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Frères du livre et Sac en papier et bal de printemps ou quelque chose comme ça

21/03/2015 un commentaire

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C’est l’éclipse, c’est la grande marée, c’est dimanche d’élection, c’est le printemps dites donc, soit l’an neuf réel. Joyeux (joyeuse ?) Norouz à nos amis iraniens, et quant à nous autres ici à Grenoble, nous fêterons le renouveau, d’abord avec des livres, ensuite avec un bal, programme complet, cohérent et qui fait sens.

Samedi 27 et dimanche 28 se tiendra le Printemps du livre, dont l’affiche a pour thème l’herbe à chat, ce qui est de fait drôlement plus printanier que la litière. Moment de grâce et de magie : conformément à la tradition le Fond du Tiroir déploiera là son stand, tel le bourgeon qui s’épanouit, le rossignolet qui pépie ou l’ours qui s’étire sur le pas de sa grotte. Non conformément à la tradition, le salon ne se tiendra pas sous chapiteau au jardin de ville, mais au Musée, ouvert gratis pour l’occasion. Monsieur Olivier Destéphany m’y rejoindra sur certaines plages (avec le maillot la crème solaire et la planche de surf) afin de dédicacer le sauvage Vironsussi.

Samedi 27 au soir, j’irai guincher au bal folk de Frères de sac (toutes infos utiles sur la colonne Morris ci-dessus), et là pour le coup, en matière de conformément à la tradition ou/et pas, ceux-là en connaissent un rayon. Voir ce précédent billet pour réviser l’oxymoron Musique Traditionnelle de Demain (moi : président).

La dernière vie du Posthume

07/07/2014 3 commentaires

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Je l’aime, mon petit Posthume. Je pense parfois que Jean Ier le Posthume roman historique est ce que j’ai écrit de meilleur, parce que c’est un livre à la fois léger et profond, et que légèreté+profondeur=élégance. J’ai donc le coeur un tout petit peu brisé depuis que Magnier, il y a deux ans, a décidé de le laisser mourir d’épuisement. Aujourd’hui, on rencontre ce livre d’occase sur des sites spécialisés, à des prix hallucinants, 15 à 40 euros, n’importe quoi la spéculation, là ce sont mes couilles qui s’en trouvent brisées, un tout petit peu.

Je suis rentré du salon de Montfroc hier soir sous l’orage. Comme d’autres sont droits dans leurs bottes, je suis droit dans Montfroc. J’adore décidément ce salon de cambrousse, dans un village de 80 âmes, tenu à bout de bras par les autochtones (André Bucher & Co), où l’on ne vend quasi-rien mais où l’on est en excellente compagnie. Un grand plaisir de retrouver les habitués (avec une pensée émue pour un absent), et de rencontrer des auteurs nouveaux (là, par exemple, un écrivain nommé Marc Graciano présentait son premier roman, Liberté dans la montagne, vraie découverte, achetée et posée sur ma pile). Au département « Jeunesse », j’ai tant et plus discuté avec le couple Patrice Favaro et Françoise Malaval, qui sont gens formidables, et avec ma voisine de stand, Calouan, extraordinairement douée pour deviner les prénoms des individus rien qu’en les dévisageant, talent de salon (cadeul’dire) qui touche presque au surnaturel. J’en suis dépourvu. Je n’ai même pas deviné le sien, il a fallu qu’elle me le révèle.

Or il se trouve que le libraire en charge de ce salon est, pour la dernière année peut-être étant donnée la crise partout-partout mais surtout ici, l’extravagant Bleuet, sous l’égide de l’étrange monsieur Gattefossé. Le Bleuet, victime de ses ambitions, vit peut-être ses derniers mois, du moins sous cette forme, et c’est triste comme une utopie qui percute la réalité et ne s’en relève pas. Mais ! Mais ! Mais ! Une bonne nouvelle cependant, vue de ma lucarne. Le Bleuet, qui périt justement sous le poids de ses stocks pharaoniques, est sans doute la dernière librairie de France qui dispose de Jean Ier le Posthume (il lui en reste 5 ou 6 exemplaires, je crois). Vous cherchez à vous procurer ce livre désormais rarissime ? Evitez les escrocs, commandez-le à son prix d’origine, en ligne sur le site du Bleuet.

