Le coup du lapin

23/11/2020 Aucun commentaire

Comme il est fier de sa carotte le petit lapin !
Dessin : Capucine Mazille, qui m’a autorisé gracieusement à l’utiliser.

Que Nanabozo la protège !
Eh, vous, là ! Visitez le site de Capucine, il est beau !

Enfin, je peux en parler. Sans scrupules ni superstition ! J’ai le droit de cracher le morceau, je viens, aujourd’hui même, de signer le contrat d’édition de mon prochain livre. Il s’appelle Ainsi parlait Nanabozo et c’est une histoire de lapin. Bon, ce n’est pas un résumé tout à fait exact. En fait c’est une histoire assez compliquée, mais avec du lapin dedans.

Chronologie : mon précédent livre à compte d’éditeur a paru le 7 janvier 2015, vous savez, ce jour où la France a changé d’époque, et moi avec. Six ans plus tard, comment allons-nous, la France et moi ? Je vais un peu mieux qu’elle mais ce n’est pas difficile. Et j’aurai passé six ans sans publier de livre (hormis une somme autobiographique au Fond du tiroir).

Qu’ai-je donc fait entre temps puisque je n’ai pas fait de livres ? M’en parlez pas, j’ai été dé, bor, dé. J’ai fait : de la musique ; des chansons ; des spectacles ; des ateliers participatifs ; des conneries ; des confitures ; des randonnées ; un examen de conscience ; un burnoute ; une bonne dépression ; un eczéma ; des AG d’associations ; un déménagement ; deux ou trois changements de boulot et quelques pointages à Pôle Emploi ; la liquidation de la maison d’édition « Le Fond du tiroir » qui ne publiera plus jamais (sauf si… attendez… ah, non, ça, non, je ne peux pas en parler, ce n’est pas signé…) mais demeurera un blog où je continuerai de déverser mes plaisanteries et mes contributions à une réinvention de la laïcité ; enfin j’ai écrit un roman.

Ce roman a été conçu durant l’hiver 2015-2016, celui qui a été si froid que je ne me suis jamais déplacé sans mon bonnet, achevé durant l’hiver 2019-2020, celui qui a été plus doux et heureusement parce que j’avais perdu mon bonnet, recommencé quelquefois entre temps, proposé depuis à des dizaines d’éditeurs pour finalement se voir accepté (avec enthousiasme, merci) par le tout premier à qui je l’avais envoyé neuf mois plus tôt, ah ben c’était bien la peine de faire autant de frais en timbres poste pour les autres. On se connaît un peu l’éditeur en question et moi. J’ai publié trois livres chez lui par le passé.

Jamais un roman ne m’aura demandé un pareil laps (sauf ceux qui ne sont pas parus, bien fait pour eux). Enfin, au bout de quatre ans il est présentable et vous m’en voyez ravi comme le lapin, mon totem (quoique mon totem soit également la tortue, si je me souviens bien). Ce qui m’a permis de tenir bon durant tant d’hivers, sculptant avec obstination le même bloc sans jamais perdre de vue de l’esprit le lapin qui se trouvait à l’intérieur, ce sont les retours de quelques lecteurs cobayes (mille gratitudes à vous, Laurence, Fred, Yasmina, Claude, Vincent) et, à un peu plus de mi-chemin, une bourse de création accordée par le CNL. En plus de l’argent consenti, sur lequel je ne crache pas car j’ai des principes, cette bourse m’a procuré un soutien symbolique, un vote de confiance salutaire : quelqu’un, au CNL, croyait en ce projet et l’attendait. Oh, merci.

*** SPOÏLEUR ALERT !!! SPOÏLEUR ALERT !!! ***

Et maintenant, pour ceux qui ne peuvent pas s’empêcher de se spoïler, vous pouvez sans attendre la parution du bouquin l’an prochain prendre connaissance du synopsis dans le dossier de présentation adressé au CNL et qui m’a valu la bourse. Sinon, pour les autres, pour les patients et les amateurs de suspense : en gros, c’est une histoire de lapin. Vous verrez bien.

En direct du collège Aimé-Césaire

19/11/2020 Aucun commentaire
Aimé Césaire (1913-2008)
Quelques vers de Césaire, issus du poème « Calendrier lagunaire » propres à réconforter tous les confinés :
« j’habite une vaste pensée
mais le plus souvent je préfère me confiner
dans la plus petite de mes idées
 »

Voulez-vous une histoire de train arrivé à l’heure ?

Étonnamment, tout n’est pas mort, annulé, reporté, enterré. Des choses adviennent, continuent d’advenir. J’avais de longue date rendez-vous avec une classe de 6e du collège Aimé-Césaire dans un quartier de Grenoble à mauvaise réputation et qui fait peur aux cons.

Non seulement la rencontre a eu lieu ce matin, mais elle était formidable. Nous allons écrire ensemble, façon Fatale Spirale. Ils sont bien, ces petits.

Pour cette séance inaugurale, ils m’ont bombardé de questions classiques (D’où vous est venue l’idée, À quel âge avez-vous voulu être écrivain, Quel est votre livre préféré etc.) puis plus difficiles, inédites, de celles qui obligent à réfléchir.

« Dans Fatale Spirale, quel est le mot que vouliez faire passer ? »

Le garçon à ma gauche avait bien dit le mot, pas le message. Comme si toute la manoeuvre avait eu pour objectif de suggérer au lecteur UN mot. Je réponds au premier degré à toutes les questions que l’on me pose, c’est un principe, je les prends au sérieux. Par conséquent j’ai réfléchi à ce fameux mot unique que j’ai voulu faire passer.

