Petits dieux fictifs

25/01/2022 Aucun commentaire
(photo par Laurence Menu : Carine d’Inca, Susie, Katy Feinstein)

Suite à la visite de Susie Morgenstern à Grenoble , j’ai lu son dernier, Mes 18 exils, autobiographie en 18 déchirements. Lire du Susie procure toujours grand plaisir, rafraîchit et revigore les intérieurs comme une eau de source, renforce les défenses immunitaires, console de bien des méchants, des idiots, des cyniques, des gougnafiers.
Le Fond du tiroir étant toujours obsédé par les rapports entre la religion et le reste de la culture, je prélève cet extrait à votre attention :

« De mon école juive, la yeshiva, que j’adorai dès mes dix ans, je conserve l’image du directeur, M. Schloss, en haut de l’escalier, qui criait mon nom comme Dieu appelle Moïse sur le mont Sinaï, chaque fois que j’étais prise en flagrant délit de retard pour les prières du matin. Je détestais ces prières léchant le cul d’un dieu invisible, un dieu fictif pour moi. J’avais beaucoup d’autres petits dieux fictifs, les héros de mes livres. Je refusais de le remercier vingt mille fois pour des services non rendus, comme nourrir les affamés, guérir les malades et ressusciter les morts. Les garçons ânonnaient « Merci de ne pas m’avoir fait femme » et les filles « Merci de m’avoir fait selon ta volonté ». Pourtant, j’enviais mes copines profondément religieuses. »
Mes 18 exils, p. 87

Je passe pudiquement sur le pur scandale que constituent les différences entre les prières bleues pour les garçons (apprends la fierté, mon gars !) et les prières roses pour les filles (apprends la honte, pisseuse !)… Et je me réjouis spécialement de la perspective du « dieu fictif » aligné sur les autres créatures littéraires : l’aligner ainsi N’EST PAS LUI FAIRE OFFENSE (j’écris en majuscules car c’est là une idée propre au Fond du Tiroir, je ne prétends pas que Susie la partage), c’est autant l’abaisser vers le trivial que hisser les autres personnages vers le sublime, parce que je reconnais volontiers que Dieu est une matière à penser aussi géniale qu’Ulysse, Jean Valjean, Anna Karénine, Kirikou, Nanabozo ou Spider-Man. Que serions-nous sans eux ?

Martelons la phrase-mantra de Jorge-Luis Borges : « La métaphysique est une branche de la littérature fantastique ».

La Confine, suite et fin

13/01/2022 Aucun commentaire

Jouez hautbois, sonnez trompettes, tintez clarines ! / Et vous tambours, à vos baguettes et à vos roulements !
Car cette fois elle est bien là notre Confine ! / Elle court et vole et suit son acheminement !

Chers amis de la Confine, chers patients souscripteurs de l’Ulule, ceci est comme promis notre ultime et joyeuse newsletter.

Car oui, nous y sommes, nous avons enfin recueilli et assemblé les pièces du puzzle, le livre, le marque-page, le DVD, les divers bonus pour qui les voulait, les enveloppes, les timbres ! L’objet composite et pimpant est prêt à vous être expédié emballé dans nos remerciements, nos regrets pour le retard, et nos vœux de bonnannée.

Nous soignons les paquets un par un et expédions à mesure. Une quinzaine d’entre vous sont déjà servis, les autres n’ont plus qu’à surveiller le facteur. Nous espérons que vous serez aussi heureux que nous, c’est-à-dire très.

Bien sûr, pendant ce temps la Confine, machine folle indifférente à nos joies et nos peines, continue de tailler sa route sur Youtube et c’est… la saison 29 et antépénultième qui déboule !

Une saison à nulle autre pareille qui s’achève en douceur sur un couplet ASMR (Marie et Franck vous susurrent leur conseils de détente pendant le confinement), et qui surtout bénéficie, en invité d’honneur, de M. Patrick Reboud ! Voici pourquoi : comme, pour des raisons sentimentales, nous n’aurions pour rien au monde omis une certaine rime en ine, Patrick nous a gracieusement prêté, sur trois couplets, la splendide musique qu’il a consacrée à la fée Mélusine.

Certes, le titre complet de l’œuvre que Patrick composa en 2009 pour orchestre et chœur, Mélusine, la neuvième vague, résonne de façon un peu sinistre aujourd’hui, oiseau de mauvais augure pour les raisons que nous redoutons tous… Tant pis ! Quelle mélodie formidable et intemporelle ! Merci Patrick.

Dernière nouvelle capitale : Marie, Franck, Fabrice et quelques invités donneront un concert, la Confine live, le vendredi 28 janvier 2022 à 20h, afin de célébrer dignement la sortie du petit livre rouge. L’événement aura lieu en appartement, chez Marie, à Grenoble. Jauge évidemment étroite. Vous souhaitez en être ? En profiter pour récupérer votre exemplaire et en acheter un carton pour tous vos amis ? Contactez-nous par tous les moyens à votre disposition !

Portez-vous bien,

Marie Mazille, Capucine Mazille, Franck Argentier & Fabrice Vigne

In Situ Babel (2019-2021 et un peu 2022)

08/01/2022 un commentaire

La résidence In Situ Babel du collectif MusTraDem à Annemasse-agglo (74) s’achèvera dans quelques jours, par une grande fiesta sur scène avec le maximum de participants autorisés par le contexte (c’est-à-dire pas tant que ça mais rien que des bons), infos ici… Ainsi que par la distribution du livre-souvenir, carnet à spirale gratuit et hors commerce, réalisé pour l’occasion et pour lequel j’ai eu l’honneur, à la fois solennel et pas désagréable, de rédiger la préface ci-dessous.

