Le Fond du Tiroir

Le blog de Fabrice Vigne

Et aussi, penser à ne plus jamais annoncer intrépidement des livres qui tardent à venir. Le pompon revient à la Séquelle, certes, que je prétends « pour bientôt » depuis trois ans, ce qui est d’un ridicule achevé. Mais la Mèche aussi, j’en aurai fait la réclame souvent et trop longtemps à l’avance, me trouvant penaud face aux triviaux retards du monde matériel.

Je ne résiste pas au plaisir de vous révéler l’une des raisons de retard à l’allumage de cette Mèche définitive. Oh, pas la raison principale, mais la plus baroque. J’avais besoin de joindre Philippe Coudray pour qu’il me signe son bon à tirer sur la nouvelle couverture, mais il ne répondait pas à mes messages, je m’inquiétais… Finalement, c’est son frère Jean-Luc qui m’a contacté, élucidant l’indisponibilité de Philippe : l’homme, dont l’un des plus récents livres est consacré à la cryptozoologie, se trouve pour l’heure en Colombie Britannique, en pleine chasse au Bigfoot. Philippe ne se contente pas de dessiner les animaux rares et semi-mythiques, il veut les voir de près ! Il est un peu fêlé. Je suis immensément fier et honoré d’avoir réalisé un livre avec le professeur Coudray, cryptozoologue éminent, et un peu fêlé.

Toujours est-il que cette fois est la bonne ! Pendant que l’un de ses coauteurs épie les traces de pas d’un cousin du yéti, La Mèche est sous presse. Et pour fêter l’événement, figurez-vous que le Fond du Tiroir vous offre un livre. Vous ne me croyez pas ? Un éditeur qui offre un livre est un animal légendaire non encore répertorié par la science ? Allez donc lire directement le bon de souscription : pour toute Mèche pré-commandée, on vous glissera un petit bonus dans le colis.

Je voulais aussi vous parler d’autre chose. Mais ce sera pour une autre fois. Cf. l’incipit de cet article. On ne m’y reprendra plus.

Comme Jimi Hendrix, Jean-Marc Reiser publie un album par an depuis qu’il est mort. Et comme Jimi Hendrix, ce qu’il fait cette année est plus frais, plus fort, plus étonnant, plus d’actualité que la plupart des œuvres de ses collègues, qui ont pourtant l’avantage d’être vivants. Être vivant ? solution de facilité, méthode de fainéant ! Car c’est depuis l’outre-là que Reiser, outré et rigolard, commente l’actualité de 2010, cela ne fait pas un pli. Témoin, la bande reproduite ci-dessus. Les ingénieurs-pétroliers de l’époque de Reiser sont les mêmes qu’aujourd’hui : arrogants, dangereux, impunis, prenant de haut et ridiculisant les « énergies douces » que Reiser, refusant de galvauder la douceur, préfère appeler « énergies libres ».

Le Reiser 2010 s’intitule L’écologie : La pollution, les espèces menacées, l’énergie solaire, le nucléaire (Glénat), et compile des dessins et des planches parus dans la presse, notamment le journal écolo précurseur La gueule ouverte. Cette accumulation de merveilles et d’horreurs a certes quelque chose d’intemporel (la crise étant, en gros, la même, puisque déjà partout-partout, et la catastrophe écologique aussi, juste en pire), mais l’édition aurait tout de même pu se fouler un peu et signaler où et quand chaque page a été pré-publiée. Ce qui semble le plus daté au sein de cet ensemble un peu artificiellement divisé en thèmes, est, mille fois hélas, l’optimisme de Reiser, qui croyait dur comme fer dans le solaire et prêche longuement une pédagogie du capteur.

Reiser était un génie du dessin de presse, et du dessin tout court. Reiser est irremplaçable. Toutefois, félicitons-nous : tous les génies ne sont pas morts. La vie secrète des jeunes tome 2 de Riad Satouf vient de paraître (L’Association). C’est une merveille et une horreur, comme Reiser, et peut-être que ça ne vieillira pas non plus.

La semaine dernière, je passai deux jours à Paris où, comme tout bon provincial épris de culture capitale, et sitôt acquitté de mes obligations (grand merci au passage, pour leur accueil, à la médiathèque L’heure joyeuse de Versailles), je me ruai dans les musées. Qu’est-ce que c’est chic, le passé simple, pour commencer un récit. Mais écoutez plutôt.

Je visitai minutieusement la remarquable exposition « Crime et châtiment » à Orsay, réalisée sous l’égide de Badinter et Jean Clair, consacrée aux liens entre les arts graphiques et les faits divers, les meurtres des particuliers et ceux, légaux, de la justice. Tout un pan de l’expo, naturellement, évoquait la peine de mort, et je tombai nez à nez, entre tel tableau crapuleux et telle sculpture mortuaire, sur une authentique guillotine, qui fonctionna, qui semblait en état de fonctionner encore, et qui me fit froid dans le dos comme devant. « On peut avoir une certaine indifférence sur la peine de mort, ne point se prononcer, dire oui et non, tant qu’on n’a pas vu de ses yeux une guillotine. » Reconnaissez-vous cette voix ? Oui, bien sûr, ici l’expo embrayait sur Victor Hugo, ses dessins, ses poèmes, son style au service du progrès social, « C’était fini. Splendide, étincelant, superbe, Luisant sur la cité comme la faulx sur l’herbe, Large acier dont le jour faisait une clarté, Ayant je ne sais quoi dans sa tranquillité De l’éblouissement du triangle mystique, Pareil à la lueur au fond d’un temple antique, Le fatal couperet relevé triomphait…« 

