Un stylo dans la terre

21/04/2018 un commentaire

Pour la seconde fois, la première remontant à 2007, le hasard de mes voyages me fait traverser le village de Lourmarin (Vaucluse) à l’heure du crépuscule et des longues ombres. Pour la seconde fois, je décide un crochet par le bas du village et  me gare devant le cimetière. Ce coup-ci je reconnais mon chemin, je pousse le portail, je tourne à gauche, puis deuxième à droite, je fais comme chez moi déjà : me voici arrivé, devant la tombe d’Albert Camus. Elle est très belle parce que très simple, rien que du granit et du vert. Au premier plan, la pierre tombale massive à la gravure désormais presqu’illisible, est mangée et cernée par les plantes grasses et les herbes. Sous l’effet des grosses pluies des dernières semaines, la végétation y est très touffue. Je m’accroupis, je me recueille, je caresse les feuilles. Camus est mort à 46 ans. Lors de ma précédente visite, j’étais plus jeune que lui.

On lit Camus au lycée, et à cause de cela il trimbale une réputation idiote d’écrivain pour lycéens. Camus est un grand écrivain pour tous les âges parce qu’on est le bienvenu dans ses livres, on y puise à la fois l’intelligence et la limpidité, les affres y sont à notre échelle, ce sont les nôtres, c’est nous en personne mais nous avec des mots que l’on comprend, ce qui fait que ses livres rendent meilleur sans intimider – si Camus était prof de lycée il serait du genre dont on se souvient, dont on se dit quelques décennies plus tard ah oui grâce à lui. Bien sûr il est parfois cité dans ce blog (ici par exemple), ainsi qu’indexé dans les Reconnaissances de dettes, c’est la moindre des choses, il aurait pu l’être davantage.

Je me penche pour regarder ce qui pousse dans la terre, entre la plaque et l’arbuste.

Il pousse là, six pieds au-dessus de la dépouille de l’homme, quelques fleurs mais surtout des stylos. Stylos à bille pour la plupart, quelques-uns à encres, toutes les formes, toutes les couleurs. Ils pointent, verticaux, ou bien chacun avec sa propre inclination, comme s’ils émergeaient de ce terreau fertile. Je souris. Je trouve l’hommage émouvant, et juste. D’innombrables lycéens et ex-lycéens anonymes  se sont donc succédés devant la sépulture et, en guise de révérence, ont planté un stylo dans la terre, peu soucieux d’abandonner un outil facultatif – ce qu’ils conservent en eux d’irremplaçable, c’est l’écriture elle-même. Camus a fait lire, et aussi écrire, tous ceux qui auront laissé ici leur accessoire, et combien d’autres qui n’auront pas fait le voyage.

Si je me méfie des religions comme un allergique traque les traces d’arachide, en revanche j’aime les rituels. Je fouille mes poches, mon sac, j’ai forcément un stylo qui traîne. J’en trouve un, machinalement je vérifie qu’il fonctionne, du pouce je presse son sommet pour en faire sortir la pointe, je trace deux traits sur ma paume, je presse à nouveau, la pointe se rétracte. Puis, solennellement, je sacrifie mon stylo, au sens propre, je le rends sacré et l’enterre au tiers de sa hauteur parmi ses semblables. Je ne prie pas, il ne faut pas exagérer, mais ça y ressemble vaguement. Le soir tombe, je regagne ma voiture.

D’un Charlie l’autre

12/04/2018 3 commentaires

Il paraît que sort ces jours-ci un film intitulé Gaston Lagaffe. Pas besoin de lire les critiques (catastrophiques) pour manquer d’envie d’aller le voir.

André Franquin a créé un personnage aussi drôle, aussi riche, aussi génial, a priori aussi éternel, que le Charlot que créa Charlie Chaplin. Charlot et Gaston ont ceci en commun d’être sociologiquement et économiquement enfants de leur époque : l’un est un vagabond jeté à la rue par l’immigration, la misère, et la crise de 1929 (même s’il est le héros de courts métrages dès 1915), l’autre est un freak des 30 glorieuses, énergumène poète et anarchiste qu’une grande entreprise ne se résout pas à virer car l’époque jouit alors du plein emploi, allez, on se le garde le trublion même si on ne sait pas au juste pourquoi, bienveillance faisant de Gaston une sorte de 1% culturel à lui tout seul, un luxe daté. Pour envisager la pertinence d’un film Gaston Lagaffe en 2018, demandons-nous également quel intérêt aurait cette même année un remake de Charlot ? Et pour formuler la question de façon encore plus absurde en jouant sur la symétrie, quel intérêt aurait en 2018 une adaptation en bandes dessinées de Charlot ?

Lisons Franquin, regardons Chaplin, puisque par chance ils sont toujours à portée d’œil et de main, et si nous sortons au cinéma allons voir un film contenant quelques idées originales, car il y en a.

Mais puisque nous parlons de rire et de Charlie (Chaplin), rappelons une nouvelle fois que l’autre Charlie, celui dont le nom de famille est Hebdo, vit toujours, vaille que vaille, même si depuis 2017 il est revenu à une situation « normale » : il est un journal satirique déficitaire (forcément, avec ses frais de protection et de blindage). Dans l’un des derniers numéros, j’ai bien ri en lisant le dessin de Félix reproduit ci-dessus. Puis je me suis interrogé sur mon propre rire.

Ce dessin mixe selon une méthode habituelle à Charlie deux informations distinctes (une grande/une petite, une proche/une lointaine, une immédiate/une décontextualisée… effet de disproportion propre à réordonner la hiérarchie dans le flux continu de l’actualité). En l’occurrence, il feint de s’en prendre à Bertrand Cantat, de fait mal reçu lors de son concert à la Belle Électrique, salle grenobloise, mais s’en prend en réalité aux Grenoblois réputés revêches. Je ne suis pas Bertrand Cantat, mais je suis Grenoblois, donc j’appartiens à l’une des deux cibles qui pourraient légitimement perdre leur sang froid, se sentir choquées, indignées, outrées par l’affront, je pourrais, je ne sais pas, lancer une pétition en ligne ou injurier et menacer Charlie sur les réseaux sociaux en traitant les caricaturistes de sales racistes anti-Grenoblois, d’intolérants, d’ignorants, d’irresponsables, parce que eh oh il y a des choses avec lesquelles on ne doit pas plaisanter, la liberté d’expression s’arrête là où l’on commence à froisser autrui alors ne t’avise pas d’insulter mon identité de Grenoblois, c’est comme si tu insultais ma mère, va plutôt baiser la tienne, au prochain attentat compte pas sur moi pour être Charlie tu l’as bien cherché faudra pas chougner fdp.

Sauf que pas du tout : ce dessin me fait rire. Son humour est justement dans son outrance, je trouve désopilante cette tronche de requin furieux censée figurer le visage ordinaire du Grenoblois idéal-type sous son bonnet. Drôle aussi, et avant tout, parce qu’intelligente, cultivée, référencée, misant sur la connivence. En effet, le sel de son humour repose sur l’expression du XVIIIe siècle la conduite de Grenoble et la blague ne saurait être comprise que d’un lecteur détenant cette clef, tiens, Stendhal par exemple, je suis sûr que ça l’aurait fait marrer – c’est dire si l’humour Charlie est exigeant. On relira avec profit l’exégèse de Luz sur le fonctionnement du dessin satirique et au besoin on le punaisera dans tous les lieux publics.