« Fatale Spirale repose sur l’ironie. L’ironie consiste à dire le contraire de ce que l’on pense et à miser sur l’intelligence du lecteur, qui retournera de lui-même le sens de la phrase sans qu’on ait besoin de lui expliquer. Vous êtes des lecteurs intelligents puisque vous avez compris Fatale Spirale à l’envers. Selon ce principe, je suppose que le mot que je voulais faire passer était le contraire de celui du titre, le contraire du mot qu’on lit en premier. « Fatal. » Ce qui est fatal c’est ce qui est joué d’avance, c’est le destin, c’est l’horizon obligatoire imposé par « la société » ou par une quelconque force surnaturelle, on dit « C’est la fatalité » ou « C’est comme ça » ou « On n’a pas le choix » ou « Dieu l’a voulu » on soupire et on se résigne. Mais ce serait quoi, le contraire de la fatalité ? La responsabilité, je crois. Refuser le destin, inventer autre chose, objecter, et surtout prendre conscience que l’objection est possible, qu’elle est de notre ressort. Le mot que je voulais faire passer est la responsabilité. Il vous va, ce mot ? »

Il leur allait. J’adore les rencontres scolaires. J’adore former les petits anarchistes de demain. (Si j’avais eu plus de temps je leur aurais causé de La Boétie, tiens.)

Et enfin, juste avant la conclusion est tombée une surprise, une bizarrerie, une météorite, le genre de question à laquelle on ne sera jamais préparé.

« Quelle a été votre expérience la plus forte ? »

Je suis resté bouche bée sous mon masque. Que répondre à cela ? Que répondriez-vous ? Comment même comprendre ces mots ? Expérience forte de quoi ? De lecture, d’écriture, de vie, de voyage, de mystique ? De vin, de poésie ou de vertu ? Qui suis-je pour leur parler de ce qu’est une expérience forte ?

J’étais silencieux depuis quatre, cinq, six, sept secondes, c’était beaucoup trop long, il fallait coûte que coûte que je parle alors j’ai parlé.

J’ai répondu : « L’amour » . Encore une ou deux secondes de silence perplexe. Je me suis senti obligé d’ajouter avec un geste vague : « Oui, bon, vous comprendrez plus tard » .

Si vous trouvez mon anecdote cu-cul je ne vous parle plus-plus.

(À propos d’amour, le jour de la parution de Fatale Spirale, le 7 janvier 2015, je publiai sur mon blog une photo prise par Patrick Reboud, j’étais de bonne humeur. Deux heures plus tard j’apprenais que deux terroristes avaient décimé l’équipe de Charlie Hebdo.)

Le culte à Glycon

18/11/2020 un commentaire

18 novembre, bon anniversaire Alan Moore ! L’un des écrivains les plus cités au Fond du Tiroir (avec Annie Ernaux, Camus, Perec, Céline, Pierre Louÿs et Flaubert) et le seul que j’ai jamais tenté de traduire en français, probablement parce que tous les autres écrivent mieux le français que moi.

Excellente occasion de republier l’une des meilleures et plus utiles citations de Moore :

« Pourquoi serions-nous obligés de fonder nos vies sur des systèmes de croyances nés vers le IVe siècle avant JC ? Je ne vois pas pourquoi le christianisme, le judaïsme ou l’islam fourniraient des croyances plus fiables que le Seigneur des anneaux. »

Moore, individu très spirituel à tous les sens du termes, a beaucoup puisé dans les traditions ésotériques pour écrire ses oeuvres (lire son merveilleux Promethea). Il a aussi de façon plus étonnante fondé en 1993, ou plutôt ressuscité, une religion à son usage intime dont il est à peu près le seul dévot, puisant sans doute l’inspiration dans la religion intime d’Aleister Crowley, Thelema. Magicien et prenant au sérieux la magie, Moore rend un culte à un serpent romain nommé Glycon, serpent à visage humain et chevelure blonde dont l’effigie était utilisée lors de rituels sous la forme d’une marionnette-gant, façon Muppet Show. Ce culte fut pourtant dénoncé comme supercherie par Lucien de Samosate dès le IIe siècle de notre ère… Peu importe, Moore s’y tient, il a dressé chez lui un autel à Glycon, il le vénère quelque part entre le premier et le deuxième degré, et surtout il n’emmerde personne avec ça.

Deux autres citations formidables à propos des religions (quand on lit ses interviews il n’y a qu’à se servir, tout est intelligent) :

« Étant donné l’amalgame de pensées, d’émotions, et de croyances qui constitue chacun d’entre nous, il est bien normal que les humains cherchent un sens à l’univers depuis l’endroit où ils se trouvent. Je n’y trouve rien à redire. Cela ne signifie évidemment pas qu’ils aient raison. Ce qui serait bien c’est que la foi suive la même règle d’or que la médecine : Primum non nocere, avant tout ne pas faire de mal. »

« Le monothéisme est une vaste simplification. La Kabbale comprend un très grand nombre de dieux, mais au sommet de l’arbre de la vie kabbalistique, on trouve une sphère, qui est le dieu absolu et indivisible, la Monade. Tous les autres dieux, par conséquent toute chose dans l’univers, est une émanation de ce dieu-là. Okay, super, mais si vous partez du principe que seul ce dieu-monade existe, à une hauteur inaccessible au genre humain, sans aucun intermédiaire entre nous et lui, vous réduisez et simplifiez toute l’histoire. J’incline à penser que le paganisme est un langage, un alphabet dont chaque dieu est un signe, une lettre ou un chiffre. Chacun d’eux exprime une nuance, une variation de sens ou une subtilité, une idée qui s’affine. Au sein de ce langage, le monothéisme n’est qu’une voyelle. Quelque chose comme « Ooooooooooooo ». Un cri de singe. »

(À écouter en français : la Méthode scientifique spécial Alan Moore)

Trois livres lus pendant le reconfinement

17/11/2020 Aucun commentaire

Charlie Schlingo Charlie Schlingall, Christine Taunay, autoédité, distribué par Pumbo, 2020

