. Une foi est un ciment. Jusqu’aux Lumières, ces croyances étaient évidemment dans nos contrées de nature religieuse. Durant les XIXe et XXe siècles, tandis que les dogmes et rites chrétiens accusaient un net recul, les adhésions collectives s’étaient reportées sur d’autres formes de récits et de mythes : on croyait en la science, la démocratie, l’éducation, le peuple, l’émancipation, le progrès, l’avenir, ou la culture. Le retour en force des fois antiques (je me souviens d’un autre livre de Kepel titré façon sequel de film d’action La revanche de Dieu) signe-t-elle le trépas des fois modernes, qui n’auront été qu’un intermède ?

Opium du peuple, tarte à la crème. La formule célébrissime de Marx a fait ses preuves. Pourtant je lui préfère une autre périphrase désignant la religion (ou la misère religieuse), extraite du même texte : l’esprit d’une époque sans esprit.

Pour toutes ces raisons, voici ma consigne de vote pour 2017 : aux prochaines élections, je vote utile, François Villon dès le premier tour. Attention à ne pas confondre les initiales. FV, facile à retenir, comme votre serviteur.

Villon aussi détourna un peu d’argent (quoiqu’artisanalement, à la main), et lui aussi invoquait le Bon Dieu à tout bout de champ, Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre ! Quand il rédige en 1461, sans doute en prison, dans l’attente de sa pendaison, son Testament, le poète voyou prend soin de s’en remettre à Dieu, seul témoin des différences de salut entre les riches et les pauvres, parce qu’au fond c’est la seule discrimination qui vaille. Pour les riches, pour leurs femmes, leurs enfants, pour leurs attachés parlementaires vrais et fictifs, tout baigne, que comprendraient-il à son poignant et leste memento mori. C’est pour les misérables ses frères, c’est pour toi et moi que Villon veut écrire :

Aux grands maîtres, que Dieu accorde de faire le bien, de vivre en paix et en repos : en eux rien n’est à corriger et il est bon de n’en rien dire. Ils ne manquent de rien, car ils ont assez de vin et de pitance. Mais aux pauvres qui n’ont pas de quoi, comme moi, que Dieu donne la patience ! (Testament, XXXIV)

Puis, plus loin, s’inspirant de la parabole du riche brûlant en enfer et du mendiant Lazare bienheureux au ciel :

Si on me disait : « Qu’est-ce qui vous fait avancer si hardiment cette parole, à vous qui n’êtes pas maître en théologie ? Il y a là de votre part présomption folle ! » C’est la parabole de Jésus touchant le Riche enseveli dans les flammes, et non dans une couche molle, et du Lépreux au-dessus de lui. (Testament, LXXXII)

Il est plus difficile pour un chameau, etc.

 

Une journée pour la non-violence

09/10/2015 un commentaire

peacemaker

L’amusant court métrage The Centrifuge Brain Project de Till Nowak est un faux documentaire dans lequel un vieil ingénieur énumère les différents manèges forains qu’il a conçus au fil des années, de plus en plus énormes, extravagants, rapides, dangereux, vomitifs, parce qu’il avait dans l’idée de secouer les cobayes payants, et tenter de changer leur perception du monde. Serrez-les bien, mesdemoiselles ! Confronté aux échecs, voire aux catastrophes courues d’avance, que ces machines infernales ont provoquées, l’ingénieur répond, le regard perdu dans le lointain : « Je ne parlerai pas pour autant d’erreurs. Il ne s’agissait pas d’erreurs. L’erreur vient plutôt de la nature. La gravité est une erreur. Nous nous battons contre les forces qui nous retiennent au sol et la vie tout entière est un effort pour échapper à la réalité. »

Comme elle résonne, la morale sarcastique de cette fable ! Tous les idéalistes, et je crains de me compter parmi ceux-ci, sont un jour où l’autre blessés par le réel. S’ils en concluent que c’est le réel qui se trompe, l’idéalisme devient une pathologie. Et j’espère ne pas me compter parmi ceux-là.

