Si jamais il en existait la moitié d’une

20/09/2019 un commentaire

Ces derniers temps, j’ai la chance fragile et inespérée (je ne vais pas vous raconter ma vie) de trouver quelques occasions de discuter avec mon vieux père. On cause de ceci, de cela. Forcément, il en vient à me raconter des souvenirs de quand il était petit et forcément, c’est ce que je préfère.

Il a été élevé, il y a 75 ans et mèche, par une tante, soeur de son père, paysanne de montagne qui avait perdu son mari à la guerre de 14 et son fils en bas âge. Tout le monde l’appelait Tante dans le village où elle était connue pour sa grande générosité et son langage de charretier, mélange fort pittoresque qui vaut naturellement beaucoup mieux que le contraire (langage châtié et coeur sec).

Entre autres excentricités, elle fleurissait les tombes des autres, giflait ses chèvres si jamais elles se montraient plus têtues qu’elle, nourrissait les mésanges l’hiver et les engueulait vertement le printemps venu quand elles revenaient manger ses semis. Elle jurait beaucoup, en toutes circonstances, notamment à base de « Fumier ! » ce qui est cohérent avec son mode de vie, mais elle avait un juron de prédilection, plus sophistiqué que les autres, qu’elle ne sortait que dans les grandes occasions, quand elle se faisait mal, ou le dimanche, et qui impressionnait beaucoup mon père enfant :

Pûta de Sinta Virza si n’ya yi aou man la maïta d’ina !

Ce qui veut dire, dans le patois fleuri de la Matheysine (dont est issu, je le rappelle au passage, le mot Giètes) :

Putain de Sainte Vierge si au moins il y en avait la moitié d’une !

La richesse de ce juron, si plein d’images, de nuances, de bizarreries (qu’est au juste une moitié de vierge ?), d’humour, de blasphème et pourtant d’espoir métaphysique diffus (si jamais…), a fait ma journée, comme on dit. Et il m’a remis en tête que, parmi tous les articles que j’ai publiés au Fond du Tiroir ces dernières années, celui dont je suis le plus fier est celui consacré à la Vierge Marie, parce que je suis fier de ce qui m’a demandé du boulot, je suis toujours fier d’avoir fait ce qu’il fallait faire en transpirant (du cerveau), c’est mon côté crypto-chrétien, Car lorsque nous étions chez vous, nous vous disions expressément : dans la peine et la fatigue, nuit et jour, nous avons travaillé pour n’être à la charge d’aucun d’entre vous et quand nous étions chez vous, nous vous donnions cet ordre : si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus, deuxième épître de Paul aux Thessaloniciens, 3:8-10.

J’ai donc plaisir à rediffuser cet article de fond, à lire ou relire sous ce lien.

Numérique ta mère

09/09/2019 un commentaire
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Nous passons notre vie dans le numérique. Je suis en train d’écrire sur mon blog, et quand j’écris ailleurs c’est dans des mails ou sur Facebook, et si je travaille sur mon roman c’est d’abord sur mon écran. Quand ai-je écrit une lettre, une vraie lettre, pour la dernière fois ?

Mais le livre ? Le livre au moins, le livre échappe-t-il au numérique ? Chez moi, oui, puisque je ne lis pas ce qu’on appelle de livres numériques.
Je me souviens d’une conférence il y a 30 ans où Umberto Eco prophétisait « Le numérique va remplacer les livres que l’on consulte mais pas les livres que l’on lit » . Je crois que rien depuis 30 ans n’est venu lui donner tort, mais je suis obligé de constater que je consulte de plus en plus et lis de moins en moins. Suis-je représentatif à moi tout seul d’un peuple entier de consulteurs qui ne sont plus lecteurs ? Je passe mon temps connecté et j’ouvre moins de livres et je peux toujours prétendre que c’est à cause de la journée qui s’obstine à ne compter que 24 heures soit 1440 minutes…
Sur ma table de chevet, toutefois : L’assassinat des livres par ceux qui oeuvrent à la dématérialisation du monde (L’Echappée, coll. Frankenstein, 2015), fort volume en vrai papier, aux contributions nombreuses et variées. Parmi lesquelles, celle de Jean-Luc Coudray qui écrit :
« Le livre numérique n’est pas un livre […] il n’est que l’image d’un livre. […] Programmer la disparition du livre en le remplaçant par une image, c’est détruire l’objet qui nous a civilisés. »
Je referme le livre, je lève les yeux pour digérer et j’évite de les poser sur un écran. Sur mon écran, des icônes m’attendent : un dossier, une feuille de papier. Des souvenirs d’objets réels.
Fétichisation de l’icône et disparition du réel… Voilà qui me fait furieusement penser à la première thèse de la Société du spectacle de Guy Debord :
« Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation. » Le numérique serait donc le parachèvement non de l’histoire de l’écriture, mais du spectacle, qui était lui-même l’accomplissement du capitalisme.
Et puis aujourd’hui, comme si je poursuivais une conversation, je lis sur lemonde.fr (je ne lis plus Le Monde, je lis lemonde.fr, car un quotidien ça se consulte) une belle interview d’Alain Rey, qui est mon héros :
« Franchement, c’est gravissime. Je pense qu’il n’y a pas de progrès sans catastrophe. Si on prend les choses dans leur dimension historique, le virage du numérique est aussi important que l’apparition de l’écriture. Or, l’apparition de l’écriture a été un immense progrès et en même temps une catastrophe. En Afrique, des civilisations pleurent de ne plus être des civilisations orales. Avec le numérique, je ne vois que des catastrophes : la fin de la lecture, l’imbécillité programmée, l’infantilisme. »