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Le plus grand arbre du monde

19/05/2014 un commentaire

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À force de me terrer dans mon Tiroir, j’aurais presque oublié ce fait : la littérature jeunesse en général, et les salons du livre jeunesse en particulier, c’est formidable, en fait. Du moins, dans le meilleur des cas. L’enfance de l’art et le garde-fou contre l’illettrisme (j’y viens). Du talent, de la joie, de la fête, de l’émotion, de l’émulation, du fourmillement, de la générosité, et mon tout aujourd’hui à l’attention des adultes de demain. Je reviens du seul salon de ce type que j’aurai fait cette année : Beausoleil. Or c’était le meilleur des cas. Je me suis régalé, merci du fond du coeur.

Le mois dernier, pour rire, j’ai publié ici même un article impénétrable, rédigé en langue Cherokee – idiome parlé par environ 30 000 personnes en ce monde, écriture lue par peut-être autant. Pour nous incultes, ce ne sont qu’amas de signes indéchiffrables, extra-terrestres aussi bien. Splendide à regarder / illisible. Je trouvais rigolo de rendre soudainement mon blog hermétique, inintelligible, crypté par notre seule ignorance. L’opacité, c’est le fun. Enfin, je dis ça manière de dire, je ne le répèterais pas si j’avais un analphabète devant moi, ce serait indécent. Bref, l’article a laissé pantois très exactement la moitié des lecteurs de ce blog, qui pourtant sont en nombre impair, je le sais, je connais chacun par son prénom. Comme j’ai rencontré à Beausoleil l’auteur du livre qui m’a révélé la langue Cherokee, Frédéric Marais, je cesse aujourd’hui de blaguer et vous ré-explique Sequoyah, cette fois en version française.

Sequoyah (1767-1843) est au départ un Cherokee, un handicapé au pied estropié. Il est à l’arrivée le seul Amérindien a avoir créé un alphabet, et une écriture, dans le but de sauvegarder la culture de son peuple. Son nom a été donné, en hommage à son courage, à sa ténacité, et à son influence, au plus grand arbre d’Amérique du Nord, et du monde, le séquoia. Déjà, relatée platement par moi, l’histoire est merveilleuse. Mais Frédéric Marais en fait un album qui, sans forcer sur la légende dorée du héros, ni s’appesantir dogmatiquement sur les nécessités politiques de l’alphabétisation, donne à admirer un être humain exceptionnel, et à voir, à voir, vraiment, la poésie même de l’écriture, cette série de signes, cette convention qui émancipe, ce code qui permet à une idée de passer d’un cerveau à un autre cerveau (Je viens de vous en glisser une, là, en douce).

Lisez les livres de Frédéric Marais. Ils sont tous très différents les uns des autres, mais tous excitants au moins par un angle.

Outre Frédéric, j’étais ravi, durant le salon, de renouer avec d’autres auteurs ou bien de les découvrir, Alan Mets, Amélie Jackowski, Anne Jonas, Hélène Rice, etc. Et Nadia Roman bien sûr mais bon Nadia c’est pas pareil c’est ma soeur.

Sinon, vous pouvez également lire le mythe étiologique cherokee de la naissance du séquoia, tel que rapporté ou inventé, je ne sais pas, par Jean-François Chabas (qui hélas ne met jamais un pied dans un salonduliv, alors je n’aurai jamais l’occasion de lui présenter mes respects). Conte merveilleux, profond et bouleversant, « écolo » et humaniste, qui restitue la place de l’homme dans la nature, en quelques pages. On gagnerait à comparer ce mythe avec l’histoire authentique de Sequoyah le démiurge : dans chacun des deux récits on trouve un enfant handicapé, quittant sa tribu, et qui au terme d’une longue méditation solitaire veillera sur elle, lui offrant une sagesse silencieuse à la vie infiniment plus longue que celle d’un mortel. Le récit de vie et l’imaginaire se rejoignent. Non seulement la littérature jeunesse est-elle formidable, mais en plus, de bien des façons.

