Le Fond du Tiroir

Le blog de Fabrice Vigne

Affichage des articles marqués J’ai inauguré IKEA

Chaque année, bon an mal an, j’accomplis avec constance, curiosité et scrupule, quatre ou cinq rencontres scolaires dans des lycées, et presque autant dans des collèges. Je n’en suis pas encore blasé. Pour la plupart, ces interventions ont lieu dans le cadre du dispositif SOPRANO de l’ARALD (et voilà une occasion supplémentaire de remercier la Région Rhône-Alpes pour son soutien, ah c’est vrai, je la remercie très sincèrement la Région, on s’étonne du taux d’abstention aux élections régionales, il me semble que la raison en est que personne ne sait à quoi elle sert, cette pauvre Région – or, moi, je sais : la région soutient la Littérature, merci la Région), et portent sur TS, qui, quoique mon plus vieux livre, et l’unique paru « pour adultes », demeure le plus à même de chatouiller un public ado – pas à un paradoxe près, on ne reviendra pas là-dessus.

Exception notable : c’est avec Les Giètes pour prétexte qu’a eu lieu l’une de mes dernières incursions marquantes en lycée. Un lycée pro, BEP « service aux personnes », m’avait invité au motif que ces jeunes filles (seulement trois garçons dans les rangs) se destinaient aux métiers type « assistance aux personnes âgées ». J’ai parlé d’assistance aux personnes, comme requis, puis de mille autres choses. Très bon souvenir, première et unique fois que je passais avec une même classe toute une journée, pleine de rebondissement… Comme je présentais à la classe mes autres livres, j’exposais la genèse de J’ai inauguré IKEA : « Moi, IKEA, je n’aime pas ça, ça me fait même peur. Il faut toujours écrire sur ce qui nous fait peur. L’une des origines de ce livre, c’est que j’ai lu dans un article qu’un Européen sur six était conçu dans un lit IKEA. J’en ai eu le sang glacé. »
Une élève, un doigt en l’air : « Ben… Je comprends pas pourquoi… Franchement, pas de quoi avoir peur, m’sieur… »
Une autre, qui engueule la première : « Mais si ! Attends, c’est dégoûtant ! Nous, on y dort, après, dans ce lit ! » (rires)
Je ne vois pas comment je pourrais en venir à me lasser des rencontres scolaires.

Pourquoi conservè-je un tel goût pour ces interventions publiques, alors que certains auteurs, plus connus que moi, plus aguerris, plus prolifiques, voire plus talentueux (ou les quatre à la fois : Jean-François Chabas), en ont soupé et déclinent systématiquement toute invitation en milieu scolaire ?

Bon, faisons immédiatement un sort au tabou phynancier : intervenir en classe est, en toute franchise, intéressant du point de vue numéraire. Lorsque je fais respecter les tarifs de la Charte des auteurs jeunesse, je gagne en trois ou quatre jours d’intervention l’équivalent des droits d’auteurs perçus pour un roman qui m’aura demandé un an de travail ou davantage. Easy money.

Mais je vous prie de ne pas me croire vénal, ni capable de prostituer la parole que je viens délivrer là. Comme j’ai eu l’occasion de le déclarer, précisément à une classe de collège, « Je ne fais rien pour l’argent. À part lorsqu’on a faim (et je n’ai pas faim), l’argent est la pire raison de faire quoi que ce soit, c’est avilissant ».

La vérité est que ces moments d’intervention, de confrontation, de remise en question sur le métier, je les aime.

J’aime être là, j’aime donner mon show un brin narcissique à ces jeunes gens, j’aime échanger avec eux, j’aime leur donner à rire, à s’émouvoir, à réfléchir, j’aime trouver en direct des réponses neuves à des vieilles questions. J’aime ce contact direct, de la même façon que j’adore me retrouver sur scène pour mon spectacle musical adapté des Giètes, et vive le spectacle vivant, la mise en présence en chair et os, en-cet-en-endroit-en-cet-instant, de celui qui dit et de celui qui écoute, strictement le contraire de l’expérience littéraire.

