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La trahison

29/09/2026 Aucun commentaire

Le 14 mai 2011 dans l’hôtel Sofitel de New York, Dominique Strauss-Kahn violait une femme de ménage. Par cette agression, il sabordait sa carrière politique alors qu’il était donné gagnant aux élections présidentielles de 2012.
Je viens d’enchaîner sur ce sujet : une série documentaire, Chambre 2806 réalisée par le comédien Jalil Lespert ; un film de fiction, Welcome to New York d’Abel Ferrara ; un roman, L’enculé de Marc-Edouard Nabe.

Je laisse de côté le documentaire, fort bien fait et qui, se contentant de reconstituer les faits, respecte ma position de spectateur, à la bonne distance, celle du recul analytique et rétrospectif (à l’exception épidermique des apparitions de maître Richard Malka qui m’ont soulevé de dégoût : lui que j’avais tant admiré ailleurs, notamment pour Dieu peut se défendre tout seul ou pour l’affaire Mia, avec épouvante je le découvre complaisant et minimisant le viol sous couvert du « libertinage » et de la soi-disant « liberté » de son client DSK, enfin quoi, c’est si peu de chose voyons, c’est la France, on sait s’amuser… En fin de compte Malka n’est qu’un avocat, c’est-à-dire un mercenaire).

En revanche les deux fictions, le film et le roman, m’ont fait violence.
Formellement, le film est irritant dans ses scènes improvisées (même s’il est plus convaincant dans ses scènes écrites), comme si l’affaire n’était qu’un sujet pour exercice de l’Actors Studio, et le roman est horripilant par ses sarcasmes répétitifs, comme si l’affaire n’était qu’une matière à grasse plaisanterie.

Mais surtout, en mettant en scène l’impunité des riches et des puissants (y compris ceux dits « de gauche », ce masque ne faisant aucune différence) et de leurs pulsions, le film autant que le roman m’ont flanqué une nausée des profondeurs, comme si une main pressait ma nuque, me forçant à plonger le nez dans une merde chiée par Dominique Strauss-Kahn dans une cuvette en or afin que j’en apprécie l’odeur.

Le film et le livre sont aussi dégueulasses, aussi vulgaires, aussi cyniques que l’affaire dont ils s’emparent – cela signifie peut-être qu’ils sont réussis ? Heureusement, Ferrara n’est pas mon cinéaste préféré, Nabe n’est pas mon écrivain de chevet, donc je m’en remettrai. Mais je me sens sali.
Au fait, dans Welcome to New York il est perturbant quoique d’une certaine perverse façon, savoureux de voir Strauss-Kahn incarné par Gérard Depardieu, cet acteur qui tomberait peu après pour le même genre de raisons mais qui, pour l’heure, pouvait encore se gargariser de la fascination shakespearienne qu’il éprouvait pour son personnage – il faut bien reconnaître hélas que, dans le rôle, Depardieu est parfait.

Il y a quelque chose de morbide dans mon irréductible envie de me replonger là, de comprendre. Je ne sais pas pourquoi j’ai tenu à m’infliger une telle violence, pourquoi cette affaire répugnante me passionne autant, quinze ans après les faits. Ou plutôt je sais, je crains de savoir. Le crime de Dominique Strauss-Kahn est l’un des deux points de bascule de la damnation de la gauche dite de gouvernement, l’autre étant, l’année suivante en 2012, le compte caché du margoulin Jérôme Cahuzac.
La trahison du peuple puis l’impunité qu’incarnent Strauss-Kahn et Cahuzac, chacun s’étant refait entre temps une carrière (Cahuzac redevenu médecin, Strauss-Kahn prospérant en vendant ses conseils dans les milieux d’affaire et auprès de chefs d’état), sont les prémices de la crise que traverse aujourd’hui la démocratie française et dont nul ne sait encore si elle s’en relèvera.

Traduire du français au français

27/09/2026 Aucun commentaire

J’aime, tous les deux jours, lire sur Facebook André Markowicz, qui est l’une des raisons pour lesquelles je ne quitte pas ce réseau dit social.