Question parallèle : pourquoi le slogan ambigu et encombrant « Je suis Charlie » a-t-il connu une pareille fortune dès le 7 janvier 2015 au soir ? Pourquoi tout le monde (moi compris) s’y est si rapidement et facilement identifié ? Non parce que l’époque serait Charlie (elle a prouvé le contraire entre temps), mais parce qu’elle est prompte à la revendication identitaire. Or ce slogan constitue, pronom personnel première personne plus verbe être, une revendication identitaire à lui tout seul, une « identité » prêt-à-porter. Qu’il ait engendré autant de répliques sur le même modèle syntaxique au sein d’une interminable parodie de débat (« Je suis musulman », « je suis Paris », « je suis Aylan », « je suis royingha », « je suis Grenoblois » etc.) est le signal d’une crise identitaire généralisée, individualisme insane, superficiel mais violent, moi je moi je, j’existe en cache-misère. Si nous étions, nous n’aurions pas à ce point besoin d’affirmer que nous sommes. À une classe de collège qui me demandait si « j’étais Charlie », j’avais répondu que ce slogan m’emmerdait et que je préférais lire Charlie plutôt que de me prétendre quoi que ce soit, d’une manière générale lire rend moins con, s’affirmer ceci ou cela, c’est moins sûr.

Je continue de lire Charlie, comme je le fais depuis 25 ans. Charlie a publié cette semaine un hors-série : Profs, les sacrifiés de la laïcité. Il y a là toujours de quoi rire (Vuillemin est un prince) mais il y a de quoi lire, de quoi réfléchir, de quoi s’inquiéter. Qui à part Charlie mène le combat pour la laïcité, contre les petites revendications identitaires religieuses explosives, l’ami imaginaire en bandoulière ? Pas grand monde. Pas le Président de la République, occupé présentement à flatter les évêques.

Françoise Malaval, imagière

04/04/2018 Aucun commentaire

Le dernier projet de Françoise Malaval, disparue en octobre 2016, était de longue haleine : elle voulait peindre mille bouddhas. Mille, chiffre rond pour se projeter plus loin que ne vont les yeux, elle voulait juste dire beaucoup, comme elle aurait dit cent ou ou un milliard. Elle qui avait tant voyagé, tant admiré les bouddhas croisés sur son chemin, et se doutant que ses pérégrinations touchaient à leur terme, avait décidé de poursuivre le voyage depuis son atelier, en recréant mille bouddhas à partir de ses archives photographiques, de sa mémoire, et même de ses désirs intacts de nouvelles découvertes. Elle a réalisé cette série d’aquarelles jusqu’au bout de ses forces, publiant chaque nouveau bouddha au fur et à mesure sur son blog. Et puis la maladie a interrompu son travail alors qu’elle n’en était qu’au 41e…

J’ai souvent croisé Françoise sur quelques lieux dédiés aux livres. Je ne la connaissais pas assez pour me dire son ami mais j’aimais sa joie, son énergie concentrée dans un corps menu, son rayonnement et bien sûr sa générosité puisque les bonnes ondes qui émanaient de sa personne étaient contagieuses. Naturellement j’ai adhéré à l’association Françoise Malaval Imagière créée pour maintenir vivante son œuvre par celui qui fut son compère et son complice toute une vie durant, Patrice Favaro.

J’ai souscrit à son livre posthume, qui recueille méticuleusement son ultime et inachevable travail : Le 42e et dernier bouddha. Je m‘attendais à un hommage posthume, j’attendais une sorte de livre de deuil, nécessaire et suffisant, et c’eût été déjà bien… Mais le résultat est bien mieux. Même si la longue préface de Patrice est très éclairante et émouvante, ce livre est magnifique tout court et sans contexte, il se tient en pleine évidence, il aurait été beau du vivant de Françoise, eût-elle fait un 42e ou un 1000e Bouddha, quelques-uns de plus ou de moins peu importe, et il demeurera ainsi entier, sans date de péremption. Maintenant que j’ai l’objet en mains je regrette presque son sort confidentiel et son absence de commercialisation, mais tant pis, 300 exemplaires réservés à ceux qui auront souscrit auprès de l’association, finalement c’est gigantesque si 300 lecteurs l’aiment autant que moi.

Techniquement, le soin apporté à la reproduction est extraordinaire : je suis épaté par ce dont est capable l’impression numérique aujourd’hui, les couleurs et jusqu’au grain du papier rendent honneur aux matériaux utilisés par l’artiste. Mais surtout le contenu du livre, ou pour mieux dire son esprit, est renversant de lumière, de charme, de douceur, de bienveillance. Car il y a un verso à chaque bouddha. Le fac-simile reproduit le revers de toutes les aquarelles, nous laissant découvrir que Françoise avait pris l’habitude de dédier chacun de ses bouddhas. Et l’on est bouleversé à la lecture de cette litanie de dédicaces manuscrites, qui commencent toutes par la même formulette-mantra, « À tous les êtres sensibles, et plus particulièrement à… », manière de distribuer la compassion d’abord de façon universelle, ensuite de façon spécifique, aux vivants, aux souffrants, aux animaux, aux oppressés, aux oppresseurs. Ainsi, en mars 2016, elle peint son Bouddha numéro 16 (qu’elle vit jadis à Dambulla, Sri Lanka) lorsque lui parvient la nouvelle que des bombes ont explosé à Bruxelles faisant au moins 31 morts. Elle rédige au dos de son oeuvre : « À tous les êtres sensibles, et plus particulièrement : aux victimes des attentats de Bruxelles, à ceux qui les ont perpétrés. » Cette façon de penser aux assassinés aussi bien qu’aux assassins, puisque tous sont morts de la même folie, est déchirante. Et au recto le Bouddha sourit. Il sourit quarante et une fois.

Après avoir lu l’ouvrage du début à la fin je l’ai laissé reposer, puis je l’ai souvent ouvert au hasard comme s’il me fallait le Bouddha du jour. Lentement, sûrement, régulièrement, ce livre me fait grand bien, et moi qui suis athée comme une tasse (expression de Francis Blanche – Patrice m’apprend à l’instant que Françoise aimait beaucoup Francis Blanche), en le lisant je me croirais presque disposer d’une âme puisque je sens qu’elle s’élève.

Mais voilà : ce livre, je ne l’ai plus. Puisque je l’aime, je l’ai offert. Et comme il est vraisemblable que je l’offre à nouveau, je viens d’en commander quelques uns d’avance. On ne saurait avoir trop de Bouddha.

36 métiers, 37 misères

22/03/2018 5 commentaires

L’excellent Hervé Bougel, éditeur, poète et inventeur officiel du livre en papier, vient de mettre un terme à une aventure de 21 ans : son enseigne, le pré#carré, atelier de poésie artisanale, aura délivré cent fois tout rond ses petits carrés poétiques qui te disent bonjour en page de garde. D’après ce que je comprends, il n’est pas trop tard pour s’abonner à la dernière année pour recevoir les ultimes carnets, signés Anne Goyen, Adèle Nègre, Sylvie Fabre G., et Roger Caillois en special guest star.

J’ai l’honneur d’avoir publié au pré#carré (chez pré#carré ? dans pré#carré ? sur pré#carré ? au coiffeur ?) une lettre ouverte au Dr. Haricot de la faculté de médecine de Paris, et d’avoir co-édité avec Hervé la Racontouze perequienne.

Parmi les autres collections de la maison, et toujours en hommage à Georges Perec (on écoutera cette émission pour saisir comment et pourquoi), Hervé a longtemps proposé à divers individus plus ou moins louches de rédiger une liste de 36 choses à faire avant de mourir. Il m’avait invité à contribuer au jeu, à proposer ma propre collection d’envies, de souhaits, de besoins pré-mortuaires… Je répondais volontiers oui bien sûr peut-être un de ces jours, mais comme je lisais les listes des autres, joyeuses, belles, libres, fantaisistes, poignantes, tendres, déconnantes en veux-tu, désarmantes ou profondes, je doutais d’ajouter quoi que ce soit d’original à cette tour penchée de pense-bêtes mémento-moresques. Si bien que j’ai oublié chaque échéance et tant pis, les trois séries de 36 choses se sont faites sans moi.