Je suis un idéaliste : je crois que le « vivre ensemble » est désirable, et merde à ceux qui le réfutent parce qu’ils daubent le politiquement-correct suintant de cette valeur molle et lénifiante. Qu’avez-vous de mieux à proposer ? L’alternative à vivre ensemble, ce serait quoi ? Mourir ensemble, comme disait Martin Luther King ? Voire mourir seul, comme il est dit dans Lost ainsi que dans les paroles anglaises de l’Internationale (We’ll live together or we’ll die alone).

Je suis un idéaliste : je crois préférable à toute poussée de violence, sinon de faire des petits bisous à son voisin à longueur de journée, du moins de le tolérer patiemment. Aussi, certains, jours je suis giflé par la réalité. Des jours où certains de mes semblables estiment que leurs voisins méritent la mort. Des jours comme celui-ci. Ou alors comme le 28 septembre 2012, quand deux jeunes ont été lynchés non loin de chez moi. Ce double meurtre a causé un tel choc dans le quartier et dans la région qu’une marche blanche a été organisée quatre jours plus tard, 2 octobre. Un kilomètre de cortège, 15000 individus silencieux, tristes, graves, dignes, déterminés, qui marchent. Allez leur expliquer qu’ils sont politiquement-corrects. Ou catholiques zombies, tant que vous y êtes. Depuis, chaque année, cette date du 2 octobre, qui par hasard est également l’anniversaire de Gandhi, est devenue ici Journée d’action pour la non-violence.

Je suis un idéaliste : lorsqu’un ami poète a mobilisé son carnet d’adresses pour envoyer, le 2 octobre, le plus grand nombre d’artistes dans les écoles, les collèges, les lycées, pour prêcher la non-violence, j’ai immédiatement répondu présent. Bénévolement, bien sûr. Là encore, qu’opposer de mieux à cet idéalisme naïf qu’est le bénévolat, la bienveillance, bene-volens, je veux du bien. Je suis un idéaliste.

M’ont donc été attribuées, le 2 octobre 2015, deux rencontres en collège. Le collège grenoblois sélectionné pour moi réveillait un souvenir : il avait défrayé la chronique en 2013 parce qu’un parent d’élève avait agressé la principale, l’avait envoyée à l’hôpital. Son adresse ? Très facile à repérer sur la carte : le collège se trouve dans l’avenue qui porte, en hommage, le nom du proviseur du lycée voisin, assassiné à l’arme blanche par un élève, en 1983. Ah ah ah. Bonjour l’ambiance. Salut les jeunes, j’arrive. Ça va, sinon ?

Les deux rencontres ont été très riches, et très différentes. J’ai mesuré une chose qui n’a pas changé depuis ma propre traversée du collège, c’est plutôt rassurant les invariants pendant les périodes chaotiques : entre les 5e et les 3e se trouve une frontière invisible. Les 5e sont des enfants, encore un peu ingénus, spontanés et tromignons (l’un d’eux m’a même offert un joli dessin, une étagère avec cinq livres posés dessus, bel effort de perspective cavalière) ; les 3e sont des adolescents, plus durs, plus cyniques, plus bouillonnants et contradictoires, plus avides aussi, de contact et d’épreuves. À tous, j’ai causé de violence. De non-violence. De Kevin et Sofiane, de Gandhi, et de Fatale spirale. De religion aussi, ça en revanche c’est nouveau par rapport à ma génération, donc un peu plus compliqué à penser, la place stupéfiante que la religion prend dans le crâne de ces mômes.

À toutes les questions j’ai répondu du mieux que j’ai pu, aux plus convenues (comment avez-vous choisi votre métier d’écrivain, c’est lequel votre livre préféré, combien vous gagnez, quoi vous touchez seulement 43 centimes par livre mais c’est dégueulasse) comme à celles qui fonçaient tête la première dans le vif du sujet, les plus abruptes évidemment. Croyez-vous à la paix ? Devant celle-ci, j’ai laissé flotté quelques secondes de silence. Non par effet oratoire, mais parce que je ne savais vraiment pas quoi répondre. J’aimerais vous y voir. J’ai fini par biaiser qu’en tout cas, la paix n’était possible que si l’on y croyait, et j’ai cité Gramsci (oui, Gramsci à l’attention des 5e, mets-toi ça de côté mon gars ça pourra resservir) : « le pessimisme de l’intelligence contre l’optimisme de la volonté » .