Certains jours, le journal (appelons-le journal) de Markowicz m’instruit sur les conflits en cours, particulièrement la guerre en Ukraine ou à Gaza, et ces posts-ci, géopolitiques, font d’ailleurs un tabac, re-partagés d’innombrables fois ; d’autres jours il me passionne, et ces posts-là, poétiques, ont une audience nettement plus restreinte, en me parlant de littérature, de métrique, d’auteurs russes, de traduction (théorie et pratique), en somme en me parlant de son métier.

Il m’autorise à me pencher au-dessus de l’atelier, je vois comment naît un texte, j’observe le geste, il est superbe, lent, et profondément humain (a contrario, ce que Markowicz dit à propos de l’IA est très intéressant aussi).

Aujourd’hui, il a partagé la traduction d’un poème, sombre mais chatoyant, sur le deuil, sur le deuil d’un autre, À un ami de Konstantin Batiouchkov, écrit en 1815.

Konstantin Batiouchkov
À un ami (Piotr Viazemski), 1815
Ceux d’entre vous qui me suivent depuis quelques années savent l’amour que je porte, depuis très très longtemps, à Konstantin Batiouchkov (1787-1855 — fou depuis 1821). J’ai traduit beaucoup (pas assez) de ses poèmes pour le « Soleil d’Alexandre », publié en 2011, puisqu’il est, pour Pouchkine, l’un de ses aînés, avec Vassili Joukovski (1783-1852) et Piotr Viazemski (1792-1878). J’ai parlé ici, et très souvent, de l’importance qu’il a pour Ossip Mandelstam, dont j’ai traduit-sans-traduire (en faisant un mot à mot commenté) le poème d’hommage qu’il lui a écrit en 1932, comme j’ai souvent évoqué sa présence dans l’œuvre de Guennadi Aîgui. Et, aussi, sa présence dans mes propres textes non-traduits, comme une figure tragique, de la recherche d’une harmonie impossible.
*
En 1811, Batiouchkov avait écrit un poème consacré à la mort de Varvara Ivanovna Kokochkina, épouse Fiodor Fiodorovitch Kokochkine, – l’un des proches du cercle d’amitié qui s’était formé autour des trois poètes. Ce poème est fondamental dans la littérature russe parce qu’il est le premier dans lequel Batiouchkov a essayé de donner à la langue russe ce qu’il appelait «une couleur italienne», une douceur, une musicalité (en particulier par l’usage des voyelles et des consonnes liquides). Ce poème, je l’avais traduit pour «Le Soleil d’Alexandre». Les amis se réunissaient, à Moscou, le plus souvent chez le prince Piotr Viazemski, héritier, à l’époque, d’une immense fortune et d’un très très grand nom… De Viazemski aussi, – qui allait devenir un des amis les plus proches de Pouchkine, – j’ai traduit un certain nombre de textes.
En 1812, Moscou a été détruite. – Batiouchkov parle, vous verrez, d’une «maison ravagée». Concrètement, Viazemski (âgé de 20 ans, et qui avait fait une dette de jeu de 100.000 roubles – une somme absolument faramineuse, équivalent à quelque chose comme plusieurs dizaines de millions d’euros) avait vendu son hôtel particulier en mars (bien avant l’invasion), mais, vous savez, là encore, si vous me suivez, qu’en Russie, le concept de « maison » ne désigne pas obligatoirement une maison physique.
Le poème de Batiouchkov est écrit en 1815 (on n’est pas sûr des dates précises), et il est dédié «À un ami». Nous savons que, cet ami, c’est Piotr Viazemski. 1815, c’est donc quatre ans après la mort de «Lise» (ainsi nommée par souci d’euphonie… En russe, dans les deux poèmes, elle est «Lila», mais j’avais, – et, je crois, à juste titre, – préféré «Lise» pour le poème de 1811, parce que j’avais besoin d’un mot dont la voyelle d’appui est le i, et d’un monosyllabe), et c’est trois ans après l’invasion de Napoléon. La vie a eu le temps de se réinstaller. Comment se fait-il que même les ombres amies finissent par disparaitre, et qu’est-ce que cette « sagesse » humaine, mondaine, qui cherche un sens à ça ?…
J’ai porté cette traduction pendant une bonne semaine – elle n’entrera pas dans « Le Soleil », puisque le livre est fait. Elle ira donc ici, dans ma maison sans lieu de Facebook.
*
Jeune sage, dis-moi, à quoi nous retenir ?
—-Nous avons bu la coupe pleine,
L’ambroisie du savoir et celle des plaisirs
—-Dans un domaine d’ombres vaines.