La raclure de gorge comme dernier argument

16/05/2014 Aucun commentaire

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Je me trouve pour quelques jours à Beausoleil, banlieue pauvre de Monaco (ceci n’est pas un oxymore mais une curiosité sociologique), où habita autrefois Léo Ferré, et où se tient aujourd’hui un salon du livre tout à fait épatant (merci Karin ! Merci tout le monde !).

Cette journée de rencontres dans les écoles fut éreintante et fertile. Beausoleil se targue d’être la première ville cosmopolite de la Côte d’Azur et peut-être même de France comme me le précise un édile, avec 80% des enfants scolarisés qui n’ont pas le Français pour langue maternelle. De fait, dans les classes, une multitude de couleurs, de noms, de prénoms, d’exotisme, de mômes du monde. Or figurez-vous que ce meeting-pot tient, qu’il vit ensemble naturellement, que la cohabitation se passe bien. Je n’avais pas vu pareille société hétéroclite et cependant harmonieuse depuis mes pérégrinations sur l’île de la Réunion, un peu le même genre… Je finis donc le jour vidé mais heureux, rassuré, confiant.

Las ! J’ouvre le journal. J’apprends que, selon les sondages pré-élections européennes, le FN est le premier parti de France. Ma confiance s’évanouit dans l’éther. J’ai des bouffées d’angoisse.

Que faire, plutôt que de se morfondre ? Tenter de comprendre ce que la pole position du FN veut dire. Or justement j’ai la réponse dans la poche : le dernier numéro de l’incomparable revue Metaluna, acheté pour lire dans le train. J’y trouve une excellente, et éclairante, chronique signée Rurik Sallé. Tout est dit, je me contente de recopier (à la main, puisque ce n’est pas en ligne) ci-dessous.

L’aut’ fois, tu sais quoi ? L’aut’ fois c’était hier, en fait, et je me baladais dans la campagne avec des gens de ma famille – car j’ai une famille – et des amis. On était contents de se balader la nuit, de regarder les étoiles, tous ces trucs beaux… En sortant d’une zone d’herbe, par hasard, je débarque sur un parking face à des voitures garées. Là, au loin, un gars qui était dans une soirée dans la salle des fêtes du hameau commence à gueuler vers moi en semi-rigolant : « Hey, t’as volé quoi ? Hey ! ». On se prend un peu la tête à distance. Essayant de regagner son honneur devant ses potes (et potasses) avinés, le gars s’approche de moi. Re-prenage de tête, le gars menace de taper et tout. Un de mes potes se met à côté de nous, un mec de 50 ans, tranquille, cheveux gris, pour calmer le jeu. Le mec l’insulte. Une amie s’approche elle aussi : « Monsieur, y a des enfants, on se promène en famille… ». Le merdeux répond : « Rien à branler des enfants ! » On décide de se casser. « Fils de pute ! », qu’il éructe à distance. « Vive Le Pen ! ».

Un « Vive Le Pen » donc, lancé à un groupe de dix Blancs, cheveux blonds (ou pas de cheveux), yeux bleus. Le mec brandit sa morve verbale comme un affront, comme un glaive de victoire, comme une médaille. Voilà donc ce que c’est, le « Vive Le Pen » pour cette raclure, comme pour beaucoup qui ont voté du même côté puant : une insulte, une arme, une colère sans fond,  absurde, une fierté mal placée. T’aimes pas un gars ? Jette-lui un « Vive Le Pen » à la gueule. Un chien s’apprête à te mordre ? Sûr qu’un bon « Vive Le Pen » lui cassera un croc ou deux. En fait, ce « Vive Le Pen » qu’on dégaine, c’est l’énergie du désespoir, c’est la raclure de gorge comme dernier argument. On dit « Vive Le Pen » comme on dirait « Va te faire enculer » parce que ça tache tout autant. Parce que c’est sale, parce que ça pue, parce que ça griffe… Pas parce que ça voudrait dire quelque chose.