In Situ Babel : ici, maintenant, et sur le papier

In Situ Babel ?
Tel est le nom de code attribué à la résidence triennale, de 2019 à 2021, menée par le collectif MusTraDem sur le territoire d’Annemasse Agglo, et plus précisément sur les quartiers impliqués par les projets « politique de la ville » : Perrier / Livron / Château Rouge (Annemasse), Chalet / Helvétia Park (Gaillard), ainsi que les Quartiers de Veille Active situés à Annemasse, Ambilly et Ville-la-Grand.
Les objectifs en étaient très clairement définis, dans un cahier des charges mêlant esthétique et politique : créer un objet artistique porteur de valeur intrinsèque ; créer du lien social ; valoriser les droits culturels ; croiser pratiques amateurs et professionnelles, et améliorer l’autonomie des participants vis-à-vis de la pratique artistique ; participer au désenclavement des équipements culturels, à leur ouverture en direction des populations ; fluidifier les liens entre mémoire individuelle et collectives ; in fine, entretenir et inventer une « mémoire vivante », une mémoire de territoire.
Cette vertueuse énumération d’engagements, à laquelle les chantiers menés resteraient certes fidèles, est néanmoins sévère comme une série de statistiques au beau milieu d’un rapport administratif. Il y manque la joie, le rire, la poésie…. Le plaisir de la rencontre… Celui de la création qui est au fond de même nature puisqu’il fait advenir ce qui n’existait pas encore… Enfin le plaisir des mots pour faire le lien, tous les liens.
In situ : deux mots pour affirmer que nous agissons sur place, ici et maintenant.
Babel : un seul mot pour faire l’éloge de la multiplicité des langues, chacune étant à la fois un outil et un bien commun (nous aurions l’occasion de découvrir que le nombre de langues parlées à Annemasse est stupéfiant !), l’éloge aussi de la mise en commun, de l’effort collectif jusqu’à toucher le ciel. Un seul mot mais qui, comme dans la fameuse nouvelle de Borges, La Bibliothèque de Babel, contient tous les autres, passés ou à venir, réels ou virtuels, connus ou encore à inventer. En présentiel ou en visio.
Toutefois, lorsque la fine équipe, instruments en bandoulière, sillonnait les quartiers de l’agglomération, les écoles, collèges et lycées, médiathèques et MJC, salles de spectacles et conservatoires, lieux de vie associatifs ou instances de médiation, place publique, musée ou atelier de lutherie… on ne disait pas sur son passage, Tiens, voilà In Situ Babel, mais bien, Tiens, voilà MusTraDem. Car le nom du collectif est lui aussi porteur d’images et de symboles éloquents : la Musique Traditionnelle de Demain est celle qui s’invente avec tous les hiers et pour tous les demains, avec les forces en présences, les envies, les talents, les énergies, les bonnes volontés et toutes les langues bien sûr. Peut-être qu’il en a toujours été ainsi de la musique, tradition collective infiniment plus ancienne que l’invention de l’adjectif participatif.
Pour mémoire, MusTraDem a été fondé voici 30 ans à Grenoble, par quelques musiciens intrépides lancés dans des recherches esthétiques à partir des musiques traditionnelles de divers horizons, sans jamais oublier de donner un bal en fin de journée, comme pour faire valider leur travail par les pieds des danseurs.
En 2013, MusTraDem s’est réinventé en créant une autre forme d’engagement, plus directement connecté à la population locale, invitée littéralement à partager la scène : c’est le projet In Situ, dont le prototype s’est tenu dans le quartier Villeneuve à Grenoble. D’autres ont suivi, à géométrie variable…
Jusqu’à celui-ci, ce Babel-Annemasse qui était bien parti pour être le plus long, le plus ambitieux, le plus touffu, le plus polymorphe, le plus enthousiasmant… Sauf que, sauf que… Patatras ! Alors que la résidence, en vitesse de croisière, l’agenda chargé de dates et de projets, entamait son 15e mois et s’approchait fièrement de son mi-parcours… Le 17 mars 2020, un mur. Premier jour du premier confinement lié à la pandémie de Covid-19. Comment être In Situ lorsqu’on est contraint de rester enfermé chez soi ? Reports et annulations en cascade… L’une des activités principales des artistes durant ces jours moroses était de construire des plannings annulés la semaine suivante. Certes nous avons maintenu ce qu’il était possible de maintenir, quelques rares ateliers d’écriture de chansons ont bien eu lieu à distance… Mais, même quand les interventions physiques ont pu reprendre, la résidence dans sa globalité en était perturbée et mise à mal. Notamment, toutes les restitutions, les concerts et scènes ouvertes étaient compromises, ou du moins compliquées.
C’est alors qu’est née l’idée de ce petit recueil souvenir : ce liv(r)e, cette restitution de papier se substituerait tant bien que mal aux restitutions live qui n’auraient pas lieu en 2020 et 2021. D’autres solutions parallèles ont été trouvées, et notamment un formidable feuilleton documentaire, aux bon soin du collectif Les Veilles.
Vous trouverez dans les pages qui suivent de nombreuses traces de la résidence de trois ans qui, quoique parfois chaotique, a su rester fertile : des paroles de chansons, des partitions, des témoignages, des dessins et des photos. Vous remarquerez que certaines de celles-ci ont été prises à l’époque bienheureuse où l’on vivait sans masques. Quant aux autres clichés, plus récents, ma foi, un peu d’imagination vous suffira pour faire apparaître les sourires cachés.

Fabrice Vigne (président)
pour le collectif MusTraDem
30 octobre 2021

Équipe MusTraDem/In Situ Babel :
Marie Mazille, Norbet Pignol, Patrick Reboud, Christophe Sacchettini – musiciens
Léa Dessenne – chanteuse (2021)
Fabrice Vigne – écrivain (2019-2020)
Marie Mazille, Cjristophe Sacchettini, Fabrice Vigne, Jean-Pierre Sarzier – réalisation du livre

Les chansons peuvent être écoutées sous ce lien, playlist In Situ Babel.