Gaspature de pommedeterration ! Un livre sur Charlie Schlingo, quelle joie pour moi qui ne vais jamais-t-à la campagne que déguisé-r-en veau ! Voici un témoignage intime, tendre, touchant rédigé par celle qui fut la compagne de Charlie Schlingo, agrémenté de nombreuses photographies et illustrations inédites (dont quatre planches du dernier projet entrepris par Schlingo avant sa mort en 2005).
C’est aussi une tentative de réhabilitation de ce grand artiste absurde (et donc tragique) qui, à force de jouer les idiots, a malheureusement fini par passer pour un idiot. Or Schlingo était tout sauf un idiot. Il était sensible, cultivé, musicien… Son univers était peuplé de joyeux crétins dénués de méchanceté, et c’est sans aucun doute une clef pour comprendre son oeuvre : la crétinerie plutôt que la méchanceté était un choix profond, presque une éthique de la naïveté, une quête enfantine mais pas infantile. (À quand une réédition des géniales créations pour enfants de Schlingo, Grodada, Coincoin, Monsieur Madame ?)
Et puis, surtout, un dessin de Schlingo est toujours marrant jusqu’au vertige, y compris hors contexte puisque le contexte n’a aucune importance, aucune réalité : une pompe à essence enjambe une fenêtre et dit « Ainsi déguisé en pompe à essence, personne ne me remarquera ! » et me voilà refait, je rigole.
On apprend entre autres choses que son pseudonyme était nettement plus sophistiqué qu’on l’aurait cru : « Charlie » en hommage à Mingus et Parker (Schlingo était un jazzman averti et une rumeur citée ici, sans doute invérifiable, prétend qu’il avait tenu la batterie dans l’orchestre de Mingus), « Chlingo » évidemment parce qu’il était très sensible aux odeurs organiques et à leur puissant ressort terre-à-terre et comique, mais orthographié « Sch- » parce que son écrivain favori était Marcel Schwob !
Sans qu’il soit jamais nommé, l’adversaire de Christine Taunay, l’affront à effacer, est Je voudrais me suicider mais j’ai pas le temps, biographie de Schlingo par Jean Teulé et Florence Cestac, livre pourtant formidable mais qui faisait la part trop belle à la légende de Schlingo plutôt qu’à sa réalité.
Une réserve : ce livre auto-édité atteint les limites de l’auto-édition. Très personnel, il souffre tout de même de l’absence d’un éditeur, qui aurait exigé un peu plus d’imagination dans la forme, qui aurait davantage ordonné et orienté ces souvenirs, fait le tri entre les non-dits et les pas-assez dits en direction du grand public que Schlingo regretta toujours de ne pas avoir touché.

Laura, Eric Chauvier, ed. Allia, 2020

Le meilleur livre sur les gilets jaunes parle d’autre chose que des gilets jaunes. Il parle un tout petit peu de David Lynch mais surtout d’une lutte des classes ravalée et sublimée (au sens : partie directement en fumée) par une histoire d’amour impossible comme sont les plus belles histoires d’amour, les seules qui vaillent.
Les livres d’Eric Chauvier m’ont toujours fait un gros effet, à cheval entre l’ethnologie et l’autobiographie tragique (un peu comme Annie Ernaux mais pas du tout comme elle, d’une manière plus grinçante, irréconciliable), mais avec celui-ci il gratte pile où ça me démange.

Prenons un peu de hauteur avec L’agression, Konrad Lorenz (1963), réé. Champ Flammarion 2018.

Je n’avais pas ouvert ce classique de l’éthologie depuis mes études. Il a encore des choses à nous dire.
Observant les oies, les poissons, les loups et même les hommes, Lorenz considère que l’agression est un instinct parfaitement normal, naturel, et utile pour la répartition des individus sur un territoire, la sélection entre rivaux (Lorenz suit ici Darwin) et la protection de la progéniture.
Toutefois, chez les hommes et seulement chez eux l’instinct d’agression peut être exacerbé au point de mener à la mort de ses congénères (notamment suite à l’ingéniosité des armes inventées, qui permettent de tuer quelqu’un que l’on ne voit pas), instinct dérégulé et massivement destructeur (« la technologie meurtrière de l’homme est toujours en avance sur ses habitudes morales »).
Aussi, il convient, non pas de chercher à éliminer cet instinct d’agression en l’homme, ce qui serait utopique, anti-naturel et sans doute contreproductif (« Avec l’élimination de l’agression se perdrait beaucoup de l’élan avec lequel on s’attaque à une tâche ou à un problème, et du respect de soi-même sans lequel il ne reste plus rien de tout ce qu’un homme fait du matin au soir, du rasage matinal jusqu’à la création artistique ou scientifique »), mais de le canaliser par diverses méthodes qui sont, ni plus ni moins, la civilisation elle-même.
Dans le dernier chapitre intitulé « Profession d’optimisme », Lorenz énumère quelques pistes, suggère des processus de sublimation et de catharsis. Il cite le sport, évidemment (« Les jeux olympiques offrent la seule occasion où l’hymne national d’un pays peut être joué sans éveiller la moindre hostilité contre un autre pays »), mais surtout le rire. Le rire est le summum de la civilisation humaine parce qu’il est une modification de l’agression, une variation apaisante (au sens propre : désarmante) du faciès agressif. Le rire ne tue pas : « L’homme qui rit de bon cœur ne tire pas ». En conclusion, Lorenz plaide pour que l’humour, y compris « agressif », soit davantage enseigné dans le cursus des humanités. L’humour agressif est le remède à l’agression qui tue.
Encourager à caricaturer à l’école, oui, c’est bien ça ! Et surtout à lire les caricatures, les comprendre, les décrypter…

Poussez la chanson poussez (One, Two, Three & Four)

13/11/2020 Aucun commentaire

Un

Matthieu Giroud était un géographe, urbaniste, sociologue, prometteur. Oh putain que cet adjectif est tragique, dégueulasse, à pleurer. Matthieu Giroud a été assassiné il y a cinq ans jour pour jour, à l’âge de 38 ans, parce qu’il était allé assister à un concert des Eagles of Death Metal au Bataclan, à Paris.
Parce que Matthieu Giroud aimait aussi le rock. Il tenait la basse dans un groupe grenoblois, Daïgui. En novembre 2015, les musiciens de Daïgui travaillaient à la réalisation de leur second album. Ils croyaient avoir le temps. Depuis 5 ans, jour pour jour, les autres membres du groupe s’échinent à peaufiner ce qui sera un album posthume, pour l’hommage, pour la consolation, pour la joie, pour la vie. Chacun des 13 titres a été soigneusement élaboré, arrangé, enregistré (on remarquera que l’un d’eux, Des années sans contrôle, bénéficie de la présence de nombreux invités dont quelques membres de Mustradem) et la sortie de l’album, intitulé Cette nuit encore, est enfin imminente.
Mais aujourd’hui 13 novembre, pour que l’anniversaire revête la force vitale de la création plutôt que l’armure plombée du deuil, le groupe lâche un clip, pas n’importe lequel, celui de la chanson qui donne son titre à l’album. Le clip a été tourné en plein confinement entre Grenoble et Montréal. Il est très beau.
Ici, on lira in memoriam le portrait de Matthieu Giroud sur lemonde.fr ; là, on lira des détails sur la démarche de Daïgui.