Outre ce texte fort, qui vaut à lui seul les 4,90 € de la revue, on pourra profiter au fil des pages, gratuitement en somme, d’articles divers mais tous susceptibles de créer une légère stupéfaction, comme un dossier de dix pages sur les monstres qui affrontèrent Godzilla, un autre sur les musiques de films d’horreur, des interviews de Béatrice Dalle, Philipe Vuillemin ou William Friedkin,  un émouvant hommage posthume à Nelson de la Rosa, ou un reportage sur la fabrication des fausses bites en silicone pour doublure d’acteurs timides. Il n’y a pas que des nouvelles moroses, dans la presse. Lisez Metaluna et retrouvez la confiance dans la France.

Maire vert polymorphe

19/04/2014 un commentaire

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J’écoute (en faisant la vaisselle) une intervioue de Jean-Pierre Andrevon à l’occasion de la sortie de sa fabuleuse somme, 100 ans et plus de cinéma fantastique et de science-fiction (ed. Rouge profond). Dites-moi Andrevon, quand et comment avez-vous découvert le fantastique ?

« … Eh bien comme j’ai pu, de là où j’étais, puisque j’étais un provincial. Je suis de Grenoble. Ville dont on n’a pas à rougir, depuis les dernières élections municipales. Première grande ville dont le Maire est écolo, je tiens à le saluer au passage… »

Bon, ce n’est pas tout à fait exact, Montreuil (104 000 hab.) ayant eu sa Maire verte un mandat avant Grenoble (157 000 hab.) mais peu importe, moi aussi je suis provincial, du même coin, et moi aussi je me réjouis de l’élection de M. Eric Piolle à la Mairie de Grenoble.

Le week-end dernier, le dit Piolle, nouvel édile des jeunes faisait le tour des stands du salon de Grenoble, serrant chaque paluche de façon en somme désintéressée, le scrutin étant passé. Je lui ai présenté mes petites productions bio, et parmi celles-ci je me suis fait une joie de lui offrir ce que je considère comme mon livre écolo.

Et tout en rinçant ma vaisselle j’essaye de faire le lien entre l’optimisme distillé par cette élection, et le bouquin fantastique (tous sens du terme) d’Andrevon. Le rapport me saute aux yeux. Pour porter l’écologie au pouvoir, il faut de l’imagination.

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Toute une vie bien terminée

12/04/2014 un commentaire

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On trouve sur le blog de Fabrice Colin un très beau projet qui incite à parler à ses morts. J’ai envie de participer, mais je laisserai sûrement passer la date.

Oh merde, le temps d’écrire ceci, j’ai un mort de plus. À l’âge encore infantile de 64 ans, Pierre Autin-Grenier a fini par succomber ce matin à son cancer – appelons un chat Mistigri, pas la peine d’user de la périphrase pénible longue maladie, ça ne nous portera pas davantage malheur.

J’adorais le bonhomme, j’adorerai encore l’écrivain. Le premier était joyeux, libre et libertaire, chaleureux et désopilant, une voix de titi dans une carcasse de colosse ; le second était tout pareil, mais désespéré en plus. Une élégance folle. Un modèle pour la jeunesse française (enfin, modèle, façon de parler… ne fumez pas jeunes gens, ne picolez pas trop).

Je le voyais chaque année au délicieux salon du livre de Montfroc, on causait de littérature, mais surtout on buvait des coups et on disait plein de bêtises, on riait comme des vivants, on braillait en pleine nuit et en pleine rue Prenez garde à la jeune garde, c’était bien, elle avait une drôle de gueule avec nous la jeune garde.

Condoléances et embrassades et tendresses à Aline.

(J’ai appris la nouvelle de la bouche d’Hervé Bougel, à l’heure d’ouverture du salon du livre de Grenoble, ah ben merci beaucoup Hervé, de quoi plomber le jour. Désormais il nous appartient, en hommage, de causer littérature, d’Aimer boire et chanter, entre vivants – photo de mézigue et RVB ci-dessous prise le jour même sur le salon.)