Dieu est amour

03/09/2019 un commentaire

J’aimerais penser à autre chose mais je pense encore à cette fiction si envahissante et toxique : l’idée que nous nous faisons de Dieu. Il se trouve que je suis de passage à Lyon, à la fois ville de Mgr Barbarin (le fameux distributeur de pardon aux prêtres pédophiles parce que « Dieu merci les faits sont prescrits » , cf. dessin de Coco ci-dessus) mais également ville où, le jour même de ma présence (ne me cherchez pas, j’ai un alibi), quelque abruti, la cervelle ravagée par ce funeste cocktail, drogue plus religion, a agressé des passants dans une station de bus, armé d’un couteau et d’une pique à barbecue. Bilan un mort et huit blessés parce que ce pauvre type entendait dans sa tête des voix lui enjoignant à venger Dieu insulté. Par ailleurs bien sûr Lyon est une très belle ville.

Bref, je rumine. Si vous souhaitez ruminer avec moi, je vous invite à tenter un syllogisme théologique.

Prémisse 1 : « Il n’existe pas d’amour, il n’existe que des preuves d’amour. » Aphorisme passe-partout et cependant fertile, dû à Pierre Reverdy quoique systématiquement attribué à Jean Cocteau parce que celui-ci a été le premier à citer (dans une préface au roman d’un troisième larron) cette phrase chipée à un autre, et parce qu’énoncer une citation c’est toujours un peu répéter ce qu’a dit le perroquet précédent. Toujours est-il que Cocteau s’empressait d’ajouter dans ladite préface : « Phrase admirable et qui peut se traduire en d’autres domaines. » On ne va pas se gêner.

Prémisse 2 : « Dieu est amour. » (Première épître de Jean, chapitre 4, verset 8)

Conclusion : « Il n’existe pas de Dieu, il n’existe que des preuves de Dieu. »

C’est ainsi que de dangereuses personnes pleines de foi agissent sous le coup des preuves de Dieu, que celles-ci prennent la forme d’un acte judiciaire (la prescription d’un crime) ou bien de voix entendues au fin fond d’une cervelle droguée.

Et maintenant voici l’heure de notre toujours populaire rubrique Actualité du spam, sans pour autant changer de sujet. Car la Providence dont les voies sont impénétrable m’envoie à point nommé le mail d’un expéditeur inconnu. Son adresse qui surgit sur mon écran, loeuvrededieu@gmail.com, m’incite à lire le corps de son message (lisez, ceci est mon corps) avec la plus grande attention.

Bonjour cher Bien aimé
Je sais que mon message sera d’une grande surprise quand tel vous parviendra. C’est vrai que vous ne me connaissez pas et moi aussi, je ne vous connais pas, mais j’ai trouvé votre adresse mail à travers mes recherches sur le net, il ne faudrait pas que cela vous soit étrange, je vous présente toutes mes excuses, j’espère avec prière que tout va bien chez vous et votre famille. Je suis Mme Jacqueline Jeanne PERE de nationalité française consultante au Bénin d’où j’ai servi pendant 12 ans en bref, En fait, je souffre d’un cancer de l’œsophage qui est en phase terminale, mon médecin traitant mon informé que mes jours sont comptés du fait de mon état de santé. Je suis hospitalisée à LONDRES en Angleterre à l’adresse : 639 Harrow Road Kensal Green où je vis ces dernières heures à cause de mon état de santé. J’envisage, vous faire don de ma fortune d’une somme importante pour que vous puissiez réaliser des projets humanitaires (Aide aux personnes vulnérables tel que : les enfants de la rue, les orphelins, les démunies sans-abris, etc.) je vous prie d’accepter cela, car c’est un don que je vous fais, et cela, sans rien demander en retour. NB : répondez-moi sur mon adresse mail loeuvrededieu@gmail.com pour que je vous mets en contact avec mon notaire pour le transfert des fonds sur votre compte. Que Dieu vous accorde son salut. [c’est moi qui souligne]
Mme Jacqueline Jeanne PERE