En sortant, je fis un tour à la librairie du musée, gorgée de livres sur le sujet, des documentaires, des fictions, des « beaux livres » comme on dit (comme si les autres étaient moches), toute une gamme et pour tous les goûts, des classiques inévitables, l’éponyme Crime et châtiment, l’Etranger, Les derniers jours d’un condamné, les oeuvres complètes de Badinter (moindre des choses)… Eh bien, vous me croirez si vous le voulez, mais je n’y vis point Le Photographe de Mano Gentil, roman excellent et foudroyant, monologue d’un bourreau français sous Giscard, dans les derniers temps avant l’abolition. Ah, bon, vous non plus vous ne le connaissez pas ? Décidément, à chaque fois que je constate à quel point ce livre est passé inaperçu, cela m’est une source sans cesse renouvelée d’émerveillement, et d’indignation. J’attribue l’ahurissante indifférence qui entoure ce livre à ce qu’il est paru dans une collection « jeunesse », qui, dans les médias mais plus encore dans les esprits, n’existe tout simplement pas. Or, nous sommes pour le coup en présence, ni d’un roman adulte, ni d’un roman jeunesse, seulement d’un très bon roman – on a déjà, peut-être même déjà trop, abordé ces questions qui fâchent sur ce blog, gnagnagna c’est-quoi-jeunesse, blablabla c’est-ce-qui-convient-aux-jeunes…

Le Photographe est un livre de très haute volée. On devrait mesurer la valeur des livres au temps qu’on met à les oublier… Or je pense à ce personnage et à son office très régulièrement, longtemps après lecture… Mano Gentil a écrit un texte fort, nécessaire, et me semble-t-il inédit (du moins en « jeunesse » – ah, là, là, pardon, si je ne me surveille pas j’en viendrai à mon tour à considérer normale cette discrimination) : elle a montré que la peine de mort n’est pas une loi, un principe, une idée, une abstraction… Elle est un homme de chair et de sang qui tue un autre homme de chair et de sang. On y est, on est là, comme dans La mort est mon métier de Robert Merle. Mano Gentil a incarné, ce qui est l’une des plus hautes ambitions de la littérature. Jeunesse, ou pas ! Merde ! Vous suivez, ou quoi ?

Presque rien à voir, mais tout de même, si, un peu, puisqu’il s’agit d’un couperet qui tombe, de la vie et de la mort de la littérature jeunesse : les éditions Être, de Christian Bruel, sont à l’agonie – là aussi, dans l’indifférence générale. Elles reçoivent en ce moment même des soins palliatifs, mais les espoirs d’un miracle s’amenuisent. Depuis plusieurs générations, et sous divers noms (Le sourire qui mord), Bruel a jeté nombre de pavés dans la mare du livre pour enfants, contribuant à réinventer la littérature jeunesse – et par conséquent, rappelons-le même si on a l’impression de rabâcher, la littérature tout court. De nature économique forcément fragile, son aventure s’arrête ici, en pleine crise partout-partout.

C’est grave : les livres qu’éditaient Bruel était tous des prototypes exigeants, insolents, subtils, curieux, bizarres, atypiques, uniques, et par conséquent personne ne les éditera quand sa maison aura vécu. Encore un peu de bibliodiversité qui crève : avant de cesser totalement de livre des livres en papier, l’humanité s’apprête à traverser un stade où elle  ne lira que les livres figurant sur les sinistres listes de best-sellers. C’est aussi cela le libéralisme azimuté, chacun pour soi, les multinationales poids lourds marchandes d’armes et d’industries culturelles sont sur le même pied d’égalité que les artisans fignoleurs et esthètes, que le meilleur gagne ! On appelle cela « la concurrence libre et non faussée » (sic). Tu n’as pas les moyens de ta diffusion ? tu disparais, vae victis, les traces se perdent, les mémoires aussi, c’était quoi ce livre déjà dont on m’avait parlé, je ne sais plus, bon, eh ben tant pis, on va se lire un bon Anna Gavalda, il paraît que c’est très sympa.

La mobilisation de la dernière chance a été lancée il y a quelques jours par Bruel, afin d’obtenir un peu d’argent frais : l’homme a mis en place une tombola géante où, contre une participation de 50 euros, on peut gagner un livre, voire la colossale collection complète des 124 livres qu’il a édités à ce jour, dont certains sont épuisés et valent unitairement bien davantage que le ticket de participation. Bruel misait sur ses réseaux, et notamment sur Facebook, où figure une page « Soutien aux éditions Être » qui compte, tenez-vous bien, pas moins de 2600 membres… Or, combien sur les 2600 ont déboursé 50 euros, en un beau geste mêlant le soutien à éditeur en péril et le jeu-concours bibliophilique ? Réponse : 23. Vingt-trois « amis » sur 2600 ! With friends like these, comme disent les Anglais…

Et moi qui ronchonne parce que la page Facebook « Le fond du tiroir » se targue quant à elle de ses 530 « amis », et que cela m’a valu de recevoir, très exactement, zéro commande de livres ! Je ne suis pas naïf, je n’espérais pas 530 achats d’impulsion du jour au lendemain, mais tout de même, zéro, c’est pas bézef, et ça donne à réfléchir sur ce qu’est Facebook. Bon, je ne vais pas revenir sempiternellement sur cet attrape-couillon matuvu deux point zéro (mais surtout zéro), je crois que j’en ai fait le tour, c’est plié, je ne m’inscrirai jamais sur ce bazar indigent. Je laisse la Présidente gérer son « mur Fond du tiroir »… Mais cependant, moi qui suis ennemi en principe de toute censure, j’en suis venu à exiger d’elle qu’elle efface de ce « Mur » d’immondes graffitis inscrits par quelques gougnafiers : « De tout coeur avec vous ! Venez découvrir mes propres livres auto-édités, et aidez-moi à en faire des best-sellers ! » Best-sellers ? Il rêve de best-sellers auto-produits ? Et grâce à Facebook ? Pardon, mais nous n’avons pas les mêmes visées – si je me suis aménagé une niche en marge du « système » ce n’est certainement pas pour fantasmer une réussite « à la système ». Bonne chance pour tes best-sellers, vieux ! « De tout coeur », ouais, c’est ça, et avec mon coup de pied au cul. T’as qu’à demander à tes « amis ». Moi qui ne suis « ami » de personne sur Facebeuârk, j’ai envoyé un chèque de 50 euros à Christian Bruel, voilà.