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Ephémère et saisonnier

01/12/2013 un commentaire

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Amis parisiens : pour la troisième et ultime fois, les livres du Fond du tiroir seront trouvibles, lisables, feuilletibles, collectables, et même achetibles lors de la Librairie éphémère qui se tiendra Halle Saint Pierre du 10 décembre au 5 janvier, grâce à Isabelle Gautray des éditions Passage piétons. Vous en profiterez pour admirer nombre d’autres merveilles discrètes et exclusives, dont des peintures de Valérie Dumas qui, loin de n’être que madame-Jean-Pierre-Blanpain, est une artiste à forte et singulière personnalité.

Amis non-parisiens : chassez vos complexes, s’il vous plaît, ainsi que la paille de vos sabots ! Car pour vos cadeaux de Noël, demeure le secours du bon de commande.

Strictement aucun rapport (n’en cherchez pas, vous ne feriez que l’inventer) : je vous prie de lire toutes affaires cessantes ce texte de Gilles Deleuze, qui décrit en 1990 la société de 2013, soit « la société de contrôle », s’inscrivant historiquement à la suite de la « société de souveraineté » et de la « société disciplinaire ». Deleuze ne pouvait deviner quels seraient les moyens exacts de ce contrôle (le World Wide Web restait à inventer, les réseaux dits sociaux étaient des calepins en papier et les cookies des biscuits au chocolat, la NSA n’était pas outillée, la géolocalisation par téléphone cellulaire relevait de la science fiction, etc.) mais il parle de tout le reste, les principes d’organisation, l’infrastructure, comme s’il le voyait en détails dans sa boule de cristal. J’en suis comme deux ronds de flan. Pouvoir surnaturel ? Non, athlète de la pensée.

Graphique roman

13/11/2013 Aucun commentaire

Jim Curious   jeanine

L’an dernier, j’ai lu un formidable album pour enfants intitulé Jim Curious (2024 éditions). Le protagoniste qui donne son nom à l’ouvrage est un petit garçon réjoui, très à l’aise dans son corps un peu empâté, qui a toute la vie devant lui, et qui ne prononce pas une seule parole, il a mieux à faire que de parler. Il nous entraîne dans un voyage ludique au fond des mers, en scaphandre, dans le monde du silence et de la 3D d’antan, anaglyphe, rouge et bleu… un tour de magie, un émerveillement. Un boulot de fou, et un livre admirable. C’était signé d’un certain, comment dites-vous, Matthias Picard, okay, connais pas, enchanté.

Vers la même période, j’ai lu une formidable bande dessinée comme en publie l’Association, intitulée Jeanine. La protagoniste qui donne son nom à l’ouvrage est une personne authentique, une prostituée sur le retour rencontrée par l’auteur, qui a vécu, et qui, encore à l’aise dans son corps un peu diminué, veut bien nous le raconter, et qui parle, qui parle, qui n’arrête pas de parler. (Au passage, il est rudement intéressant d’entendre une pute parler au moment même où la prostitution devient un débat politique et que les principales intéressées ne s’expriment guère…) Une bande dessinée audacieuse, émouvante, ancrée dans le réel et dans sa représentation, qui exige un engagement profond de l’auteur comme du lecteur. Un boulot de fou, et un livre admirable. C’était signé d’un certain, comment dites-vous, Matthias Picard, okay, connais pas çui-là non plus, enchanté de même.

Je n’ai absolument pas fait le rapport.

Il a fallu que je rencontre Matthias Picard, chair et os et mal rasé, ce week-end sur le salon de Saint Priest pour réaliser que les auteurs respectifs de ces deux livres étaient un seul gars, qui a plein de talent, certes, mais qui a plein de talents.

Il m’a dit : « Je n’ai pas spécialement cherché à créer des liens entre les deux livres, je n’en avais pas besoin, pour moi les liens existaient déjà. J’ai simplement fait les deux en même temps, et il m’a fallu cinq ans pour en venir à bout. C’est une longue période, durant laquelle je passais de l’un à l’autre… »

Ah ? Okay. Eh ben, enchanté ! C’est bien, les salons. On fait des rencontres.