CQFD, ouais. Je pourrais en rester là mais ma passion irrationnelle du spam m’incite à gougueler l’adresse de l’hôpital où cette pauvre Jacqueline, mécène riche mais généreuse, agonise : 639 Harrow Road Kensal Green. On trouve à cette adresse l’Hostel 639, l’une des auberges de jeunesse les plus cheap de Londres. Je crois y avoir passé quelques nuits il y a 30 ans, à l’époque c’était moins un hôtel qu’un gymnase qui louait ses tapis de sol aux indigents nocturne. Je n’oublie pas que l’endroit qui dans les grandes villes d’autrefois accueillait les indigents, les malades, les orphelins, les vagabonds, était nommé Hôtel Dieu. Si ça n’est pas une belle preuve d’existence, ça.

Je t’aime, je t’aime (encore)

29/08/2019 Aucun commentaire

Vue la série Il était une seconde fois de Guillaume Nicloux. En ce moment elle est visible sur Arte, et bientôt sur Netflix, si j’ai bien compris.

Un homme découvre un cube de bois qui ne lui était pas destiné. Ce cube, objet géométrique, rationnel par excellence, et cependant incompréhensible, lui permet de revivre et peut-être d’amender une vibrante histoire d’amour qui vient de s’achever.

Au premier épisode de la série, j’ai pensé : pas mal. Au second : pas mal du tout. Au troisième : mais… mais… c’est excellent. J’ai terminé le quatrième au bord des larmes et bredouillant le mot chef d’oeuvre dont j’use peu. Comme dans les grands films de Lynch, l’irréel montré dans toute sa splendeur et toute sa densité est au service d’émotions réelles, impossibles à dire. Ce qui fait que chaque scène est à la fois la contradiction absurde de la précédente et sa suite logique, sans que l’on comprenne pourquoi, mais on en sort le coeur serré, pogné, brisé, bouleversé par ce que les images ont répété en nous.

Une série ? Plutôt un film de trois heures débité en quatre actes, chacun portant le titre d’une chanson d’amour afin que l’on comprenne bien de quoi il retourne : I – Ne me quitte pas ; II – Reviens ; III – Ti amo ; IV – Hymne à l’amour.

Ce saucissonnage sériel est-il utile à autre chose qu’à attraper le cerveau disponible des spectateurs convaincus (j’en suis, hélas) qu’en 2019 la narration vraiment innovante, moderne et captivante, est du côté des séries et non plus de celui du cinéma ? Peut-être bien que oui. Le débit par épisode permet d’exprimer formellement une chose magnifique qui est au cœur même de l’histoire que Nicloux raconte : la répétition. L’amour est le sujet, ai-je dit il y a à peine un paragraphe, certes, mais la répétition aussi, car c’est la même chose. Nous expérimentons l’amour sous le signe de la redite. L’amour que l’on croit vivre, on le revit. Celui que l’on cherche à revivre, on le vit simplement une fois de plus. En mieux en pire ou en pareil, joyeusement ou névrotiquement ou désespérément, l’amour est toujours affaire de reproduction. De reconduction. De reprise. De remariage. Écho, retour, décalque, fac-similé, variations sur un thème, au mieux réparation, au pire simulacre.

De là, l’illustration choisie en tête du présent article : la couverture de la Répétition, et tant pis pour vous si vous me trouvez pédant, c’est que vous ne savez pas que ce livre qui tente de rationaliser les sentiments, Kierkegaard l’a écrit sous le coup d’un terrible chagrin d’amour. Ou bien c’est que vous n’avez jamais éprouvé de chagrin d’amour et au fond tant mieux pour vous, tant mieux, sincèrement. Marx disait qu’un événement historique a toujours lieu deux fois, d’abord en tant que tragédie, puis en tant que farce. Le chagrin d’amour, qui est un événement historique absolu puisqu’à la fin de notre histoire ne compteront que les personnes l’on a aimées et celles qui nous ont aimé, ne peut que suivre la même règle, sauf qu’il n’y a pas de première fois, uniquement des secondes, et que chaque farce est une nouvelle tragédie, parce que la répétition n’arrête pas le temps, au contraire elle souligne que le temps est passé, qu’il est repassé, et qu’il gagne à la fin.

Kierkegaard distinguait trois attitudes face à l’existence : l’espoir, le souvenir et la répétition. L’espoir est tourné vers le futur, le souvenir vers le passé. La répétition se plie à « la sainte assurance de l’instant présent ». Comme une paraphrase, le film de Nicloux s’ouvre sur une exergue : «Il y a trois façons de vivre. Dans le réel. Dans l’imaginaire. Et dans l’autre.» C’est un signe.