Où s’est fondu l’éclat fugace des festins ?
—-Du vin reste-t-il quelque chose ?
Et du brillant savoir de nos esprits mondains ?
—-Où sont ton Falerne et nos roses ?

Et ta maison, séjour du bonheur ?… Ravagée…
—-L’ortie y pousse après l’orage.
Mais je l’ai reconnue. J’y dépose, affligé,
—-Ces mots du cœur, vibrant hommage.

Sur sa cendre éloquente, au soir, quand tout se tait,
—-Vesper rougeoie d’un feu de glace.
Dans le nord ténébreux, ton ami s’y repaît
—-En méditant le temps qui passe.

Dans la mélancolie que j’ai toujours goûtée,
—-Dans la fraîcheur et la mollesse,
Du feu des passions et de la satiété
—-Je me défais avec tendresse.

Me croiras-tu ? ici, sur ces cendres sacrées,
—-Laissant les roses, les couronnes,
Submergé de douleur, je reviens déplorer
—-La beauté qui nous abandonne.

Éphémères errants, nous mesurons nos jours
—-De deuil en deuil, de tombe en tombe, –
Nous croyons retrouver nos amis, nos amours :
—-Ce sont nos rêves qui succombent.

Parmi tous tes amis, ici, combien de temps
—-La douce Lise brilla-t-elle ?
De favorables cieux lui offraient, éclatants,
—-Tout le bonheur d’une mortelle.

Le don de l’entretien, le goût de la beauté,
—-L’œil vif et l’âme qui palpite,
Le port de quelque Muse et sa simplicité, 
—- Le charme pur d’une Charite.

Toi aussi, oubliant le vain bruit des festins,
—-Tu jubilais à ses répliques
Comme dans le désert ferait un pèlerin
—-Qui trouve une fleur magnifique.

La fleur a disparu comme le rêve heureux…
—-Souffrant dans ses affres ultimes,
Vers ses amis présents elle tourna les yeux :
—-Ce regard d’adieu, nous le vîmes.

Mais aujourd’hui, qui sait si l’amitié l’oublie ?
—-Le temps assourdit la tristesse
Et l’ombre immaculée, souillée de calomnie,
—-Souffre à présent qu’on la délaisse.

Vanité d’une vie où les élans sont vains !
—-L’amitié même est si fugace !
Mais où pourrait briller dans un éclat sans fin
—-La flamme vive de la grâce ?

J’ai remué en vain les chartes du passé,
—-Les sombres livres de l’Histoire,
Des sages les discours, les leçons ressassées…
—-Bruyants silence, vains grimoires.

Comme une plume au vent portée de ci de là
—-Quand la tempête se déchaîne,
Comme un esquif battu par les vagues, si las
—-D’errer qu’il voit sa mort prochaine, –

J’errais, me torturant, mon âme à l’agonie,
—-Ma vie n’était que nuit confuse ;
Les doutes étouffaient la flamme du génie,
—-Je voyais vaciller la Muse.

Tremblant, épouvanté, j’interrogeai mon cœur :
—-Le jour se fit, mes yeux s’ouvrirent.
Je ressentis la foi, cet encens salvateur,
—-Et je vis l’espérance luire.

J’avance vers la mort d’un pas illuminé
—-Pour affranchir de la poussière
Les habits de l’errant et sentir rayonner
—-L’âme nimbée de sa lumière.

1815.
*
Ce poème, tragique, et l’un des plus beaux que je connaisse sur la foi, est aussi mystérieux pour ses lecteurs. Quelles sont ces « calomnies » qui accablent, par exemple, l’ombre de « Lise » ? Nous ne le savons pas, et, sans doute, nous n’avons pas à le savoir – même si Viazemski le savait, lui. 