Celui de Saint Priest revendique, à bon droit, sa spécificité : défricher et honorer la « petite édition et la jeune illustration » , et j’ai été ravi, moi-même petit tout petit éditeur, d’y être à nouveau invité, grâce à l’exposition Double tranchant de JP Blanpain (très belle, vous ne savez pas ce que vous avez perdu, tout n’est pas trop tard, elle est désormais visible à la médiathèque, jusqu’à noël). Mais, récemment, ce salon s’est découvert une thématique supplémentaire, peut-être un chouïa moins originale : le roman graphique. On ne sait pas exactement ce que c’est, le roman graphique, sinon la désignation un peu affectée d’une sorte de bande dessinée, chic et moderne, qui chercherait la respectabilité afin de n’être plus confondue avec les Petits Mickeys qui, eux, sont si vulgaires, façon Rapetou

Expression attrape-tout, aimable, honorable, mais un peu floue. Même Double tranchant, sous prétexte qu’on y trouve du texte et des images, a été qualifié de Roman graphique, ce qui pour moi est un contresens. Double tranchant est moins pompeux que cela : c’est une nouvelle illustrée.

En vérité, si les mots Roman graphique sonnent si bizarrement à nos oreilles, c’est qu’ils sont la traduction littérale et inutile de graphic novel, expression inventée par Will Eisner aux Etats-Unis dans les années 1970 afin d’émanciper la bande dessinée des comic books, c’est-à-dire des publications bon marché et périssables, imprimées comme-je-te-pousse sur papier pulp, vendues aux moutards dans des kiosques, sur des tourniquets à côté des bonbecs… pour viser la librairie, la maturité, la dignité, le roman, le livre. Traduire graphic novel en roman graphique était d’autant plus superflu que nous n’avions pas besoin d’importer la notion elle-même : en Europe, les bandes dessinée jouissaient déjà depuis des décennies, certes non sans ambiguïté, de la légitimité que confère la publication sous forme de livres reliés et cartonnés, en librairie, en bibliothèque, à la maison.

Mais peu importe… Saint-Priest fait à merveille son boulot de salon, et n’est pas responsable des modes langagières ! Si les mots roman graphique permettent de découvrir d’aussi beaux objets que Jeanine ou Jim Curious, qui sont par ailleurs des bandes dessinées, ainsi que des livres, allons-y Chochotte, au diable les étiquettes (à part peut-être le nom de l’auteur sur la couverture, ça rend service, tout de même), vive le roman graphique messieurs dames, bonne continuation à Saint Priest et merci pour tout.

Tiroir mou paranoïaque critique

07/11/2013 Aucun commentaire

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Il ne respecte rien ! J’avais un beau logo, voyez ce qu’il en a fait ! Maintenant il va marcher beaucoup moins bien, forcément !

Il a déjà exercé ses talents de terroriste sur quelques stars des arts, mais voilà qu’il s’en prend à mon honnête raison sociale ! Et tout ça pour un bon mot, le sacrilège !

« Il » c’est jean-Pierre Blanpain bien sûr. Chic, on se retrouve ce week-end à Saint Priest. Vous y serez ?

Il y aura aussi la lecture musicale Double tranchant et sou double, avec un peu d’IKEA dedans, le dimanche à 14h, avec Christophe Sacchettini et Norbert Pignol. C’est bien. Je serais volontiers dans la salle mais hélas je ne peux pas être partout, je serai sur scène.

J’apprends à trotter (Je ronge mon frein)

30/03/2012 Aucun commentaire

Je ne connais rien aux chevaux (c’est excusable), et je ne m’y intéresse pas du tout (c’est à peine plus coupable). Je sais pourtant à leur sujet un fait remarquable : ils ont trois allures, le pas, le trot, et le galop. J’ai dû lire un jour quelque part, attendu que le principe de la culture est d’avoir lu un jour quelque part des trucs qui peut-être vous serviront un jour ou bien jamais et en attendant vous les rafistolez dans vos souvenirs et vous leur faites dire un peu n’importe quoi en lien avec à peu près n’importe quoi d’autre au grand hasard des synapses, j’ai dû lire un jour quelque part que leur deux allures les plus naturelles sont le pas (employé lorsqu’ils ont besoin de se déplacer lentement) et le galop (employé lorsqu’ils ont besoin de se déplacer rapidement). Le trot est une invention de la civilisation, une allure intermédiaire artificielle, une allure tempérée, contrainte et disciplinée, un moyen terme inculqué aux chevaux par le dressage humain.