Sauf que ces deux dernières années, j’ai connu par deux fois des épisodes de chômedu, désoeuvrement durant lequel je me suis fouaillé la tête pour savoir ce que j’allais faire du reste de ma vie, ainsi que quand je serai grand. Eh mais attends, genre, eurêka, la voilà l’idée pour Hervé ! Je me suis fendu d’une liste de 36 métiers à faire avant de mourir, ils sont venus tout seul.

Hier soir j’ai eu la bonne surprise en ouvrant mon courrier de découvrir la liasse de plaquettes fraîchement imprimées, qui m’ont réjoui comme me réjouissent chacun de mes livres nouveaux-nés, même quand ils ne sont, comme celui-ci, qu’une seule feuille pliée.

Ce délicat objet est sans doute hors-commerce. Vous vous le procurerez néanmoins en commandant à Hervé les collections complètes des 36 choses, ou éventuellement un autre livre, ou si jamais vous le soudoyez sur un salon. Quant à mes propres exemplaires, je vous les offre : j’en glisserai un gracieusement (ah si seulement vous pouviez me voir en ce moment, vous sauriez ce qu’est la grâce) dans chacune des prochaines commandes de livres du Fond du tiroir que vous m’adresserez.

Petit addendum à ceusses qui auraient déjà cette plaquette entre les mains : une petite couille dans le potage technique a fait sauter une ligne de la mise en page. Je vous prie donc de restituer, soit à la pointe Bic, soit par la seule force de votre esprit, les mots suivants à la suite de la première colonne du texte, après la virgule :

comme par malheur elle fait dans Macbeth.

Justice sommaire et réseau wifi (ou : La nouvelle loi du far-west)

20/03/2018 3 commentaires

http://www.talentshauts.fr/868-large_default/le-meilleur-cow-boy-de-l-ouest.jpg

Autant l’avouer franchement : je suis degauche.

Je suis degauche depuis en gros toujours, par mon héritage puis par mon éducation, pour quelques raisons éthiques et politiques fondamentales (par exemple, je crois utile de favoriser davantage l’éducation que l’héritage).

Mais cela ne m’empêche pas, tout au contraire, d’écouter ce qu’ont à me dire certaines personnes intelligentes quoique classées plus ou moins abusivement dans le camp des réactionnaires, tels Houellebecq ou Onfray. Or ces deux-là dénoncent la ruine de la pensée degauche en pointant ce phénomène curieux : l’absence d’idées neuves (qui s’explique historiquement par la conversion du PS à l’économie de marché dans les années 80 – depuis lors, la messe est dite et il est un peu plus problématique d’énoncer une idée degauche) est compensée par les leçons de morale. Cette gauche de chevaliers blancs, moralisatrice et déboussolée, porte sinon un nom, du moins un sobriquet : le « camp du bien ». Si l’on observe en éthologue les mœurs de ce camp-là, on voit tous les jours des individus degauche et de fort bonne volonté enfourcher le premier cheval de bataille qui passe et qui permet de certifier qu’on est du côté des gentils, pas de celui des méchants, et puis hue cocotte.

Cette moraline binaire qui évoque une jolie chanson de Didier Super mène à des excès d’une violence d’autant plus aberrante que la pensée politique d’aujourd’hui, pour des raisons techniques, excède rarement les 140 signes.

Exemple : tout de suite le reportage de notre envoyé spécial auto-missionné.

J’ai infiltré récemment la réunion d’un club informel de personnes militant pour l’égalité hommes-femmes dans le milieu culturel, cause évidemment légitime, estimable et nécessaire. La fibre degauche y était un pré-requis implicite, même si on ne m’a pas demandé mes papiers à l’entrée de la salle de réunion.

Deux bibliothécaires, un homme une femme la parité tout va bien, présentaient ce jour-là leur travail de sensibilisation des marmots à l’égalité entre les filles et les garçons. Je hochais la tête, approuvant leur noble besogne de détricotage des idées reçues. Sauf qu’à un moment donné, ça a déraillé genre méchamment.

Verbatim : « Pour la médiation sur ce thème, nous utilisons souvent les ouvrages publiés par les éditions Talents Hauts, maison qui a justement été créee en 2005 sur cette ligne éditoriale, créer des livres dont le propos même réfute les clichés et discriminations sexistes. Malheureusement, nous avons constaté que malgré cette ligne intéressante, les textes ou les illustrations des livres chez Talents Hauts laissent souvent à désirer. Ce qui nous conduit à faire des choix. Au moment de lire certains livres, nous changeons certaines phrases et nous omettons certaines illustrations. Par exemple, dans ce livre-ci, Le meilleur cowboy de l’ouest, au pitch irréprochable (une petite fille déguisée en garçon gagne le concours du meilleur cowboy), une page nous a indignés et nous l’avons supprimée sans hésiter. On y voit l’héroïne de l’histoire confrontée à un chef indien avec des plumes. Cette représentation honteuse est un stéréotype racial manifeste qu’il serait contre-productif et même irresponsable de montrer à des enfants. Nous en concluons qu’il est très difficile de se fixer comme objectif éditorial la lutte contre une discrimination sans sombrer dans une autre discrimination, c’est à nous de rester vigilants. »

Je suis abasourdi par ce charabia confusionniste. Qu’aurait-on alors le droit de montrer aux enfants pour les édifier si jamais nous prenait la fantaisie de situer une histoire dans un contexte de western ? Voici ce qui fut suggéré sans rire dans la suite de la conversation (si jamais les éditeurs de Talents hauts lisent le Fond du Tiroir, qu’ils prennent des notes) : on sera mieux avisé de montrer aux enfants un Indien non conforme aux images de vieux westerns hollywoodiens, par exemple un Indien d’aujourd’hui, portant des jeans et un MP3 dans les oreilles. Ah, bon.

Les cowboys ont génocidé les indiens il y a 150 ans ? Ouh, c’est mal. À la suite d’une série d’équations mentales sans la moindre logique sinon idéologique, on arrive à ce corolaire débilitant : représenter un indien portant sa coiffe de plumes dans un livre pour enfants se déroulant au far west, c’est mal. Ouh, je ne veux pas être complice de cela, moi qui fais le bien (car je suis degauche je le rappelle, j’habite le camp du bien) par conséquent j’arrache la page de ce livre immonde, et grâce à moi le droit des Amérindiens ainsi que la lutte contre les inégalités progressent sensiblement.

Une fois les portes de sécurité séparant la libre création pour la jeunesse (on commence par la jeunesse, les enfants sont tellement fragiles, on se penchera dès demain sur la création pour adultes) et la bien-pensance-politiquement-correcte allégrement défoncées et réduites en petit bois, nulle raison de s’arrêter en si bon chemin. Le robinet à niaiseries coule à flots : puisque le chef indien du dessin se trouve, en outre, fort corpulent, a émergé dans le « débat » qui a suivi un autre et gigantesque motif d’indignation et fut lâché le mot grossophobie, mot fort intéressant qui ne saurait être forgé ailleurs que dans le camp du bien, là où l’on court à l’échalote et à la défense du plus discriminé.