Sur le divan de sa psy qui n’y comprend pas grand chose mais lui dit pour le principe Continuez, le héros de cette tragédie-ci improvise sa stratégie de la dernière chance : il veut faire croire au temps qu’il a gagné. Comme s’il était possible d’être plus malin que le temps. Pendant ce temps, la fille dont il est fou amoureux renonce à finir sa thèse sur Sébastien-Roch Nicolas de Chamfort, celui qui écrivait des aphorismes tels que « Apprendre à mourir et pourquoi ? On y réussit très bien la première fois », ce sont d’autres signes.

Il était une seconde fois est un titre un peu faible, un peu convenu, qui pourrait laisser craindre une facilité, une légèreté, ou quelque parodie. Il aurait mieux valu intituler ce film tranché en quatre morceaux Je t’aime, je t’aime, je t’aime, je t’aime (cf. les titres des épisodes) et voilà qui nous renvoie à un titre qui bégayait déjà, deux fois seulement et c’était suffisant pour exprimer la répétition fatale : Je t’aime, je t’aime est un film d’Alain Resnais sorti en 1968 présentant bien des points communs avec celui de Nicloux en 2019. Dans les deux cas, un synopsis de science-fiction par lequel une machine infernale permet à un homme désespéré de bégayer son histoire d’amour – en dire davantage serait spoïler le premier film, ou bien le second, ou bien les deux, répétition-répétition.

Par ailleurs, Nicloux fait toujours du cinéma. La même semaine que la diffusion de sa série sur Arte, il sort au cinéma son dernier film, Thalasso. Quelle santé dans la redite.

Jean-Pierre Mocky (1929 ? – 2019)

09/08/2019 Aucun commentaire

Jean-Pierre Mocky sera malcommode à remplacer.

Dans cette vidéo de 1998, Mocky engueule Christine Boutin et les curés qui lui font cortège, les traitant de pédophiles (c’est un peu facile), de cons, de culs-bénis, de grenouilles de bénitier, d’hypocrites (c’est à peine plus difficile), etc.

Mais surtout, à 1 mn 52, Mocky prononce cette chose remarquable, tellement plus profonde qu’un simple blasphème : « Je l’aime plus que vous, moi, Jésus-Christ ! »

Cette vidéo est formidable non parce qu’elle est un énième et banal « clash » de télé péniblement prévisible, mais parce qu’elle témoigne d’un authentique débat métaphysique. Elle rejoue l’éternel combat entre les mystiques et les religieux.

Les mystiques sont ceux qui recherchent, parfois toute leur vie, le contact direct avec le divin ; les religieux sont ceux qui ne cherchent pas, qui ont trouvé, qui se prévalent de disposer de ce contact et en usent comme d’un levier de pouvoir, se prétendant habilités à parler au nom de « Dieu », de « Jésus Christ », du « Prophète Mahomet » ou de quelque autre grande figure ou grande idée, figure ou idée qu’ils confisquent afin d’imposer leurs propres vues et d’asseoir leur propre statut.

En prononçant « Je l’aime plus que vous, moi, Jésus-Christ », Mocky veut peut-être dire qu’il aime davantage que les curés ce que représente Jésus (l’amour, la compassion, le pardon, la défense de la femme adultère, la charité envers les faibles…) et ce serait déjà un message politique fort. Mais je crois qu’il veut dire davantage : « Vous avez volé Jésus-Christ alors qu’il m’appartient autant qu’à vous, rendez-le moi et disparaissez, allez plutôt simples humains que vous êtes payer votre dette à la société (pour pédophilie etc.) »

Dans cette vidéo, Mocky, comme tant d’artistes, est le mystique ; Christine Boutin et ses amis en robes, comme tant d’oppresseurs, sont les religieux.

Le blog du Fond du Tiroir a souvent abordé la rivalité entre les mystiques et les religieux (comme ici ou  ou ou même déjà là quand j’étais jeune), il faut croire que cette question me turlupine durablement. Elle est au coeur du roman que j’écris ces jours-ci.

 

Fat come back

15/07/2019 Aucun commentaire

420 000.

C’est peut-être une broutille pour vous mais pour moi ça veut dire : beaucoup.

Je n’étais jamais parvenu jusque là. Le roman sur lequel je travaille en ce moment vient de dépasser en trombe les 420 000 signes, et il en manque, et il en vient. Lorsque je l’ai commencé il y a deux ans et demi, je croyais que ce serait une petite blague. Finalement c’est une blague énorme, plus vaste que tout ce que j’ai écrit jusqu’ici.

Même Reconnaissances de dettes, ample livre, mon plus gros à ce jour mais qui n’est pas un roman, tirait sa révérence à 360 000 signes.