Décidément, je me sens bien seul. Christian Bruel avait, par ailleurs et tout éditeur génial qu’il est, dédaigné ma Mèche, comme tous les autres éditeurs de la place, cela ne m’a pas empêché de signer le chèque tombola, je ne lui en tiens même pas rigueur, au fond je suis content de l’éditer au Fond du Tiroir ma Mèche, même si je ne l’avouerai pas. Je viens de l’avouer ? Ah, bon.

Petit rite propitiatoire calé sur les rythmes solaires, d’un bout à l’autre d’une révolution : en ce solstice d’été (et en dépit du soleil : chez moi, – 13° par rapport aux normes saisonnières, c’est la crise climatique partout-partout), j’annonce solennellement le retour du livre célébrant le solstice d’hiver.

La réimpression au Fond du tiroir de La Mèche, version revue et corrigée, mais toujours bénéficiant des splendides enluminures de Philippe Coudray, est imminente. On peut d’ores et déjà admirer les étapes de la re-création de la couverture, et surtout commander l’ouvrage, qui sera livré dès parution – j’espérais la chose faite dès le mois de mai, mais comme on n’a qu’une vie, ce sera un peu plus tard.

J’en profite pour réaménager un tantinet le blog. Depuis son ouverture, deux ‘pages’, c’est à dire des sections perpétuellement annoncées à la une, étaient dédiées à l’exégèse de la Mèche, sous le titre ‘La Mèche mode d’emploi’. Je supprime ces deux pages, et je réinsère leur contenu ci-après, dans le flux clou-chasse-l’autre du blog. Attention spoilers !, comme on dit quand on cause séries télé. Ce qui suit dévoile les coulisses du livre et vous privera d’un certain plaisir si vous ne l’avez pas encore lu. Dans ce cas, n’allez pas plus loin et contentez-vous de savoir que, si je tiens à inscrire la réincarnation de ce livre au FdT, c’est que j’en suis particulièrement fier. En attendant le soleil.

La Mèche, mode d’emploi (14 avril 2008)

(Ci-dessus : la première version, inédite, de la couverture, par Philippe Coudray. Je la trouvais mignonne, mais trop statique. Philippe, très pro et très rapide, a dessiné dans la foulée la seconde version, devenue définitive – jusqu’en 2010)

La Mèche fut, de mes livres (hors FdT), celui qui recueillit le moins d’écho. Par conséquent, j’incline à penser que c’est le plus réussi. Je l’aime, je trouve qu’il est ce que je peux faire de mieux dans le genre expérimental-tout-public. Je suis prêt à le défendre contre toute adversité ; hélas ! il n’est même pas attaqué. J’ai eu tout de même l’occasion de faire son apologie, comme on va le lire. Les seuls échos qu’il eut furent une notule dans le Monde (merci Philippe-Jean Catinchi), un commentaire sur le blog d’un libraire (merci Fabrice-le-libraire, et enfin un article dans Livre & Lire, le journal de l’Arald :

L’ARALD m’aime bien, me le prouve régulièrement, et j’éprouve pour elle une immense gratitude. J’ai pourtant pris ombrage de cet article mécaniquement bienveillant, et gentiment condescendant. J’ai donc pour cette fois dérogé à la règle d’or : « Never complain ! Never explain ! », et en septembre 2007 me suis fendu d’une lettre ouverte à Jean-Marie Juvin, auteur de l’article. Voici ce droit de réponse, mais attention : ce texte, portant la lumière sur certains secrets, est à même, selon les cas, d’enrichir ou de gâter la lecture de ce beau livre.

« Cher M. Juvin,

Je viens de feuilleter le dernier numéro de Livre et Lire, et j’ai vu avec plaisir que vous y aviez consacré une notule à mon livre pour enfants, La Mèche. Je vous en remercie bien sincèrement, mais je me permets de ne pas être d’accord avec l’analyse que vous en tirez. (Je vous prie d’ores et déjà de me pardonner ce qui, dans la présente réclamation, vous apparaîtra peut-être comme de la cuistrerie, mais que voulez-vous, Livre et Lire est une feuille de chou régionale, un organe de proximité ! il est donc lu illico, et presque exclusivement, par les personnes prioritairement concernées – les auteurs en première ligne – qui risquent fatalement de trouver à redire…)

Je crois que vous êtes passé à côté de l’ambition de ce livre ; mais je ne vous le reproche pas, au contraire je me remets moi-même en question suite à ce malentendu, qui peut également signifier que c’est MOI qui suis passé à côté de mon ambition, et que je n’ai pas réussi à aboutir dans ce livre l’idée que je m’en faisais. Ma foi, cela me fournit l’occasion de m’expliquer.

Vous dites : « Lila apprend à lire, et c’est peut-être aux enfants du même âge que s’adresse le mystère de ce récit ». Je suis en désaccord formel et radical.

Ce texte, long et pas si simple, ne pourra être accessible aux enfants en apprentissage (6 ou 7 ans) que s’il est accompagné par une lecture d’adulte. Certes, je me suis efforcé, et avec joie, d’écrire à portée de main des plus jeunes, de les faire rire (c’est important) et vous me rendez grand honneur en me prêtant des efforts pour retrouver l’élan de l’enfance, c’est-à-dire sa jugeote, son émerveillement, sa perplexité face à ce que les adultes tiennent pour important (je m’inscris ici dans une tradition que l’on peut qualifier de « Petit-Nicolas », et d’ailleurs j’ai trouvé mon Sempé : Philippe Coudray – je n’ai pas lieu de me plaindre de ma fortune graphique…)

Toutefois, je crois, j’espère, que le public susceptible d’y puiser son miel est plus âgé, et surtout plus vaste, que la seule classe de cours préparatoire : des enfants bon lecteurs qui déjà se souviennent de « quand ils étaient petits », des enfants qui le reliront à des âges divers (Noël après Noël, oui, car un rite se réitère, comme un livre se relivre, à la fois identique et différent à chaque répétition), et des adultes.

