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Halte aux amalgames

06/01/2021 Aucun commentaire

1) 1993, Prévessin-Moëns (Ain) : au terme d’une spirale de 20 ans de mensonges, escroqueries et dénis, Jean-Claude Romand assassine sa femme, ses enfants, ses parents. Seul survivant retrouvé inanimé sur les lieux, il est d’abord hospitalisé avant d’être arrêté en tant que suspect. Très pieux, il a reçu la grâce de la foi, ne sélectionne en prison que des visiteurs chrétiens (c’est ainsi qu’il accepte les visites de l’écrivain Emmanuel Carrère, qui en tirera un livre), passe son temps en prière face à une reproduction de la Sainte face de Georges Rouault (1933) suspendue au mur de sa cellule (voir illustration ci-dessus), et devient le détenu le plus fidèle de l’aumônerie. Dès 1994, ses visiteurs lui proposent de devenir « intercesseur », c’est-à-dire un volontaire qui s’engage à se lever la nuit, au moins une fois par mois, afin de prier pour les intentions que portent les Équipes Notre-Dame. « De sa prison, Jean-Claude avait ainsi le sentiment d’appartenir à l’Église », témoigne l’un de ses amis. À sa libération en 2019, il trouve refuge en l’abbaye traditionaliste Notre-Dame de Fontgombault, dans l’Indre, la même qui abrita dans les années 1970 l’ancien milicien Paul Touvier, caché avec sa famille alors que la justice le traquait pour « complicité de crime contre l’humanité ».

2) 2011, Nantes (Loire Atlantique) : Xavier Dupont de Ligonnès tue sa femme et ses quatre enfants puis disparaît. Catholique traditionaliste, il a, avant d’enterrer ses quatre victimes sous sa terrasse, pris soin de joindre à chaque corps une figurine religieuse pour accompagner son dernier voyage. Lui et sa famille appartenaient par ailleurs à un groupe de prière mystique inspiré par l’Apocalypse de Saint Jean et déplorant que le monde appartienne désormais, surtout depuis Vatican II, à Satan. Ce groupe, nommé « Le Jardin » ou « Philadelphie », a été fondé en 1960 par la propre mère de Xavier, Geneviève Maître, qui entendait des voix et recevait des messages de l’au-delà. Peu avant la tuerie, Xavier écrivait sur un forum catholique : « En quoi Dieu a-t-il besoin, ou envie, ou autre sentiment, qu’on lui offre la mort d’une bête, d’un enfant, d’un homme… de son Fils ? »

3) 2020, Saint-Just (Puy-de-Dôme) : Frédérik Limol, survivaliste violent, surarmé, antisystème et paranoïaque, terrorise sa compagne, abat trois gendarmes et se suicide. Il était aussi un catholique pratiquant et très fervent et c’est ce qui l’avait rapproché de sa compagne, elle-même en quête de spiritualité. Lors de la dernière nuit de terreur qu’il lui a fait subir, elle déclenche l’enregistreur de son téléphone : «  Je vais brûler ta maison. Je vais t’enlever tout ce que tu as. Tu ne vaux rien. Je vais tuer plein de gens là, maintenant. Je vais tuer tous les gens autour de toi, et toi en dernier. (…) Tu n’auras aucune miséricorde. Dieu n’est pas avec toi. Je te jure qu’il ne sera jamais avec toi. C’est ma colère, ma colère et ça se règle avec ça. [Il lui applique une machette contre le visage, il hurle.] Fais ton signe de croix, fais ta petite prière de merde. Fais-le Jésus, Marie, Joseph. Vas-y ! Tu comprends pas que ça sert à rien. Il est pas là pour toi. Tu sais pourquoi il est pas là ? Parce que t’es qu’une pute. Je dis la vérité aux gens avant de leur couper la tête. Tu m’as fait perdre trois ans de ma vie, petite connasse. Je te jure sur la tête de ma fille que je vous regarderai crever. Avant ça, je vais tout t’enlever. Ta maison, tes biens. Et quand tu auras tout perdu, peut-être tu réfléchiras. Dieu t’a envoyé un mec qui comprend tout avec des milliards d’années d’avance. (…) T’es une vieille, t’es de moins en moins bandante. Tu n’as rien pour t’en sortir. (…) Tu me dégoûtes, tu l’expliqueras à un autre ange de l’apocalypse. »

Jusqu’à quand ? Jusqu’à quand assisterons-nous à ces massacres sordides que l’on qualifiera de faits divers regrettables mais commis par des déséquilibrés solitaires, sans ouvrir les yeux sur ce qu’ils ont en commun ? Les intégristes catholiques sont des personnes extrêmement dangereuses que les services de renseignement feraient bien de surveiller, tant leur religion où le mythe fondateur montre un père tuant son fils (« Père, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Matthieu 27:46 ) est un exemple funeste propre à intoxiquer les âmes influençables, banalisant la violence et le crime. À la fin, qu’attend donc l’ensemble de la communauté chrétienne pour se désolidariser, pour clamer « not in my name », pour dire « Nous n’avons rien en commun avec ces monstres à part une lointaine base théologique archaïque, nous voulons seulement vivre notre religion en paix tout en respectant les règles de la République » ? Ce geste que nous attendons d’eux sera seul capable d’enrayer la christianophobie, d’empêcher les amalgames entre les chrétiens et les christianistes et de restaurer un climat serein dans l’espace républicain laïque.

C’était lui l’avant-garde

11/12/2020 Aucun commentaire

Pendant le confinement je me suis plongé, à petite gorgées, dans le bouquin de Salman Rushdie Joseph Anton, grosse (700 pages) autobiographie de ses années de clandestinité à l’ombre de la fatwa. Rappelons qu’en 1989 un connard enturbané et à l’agonie, en manque de renom international et souhaitant créer une diversion après une guerre de 8 ans ayant laissé son pays exsangue, décréta que le quatrième roman de Rushdie, paru l’année précédente, offensait l’Islam, le Prophète et le Coran, et que son auteur méritait la mort pour blasphème. Sa tête est mise à prix, la récompense s’élevant à 6 millions de dollars.

Je veux informer tous les musulmans que l’auteur du livre intitulé Les Versets sataniques, qui a été écrit, imprimé et publié en opposition à l’Islam, au prophète et au Coran, aussi bien que tous ceux qui, impliqués dans sa publication, ont connaissance de son contenu, ont été condamnés à mort. J’appelle tous les musulmans zélés à les exécuter rapidement, où qu’ils les trouvent, afin que personne n’insulte les saintetés islamiques. Celui qui sera tué sur son chemin sera considéré comme un martyr. C’est la volonté de Dieu. (Ayatollah Khomeini, fatwa radiodiffusée le 14 février 1989 – son oeuvre sur terre parachevée, Khomeini passera l’arme à gauche trois mois plus tard)

Origine du « crime » : en trois paragraphes au chapitre II de son roman par ailleurs riche, divers, foisonnant et complexe, Rushdie transposait en fiction, durant une scène rêvée par l’un de ses personnages, un épisode légendaire de la vie de Mahomet, selon lequel le Prophète, à un moment où il éprouvait quelque difficulté à imposer son idée du monothéisme à La Mecque, prononça des versets qui semblaient admettre avec bienveillance la coexistence avec d’autres dieux que Dieu, trois divinités mecquoises pré-islamiques, Al-Lat, al-Uzzâ, et Manât, puis se rétracta en plaidant que Satan lui avait soufflé ces paroles – d’où l’expression Versets sataniques.

C’est tout ? Oui, oui, c’est tout. Qu’alliez-vous imaginer, c’est juste de cela que l’on parle, un rêve enchâssé dans un roman très cultivé qui fait allusion à l’exégèse délicate des versets 19 à 23 de la sourate 53, النَجْم an-najm (L’étoile). Un personnage de fiction fait un rêve, dans lequel un autre personnage s’approprie un épisode attribué à Mahomet par certaines traditions islamiques. Et le monde s’enflamme. Innombrables tentatives d’assassinats sur la personne de Rushdie, ses éditeurs, ses traducteurs (un seul a réussi, celui contre son traducteur japonais, Hitoshi Igarashi, exécuté au poignard en 1991), ses lecteurs (37 morts dans un incendie criminel lors d’un festival culturel à Sivas, Turquie, en 1993…), toutes atrocités perpétrées par des salauds décérébrés aimantés par le pactole sur terre (hé, six millions, ça fait réfléchir) et le paradis dans l’arrière-monde, mais dont il ne faut pas dire trop de mal parce qu’ils sont musulmans et que l’islamophobie, c’est vilain.

Salman Rushdie a survécu, dans des conditions qu’il raconte ici. « Joseph Anton » fut durant cette période de traque et de planque le pseudonyme que Rushdie se choisit, association propitiatoire des prénoms de deux écrivains qu’il chérissait, Conrad et Tchékov, comme on placerait son destin entre les mains de deux saints vénérés. Métaphore déplacée, obscène dans ce contexte ? Je ne trouve pas. Imaginez le chouette calendrier que ça nous ferait, 365 grands écrivains plutôt que tous ces cons à légende dorée qui ont eu pour grand mérite de se faire bouffer par des lions et/ou accomplir des miracles tout-à-fait imaginaires.