Et là, 420 000. Quatre-cent-vingt-mille ! Croyez bien que je suis le premier surpris. Deux ans et demi c’est très long mais c’est parce que sur la moitié de ce laps le livre est « presque fini » . Depuis il enfle, il enfle, il ne manque pas grand chose mais toujours un peu ici ou là, me viennent pour les personnages des bouffées de tendresse ou des rires ou des sanglots ou une anecdote à leur sujet qui mérite d’être racontée à tout prix alors eh ben oui ça enfle. Surtout vers la fin. Quand je le proposerai à un éditeur il faudra sûrement parlementer sur ce qu’il faut couper mais je ne peux pas penser à cela maintenant, faut finir d’abord.

Il s’intitule Ainsi parlait Nanabozo. Vous pouvez en entrevoir une idée en « demandant en ami » sur Zuckerbergland le dénommé Bozo Trickster. Je connais ce jeune homme, il ne vous refusera pas.

Curiosa

11/07/2019 Aucun commentaire

Chronique inactuelle ! Je vous parle d’un film, mais d’un film que vous ne pouvez voir, du moins pas ces jours-ci. Sitôt apparu en salles en avril dernier, sitôt disparu, snobé par la critique, passé inaperçu du public, que j’ai vu à l’arrache dans une salle déserte, et qui n’est pas encore édité en DVD : Curiosa de Lou Jeunet, film sur Pierre Louÿs et Marie de Régnier.

Si je vous en parle, ce n’est pas en raison de son actualité, qui est nulle, mais de la mienne.

Il se trouve que je prépare depuis près de trois ans le spectacle le plus osé, le plus bizarre, le plus excentrique, le plus casse-gueule de toute ma vie sur scène : une adaptation du roman pornographique Trois filles de leur mère de Pierre Louÿs, l’un de mes livres préférés toutes catégories confondues. Ce projet démentiel, monté grâce à la participation de deux autres cinglés (Stéphanie Bois, qui incarne génialement les cinq personnages féminins de l’histoire, et Christophe Sacchettini qui enveloppe nos ébats de musique autant que de silence, à bonne distance), parvient enfin à maturité et dispose désormais d’une date de création : il sera présenté aux premiers spectateurs cobayes et, espérons-le, un minimum bienveillants le vendredi 18 octobre 2019, à Grenoble. L’entrée sera strictement interdite aux moins de 18 ans. Si vous avez plus de 18 ans et si vous êtes d’ores et déjà titillé, contactez-moi, je vous préciserai l’endroit, pertinemment confidentiel et à jauge intime. J’ai un trac fou mais, heureusement, le temps d’en reparler.

Plein de curiosité pour Curiosa je me suis précipité en avril, à peu près seul, pour voir sur écran les amours reconstituées de l’auteur de Trois filles de leur mère et de Marie de Régnier, qui fut la grande passion sentimentale et sexuelle de sa vie, l’inspiratrice et dédicataire d’une bonne partie de son œuvre. Qui fut en outre le modèle de l’une des Trois filles de leur mère. Comme on le sait, comme on peut s’en étonner pourtant, la frénésie sexuelle de ce roman trouve bel et bien son origine dans la vie réelle de Louÿs et les personnages ont des modèles : Louÿs fréquentait les trois sœurs Heredia, Marie, Louise, et Hélène. Métamorphosées par sa plume, fantasmées, rajeunies, romancées, ces trois filles d’écrivain sont devenues trois filles de pute, Charlotte, Ricette et Lili.

Pour vous la faire courte : le film n’est pas mal du tout. Mais, comme je le pressentais, notre spectacle à nous sera vachement mieux.

Pour vous la faire longue : le film n’est pas dénué des conventions et défauts intrinsèques du genre biopic (que j’ai tenté d’énoncer ici à propos de Bohemian Rhapsody), il lui manque un peu d’aspérités, un vrai point de vue, et surtout une vraie crudité et voilà qui constitue tout de même un comble étant donné le matériau d’origine… mais c’était joué d’avance. Comment la réalisatrice eût-elle pu faire mieux sans tomber dans la pornographie ? La description anatomique et attendrie d’un conduit vaginal, ses dimensions, ses couleurs et ses parfums, peut faire l’objet d’une belle page littéraire, peut même faire l’objet de poésie, d’encre sur papier. Louÿs l’a démontré (enfin, démontrer n’est pas le mot juste puisqu’il n’écrivait ses textes pornographiques que pour lui-même, compulsion privée sans la moindre intention de publication). Mais comment inventer un équivalent au cinéma, cet art qui montre ? Je tâche depuis trois ans de trouver un équivalent scénique, en dosant au millimètre ce que je montre.