Car voici la phrase de votre critique que je voudrais discuter par-dessus tout : « On peut regretter que la parole des adultes se borne à déflorer la seule véracité du Père Noël ». Autant vous dire franchement la vérité : l’objectif de ce livre était de déflorer bien autre chose, et de constituer une métaphore globale de la littérature jeunesse – peut-être de la littérature tout court ; vous mesurez combien l’affaire est sérieuse.

Dans le dernier chapitre, à l’issue de force considérations sur les adultes qui, sans tout à fait mentir, font semblant à divers égards, Lila avoue qu’elle-même a menti, ou plutôt qu’elle faisait semblant depuis le début du livre : elle n’est pas du tout une petite fille de 6 ans, ni même une petite fille de 12 ans qui se souviendrait de sa prime enfance, comme elle le laisse croire à l’autre bout du livre. Elle est tout bonnement une adulte, et même une mère de famille, une femme qui a conscience qu’elle s’adresse à des petits enfants semblables sans doute à celle qu’elle était autrefois ; une femme qui, pour la bonne cause, comme font tous les auteurs de littérature jeunesse, a fait semblant – Lila a joué un rôle pour raconter son histoire. Mais, contrairement à ce que font ordinairement les auteurs pour enfants, elle accepte de révéler in fine la supercherie – comme un auteur, ou un acteur, qui tomberait le masque. Sans me hausser du col indécemment, je tiens ceci pour original.

Car la littérature pour enfants est écrite par les adultes : je crois qu’en disant ceci, je brise un tabou de polichinelle au moins équivalant à « Le Père Noël n’existe pas » : tout le monde le sait, personne ne le dit. En mettant en scène sous forme romanesque cette profanation majeure, cette fois-ci, je ne m’inscris plus dans aucune tradition de la littérature jeunesse (plutôt dans une mise en abyme et dans un soupçon très « Nouveau roman », par exemple – la littérature jeunesse n’ayant pas accompli ce type de révolution moderniste et n’en ayant peut-être pas besoin), mais précisément, La Mèche est un livre sur les traditions qui se perpétuent en se modifiant, paradoxe ! J’ai voulu faire, voyez un peu l’ambition, de l’anthropologie pour enfants : papa, c’est quoi, un rite ? Eh bien, mon enfant, prenons l’exemple de Noël… Cette réappropriation, réactualisation, de ce qui nous fut donné est la découverte la plus profonde de Lila : « Un rite, c’est bien, mais seulement si on perfectionne de soi-même l’invention année après année » (chapitre 10). À cet égard, je pourrais aussi pinailler sur votre appréciation, qui fait de la Mèche un livre « nostalgique », mais j’aurais peur d’abuser de votre patience, je reviens donc à une question plus cruciale : le mensonge.

Or, si mensonge il y a, quelle est donc cette « bonne cause » censée le justifier ?

Point commun entre le mensonge littéraire et le mensonge de Noël : la « bonne cause » est la recherche de connivence entre l’adulte et l’enfant, condition nécessaire afin que quelque chose se transmette. Tricherie assimilée par les enfants vers 6 ans, et qui tout compte fait ne gâte rien (ils continuent d’aimer Noël même quand ils savent que le Père Noël n’existe pas ; ils continuent d’aimer les fictions même quand ils savent que c’est pour de faux toutes ces histoires), tricherie qui ne fait qu’ajouter du sel à leurs relations avec les adultes et avec les secrets, tricherie qui les invite à jouer avec ces notions, tricherie qui les invite à ne pas être dupe, nouveau paradoxe ! Grandir, c’est apprendre quoi faire des secrets, de ceci je suis convaincu ; et voilà formulé le sujet exact de La Mèche, plutôt que, au premier degré, la fête de Noël.

La Mèche du titre est donc bel et bien à prendre au sens de « complicité » (un adulte est de mèche avec un enfant, comme un auteur avec son lecteur), plutôt qu’au sens trop explicite de « secret ».

Ceci dit il y a bien sûr autre chose, et le secret est naturellement une facette capitale du livre. À cet égard, je vous précise que La Mèche est un livre oulipien, composé selon un jeu de contraintes censé faire apparaître le secret à qui sait lire les petits caractères. Il existe plusieurs messages cachés dans la trame du texte, mais le message majeur, la colonne vertébrale, la « mèche » elle-même se trouve lisible ainsi : si vous mettez bout à bout le premier mot de chaque chapitre, vous obtenez une phrase qui est en quelque sorte la morale du conte, LE secret de Noël, celui qui n’est jamais exprimé littéralement dans l’histoire. Les indices sont nombreux pour permettre cette lecture truquée, dès le sous-titre du livre, qui est je vous le rappelle : « secret en douze coups » – et en effet, après chaque nouveau « coup » de l’horloge, un chapitre s’ouvre par un mot en gros caractère. C’est sans aucun scrupule que je vous dévoile ce secret de fabrication (que je vous vends la mèche), puisque vous n’aviez guère de chance de le découvrir seul : vous n’êtes hélas pas un enfant. En effet, d’après toutes les impressions de lecture que j’ai recueillies, les seules personnes à avoir reconstruit ce secret par leurs propres moyens, sans que je les aiguille, sont tous des enfants : zéro adulte n’a percé le mystère comme un grand, n’a eu cette jubilation ni ce sens de l’observation. Une bibliothécaire est même venue me dire : « Dites donc, un enfant dans ma bibliothèque m’a fait remarquer une chose incroyable : si on prend le premier mot de chaque chapitre, on arrive à une phrase qui veut dire quelque chose ! Sapristi ! Eh bien, il est fort, ce môme, non ? Mais dites-moi, vous aviez fait exprès, ou quoi ? ou alors c’est votre éditeur qui en a eu l’idée à la fin ? » Cette réaction m’a à la fois un peu vexé (comment aurais-je pu ne pas faire exprès quand cette phrase cryptée est le livre même !) et enchanté : pour le coup, oui, c’est avec les enfants que je suis de mèche, et j’en suis fort aise. J’ai laissé un cadeau au pied de leur sapin, ils l’ouvrent et le découvrent, et la joie de l’élucidation oulipienne est la récompense de leur fraîche perspicacité.