Une ruine pathétique

06/01/2022 Aucun commentaire

En ce moment je lis Grégoire Bouillier. C’est très bon, Grégoire Bouillier. Son monumental Dossier M, que je n’ai fait qu’aborder du bout des yeux tellement il m’impressionne, je tourne autour, je relis la première page, je renâcle, sachant que la somme me tiendra plusieurs mois ; ainsi que, très différent, son ultrabref Charlot déprime (anagramme de L’Arc de Triomphe) que j’ai avalé d’une traite, reportage d’immersion dans les manifs de Gilets Jaunes en 2018, ex-texte d’actualité déjà devenu une source historique, écrit sur le vif, énergique et cependant très réflexif, si tant est qu’on puisse réfléchir en courant pour fuir les lacrymos : Bouillier ne manque pas de se comparer à Fabrice à Waterloo (1).

Je relève ce paragraphe :

Tiens, un petit groupe de gilets jaunes diffusent sur un radiocassette Hexagone de Renaud. Le son est pourri. Il vient des années 1980, lorsque la droite mettait en place sa révolution ultra-libérale et que la gauche n’était pas encore ce qu’est devenu Renaud : une ruine pathétique. N’empêche, cela fait un peu de musique. Même si, dans cette ambiance plutôt sépulcrale, cela a quelque chose d’incongru. De malvenu presque. De paradoxal aussi puisque cette chanson claironne que « si le roi des cons perdait son trône, y aurait cinquante millions de prétendants » .

Or justement dans ce même temps gorgé de synchronicités j’écoute par hasard un double album de reprises de Renaud, La Bande à Renaud par Lavilliers, Arno, Arthur H, Biolay, Olivia Ruiz, Thiéfaine, Nicolas Sirkis (c’est d’ailleurs lui qui courageusement se coltine Hexagone), etc., et voilà une occasion magnifique de se souvenir qu’avant d’être une ruine pathétique, un has-been alcoolique et embrasseur de flics, Renaud a été un chanteur génial. L’entendre par d’autres voix permet de l’entendre, ni plus ni moins. Manu, Deuxième génération, Miss Maggie, P’tite conne, La mère à Titi, Son bleu, Dans mon HLM, Adieu Minette, Je suis une bande de jeunes, Où c’est qu’j’ai mis mon flingue… Ouh la la, ça en fait des putains de chansons fabuleuses, vibrantes, poing-dans-la-gueule, nécessaires et drôles ! N’eût-il écrit qu’une seule de toutes celles-là, Renaud mériterait de n’être pas oublié (2).

Mais si Bouillier traite Renaud de ruine pathétique c’est uniquement à titre de comparaison avec la gauche actuelle, c’est bien elle qu’il souhaite insulter… Que faudrait-il faire pour, de la même manière, sauver notre gauche de l’oubli, la réhabiliter, (lui) rappeler son énergie passée ? Un album tribute, une collection de reprises de discours de personnes autrefois décentes, courageuses et respectables, par les minables margoulins et cadors en foire d’empoigne de 2021 ? Imagine un peu la gueule de la compilation, Les meilleurs discours de Jean Jaurès par Jean-Luc Mélenchon, Jérôme Cahuzac chante Pierre Mendès-France

Et puisque je cause ici de chansons, j’ajoute une chose en changeant presque de sujet :

Michel Kemper, qui n’est pas le premier venu, ex-journaliste de Chorus et actuel animateur de Nos Enchanteurs, vient de rendre public son palmarès annuel. Pour lui, le disque de l’année 2021, c’est À la verticale, à l’horizontale d’Adeline Guéret et marie Mazille. Nous autres, qui avons trimé dessus, nous n’apprenons rien, sans vouloir nous vanter… nous le savons déjà que c’est le disque de l’année… Mais découvrir que d’autres, et pas tout-à-fait n’importe quels autres, le savent aussi, fait grand plaisir.
Encore bravo Adeline et Marie ! Et bonne année dernière et bonne année prochaine !


(1) – Attention, toutefois. Ce livre est bien moins premier-degré qu’il n’y paraît car il est bicéphale, composé de deux parties en miroir, ainsi que Mulholland Drive ou Une sale Histoire. Charlot déprime est suivi d’Un rêve de Charlot, long et palpitant récit onirique fourmillant d’images sensibles et politiques, puisées dans le premier volet et recomposées à la faveur de la nuit – on y entrevoit notamment des mises en scène cruelles de luttes des classes, de jeux de pouvoir sadiques dignes de la série Squid Game, pourtant tournée plusieurs années plus tard mais l’imagination est à tout le monde. La conclusion est admirable, le rêve donne la leçon que le reportage gonzo était incapable de formuler. Bouillier fait la démonstration simple mais implacable d’une idée que je serine sur ce blog depuis des années : l’homothétie entre l’écriture et le rêve. Écrire c’est rêver les yeux ouverts, rêver c’est écrire les yeux fermés. Laquelle des deux moitiés de son livre est la plus écrite ?
(2) – En tout état de cause, Renaud réapparaît dans Un rêve de Charlot, versant nocturne : « Mais j’aperçois soudain Renaud (le chanteur). Zut ! Trop tard. Il m’a vu et je me sens obligé de lui adresser un petit geste de la main. En retour, il me vise avec deux doigts et fait mine de me tirer dessus avec un révolver. Je tourne vivement les talons, me dirigeant dans la direction opposée.« 

Tous nos vœux de Confine (et pas de confinement)

02/01/2022 Aucun commentaire
(Fabrice et Marie, dans un état second depuis qu’ils ont découvert au pied du sapin les premiers exemplaires d’Au Premier Jour de la Confine, le livre-DVD. On aperçoit au-dessus d’eux, au mur, un magnifique tableau signé Capucine qui, lui, a su rester stoïque.)