Une autre question, encore plus difficile, m’a laissé knock-out pour le compte. Aimeriez-vous revivre votre enfance ? D’où elle tombe celle-ci. On ne me l’avait jamais posée, je ne me l’étais jamais posée, je la trouvais excellente, j’énumérais à toute vitesse les pour et les contre, bref c’était trop. Je me suis lâchement déballonné, désolé mon gars mais il me faudrait deux heures de plus et la sonnerie va retentir dans deux minutes. Ce n’est que plus tard, dans l’escalier, que j’ai trouvé, sinon la réponse, du moins la pirouette adéquate : je crois qu’à tout prendre je préfèrerais revivre l’enfance de quelqu’un d’autre. Ensuite nous sommes revenus dans la thématique.

Violence, pas violence, est-ce que vous seriez prêt à, jusqu’où iriez-vous pour, quel est le rapport au. Une fille me provoque : il n’est pas du tout réaliste, votre livre. Okay, donc tu l’as compris. Une autre me demande : c’est quoi votre passage préféré dans Fatale spirale ? J’empoigne, je feuillette, je me racle la gorge, je lis :

Les scènes les plus ahurissantes devenaient monnaie courante, comme lorsque cette dame âgée, noire, musulmane, hétérosexuelle, aisée, obsédée par son surpoids, ayant voté conservateur toute sa vie, collectionneuse de boules de neige souvenirs, est tombée dans les bras de cet adolescent homosexuel, de famille ouvrière, père absent et mère chômeuse, fan de musique métal hardcore, usant de stupéfiants, attiré par l’anarchisme et les dogmes bouddhistes. Les deux pleuraient d’émotion en découvrant qu’ils avaient, en fin de compte, tant de choses en commun.

La fille s’indigne : Mais… Ils n’ont rien en commun. Je réponds : ce qu’ils ont en commun est innombrable. Deux bras, deux jambes, un cœur, un cerveau, un estomac, un sexe, un langage, des parents… Tous les deux tons mourir… Un garçon prend le relai : Oui mais monsieur, ils sont carrément pas possibles vos personnages. Pourquoi pas possibles ? Ben parce que, métaleux bouddhiste homosexuel, ça n’existe pas ensemble. Mais pourquoi pas ? Ben, passeque déjà… homosexuel, c’est interdit par la religion.

Allons, bon. Je me retrousse les manches de la tête. Je tente de démontrer que l’homosexualité est présente dans la nature, chez 1500 espèces animales dont la nôtre. Que la proportion d’homos est sensiblement constante dans les populations humaines, qu’elles soient bouddhistes ou métaleuses. Et que les religieux ont bonne mine, à vouloir interdire quoi que ce soit à la nature. Ils peuvent aussi interdire aux feuilles de tomber à l’automne, pour voir (le religieux : en voilà un beau spécimen, d’idéaliste pathologique). Je leur glisse alors un petit Spinoza (oh ben oui, Spinoza c’est niveau 3e facile), avec ma citation préférée : « Dieu, autrement dit, la Nature… » .

Un autre garçon : est-ce que vous êtes Charlie ? Franco, but en blanc, inévitable. J’explique que je fais quelque chose de vachement mieux qu’être Charlie, que les revendications identitaires nous pourrissent l’air ambiant(1) : je lis Charlie. C’est très intéressant, Charlie. C’est très intéressant en général, lire. Lire Charlie plutôt que de dire « je suis Charlie », lire Le Coran plutôt que de dire « Je suis musulman ». Lire les deux, comprendre. Et là, on reparle des attentats. La religion revient au galop, une fille dit : Les frères Kouachi, ce ne sont pas des musulmans. Je comprends qu’elle n’a pas envie d’avoir quoi que ce soit en commun avec eux. Mais je lui dis : Bien sûr que si, ce sont des musulmans. Le réel est suffisamment compliqué, si on se met à le nier, il devient incompréhensible (je ne suis pas si idéaliste que ça, finalement). Les frères Kouachi sont musulmans, ce n’est pas pour ça qu’il faut tracer l’équation musulman = assassin décérébré, mais il te faut admettre que tu as quelque chose en commun avec eux. Tout comme moi, d’ailleurs. Et c’est reparti : deux bras, deux jambes, un cœur, un cerveau, un estomac, un sexe, un langage, des parents, nous mourrons tous un jour…

Quelques moments amusants aussi, et quelques malentendus : Monsieur, vous n’avez pas envie de vous révolter ? Ah mais si bien sûr tutafé, le monde est révoltant, sens-dessus-dessous, treize motifs à la douzaine, d’ailleurs j’écris pour exprimer une révolte, les révoltes on peut en faire des livres pour propager… Ah non mais non Monsieur, c’est pas ça du tout que je voulais dire. Vous n’avez pas envie de vous révolter, pour les 43 centimes ?