Voici mon état d’esprit depuis le début de l’année 2012 : j’ai l’impression d’apprendre à trotter. Je tempère, je discipline, j’artifice, je suis dressé. Je me demande quels coups de cravache je crains, moi qui orgueilleusement me crois mon propre cavalier. Comment vas-tu ? Oh, j’avance… J’avance, mais à une allure qui me laisse fort perplexe lorsque d’aventure je m’arrête une seconde pour observer mon pas. Je ne suis pas le mauvais sauvage, mais je me sens, comment dire, domestiqué.

Et puis là, sans rapport avec ce qui précède, pour quelques jours je me trouve au beau milieu de l’adorable salon du livre jeunesse d’Epinal, Zinc Grenadine (je n’emploie jamais, je crois, le mot adorable, j’adore peu au fond, mais c’est ainsi, les gens du Zinc sont adorables, les bénévoles étymologiquement autant qu’empiriquement nous veulent du bien). J’aime bien, je suis content d’être là. Je n’en avais pas fait depuis longtemps des salondulivs, alors je me rends compte en y étant (dans un bon) que ça me manquait. L’ingrat boulot de VRP se trouve amplement compensé chaque fois qu’un vrai contact humain se produit. J’ai eu droit à quelques très bonnes rencontres scolaires.

Parmi les souvenirs mémorables : une classe de terminale dans un lycée agricole m’a joué des scènes des Giètes. Or, pour moi, depuis longtemps déjà, Les Giètes n’est plus un roman, c’est un spectacle que je tourne avec Christophe. Ce qui fait que j’en ai oublié, littéralement oublié, des pans entiers, qui ne font pas partie du spectacle. J’ai écouté leurs saynètes, j’ai découvert un dialogue entre Max et M. Tchiapallo qui m’était totalement sorti de l’esprit. Et j’ai ri ! J’ai trouvé ça bien ficelé, enlevé, cohérent, j’étais heureux, merci jeunes gens, joli cadeau.

Autre chose, dans une autre classe : les élèves ont entrepris de dresser mon portrait chinois à coup de question Si vous étiez... C’était rigolo, mais parfois difficile : « Si vous étiez une des sept merveilles du monde ? » Comme si je connaissais la liste par coeur ! Or, personne dans l’assistance ne les connaissait non plus (la jeune fille qui me posait la question pas davantage que les autres), j’ai donc répondu n’importe quoi, j’ai dit « La bibliothèque d’Alexandrie, une bibliothèque ça ne peut pas faire de mal », alors qu’elle ne fait pas partie des sept, j’ai confondu, je viens de vérifier, c’est le phare d’Alexandrie la merveille, pas la bibliothèque, je suis bibliocentré, c’est un fait. J’ai séché plus longuement encore face à une autre des facettes chinoises : « Si vous étiez un personnage de Walt Disney ? » Alors ça… Aucune idée, voilà bien une question que je ne m’étais jamais posée (pas davantage que « Quel membre du gouvernement Sarkozy êtes-vous » ou « Quelle voiture » ou « Quel présentateur de TF1 ».) Mais j’ai joué le jeu, j’ai réfléchi à toute berzingue-grenadine et tâché de donner au pied-levé une réponse qui à la fois les amuse et ne me renie en rien. « Si j’étais disneyen, je serais Goofy, c’est à dire Dingo. C’est un gentil con. Le rôle du gentil con me va. Je préfère être un gentil con qu’un méchant malin, ça préserve du cynisme. »

Bon, des bons moments, tout ça, je ne suis pas le mauvais cheval, mais je trottine, je trotte. J’espère que je n’ai pas oublié comment on galope. Je me demande si la prochaine étape, ce serait l’impression de marcher comme un canard sans tête.