Nous l’avons ! Enfin, nous l’avons presque. Nous l’avons à moitié. Disons que sur Au Premier Jour de la Confine le livre-DVD, nous avons le livre et pas encore tout-à-fait le DVD.

Chers amis de la Confine et impatients souscripteurs de la campagne Ulule,

Nous vous adressons nos meilleurs voeux pour 2022, et naturellement, meilleurs voeux signifie que de tous nos quatre coeurs nous vous souhaitons la Confine et non le (re-)confinement.

Voici l’état d’avancement du projet : ces trois dernières semaines nous nous étions résignés à observer, fatalistes, qui, de l’imprimeur du livre ou bien du presseur du DVD (message personnel à mon correcteur orthographique : presseur, oui, merci, dresseur de DVD est amusant mais ne veut rien dire) serait le plus en retard ou le plus encovidé en cette période chaotique. Finalement, nous avons récupéré le livre en premier (cf. le cliché compromettant ci-dessus, un peu flou, c’est la faute aux paparazzi). Le DVD arrive incessamment, c’est une question de jour, voire d’heure, et ensuite nous procèderons aux envois.

En attendant, pour nous occuper les mains, nous avons fignolé les divers bonus à l’attention des souscripteurs des versions augmentées. Parmi lesquels, La Confine par Victor Hugo est très joli, cousu à la main par Marie, tandis que le bonus propre et sale est croquignolet je-ne-vous-dis-que-ça. Nous avons également mis en musique, en –ine et en –an l’anecdote de confinement qui nous a été soumise par le seul souscripteur assez intrépide pour nous commander une chanson à ses couleurs (merci-bravo, Jacques).

Et puis, naturellement, la Confine poursuit son inexorable chemin, disons carrément son destin, sur Youtube.

  • Mesdames et messieurs, l’épisode 27 est un autre tube instantané, plus ou moins gainsborroïde, en tout cas nettement seventies, un peu disco, un peu bossa et un peu glam rock, avec une nouvelle facette de Franck chanteur, qui prend en charge avec brio et avec une voix de crooner le couplet consacré au travestissement : « Je ferme les yeux, dedans y a un écran/Je m’habille en Cléopâtre, en Sissi, en Marilyn« , nous sommes entre nous, nous pouvons tout nous dire, n’est-ce pas… Qui n’a pas fait cela pendant le confinement ?
  • Quant à l’épisode 28, il est le plus long de toute la saga (ex-aequo avec le 23), et le tout premier à être mis en ligne en 2022.
    Il couvre les couplets 95 à 100 et demi (car oui, nous avons un couplet 100,5 et cela n’étonnera personne). Nous y admirons pas moins de 7 nouveaux mini-chefs d’oeuvre de Capucine prenant vie grâce aux bons soins numériques de Franck ; nous y entendons Fabrice déclamer un pseudo-Joachim du Bellay (« Heureux qui comme Ulysse en déconfinement« ) ; Marie recompter ses sous dans sa tirelire-cochon puis rêver de voyager jusqu’à Dinan ; enfin toute la troupe éternuer (gestes barrière, les gars !) et retomber dans la comptine obsessionnelle mais sans jambe de bois.
    Parmi les special guest-stars de la saison : Pierre Marinet a aimablement fourni une délicieuse composition au violon, Christophe Sacchettini un malicieux solo de flûte (tendez l’oreille et tâchez de reconnaître le thème de son contrechant), Thilo Sacchettini une ambiance électronique pour le couplet 96, couplet pour lequel Alice Vigne (née en 96, oh comme les choses sont bien faites) a prêté sa voix. Merci à tous !

Ainsi qu’à vous. Joyeux 22, quoi qu’il en coûte !

Marie, Capucine, Fabrice & Franck

Wok/e

01/01/2022 Aucun commentaire

Tiens ? Houellebecq est de retour. Il publie un roman le 7 janvier, comme en 2015, lourde date. On va manger du Houellebecq, on en mange. Un mien ami, plus fan que moi, m’a recommandé de regarder sur Youtube sa récente discussion dans l’amphithéâtre Richelieu de la Sorbonne avec Agathe Novak-Lechevalier, professeure et spécialiste de son œuvre, échange intitulé Le livre ou la vie, pourquoi pas.

J’ai tenu 40 mns puis j’ai renoncé en soupirant devant ce happening exaspérant de complaisance. Je n’ignore pas qu’à chaque fois qu’on tend un micro à un écrivain pour qu’il s’épanche sur son œuvre, la complaisance est un danger naturel (je m’en rends compte y compris à ma propre échelle, évidemment plus modeste) mais alors avec cette vidéo on touche le fond. Cette madame Novak-Lechevalier commence l’interview en hyperventilation tellement qu’elle est émotionnée, puis glousse et se pâme à chacune des saillies (pourtant peu drôles) de son grand homme. Spectacle pauvre (très peu de fond… sur ces 40 premières minutes j’ai relevé une seule idée intéressante, « il y a plus de différence entre zéro et un lecteur, qu’entre un lecteur et un million de lecteurs »), vaniteux et assez ennuyeux, pur fan service et non conférence comme je le croyais.