Comme on dit : ça, c’est fait. Une journée contre la violence. Que faire les 364 autres ?

Quelques jours plus tard : hier. Je traverse la ville à pied. Place Verdun, à quelques mètres de moi, un groupe s’anime sur le trottoir, des étudiants on dirait, des sacs à dos, parmi lesquels deux jeunes hommes s’engueulent. L’un des deux est particulièrement excité, parle fort : « Tu vas arrêter de faire le con s’il te plaît ? ». Je le vois trembler, son torse, son cou, ses membres s’agitent comme s’ils hésitaient, indépendamment du cerveau, j’y vais j’y vais pas. Je perçois que nous sommes pile à la seconde fatale, celle qui précède l’agression. J’ouvre grand les yeux. L’agression a lieu : le jeune homme bondit sur son interlocuteur, ses écouteurs en tombent de ses oreilles, la main gauche agrippe au col et le poing droit percute la tempe. L’autre recule, se protège, lève un genou. Leurs amis les ceinturent, les séparent. Je passe mon chemin, en me répétant à voix basse cette phrase bizarre, Tu vas arrêter de faire le con s’il te plaît, l’incongruité de la politesse comme ultime parole avant le coup porté.

(1) – Chaque fois que nous affirmons une part de nous-mêmes, nous en nions une autre. Octavio Paz

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Le moindre mal (Lectures pendant le solstice, 1)

21/06/2015 2 commentaires

begaudeau

Aujourd’hui, c’est le solstice : je m’en vais dans quelques minutes jouer de la musique dans les rues, pour oublier que désormais les jours raccourcissent, la nuit gagne petit à petit, et nous nous acheminons vers l’hiver. Lisons de bons livres en attendant l’extinction de l’espèce humaine.

Exemple de bon livre : Le moindre mal, de François Bégadeau. Honnêtement, je n’attendais pas autant de lui. Bégadeau, dont j’avais aimé Entre les murs, m’est depuis tombé des mains pour cause d’egotrip. Sa récente auto-science-fiction, La politesse, m’avait laissé circonspect pour cette raison, auto-centré sur ses déboires d’écrivain dans l’infime milieu littéraire français – pourquoi pas, mais l’enjeu ne dépasse pas vraiment (à part dans la dernière partie spéculative) ce qu’on peut lire sur bien des blogs, y compris celui-ci.

Mais pour ce Moindre mal, il a délaissé son égo, et s’est intéressé à « d’autres vies que la sienne » pour reprendre la formule d’un autre écrivain à qui ce décentrage de l’écriture avait pas trop mal réussi. Le livre prend place dans l’admirable collection Raconter la vie de Pierre Rosanvallon qui s’est justement donné pour objectif de donner la parole, soit directement soit par l’intermédiaire d’écrivains-écriveurs-écrivant, au Parlement des invisibles, ce monde occulté des hommes et femmes modestes, de tous ceux qui ne (nous) parlent pas mais pourtant existent si fort (c’est dans cette même collection qu’avait paru le livre d’Annie Ernaux sur les supermarchés).

Bégaudeau, donc, raconte la vie d’une infirmière, Isabelle. Sa vie en tant que parcours (d’où vient-elle), puis en tant que quotidien (que fait-elle). C’est passionnant. Au bout du livre, on connaît Isabelle, et on est drôlement content de la connaître, on a envie de lui dire merci.