L’avantage de cette limite du cinéma, c’est que faute de pornographie le film devient une histoire d’amour, or cet aspect là est on-ne-peut-plus pertinent. J’insiste sur un point qui fera peut-être ricaner les imbéciles : si j’ai voulu jouer ce roman sur scène c’est que selon moi Trois Filles de leur Mère est avant tout une histoire d’amour, forte, libre, originale, affranchie, blasphématoire, fulgurante et tragique. Une dévorante passion sexuelle est forcément, au moins un peu, une histoire d’amour (et réciproquement). Essayez, vous verrez.

Le personnage de Pierre Louÿs joue à un moment donné le dandy cynique dans le seul but de provoquer un ami tout aussi moustachu et élégant que lui. Il lui déclare avec un fin sourire quelque chose comme « L’amour ? Mais ça n’existe pas, ça n’est qu’un assouvissement des besoins » . Moi qui ai lu ses livres, je ne suis pas dupe, c’est de sa part pure posture, et au fond pure trouille de parler d’amour, donc de choses profondes, au premier venu. Pierre est empêtré dans les mêmes contradictions et ambivalences que le narrateur anonyme des Trois filles, à qui il faut tout un roman pour avouer in extremis « avec la gaucherie sentimentale de mes vingt ans je n’eus d’amour pour ces quatre putains qu’une heure après leur départ » .

Reste que la réalisatrice s’en sort avec les honneurs, surtout si l’on compare avec les désastreuses rencontres passées entre Louÿs et le cinéma – reste-t-il un seul cinéphile déviant prêt à avouer en 2019 son envie de voir Bilitis de David Hamilton, Aphrodite de Robert Fuest (avec Valérie Kaprisky) ou même La Femme et le Pantin de Duvivier (avec Bardot) ? Cet obscur objet du désir de Bunuel, à la limite, pour son indépassable bizarrerie d’avoir confié le rôle principal à deux actrices alternées…

Les images de Curiosa sont belles, ses couleurs chaudes, ses cadres soignés, ses acteurs excellents. Surtout les actrices. Exactement comme dans les Trois filles, les personnages féminins sont plus intéressants, plus nuancés, plus contrastés et plus changeants que les hommes, monolithes phalliques. Du reste la plupart des postes clefs du film (la réalisatrice, la première assistante, la scénariste, la monteuse…) sont aux mains de femmes. L’incarnation de Marie (sublime et intense Noémie Merlant, qui vole la vedette à tout le monde, à commencer par Niels Schneider/Pierre Louÿs, forcément pâle figure) m’a même donné envie de lire sa propre version des faits, son roman L’inconstante qu’elle avait publié dès 1903 (Trois filles de leur mère paraîtra à titre posthume en 1926) sous le pseudonyme masculin Gérard d’Houville alors que j’avoue humblement que je n’en avais pas eu l’envie jusque là, la version de l’homme Louÿs me suffisait, vas-y, fais-toi plaisir, tu peux me huer, balance ton porc je dirai rien.

Seule faute de goût que j’ai repérée face au film : m’ont totalement échappé le sens et la nécessité de sa tonitruante bande originale techno (même compositeur que 120 battements par minutes, Arnaud Rebotini), je n’avais nullement besoin de cet anachronisme pour trouver les personnages « modernes » . Cette musique est aussi incongrue que si l’un des protagonistes en costume consultait soudain son smartphone.

Les allusions aux Trois filles sont extrêmement nombreuses, depuis la toute première scène (derrière un miroir sans tain, Pierre, voyeur et photographe, regarde minauder les trois sœurs Heredia et c’est comme si on le voyait écrire dans sa tête le premier jet – drôle de métaphore), jusqu’aux pures et simples citations (« Les jeunes filles ont bien des excuses », phrase merveilleuse qui conclut le livre) et pour quiconque connaît le roman les rouages de la transposition de la biographie en fiction deviennent limpides. Pour autant je ne peux pas dire que ce film ne m’aura rien appris. Il m’a permis de saisir une dimension qui m’avait un peu échappé jusqu’à présent. Pourquoi Louÿs a-t-il fait de quatre bourgeoises de son milieu quatre prostituées de papier ? Parce qu’il existe des passerelles entre ces deux conditions féminines, la bourgeoise et la pute, autres que celles du fantasme. Le film débute par un mariage. Un mariage sans amour, convenu, pour un motif économique : la plus jeune sœur Heredia sacrifie son hymen pour une dot qui sauvera papa. La sexualité des jeunes filles est donc ici comme là une affaire de commerce, d’arrangement, le pucelage est un petit capital, dans la bourgeoisie tout autant qu’au bordel. D’où les analogies, transpositions et allusions de type « Non seulement tu suces, mais tu parles comme une jeune fille à marier ».

Ce roman serait, en plus du reste, politique ? Quel livre, mes amis, quel livre ! À côté le film est juste pas mal et c’est déjà bien.

Bonus : ne manquons pas cette belle image du Tampographe Sardon, L’orgasme à travers les âges : 1925, qui est peut-être un hommage puisque 1925 est l’année de disparition de Louÿs.