Houellebecq écrivain m’intéresse et m’amuse (je lirai sans aucun doute son Anéantir comme j’ai lu tous les autres). Houellebecq acteur aussi, chez Nicloux ou Kervern-Delepine, même si son registre est fatalement limité. En revanche Houellebecq vedette m’assomme, et Houellebecq prophète infiniment davantage. À chaque fois qu’il a proféré un avis politique au lieu d’écrire un roman sur le sujet, je l’ai trouvé roi-tout-nu, nul, bêtasse et cependant péremptoire (exemple : La religion la plus con, c’est quand même l’islam, 2014). Au mieux on peut dire de lui, en riant un peu honteusement la main sur la bouche, « Ah celui-là alors il a pas sa langue dans sa poche » comme on ferait d’un poivrot désinhibé au comptoir. Je n’oublie pas qu’en 2016 il roulait à fond pour Macron l’homme neuf (interview enamouré dans les Inrocks), puis peu après les élections de 2017 il disait à qui voulait l’entendre (oh ils sont nombreux à vouloir, les Inrocks et autres Novak-Lechevalier) qu’il donnerait son vote à quiconque lui garantirait le Frexit (en contradiction totale avec Macron le proeuropéen). Depuis il a émis tellement d’éloges idiots de Trump, de Poutine ou, évidemment, de Zemmour, que recueillir son « avis » dans les gazettes n’est rien d’autre qu’un symptôme révélateur de la bouillie politique dans laquelle nous pataugeons. La politique est déboussolée et en toute logique le modèle du grand écrivain « phare politique » de son époque (Voltaire, Hugo, Sartre, Camus) trouve son incarnation parfaite en Houellebecq.

Il n’y a qu’en littérature que je prends Houellebecq au sérieux, parfois. Je me fiche comme d’une guigne de ce que Houellebecq pense de l’euthanasie et cependant je lirai sans faute Anéantir en sachant d’avance qu’il m’horripilera, mais aussi me passionnera, me fera rire, dans le meilleur des cas m’attendrira, puisque j’aime la tendresse contrariée de Houellebecq. En attendant, je lis ses interviews en secouant la tête alternativement dans le sens vertical et le sens horizontal. Et dans Le Monde je relève ceci :

« Moi, je ne m’intéresse pas trop à Freud, j’ai beaucoup de reproches à lui faire, mais je m’intéresse vraiment aux rêves, et je suis très content d’en avoir mis autant dans Anéantir. Le rêve est à l’origine de toute activité fictionnelle. C’est pourquoi j’ai toujours pensé que tout le monde est créateur, parce que tout le monde reconstruit des fictions à partir d’éléments réels et irréels. C’est un point important. Moi, j’écris quand je me réveille. Je suis encore un peu dans la nuit, il me reste quelque chose du rêve. Je dois écrire avant de prendre une douche, en général dès qu’on s’est lavé, c’est foutu, on n’est plus bon à rien. »

J’opine. Et j’en profite pour faire un tour dans ma propre Échoppe enténébrée. Voici ma première aventure nocturne de l’année 22, qui a sans doute été influencée par le visionnage, la veille, d’un échange dans l’amphithéâtre Richelieu de la Sorbonne.

Cette nuit j’étais bien embêtée parce que j’étais invité à prononcer une causerie dans je ne sais trop quel colloque sur le campus de Grenoble et je ne maîtrisais pas mon sujet, j’avais procrastiné pendant toutes les vacances et je ne l’avais pas assez préparé. J’avais pourtant imprimé un peu de documentation, essentiellement des copiers-collers de Wikipedia, en me disant que je les relirais en chemin, mais soudain je m’apercevais que j’avais oublié ces feuillets dans mon imprimante. Je déambulais sur le campus, je sortais de la galerie des amphis, le longeais la BU et je marchais en direction de l’IEP, et au lieu d’avoir sous le bras mes précieuses antisèches, je portais une poêle à frire, assez haute, avec son couvercle en verre, flambant neuve puisque reçue quelques jours plus tôt en cadeau de noël. Tout en marchant je pestais contre moi-même, non mais franchement à quoi pensais-je, cette poêle pouvait bien attendre, j’aurais mieux fait d’occuper mon week-end à préparer mon intervention. Enfin j’arrivais dans l’amphi, je grimpais à la tribune où je reconnaissais quelques personnes, je remarquais une parfaite parité, trois hommes dont moi-même et ma poêle à frire, et trois femmes. Je m’asseyais en souriant et saluant tout le monde, mais je transpirais beaucoup et j’espérais que je ne serais pas le premier à passer, les interventions des autres devraient me laisser le temps de me souvenir de quoi j’étais censé parler. Heureusement, je me suis réveillé avant que le colloque ne commence.

Il ne m’a pas fallu longtemps pour comprendre que cette poêle à frire (présent réellement reçu à noël) était un calembour lacanien. Le nom chinois de ces poêles aux bords relevés est wok. L’Institut d’Etudes Politiques de Grenoble est présentement empêtré dans une affaire aux pénibles relents « woke ».

Archéologie littéraire de la fake news (6/6) : Labé en Pléiade, Pléiade en Labé

29/12/2021 Aucun commentaire

La Pleiade est un mouvement poétique fondé en 1553, comptant parmi ses membres deux vedettes, Pierre Ronsard et Joachim Du Bellay, ainsi que six autres auteurs moins cités. En tout cas, rien que des mecs, assemblés tels des chevaliers de la Table Ronde, des disciples de messies, des conseils d’actionnaires, des équipes de footballeurs, des casernes de bidasses ou des conciles d’archevêques, des hommes de lettres jouant entre eux à rimailler et à réinventer la langue française. Est-ce à dire que les femmes n’écrivaient point durant la Renaissance ?

Deux ans plus tard, en 1555, paraissait à Lyon le recueil d’une poétesse nommée Louise Labé. Il va de soi qu’elle n’aurait jamais été invitée (cooptée par ces messieurs) à rejoindre la Pléiade. En 2021, toutefois, elle est invitée à rejoindre la Bibliothèque de la Pléiade (Gallimard), qui entérine sur papier bible les grands écrivains et qui, elle aussi, est un club de rimailleurs quasi exclusivement masculins où les femmes sont admises au compte-goutte et à titre d’exotisme, d’exceptions qui confirment la règle (chiffres de 2015 : 3,8% des volumes de la Pléiade sont écrits par des femmes).