En outre, lire ce livre n’est pas seulement une occasion de découvrir un être humain, et le métier qu’elle exerce, quand bien même cette qualité documentaire serait une bonne cause et une fin en soi : l’expérience littéraire y est excitante aussi parce que Bégaudeau, dans la troisième et dernière partie du livre, expérimente. Il écrit la journée d’Isabelle à l’hôpital en un seul interminable paragraphe, un flot de conscience dense et fluide, composé d’idées, d’impressions, d’images, de bribes de dialogues, de visages de patients, de collègues, d’odeurs, mais surtout de gestes répétitifs ou singuliers, accomplis dans la nécessité de l’ouvrage. On achève cette journée de trente pages dans le même état qu’Isabelle : harassé, mais un peu plus humain.

Lisez Le moindre mal.

Sur le même sujet : le Charlie Hebdo de cette semaine est lui aussi très hospitalier (il convient, de temps en temps, de rappeler que Charlie n’est pas seulement un symbole, mais aussi un journal). Outre les Histoires d’urgence du Dr. Pelloux, palpitantes depuis plus de dix ans, et la chronique de Philippe Lançon qui, par la force des choses est devenue depuis cinq mois un reportage permanent (et poignant) en direct de l’hôpital, voilà que l’écrivain Robert McLiam Wilson, qui signe en alternance la rubrique Papier buvard, raconte à son tour son passage à l’hôpital, en rendant un vibrant hommage à ceux qui l’ont soigné. Je reproduis ce paragraphe magistral :

Une confirmation : les gens qui bossent là sont ceux qui ont les vrais boulots. Eux, les profs, et quelques maçons, et tous ceux qui nettoient les rues (et bon, d’accord, peut-être certains bouseux poilus qui font pousser de la nourriture). Voilà des boulots. Tout le reste n’est qu’infantile babillage. Si vous êtes consultant en management, programmeur, relations publiques, agent immobilier, ou écrivain à la con, inclinez-vous humblement devant ces adultes. En particulier si vous êtes scandaleusement mieux payé qu’eux (et vous l’êtes). Les infirmières, les profs, les assistantes sociales et les ouvriers agricoles devraient être les personnes les plus riches dans n’importe quelle société. L’aristocratie.

Rien à ajouter.

Cloaque

12/05/2015 un commentaire

gastinel

Je lis beaucoup la presse en ligne.

Aujourd’hui, je lis la dernière chronique de Noël Mamère sur Rue89, qui dresse le bilan calamiteux des trois ans de pouvoir de Hollande. J’y vois une énumération terrible, précise et exacte. Pas de quoi se réjouir, mais au moins de quoi penser.

En revanche, dans la foulée j’ai le malheur de lire les commentaires laissés par les internautes au pied de l’article… Je suis à nouveau estomaqué par cette « République des commentaires fielleux » qui émerge sous n’importe quel papier de n’importe quel site d’info. De la haine anonyme, du mépris sectaire, de la suffisance compulsive, des objections irascibles, des raccourcis aigres, des quolibets, des « petites phrases », des « clash » des « buzz » des « tacles »… Et zéro arguments. Je crains que ces commentaires ne reflètent l’état d’esprit (inquiétant) des Français davantage que l’article de Mamère lui-même. Et dire que Rue89 a été fondé sur le projet participatif d’une mythique info à trois voix, Rédaction/Spécialistes/Internautes eux-mêmes, « qui participent à la vie de Rue89 par leur commentaires mais aussi en soumettant des articles, des liens vers d’autres sites, des photos et des vidéos »… La troisième voix pue de la gueule.

Il y a 45 ans, François Truffaut disait « Les Français ont tous deux métiers : le leur, et critique de cinéma. » Il semble que leur second métier soit devenu critique de l’actualité, commentateur acerbe du monde. Le phénomène de ces caniveaux-commentaires pré-fascistes me révulse et me fascine, je crois même qu’il me passionne (j’y fais une allusion dans l’un des chapitres Fatale Spirale, celui sur les trolls), et pas seulement parce que j’ai pu, à l’occasion, en être moi-même la cible.