J’aime tout cela ; mais aussi, je crois sincèrement qu’il est important de s’y consacrer. On me jugera prêcheur, naïf ou bien-pensant, tant pis, je ne vais pas m’excuser d’avoir des convictions : j’estime que faire ces rencontres, c’est faire le bien, c’est une mission d’intérêt général, parce que je crois dur comme fer à l’éducation, en général, c’est même l’intime tréfonds de ma fibre politique. Si j’ai des réserves sur les missions édificatrices de la ‘littérature jeunesse’, en revanche je trouve tout naturel de venir en personne édifier la belle jeunesse, en leur parlant littérature tout court. J’ai dit tout récemment l’attachement que je porte aux actions qui construisent le lien entre livre et lecteur. C’est une idée générale, d’accord, mais pragmatique.

Quand ces rencontres se passent bien, j’en ressors heureux, épuisé, vidé et pourtant rechargé à bloc d’émotions en boucle, plein en outre d’un respect renouvelé pour les profs, accomplissant ceci à longueur de journée, à longueur d’année, pour une rétribution bien plus modeste. Et puis, parfois, ces rencontres se passent mal, comme un rendez-vous qu’on manque. Alors, je sors de l’enceinte scolaire perplexe, désemparé, anxieux, et juste malheureux…

(Ne manquez pas le prochain épisode, demain ou après-demain sur cet écran : Le livre par terre.)

Gisèle Halimi et moi

L’essentiel, lorsqu’on passe trois jours sur un stand, dans un salon du livre et dans le brouhaha, est de demeurer patient. Ferme et stoïque. On a fait des beaux livres, on est là pour les introduire dans le monde, on espère les vendre un peu malgré la crise mondiale (mondiale, ça veut dire « partout-partout »), afin de dégager les moyens d’en fabriquer un autre plus tard. On attend le chaland.

Le chaland s’arrête. S’il feuillette et déclare en souriant :  »c’est joli », la journée est très mal barrée, le chaland refermera sans aucun doute  l’ouvrage et vaquera plus loin ; cette leçon de vie, maintes fois vérifiée, m’a été aimablement fournie par ce vieux briscard d’Hervé Bougel. Parfois, aussi, le chaland engage la conversation : « Ah, vous avez écrit un livre sur IKEA ? Vous vous êtes inspiré de Vincent Delerm, c’est ça ? C’est très à la mode… (chantonne) Page 123, du catalogue IKEA, tralala… »

Droit dans mes bottes et debout à mon stand, je l’affirme sans affectation, mais plutôt avec patience, fermeté et, disons-le, stoïcisme : plutôt crever que m’inspirer jamais de Vincent Delerm. Qu’ai-je besoin d’un Fanny Ardant et moi, quand je puis afficher le document ci-dessus, qui montre clairement et sans ambigüité Gisèle Halimi (assise) et moi (debout), assaillis par la foule sur notre stand du Printemps du livre de Grenoble.

Ce facétieux quoiqu’authentique cliché est issu de l’album photo du pré-carreleur pré-cité et pré-cautionneux Hervé Bougel, compte-rendu rétinien du salon de Grenoble que vous êtes invités à cousulter sur son blog. Parmi les scoops en image, vous y découvrirez le visage avenant de Marilyne Mangione.

Ingvar Kamprad Elmtaryd Agunnaryd

Je l’ai ! Il est beau ! Plus beau encore que je ne l’espérais, et j’espérais beaucoup ! J’ai inauguré IKEA a été rendu par l’imprimeur avant-hier, tout pimpant, gorgé d’odeurs d’encres, et depuis j’en ai des bouffées de fous rires, je glousse comme un imbécile heureux, que je suis au fond. (Au fond de quoi ?) Et je cite à nouveau, par plaisir et par devoir, celui qui est, au minimum, co-auteur de ce livre : Patrick Villecourt, factotum et concepteur de ce livre-objet qui est le sien encore bien plus que le mien.