Une fête de la musique

22/06/2019 Aucun commentaire

Une anecdote spéciale fête de la musique.

Hier, 21 juin donc, se sont succédés sur le parvis du centre culturel où je gagne honnêtement ma vie toutes sortes de groupes amateurs et orchestres d’élèves de l’école de musique. À un moment donné, alors que je faisais une pause et que je buvais un demi au bar, une chorale d’enfants s’est mis à entonner La croisade des enfants d’Higelin sous les yeux émerveillés de papa et maman. Chanson que je connais par cœur mais que je n’avais pas écoutée depuis au moins dix ans, que je n’avais pas écoutée vraiment, c’est-à-dire en ressentant profondément ce qu’elle avait à me dire, et qui m’a donc cueillie par surprise, comme si elle m’était révélée dans toute son évidence.

« Pourra-t-on un jour vivre sur la terre/Sans colère, sans mépris/Sans chercher ailleurs qu’au fond de son cœur/La réponse au mystère de la vie/Dans le ventre de l’univers/Des milliards d’étoiles/Naissent et meurent à chaque instant/Où l’homme apprend la guerre à ses enfants… »

Comme j’essaie d’écrire des chansons et me préoccupe en ce moment de faire rentrer le maximum d’émotion dans le minimum de pieds, d’être le plus profond possible le plus simplement possible, j’ai redécouvert cette chanson comme absolument géniale, limpide, juste. Pourtant ce n’était pas fini, le plus fort était à venir : lorsque les mômes ont entonné le refrain,

« J’suis trop petit pour me prendre au sérieux/Trop sérieux pour faire le jeu des grands/Assez grand pour affronter la vie/Trop petit pour être malheureux »,

… là j’ai tout simplement fondu en larmes (mais j’ai détourné la tête pour que personne ne me voit, il ne faut pas déconner, il y avait du monde)… « Trop petit pour les grands, assez grand pour la vie », bordel, quelle phrase magistrale, un alexandrin, douze pieds, et toute la condition de l’enfance est là devant nous, l’enfant qui vit, qui est une présence un corps des sentiments et qui n’est pas pris au sérieux par les adultes ! Quelle immense chanson sur l’enfance et ce que l’on en fait, hommage à l’enfance trop cruel et inquiet pour jamais être niais, du niveau de Fils de… de Brel, quelle immense chanson tout court, même pas abimée par une chorale amateure, même pas transformée en scie-saucisson par l’Éducation Nationale…

C’était un grand moment, ma fête de la musique, hier. Pourtant, pour la première fois depuis des années, ce jour-là je n’ai même pas joué, même pas chanté, j’ai seulement pleuré. La musique sert à ça, non ?

Quand on arrive en ville

10/06/2019 Aucun commentaire

Juin ! Fraises cerises et melons ! Sakura au Japon, printemps au balcon. Fin de saison, conclusions, restitutions, derniers flonflons, derniers bastions.

Aussi, saison à pousser la chanson. D’humeur à rimailler, les vers me sortent de partout comme disait Léopold dans Uranus. J’ai écrit quelques chansons, dont une. Une enregistrée, mixée, bientôt clipée, encore en chantier, encore en secret, je ne peux pas en parler, mais je suis excité comme un grenadier parce que je l’ai créée avec des gens fort doués.

Le roman idem : toujours pas achevé alors j’en parle même pas. 

Quoi d’autre qui serait terminé, dont on pourrait causer ? Voyons, la saison d’ateliers d’écriture 18-19 sur le thème Autoportrait en ville avec les écrivants adultes handicapés du SAMSAH de Chambéry : ça c’est fait, plutôt très-très bien fait, et même « restitué » devant un public clairsemé au beau milieu du Festival du Premier Roman qui se tenait bien loin de là, au moins 500 mètres, autant dire un autre monde (notre atelier est une activité socio-culturelle, le Festival est un événement culturel, les deux naturellement se mélangent comme l’huile et l’eau).

Flashback : je me souviens en 2004 lorsque j’étais invité par le festival du premier roman pour mon premier roman, déjà l’on me proposait, l’on me sollicitait, vous ne voudriez pas faire un atelier d’écriture chez nous ? Plein de morgue je baissais la main en direction du caquet des fâcheux, je répondais fi, jamais de la vie, pour qui m’avez-vous pris… Je manquais d’expérience, et aussi d’un peu de générosité. J’étais trop content et flatté qu’on m’accueille dans le culturel pour m’abaisser au socio-cul, je dégoisais trop volontiers sur mon roman pour perdre du temps à faire écrire en atelier un vain peuple qui ne se serait même pas intéressé à mon chef d’œuvre. Quinze ans plus tard j’ai sensiblement changé mon fusil d’épaule : ce que j’ai compris, c’est que faire dans le socio-cul n’était pas sans noblesse ni sans intérêt. Ce que je crois fermement, c’est qu’animer un atelier d’écriture, contrairement à écrire un livre, c’est une technique, c’est une méthode qui s’apprend puis s’enseigne, qui se transmet, pour tout dire c’est un métier. Métier plus noble que d’autres et que je ne rechigne pas à exercer, puisqu’il faut bien gagner sa vie honnêtement si l’on veut par ailleurs écrire des livres sans se préoccuper de leur succès commercial.