Ce cloaque est digne de notre époque, il est la déclinaison accessible à chaque citoyen du modèle dominant de traitement ultra-contemporain de l’actualité : à l’heure où l’information n’a jamais été aussi abondante et accessible, on (s’)informe à coups de vacherie en 140 signes plutôt que d’enquête d’investigation, à coups de talk-shows matches-de-catch où l’infotainment prévaut (on retiendra de l’actu, pour recyclage dans le zapping ou dans les navrantes pages politiques d’Orange par exemple, que tel people a rabroué tel autre people), à coups d’avis péremptoires balancés dans la mêlée depuis on-ne-sait-où (je suis conscient que, rédigeant un blog où je me crois autorisé à exprimer des avis que personne ne m’a réclamés, je participe de ce brouhaha).

Les débordements sont sans nombre, surtout dans le cas d’une actualité elle-même conflictuelle (un exemple ici). Libération, journal par ailleurs en pleine crise d’identité (papier ou tout web ou brasserie-traiteur-salon-de-massage ?), qui s’est doté d’une charte prudente sur la modération des commentaires, a signalé que certains sites américains, confrontés comme de bien entendu à ces débordements avec une longueur d’avance sur nous, ne donnent tout simplement plus la parole à ses lecteurs. La censure 2.0 est-elle de mise ? Et pourtant, depuis le premier amendement, la liberté de parole est sacrée là-bas plus encore qu’ici…

Reste que de ces souterrains de l’autoroute de l’information je m’extirpe toujours lessivé, et démoralisé. À chaque fois, je me dis « Il ne faut plus les lire ! » Mais à l’encontre de mes résolutions je retourne tremper, bien fait pour moi, dans ces flots d’agressivité et de sarcasmes à courte vue, d’insultes, d’intolérance, de « bons mots » sidérants de violence, qui polluent systématiquement les articles d’opinion (ou même d’analyse) dans toute la presse en ligne. « L’esprit français » (la saillie voltairienne, disons), « la démocratie participative », la « liberté d’expression » pour laquelle paraît-il nous avons massivement marché le 11 janvier… sont ici tragiquement dénaturés. Au service de qui, au juste ?

Cette hargne démocratique est-elle représentative de l’opinion réelle, du Français moyen, des « idées » de mon pays ? J’espère que non, sinon nous traversons une grave crise civique ET intellectuelle… Est-elle, alors, le seul fait de « minorités agissantes » ? Voire d’officines, de mercenaires appointés ou de bénévoles militants, bossant pour le compte de quelques groupuscules extrémistes (le FN ? voire pire, les Soraliens, Dieudonnistes etc) dont le métier, semblable à celui des agences de publicité qui truffent les sites de commerce en ligne de faux avis de consommateurs, consisterait à pourrir sciemment le débat politique, à nous exciter comme à coups de banderilles ? J’envisage cela, et je me dis que je frise la paranoïa…

Boulette

16/02/2015 Aucun commentaire

Diam-s---La-Boulette--Generation-Nan-Nan-

Et soudain je repense à Diam’s en 2006. Plus grand monde ne pense à Diam’s depuis 2006.

2006 marque l’apogée de la rappeuse. Son troisième album, Dans ma bulle, plus grosse vente de disques en France de l’année, est successivement disque d’or, disque de platine, double disque de platine, disque de diamant. Diam’s conjugue succès public (sa tournée est un triomphe) et critique (elle est couverte de prix). Elle fait entendre partout sa voix tonitruante qui représente, comme on dit en hip-hop, qui parle pour ceux qui ne parlent pas : elle est la voix de la jeunesse, la voix de la banlieue, ainsi que la voix, plus rare encore, de la femme de cette même banlieue ; elle chante avec une énergie formidable l’émancipation de ces trois figures, le jeune, le banlieusard, la femme. Elle est un relai d’opinion pop, implicitement féministe à sa manière puisque femme dans un milieu d’hommes.

Elle rappe l’anti-machisme, la galère quotidienne, la lutte contre les discriminations, le racisme, le fascisme rampant (sa lettre ouverte Marine), l’angoisse et la liberté, le harcèlement et le viol (Ma souffrance), elle se fait chroniqueuse à la fois politique (Ma France à moi) et intime (Jeune demoiselle)… Les adolescents, et même les enfants, les petites filles, s’identifient à son charisme, à sa force, à sa modernité. Si bien que son succès déborde son milieu (ceux qu’en 2006 on commence à appeler « bobos » lui font fête eux aussi)… avant de la déborder elle-même.