Deux

Il arrive que le rap m’exaspère. C’est parce que j’aime trop le rap, je crois. J’attends des choses de lui, j’espère, et puis j’entends ce qu’il me donne et ce n’est pas tout à fait à la hauteur, une énième variation sur le même gros tas de clichés bodibuildés, ego trip et blingbling, rimes pauvres et discours creux. Alors je réécoute La fin de leur monde d’IAM (2006) et ça va mieux, je me souviens que j’ai raison d’aimer le rap.
Morceau fabuleux, teigneux, énergique de la première à la dernière seconde, c’est le contraire du rap qui n’a rien à dire puisque ça parle, ça parle, ça parle jusqu’à ce que tu cries grâce parce que pendant que ça continue de parler toi tu cherches encore le sens de la phrase prononcée 30 secondes plus tôt, attends, il vient de dire « Juifs, Catholiques, Musulmans, noirs ou blancs, fermez vos gueules, vous faites bien trop de bruit » ou j’ai mal entendu ?
La fin de leur monde a des idées longues et compliquées à dire et il les dira jusqu’au bout, quitte à exploser totalement le format rap ET le format chanson. Pas de refrain, pas de couplet, pas de répétition ou de ritournelles, pas de repères (le titre lui-même n’apparaît qu’en signature), pas d’alternance des deux MC ni d’écho entre eux (un bloc pour l’un, un bloc pour l’autre, c’est tout, on ne peut pas faire plus dépouillé), pas de fioritures, pas d’esbroufe… juste du texte qui se déploie, maîtrisé, argumenté pendant plus de 10 minutes. J’ai copié-collé les paroles sur traitement de texte pour relever le compteur : près de 2300 mots et 13 000 signes, soit un long article de presse ou bien un tout petit livre. Moi qui en ce moment me pique d’écrire des chansons, je m’efforce de ne pas faire trop long, par admiration pour le format court (quoi de plus beau qu’un haïku) et par prévention contre mes propres penchants (je me dis que si je fais trop long ce sera une facilité littéraire pour compenser mes limites musicales). Sauf que je réécoute La fin de leur monde et je reprends (dans la gueule) une leçon sur ce que doit être la taille d’un texte, leçon qui peut se traduire en ces termes : Faut ce qui faut.
Et ce clip ! Ce pur et simple recyclage d’images d’actualité qu’il nous remet sous le nez comme si on les avait mal regardées. C’est la même démarche que dans certains bouquins insoutenables d’Ivan Brun (No comment, War songs, ou ses recueils d’illustrations chez Tanibis).

Trois

Frank Zappa, Joe’s Garage, 1979.
« Héros » de cet opéra rock qui est aussi une parodie d’opéra rock (nous sommes bien chez Zappa, merci), le dénommé Joe est musicien dans un monde où la musique est interdite. Il répète avec son groupe dans un garage mais cette activité clandestine est dénoncée par ses voisins. La police intervient et, indulgente, conseille à Joe de se consacrer à un hobbie plus sain, comme la religion. D’abord tenté par le catholicisme parce que les « Catholic girls » sont de sacrées cochonnes, Joe choisit finalement l’Eglise d’Appliantologie, créée par un certain L. Ron Hoover (see what I mean ?). À partir de là, l’histoire part en quenouille pornodada (nous sommes toujours chez Zappa, merci) et peu importe, l’essentiel étant de se marrer, de balancer des solos du feu de Dieu et en filigrane de rappeler les vraies priorités existentielles. Car au sein de ce fatras loufoque est exprimée cette essentielle hiérarchie des valeurs, propre à mettre cul par dessus tête notre société de l’information : « L’information ne vaut pas le savoir. Le savoir ne vaut pas la sagesse. La sagesse ne vaut pas la vérité. La vérité ne vaut pas la beauté. La beauté ne vaut pas l’amour. L’amour ne vaut pas la musique. Rien ne vaut la musique. »

Extrait du livret rédigé par Zappa : « Joe’Garage est une histoire idiote qui raconte comment le gouvernement cherche à se débarrasser de la musique, qui est l’une des premières causes de comportement de masse incontrôlable. (…) Si un tel synopsis vous paraît absurde, et si l’idée d’un Central Scrutinizer [dispositif de surveillance généralisée, version zapaïenne de Big Brother] faisant respecter des lois pas encore votées vous fait pouffer, estimez-vous heureux de ne pas vivre dans l’un de ces joyeux petits pays où, en ce moment même, la musique est soit sévèrement encadrée soit, comme en Iran, totalement illégale. » (La République Islamique d’Iran n’a que quelques mois lorsque Zappa enregistre son album.)

Quatre

Confine not dead ! Headbanger forever !
Au cas où l’information vous aurait échappé, nous voici reconfinés. Ce « Confinement 2 » est moins réussi que le premier, comme il en va des séquelles. Bizarrement, il est à la fois plus relâché et plus résigné, plus lourd et plus anxiogène, ne cherchez pas plus loin, il est plus automnal que printanier.
Allons, ce nouveau confinement n’a pas que des mauvais côtés. Youpi, la Confine redémarre ! La chanson fleuve signée Marie Mazille/Capucine Mazille/Franck Argentier/Fabrice Vigne consolera de bien des attestations dérogatoires autosignées. Attention mesdames et messieurs préparez-vous à appuyer de toutes vos forces sur le bouton rouge le plus près de vos doigts car l’épisode 13 sort du chapeau et il est… rock n roll ! Car oui, nous l’affirmons avec la force d’un coming-out, le confinement autorise également ce plaisir privé dont il ne faut pas avoir honte : tourner en rond seul chez soi, brancher du rock bien gras, pousser les meubles, les potards et la chanson, brailler de toutes ses forces en faux anglais, profiter que personne ne regarde pour gesticuler, sauter, se rouler par terre comme Jimi, transpirer à fond, secouer la tête à bloc, se la donner à mort, air guitar jusqu’à la transe.
Special guest stars de l’épisode : Luc Biichlé à la guitare saturax et Stéphanie Bois au death growl.
Bonus : dansez ! dansez ! dansez ! c’est bon pour ce que vous avez !