L’entrée de Louise Labé dans la Pléiade est un événement aussi important que celle de Joséphine Baker au Panthéon, tout aussi lourd de symboles, et cependant tout aussi justifié. Ce n’est pas seulement Ah une femme il était temps rapport aux quotas, c’est surtout Merci pour tout et bravo, une reconnaissance formelle de l’admiration qu’inspirent légitimement deux individus – qui, incidemment, étaient pourvus de vagins.

Sauf que…

Sauf que, contrairement à Joséphine Baker, on n’est pas tout-à-fait sûr que Louise Labé ait existé. Cas d’école, polémique en cours : Mireille Huchon, l’universitaire en charge de l’édition de Labé en Pléiade est même connue pour ses essais qui démontrent que Louise Labé, la Belle Cordière, est un canular fomenté par un cercle de poètes (mâles) que l’on a appelé la Pléiade lyonnaise, Maurice Scève, Pontus de Tyard ou Guillaume Des Autels. La thèse est ancienne, sans doute indécidable.

J’en profite pour republier ici l’un des plus anciens articles du Fond du Tiroir (2007) mais que j’aime toujours autant – je viens de le relire. Il y est un tout petit peu question de Louise Labé, qu’à l’époque je tenais sans le moindre doute pour créature imaginaire, tandis qu’aujourd’hui je ne serais pas aussi catégorique et, surtout, je serais catégorique sur le fait que cela n’a guère d’importance. Seul le texte importe, seul le texte a créé quelque chose en nous de durable, et les poèmes de Louise existent sans le corps de Louise. « Je vis, je meurs : je me brûle et me noye/ J’ai chaud estreme en endurant froidure/ La vie m’est trop molle et trop dure/ J’ay grans ennui entremeslez de joye. » Merci pour tout et bravo. Après tout, Homère non plus, nous ne sommes pas certains qu’il ait existé. Cela ne l’empêche pas d’être notre aïeul à tous puisque chacun de nous, qu’il l’ait lu ou non, a une idée de ce qu’est l’homérique.

Aveu n°1 (le plus facile). À l’âge de 10 ans j’ai beaucoup ri et beaucoup réfléchi (deux parties de mon cerveau stimulées simultanément) à ce trait génial de Cavanna dans Le Saviez-vous ? : « Homère n’a jamais existé. L’Iliade et l’Odyssée ont en réalité été écrits par un autre Grec de l’Antiquité qui, lui aussi, s’appelait Homère. »

Aveu n°2 : entreprenant après mon bac des études d’histoire, j’ai nourri une durable passion, née durant les cours d’historiographie qui bassinaient la plupart de mes camarades, pour l’opuscule paru anonymement en 1827 et écrit par Jean-Baptiste Pérès (1752-1840) : Comme quoi Napoléon n’a jamais existé. Grand erratum. Source d’un nombre infini d’errata à corriger dans l’histoire du XIXe siècle. Pamphlet ironique présentant Napoléon comme un mythe solaire, à l’instar d’Apollon, Ramsès II, Jésus ou Mahomet. Là encore, l’existence de Napoléon me semblait une question secondaire par rapport à la vérité majeure qui surgissait à la faveur de cette démonstration narquoise : tout récit historique est une construction imaginaire. Il n’est pas choquant, mais fertile intellectuellement, il n’est blasphématoire que pour les dévots, de mesurer à quel point l’histoire de Napoléon se raconte, comme celle d’Apollon, de Ramsès II, de Jésus ou de Mahomet, et qu’elle fait inévitablement appel à d’archaïques archétypes mythologiques. (Voilà qui rejoint une antienne régulièrement martelée par le Fond du Tiroir : une religion est d’abord une histoire – et dire cela n’est pas un blasphème puisqu’il n’y a rien de mieux au monde qu’une bonne histoire.)

Aveu n°3 : deux de mes auteurs de chevet, pour des raisons bien distinctes, sont Pierre Louÿs et Molière. Que le premier ait consacré une bonne partie de son énergie, de son temps, de son argent, de son érudition et même de son talent, à la thèse farfelue selon laquelle le second n’a jamais existé, et que les pièces de Molière étaient en réalité écrites par Corneille, ne m’a jamais inspiré autre chose que fascination amusée et indulgence devant tant d’excentricité.

Aveu n°4 (le plus risqué) : dans les années 80, la première fois que j’ai entendu parler de Robert Faurisson et du négationnisme, j’ai hoché la tête d’admiration. Ah ah, bien joué mon gars, il y a même une thèse universitaire, soutenue, validée, qui nie l’existence des camps de la mort ? Chapeau bas ! J’avais vu Shoah, lu quelques historiens, lu aussi Mein Kampf qui programmait explicitement le génocide, par conséquent dans mon esprit la destruction des Juifs d’Europe était un fait irréfutable, et pour cette raison même, discutable de façon abstraite, j’étais émerveillé qu’on puisse publier une thèse sur l’inexistence de la si bien organisée Solution Finale, j’aurais applaudi de la même façon à une thèse d’astronomie qui aurait postulé l’impossibilité absolue d’affirmer avec certitude que la lune N’EST PAS un gros fromage vert.

C’est dire qu’il me manquait une case, et surtout un paramètre d’analyse : m’échappait totalement, innocent que j’étais, la dimension idéologique cachée. Nier ou minimiser (point de détail de l’Histoire…) l’existence de la Shoah n’était pas, n’a jamais été, un jeu théorique permettant de réfléchir sur la vérité et l’imaginaire des récits historiques, à l’usage de quelques fondus d’historiographie ; c’est une arme abjecte de propagande au service de l’antisémitisme endémique et des néo-fascistes.