Le témoignage de Rushdie en 700 pages est, quoiqu’un brin répétitif (concédons que la vie en cage est répétitive, quand bien même l’on pourrait régulièrement changer de sens de rotation), passionnant, et instructif, pas seulement sur ce que Rushdie a vécu, mais sur ce que tous nous vivons. On réalise à la lecture que notre époque a débuté en 1989, agençant depuis tous les éléments qui nous empoisonnent la vie, l’obscurantisme religieux, le bannissement des livres au nom du Livre, l’arbitraire théocratique, les délations et la haine en réseaux, la bigoterie matérialiste occupant toute la place laissée vacante par la spiritualité, les attentats, le recul de la tolérance en même temps que la montée des communautarismes, l’épée de Damoclès sur la liberté d’expression, les débats hypocrites d’intellectuels (« faut-il être Rushdie ? » = « Faut-il être Charlie ? », Alors moi je réponds sans détours, je suis pour la liberté d’expression évidemment, MAIS ! Fallait pas provoquer ! Fallait pas jeter de l’huile sur le feu ! Et d’ailleurs de vous à moi Rushdie n’écrit pas si bien que ça, alors est-ce que ça vallait bien la peine… et pendant que tout le monde donne son avis, personne ne prend la peine de lire ni Rushdie ni Charlie), l’aveuglement et les accommodements déraisonnables, la géopolitique mondiale qui a des conséquences au coin de la rue et réciproquement… Rushdie était ni plus ni moins que le prototype expérimental de l’humain de 2020, il était en avance sur son temps. Qu’avons-nous fait pour enrayer ces flots de merdes ? Ben rien, puisque tout est pire.

Association d’idées (1) : je lis aussi les débats à l’Assemblée nationale sur la loi de liberté de la presse, 1881 qui instaura de fait un droit au blasphème dans notre pays. C’était hier, ou peut-être même ce matin.
Charles-Émile Freppel (1827-1891) évêque d’Angers, député du Finistère, fondateur de l’Université catholique de l’Ouest :
« Je ne voterai pas la loi parce qu’en supprimant le délit d’outrage à la morale publique et religieuse, aux religions reconnues par l’État, c’est-à-dire à Dieu, à tout ce qu’il y a de plus auguste et de plus sacré dans le monde, elle livre, elle abandonne, elle sacrifie ce qu’elle a le devoir et la mission de protéger et de défendre. »
Réponse de Georges Clemenceau (1841-1929), député de Montmartre (et futur chef du gouvernement, au siècle suivant) :
« Dieu se défendra bien lui-même. Il n’a pas besoin pour cela de la Chambre des députés ! »
Clemenceau se fait ardent apôtre de la liberté de la presse. Quoique « républicain depuis qu’il respire » – ou à cause de cela même -, il demande explicitement qu’on ait le droit d' »outrager la République« . Et il a cette exclamation restée fameuse :
« La République vit de liberté, elle pourrait mourir de répression. […] Fidèles à votre principe, s’écrie-t-il, confiez-vous courageusement à la liberté… Le respect que vous demandez n’a de valeur que s’il est librement consenti. Que catholiques et anticatholiques fassent librement appel à la raison humaine, qu’ils se contredisent en toute liberté ! Défendez-vous librement contre moi qui use de ma liberté en vous attaquant, et que l’opinion juge entre nous. Mais vous qui prétendez, au nom de la majorité, protéger vos dogmes contre la liberté, que répondrez-vous à celui qui viendra à son tour, au nom d’une majorité de citoyens français, vous demander de protéger les siens ? »

Association d’idées (2) : je lis aussi une citation donnée par Yann Diener. « Pensez au contraste affligeant qui existe entre l’intelligence radieuse d’un enfant en bonne santé et la faiblesse de pensée d’un adulte moyen. Serait-il tout à fait impossible que l’éducation religieuse porte justement une grande part de responsabilité dans cette sorte d’atrophie ? » (Sigmund Freud, L’avenir d’une illusion, 1927)

Association d’idées (3) : j’écoute aussi une chanson de Jacques Brel, une de mes préférées. « Fils de bourgeois / Ou fils d’apôtres / Tous les enfants /Sont comme les vôtres / Fils de César / Ou fils de rien / Tous les enfants / Sont comme le tien / Mais fils de sultan / Fils de fakir / Tous les enfants / Ont un empire / Ce n’est qu’après… / Longtemps après…« 

Invention

23/11/2020 Aucun commentaire

Je relève dans un livre à peu près incompréhensible de Pierre Bettencourt, Le Littrorama ou le triomphe de la roue libre (Livre Premier) cette citation en revanche limpide qu’il attribue à Bossuet : « Tout ce que l’on pense de Dieu n’est qu’un songe. »
Comme je rechigne à utiliser des citations de seconde main sans avoir vérifié leur source, j’aimerais beaucoup retrouver la référence exacte. Sauf que je ne suis pas tellement lecteur de Bossuet. Si jamais il en s’en trouve parmi vous, qu’il (elle) me contacte, il (elle) a gagné un livre du Fond du tiroir.
À défaut, je continuerai de me servir de cette phrase de Borges, au moins celle-ci je sais d’où elle vient : « La métaphysique est une branche de la littérature fantastique » .

À quiconque s’intéresserait aux liens entre « Dieu et les songes » (Bossuet) ou « la métaphysique et le fantastique » (Borges), je ne saurais que recommander la vision du film The invention of lying (Ricky Gervais, 2009, disponible en un clic sur une célèbre plateforme dont le nom commence par « Ne » et se termine par « ix »).
Le titre français, Mytho-man, est idiot ; le titre original est honnête et annonce franchement la couleur : L’invention du mensonge est un conte étiologique, une fable absurde et métaphysique un peu dans la veine d’Un jour sans fin. Le point commun entre ces deux films est que le protagoniste, enlisé dans une situation fantaisiste et inextricable, n’a au fond qu’un seul but, la conquête d’une femme qui n’est pas amoureuse de lui. Qui n’a pas cette expérience ne comprendra pas qu’il s’agit de la situation inextricable par excellence.
L’histoire se passe dans un monde où n’existe pas le mensonge, ni, par conséquent, l’imagination, l’hypocrisie, la fiction, la métaphore, la plaisanterie, la délicatesse, la spéculation, l’abstraction, la séduction, la littérature fantastique, l’ambiguïté, la publicité (enfin, pas comme nous la connaissons). Bref, ce monde parallèle n’est pas méchant, juste super chiant. Voilà qu’un homme, par accident, invente le mensonge. Et observe l’effet autour de lui. Découvre des applications.
Au début, le film est sympa.
Mais à la moitié, vers la 46e minute, le film devient génial. Parce que notre héros encouragé par ses succès précédents invente (pour des raisons du reste respectables) la religion, le paradis, « The man in the sky » . La plaisanterie est magistrale.

Le culte à Glycon

18/11/2020 un commentaire

18 novembre, bon anniversaire Alan Moore ! Joyeux 67 ans à l’un des écrivains les plus cités au Fond du Tiroir (avec Annie Ernaux, Camus, Perec, Céline, Pierre Louÿs et Flaubert) et le seul que j’ai jamais tenté de traduire en français, probablement parce que tous les autres écrivent mieux le français que moi.

Excellente occasion de republier l’une des meilleures et plus utiles citations de Moore :

« Pourquoi serions-nous obligés de fonder nos vies sur des systèmes de croyances nés vers le IVe siècle avant JC ? Je ne vois pas pourquoi le christianisme, le judaïsme ou l’islam fourniraient des croyances plus fiables que le Seigneur des anneaux. »

Moore, individu très spirituel à tous les sens du termes, a beaucoup puisé dans les traditions ésotériques pour écrire ses oeuvres (lire son merveilleux Promethea). Il a aussi de façon plus étonnante fondé en 1993, ou plutôt ressuscité, une religion à son usage intime dont il est à peu près le seul dévot, puisant sans doute l’inspiration dans la religion intime d’Aleister Crowley, Thelema. Magicien et prenant au sérieux la magie, Moore rend un culte à un serpent romain nommé Glycon, serpent à visage humain et chevelure blonde dont l’effigie était utilisée lors de rituels sous la forme d’une marionnette-gant, façon Muppet Show. Ce culte fut pourtant dénoncé comme supercherie par Lucien de Samosate dès le IIe siècle de notre ère… Peu importe, Moore s’y tient, il a dressé chez lui un autel à Glycon, il le vénère quelque part entre le premier et le deuxième degré, et surtout il n’emmerde personne avec ça.

Deux autres citations formidables à propos des religions (quand on lit ses interviews il n’y a qu’à se servir, tout est intelligent) :

« Étant donné l’amalgame de pensées, d’émotions, et de croyances qui constitue chacun d’entre nous, il est bien normal que les humains cherchent un sens à l’univers depuis l’endroit où ils se trouvent. Je n’y trouve rien à redire. Cela ne signifie évidemment pas qu’ils aient raison. Ce qui serait bien c’est que la foi suive la même règle d’or que la médecine : Primum non nocere, avant tout ne pas faire de mal. »

« Le monothéisme est une vaste simplification. La Kabbale comprend un très grand nombre de dieux, mais au sommet de l’arbre de la vie kabbalistique, on trouve une sphère, qui est le dieu absolu et indivisible, la Monade. Tous les autres dieux, par conséquent toute chose dans l’univers, est une émanation de ce dieu-là. Okay, super, mais si vous partez du principe que seul ce dieu-monade existe, à une hauteur inaccessible au genre humain, sans aucun intermédiaire entre nous et lui, vous réduisez et simplifiez toute l’histoire. J’incline à penser que le paganisme est un langage, un alphabet dont chaque dieu est un signe, une lettre ou un chiffre. Chacun d’eux exprime une nuance, une variation de sens ou une subtilité, une idée qui s’affine. Au sein de ce langage, le monothéisme n’est qu’une voyelle. Quelque chose comme « Ooooooooooooo ». Un cri de singe. »

(À écouter en français : la Méthode scientifique spécial Alan Moore)

J’aimerais pouvoir penser à autre chose mais

09/11/2020 Aucun commentaire

J’aimerais pouvoir penser à autre chose…

Mais ma journée commence par une viscérale colère après la lecture d’une tribune dans lemonde.fr signée du philosophe Jacob Rogozinski, qui, coup de théâtre, dévoile le vrai coupable de notre temps, le responsable de l’épaisse saloperie faite de haine, de violence et d’intolérance dans laquelle nous barbotons : « Caricatures de Mahomet : nous sommes victimes de ce qu’il faut bien appeler l’aveuglement des Lumières. »

Ah, okay, le mal absolu et « aveuglant » ne serait pas le dogme religieux intégriste mais au contraire la philosophie des Lumières qui nous oppresse tous depuis bientôt trois siècles.