Good riddance

08/11/2020 Aucun commentaire

Je fais du rangement dans mes étagères, ça me prend parfois, surtout quand je cherche un livre précis, que j’ai promis à quelqu’un, et que je peste de ne point trouver. En fin de compte, je ne range rien du tout, je m’égare dans les rayons, je redécouvre des livres que j’avais oubliés, ou que je n’ai jamais lus, ou que j’ignorais posséder, je les sors délicatement de leur rang, je souffle la poussière sur leur dos, je me dis ah tiens bizarre j’ai ça moi, je les feuillette, puis au terme d’un moment variable je les remets soigneusement à la place où je les ai trouvés, sans davantage de reclassement.

Or ce soir entre tous les soirs, je tombe sur ce livre-là : Donald l’imposteur ou l’impérialisme raconté aux enfants.

Ah oui, je me souviens.

Le livre est sans grand intérêt, assez mauvais et daté dans sa manière d’être mauvais, je l’avais déjà trouvé mauvais il y a 20 ans parce qu’il datait de 20 ans plus tôt, il applique une grille d’analyse stérilement politique sur la « bande dessinée  », jamais considérée comme art potentiel mais exclusivement comme support de propagande de masse (alors que Carl Barks, pour ne citer qu’un seul auteur, était un génie)… Postuler « Donald Duck c’est rien que l’apologie de l’impérialisme  » est à peu près aussi neuneu que dire « Elvis Presley en subliminal c’est rien que du lavage de cerveau capitaliste  », voire « Le blues c’est la musique du diable  ».

Pourtant, ce soir, les conditions sont particulières, le titre et le sous-titre de ce livre idiot me font sourire, me font même plaisir. Je vais le garder, ce livre idiot. Je le redépose soigneusement là où je l’ai trouvé, dans son deuxième rang au fond de l’étagère, celui qui est invisible. Ce livre idiot sera désormais chargé d’un autre souvenir.

(Ici une archive 2011 du Fond du Tiroir, à propos de l’Onc’ Picsou, de Carl Barks et, inévitablement, d’autres considérations.)

Bien ! Et à présent qu’un taré de moins est aux manettes de la planète, aux commandes du monde là-bas loin loin, nous allons pouvoir nous reconcentrer sur nos problèmes domestiques. Allez hop au boulot, retour aux roots, back to the sources : Jean Jaurès, discours de Castres, 30 juillet 1904.

Démocratie et laïcité sont deux termes identiques. Qu’est-ce que la démocratie ? Royer-Collard, qui a restreint arbitrairement l’application du principe, mais qui a vu excellemment le principe même, en a donné la définition décisive : « La démocratie n’est autre chose que l’égalité des droits. »
Or, il n’y a pas égalité des droits si l’attachement de tel ou tel citoyen à telle ou telle croyance, à telle ou telle religion, est pour lui une cause de privilège ou une cause de disgrâce. Dans aucun des actes de la vie civile, politique ou sociale, la démocratie ne fait intervenir, légalement, la question religieuse. Elle respecte, elle assure l’entière et nécessaire liberté de toutes les consciences, de toutes les croyances, de tous les cultes, mais elle ne fait d’aucun dogme la règle et le fondement de la vie sociale.
Elle ne demande pas à l’enfant qui vient de naitre, et pour reconnaitre son droit à la vie, à quelle confession il appartient, et elle ne l’inscrit d’office dans aucune église. Elle ne demande pas aux citoyens, quand ils veulent fonder une famille, et pour leur reconnaitre et leur garantir tous les droits qui se rattachent à la famille, quelle religion ils mettent à la base de leur foyer, ni s’ils y en mettent une. Elle ne demande pas au citoyen, quand il veut faire, pour sa part, acte de souveraineté et déposer son bulletin dans l’urne, quel est son culte et s’il en a un. Elle n’exige pas des justiciables qui viennent demander à ses juges d’arbitrer entre eux, qu’ils reconnaissent, outre le Code civil, un code religieux et confessionnel. Elle n’interdit point d’accès de la propriété, la pratique de tel ou tel métier, à ceux qui refusent de signer tel ou tel formulaire et d’avouer telle ou telle orthodoxie. Elle protège également la dignité de toutes les funérailles, sans rechercher si ceux qui passent ont attesté avant de mourir leur espérance immortelle, ou si, satisfaits de la tache accomplie, ils ont accepté la mort comme le suprême et légitime repos. […]
Et n’est-ce point pitié de voir les enfants d’un même peuple, de ce peuple ouvrier si souffrant encore et si opprimé et qui aurait besoin, pour sa libération entière, de grouper toutes ses énergies et toutes ses lumières, n’est-ce pas pitié de les voir divisés en deux systèmes d’enseignement comme entre deux camps ennemis ? Et à quel moment se divisent-ils ? À quel moment des prolétaires refusent-ils leurs enfants à l’école laïque, à l’école de lumière et de raison ? C’est lorsque les plus vastes problèmes sollicitent l’effort ouvrier : réconcilier l’Europe avec elle-même, l’humanité avec elle-même, abolir la vieille barbarie des haines, des guerres, des grands meurtres collectifs, et, en même temps, préparer la fraternelle justice sociale, émanciper et organiser le travail. Ceux-là vont contre cette grande œuvre, ceux-là sont impies au droit humain et au progrès humain, qui se refusent à l’éducation de laïcité. Ouvriers de cette cité, ouvriers de la France républicaine, vous ne préparerez l’avenir, vous n’affranchirez votre classe que par l’école laïque, par l’école de la république et de la raison.

C’est toujours mieux que de rester à ne rien foutre

06/11/2020 Aucun commentaire
Coprô B 125 EN. 124 FL GS 50 (Photo exclusive rapportée au péril de sa vie par Marie Mazille à l’issue d’une expédition très périlleuse à un kilomètre de chez elle)

L’hyperactive et incorrigible Marie Mazille ne saurait s’ennuyer sous prétexte de reconfinement. Les idées débiles débordent naturellement de sa personne et, par chance, m’embarquent en route.