Toutes proportions gardées, j’avais fait preuve avec le cas Louise Labé d’une comparable désinvolture : je me réjouissais pour toutes les raisons énumérées ci-dessus de l’hypothèse de l’inexistence de cette autrice, inexistence qui, paradoxalement, révélait la pleine existence de ses vers, qu’il fallait lire et relire jusqu’à ce qu’ils appartiennent à leur lecteur et non plus à leur auteur ; et je passais aveuglément à côté du contenu idéologique, de l’intention qui sournoisement instrumentalise cette hypothèse. En l’occurence : supposer que les oeuvres de Louise ont été écrites par des hommes, c’est rappeler implicitement que les femmes sont incapables d’écrire une oeuvre, d’exprimer librement leurs désirs et, à tout le moins, d’être de grands écrivains, de créer de telles universelles splendeurs. À qui profite le crime ? Lorsque les négateurs de Louise Labé l’autrice rappellent qu’une Louise Labé a réellement vécu à Lyon à l’époque, mais qu’elle n’était qu’une courtisane de bas étage, et qu’en somme ils la traitent tout simplement de pute, à quels archétypes narratifs se conforment-ils, pour leur part ?

Le présent article vient se poser en délicate cerise sur le gâteau et épilogue au feuilleton du Fond du Tiroir consacré à l’archéologie littéraire de la fake news. Pour mémoire, rien que des des garçons dans le générique :

Épisode 1 : Machiavel

Épisode 2 : Jonathan Swift

Épisode 3 : Armand Robin

Épisode 4 : Mark Twain contre Adolf Hitler

Épisode 5 : Nietzsche et Pierre Bayard

Spider-Man est mon héros depuis que j’ai 9 ans

26/12/2021 Aucun commentaire

Lu hier Le jeune acteur, Aventures de Vincent Lacoste au cinéma, tome 1 de Riad Satouff. C’est magistral ! Et drôle, en bonus. La méthode de narration de Sattouf est désormais au point, peut aborder n’importe quoi, n’importe qui, et l’histoire sera à la fois singulière et universelle. Ici, il est question notamment du cinéma, sa faune, sa flore et sa mythologie. L’un des protagonistes exprime son rêve d’interpréter Spider-Man dans un Marvel (cf. illustration ci-dessus).

Vu aujourd’hui Spider-Man: No Way Home. C’est magistral ! Et drôle, en bonus. Quelle joie, un blockbuster qui ne prend pas son public pour un ramassis de tubes digestifs à popcorn mais pour une multitude de cerveaux à titiller parce qu’ils ont des références communes (références pop au sens littéral, populaires), un film à la fois excitant et intelligent, ludique et risqué, et surtout archi-réflexif, qui joue en abyme ni plus ni moins que l’art de raconter une histoire.

Lors de mon initiation au conte, quand j’apprenais les ficelles de l’art de raconter, l’un de mes maîtres (en réalité, l’une de mes maîtresses mais ce mot est hélas équivoque et l’écriture inclusive n’y fera rien) m’avait expliqué que tout conte est d’abord un « noyau dur » pouvant se résumer en une seule phrase, et cette phrase constitue son sens immuable, sa vérité. Toutes les versions, variations, actualisations, parodies ou même contradictions que des générations de conteurs broderont au fil des siècles ne modifieront jamais ce noyau dur.

Or Spider-Man est un conte, un mythe moderne raconté des centaines de fois depuis 60 ans, depuis que Stan Lee et Steve Ditko l’ont raconté la première fois en 1962, mais dont le sens profond, la leçon morale et politique, le « noyau dur », est immuable : With great powers come great responsability, phrase qui me fait gamberger depuis que j’ai 9 ans. Ou l’histoire d’un ado surdoué et rongé par la culpabilité, un petit gars nommé Peter Parker, normal et anormal, sympa et torturé, orphelin inconsolable et brave, qui fait de son mieux pour trouver son salut après une faute morale à peu près inexpiable, et qui arbore en guise de totem un insecte plutôt répugnant et massivement réprouvé (cf. J’aime l’araignée et j’aime l’ortie/Parce qu’on les hait de Victor Hugo).

Ce No Way Home a le génie de prendre en compte les précédentes incarnations du personnage et, sous couvert d’une couche de fiction supplémentaire (le « multivers »), de rappeler cette loi fondamentale : toutes les histoires sont vraies au moment où elles sont racontées, ce moment où le conteur passionne, fait peur, fait rire, fait pleurer. Le multivers n’est rien d’autre que cela, la vérité de toutes les histoires. Quelle idée merveilleuse, pratiquement scientifique et totalement poétique : du moment qu’il respecte le noyau dur de son histoire, le conteur crée un univers parallèle à chaque fois qu’il lui invente une nouvelle variation.

Respect à Martin Scorsese qui a réalisé tant d’immortels chefs d’œuvres. Mais Scorsese n’est qu’un vieux con quand il déclare amèrement que les films Marvel « ne sont pas du cinéma mais seulement un tour de manège ». Oh, c’est bien du cinéma, Martin, du cinéma bien plus original et vivace que ton récent Irishman, c’est même du méta-cinéma, à la fois archi-moderne et archi-archaïque dans sa volonté d’unifier l’art de raconter une bonne histoire.

Après le dernier jour de la Confine

17/12/2021 Aucun commentaire

Chers amis de la Confine,

Ceci est la première newsletter posthume (la recevrez-vous ? l’ouvrirez-vous ? la lirez-vous ?) de notre campagne Ulule : la collecte est achevée, il est trop tard pour pré-commander Au Premier Jour de la Confine, le livre-DVD et vous délecter des bonies et goodus (ou le contraire) exclusifs, temporaires et délirants… En revanche, libre à vous d’acheter le livre-DVD plus tard, dès sa disponibilité et sans date de péremption, soit en nous le demandant gentiment, soit en passant par le Fond du Tiroir, soit en soudoyant un libraire complaisant.