Cette tribune choque profondément ma sensibilité (sans, naturellement, que ne me saisisse l’envie de « venger » ma personne, mes valeurs ou mes croyances, en exécutant l’auteur). Elle plaide de façon unilatérale pour que les incroyants, penauds, fassent un pas vers les croyants sans jamais envisager la réciproque. Pardon, mais cela ressemble à un pur aveu de faiblesse : la religion ces jours-ci prouve qu’elle est forte, avec ses couteaux et ses kalachnikovs, aussi respectons sa force, implorons son pardon (tendons l’autre joue ? tendons l’autre cou ?), jurons devant Dieu que « le reflux des croyances religieuses [marque] un progrès vers plus de savoir et de liberté » (sic !). Cet aveu de faiblesse m’apparaît beaucoup plus inquiétant que notre « nihilisme » dénoncé dans le même article. Le nihilisme des sociétés occidentales existe, sans aucun doute, puisqu’elles ont échoué à remplacer la foi religieuse par une autre notion collective aussi coagulante (l’humanisme des Lumières était l’opposé d’un nihilisme ! Hélas où est-il passé ? Il a été noyé et dilapidé entre temps dans le consumérisme individualiste), mais la solution est-elle l’allégeance au plus menaçant et au mieux armé ?

Si je ne suis pas totalement accablé, c’est que je sais que cet article est faux factuellement : le postulat condescendant « Nous n’arrivons pas à comprendre que, pour des hommes qui croient en [Dieu], une insulte qui le vise est plus grave que celle qui les viserait personnellement. Sur ce point, un différend majeur sépare les croyants − y compris les plus ouverts au dialogue − de ces incroyants que nous sommes » est démenti par des musulmans éclairés dans un autre article du monde : « Chems-Eddine Hafiz, le nouveau recteur, depuis ­janvier, de la Grande Mosquée de Paris (GMP) […] soutient : « Que Charlie Hebdo continue d’écrire, de ­dessiner, d’user de son art et surtout de vivre. Que le drame qui a frappé cette publication, des policiers et nos compatriotes juifs serve de leçon à la communauté nationale, mais aussi à ceux qui se réclament de l’islam, à ceux qui se disent “amis des musulmans” et qui ne condamnent pas clairement ces crimes terroristes. » L’islam des lumières existe, c’est un interlocuteur valable avec qui il faut discuter avec sérieux et sans condescendance !

Et puis, d’autres tribunes dans mon « quotidien de référence » me réconfortent. Publiée le même jour, celle de Pascal Bruckner, « Dieu lui-même est sans doute lassé », me ravit. Vive la presse libre et la confrontation d’idées contradictoires, au fait. Le monde est vaste, lemonde aussi. (Et je nuance encore car on aura beau faire on ne nuancera jamais assez : PAR AILLEURS Pascal Bruckner n’est pas mon idole, il me pue au nez lorsque chez lui la défense de sa caste de boomers arrivés prend la forme d’insultes abjectes envers Greta Thunberg.)

Mise à jour 25 novembre : complétons la revue de presse par cette excellente rétrospective, La gauche et l’islamisme : retour sur un péché d’orgueil par Jean Birnbaum.

Good riddance

08/11/2020 Aucun commentaire

Je fais du rangement dans mes étagères, ça me prend parfois, surtout quand je cherche un livre précis, que j’ai promis à quelqu’un, et que je peste de ne point trouver. En fin de compte, je ne range rien du tout, je m’égare dans les rayons, je redécouvre des livres que j’avais oubliés, ou que je n’ai jamais lus, ou que j’ignorais posséder, je les sors délicatement de leur rang, je souffle la poussière sur leur dos, je me dis ah tiens bizarre j’ai ça moi, je les feuillette, puis au terme d’un moment variable je les remets soigneusement à la place où je les ai trouvés, sans davantage de reclassement.

Or ce soir entre tous les soirs, je tombe sur ce livre-là : Donald l’imposteur ou l’impérialisme raconté aux enfants.

Ah oui, je me souviens.

Le livre est sans grand intérêt, assez mauvais et daté dans sa manière d’être mauvais, je l’avais déjà trouvé mauvais il y a 20 ans parce qu’il datait de 20 ans plus tôt, il applique une grille d’analyse stérilement politique sur la « bande dessinée  », jamais considérée comme art potentiel mais exclusivement comme support de propagande de masse (alors que Carl Barks, pour ne citer qu’un seul auteur, était un génie)… Postuler « Donald Duck c’est rien que l’apologie de l’impérialisme  » est à peu près aussi neuneu que dire « Elvis Presley en subliminal c’est rien que du lavage de cerveau capitaliste  », voire « Le blues c’est la musique du diable  ».

Pourtant, ce soir, les conditions sont particulières, le titre et le sous-titre de ce livre idiot me font sourire, me font même plaisir. Je vais le garder, ce livre idiot. Je le redépose soigneusement là où je l’ai trouvé, dans son deuxième rang au fond de l’étagère, celui qui est invisible. Ce livre idiot sera désormais chargé d’un autre souvenir.

(Ici une archive 2011 du Fond du Tiroir, à propos de l’Onc’ Picsou, de Carl Barks et, inévitablement, d’autres considérations.)

Bien ! Et à présent qu’un taré de moins est aux manettes de la planète, aux commandes du monde là-bas loin loin, nous allons pouvoir nous reconcentrer sur nos problèmes domestiques. Allez hop au boulot, retour aux roots, back to the sources : Jean Jaurès, discours de Castres, 30 juillet 1904.

Démocratie et laïcité sont deux termes identiques. Qu’est-ce que la démocratie ? Royer-Collard, qui a restreint arbitrairement l’application du principe, mais qui a vu excellemment le principe même, en a donné la définition décisive : « La démocratie n’est autre chose que l’égalité des droits. »
Or, il n’y a pas égalité des droits si l’attachement de tel ou tel citoyen à telle ou telle croyance, à telle ou telle religion, est pour lui une cause de privilège ou une cause de disgrâce. Dans aucun des actes de la vie civile, politique ou sociale, la démocratie ne fait intervenir, légalement, la question religieuse. Elle respecte, elle assure l’entière et nécessaire liberté de toutes les consciences, de toutes les croyances, de tous les cultes, mais elle ne fait d’aucun dogme la règle et le fondement de la vie sociale.
Elle ne demande pas à l’enfant qui vient de naitre, et pour reconnaitre son droit à la vie, à quelle confession il appartient, et elle ne l’inscrit d’office dans aucune église. Elle ne demande pas aux citoyens, quand ils veulent fonder une famille, et pour leur reconnaitre et leur garantir tous les droits qui se rattachent à la famille, quelle religion ils mettent à la base de leur foyer, ni s’ils y en mettent une. Elle ne demande pas au citoyen, quand il veut faire, pour sa part, acte de souveraineté et déposer son bulletin dans l’urne, quel est son culte et s’il en a un. Elle n’exige pas des justiciables qui viennent demander à ses juges d’arbitrer entre eux, qu’ils reconnaissent, outre le Code civil, un code religieux et confessionnel. Elle n’interdit point d’accès de la propriété, la pratique de tel ou tel métier, à ceux qui refusent de signer tel ou tel formulaire et d’avouer telle ou telle orthodoxie. Elle protège également la dignité de toutes les funérailles, sans rechercher si ceux qui passent ont attesté avant de mourir leur espérance immortelle, ou si, satisfaits de la tache accomplie, ils ont accepté la mort comme le suprême et légitime repos. […]
Et n’est-ce point pitié de voir les enfants d’un même peuple, de ce peuple ouvrier si souffrant encore et si opprimé et qui aurait besoin, pour sa libération entière, de grouper toutes ses énergies et toutes ses lumières, n’est-ce pas pitié de les voir divisés en deux systèmes d’enseignement comme entre deux camps ennemis ? Et à quel moment se divisent-ils ? À quel moment des prolétaires refusent-ils leurs enfants à l’école laïque, à l’école de lumière et de raison ? C’est lorsque les plus vastes problèmes sollicitent l’effort ouvrier : réconcilier l’Europe avec elle-même, l’humanité avec elle-même, abolir la vieille barbarie des haines, des guerres, des grands meurtres collectifs, et, en même temps, préparer la fraternelle justice sociale, émanciper et organiser le travail. Ceux-là vont contre cette grande œuvre, ceux-là sont impies au droit humain et au progrès humain, qui se refusent à l’éducation de laïcité. Ouvriers de cette cité, ouvriers de la France républicaine, vous ne préparerez l’avenir, vous n’affranchirez votre classe que par l’école laïque, par l’école de la république et de la raison.