Et puis, un dernier point, sur le Falerne… C’est évidemment le vin de Catulle, celui des festins, et du poème 27 « Jeune esclave qui verse un vieux Falerne/ Verse-moi une coupe plus amère… » – et c’est ce poème que Pouchkine va traduire en 1832. La « maîtresse du festin » de Catulle s’appelle Postumia. Mais Batiouchkov dit bien « ton » Falerne : c’est Viazemski qui régalait…

Je sens tellement de générosité dans les partages de Markowicz (partage : voilà un concept ancestral que Facebook n’a pas inventé à coup d’icône, et qui lui survivra) que je me permets d’y lire une invitation à considérer que le travail n’est jamais fini, un encouragement à mettre la main à la pâte. Alors, outrecuidant, j’ai l’idée de retraduire sa traduction. Je ne risque pas de me frotter à l’original russe, mais l’envie me prend de retravailler le texte français, de le chercher à nouveau, dans une autre direction.
Par exemple, ce quatrain :

Toi aussi, oubliant le vain bruit des festins,
—-Tu jubilais à ses répliques
Comme dans le désert ferait un pèlerin
—-Qui trouve une fleur magnifique.

… Il est fort beau, pourtant je suis tenté de le chambouler, pour voir l’effet, comme on changerait la déco, la couleur ou la musique de fond. Je cherche une variation, une autre structure. Tel quel, le quatrain alterne rimes masculines sur les alexandrins et féminines sur les octosyllabes, distribution que le traducteur réitère d’ailleurs très souvent tout au long du poème. Or ce que je tente est l’inversion de cet ordre. Car la succession féminin-puis-masculin, plus à mon goût, « sonne » davantage classique que le contraire proposé par la traduction originale (sic), masculin-puis-féminin.
Ce qui donne, au pied levé :

Toi aussi, par-dessus les discours et les verres
—-Tu riais de ses joyeux traits
Ainsi qu’un pèlerin cueillant dans un désert
—-La fleur plus rare et colorée.

Je suis convaincu que « traduire » peut se faire au sein d’une même langue. Je crois que la traduction se fait même, au quotidien, essentiellement ainsi, et en permanence. Je ne sais pas ce qu’André Markowicz en pense. Mais je le cite, extrayant ces mots d’un autre post :

Traduire, je ne cesse de le redire, ce n’est pas transformer l’autre en soi, mais trouver en soi de quoi accueillir l’autre, – avec la gratitude que nous devons sentir envers celui qui nous ouvre des voies nouvelles en nous disant nous-mêmes.

Fjord, confins, finistère

22/09/2026 Aucun commentaire

Vu hier soir (avec retard puisque j’attendais de le projeter au village) Fjord de Christian Munju.

Sans me vanter, à moi tout seul je suis aussi partagé que la critique internationale. Le film est fort, puisqu’il oblige à réfléchir et que je vais y repenser longtemps. Mais je suis malmené, et heureusement j’aime être malmené, par son positionnement, faussement neutre, qui prend ouvertement parti pour la famille traditionaliste bigote et contre la société libérale occidentale… Dans ses interviews, au fond plus agaçantes que le film, Mungiu se prévaut sans cesse de cette neutralité qui est invisible à l’écran.

Toutefois le film est suffisamment lent, ouvert, ambigu (on ne saura pas la vérité sur les crimes supposés, ce qui, comme dans La nuit du 12 engendre une tension très différente du suspense classique), terre-à-terre, plus proche de ses personnages que d’une idéologie, pour qu’il me passionne.

Ce qui est certain, c’est que je le juge nettement moins réac et toxique qu’une autre palme d’or, que j’avais franchement détestée, le cynique Sans filtre de Ruben Östlund (le cynisme, voilà l’ennemi).

Et par ailleurs, quel acteur ce Sebastian Stan ! Capable d’interpréter dans la même foulée Donald Trump, un super-héros Marvel, un monstre qui se démonstre et ici un père de famille abrupt, hermétique, tout en intériorité.

Je viens de consacrer un moment à recueillir divers avis dans la presse. Le film se fait massivement agresser par la gauche bien-pensante qui l’accuse de faire le jeu du RN en mettant en scène le mythique choc des civilisations…

Heureusement, on peut lire aussi des avis plus nuancés. J’aime beaucoup celui de Nicușor Dan, l’actuel président roumain. Alors que le film met en question (et, littéralement, en procès) tout ce que Dan incarne (le libéralisme pro-européen, anti droite tradi-catho), il se montre beau joueur et salue le cinéma de Mungiu qui « chemine sur la ligne de crête entre deux ou plusieurs systèmes de valeurs contradictoires ». « Pour moi, c’est là tout le sens de l’art : appréhender l’expérience humaine sous autant de perspectives que possible ». Oui, d’accord : avant tout, ce que je garderai du film sera cette question brûlante, résolue ni dans le film ni dans la vie : que fait-on de la contradiction ? Corollaire : comment la démocratie est-elle possible