Bien cordialement, joyeux noël à vous, et avec mes excuses pour ces longues récriminations suite à un papier qui, somme toute, était positif,

Fabrice Vigne »

Bibliographie succincte (très succincte) : Le Père Noël supplicié de Claude Levi-Strauss.

« La croyance où nous gardons nos enfants que leurs jouets viennent de l’au-delà apporte un alibi au secret mouvement qui nous incite, en fait, à les offrir à l’au-delà sous prétexte de les donner aux enfants. Par ce moyen, les cadeaux de Noël restent un sacrifice véritable à la douceur de vivre, laquelle consiste d’abord à ne pas mourir. »

En novembre dernier, j’étais convié à colloquer en la BNF sur le thème « l’avenir du livre pour enfants ». Cette invitation était flatteuse, mais fort intimidante : je ne me sentais en aucun cas incarner l’avenir de quoi que ce soit, ni posséder de lumières inédites sur le sujet. Mais casse la tienne, je n’allais pas manquer cette occasion de monter à Paris exhiber mon Fond de tiroir à tous les passants.

Coup du sort ! Et de Roselyne Bachelot ! Quelques jours avant la date du colloque, la grippe A me tombe sur le râble. Je suis resté dans mon lit et l’avenir du livre pour enfants s’est discuté sans moi. Quel gâchis ! Alors que justement la fièvre me donnait d’intéressantes visions, susceptibles d’éclairer radicalement le livre pour enfants de l’avenir ! (Aux dernière nouvelles, l’avenir du livre pour enfants a les yeux rouges, une queue touffue, porte une livrée et un chapeau melon, et traverse des tunnels humides en donnant des petits coups de marteau sur une poêle à frire qu’il tient à bout de bras au-dessus de sa tête).

La professionnelle et opiniâtre Anne-Laure Cognet, organisatrice du raout et  interlocutrice de choix qui, par le passé, avait fort bien su me tirer les Giètes du nez, n’est pas du genre à se laisser impressionner par un virus cochon et mexicain. Elle me dit: « Tu n’étais pas à la tribune, tant pis, tu seras dans les actes du colloque. Envoie-moi s’il te plaît le texte de ta communication. Quelques pistes sur lesquelles je t’aurais peut-être interrogé :
- ton blog : quels liens et rapports entre l’écriture d’un blog et l’écriture de récits ? une écriture concurrentielle (parce que dévoratrice de temps) ou complémentaire / écriture « tout court » ? le blog comme vitrine promotionnelle, exercice de représentation, communauté de liens, parentés, filiations avec d’autres auteurs ? rôle social ou politique ?
- le Fond du tiroir : pourquoi ? en réponse à quels manques de l’édition jeunesse ? quelles satisfactions ? difficultés ?
- livre dématérialisé, livre numérique, livre hybride : quelles conséquences, quels désirs, quelles expériences ? inventions de forme ? mélange des genres, des médias ? une autre place pour la performance ? ».

Je me suis donc attelé à cet étrange exercice de rétro-anticipation : rédiger un discours afin qu’il soit prêt à être prononcé six mois plus tôt dans son contexte. On pourra lire ici mon intervention fantôme, version uncut, avant remontage pour publication dans les actes. Ce texte est davantage une mise au point opportune sur le Fond du tiroir sa vie son œuvre, qu’une pénétrante prospective en littérature jeunesse, mais je fais comme je peux.

Merci Anne-Laure. Protège-toi des virus.

Jean-Pierre Blanpain appelle ça « Fesse Book ».

Hervé Bougel, « Face de bouc ».

Jean-Christophe Menu, « Fessbollocks ».

Tant de spirituels sarcasmes n’ont pas empêché ces trois distingués gentlemen d’avoir, comme un Français sur quatre, ouvert leur page respective sur ledit « réseau social ».

Quant à moi, non. Comme de multiples autres aspects de la vie contemporaine, Facebook, ce lupanar 2.0, me fascine, mais ne m’attire pas le moins du monde. Je ne vois pas pourquoi j’irai recompter mes 400 « amis », moi qui n’ai jamais eu qu’un ou deux amis à la fois, et encore, dans les bonnes périodes. Rien à faire, je ne brûle pas d’impatience de savoir que mon « ami » Jean-Paul s’est rendu aujourd’hui chez le dentiste ouyouyouye ça fait supermal lol, pendant que mon « ami » Jean-Jacques (celui qui m’a offert le cadeau « poulet en caoutchouc ») m’invitait à faire un jeu en ligne trop sympa pour savoir lequel des sept nains je suis et avec quelle présentatrice météo je ferais le plus beau couple lol, alors même que mon « ami » Jean-Luc a offert un CD à sa maman pour la fête des mères mais qu’elle l’avait déjà lol, au moment précis où mon « ami » Jean-Pierre kiffait trop le dernier clip de Lady Gaga lol (qu’est-ce qu’il est jeune, ce Jean-Pierre), et où mon « ami » Jean-Fabrice a chialé comme une midinette en matant une vidéo sur Youtube lol, mais bon sang avec tout ça que devient mon « ami » Jean-Jean ? Je suis très inquiet, je n’ai plus de nouvelles de lui depuis au moins six heures. J’espère qu’il n’a pas oublié de prendre ses cachets, qu’il n’est pas retombé dans sa dépression et qu’il n’a pas sauté par la fenêtre. Lol !