En 2007, Diam’s percutée par le burn-out plonge dans la dépression. En 2008, elle se convertit à l’Islam (je ne me prononcerai pas sur le rapport de cause à effet, ce serait indécent). En 2012, elle renonce à sa carrière, et refuse d’apparaître dans les médias ; désormais, lorsque cela arrivera, par exception très contrôlée ou par sauvage abus des paparazzis, on la verra recouverte du voile. Au moins n’a-t-elle pas renoncé à s’exprimer puisqu’elle a publié entre temps deux livres pour raconter son histoire, sa foi, la honte qu’elle éprouve à l’évocation de son passé et de sa vulgarité (sic).

Depuis le départ à la retraite de Diam’s, on croit (je crois) déceler une certaine régression dans le rap français grand-public. Tous les grands succès populaires ultérieurs (Sexion d’assaut, Booba, Black M, Maître Gims, La Fouine, Rohff, Lacrim, Jul, Kaaris, Gradur… Voire, comble d’auto-caricature radicale, l’impayable Swagg Man, infiniment plus vulgaire que Diam’s) sont exclusivement masculins et, du point de vue des paroles, généralement coulés dans le même moule machiste, arriviste, matamore, bodybuildé, buté, querelleur, gangster ou pseudo-gangster, cynique, va-de-la-gueule, trivial, à cran, sombre, sans joie. Puéril et fat. Cependant, dans le livret de leurs CD, ces messieurs remercient parfois le Tout-Puissant et/ou son Prophète, ce qui rachète sans doute tous les maternalismes et les eaux glacées du calcul égoïste.

Une décennie après son triomphe, de Diam’s restent en tête quelques refrains emblématiques. La Boulette, l’un de ses plus grands succès (2006), m’est revenue au nez ces jours-ci comme un diable en boîte. Non pour cette phrase issue d’un couplet « y a comme un goût d’attentat » , mais pour cette autre, dans le refrain : « C’est pas l’école qui nous a dicté nos codes nan nan, génération nan nan, alors ouais on déconne, ouais ouais on étonne… »

C’est pas l’école qui nous a dicté nos codes. A-t-on été assez attentifs, il y a dix ans, à cet avertissement martelé dans les MP3 ? Diam’s mettait des mots sur le discrédit de l’Education Nationale. Pas seulement l’échec des élèves ; l’échec de l’école. Et dire que c’est sur ce tube anti-école que Jamel Debouze a fait danser Ségolène Royal juste après lui avoir arraché sur un plateau de télé l’aveu de sa candidature à la présidentielle, c’était une émission cool, fun, pop, c’était l’échec annoncé de l’école, de Royal, de la gauche, de l’infotainment, de la démagogie, de la démocratie.

Plus que jamais, l’Éducation comme lieu non seulement d’apprentissage et de découverte, mais aussi de partage, de terrain d’entente, de langage commun et grâce à cela d’appropriation et de réinvention des choses communes, bref, comme le lieu des codes, apparaît comme le tout premier enjeu politique. Qui, sinon elle, dicte les codes ?

Que vive l’école publique républicaine gratuite laïque et obligatoire. Putain, chaque épithète pèse seize tonnes. Je m’interroge sur le pourcentage d’écoliers français en mesure de comprendre le terme épithète. La grammaire est un code.

Et soudain je repense à un autre signe avant-coureur : Nicolas Sarkozy en 2007, aussi pionnier et visionnaire que Diam’s en 2006. On n’a pas tellement cessé, hélas, de penser à Sarkozy depuis 2007. « L’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé. »

Post-scriptum tardif à propos du rap et du reste : je relis en 2015 deux articles de Libé de 2013. Une chronique du sociologue Louis Jésu ; quelques jours plus tard, la réponse de Charb. Or, ce retard de deux ans laissant tiédir l’actu est très éclairant, parce que tout était déjà contenu dans ce dialogue de sourd, à part peut-être le sang coulé : l’incompréhension, le mépris réciproque entre le rap et Charlie, la violence, à l’époque exclusivement verbale (je réclame un autodafé…), la religion qui se crispe, l’analyse sociologique à posteriori (on croit lire en avant-première le bouquin de Todd), les fossés qui désespérément se creusent entre les gauches d’une part, entre les Français de l’autre.