Par exemple. Comme tout le monde, elle accomplit sa petite promenade quotidienne dans un cercle isochronique réglementaire d’un kilomètre de rayon. Mais, contrairement à tout le monde, par la grâce d’une hallucination qui lui est singulière et qui réenchante le quotidien emmerdant, au sein de ce périmètre elle assimile ce qu’elle croise en chemin à une formidable exposition, un musée en plein air dont un guide appointé pourrait expliciter les merveilles à l’attention des visiteurs profanes. Là, elle m’envoie la photo d’une bouche d’égout. Okay, je m’y colle.

Ce magnifique et cependant énigmatique spécimen de tôle rouillée et sculptée, dont la datation à l’empreinte carbone 14 est actuellement estimée à – 17 000, un jeudi en fin d’après-midi, pourrait apparaître simplement « artistique » à nos yeux d’occidentaux toujours prompts à enfermer dans le champ esthétique les artéfacts produits par des civilisations inconnues. Pourtant, cette œuvre rare revêt sans doute un sens rituel et sacré qui outrepasse largement sa simple fonction décorative. Selon les plus récentes recherches anthropologiques et archéologiques, les légères traces d’usure et de manipulation constatées sur cette tranche sculptée révèle qu’elle était certainement utilisée lors de rites d’initiations chamaniques durant lesquelles, après certaines séances de transes et d’absorption de substances, le jeune homme (peut-être la jeune femme) accédait au savoir et au statut d’adulte en découvrant dans la hutte du chef les gravures creusées au tournevis en bas-relief. Le motif géométrique, répété avec obstination, est le chevron à angle droit. D’emblée l’intention est clairement culturelle et conceptuelle puisque l’angle droit n’existe pas dans la nature. Mais une plus ample observation révèle le plus intéressant : l’alternance de lignes de chevrons selon deux sens inverses. Cette alternance, sans aucun doute fractale puisqu’elle oblige à regarder l’objet selon plusieurs échelles, exprime une foi primitive en l’unité fondamentale quoique binaire du cosmos par la succession, à parts égales, des signes opposés et cependant complémentaires (haut/bas, chaud/froid, sec/mouillé, masculin/féminin ?). Les chevrons dirigés vers le sol (forces venues du ciel) et ceux dirigés vers le ciel (forces telluriques), suggèrent un équilibre mythique parfait entre l’activité des humains et celle des éléments, le tout en rotation autour d’un centre circulaire évidé et obscur qui symbolise l’autorité éternelle et invisible, inconnue et indépassable, ou peut-être, en vertu de connaissances astronomiques que les peuples de ce temps auraient acquises de façon intuitive, l’axe d’une sorte de plan cosmogonique et cosmologique de l’univers en mouvement. Dans ce cas, les indéchiffrables caractères en haut et en bas de la tôle seraient à interpréter en tant qu’indications géodésiques qui, tel un GPS de l’âge de pierre fixeraient un repère sur un plan, « Vous êtes ici », à l’attention des éventuels visiteurs extra-terrestres ou, selon une terminologie plus contemporaine, des « dieux » .
L’admiration, l’émotion venue du fond des âges, la gratitude même, qui nous saisissent en pensant à l’artisan anonyme ayant réalisé cette œuvre en – 17 000, un jeudi en fin d’après-midi, ne doit pas nous faire oublier que nous avons sous les yeux, non le fruit d’un hom.fem.me singulier.e et habile.e graphiste.e, d’un.e individu.e, d’un.e « artiste.e » pour employer un anachronisme que les primitifs seraient bien en peine de comprendre, mais la création métonymique, cohérente et coagulante de toute une civilisation empreinte de spiritualité et sans solution de continuité connectée à la nature. Il est à craindre que le sens profond des mystères dépeints sur cette tôle, les tragédies immémoriales qui s’y jouent, soient perdus pour le commun, oubliés à jamais, et que nous devions nous contenter de l’émerveillement et, à tout le moins, du respect, que nous inspire un tel savoir-faire, exécuté avec exigence et opiniâtreté.
Certains chercheurs dissidents estiment quant à eux que les signes sculptés au tournevis pourraient avoir une signification beaucoup plus prosaïque, et avancent comme traduction approximative : « Merde à celui qui lira ça » . Cependant ces chercheurs sont loin de faire l’unanimité dans la communauté scientifique.

Le lendemain elle m’envoie une entrée d’eau à même le sol :

Okay, okay, je m’y colle aussi :

« Water/Vater », Yvette Klein (1962- ), technique mixte, 2002, Rostock
Cette pièce exceptionnelle, qui mêle avec sensibilité et délicatesse l’histoire de l’art et l’histoire personnelle, les débats théoriques et l’intimité familiale, est typique de la période psychanalytique d’Yvette Klein, artiste franco-allemande qui vit et travaille en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale.
Rappelons qu’Yves Klein, dynamiteur de l’art contemporain, avait choisi une couleur, le bleu outremer, comme seul véhicule de sa quête d’immatérialité, d’infini et de parts de marché. Il avait déposé cette couleur en 1960 sous le nom d’IKB, « International Blue Klein ». Malheureusement arraché à la vie deux ans plus tard par un infarctus, il ne connaîtra ses enfants, à la fois au sens artistique mais aussi au sens génétique puisque sa fille, Yvette, naîtra ) titre posthume, deux mois après la mort de son père en 1962.
Yvette consacra l’essentiel de sa première partie de carrière à des explorations monochromes magenta ou jaune d’œuf, deux couleurs qu’elle songea à breveter avant de se raviser et d’entamer, en 1996, soit à 34 ans (âge qu’avait son père lors de sa disparition) une longue période bleue qui s’est révélée non seulement une redécouverte du patrimoine paternel, mais également un dialogue avec les origines et un dépassement dialectique et transcendantal. En effet, alors qu’Yves avait poussé la représentation dans ses retranchements en renonçant à toute figuration et à toute inscription sur ses monochromes bleus, Yvette va encore plus loin en réintroduisant des signes dans son œuvre personnelle, geste d’une rare radicalité qui redistribue encore une fois toutes les données esthétiques et cognitives. C’est ainsi que nous pouvons « lire » l’œuvre présentée ici, le lisible émergeant par-dessus le visible : nous sommes à même de déchiffrer au-dessus de la couleur IKB immédiatement reconnaissable les mots « Pah Pava », qui naturellement, même si l’interprétation est laissée à l’appréciation de chacun, peuvent se comprendre comme « Papa, va », une manière pudique pour Yvette de dire à son père qu’il peut s’en aller à présent que d’autres ont repris le flambeau pour perpétuer son œuvre – quitte à la trahir. On voit que les vingt-cinq ans de psychanalyse d’Yvette ont porté leurs fruits. Le titre de l’œuvre, « Water/Vater », jeu de mot trilingue en contrepoint du mot « EAU » inscrit également sur l’œuvre, devient clair, si l’on nous permet cette plaisanterie, comme de l’eau de roche : le bleu « outremer » inventé par Klein père était bien celui de l’eau, qui coule inlassablement sous les ponts et apaise y compris les deuils familiaux.