Je ne suis pas de mon temps. On va encore me traiter de misanthrope. (Alors que pas du tout : je reconnais que, potentiellement, Facebook est aussi un outil de mobilisation extraordinaire, comme l’a montré Thierry Lenain dans l’affaire Guillherme, par exemple).

Bref, l’ultramoderne présidente du Fond du Tiroir, elle, y est, sur la plateforme mondiale des voyeurs exhibitionnistes minute par minute. Et elle a fait mieux que de s’ouvrir une page Facebook : elle a fondé un « Groupe Le Fond du tiroir ». Pour orner cette vitrine communautaire (?), elle a publié un scoop, comme subtilisé par un paparazzi : la première photo officielle du vrai Tiroir éponyme (cf. l’entête du présent article). Vous pouvez entrer et voir de quoi il retourne si cela vous amuse. Je suppose que madame la prèz tiendra à jour. Moi, j’ai le blog, cela me suffit.

Tant que vous y serez, il y a aussi le groupe « Starsky et Hutch Memorial Orchestra ». Et puis aussi sa page Myspace, sur lequel au moins on peut écouter de la musique.

(La suite, et la fin, parce que tout de même il y a des sujets plus intéressants, on ne va pas y passer huit jours, de mes considérations sur Facebook : ici.)

Fais péter du Flaubert ! « Je me suis remis à travailler. Car l’existence n’est tolérable que si on oublie sa misérable personne. » (Lettre à George Sand, 29 avril 1872)

Et retournons sur le métier.

Je viens de recevoir un coup de téléphone de mon éditrice chez Magnier. Le texte de mon Jean II le Bon ne convient toujours pas. Ce roman est trop long, trop savant, trop répétitif, elle décroche.  Il me faut en remettre une couche, affiner derechef le bazar. Je soupire. Je me retrousse les manches de la tête. Verbatim :

- Ah, et au fait, je reviens d’une réunion avec Thierry et les commerciaux… Jean II le Bon séquelle est décidément un titre impossible, ça a fait rire tout le monde…
- Rire ? Je ne vois pas ce qu’il y a de drôle. C’est un très bon titre,
séquelle. Un jeu de mot franco-anglais qui a du sens…
- Oui, sauf que personne ne le comprend, ton jeu de mot. On ne sait pas ce que c’est une « sequel », tout le monde n’y entend que la « séquelle » médicale, ça ne donne pas envie…
- Eh ben ils n’ont qu’à lire le livre, ils comprendront !
- Ah, Fabrice, ça ne marche pas comme ça… Ils faut comprendre le titre avant de lire ! Sinon le livre ne se vend pas… Et ce serait bien qu’il se vende un peu, ce livre…
- Hon-hon, ah ouais, d’accord, je vois le genre, bonjour l’argument oiseux… « Vendre le livre », bien sûr, je n’avais pas envisagé les choses de cette façon… On n’est pas au Fond du tiroir, ici… Bon, puisque ces messieurs du commerce ne veulent pas de
séquelle, on se rabat sur réplique, tant pis.
- Eh, non :
réplique, ils n’en veulent pas non plus.
- Hein ? Mais pourquoi ? ça les fait marrer, ça aussi ? Ils ont un drôle d’humour, les commerciaux.
- Allez, courage. Tu as une semaine pour me trouver un nouveau titre. Et revoir ton texte, aussi.

Étrange salto arrière du destin : ce livre qui n’en finit pas de finir n’a d’abord existé que par son titre, aboli in fine. En 2005 ou 2006, lors de mes premières rencontres scolaires en service après vente du Posthume, les mômes me demandaient : « Tu vas écrire la suite ? » Ah, sûrement pas ! Jamais de la vie ! J’ai horreur des suites ! Mais si jamais je l’écrivais, j’aurais un titre tout trouvé, l’évidence même, la bonne blague : Jean II le Bon, séquelle. Lorsque je m’y suis mis en joyeux renégat, j’ai empilé tout le livre sur ce socle. Cinq ans plus tard, le livre est écrit, et on sape sa base. Est-ce grave ? Je ne sais pas.

Dans le fil de la conversation, j’ai appris en outre la date de sortie de ce livre innommable : 15 septembre. Plus tôt que je croyais. Très bien. Ainsi, je publierai deux livres cet automne : Jean II le bon whatsizname chez Magnier, mon opus 11, et peu de temps après, La légende du monde au Fond du tiroir, ouvrage qui marquera son statut d’opus 12 en étant entièrement rédigé en alexandrins. Parfaitement mesdames messieurs. Et il ferait beau voir que les commerciaux qui distribuent les livres du FdT réunis en conclave (uh ! uh ! uh ! le tableau ! mon tour de rire !) tentent de m’en empêcher.

Voilà pour mon pain sur la planche. Et à part ça ?

Et à part ça, je viens, toute pudeur bue, de pleurer à chaudes larmes en regardant cette vidéo, est-il possible d’être aussi sentimental.

L’idée que d’un seul coup, par magie, surgisse dans la vie ordinaire un moment où l’on chante (juste) et où l’on danse (en mesure), un moment de pure joie et de délire et de cohésion, me bouleverse, aux larmes, je vous jure. J’en tire exactement le même type d’émotions que des comédies musicales, qu’elles viennent d’Hollywood ou de Bollywood. Une comédie musicale est une utopie, un rêve d’harmonie sociale, il y a sûrement quelque chose de politique, au fond de ces larmes.

L’autre jour, mains ouvertes et yeux fébriles, porté par je ne sais quel sublime enthousiasme ou je ne sais quel apéro géant, je me suis, à mon propre étonnement, retrouvé en train de résumer à mon interlocuteur, en trois quasi-maximes concises et compactes comme autant de diamants, le projet éthique et esthétique non seulement du Fond du Tiroir, mais de toute littérature. Je vous en fais profiter, ce serait dommage de laisser perdre.

En tant qu’écrivain et éditeur, j’affirme qu’écrire et éditer sont deux tâches diamétralement distinctes, et peut-être même antagonistes, pour la raison ci-après énoncée.