Pisser à la raie du blasphème

26/10/2020 Aucun commentaire
Maison de la Boétie, Sarlat-la-Canéda, Dordogne

Je répète, je reprends, je martèle l’idée force énoncée précédemment : la religion n’est pas sacrée puisqu’elle (n’)est (qu’)un phénomène humain. J’ai sous la main une histoire qui en fournit un puissant exemple et je vous la conterai tout à l’heure.

Je suis de passage à Sarlat-la-Canéda où je souhaite présenter mes hommages au plus fameux des natifs, Etienne de la Boétie. La Boétie est ce gamin qui en 1548, à 18 ans, âge où l’on écrit des dissertes de philo, a rédigé le puissant et indépassable Discours de la servitude volontaire que quiconque souhaite vivre libre ferait bien de lire, surtout les victimes des bigots armés d’un quelconque épouvantail divin. Il est aussi ce brillant esprit qui, avant de mourir trop jeune à 32 ans peuchère, travailla, au beau milieu des sanglantes guerres de religion, comme négociateur pacifique entre catholiques et protestants.

Or voilà qu’arpentant les coquettes rues pavées de Sarlat je découvre cette magnifique anecdote : ici, au moyen-âge, les passants avinés avaient la fâcheuse habitude de pisser sur les murs des maisons (coutume folklorique qui ressurgit régulièrement en France, hors couvre-feu). Les propriétaires excédés par l’impunité des pisseurs finirent par trouver la parade : ils peignirent des petits crucifix au pied de leurs façades. Grâce au symbole profané, le compissage nocturne changeait de catégorie et de châtiment, non plus petite délinquance mais blasphème ! Ainsi les ivrognes ne subissaient plus quelques injures volatiles ou coups de bâton furtifs, mais le pilori, la torture, l’indignité publique et au besoin la mise à mort.

Vous mordez le truc ? Que l’on soit un bourgeois de Sarlat au moyen-âge, ou un salaud de tout temps, de toute taille et envergure, de la plus petite frappe jusqu’au président de la Turquie (Grand Turc et Mamamouchi), crier au blasphème est TOUJOURS une astuce politique. Une manoeuvre d’intimidation. Utiliser le sacré pour en tirer des avantages profanes, pragmatiques, stratégiques, oh, humain, trop humain, CQFD.

Autre droit de suite d’un précédent article… J’ouvre au hasard le merveilleux Livre des chemins d’Henri Gougaud (voir ci-dessous l’épisode Le chemin plutôt que la destination 2).

Je tombe sur la page 38. Je lis : « C’est proprement ne valoir rien que de n’être utile à personne. (Descartes) »

Okay, René Descartes, né 30 ans après la mort de La Boétie, catholique pieux et surtout prudent mais inventeur du doute méthodique, ça m’ira pour aujourd’hui.

Vivent les profs, les soignants, les éboueurs, les assistantes sociales, les femmes de ménage, les paysans, les pompiers, les gardes forestiers, les facteurs, les bibliothécaires, les cuisiniers, les musiciens de bal, les poètes qui font pleurer, ceux qui font rire, les caricaturistes ! Et parfois les flics !
À bas les traders, les harceleurs de telemarketing, les manageurs conseils, les consultants en communication, les publicitaires, les prédicateurs et fatwateurs de toutes obédiences, les experts appointés à la gamelle, les coachs placés, les trolls de réseaux sociaux, les stratèges qualité-clients, les missionnés et commissionnés du lobby, les consultants en pensée unique, les assistants chargés du développement auprès du sous-secrétariat d’État chargé de la relance auprès du secrétariat d’État chargé de la reprise auprès du Ministère de la Croissance, les déforestateurs et les haters, les élémenteurs de langage, les bureliers cocheurs de cases, les sous-chefs demi-chefs quarterons-de-chefs et autres intermédiaires superfétatoires, les ronds-de-cuir rentiers et jetons de présence, les faiseurs de fake news russes et les scameurs africains, les bulshit jobs et bulshiters de tous les pays ! Et parfois les flics ! Bande de cons, Descartes vous crache à la gueule que vous ne valez proprement rien !

La religion n’est pas sacrée

19/10/2020 un commentaire
Dimanche 18 octobre, 15h, rassemblement place Verdun à Grenoble en hommage à Samuel Paty, décapité par l’obscurantisme. Photo Laurence Menu

« Il vient toujours une heure dans l’histoire où celui qui ose dire que deux et deux font quatre est puni de mort. L’instituteur le sait bien. »
Albert Camus, La Peste (1947)

À chaud, j’ai écrit ça.

Une fois de plus, un acte de barbarie décérébrée a été commis sous nos yeux au nom de l’ami imaginaire qui fait couler le plus de sang à notre époque : Allah.
Une fois de plus, fusent les vibrants appels à mobilisation lettres mortes.
Une fois de plus, frémissent les mauvais procès. Si vous estimez que je suis « islamophobe » sous prétexte que je rappelle que ces crimes sont commis au nom d’Allah vous êtes soit un salaud manipulateur soit un idiot de bonne foi, et je vous emmerde. Je ne suis pas islamophobe, je suis décapitophobe ce qui me semble la moindre des choses.
Une fois de plus je suis ravagé par le chagrin et l’insomnie, d’autant plus solidaire que je m’identifie : comme ce professeur d’histoire-géo il m’arrive d’animer des ateliers auprès de collégiens où je tâche de les faire rire, de les faire créer, de les faire réfléchir, et mûrir, je remplis une mission d’adulte, professionnel ou non. À compter de quand vais-je devoir me sentir personnellement en insécurité parce que je vais sans garde du corps prônant la laïcité, cette invention extraordinaire qui consiste à croire en l’ami imaginaire de son choix (en ce qui me concerne, c’est Marianne, Nanabozo, et un peu Spider-Man) sans être inquiété ni inquiéter autrui, sans chercher noise à son voisin sous prétexte qu’il croit en un autre ami imaginaire, et, au minimum, sans imaginer que lui trancher la tête fera de nous par magie un héros, un justicier, un martyre chouchou de l’ami, un type cool que des vierges par douzaines attendent en gloussant les cuisses ouvertes ?
J’ai écrit mon crédo, je viens de le réécrire de fond en comble, il est à disposition pour ceux que ça intéresse et qui veulent causer.

Puis, à froid, j’ai abondamment lu en ligne, scrollé sans fin pour tenter de comprendre, avec dans la gorge et les doigts et les valises sous les yeux le goût du remake, réplique du temps sinistre des nuits blanches de janvier 2015.
J’ai lu nombre de réactions à chaud qui valaient ni plus ni moins que la mienne ; de circonstances et de reportages et de points sur l’enquête qui obscurcissaient encore le tableau ; de tribunes qui disaient Plus jamais ça parce que les tribunes servent à dire Plus jamais ça en attendant la prochaine fois. J’ai notamment lu un article de Pierre Jourde qui s’est attiré ma pleine adhésion. J’ai lu ensuite cette archive remontée comme un hoquet, qui prouve assez que le meurtre de Samuel Paty n’est en aucun cas un malencontreux accident faute à pas de chance :

Extrait d’un article de 2015 de Dâr Al-Islam, revue de propagande en ligne de l’organisation Etat islamique diffusée en langue française :
« La Nation confie à l’école la mission de faire partager aux élèves les valeurs de la République. Ces “valeurs” ne sont pour le musulman qu’un tissu de mensonges et de mécréance qu’Allah lui a ordonné de combattre et de rejeter tout en déclarant la mécréance de ses adeptes. (…) Il devient clair que les fonctionnaires de l’éducation nationale qui enseignent la laïcité tout comme ceux des services sociaux qui retirent les enfants musulmans à leurs parents sont en guerre ouverte contre la famille musulmane. Ainsi, la dernière trouvaille de l’Etat français est de retirer les enfants des musulmans qui ont l’intention de rejoindre l’Etat du Califat. Il est donc une obligation de combattre et de tuer, de toutes les manières légiférées, ces ennemis d’Allah. »

(source : le monde.fr)

J’ai cependant lu un trait de sagesse fulgurant et bienfaisant, propre à élever plutôt qu’à enfoncer, que j’ai puisé ailleurs et en une autre temporalité : dans les compte-rendus d’audience que rédige quotidiennement Yannick Haenel, en direct du procès des attentats de janvier 2015. J’ai lu cette phrase simple et profonde qui est un oasis dans le désert : L’humanité est plus importante que la religion. Elle est prononcée à la barre par Lassana Bathilly, musulman pratiquant et héros du 9 janvier 2015, et nous bouleverse aujourd’hui comme jamais. Haenel raconte :

Je voudrais également creuser ce qu’avait dit hier Lassana Bathily, l’homme qui a ouvert les portes d’en bas [de la supérette Hyper Cacher] pour cacher les otages, l’homme qui a trouvé l’issue et s’est enfui, échappant au vœu de mort de Coulibaly. Mais sa puissance d’indemne à lui provient (…) de sa manière de vivre la fraternité entre musulmans et juifs — de créer un passage entre les deux pratiques religieuses, comme Zarie Sibony [caissière de l’Hyper Cacher] faisant passer son « espèce d’attention attentive à la vérité et au malheur » d’un étage à l’autre du labyrinthe. Car devenir un passage, c’est le destin de Lassana Bathily, ce musulman qui faisait sa prière à Allah dans le magasin juif où il travaillait.
Nous avons découvert alors, en l’écoutant avec attention, une étrange symétrie entre lui et Coulibaly, comme s’ils étaient deux figures inversées dans l’esprit : tous les deux musulmans, tous les deux originaires de la région de Kayes, au Mali, et venant de villages éloignés d’à peine 20 km. Mais l’un avait destiné son esprit au mal, et l’autre avait trouvé sa vocation en allant parler dans les écoles :« L’humanité est plus importante que la religion », déclara sobrement Lassana Bathily. Et l’on rappela la phrase du président du Mali : « Coulibaly a jeté le drapeau malien par terre. Et toi, Lassana, tu l’as ramassé. » Ce drapeau n’est pas seulement celui d’un pays. »

(Le livre qui compilera les textes de Haenel et les dessins de Boucq paraîtra en décembre, il est en précommande ici.)