Et s’il n’y avait que les visites farfelues dans le paysage urbain… Marie concocte également une comédie musicale sur les gestes barrière. (Surtout ne pas demander pourquoi.) D’accord, je m’y colle encore, je ne dis jamais non à Marie, ça me perdra. Je contribue avec une chanson sur la distanciation sociale.

On nous l’a dit dans la télé dans le journal
Distances de distanciation internationale
Mais attention à la nuance fondamentale
La distanciation ne vous en déplaise est sociale
L’expression est bizarre, j’y comprends que dalle !
On acolle deux mots contraires diamétral…
Et faudrait faire semblant de trouver ça normal ?
Comme une paranoïa conviviale
Une industrie artisanale
une imitation originale
Un divorce matrimonial
Une gaité de pierre tombale
Un chauve avec une queue-de-cheval
Ou une viande végétale
Une extinction de voix à la chorale
Un être humain animal
(heu non mauvais exemple ça c’est banal)
Un commencement final
Un village mondial
Un oeuf de marsupial
Un poison mortel médical
Un silence (John Cage) musical
Un vêtement à poils
Une vapeur à voile
Un toit à la belle étoile
Superficiel jusqu’à la moëlle
Un vol direct avec escales
Un communiste capital
Une quadrature ovale
Une dictature électorale
Une plage privée au Népal
Une banalité paradoxale
Un consensus radical
Une métaphore littérale
Un rôti de porc halal
Un végétarien cannibale
une prostituée virginale
Une tempête de neige tropicale
Une vérité gouvernementale
(Genre :) Un bombardement chirurgical
Une délicatesse colorectale
Un assassinat amical
Une égalité salariale
Un géant infinitésimal
En compagnie d’un nain colossal
Une féministe patriarcale
Un allongé qui reste vertical
Parce que zéro lit à l’hôpital
Un lundi matin dominical
Un confinement de festival
un oxymore devenu viral
Une distanciation sociale !
Une distanciation sociale !
Une distanciation sociale !
Une distanciation sociale ! (ad lib)

Carambolage d’actualité

03/11/2020 Aucun commentaire

Thèse : aujourd’hui devait débuter la (déjà) dixième semaine de procès des attentats de janvier 2015, mais les audiences sont suspendues pour cause de Covid, trois accusés ayant été testés positifs. Moment clef, noeud de notre époque, essentiel pour comprendre le passé, le présent et le futur immédiat, ce procès est encore ajourné.
(Problème arithmétique : sachant qu’un attentat de quelques heures provoque des mois de palabres cinq ans plus tard ; sachant que durant la tenue de ces mêmes palabres ont lieu trois ou quatre autres attentats que peut-être nous prendrons le temps de discuter et comprendre lors de longues palabres qui se tiendront dans cinq ans, vous calculerez à l’aide d’un schéma et d’une belle courbe sur tableau avec abscisses et ordonnées le temps d’avance exponentiel que les terroristes prennent sur nos laborieuses démocraties. Calculatrices autorisées.)
L’un des enseignements fondamentaux de ce procès est que le coupable d’un assassinat est non seulement celui qui appuie sur la gâchette mais également, au même titre, celui qui lui fournit l’arme (la Kalashnikov, arme matérielle, ou bien l’arme mentale, idéologique). Cette idée de co-culpabilité, philosophiquement profonde, est aussi simplement pragmatique : elle permet d’avoir des accusés dans le box durant le procès alors même que les trois terroristes, ceux qui ont appuyé sur la gâchette, Chérif et Saïd Kouachi, Amedy Coulibaly, sont morts.

Antithèse : Covid ou pas, récession ou non, le groupe industriel Dassault, fleuron du CAC 40 (à travers sa filiale Dassault Systèmes) ne connaît pas la crise. Bon an mal an 10 milliards d’euros de chiffre d’affaire. L’État Français assure régulièrement de son soutien cette pierre angulaire de notre industrie et de notre économie. Or Dassault figure parmi les plus grands marchands d’armes du monde, notamment grâce au Rafale, avion de chasse que la terre entière nous envie et que l’Egypte, le Qatar, l’Inde, admiratifs du savoir-faire français, nous achètent en masse.
Jouissons de la bonne nouvelle, il n’y en a pas tant en cette période morose : la France a retrouvé depuis les années 2010 son prestige et son rang de troisième exportateur d’armes, derrière les USA et la Russie, ce qui soulage la balance commerciale de notre patrie, consolide notre rang dans le concert des nations, et réassure le renom international de la France, fâcheusement terni par des garnements qui font des dessins, gamins irresponsables que l’on ne manquera pas de gourmander parce qu’ils manquent de respect et nuisent à la croissance.

Synthèse : non mais quoi le fuck ?

Ah, mais si, tout de même la justice travaille. Un autre procès interrompu deux fois pour cause de Covid touche finalement à son terme, celui du Système Dassault. Le procureur a requis aujourd’hui même une peine de cinq ans d’emprisonnement et 100 000 euros d’amende pour corruption contre Serge Dassault, mort en 2018. Son fantôme va la sentir passer. Si on se met à juger les morts, les Kouachi et Coulibaly vont moins faire les marioles.