Bref – bravo à tous les participants de cet atelier-ci, les piliers comme les fugaces, j’ai été ravi de vous rencontrer et d’exercer le métier en votre compagnie. Je pense à vous et c’est très sincèrement que je vous ai préfacés :

Psychogéographie

En 1955, l’Internationale Situationniste invente le très utile concept de « psychogéographie ». Contrairement à ce que l’on pourrait croire, ce concept ne relève ni de la psychologie, ni de la géographie. Au lieu de cela la psychogéographie est une pure rêverie poétique, qui étudie les liens entre les environnements (essentiellement urbains) et les émotions et comportements de chacun. C’est ainsi que les situationnistes ont établi de très belles, subjectives et farfelues « cartes psychogéographiques » des villes qu’ils habitaient, œuvres d’art beaucoup plus pertinentes selon eux que les vulgaires plans distribués par les Offices du Tourisme, qui se contentent platement de donner les noms des rues.

En 2018, à l’invitation de Lectures Plurielles, j’ai animé un cycle d’ateliers d’écriture auprès des écrivants volontaires du SAMSAH de Chambéry. Le thème choisi était « autoportrait en ville ». J’ai multiplié les approches, les amorces, les jeux, les contraintes, pour tourner autour de ce thème inépuisable pour l’écriture de fantaisie aussi bien que pour l’intimité autobiographique : que fais-je en ville, que fait la ville en moi ? Qui suis-je pour elle, qu’est-elle pour moi ?

En somme, durant toutes ces séances, qu’avons-nous fait tous ensemble ? De la psychogéographie.

Et c’était passionnant. En dépit des différences propres à chacun, différences d’expériences, de motivations, d’outils, d’envies, de limites, tous les écrivants ont joué le jeu. J’avoue avoir été épaté par leur réactivité, leur imagination, leur sensibilité, par leurs émotions aussi bien que par leur humour, par leurs inventions autant que par leur façon de convoquer leurs souvenirs.

Les textes que vous allez lire ici composent un autoportrait collectif et psychogéographique : nous, tous ensemble, à Chambéry, dans les rues, dans les immeubles, sur les places et dans les carrefours. Souriez ! Vous vous y reconnaitrez peut-être aussi.

Fabrice Vigne

Foutrebol

07/06/2019 Aucun commentaire

Oh non merde aujourd’hui c’est reparti pour le foutrebol ! Coupe de championnat de chais pas quelle ligue de champions de baballe d’Europe du Monde de l’Univers quoi déjà ? Seule nuance c’est féminin ce coup-ci. Ah, bon… Hommage aux dames bien sûr mais tout de même ça reste du foutrebol, du foutrebol avec des seins qui dénonce l’injustice de ne pas avoir l’aura (comprenons : le pognon) du foutrebol avec des couilles. Or comme disait quelqu’un, « les femmes qui veulent être les égales des hommes manquent d’ambition » . Panem et circenses ? #metoo ! #metoo !

Comment esquiver le foot partout-partout ? Facile : en éteignant les médias pardine. Et en lisant Shakespeare.

Le Roi Lear, acte I, scène 4. Le pauvre vieux Lear certes fou mais surtout désespéré, envoie bouler tous les fâcheux. Au moyen de quelle insulte ? Il vitupère contre Oswald, et le chasse en tonitruant « You base football player ! »

Oui, c’est bien ça : Casse-toi, sale joueur de foot.

Alors ouais on va encore subir dans le sillage du championnat de la coupe la légitimation du foot par convocation des intellectuels, le rappel qu’Albert Camus adorait ça gnagnagna… Camus avait ses raisons. Shakespeare aussi, OK ?

Je propose donc, à chaque fois que l’un de ces fâcheux pénétrera notre champ de vision durant toute la durée de cette coupe-est-pleine-du-monde, de l’édifier en citant Shakespeare : « Casse-toi, sale joueur de foot. » Si jamais le fâcheux est une fâcheuse ? Pas de discrimination ! Soyons inclusifs ! Ce sera tout simplement : « Casse-toi, sale joueuse de foot. » En adjoignant éventuellement un baisemain pour rappeler que la galanterie à la française est éternelle.

[Source : Sous ce lien un article en anglais sur le statut du football à l’époque de Shakespeare].