Enfin, j’ai discuté. Car, démocrate indécrottable, je suis certain qu’on n’a rien de mieux à faire, discuter, inlassablement, partout, toujours, de préférence de vive voix et loin des réseaux dits sociaux qui biaisent tout. Le hasard fit que, le lendemain, la première personne avec qui j’ai discuté de vive voix fût mon vieux géniteur, chenu, grippé, perclus et reconfiné, mais encore capable de tenir son téléphone. Le premier commentaire qu’il me fit au bout du fil manqua malheureusement de nuances : « Faudrait pouvoir expliquer une bonne fois que toutes les religions, c’est de la merde. »

Je me suis dit Holà bijou, tut-tut l’ascendant, minute papillon, allons-y chochotte, au temps pour mes angéliques velléités de discussion démocratique, on est mal barrés si l’on entame la dialectique heuristique par la merde direct, ce n’est pas un débat qu’on ouvre mais un coup de boule qu’on flanque. Admettons, pour ne point désespérer du débat démocratique, que monsieur mon père n’est représentatif de rien et que j’ai joué de malchance quant à mon premier et aléatoire interlocuteur.

J’ai tenté de suggérer au dab que, non, les religions ne sont pas toutes de la merde par principe et ontologie. Purement et simplement, elles sont ce qu’on en fait. Elles sont ce que chacun en fait, et ce que chaque société en fait. Si une société en fait de la merde, la religion sera de la merde. Truisme : un individu altruiste et généreux, s’il devient religieux, pratiquera une religion altruiste et généreuse ; un poète intellectuel, s’il devient religieux, pratiquera une religion poétique et intellectuelle ; un naïf de bonne volonté (exemple archétypique, un charbonnier) s’il devient religieux, pratiquera une religion naïve et de bonne volonté ; un connard, s’il devient religieux, pratiquera une religion de connard, et dans ce cas-là seulement, nous serons dans la merde. Cf. ci-dessus le contraste entre les deux musulmans Bathily et Coulibaly.

Mon paternel a objecté que j’enculais les mouches puisque les religions (toutes de la merde) préexistent à mes individus théoriques gentils ou méchants, qu’elles leur fourrent la merde dans le crâne quoiqu’il arrive et que, en un mot comme en cent dont le vieux ne voulait pas démordre, toutes les religions c’est de la merde. L’aïeul a enchaîné en me rapportant une anecdote que j’ignorais surgie de mon enfance, datée a priori de la fin des années 70 ou du début des années 80 : « J’avais discuté avec un de tes profs quand tu étais môme, il m’expliquait renoncer à aborder les guerres de religion dans son histoire de France parce que ça pourrait choquer des petits catholiques ou des petits protestants, tu vois, la lâcheté de l’Éducation Nationale qui préfère l’ignorance plutôt que le risque de froisser les sensibilités de merde des religions de merde ne date pas du XXIe siècle contrairement à ce qu’on croit, non seulement les religions sont toutes de la merde mais elles ont toujours été de la merde. »

Si je rechigne à acquiescer à une assertion si péremptoire, c’est d’abord que les individus que j’ai introduits dans ma démonstration ne sont pas si théoriques que ça, j’en connais personnellement de très incarnés qui affichent en chair et en os les caractéristiques énoncées (des altruistes et généreux / des poètes / des naïfs / des connards). C’est ensuite que mon postulat, les religions ne sont que ce que l’on en fait, me semble fertile, largement subversif et suffisant pour éviter la merde et permettre la pédagogie.

Car ce qui manque toujours aux religions pour être inoffensives dans une société laïque (ici je redeviens, auprès de mon daron ainsi qu’auprès de mon lecteur, un héraut de la démocratie), c’est d’être discutées. Caricaturées par exemple, mais la caricature n’est qu’une modalité extrême et railleuse de la discussion, et les dangereux bigots qui réfutent la caricature ne le font que parce qu’ils réfutent, plus globalement, la discussion. Pour eux, la religion ne se discute pas (ne se réfléchit pas, ne se pense pas, ne se comprend pas, etc… L’école qui apprend à penser est logiquement leur ennemi), sous prétexte qu’elle est sacrée, sacrée et indiscutable sont pour eux des synonymes – c’est là que tous les malentendus adviennent, ainsi que les décapitations. Aussi, je formule ceci de façon stricte et claire, en guise de point de départ qui ne demandera qu’à être discuté par quiconque de bonne volonté le voudra :

La religion n’est pas sacrée.

J’emploie des caractères gras, de l’italique, du centrage, tout l’attirail pour peser mes mots : je produis ici une modeste mais sérieuse contribution à ce que pourrait être une redéfinition pragmatique de la laïcité française paraît-il si difficile comprendre à l’étranger (certes, c’est subtil : Règle sacrée de la République, le sacré n’est pas sacré, le concept réclame une sacrée pédagogie). Aussi je répète en pesant mes mots : la religion n’est pas sacrée. Axiome initial sur lequel il convient de s’accorder, faute de quoi la théocratie pourrait être plus attirante que la démocratie. Maintenant j’explique pourquoi la religion n’est pas sacrée.

Dieu est sacré ; la religion ne l’est pas. Elle n’est pas sacrée parce qu’elle est un phénomène non divin mais humain – par conséquent elle est à l’image de l’homme, sublime et grotesque, héroïque et criminelle, profonde et dérisoire, vitale et mortelle. Elle peut se raconter, elle peut s’interroger, elle peut se caricaturer, elle peut se transmettre (corollaire : elle peut se déformer), elle est vivante donc changeante, oui, elle peut se discuter. Elle doit se discuter quand elle pose problème.

Rappelons la chronologie : l’univers a 13,7 milliards d’années ; l’espèce humaine 300 000 ans max ; les plus anciennes traces de préoccupation religieuse (des sépultures) ont 100 000 ans ; à la louche le concept de monothéisme, virtuellement totalitaire (si Dieu est unique c’est tout ou rien, soit on y croit et on est sauvé soit on n’y croit pas et on est damné) a 3000 ans, cristallisé en Perse et en Égypte. L’Islam, religion la plus meurtrière du moment, n’est qu’un gamin, un merdeux (littéralement : plein de merde, nous y revenons), un sale môme d’un peu moins de 1400 ans. Chaque religion, que l’on gagnera à comparer à ses consœurs si l’on veut les penser (il y en eu plus de 10 000 depuis que les humains regardent les étoiles si l’on en croit les sciences sociales, il en resterait au moins 200 en activité, car elles se raréfient et se concentrent, comme les ethnies, les langues, les cultures…), chaque religion possède toute une gamme d’attributs humains : une histoire (un début et une fin : nombre d’entre elles ont disparu), une économie, une culture, une politique, une ritualisation, une institutionnalisation, une alimentation, une anthropologie, une archéologie, une iconographie, une légende dorée et des secrets honteux, des rouages de pouvoir à chacune de ses articulations. Partout ça pue l’humain. La merde, éventuellement. (Là où ça sent la merde, ça sent l’être (…) Et dieu, dieu lui-même a pressé le mouvement. Dieu est-il un être ? S’il en est un c’est de la merde, Antonin Artaud, poète mystique du XXe siècle.)

Dieu est invisible – si vous souhaitez croire en lui grand bien vous fasse, mais s’il vous plaît laissons-le de côté et parlons de ce qui est visible, avéré, c’est à dire de tout ce qui est humain. Dieu (dans sa version monothéiste) est incréé si ça vous chante, on ne peut ni le prouver ni prouver le contraire, mais la religion est sans le moindre doute créée, il est capital de se mettre d’accord sur cette distinction. Dieu a peut-être créé l’univers il y a 13,7 milliards d’années (ce point, à nouveau, n’est pas pertinent), mais ce sont des hommes (et parfois des femmes) qui ont créé les religions, qui les font vivre encore, qui les font parler, Y COMPRIS L’ISLAM contrairement à ce que prétendent les fanatiques et les littéralistes : le quatrième calife et gendre de Mahomet, Ali, a souligné que ce sont les hommes et non Dieu qui font parler le Coran, sans les hommes le Livre resterait silencieux (certes, le chiisme, partisan de la doctrine d’Ali, est très minoritaire dans l’Islam).

Ce sont bien des hommes (parfois des femmes) qui depuis deux semaines et depuis trente ans ont provoqué, par leurs faits, par leurs gestes, par leurs paroles, une succession d’événements aboutissant à la décapitation d’un professeur d’histoire, géographie et instruction morale et civique. Bref, à la merde. Parlons des vecteurs humains, il y a de quoi faire, parlons-en en classe.

Si je suis à nouveau invité dans les collèges, voilà en substance ce que je viendrai exposer aux élèves. Sans peur.

Post-scriptum 1 : une information supplémentaire au sujet de mon vieil anar athée de dabuche et de son usage persistant du mot en M., l’un des plus utiles de la langue française. L’ancêtre est remarié en 3e noces avec une femme très pieuse qui n’omet pas de remercier Dieu à tout bout de champ. Il commente : « Elle me laisse dire merde, je la laisse dire amen » (citation de Brassens, Trompettes de la renommée car le reup a des lettres) et cela me semble une définition tout à fait recevable de la laïcité.