Ces bibliothécaires très bien intentionnés réalisent-ils qu’ils pratiquent sans états d’âme une censure dogmatique mais degauche, ni plus ni moins débile et détestable que toute censure dogmatique dedroite, comme celles qui ont émaillé l’histoire récente de la littérature jeunesse (je pense bien sûr à la furie Belghoul qui invente un droit de retrait dans les écoles parce que l’ABCD de l’égalité lui pue au nez, ou bien à l’affaire Tous à poil ! avec ce jour-là Jean-François Copé dans le rôle d’Anastasie) ? Si l’on commence à découper dans les livres tout ce qui ne semble pas conforme à une ligne de pensée, si on charcute et traficote tel passage de tel livre jugé contre-révolutionnaire et ennemi du peuple, on tombe dans le travers stalinien de falsification des archives, des images, des œuvres, du réel lui-même, afin de faire ressembler le réel à l’idée que nous nous en faisons dans l’entre-nous de la cellule. Staline lui-même était vachement degauche, d’ailleurs.

Mais il y a pire.

Il y a les réseaux sociaux.

Les réseaux sociaux ont une puissance de frappe autrement menaçante qu’un couple de bibliothécaires. Le bûcher pour autodafé s’allume plus vite quand l’étincelle est numérique. Signons une pétition pour exprimer notre existence politique, c’est facile, clic, le pays tout entier s’indigne (est-ce vraiment cela qu’il voulait dire, Stéphane Hessel ?).

Autre affaire récente : le livre On a chopé la puberté.

Une cabale ahurissante (relayée, ou plutôt attisée, ici) s’est abattu contre cet ouvrage visant à parler de façon décontractée et sympa des règles, des seins, du maquillage, des hormones et de ce genre de choses à des jeunes filles pré-ados. Résultat : près de 150 000 personnes ont cliqué haro sur une pétition en ligne pour faire interdire cet ouvrage scandaleux.

On est en droit de dédaigner cette littérature sympa. On pourrait la moquer. On pourrait juste s’en branler. Mais ces 150 000 braves gens (beaucoup doivent être degauche et donc connaître biologiquement ce qu’est un livre qui mérite d’exister) voulaient davantage, voulaient sa peau, et ont eu gain de cause. L’ouvrage ne sera plus commercialisé et la collection dans laquelle il a paru, Les Pipelettes, est abandonnée.

L’illustratrice en a pris ombrage (tu m’étonnes) et, amère, a decidé de tout plaquer, ce qu’elle raconte dans un texte que je recommande de lire in extenso. Dans ce message d’adieu, triste et lucide, une phrase particulièrement consternante est très représentative de 2018 : « 148.249 personnes mobilisées contre un livre publié à 5000 exemplaires : donc des gens qui n’ont pas lu ce livre avant de le critiquer accusent l’éditeur de ne pas avoir lu ce livre avant de le publier, et estiment devoir empêcher les autres de le lire. »

Son texte se termine par le relai d’une amusante pétition pour interdire les pétitions lancée par Vincent Cuvelier. Je viens de la signer. Car oui figure-toi, sans vouloir me vanter, je suis degauche et je sais très bien où se situe le mal : le mal, c’est les pétitions pour censurer les livres.

Que faire une fois les bras tombés ? Citer l’imparable précepte de Wilde, « Dire d’un livre qu’il est moral ou immoral n’a pas de sens. Un livre est bien ou mal écrit – c’est tout » ? Ce ne sera pas suffisant. Le mal est plus vaste que ce que je peux en voir depuis ma province.

Le mal, c’est l’esprit de ce temps, c’est l’intolérance bien-pensante, c’est le coup-de-sang dans son fauteuil induit par Facebook et Tweeter, c’est la censure 2.0, l’oeillère à visage progressiste. On en trouve des exemples à tous les coins de rue. Je peux en citer deux de mémoire pour élargir le sujet.

Primo les abrutis finis du syndicat Sud-Solidaire qui entendent faire interdire les lectures publiques du livre de Charb pourtant capital pour faire avancer le débat, Lettre ouverte aux escrocs de l’islamophobie qui font le lit du racisme sans l’avoir lu évidemment mais les solidaires se sentent peut-être interpelés par le titre, seulement parce que Charb (qui est mort assassiné pour cette raison même) met en garde contre les compromissions avec l’islam radical. Selon Sud-Solidaire qui sait de quoi il parle puisque degauche, l’islamophobie c’est du racisme et le racisme, eh ben c’est mal, pilonnons Charb.

Ou secundo Bertrand Cantat, ah, oui, parlons de Bertrand Cantat, autre épouvantail de l’inconscient social, la haine de Cantat est l’archétype de la confusion qui règne et qui légitime l’appel au lynchage. Voilà un homme qui a tué sa femme il y a 15 ans. Ouh, sur ce coup-là on ne peut pas se tromper, tuer sa femme c’est mal. (Je suis degauche, je suis féministe, Je suis Marie Trintignant.) Cet abject repris de justice a le culot de prétendre exercer à nouveau son métier après ses années de prison et de retraite ? De partir en tournée librement sans même porter sur lui un passeport jaune ? Il faudra qu’il passe sur mon corps d’homme degauche, taïaut, je vais aller manifester devant la salle de concert où il doit jouer ce soir, on va voir ce qu’on va voir ! Si je l’empêche de chanter, je fais clairement avancer la cause des femmes battues !

Cette poubelle qu’est le site d’infos d’Orange clamait il y a quelques jours en guise de une : « Nadine Trintignant appelle Bertrand Cantat  à cesser sa carrière. » Ouais, ouais, c’est ça et à se suicider aussi ? Ce serait plus simple pour tout le monde.

Je crois qu’il ne doit rester en France qu’une poignée d’archéo-cocos et moi-même pour pester sur ce sujet : « Ah si seulement France Telecom n’avait pas été privatisé, spoliant le peuple français comme à chaque privatisation, Orange n’aurait jamais, dans son fil d’actualité, atteint de telles bassesses poujadistes pipolistes sex drugs rock’n’roll et justice expéditive ! » Je suis degauche mais crois-moi ce n’est pas facile tous les jours.

Pays natal

13/03/2018 Aucun commentaire

 

Moins de deux semaines, c’est le bref délai  qu’il aura fallu pour que je commence à rêver de mon nouveau job. Je marchais pieds nus dans mon lieu de travail encore désert, et je finissais par croiser un collègue qui, pointant mon pied de l’index disait : « Tu fais comme tu veux mais tu ne devrais pas rester comme ça, il y a un crocodile qui rôde. » Je restais prudent, aux aguets, mais aussi curieux, et finalement j’apercevais le crocodile au détour d’un meuble, il rampait lentement et je me disais oh, il est gros mais pas très impressionnant, ça va, j’ai tout le temps de l’enjamber ou même de marcher sur lui, l’expérience me tente d’ailleurs, je me demande l’effet des écailles de croco sur la plante des pieds, et je me réveillai.

Comme il faut bien gagner honnêtement sa vie, je suis pour l’heure tôlier d’une mine d’or : j’ai en ma garde des filons de milliers de CD et de DVD. J’avale goulument ces bonnes galettes, je remplis ma carte d’abonnement à ras-bord de films sans être sûr d’avoir le temps de les voir, de musiques à écouter plus tard, sans compter les livres juste de l’autre côté du mur puisque je ne vais pas cesser de lire pour autant, je veux je veux je veux et yeux plus grands que le ventre je songe avec une nuance d’inquiétude à la méthode employée par les boulangers pour accueillir leur petit mitron : vas-y mon gars fais-toi plaisir mange tout ce qui te fais envie n’hésite pas croque, c’est corne d’abondance et table d’hôte – le mitron se gave mais dès le lendemain, tout blême de crise de foie jurant mais un peu tard qu’on ne l’y prendrait plus se fait raisonnable et ne touche plus la came.

En attendant l’indigestion, ah comme je me suis régalé ce week-end avec les premiers DVD glanés dans les bacs ! Comment c’est bien les médiathèques publiques, y compris pour les films car il n’y a pas que Netflix dans la vie.