Comme je suis un indécrottable sentimental, il m’a semblé apercevoir sur l’écran une réponse, il m’a semblé que la contradiction était possible lorsqu’elle était transcendée par l’amour : les deux jeunes filles s’aiment, et elles sont les deux seuls personnages capables, contrairement à leurs parents, d’apprendre l’une de l’autre. Je me demande si ce film n’est pas, plutôt qu’anti-libéral ou anti-cul-béni, essentiellement anti darons-pleins-de-certitudes. Je vais éviter de faire de cette intuition-là une certitude.

De toute façon

18/09/2026 Aucun commentaire

« Il se produit dans le monde des choses extraordinaires, disait-il à Ursula. Pas plus loin que l’autre côté de la rivière on trouve toutes sortes d’appareils magiques tandis que nous autres continuons à vivre comme des ânes. »
(Gabriel Garcia Marquez, Cent ans de solitude, et José n’a encore rien vu, rien du tout, nous ne sommes qu’à la page 16, il en reste plus de 400…)

Le temps passe, de toute façon.

Je ne peux témoigner que de mon quotidien, c’est-à-dire de mes lectures de ce matin.

Primo, j’ai lu un article détaillé, documenté, accablant sur la folie spatiale et mégalomane d’Elon Musk qui bouche le ciel de ses satellites, sa « constellation », 15 000 satellites de merde au-dessus de nos têtes (il y en avait 600 il y a 20 ans ! Il y en aura 1,2 million dans 20 ans !), qui empêcheront bientôt de voir le ciel, tas de ferraille nous privant d’un patrimoine commun scientifique et poétique, et qui littéralement flinguent la couche d’ozone et l’atmosphère de polluants lorsqu’ils meurent et retombent en torche sur la terre (300 000 fois plus polluant que le CO2 émis sur le plancher des vaches).
Je lis ça et je suis épouvanté, amer, désespéré de croire que mon compost et mon tri sélectif de déchets vont faire la moindre différence.

Je me sens comment ? Je me sens dévitalisé.

Le temps passe de toute façon.

Secundo, fermant les écoutilles j’ai passé une heure plongé dans le roman que je lis en ce moment, Cent ans de solitude.
Bon dieu quel foisonnement, quelle énergie, quelle vie, quelles beautés et quelles horreurs !
Quelle opulence unique offre donc la lecture romanesque au long cours (comparable à rien d’autre sauf bien sûr à l’écriture) et je sais que j’en ai pour des semaines ou des mois, je me coupe du monde pour en visiter un plus intéressant, plus drôle mais moins ridicule, plus inquiétant mais moins déprimant, plus fantaisiste mais moins aberrant, en somme paradoxalement plus vrai, je lis et je suis requinqué.

Le temps passe de toute façon. Mais dans le livre il passe foisonnant, luxuriant, grisant, généreux comme un millier d’histoires mises bout à bout et qui n’en feraient qu’une, parce qu’elles feraient l’Histoire. La seule. La nôtre. Nous nous y perdons et quoi de plus normal. La famille Buendia et le village de Macondo sont des métonymies de nous-mêmes et de notre humanité, alors tout passera, l’amour, la guerre, la mort, la mémoire, les fantasmes, les jalousies, la politique (plus explicitement dit : l’accaparement des ressources par le capital), et le temps passe de toute façon.
Le fameux réalisme magique sud-américain s’accordant à bien des définitions, je propose celle-ci, basique : le réalisme magique est un art du récit qui prend en compte, pour faire advenir les tribulations de ses personnages, la profonde irrationalité de l’être humain.
Quant au si beau titre, il ne trouvera son explication que bien tardivement. En attendant, « Cent ans » ? Voilà un centenaire s’écoulant jour après jour, heure par heure dans le sablier, chaque grain de sable plus chatoyant que le précédent ; « Solitude » ? Voici une solitude prodigieusement peuplée, et d’autant plus profonde, d’autant plus démultipliée par la foule.

Je me sens comment ? Je me sens revitalisé.