À présent, comme à chaque livre du FdT, je dois digérer la joie d’avoir fait le plus beau livre du monde, et m’employer à une tâche d’éditeur, que je ne suis guère au fond : le vendre. Ouïe, les ennuis commencent. Ennuis rigolos, parfois : j’ai vendu les premiers exemplaires ce week-end même sur mon stand du salon de Grenoble, j’ai testé les  réactions…  Une dame s’est exclamée devant mon stand, « Oh, IKEA ! », ça lui faisiat quelque chose, elle m’a expliqué, en anglais, que sa famille était partiellement suédoise, qu’elle avait travaillé pour IKEA, que ses enfants adoraient IKEA, qu’ils appelaient ça « The Big Blue House », et d’empoigner mon livre et de le brandir à la face de son môme, en poussette, à peine plus d’un an, « C’est quoi ça mon chéri ? Tu reconnais le logo, hein ? C’est quoi ?  Réponds à maman mon chéri ! Tu sais ce que c’est voyons ! C’est iiiii…. C’est iiiiiiiiiiiikkkkk…… C’est ikkkkkkkkééééééééé…. » Le gamin a fini par lâcher le mot magique, qu’on en finisse, j’étais plutôt embarrassé. En-deçà de tels cas limites d’émotivité, les badauds s’arrêtaient globalement perplexes (et exceptionnellement émerveillés) devant cette planche bizarre, inconcevable,  « Alors ça, donc, ces affiches, là, ce sont les épreuves de votre prochain ? les brouillons ? les extraits ? et il sort quand, celui-ci ? » Eh bien, il sort avant-hier, chère madame. Car vous avez devant vous le produit fini. (Ah, et par ailleurs, restituez-moi immédiatement cet exemplaire du Flux que vous avez glissé en douce dans votre sac, il s’agit d’un vrai livre, pas d’un prospectus, ni d’un catalogue, ni d’un produit promotionnel.)

Je m’occuperai demain des souscriptions. L’envoi par la poste est problématique : l’objet mesure 64 cms sur 45 (une fois monté, 14 x 19,5)… Soit je le plie pour le glisser dans le pli, ce qui est dommage parce que la feuille, dans l’idée, ne doit être profanée que par son lecteur (en outre pour faire simple les plis nécessaires à l’enveloppe ne correspondent pas aux plis préconnisés pour le montage de l’ouvrage), soit j’achète des tubes en carton, mais j’augmente ainsi très sensiblement les frais de port.

Bon, que cela ne vous empêche pas de commander

lapin en suédois, c'est "kaniner", presque une anagramme avec trois consonnes en trop

Patrick Villecourt, a.k.a. Factotum-man, pour être homme de l’ombre, n’en est pas moins photographe, soit étymologiquement « écrivain de lumière ».

Le prochain livre extrait du Fond du Tiroir créditera, enfin, Patrick en tant que co-auteur à part entière (comme s’il n’avait rien fait sur les trois premiers), puisque ses photographies, ainsi que sa conception graphique, donneront à l’objet sa tenue, son fil, son liant, sa colonne vertébrale, ses grandes oreilles et ses yeux rouges, comme vous voudrez.

Mandaté par le FdT en vue de la confection de ce projet spécifique, Patrick s’en fut un beau matin en repérages sur le parking du magasin IKEA. Ce qu’il vit là-bas ? Du jaune, du bleu, et un lapin écrasé sur la chaussée. Attention, petit lapin ! Ne va pas acheter tes meubles chez IKEA ! Rentre vite dans ton terrier ! Ah, zut, trop tard…

Cette photo ne rentrait pas dans le livre, mais je l’ai trouvée belle quand même, oh, à sa façon, modeste et baudelairienne, tellement juste dans son propos qu’il vaut mieux en blaguer, enfin chacun ses goûts, alors je la publie sur le blog.

Et qu’est-il, au fait, ce quatrième Fond de tiroir qui sent bizarre ?

L’ouvrage s’intitule J’ai inauguré IKEA. Il coûte 4 euros, presque rien, parce que c’est un petit texte (à peine plus long que le Flux), mais voici, en vérité, un ouvrage fort curieux. Il vous sera livré figurez-vous en un paquet plat, sous la forme d’une seule feuille de très grand format et de très belles couleurs, complet de son mode d’emploi (pas en suédois) et de ses deux attaches parisiennes, que vous pourrez plier, couper, monter et lire confortablement à la maison, en poussant des jurons ad libitum si, le cas échéant, l’accompagnement de jurons agrémente avec profit votre pratique du bricolage téléguidé.

Le livre (appelons-le « livre », même si c’est pure convention) étant actuellement chez l’imprimeur, vous pouvez d’ores et déjà nous le commander. Pas ici, malheureux ! Rendez-vous là, plutôt ! Aucune odeur de bête crevée, chez nous !