Je suis comblé d’avoir enfin vu coup sur coup deux films que je connaissais de réputation seulement, deux joyaux qui n’ont rien en commun sinon le désir que j’avais d’eux :

Premier jour, La planète des vampires (Mario Bava, 1965). Science-fiction très ringarde et très délicieuse pourtant puisque décalée d’à peu près tout. On a parfois envie d’appuyer sur la touche avance rapide tellement ce film d’une heure vingt est long, tout en sachant qu’on aurait tort de le faire tant il est évident qu’il y a là-dedans du cinéma, de l’imagination, de la peur profondément enfouie, du « giallo dans l’espace » (un peu comme les cochons du même nom pour le Muppet Show). Quelques scènes sont admirables et réellement fondatrices, comme celle avec les squelettes difformes et disproportionnés, dont on dit qu’elle préfigure Alien 15 ans plus tard. Certes, ce film-ci est peut-être plus beau qu’Alien (à tout le moins plus onirique, plus pop et poétique, plus esthétisé, avec des couleurs qui te pètent à la figure), mais c’est sur le plan politique qu’Alien (ainsi que quelques autres) lui aura flanqué un fatal coup de vieux : La planète des vampires repose sur des schémas archaïques balourds, tant du point de vue patriarcal (l’équipe de militaires fade mais disciplinée dirigée par un sous-John Wayne viril et sûr de lui, qui sauve les jeunes filles en détresse), que du point de vue de l’idéologie qui pousse à la guerre (nous sommes au sommet de la guerre froide et les extra-terrestres qui se déguisent en humains pour conquérir la planète seraient de fieffés communistes que ça ne m’étonnerait pas). À la décennie suivante, la donne politique a changé : dans Alien, les explorateurs (et colonisateurs) du cosmos ne sont plus des militaires en uniformes mais des soutiers, des prolos crasseux employés par des multinationales (pour le coup, des interplanétaires) qui exploitent les ressources naturelles des mondes lointains. Et surtout, le premier rôle, c’est une femme, le héros est devenu héroïne, tout est à réinventer, on refait le jeu : littéralement, Ripley = Re-play.

Second jour, Céline et Julie vont en bateau (Jacques Rivette, 1974), film très court de trois heures et dix minutes. Je passe de la planète des vampires à la cité des phantom ladies ! Encore mieux ! Quelle merveille ! Et alors là aucun train de retard, les femmes sont déjà dans la place. Voilà un grand film féministe, qu’on réduira abusivement à chaque fois qu’on ajoutera un adjectif à grand film. Vive Rivette, qui joue et ensorcelle, mais surtout vive Juliet Berto, quelle femme, quelle liberté, quel spectacle permanent, elle éclipse tout le monde : sa partenaire (Dominique Labourier, pourtant pas mal du tout), leurs doubles repoussoirs (Bulle Ogier et Marie-France Pisier), les hommes faire-valoir bien sûr, les spectateurs, le cinéaste lui-même. Comme dans Out 1 (autre expérience extraordinaire, douze heures de suspense en épisodes qui n’ont rien mais alors rien, et rien est un mot trop faible il en faudrait un autre, rien à voir avec les séries télé d’aujourd’hui), c’est la Berto qui incarne le mieux le film, qui l’invente à mesure, elle est le film presque à elle toute seule, Rivette a le beau rôle finalement, il n’a qu’à la regarder hop le film est fait. Voilà que j’ai une envie dévorante de voir Duelle du même avec la même, et d’ailleurs j’ai l’envie globale de voir tout ce qui est visible de Juliet Berto. Tiens là je viens de regarder le documentaire Juliet Berto où êtes vous ? dédié comme par hasard à Jacques Rivette, vampire, et ensuite son cinématon, et ce qui se passe sur son visage est palpitant à chaque seconde, c’est à ça qu’on reconnait les actrices qui sont plus que des actrices, qui sont entièrement le cinéma en personne, c’est-à-dire un monde parallèle.

Et puis, en plus, il y a ce que le film raconte mais qui est inracontable. Mais, en gros : la jeunesse et l’improvisation sauveront le monde en ridiculisant l’esprit de sérieux des fantômes qui récitent leur texte.

Comme pour La planète des vampires en regard d’Alien, je tiens Céline et Julie pour le précurseur d’un autre grand film que j’ai vu dix fois (et que donc j’ai tendance à voir partout, je ne suis pas dupe de l’illusion rétrospective) : Mulholland Drive (David Lynch, 2001) en est presque le remake anxiogène. Deux femmes, une brune mystérieuse et une blonde pimpante (une rousse, chez Rivette) se rencontrent un été, elles se pourchassent l’une l’autre et se protègent, leur course trépidante les emporte dans les souvenirs de l’une des deux et dans les rêves d’on ne sait qui, elles mènent une enquête dont on n’aura pas la clef, elles échangent leurs rôles puis en jouent d’autres puis le même inversé, et enfin sont spectatrices au sein d’une fiction dans la fiction qui culmine par une mise en scène de théâtre révélée par un objet magique. Dans les deux films, on voit presque de façon documentaire comment le théâtre se transforme en cinéma et comment paradoxalement le cinéma, qui fige les formes et met l’époque en boîte, est plus libre que l’art vivant de la répétition sur la scène : « Tout est illusion, parce que tout est enregistré », entend-on dans Mulholland Drive. Bon, je doute que Lynch ait vu Céline et Julie et peu importe. On explore les mêmes territoires dans ces deux films, de façon joyeuse, extravertie et ludique chez Rivette où les filles risquent tout parce que l’amitié les rend invincibles / de façon névrotique et sanglante chez Lynch où l’amitié des filles est brisée par la rivalité qui fait douter de soi comme des autres. Si jamais je délire en jetant des passerelles entre Rivette et Lynch, je suis bien aise de n’être pas seul à délirer : en deux ou trois clics j’ai trouvé ceci.

Au termes des deux excellentes soirées que j’aurai passées avec deux films si dissemblables, m’est révélé ce que je savais déjà : le cinéma des années 60 et des années 70 est mon pays natal. Même ces films que je n’avais jamais vus, je les connaissais, et ils n’avaient rien perdu pour attendre. Enfant, j’ai baigné dans ce cinéma, dans son éclat et ses défauts, et surtout dans le monde qui était reflété sur les écrans. La SF d’aventure kitsch et baroque, les monstres et l’espace, c’est mon enfance, la folle roue libre des fantômettes libertaires c’est mon adolescence, ou bien l’inverse, on ne sait pas, peu importe la chronologie, tout est enregistré. Quarante ans plus tard, je me replonge dans ces images et m’y sens chez moi, je claque ma langue et je reconnais le goût amniotique.

Capilliculture pour tous

12/03/2018 un commentaire

Je viens rechercher mes bonbons
Vois-tu Germaine, j’ai eu trop mal
Quand tu m’as fait cette réflexion
Au sujet de mes cheveux longs
C’est la rupture bête et brutale mais
Je viens rechercher mes bonbons

Et tous les samedis soir que j’peux
Germaine, j’écoute pousser mes ch’veux
Je fais « glou glou », je fais « miam miam »
J’défile criant : « Paix au Vietnam ! »
Parce qu’enfin, enfin, j’ai mes opinions
Je viens rechercher mes bonbons

Jacques Brel, Les Bonbons 67

En juillet 2016, je quittai avec fracas (oh surtout intérieur le fracas) mon emploi salarié, sans plan précis pour la suite et certainement pas celui de recouvrer un jour mon existence passée. Ce jour-là, porté par le désir plus ou moins conscient de marquer le coup, je me coupai les cheveux rasibus. Puis les laissai pousser à leur aise, et pensai à tout autre chose. Depuis, je ne les ai jamais retaillés, ce qui nous amène un an et demi plus tard, et les voici longs, le plus souvent attachés en queue de cheval. J’ai dix-huit mois de calendrier dans la nuque.