Le temps passe de toute façon.

De tous les livres que j’ai écrits, Reconnaissances de dettes est apparemment le plus important, j’en fais le constat a posteriori puisque c’est celui auquel je repense le plus souvent, le plus longtemps, en maintes occasions je le vérifie, pour ainsi dire, comme un pense-bête. Je me retiens de le retoucher, je ne le retouche pas car alors il faudrait le reprendre à zéro, mais il est là.

J’ai déployé là une recherche à la fois méthodique et désordonnée, une sorte de cartographie expérimentale de moi-même, pour comprendre ce que j’étais, ce que je suis, ce que je deviens, ce que je serai peut-être. L’ouvrant aujourd’hui, j’y explore à la fois les ombres de mon passé et certaines lumières de mon avenir. Dans ce livre figure une page (II, 49), écrite il y a près de 30 ans, où je raconte certaines circonstances qui m’engagent solennellement, un jour où l’autre, à lire Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez, eh bien voilà, j’y suis, enfin.

La guerre des étoiles est finie

17/09/2026 Aucun commentaire

J’ai lu avec beaucoup de curiosité et un peu de nostalgie les tomes 1 et 2 (une suite est prévue) de Les Guerres de Lucas, scénario Laurent Hopman et dessins Renaud Roche.

Star Wars est une mythologie quasiment au sens où l’entendait Roland Barthes : une représentation partagée par le plus grand nombre. Il est fort intéressant de découvrir dans ces deux livres le récit de la fabrication, au fond très artisanale, de cette mythologie à l’usage de la masse démocratique mondialisée. Cette genèse devient une légende à son tour.
Génèse chaotique bien sûr, et « héroïque » ainsi que le sont tous les biopics, l’intrépide héros, George Lucas, ramant seul contre tous ceux qui lui disent ça marchera jamais, ton affaire, c’est complètement con.

Anecdote fameuse, on sait que Lucas écrivait des dialogues pompeux et neuneus, au point que Harrison Ford, dans le rôle de Han Solo, réécrivait et improvisait ses propres phrases, au prétexte que « On peut peut-être écrire ces conneries, George, mais pas les dire à voix haute » (tome 1).

Dans ce registre, j’aimerais rétablir un fait historique, qui n’est mentionné ni dans ce livre ni ailleurs. Durant le tournage de L’empire contre-attaque (1980) raconté par le détail dans le tome 2, au moment où Solo, trahi, se fait cryogéniser et peut-être même exécuter, la princesse Leïa, d’en bas, éplorée, impuissante, lui dit « Je t’aime » et il était censé, selon le script, répondre « Moi aussi » . Depuis 36 ans on salue la trouvaille formidable d’Harrison Ford qui, estimant à juste titre cette réponse banale, a répondu en lieu et place, ajoutant à la morgue, au panache et au machisme de son personnage : « Je sais » , avant d’être englouti par son destin.

Sauf que pardon, un précédent existe ! Dans La guerre est finie (Alain Resnais, 1966, quatorze ans plus tôt), le dialogue est rigoureusement identique.
Yves Montand, debout dans l’encadrement de la porte, missionné pour porter une valise pleine de plastic, vit dangereusement et sait qu’il est surveillé, peut-être définitivement grillé. Ingrid Thullin, assise, éplorée, impuissante, lui dit « Je t’aime » . Montand, plein de morgue, de panache et de machisme, lui répond « Je sais » et file vers son destin. Vous pouvez vérifier, ça se passe 1h35 après le début du film.
Mais il y a davantage ! La guerre est finie qui est, lui aussi, un récit de la lutte de rebelles face à une dictature, espagnole celle-ci, emprunte son titre à une phrase que le général Franco a prononcée le 1er mars 1939, signifiant que la guerre civile espagnole avait pris fin et qu’il en était le vainqueur.
Or George Lucas place cette même phrase dans la bouche du sénateur Palpatine au moment où il prend le pouvoir et devient empereur galactique, à la fin de Star Wars, Épisode III : La Revanche des Sith (2005).

Pour Resnais et Montand, ainsi que pour les concepteurs de la mythologie Star Wars qui, même s’ils bossent dans l’industrie, ne sont pas forcément débiles, cette phrase était à comprendre à rebours. La guerre n’est jamais finie.