Hommage à Alain Rey (1928-2020)

29/10/2020 Aucun commentaire

Je me souviens de ma rencontre avec Alain Rey. C’était en 2005, au salon du livre de Saint-Paul-Trois-Châteaux. C’était la fin de nos journées, le ciel était mi-chien mi-loup, je l’ai aperçu dans une cour, devant une porte, au pied d’une volée de marches, quelque chose comme ça, en tout cas en transit, il allait ou il venait, enfin c’était maintenant ou jamais. J’ai pris mon élan et ma respiration et je lui ai récité d’une traite la tirade que je venais de répéter dans ma tête : « Ni Dieu ni maître, c’est entendu, mais tout de même on a des héros. Vous êtes mon héros. » Ça l’a fait rire. J’ai repris mon souffle et précisé ma pensée, je lui ai dit : « Je suis invité dans ce salon du livre pour mon roman, tenez le voici je vous l’offre, dont le héros ne peut comprendre le monde qu’en consultant son dictionnaire, c’est sa cuirasse, son gilet pare-balle. Bon, je préfère vous prévenir, le dictionnaire en question est un Larousse, pas un Robert… » Il a encore ri, sans me vanter j’aurai fait rire Alain Rey deux fois et il a répondu « Oh mais c’est très bien un Larousse, merci ! ».

Il était la langue française sur deux pattes, il manquera à quiconque manque la langue française au jour le jour.

Qu’aurait-il fait aujourd’hui par exemple ? Par exemple il aurait commenté le cours du temps, l’air ambiant, il aurait pris un mot dégueulé par l’actualité et il aurait décrit le monde, il nous l’aurait offert à comprendre, tiens peut-être il aurait choisi « égorgement » et il nous aurait parlé des gouffres. Égorgement, du latin gurges, gouffre, comme on dit les gorges de l’Ardèche, passage étroit entre deux montagnes, chemin risqué. Il aurait enchaîné sur les gargouilles qui se gargarisent, qui régurgitent et font les gorges chaudes parce que la gorge est le siège de la parole, égorger c’est rendre muet. Enfin il aurait parlé de littérature, comme remède, comme consolation, comme élévation, et comme simple paysage et air ambiant, il aurait dit que le gouffre et la gorge dans le paysage et l’air ambiant ont engendré une fière lignée de géants, Grangousier, Gargamelle, Gargantua et Pantagruel.

Je le crie à gorge déployée : qu’Alain Rey, mon héros, repose en paix.

Pisser à la raie du blasphème

26/10/2020 Aucun commentaire
Maison de la Boétie, Sarlat-la-Canéda, Dordogne

Je répète, je reprends, je martèle l’idée force énoncée précédemment : la religion n’est pas sacrée puisqu’elle (n’)est (qu’)un phénomène humain. J’ai sous la main une histoire qui en fournit un puissant exemple et je vous la conterai tout à l’heure.

Je suis de passage à Sarlat-la-Canéda où je souhaite présenter mes hommages au plus fameux des natifs, Etienne de la Boétie. La Boétie est ce gamin qui en 1548, à 18 ans, âge où l’on écrit des dissertes de philo, a rédigé le puissant et indépassable Discours de la servitude volontaire que quiconque souhaite vivre libre ferait bien de lire, surtout les victimes des bigots armés d’un quelconque épouvantail divin. Il est aussi ce brillant esprit qui, avant de mourir trop jeune à 32 ans peuchère, travailla, au beau milieu des sanglantes guerres de religion, comme négociateur pacifique entre catholiques et protestants.

Or voilà qu’arpentant les coquettes rues pavées de Sarlat je découvre cette magnifique anecdote : ici, au moyen-âge, les passants avinés avaient la fâcheuse habitude de pisser sur les murs des maisons (coutume folklorique qui ressurgit régulièrement en France, hors couvre-feu). Les propriétaires excédés par l’impunité des pisseurs finirent par trouver la parade : ils peignirent des petits crucifix au pied de leurs façades. Grâce au symbole profané, le compissage nocturne changeait de catégorie et de châtiment, non plus petite délinquance mais blasphème ! Ainsi les ivrognes ne subissaient plus quelques injures volatiles ou coups de bâton furtifs, mais le pilori, la torture, l’indignité publique et au besoin la mise à mort.

Vous mordez le truc ? Que l’on soit un bourgeois de Sarlat au moyen-âge, ou un salaud de tout temps, de toute taille et envergure, de la plus petite frappe jusqu’au président de la Turquie (Grand Turc et Mamamouchi), crier au blasphème est TOUJOURS une astuce politique. Une manoeuvre d’intimidation. Utiliser le sacré pour en tirer des avantages profanes, pragmatiques, stratégiques, oh, humain, trop humain, CQFD.

Autre droit de suite d’un précédent article… J’ouvre au hasard le merveilleux Livre des chemins d’Henri Gougaud (voir ci-dessous l’épisode Le chemin plutôt que la destination 2).

Je tombe sur la page 38. Je lis : « C’est proprement ne valoir rien que de n’être utile à personne. (Descartes) »

Okay, René Descartes, né 30 ans après la mort de La Boétie, catholique pieux et surtout prudent mais inventeur du doute méthodique, ça m’ira pour aujourd’hui.

Vivent les profs, les soignants, les éboueurs, les assistantes sociales, les femmes de ménage, les paysans, les pompiers, les gardes forestiers, les facteurs, les bibliothécaires, les cuisiniers, les musiciens de bal, les poètes qui font pleurer, ceux qui font rire, les caricaturistes ! Et parfois les flics !
À bas les traders, les harceleurs de telemarketing, les manageurs conseils, les consultants en communication, les publicitaires, les prédicateurs et fatwateurs de toutes obédiences, les experts appointés à la gamelle, les coachs placés, les trolls de réseaux sociaux, les stratèges qualité-clients, les missionnés et commissionnés du lobby, les consultants en pensée unique, les assistants chargés du développement auprès du sous-secrétariat d’État chargé de la relance auprès du secrétariat d’État chargé de la reprise auprès du Ministère de la Croissance, les déforestateurs et les haters, les élémenteurs de langage, les bureliers cocheurs de cases, les sous-chefs demi-chefs quarterons-de-chefs et autres intermédiaires superfétatoires, les ronds-de-cuir rentiers et jetons de présence, les faiseurs de fake news russes et les scameurs africains, les bulshit jobs et bulshiters de tous les pays ! Et parfois les flics ! Bande de cons, Descartes vous crache à la gueule que vous ne valez proprement rien !