1 – En littérature, l’on écrit ce que l’on peut.

2 – Et c’est déjà beaucoup (cf. Romain Rolland : « Un héros, c’est celui qui fait ce qu’il peut. Les autres ne le font pas. »)

3 – Mais l’on publie ce que l’on veut.

(Le 5 décembre 1360, les premiers francs sont frappés à Compiègne, pour aider à payer la rançon du roi Jean II le Bon, capturé par les Anglais le 19 septembre 1356 à la bataille de Poitiers. Dénommé franc à cheval, il s’agit en fait d’un écu tiré à 3 millions d’exemplaires, pesant 3,87 grammes d’or fin et valant une livre tournois ou 20 sols. Le roi y est représenté sur un destrier, armé d’un écu à fleur de lys et brandissant l’épée, avec le terme « Francorum Rex » (Roi des Francs). Bien que le mot « franc » signifie « libre », il est plus probable que le nom de la monnaie vienne tout simplement de cette inscription. Source : Wikipedia)

Bref : Jean II le Bon, c’est de la thune. Mon prochain livre est à paraître ailleurs qu’au Fond du Tiroir, par conséquent il me rapporte.

On peut jeter un œil au projet de couverture, pour constater que ce foutu bâtard de roman s’intitule, sous la pression de l’éditeur, Jean II le Bon, réplique au lieu de séquelle, comme je l’avais prévu. Réplique est nettement moins bon que Séquelle - on perd au change un intéressant jeu de mot franco-anglais et l’idée subliminale que c’est celui qui a survécu qui écrit. Toutefois je ne désespère pas de persuader Thierry Magnier du bien-fondé du titre sous sa forme initiale, rien n’est fait. À force d’éditer mes livres au fond de mon tiroir, j’avais fini par oublier que les relations auteur-éditeur, autrement dit employé-employeur, sont d’âpres négociations et compromis(sions)… Encore négocier, toujours argumenter… Et c’est ainsi, au fil des marchandages entre les « partenaires sociaux », que l’on gagne sa vie, sinistre métonymie signifiant que l’on gagne de l’argent.

Je viens de recevoir coup sur coup une moitié de mes à-valoirs, réglés par les éditions Magnier pour mon Jean II Machintruc (somme modeste) ; et l’avis positif du CNL, prêt à me verser une bourse d’écriture pour le même livre (somme pharaonique, vingt fois supérieure à la précédente).

En somme(s), vous me trouvez ce matin virtuellement riche (ce qui est proprement indécent, en pleine crise en Grèce en Europe et partout-partout), et tout étourdi par la disproportion entre les deux sources de revenus, les droits d’auteur réels et le soutien public – mais après tout, c’est ce que préconise Schiffrin. L’aide à la création littéraire fonctionne encore un peu en France : on reçoit des subsides d’un centre national et pendant une seconde on a envie de cesser de dire du mal de son pays, on se sent tout attendri par la reconnaissance, on ne voudrait pas cracher dans la soupe. Mais ensuite, on repense à Sarkozy, Besson, Hortefeux, ou même Frédéric Mitterrand, et l’effet s’estompe on peu, on n’ira pas jusqu’à crier Vive la Patrie. Merci beaucoup pour le soutien, France, du fond du cœur, mais fais gaffe à toi, hein.

Du fond du cœur, et du tiroir aussi, puisque cette manne bienvenue, récompensant un livre ambitieux mais mainstream, sera sans vergogne dilapidée pour permettre la fabrication locale et artisanale d’ouvrages également ambitieux mais résolument souterrains, et permettra au FdT de garantir son programme initial : publier deux livres par an. Les livres qui me rapportent financent les livres qui me coûtent, le visible mécène du caché… mais le lecteur du présent flux a depuis longtemps compris le principe. Sinon, reprendre à la page 1 du blog.

Quoiqu’il en soit, cette bourse ne me sera versée que si, dans le cadre de mon emploi salarié, je passe à mi-temps (comme dit le proverbe : le mi-temps c’est du mi-argent), ce qu’il va falloir négocier avec mon employeur… Toujours convaincre, encore argumenter… Parlementer avec tous ses employeurs au long de la vie et de la journée… Moi qui ai fondé le FdT, si je me souviens bien, pour n’avoir pas de comptes à rendre…

Autre obligation conditionnant le versement de la bourse : il s’agirait de le terminer, maintenant, ce roman pré-payé. Je viens de passer des heures et des semaines à le corriger, et cette phase me fut, comme toujours, tant exaltante (là, au moins, j’écris) que déprimante, puisque m’apportant la preuve page après page que je ne sais pas écrire. Dingue le nombre de répétitions, de mots faibles, de tournures nulles, de phrases sans relief. Et c’est à ça que le CNL refile le pognon de vos impôts ? Si j’étais vous, je manifesterais.

Ne vous méprenez pas, il ne s’agit pas d’une pose faussement modeste, je trouve très sincèrement que j’écris mal, et les versions successives des manuscrits consistent pour l’essentiel à traquer les scories, amender vers le potable, cheminer vers la lumière. Je ne vous montrerai pas mes brouillons pleins de ratures, mais je suis par exemple consterné par mes tics de style, mes trop nombreux adverbes, mes parenthèses superflues, surtout l’insigne pauvreté de mon vocabulaire. Ainsi, j’abuse tant et plus du verbe « faire », le plus pâle de la langue française ; du pronom indéféni « quelque chose » ou du simple substantif « chose », indéniables symptômes de platitude et de fragilité rhétorique ; enfin de l’indistinct pronom démonstratif « ça », d’une vulgarité sans fond, et dont je farcis toutes mes phrases lorsque je ne me surveille pas.

Oh oui, je peux le dire, constater que mon style est aussi indigent, ça me fait quelque chose. Ah, zut, encore tombé dedans, deux pieds joints.