En attendant, nous vous offrons (même, nous vous devons !) quelques nouvelles :

1) Hélas trois fois hélas, nous sommes à la bourre ! Et nous ne serons vraisemblablement pas en mesure, comme nous l’espérions, de livrer les livres à temps pour noël. Certes, nous avons mal anticipé, nous aurions dû boucler plus tôt… Toutefois le retard n’est pas entièrement de notre fait : notre imprimeur nous a prévenus, très embêté, que des cas de Covid criblaient son personnel, transformaient son atelier en cluster et son équipe en escadron de cas contact. Les rotatives tournent au ralenti et, même si un miracle de Noël peut encore advenir, nous misons désormais sur une réception du stock la semaine du 27 décembre…
L’imprimeur de la Confine confiné ! Fatalement, la mésaventure a inspiré à Marie un nouveau couplet de notre interminable ritournelle. Voici ce couplet 119 (pourquoi pas 119 ? au point où on en est) :

Au 119ème jour de la déconfine
L’imprimerie ferme ses portes brutalement
10 cas contact, 10 cotons dans les narines
Dans les livres tout est vide, tout reste blanc
On aura les bouquins un mois après la Saint Delphine
Pour la Saint Jean ou pour le jour de l’an
Vous l’aurez, vous l’aurez votre confine
Patientez, patientez, patientez bonnes gens !

2) En dédommagement de ce retard, nous avons adressé ces derniers jours aux souscripteurs une version numérique du livre – si jamais nous vous avons oublié, contactez-nous ! Quant à la version numérique de la chanson, rappelons que la majeure partie en est visible, saucissonnée, sur Youtube. Suggestion : si vous scrollez sur le livre numérique tout en écoutant en continu la chaîne Youtube « Tous bien confinés », vous aurez pratiquement l’illusion d’avoir entre vos mains le livre-DVD. Ou pas (comme disent nos amis de Mydriase).

3) Marie Mazille s’est fait interviouver et extorquer au micro quelques aveux sur la genèse de La Confine ! Evénement extraordinaire, peut-être même inédit : Marie s’exprime posément plus de deux minutes d’affilée, sans partir en vrille ni raconter n’importe quoi en bouts rimés (quel sang froid ! Heureusement qu’elle se rattrape dans les bonus du DVD). Cela s’est passé dans les studios de RCF aux bons soins de Nicolas Boutry, et restera disponible en streaming sous ce lien.
Attention : contrairement à ce qui est prononcé à l’antenne par erreur, à présent que la campagne de souscription est terminée seule la version livre-DVD est commercialisée (27 €), et non la version livre seul (17 €).

4) Les bonnes comme les mauvaises nouvelles n’empêcheront jamais l’inexorable marche du temps, pas plus que celle de la Confine. Franck Argentier vient de mettre en ligne le dernier épisode en date, 26e du nom qui, à l’image de chacun de ses prédécesseurs, ne ressemble à aucun de ses prédécesseurs (vous suivez ?).
Cet épisode ne contient qu’un seul couplet, mais spécialement long, gouleyant et exotique. Le couplet 91 est en effet notre couplet espagnol où Marie chante la profonde mélancolie d’être confiné à Barcelone, dans un español de cuisine (il est d’ailleurs question de paella) très approximatif (merci de ne pas vous plaindre que le texte ne veut pas dire grand chose en espagnol : nous avons pleinement conscience qu’il ne veut rien dire en français). Indispensable guest-star de cet épisode : la guitare flamenca de Farid Bakli projette brandons et tisons au-dessus des flammes.

Portez-vous bien, joyeux noël et à bientôt !

L’équipe de la Confine : Marie, Fabrice, Capucine et Franck

Qui est responsable et pourquoi est-il mort ?

16/12/2021 Aucun commentaire

Il m’arrive de m’exclamer à haute voix « Mais pourquoi on n’apprend pas ça à l’école ?« 

Pour le moment la phrase surgit encore avec parcimonie. Le jour où elle sera devenue un tic je saurai que je suis devenu un vieux con.

La dernière fois, c’était pas plus tard que ce matin, à propos d’une chanson de Bob Dylan, l’un des derniers prix Nobel de littérature dont l’œuvre m’est familière. Who killed Davey Moore ? est une chanson écrite à chaud sur un fait divers, la mort du boxeur Davey Moore après un coup fatal lors du dixième round, en 1963. Toujours cryptique, Dylan avait ainsi présenté son texte : « J’ai juste recopié les journaux. Je n’ai rien changé, sauf les mots.« 

Le sujet de la chanson n’est pas la boxe, mais la dilution des responsabilités. Tout le monde est responsable (son adversaire, son manager, son public, le parieur, le journaliste sportif) = personne n’est responsable. Dylan a beaucoup chanté cette chanson sur scène mais ne l’a publié que tardivement au disque, dans sa Bootleg Series. Entre temps elle a été adaptée en français par Graeme Allwright et c’est cette version qui est reprise par Bernard Lavilliers dans son dernier album, pour une saynète chorale où Nanard distribue les couplets (donc, les responsabilités) à Izïa, Hervé, Gaëtan Roussel, et Eric Cantona, défilé d’innocents qui se défaussent. J’écoute cette reprise ce matin… Et soudain je m’exclame à haute voix : « Mais pourquoi on n’apprend pas ça à l’école ?« 

Manifestement, cette chanson est plus moderne en 2021 qu’en 1963, époque antédiluvienne et relativement innocente qui ne connaissait pas les réseaux dits sociaux. Cf. cette chronique de François Morel en novembre dernier.