Ces jours-ci, par surprise autant que par nécessité j’ai renoué avec un emploi salarié, presque le même, ailleurs. Mes cheveux sont plus longs que jamais. J’hésite à leur faire un sort, et marquer ainsi un autre coup. En attendant que je tranche, il arrive que dans mon nouvel environnement professionnel un usager pénétrant le lieu ne me voit que de dos, ou de trois-quarts, et m’adresse un fort poli « bonjour madame ». Loin de m’en offusquer, et féministe invétéré, j’accueille la méprise comme un compliment, gardant à l’esprit une célèbre citation paradoxale de Reiser.

Parfois, quand je ne pense à rien, comme il est impossible de ne penser à rien, je pense à mes cheveux, ainsi qu’à cette bonne vieille distinction académique entre nature et culture.

Qu’est-ce que la nature ? Une donnée préalable : la première couche. Qu’est-ce que la culture ? Une construction postérieure : la seconde couche – en somme, la culture c’est du social (cliquer ici pour se prendre la tête sur la définition du social).

Mais nous baignons tellement dans la culture que nous avons tendance à confondre, et à croire la culture naturelle (« L’homme est un être culturel par nature parce qu’il est un être naturel par culture », Edgar Morin). Manger, c’est naturel. Manger tel aliment, à telle heure, dans telle position, en compagnie de tels convives, avec tels couverts, en prononçant telles paroles… c’est culturel. Or juste après l’alimentation, le cheveu est le terrain idéal pour comprendre comment nature et culture s’articulent. Plus précisément, comment la culture, seconde, compose avec la nature, première. Un phanère filiforme composé de kératine poussant sur la tête, c’est de la nature. Une enseigne en pleine rue Keske j’peux f’hair j’sais pas quoi f’hair, c’est, qu’on le veuille ou non, de la culture.

Développons, avec une étude de cas, mon intuition : la culture surenchérit sur la nature.

Grand A, nature : il arrive qu’un choc psychologique ou émotionnel agisse brutalement sur les cheveux d’un être humain, entraînant leur chute, leur changement d’aspect ou de couleur. Exemples historiques fameux de canitie subite : Jean Gabin a blanchi en une nuit de 1943 lors d’une bataille navale au large d’Alger ; idem Marie-Antoinette, la veille de sa décapitation, laissant, c’est mieux que rien, son nom à la science, avec le syndrome de Marie-Antoinette.

Grand B, culture : comme tout le monde ne peut pas être Marie-Antoinette ou Jean Gabin, la communauté humaine prend acte que Jean Gabin et Marie-Antoinette ont existé, et que des changements capillaires drastiques peuvent se manifester en cas d’accident existentiel. Alors l’usage se répand, construction culturelle, de modifier profondément, et volontairement, l’aspect de notre chevelure lorsque notre vie change abruptement, afin de figurer le tournant à même notre corps, à nos yeux comme à ceux des autres. J’endure un deuil douloureux ? Je sacrifie ma toison. Je déménage, je change de vie, ou de ville ? Je passe aussi chez le coiffeur pour devenir presque un autre. Je suis en crise personnelle et ma tronche me fait horreur dans le miroir ? Plutôt que de me taillader les veines je me rase le crâne pour découvrir pour la première fois la peau qui se cachait sous les poils. Ce salaud m’a quittée pour une pétasse plus jeune que moi ? Je change ma frange et je me fais une couleur, tu vas voir que je peux encore séduire sale connard. Je perds mon job, ou j’en trouve un autre ? Je coupe tout je marque le coup puis on verra.

Vous suivez ? Okay, c’est parti pour le niveau deux : cheveu et identité sexuelle.

Petit un, nature : lorsque nos lointains ancêtre hominidés devenus bipèdes ont quitté leurs natales forêts pour s’aventurer dans la savane, ils ont peu à peu perdu leurs poils, qui leur tenaient trop chaud dans les moments où il leur fallait courir après le gibier. En revanche, Homo Sapiens a conservé la portion de son pelage qui couvrait le crâne, parce que là, tout de même, c’était assez commode pour se protéger du soleil. Ce qui fait que les hommes, et quand je dis les hommes je dis aussi les femmes, je dis L’Homme au sens de la revue française d’anthropologie (ah merci de ne pas venir m’emmerder avec l’écriture inclusive, fausse solution à un faux problème, il suffit d’admettre qu’en français le neutre est semblable au masculin sans offenser qui que ce soit, personne ne lit l’écriture illisible et pendant ce temps les clichés sexistes courent toujours), je disais, ce qui fait que les hommes des deux sexes se sont retrouvés pourvus de cheveux. Hommes et femmes à égalité : les cheveux poussent, vieillissent, se renouvellent, blanchissent, sur papa aussi bien que sur maman. Sauf qu’apparaît sur le tard une spécificité sexuée : la calvitie. Dès 20 ans pour les plus malchanceux, vers 40 ans en moyenne, jamais pour une poignée de veinards, l’homme se déplume, et cette fois quand je dis homme ce n’est pas neutre, je parle bien de l’homme chromosomé XY, livré bien complet de son service trois pièces et de sa décalvation en puissance. Passé un certain âge, la femme a des cheveux, l’homme non.

Petit deux, culture : riche de l’observation de la nature, et posant les équations symboliques femme = cheveu, homme = non-femme = non-cheveu, la culture va s’employer à faire ce que fait la culture : surenchérir, extrapoler et renforcer la nature. C’est ainsi que dans de nombreuses sociétés humaines (je serais tenté de dire, sans preuves, dans la plupart des sociétés humaines, mais on pourrait me rétorquer comme fait Wikipédia Cet article ne cite pas suffisamment ses sources), l’on devient homme en portant les cheveux courts, l’on devient femme en portant les cheveux longs. On notera a contrario que chez les Amérindiens, les hommes portent leurs cheveux aussi longs voire plus longs que les femmes, et que ô coïncidence les ethnies amérindiennes ont gagné à la loterie génétique puisqu’elles ignorent à peu près la calvitie des hommes d’âge mûr.

Chez nous, dès la naissance, dès quelques mois en tout cas, les parents vont coiffer bébé comme une fille ou bien comme un garçon, et toute sa vie l’individu se fera retailler la tignasse pour conserver son identification à une moitié de l’humanité, ou l’autre. Même en notre siècle où les genres sont âprement discutés et controversés, le simple geste pour un mâle de porter des cheveux longs, de même sans doute que celui, pour une dame, de se coiffer court à la garçonne, garde quelque chose de transgressif et de propice aux quiproquos. « Oh pardon ! Je voulais dire bonjour monsieur. »

Et puis quoi encore ? Et puis, caressons-nous les poils ailleurs, plus bas. Homme et femme ont exactement autant de poils, figurez-vous. Mais ceux des femmes sont plus fins et plus courts, donc moins visibles à l’oeil nu, voilà pour la donnée naturelle. Conséquence culturelle en enfonçage de clou : les femmes s’épilent les jambes, les aisselles, les moustaches, l’intégral. Tandis que les hommes, surtout ceux qui veulent affirmer catégoriquement leur virilité que c’en est même presque louche (surtout pour certains, qui entendent voiler les cheveux des filles), ils se laissent pousser la barbe.

Voilà où peut mener la méditation anthropologique induite par la brosse à cheveux. Mais maintenant je retourne au turbin, puisque turbin j’ai.

(ah et puis sinon autre variation sur les cheveux et leurs usages y compris professionnels, cet hommage à André Franquin.)