Et puis baste ! Des précédents existent. « La belle chose que de savoir quelque chose », comme le pérore M. Jourdain. Et Céline préfaçant la réédition de Voyage au bout de la nuit en 1949 : « Ah ! on remet le « Voyage » en route. Ça me fait un effet. (…) Si j’étais pas là tout astreint, comme debout, le dos contre quelque chose… Je supprimerais tout. »

(Post-scriptum nocturne de mon feuilleton de tous les dangers dans les collèges et lycées de France : triptyque thèse, antithèse, synthèse.)

Pendant ce temps, il est des pays où les gens au creux des lits font des rêves. Une jeune fille avec qui je suis en correspondance, et qui ignore tout de mes aventures en Éducationie-terre-de-contrastes, me demande de mes nouvelles, tout en précisant qu’elle en a reçues pendant la nuit. Elle supposait que j’allais plutôt bien, puisque  « cette nuit dans un de mes nombreux rêves étranges tu faisais la une d’un journal pour tes ateliers de peinture contemporaine avec des enfants handicapés, dans le bar d’une ville quelconque où tu venais d’exposer le fruit de vos travaux. Je venais voir l’expo. »

Comme on le sait, j’adore les récits de rêves (pas seulement les miens, ni ceux d’autrui où je figure)… Voyons voir : un bar, des enfants handicapés, et une exposition de peinture, à votre bon cœur… C’est tout ensemble n’importe quoi, et confondant de justesse.

Mais puisqu’elle attend de mes nouvelles, voici. Quant à moi, je me trouvais il y a quelques nuits à peine, en Italie.

Je descends d’un bus, un sac sur le dos. Le bus s’en va, vide, j’étais le dernier. Je me trouve dans un village de montagne. Je sais que je suis en Italie. Je suis là pour faire la classe à des enfants dont j’ignore l’âge. Je cherche l’école du village, j’ai dans la main un plan qu’on m’a fourni. Les rues du village sont boueuses, poussiéreuses, non goudronnées. Je passe sous un porche en arche et pénètre une grande cour carrée, bordée de boutiques aux enseignes défraîchies, que je ne parviens pas à déchiffrer, je ne reconnais pas la langue italienne. Traversant la cour, j’enjambe des poules, des oies, des cochons, mais aussi des enfants, ce qui me permet de penser que je suis sur la bonne voie. J’observe l’intérieur des boutiques à travers les fenêtres. Derrière l’une d’elles, je vois plusieurs enfants assis, je me dis « je suis arrivé », et j’entre.

La classe n’est pas disposée de façon ordinaire, on dirait plutôt un mini-amphithéâtre : le premier rang est à mon niveau, mais les rangs suivants sont surélevés, marche après marche, jusqu’à toucher le plafond. Je me présente aux enfants. Leur âge est imprécis : je distingue des tout petits, mais aussi des ados, peut-être le village n’a-t-il qu’une classe unique. Comme je ne suis pas certain de ce que je suis censé leur enseigner (suis-je là pour leur parler de mes livres ?),  j’entreprends de raconter mon voyage. Mon récit les intéresse peu, mais je suis rassuré de m’exprimer fluidement, sans ruptures : soit je parle très bien l’italien, soit ils comprennent très bien le français.

Petit à petit, un brouhaha monte des rangs. Je continue à raconter mon voyage, les paysages, le temps qu’il faisait sur la route… Mais la classe gronde, il se passe quelque chose. Je finis par comprendre en remarquant une petite fille en larmes au premier rang : elle est la déléguée de la classe, et comme elle est contestée pour une raison que j’ignore, tous les autres élèves disent du mal d’elle, l’insultent, avec des mots que je ne comprends pas, certains mêmes la frappent, ce vent mauvais est celui d’une révolte, qui pourrait finir en lynchage.

Je décide, puisque je suis ici, de cela au moins je suis sûr,  pour donner de la parole, de m’adresser directement à cette malheureuse fille, afin de la consoler. Je sais l’histoire que je vais lui dire : dans une tribu primitive, éloignée de la civilisation et observée pour la première fois par un ethnologue, les mœurs politiques consistaient jadis à choisir un chef, à lui laisser tout pouvoir pour une durée donnée, et ensuite de le tuer et de le manger à la fin de son ‘mandat’, avant de choisir un autre membre de la communauté.

Une fois, deux fois, trois fois, quatre fois, j’entame cette histoire. Mais rien à faire, je ne parviens jamais à terminer ma première phrase. Il se passe toujours quelque chose dans les rangs qui m’empêche de poursuivre : un éclat de voix, une altercation entre deux élèves, ou une question posée sans le moindre rapport avec ce que j’essaye de dire. Je tente de crier, « Laissez-moi vous raconter, vous allez voir, c’est intéressant ! » Et cette pauvre fille qui pleure toujours.

Mais encore une fois, je suis interrompu. Cette fois, c’est par l’entrée d’un adulte dans la classe. D’un seul coup, tous les élèves se taisent et se dressent au garde-à-vous. Il s’agit sans doute du directeur de l’école. Il a l’air très ennuyé. Derrière lui, je distingue deux carabiniers en uniforme des années 20 (avec chapeau de gendarme type Guignol), et un homme imposant, regard hautain, mâchoire carrée et haut-de forme. Bon sang, il ne manquait plus que lui : c’est le préfet ! Quelqu’un m’aura sans doute dénoncé. Je travaille ici sans autorisation, je ne suis pas en règle, je vais me faire expulser.

Je m’esquive discrètement pendant que le directeur prononce un petit discours aux enfants. Je suis à nouveau dans la cour carrée, je cherche une issue. Je m’aperçois que l’un des côtés de la cour est doublée par un canal. Je n’hésite pas, je plonge, je nage dans une canalisation. J’y vois très clair : j’avance dans un tuyau métallique carré, éclairé au néon. Mais je ne sais pas combien de temps je vais pouvoir retenir ma respiration.

Je me réveille.

(Et maintenant que je suis réveillé, je m’en vais pour quelques jours de congés dans le Piémont, tout près du village natal de mon grand-père.)