Post-scriptum 2 : le présent sujet, pas près d’être épuisé, a été déjà maintes fois abordé au Fond du tiroir. Lire ici, entre autres. Il sera à nouveau au coeur du roman Ainsi parlait Nanabozo, à paraître courant 2021.

Post-scriptum 3 : nourrissant quelques scrupules, rapport au droit à l’image, pour avoir utilisé sans permission en haut de page la photo d’une fillette inconnue ornée d’un si mignon chat-masque, je suis prêt à réparer. Si jamais vous la reconnaissez, dites-lui de me contacter, elle a gagné soit le droit à l’oubli et j’effacerai l’image illico, soit l’intégrale des livres du Fond du tiroir (hors les deux morts d’épuisement). À sa place je n’hésiterais pas.

Mauvais rêves

09/10/2020 Aucun commentaire
Dudley Moore (1932-2003)

Cette nuit j’étais assailli par des zombies. Je trouvais refuge dans un centre de vacances désaffecté en pleine montagne. J’ai reconnu l’endroit au premier coup d’œil, c’est ici, à Autrans, sur le Vercors, que j’ai travaillé pour la première fois à l’âge de 17 ans. Les bâtiments sont mal entretenus, l’électricité ne marche plus. Les zombies sont nombreux à traverser les couloirs, hagards et assez lents donc il suffit de les garder à l’œil pour ne pas se laisser déborder. Je me suis enfermé dans un réfectoire et de là je les observe, ils essayent de rentrer, s’entassent et rebondissent mollement contre les portes vitrées, s’écrasent le nez qui du coup tombe le long de la vitre en laissant une trainée noire, et je commente à voix haute : « Ils viennent là poussés par l’habitude, c’est ici qu’ils mangeaient, ils veulent continuer à manger, sauf que c’est moi le menu » (pour cette scène et ce dialogue j’assume le plagiat du Zombie de Romero). Mais soudain j’entends une voix me répondre, je me retourne, un zombie est assis dans un coin, il me dit en souriant gentiment : « Ne vous inquiétez pas, vous ne risquez rien d’eux » . Il s’exprime calmement, parle « d’eux » comme s’il n’en faisait pas partie, je suis très méfiant. Je m’approche pour mieux le voir, il ne semble pas du tout zombifié, raison de plus pour être prudent, il est très bien maquillé par dessus sa pourriture de zombie, je reconnais sa tignasse noire bouclée : c’est Dudley Moore qui joue le rôle, il est super sympa Dudley Moore, Dudley Moore n’a jamais joué que des personnages super sympas, c’est bien la preuve que son amabilité est un piège ! Il a entre les mains mon ordinateur portable, justement je le cherchais, il me demande mon mot de passe parce qu’il veut juste « tchéquer ses mails » , ouais c’est ça si tu crois que je suis dupe, tu veux m’embobiner gros rusé, une fois que je t’aurai filé le code de mon ordi tu pourras me bouffer le cerveau tranquille, je vous connais vous autres zombies, il n’y a qu’une chose qui vous intéresse, même si vous êtes joués par Dudley Moore pour donner le change. Je joue au plus malin, je lui donne un faux mot de passe puis je feins la déception, « Ah tiens ça ne marche pas ? comme c’est bizarre… Bon ben je vais aller chercher le mot de passe ailleurs, alors… » J’ouvre une fenêtre, j’enjambe, on est au premier étage, je m’apprête à sauter, je vois que la nuit tombe sur le Vercors… Dudley se lève, il ne sourit plus, il me dit « Non mais attends, reste avec moi, on s’en fout du mot de passe ! », il tend la main vers moi. Je saute ! Magnifique réception en roulé-boulé sur le gravier. Et je cours dans la forêt, dans la nuit, je cours, je cours, je cours, je me réveille.

Je me gratte les yeux, je pose les pieds par terre, je baille.

Je suis de retour dans le vrai monde. Je prends le temps de me souvenir qu’il est plus inquiétant encore que l’autre. Je ne me recouche pas pour autant. Quand faut y aller.

Nouvelles du jour. Le 2 octobre dernier, Rihanna a accompagné le défilé de sa collection de lingerie d’un morceau de techno intitulé Doom signé d’une CouCou Chloe. Elle l’avait déjà fait en 2017 sans que cela fasse tiquer quiconque. Trois ans plus tard, ce morceau engendre un scandale : il se trouve qu’il remixe des chants musulmans. Or, faut respecter. Cette appropriation de sons sacrés dans un contexte profane est intolérable pour certains. Après une petite semaine de bouillonnement des réseaux dits sociaux, Rihanna et CouCou Chloe s’excusent toutes les deux piteusement. Nous avons fait une grosse erreur, pardon à nos frères et sœurs musulmans, on ne recommencera plus promis. L’écume éclabousse jusqu’en France. Dans l’émission de Cyril Hanouna, une chroniqueuse commente placidement : « Moi je trouve que [Rihanna] j’ai envie de la tuer » . Cet appel télévisé au meurtre, ou du moins, cette légitimation de la mise à mort pour blasphème, quant à lui, passe comme une lettre à la poste, beaucoup mieux qu’un morceau de musique choquant. Il est « normal » .

Ce matin, tout à fait réveillé et ébroué de mes faux zombies, j’écoute Doom de CouCou Chloe. Je n’aime pas spécialement ça, tant pis, je me force, je l’écoute, jusqu’au bout, je monte même le son pour être sûr. Comment un morceau de musique peut-il donner envie de tuer ? En y mettant de la religion dedans. Putain, pas moyen de me réveiller puisque je ne dors pas.

Durant les années 90, des groupes comme Enigma (Sadeness) puis Era (Ameno) ont connu leur heure de succès en remixant des chants grégoriens façon techno-new age. Je n’en raffolais pas non plus (alors que j’aime les chants grégoriens), je dédaignais ce qui me semblait du parasitisme esthétique, mais l’idée du blasphème ne m’effleurait même pas. Je ne sache pas qu’Enigma ni Era aient reçu la moindre menace de mort du tribunal de la Sainte Inquisition. Ils sont juste passés de mode.

Lettre de Gustave Flaubert à Louis Bouilhet du 27 juin 1850 : « Le monde va devenir bougrement bête. D’ici à longtemps ce sera bien ennuyeux. Nous faisons bien de vivre maintenant. Tu ne croirais pas que nous causons beaucoup de l’avenir de la société. Il est pour moi presque certain qu’elle sera, dans un temps plus ou moins éloigné, régie comme un collège. Les pions feront la loi. Tout sera en uniforme. »

Le chemin plutôt que la destination (2/2 : Crédo)

20/09/2020 2 commentaires

Suite à l’article précédent, on pourrait estimer (je pourrais estimer, vous ferez comme vous voudrez) que s’en remettre absolument au hasard, ne croire qu’en lui, est tout de même un peu nihiliste sur les bords. Encore faut-il habiller le hasard d’un peu de sagesse. Où trouver, où placer la sagesse ? Comment articuler hasard et sagesse ?

À l’heure où le soleil décline et rougeoie, que l’on est assis en lotus sur son rocher, OKLM, sans souffrance, que l’on contemple la plaine, que l’été est indien, que la douceur de l’air est agréable quoiqu’un peu louche, on se pose parfois ce genre de question.

Est-il possible de ne croire en rien ?

Si ne croire en rien est possible, est-ce souhaitable ? (C’est le nihilisme.)

Si ne croire en rien est impossible et/ou non souhaitable, en quoi faut-il croire ? Choisit-on ce en quoi l’on croit comme on choisit le plat qu’on pose sur son plateau à la cantine ?

Assis en lotus et sans souffrance sur mon rocher, j’énumère tout ce en quoi je crois, qui me protège du nihilisme. Attention, largage de credo. Il était temps, à mon âge. Je ne le ferai pas trente-six fois. Une profession de foi est un gros boulot : plus j’y réfléchis plus je crois à des trucs.

Je crois au chemin davantage qu’à la destination.

Je crois à tout ce qui est susceptible de rendre meilleur le long du chemin : la connaissance, la beauté, le lien, l’attachement, la joie, le rire, les rencontres. Je crois aux vertus de la contemplation du soleil couchant sur la plaine depuis un rocher.

Je crois en la raison, et je crois aussi que l’être humain est irrationnel : ce sont là deux types de croyances, compatibles puisqu’agissant à deux étages distincts. Je crois très fort que la distinction ferme entre les deux types de croyances, entre les idéaux (se laisser guider par une aspiration) et la réalité (revenir toujours au principe de réalité, concrète comme du béton anglais) fait partie de ce qui nous rend meilleurs sur le chemin. Je crois aux Pensées pour moi-même, qui sont également des pensées pour tout le monde, de Marc Aurèle :

Que la force me soit donnée de supporter ce qui ne peut être changé et le courage de changer ce qui peut l’être mais aussi la sagesse de distinguer l’un de l’autre. (*)

Je crois à l’Histoire, c’est à dire à la succession des faits. Je crois à cette chronologie-ci que j’ai déjà égrainée ailleurs : l’univers a 13,7 milliards d’années ; l’espèce humaine 300 000 ans max ; les plus anciennes traces de préoccupation religieuse (des sépultures) ont 100 000 ans ; à la louche le concept de monothéisme, virtuellement totalitaire (si Dieu est unique c’est tout ou rien, soit on y croit et on est sauvé soit on n’y croit pas et on est damné) a 3000 ans, cristallisé en Perse et en Égypte.