C’est en lisant qu’on devient liseron (Raymond Queneau)

12/02/2018 Aucun commentaire

Sérendipité en ligne : je glane un amusant article au sujet d’un prof de français qui, dépité d’échouer à faire lire ses élèves, se paie leur tête en leur collant un devoir surveillé consacré à Oui-Oui.

Pour de vrai, en 2018, le collégien en milieu naturel lit-il ? Ma modeste expérience m’autorise à répondre avec la plus grande fermeté : oui et non. J’ai donné en janvier mes deux rencontres scolaires planifiées pour la saison. Toutes deux en collèges, et contrastées sur cette question.

* Côté pile : une journée dans un grand collège-lycée de la Drôme. Je me suis trouvé à nouveau confronté à un phénomène qui me méduse encore et qui semble se répandre : un auteur dans une classe de 3e dont aucun élève ne lit. La prof s’y est résignée de bonne grâce et faute de mieux a courageusement lu à haute voix durant une douzaine d’heures de cours dispersées sur un trimestre l’intégralité de mon livre (j’étais invité pour mon tout premier roman, paru en 2003, et au passage je me sens sacrément chanceux que ce livre existe encore en CDI). Loin de moi l’idée de débiner les vertus de la lecture à haute voix (*), mais je me demande si les élèves, se laissant sans effort bercer par un timbre de douze heures, peuvent en tirer les mêmes profits que d’une lecture intime et silencieuse de même durée, avec pages à tourner. Quel investissement mental et même affectif, quel développement intellectuel, quel enseignement restent possibles lorsqu’a disparu cette invention géniale née au moyen-âge, lire pour soi ?

[Avertissement : mesdames et messieurs, les personnes les plus sensibles sont priées de détourner le regard, le paragraphe qui suit fait de moi un réac.] Ce renoncement historique engendre sous nos yeux une génération de candidats au décervelage, de proies pour tout ce qui ne nécessite ni doute ni réflexion ni introspection ni « culture générale » : les opinions, la télé-réalité, la religion, les théories du complot, Hanouna, Jul, l’hyper-consommation, les selfies sur Facebook, les fake news, la guerre… Le jour de la rencontre, ces élèves, sympathiques au demeurant, pas du tout turbulents, n’avaient pas vraiment de questions à me poser, à part celles, symptomatiquement, qui étaient chiffrées : combien vous gagnez avec vos livres ? combien vous en avez écrits ? quels sont les tirages ? les chiffres de ventes ? Combien de temps vous mettez pour écrire un livre ? C’est lequel le numéro un dans votre palmarès perso ? etc. Dans les esprits et dans notre société « numérisée » les chiffres remplacent les lettres, relire à ce sujet la vision prophétique de Gébé.

Ma perplexité a redoublé lorsque la prof m’a annoncé gaiement avoir inscrit ses élèves à un concours de nouvelles. Ils vont devoir écrire alors qu’ils ne lisent pas ? Comble de l’aberration. Écrire sans lire serait comme essayer de jouer de la musique sans en avoir entendu une note. Elle me presse de leur donner un conseil pour l’écriture de leur nouvelle. « Ben… Lisez… » Soudain c’est moi qui me suis senti con. Mais nous nous sommes quittés bons amis.

* Côté face : par quatre fois je suis intervenu auprès d’une classe de 4e dans un collège non loin de chez moi, pas du tout à propos de mes oeuvres, en simple accompagnateur d’un atelier d’écriture lié à Dis-moi dix mots. Mon heure d’intervention étant la première de l’après-midi, je me pointe un peu en avance, je rentre dans la classe, je salue adultes et enfants… Soudain, à 13h25, une sonnerie retentit et tout s’interrompt dans l’établissement. Tout le monde, mais vraiment tout le monde, élèves, enseignants, pions, personnel de ménage ou de cantine, dans les bureaux, les couloirs, le gymnase… Tout le monde arrête son activité du moment, s’assoit, sort un livre de son sac, et se met à lire. Son roman, sa bande dessinée, son documentaire, au choix. Seule la presse est interdite. Et le téléphone.

J’ai l’impression merveilleuse d’assister à un tour de magie. La documentaliste me glisse à l’oreille : « Ah, on a oublié de te prévenir, c’est Silence on lit, ça dure 10 minutes… Faut que tu lises toi aussi… Tu as un livre ? Sinon je peux t’en passer un. » Oh oui j’ai toujours un livre ou deux sur moi, en ce moment surtout des contes amérindiens, alors j’ai fait comme tout le monde, je me suis assis et j’ai lu. Mais j’avoue que j’ai levé le nez plusieurs fois de mon volume pour admirer le silence et toutes ces têtes penchées sur des mots, chacune concentrée, recueillie, sachant des phrases, coupée du monde connecté et bruyant… 13h35 : nouvelle sonnerie. Fin de la parenthèse. Chacun replace son marque-page, ferme son livre, les affaires reprennent, où en étions-nous ?

Le miracle s’est renouvelé quatre fois, de 13h25 à 13h35. Je suis ébloui par cette initiative qui fonctionne comme sur des roulettes (du moins à l’endroit où je la regarde). Moi qui suis de tempérament si large, tolérant, libertaire, hostile au réglementaire, à l’autoritaire, à l’obligatoire… j’en viens à penser que la contrainte a du bon [réac ! mais j’avais averti] : pendant dix minutes dans ta journée, tu arrêtes tout, et tu lis, c’est tout, tu n’as pas le choix, tu me remercieras plus tard, dans 40 ans s’il le faut, quand tu récapituleras les mots que tu as gagnés, les idées, les images, les émotions, les histoires, les plaisirs. 

Ces collégiens-là lisent, voilà tout ce dont je peux témoigner. Sous contrainte pendant dix minutes, et librement, espérons-le, dans la foulée. Et de fait, ils ont du vocabulaire. Mille mercis et hommage à la jeune fille de 13 ans qui ce jour-là m’a appris le mot zemblanité, très beau et très pratique, sorte de contraire de la sérendipité.

(*) : Vertus que Daniel Pennac énumérait haut et fort il y a 25 ans dans Comme un roman, il avait raison, et qu’il clame encore aujourd’hui, il a raison.

Charlie la joie

23/01/2018 un commentaire

Notre époque est vieille de trois ans.

Pour fêter (façon de parler) le troisième anniversaire des attentats, Charlie Hebdo publie un numéro spécial sur-titré « Trois ans dans une boîte de conserve » consacré à ses nouvelles conditions de travail, auxquelles personne ne pourrait s’habituer. Les contraintes que subissent les dessinateurs et rédacteurs de Charlie au fond de leur bunker (clandestinité, oppression, angoisse, encadrement policier, coeur en syncope au moindre bruit imprévu… ainsi qu’une fortune hebdomadaire à débourser pour payer leur sécurité) sont autant de victoires posthumes des terroristes.

Mais l’amer bilan de ces trois ans ne saurait être uniquement comptable, ni circonscrit à la seule panic room qu’est devenue la salle de rédaction de Charlie. Un article particulièrement consternant de ce numéro, intitulé « Charlie à l’école, du point d’honneur au doigt d’honneur » (allez donc voir, Charlie n°1328, page 7) interroge les leçons que l’Éducation Nationale a tirées après les horreurs de janvier 2015. Les programmes ont-il changé, la laïcité est-elle patiemment vulgarisée, les religions sont-elles (gentiment mais fermement) remises à leur place ? Eh bien, pas du tout.

Charlie compte sur ses doigts ses alliés dans la lutte pour la laïcité et redoute de n’en point trouver dans la salle de classe, interroge les possibilités mêmes de débattre de la laïcité à l’école, in fine déplore la tétanisation de l’EN et sa je cite « couardise institutionnelle ». Ici aussi, les terroristes ont gagné puisque la laïcité est tabou à l’école afin de ne froisser personne, l’école de la République pète de trouille et à nouveau se vérifie la terrible sentence de Salman Rushdie, qui veut que le « respect de la religion » dont on se gargarise est un euphémisme pour éviter de dire « la peur de la religion » .