Je crois que les religions sont intrinsèquement liées à la conscience de la mort. Creusons (c’est le cas de le dire) l’idée force énoncée dans le paragraphe précédent : les plus anciens témoignages de geste religieux sont des sépultures. Pour l’être humain individuel (il paraît que cela se passe vers l’âge de six ans ?) comme pour l’humanité (il paraît que cela s’est passé il y a 100 000 ou 200 000 ans ?), la prise de conscience de notre mortalité est une scène fondatrice et décisive, racontée dès L’épopée de Gilgamesh (texte inaugural de la littérature mondiale), lorsque celui-ci assiste à la mort de son ami Enkidu. À partir de cette révélation frustrante, absurde, soit on se laissera aller à des pulsions morbides, à la mélancolie, à la pure et simple attente angoissée que la mort vienne ; soit on accèdera à une forme de pensée tragique (=acceptation de la fin) et éventuellement à la sagesse ; soit on adhèrera à une quelconque religion qui, quelle qu’elle soit, nous dira, caressante dans le sens du poil, T’inquiète pas, la mort n’est pas la fin. Freud raconte dans L’Avenir d’une illusion que la mort est un processus naturel et, qu’en soi, elle ne suffirait pas à créer une civilisation ; en revanche, la religion, qui est un discours sur la mort et une réaction à la mort, constitue une illusion civilisatrice.

Crachons le morceau : je ne crois pas en Dieu et je crois que nous vivons une époque où il devient un peu risqué de prononcer cette phrase à haute voix, on passe pour un je-ne-sais-quoi (Je ne fais pourtant de tort à personne/En suivant les ch’mins qui n’mènent pas à Rome). Précision : je ne crois pas en Dieu mais je crois à la spiritualité – à nouveau, il n’y a pas de contradiction puisqu’il s’agit de deux formes distinctes de croyances, croyance dans la réalité d’une chose / croyance dans la justesse et dans les bienfaits d’un idéal et de ses manifestations. Je crois que seule la matière existe et que c’est suffisant puisqu’elle déborde d’esprit (attitude peut-être un peu shintoïste, pour ce que j’en sais). De même que je ne crois pas en Dieu tout en croyant à la spiritualité, je crois en la matière tout en ne croyant pas spécialement au matérialisme. Ceci est un chiasme, me semble-t-il. Je crois sans réserves aux figures de rhétorique.

Scholie (comme dit Spinoza) : c’est justement parce que, en tant que matérialiste, je crois que tout, absolument tout, est matériel (une pensée, un rêve, un souvenir, sont des connexions qui fusent dans un réseau de neurones et de synapses), que le matérialisme, au sens d’attachement aux biens matériels, m’écoeure. Ce matérialisme-là est un spectacle navrant et morbide où ce qui est de plus bas en nous (métaphore) se rabat sur ce qui nous est donné de plus évident, de plus trivial, où l’on se satisfait complaisamment de ce que l’on a déjà. Je suis matérialiste au sens ontologique, certainement pas au sens consumériste ou publicitaire. Je préfère infiniment qu’on m’entretienne de l’âme plutôt que du dernier iPhone, même si je sais que l’âme n’existe pas alors que l’iPhone existe, et même, précisément, pour cette raison. L’âme immortelle, en tant que fiction religieuse, consolation pour individus incapables de se résoudre à croire qu’ils mourront un jour tant ils aiment vivre dans un monde matérialiste-consumériste-publicitaire, me laisse froid. En revanche l’âme des poètes, quand ils parlent de ce qui les anime (au sens propre, anima = âme), et ce mouvement interne peut bien être la foi religieuse, peu importe, me bouleverse toujours. « Qu’est-ce que je fais sur la terre ? J’écoute mon âme. (…) L’âme, je la sens nettement au milieu de la poitrine. Elle est ovale comme un oeuf et quand je respire, c’est elle qui respire. » (Marina Tsvetaieva) Faut-il le préciser ? Je crois à la poésie.

Je ne crois pas en dieu à proprement parler, mais je crois en l’univers. C’est-à-dire que je crois aux métaphores : l’univers est vieux de 13,7 milliards d’années ; dieu au sens monothéiste en est la métaphore, jeune d’environ 6000 ans. Dieu est naturellement acceptable en tant que métaphore de tout ce qui est plus grand que nous, l’univers, la vie, la mort, l’humanité, le peuple, la nature (« Deus sive Natura » Spinoza), la danse (« Je ne croirai qu’en un dieu qui danse » Nietzsche), le ciel, la forêt (je me sens davantage frère des mystiques foudroyés par la révélation au cœur d’une forêt, que des claudels convertis à Notre-Dame derrière le second pilier à l’entrée du chœur à droite du côté de la sacristie), la mer, l’amour, le temps-qui-passe… Exemples de métaphores usuelles (petit jeu amusant : dans chaque cas, vous remplacerez le mot Dieu par un autre qui vous semblera plus approprié) : À Dieu vat ! Dieu seul le sait. Chacun pour soi et Dieu pour tous. Dieu te garde. Vaya con dios. Inchallah. Dieu soit loué ! À Dieu ne plaise. Dieu m’est témoin. Chaque jour que Dieu fait. « La majorité des faits, grâce à Dieu, sont prescrits » (Monseigneur Barbarin). Vaya con dios. Inchallah. God save our gracions Queen. Gottverdammt ! Dieu ait son âme. Dieu vous le rendra. Mon Dieu je jouis. Etc.

En revanche l’espérance en Dieu en tant qu’être, vaguement anthropomorphe et traditionnellement plus viril qu’efféminé, doté d’une conscience et surtout d’un quelconque intérêt pour ma petite personne, m’apparaît comme la manifestation du besoin infantile de croire que papa pense encore à moi lorsque je suis tout seul dans la nuit. Au surplus, le concept si courant de dieu personnel (mon dieu me protège de même façon que mon parapluie ou mon doudou ; j’ai relevé il y a quelques jours cette bribe de conversation dans le bus : Je suis en paix avec mon dieu), s’il est en parfaite adéquation avec nos sociétés individualistes, solipsistes (tout ce qui m’entoure, y compris les concepts théologiques, n’a de valeur que rapporté à ma personne) et matérialistes (au sens publicitaires-consuméristes – j’ai choisi mon dieu en fonction de ses performances et des excellentes appréciations qu’il recueille des autres clients), me semble en totale contradiction avec la théorie relativement stimulante du monothéisme. Il serait stupéfiant que je sois le seul à avoir remarqué cette discordance.

Je crois à Raymond Queneau à la fois comme réalité et comme idéal : Si je parle des dieux c’est qu’ils sont perpétuels.

Je crois, pour redevenir sérieux deux minutes, que dans l’univers de 13,7 milliards d’années coexistent le déterminisme et le chaos et que c’est ce qui rend le spectacle formidable.

Je crois que l’univers est, en gros, une entropie, et un chaos (je reste poli), c’est-à-dire une somme fourmillante de milliards de forces contradictoires, tellement diverses par leurs natures, leurs puissances, leurs provenances et leurs directions qu’il est impossible de saisir l’univers dans son ensemble. Au mieux, en se concentrant et en plissant les yeux depuis son rocher, on peut distinguer et saisir l’une de ces forces, comprendre une cause et un effet à la fois, comme on voit une étoile filante traverser le ciel du mois d’août. Dans ce cas il faut absolument éviter de se laisser griser, se souvenir des milliards d’autres forces que l’on ne voit pas, sinon on prendrait le risque de s’imaginer que celle qu’on a vue explique tout à elle seule, on prendrait le risque de croire qu’on est arrivé, qu’on a tout compris, en somme de sombrer dans le complotisme.

Je crois au hasard, comme grand principe aveugle au sein du chaos, le hasard se manifestant par le croisement et la rencontre entre deux de ces forces, collision à laquelle on donnera, selon ses conséquences, un sens rétrospectif.

Je crois, oh pas démesurément, je crois un petit peu, à l’organisation politique, qui est le moyen du lutter contre le chaos en son versant social. Je crois en tout cas aux principes directeurs de l’action politique (croyance de type : idéaux, et non : réalité – relire la cruciale distinction plus haut). Je crois à la liberté, je crois à l’égalité, et je crois, voyez comme c’est curieux, à la fraternité. Je crois à la laïcité, quatrième terme invisible de la devise nationale. (Au fait, je ne crois pas du tout à tout ce qui touche au nationalisme, mère patrie et autres billevesées puisqu’être né ici et maintenant est le pur effet du chaos et du hasard, voir plus haut.)

Je crois en revanche beaucoup aux forces personnelles volontaires voire volontaristes qui nous permettent de contrecarrer localement le chaos pour lui arracher un fragment de sens et d’intelligibilité. Parmi ces forces : la patience, l’observation, l’éducation, la transmission, la mémoire, l’échange, l’amour, l’art, le rituel, la répétition. Et les citations. Puisque ces mystères nous dépassent, feignons d’en être l’organisateur. (Jean Cocteau, les Mariés de la Tour Eiffel)

Je crois aussi, je crois enfin, aux contes, qui contiennent et prodiguent les forces énumérées au paragraphe précédent : patience, observation, éducation, transmission, mémoire, échange, amour, art, rituel, répétition, et citations. Je crois aux histoires en général, qui sont des moyens de faire se faufiler une idée d’un cerveau humain à un autre cerveau humain en l’habillant de péripéties. Je crois au récit lui-même en tant que force traversant le chaos, je crois au récit qui nous percute, nous transforme et nous révèle sa nature de métaphore et de métonymie de notre chemin.

Vrai ou non n’est pas la question. Je crois autant à l’imagination qu’au témoignage du moment que la parole est construite. Je crois à la parole. Je crois aux paraboles, je crois aux rêves, je crois aux mythes, récits princeps, je crois aux poèmes, aux chansons, aux chroniques, aux romans, aux bandes dessinées, aux films et à toutes les formes que prennent les histoires, y compris les stories… Mais avant tout et après tout, je crois aux contes, qui en leur temps intemporel avaient déjà quasiment tout inventé. Cf. ici pour un éloge des contes et surtout des conteurs.

Et voilà que rentre dans ma vie un livre merveilleux, un trésor. Si je jouais encore aux Reconnaissances de dettes je préciserais que je dois cette découverte au hasard, je vous prie de le remarquer, hasard qui ce jour-là prit la forme d’un séjour dans les chiottes chez un pote qui se reconnaîtra, séjour qui s’est prolongé bien plus longtemps que nécessaire aux fonctions organiques. Un livre qui mêle le hasard et les contes, soit l’essentiel des forces naturelles et surnaturelles que je reconnais et vénère : Le Livre des chemins d’Henri Gougaud.

Semblable au Yi King, livre des transformations dans le Maître du Haut Château dont je vous entretenais précédemment, Le Livre des chemins est un oracle que l’on consulte en s’en remettant au hasard, et qui vous délivre une réponse cryptée, sous la forme d’une histoire, d’un proverbe, ou d’une citation. Le mode d’emploi figure en quatrième de couve :

Les contes ont pour berceau la nuit des temps.
Combien de siècles, de pestes, de révolutions, de montagnes et de mers ont-ils traversé avant de nous parvenir ? Les contes sont dans l’âme humaine comme dans leur maison.
Ils ont vécu assez longtemps dans l’intimité des êtres pour tout savoir de nos soucis, de nos rêves, de nos désirs.
Ils savent ce que vous ignorez.
Demandez-leur une réponse aux questions qui vous préoccupent, ils vous répondront.
Posez la main gauche sur le livre et formulez votre demande secrète, les yeux fermés. Prenez un des trois signets-arbres de vie et devenez pêcheur de merveilles en tranchant dans le vif du recueil, au hasard. Il vous désignera le conte qui attendait votre lecture. Puis lisez l’aphorisme qui correspond au signet choisi ; il vous précisera la réponse donnée par le conte ou l’habillera d’une lumière inattendue…

Comme je me trouve, pour six mois, dans une situation singulière, inédite, une bizarre croisée des chemins, je me sens d’humeur à consulter un oracle. Je fais l’expérience devant vous, mesdames et messieurs, quatre fois de suite. Garanti sans trucages. (Entre temps je suis sorti des toilettes, hein.)

1) J’interroge une première fois le livre en formulant en mon cœur cette demande : Que puis-je espérer de cette période singulière de six mois qui s’ouvre devant moi ?

Le livre me répond par le conte Marko (p. 255). Sur ses vieux jours, un vieux chevalier rentre dans son village, après ses exploits, et attend désormais, assis devant son porche, disponible pour toutes les visites. Un jeune prince vient lui demander où il puisa son courage. Le vieux chevalier évoque un souvenir de son enfance. Un jour où il vit un chien bâtard, efflanqué, pelé et solitaire tenir tête à une meute. Cette image lui a servi toute sa vie. J’aimerais dire que le conte est tombé dans le mille et que je comprends exactement ce qu’il veut me dire, mais, hormis l’image de l’homme disponible sur son seuil, qui observe la plaine au crépuscule comme depuis un rocher, je suis perplexe. Heureusement le conte s’accompagne d’une citation de Maître Eckhart : On devrait attacher moins d’importance à ce que l’on fait qu’à ce que l’on est.

2) J’interroge une deuxième fois le livre en formulant en mon cœur cette demande : Que dois-je accomplir, que dois-je viser, durant cette période singulière de six mois ?

Le livre me répond par le conte très bref Un monde au-delà de nos vies (p. 39), qui évoque à nouveau l’échange entre un maître et un élève et m’enjoint (je suppose) à me mettre au travail tout en sachant que le sens global et final me restera inconnu. Le conte s’accompagne d’un koan zen : Lorsqu’il n’y a plus rien à faire, que faites-vous ? Je lève la tête, mâche, déglutis, avale.

3) J’interroge une troisième fois le livre en formulant en mon cœur cette demande : De quoi dois-je me défier, à quoi dois-je renoncer, durant cette période singulière de six mois ?

Le livre me répond par le conte Confiance en Dieu (p. 113) qui est en somme une plaisanterie que j’ai lue autrefois sous la forme d’une sale blague dessinée par Vuillemin. C’est la grande inondation, c’est le grand déluge. Les rues sont devenues des torrents, un prêtre est monté sur le toit de son église, et refuse tout à tour l’aide d’un canot, d’un hors-bord de pompiers, d’un hélicoptère. Les trois fois, il répond Non merci, Dieu seul viendra à mon secours. Peu après, il meurt noyé. Au paradis, il engueule Dieu : Dis donc, tu t’es bien foutu de moi, je t’ai attendu et tu n’as pas bougé le petit doigt pour moi. Dieu lui répond indigné : Comment ça ? Quelle ingratitude ! Bougre d’andouille, je t’ai envoyé un canot, puis un hors-bord de pompiers, puis un hélico ! Cette fois le message est limpide.

4) J’interroge une quatrième fois le livre en formulant en mon cœur cette demande : À quoi puis-je me raccrocher, à quoi puis-je faire confiance, durant cette période singulière de six mois ?

Le livre me répond par le conte La mangouste et le serpent (p. 393). L’histoire est celle d’un fonctionnaire indien scrupuleux qui, absorbé par ses fonctions, se trompe du tout au tout sur ses affaires domestiques et croyant bien faire tue son animal domestique qui lui était tout dévoué. Bien sûr ce conte serait une fin en soi puisque ma demande cette fois-ci portait sur la confiance que je peux accorder autour de moi. Mais de surcroît il est accompagné, en guise de morales, de deux citations qui, pourtant sans lien entre elles, seraient, prises individuellement, des réponses nécessaires et suffisantes. L’homme est un animal enfermé à l’extérieur de sa propre cage. (Paul Valéry) Au milieu de l’hiver j’ai découvert en moi un invincible été. (Albert Camus)

Je recueille et médite chacune de ces réponses (et au passage j’ajoute quatre histoires à mon répertoire). Une conclusion ? Bien sûr que non, je n’ai pas de conclusion. Da capo : le chemin vaut mieux que la destination.


(*) – Ces mots appellent plusieurs commentaires.
Ces mots appellent plusieurs commentaires et mises au point.
Primo, cette belle citation a traîné partout – reproduite notamment dans les méthodes de développement personnel, posts Facebook, dictionnaires en ligne des meilleures citations du monde, emballages de papillotes, cartes de vœux, mugs, posters, fonds d’écran… Or, comme j’aime remonter à la source (je crois à l’archéologie), j’ai lu les Pensées pour moi-même de Marc-Aurèle dans l’espoir de retrouver la phrase originale. Je ne l’ai pas trouvée ! Cette citation a beau se rabâcher en tout lieu, jusqu’à devenir un lieu commun galvaudé, elle n’existe pas. Pourtant, elle fait de l’effet. Par conséquent elle existe (et s’applique, je crois, universellement : en ce qui concerne mon champ d’activité et mes ambitions, je dois me concentrer sur ce qui dépend de moi, écrire un bon livre, et non sur ce qui ne dépend pas de moi, écrire un livre qui rencontre le succès). Ce qui me permet d’ajouter à mon credo deux croyances supplémentaires : je crois que les voies de la sagesse sont impénétrables ; je crois que ce qui agit existe (l’idée de Dieu existe).

Deuxio, après enquête archéologique, la formulation la plus approchante de cette idée éthique fondamentale se trouve non dans les Pensées pour moi-même de Marc-Aurèle mais dans l’incipit de ce qui fut notoirement son modèle et son inspiration majeure, le Manuel d’Epictète :

1. Parmi les choses qui existent, certaines dépendent de nous, d’autres non. De nous, dépendent la pensée, l’impulsion, le désir, l’aversion, bref, tout ce en quoi c’est nous qui agissons; ne dépendent pas de nous le corps, l’argent, la réputation, les charges publiques, tout ce en quoi ce n’est pas nous qui agissons.
2. Ce qui dépend de nous est libre naturellement, ne connaît ni obstacles ni entraves; ce qui n’en dépend pas est faible, esclave, exposé aux obstacles et nous est étranger.
3. Donc, rappelle-toi que si tu tiens pour libre ce qui est naturellement esclave et pour un bien propre ce qui t’est étranger, tu vivras contrarié, chagriné, tourmenté; tu en voudras aux hommes comme aux dieux; mais si tu ne juges tien que ce qui l’est vraiment – et tout le reste étranger -, jamais personne ne saura te contraindre ni te barrer la route; tu ne t’en prendras à personne, n’accuseras personne, ne feras jamais rien contre ton gré, personne ne pourra te faire de mal et tu n’auras pas d’ennemi puisqu’on ne t’obligera jamais à rien qui soit mauvais pour toi.

Troisio : je crois en la sérendipité. La formidable lecture des Pensées pour moi-même m’a apporté, comme de juste, tout autre chose que ce que j’y cherchais. Et particulièrement, une découverte extraordinaire : Marc-Aurèle a inventé les Reconnaissances de dettes dix-neuf siècles avant moi. Le premier livre des Pensées est une énumération de « dettes reconnues » dans un esprit strictement identique à ma propre démarche : ce que je dois à mon grand-père, à ma mère, à mon père, à mon frère, à tel ami, à tel prescripteur, à tel maître, à telle lecture, aux dieux…