Sur ce sujet brûlant d’actualité pour aujourd’hui et demain, je dépose à nouveau devant vos yeux un article que j’ai rédigé en mars 2017. Je n’ai hélas rien à changer dans ce texte, et certainement pas sa conclusion désappointée, « Je n’ai jamais reçu de réponse ».

Ce numéro de Charlie souhaitant amorcer le débat, lançait à l’attention du corps enseignant un appel à témoignages sur la façon dont est débattue la laïcité en milieu scolaire. Moi qui ne suis pas de la maison, je leur ai adressé le texte suivant, qui constitue, faute de mieux, un voeu de bonne année.

« Bonjour Charlie

Suite à votre appel à témoignages sur l’enseignement de la laïcité à l’école, je vous fais part de l’anecdote suivante. Un peu hors sujet, d’une part parce je ne suis pas enseignant mais écrivain, parfois intervenant en milieu scolaire. D’autre part parce que mon anecdote n’aborde pas directement la laïcité à l’école, mais seulement le curieux changement de sens que prennent les mots et les expressions.

Hier, j’animais un atelier d’écriture dans un collège, auprès d’élèves de 4e. L’objectif de l’atelier était de rédiger puis de jouer des saynètes ayant pour décor unique un banc public. Un garçon me présente son synopsis : « J’ai pensé à un banc au bord d’une falaise, face à la mer, pour admirer le coucher de soleil. Et puis il y a un personnage qui trébuche, il appelle à l’aide, il s’accroche au rebord, mais à la fin il tombe, et il meurt. (le collégien se met à rire) Ah ben oui elle finit mal mon histoire, désolé, c’est pas très Charlie. »

Je sursaute. « Hein quoi pardon ? Pas très Charlie ? Tu veux dire quoi ? Qu’est-ce que ça veut dire, d’après toi, être Charlie ? »

Le voilà embarrassé par ma question, comme s’il rechignait à définir une chose que tout le monde sait spontanément.

« Ben je sais pas trop… Charlie, quoi ! Être Charlie, c’est, genre… être joyeux. »

Il me regarde comme si j’allais lui attribuer une note.

Je suis interloqué. Cette expression qu’on a trop vue a sans qu’on y prenne garde encore légèrement changé de sens dans la tête de ce collégien, et peut-être dans d’autres.
Sur le moment, je n’avais pas trop le temps de débattre avec le jeune homme, nous avions une saynète à écrire, mais j’y ai beaucoup réfléchi depuis, et je me dis que si ce glissement de sens est un malentendu, alors il est aussi riche de sens qu’un lapsus. Mais oui ! Après tout il a raison le petit gars, être Charlie, c’est être joyeux ! Surgit dans ma mémoire une image de Cabu : je ne me souviens plus qui, dans un reportage tourné à l’époque des attentats, définissait Cabu par un seul mot, l’enthousiasme. Cabu riait sans cesse, et très fort. Et cette caractéristique était aussi celle de Bernard Maris, d’Elsa Cayat, de Tignous…

Charlie c’est la joie. C’est ressentir pour soi et rayonner pour d’autres la joie de l’humour, du jeu, de l’irrévérence, de la liberté, de la collégialité, de la complicité, de la création, mais aussi l’immense joie du savoir, de la découverte, de l’apprentissage, du pas de côté à la Gébé (la joie de L’an 01), de l’affranchissement que seule permet la culture. La joie de résister à un monde sérieux, fatal, sévère et triste. La joie de la démocratie. La joie de la laïcité. Ah ? Tiens, finalement je ne suis pas si hors sujet que ça.

Bien à vous, et tous mes vœux de joie, même au fond de votre bunker. L’époque est folle qui doit protéger la joie dans un bunker.

Fabrice Vigne »

L’éternité dans le logo

04/01/2018 Aucun commentaire

Gaiement hanté par la mort, Pierre Desproges rappelait, imparable, que « Sur cent personnes à qui l’on souhaite bonne année bonne santé le premier janvier, deux meurent dans d’atroces souffrances avant le pont de la Pentecôte. »

Albert Camus, mort dès le début de janvier dans un accident de la route avec son éditeur Michel Gallimard, n’aura pas trop eu le temps de subir de vœux de bonne année bonne santé, et c’est une piètre consolation.

Idem Paul Otchakovsky-Laurens : 2 janvier, accident de la route, circulez.

Il y a près de vingt ans, j’avais adressé à Otchakovsky-Laurens mon premier manuscrit. Je ne connaissais pas si bien que ça son catalogue, j’avais lu un ou deux Duras, un Winckler, peut-être déjà quelques Emmanuel Carrère, mais surtout je savais qu’il avait été éditeur de Perec, cela me suffisait. Il n’avait pas retenu mon manuscrit (devenu un peu plus tard Voulez-vous effacer/archiver ces messages aux éditions Castells, qui elles aussi portaient, unique point commun, le nom de leur fondateur) pourtant si c’était à refaire, je le referai, peu importe d’être retenu chez P.O.L, au moins y était-on lu par un honnête homme.

Le mois dernier, je l’ai vu en chair et os, je peux affirmer qu’un mois avant sa mort il était vivant comme La Palice, toujours timide mais en pleine forme. Il présentait au Méliès son second film, Éditeur. Magnifique autobiographie filmée par un homme qui n’osait pas écrire. Film émouvant et profondément original, mis en scène avec poésie (quelques scènes muettes expressionnistes, quelques dialogues avec une marionnette fétiche) et douce chaleur qui rayonnait avec gratitude pour ses auteurs, pour son métier, pour son passé, pour la littérature.

On le voyait, gourmand, bienveillant, mesurer du regard la pile d’enveloppes en kraft déposée quotidiennement par le facteur, on l’imaginait s’isoler pour ouvrir chacune sans jamais perdre la conviction que la littérature était dedans, et c’était exactement cela son métier dont il avait fait le titre du film, métier noble et finalement humble, métier manuel et intellectuel, ouvrir des enveloppes et lire ce que d’autres avaient écrit. Le film est émaillé d’un florilège de bouteilles à la mer : les notes d’intention que les aspirants écrivains rédigent pour accompagner leurs oeuvres, dites par une auteure de la maison, Jocelyne Desverchere, qui est également comédienne. Et cette litanie est à la fois drôle, poignante, sincère, désespérée et cependant pétrie d’espoir, fiévreusement vouée à cette aspiration au graal des Lettres que je connais un peu, la publication.

J’ai appris aussi dans le film que POL devait le logo de sa maison à Georges Perec : ces sept mystérieuses pierres blanches et noires figuraient, ainsi que mentionné dans La Vie mode d’emploi, la position du Ko, soit l’Eternité.

Dans la salle de cinéma, j’étais assis non loin d’un jeune homme qui, durant la projection, prenait des notes sur un calepin, agité parfois de petits tics nerveux. Durant le dialogue avec le public qui a suivi, il a demandé à POL, bégayant un tout petit peu : « Vous n’éditez pas de science-fiction, ça ne vous intéresse pas ou quoi ? » L’aimable éditeur, ferme mais doux, lui a répondu : « Détrompez-vous, je publie ce qui m’intéresse, et je publie de la science fiction quand je reçois de la science-fiction qui m’intéresse… J’ai publié Tel, et Tel, et Tel, et le dernier Marie Darrieussecq… » Le jeune homme fébrile lui aura envoyé son manuscrit de science-fiction, sans doute. Monsieur Otchakovsky-Laurens a-t-il eu le temps de le lire, en un mois ?