En quatorzaine

01/04/2020 Aucun commentaire
« Une bonne tête de confiné », mars 2020

Comme tout va plus vite aujourd’hui grâce au progrès, la quarantaine dure quatorze jours. Voici mon journal des deux premières semaines de confinement. Renouvelable, hélas.

Jour 0

Macron répète son mantra : « Nous sommes en guerre, nous sommes en guerre… » Ce qu’il faut à la Nation c’est l’Union sacrée derrière le Chef. Je ne me laisse pas intimider, je ne me déconcentre pas, confiné ou pas je continue de travailler sur mon roman. Ainsi parlait Nanabozo, début du chapitre XXVII :

« Cette fois c’est la guerre ! » Lucien disait ça. Il le répétait à nous briser les nerfs des oreilles plusieurs fois par jour comme un slogan. Il le disait aussi quand il nous croisait dans les couloirs du lycée mais à voix basse, comme un mot de passe qu’on glisse sans s’arrêter de marcher. L’un dans l’autre c’est le genre de message qu’il faut bien seriner à voix haute et basse et recommencer si on veut que ça rentre. Moi je lui répondais mais dans ma tête seulement « Woh woh woh la guerre comme tu y vas, la guerre c’est pas ça la guerre c’est un groupe constitué contre un autre groupe constitué, par exemple aux échecs les Blancs contre les Noirs, nous la Réserve sommes-nous un groupe constitué et contre qui faisons-nous la guerre ? »

Jour 1

Mon humeur est changeante mais pour l’heure elle est bonne. J’entame ma confine la fleur au fusil, dans l’état d’esprit de ce magnifique dessin de Soulcié. Ce que je vais dire maintenant risque de choquer les publics les plus sensibles (et les intermittents de mes amis dont les cachets sautent pendant un mois et davantage), mais voilà : cette période m’excite et me fait plaisir, non par jouissance morbide de la destruction, du malheur de masse, de la « guerre » Macronique ou de l’apocalypse… mais par goût du pas de côté. Ce qui se passe sous nos yeux est la preuve en acte que notre mode de vie n’est pas une évidence sans alternative, pas une fatalité, pas une donnée d’office, puisque le système peut très bien s’arrêter sans que ce soit la fin du monde – au contraire, nous allons assez mal mais le monde va plutôt mieux sans l’activité frénétique de l’homme qui salope tout autour de lui et empoisonne l’eau, l’air, la terre. On s’arrête, on se pose, et on réfléchit. Super ! Ce connardovirus réussit ce que les lanceurs d’alerte écolo ont échoué depuis 40 ans…

Et voilà qui me remet en mémoire L’an 01 de Gébé, et le film qui en a été tiré (co-réalisé par Jacques Doillon, Alain Resnais et Jean Rouch, excusez du peu) dont le slogan était « On arrête tout, on réfléchit, et c’est pas triste ».

Ressources numériques gratuites, vive l’entraide au temps du corona ! Voici le lien pour lire le livre. Et celui pour voir le film.

Jour 2

J’écris des chansons. Heureusement que Marie est là pour me forcer : « Écris des chansons avec moi. » Merci Marie. Je lui envoie des couplets, elle les tripotes et les entonne.

Vitamine C, marijuana
Courage aux vieux et aux jeunesses
On est plus forts qu’le corona
Parce qu’on a des cojones

On poétise pour tenir
En manière de télétravail
Bien sûr tout ça va mal finir
En attendant moi je rimaille

Dans la rue pas un chat
Pas un chien pas un gars
Tout l’monde reste chez soi
Et nous
Eh ben on fait pareil
Un masque sur les oreilles
Pourtant il fait soleil
C’est fou

On dit que c’est la guerre
Plus personne en plein air
Dehors c’est le désert
Bizarre
On ne sort plus son nez
On est tous condamnés
On reste confinés
Quelle histoire

Aucun contact, même d’un orteil
Aucun trajet, on te surveille
Enferme-toi, c’est un conseil
Endors-toi, débranche ton réveil !
Plutôt que bailler aux corneilles
Ne respire plus ! Au moins essaye !
Si t’es pas content c’est pareil !

Sous ce lien, un petit reportage sur ma complice en chanson, Marie Mazille, qui fait chanter son immeuble à la Villeneuve. « Confiné au virion ? Concert au balcon ! »

Jour 3

Tout à l’heure en allant acheter ma baguette, sortie qui sera la seule de la journée, j’ai fait la queue sur le trottoir, tout le monde était discipliné et chaque personne se tenait à distance de deux mètres par son prédécesseur. Cependant la dame juste avant moi discutait avec celle devant elle, qui était tournée vers nous au lieu d’être tournée vers la boulangerie. Elle portait un masque. J’ai saisi une bribe de conversation : « … Au moins ça permet de se recentrer sur les choses essentielles… »

Je me suis demandé quelles étaient ces choses essentielles. Quelles sont-elles pour cette dame ? Je n’ai pas osé lui poser la question et pourtant c’est exactement ce que j’aurais besoin d’entendre en ce moment, au lieu d’un discours de Macron ou de Philippe. Les choses essentielles sont-elles les mêmes pour tout le monde ? Quelles sont-elles pour moi ? Spontanément, sans réfléchir, je me dis à moi-même, tout fleur-bleue : l’amour. (Bah, oui, quoi, allez, elle n’est pas si mal, la morale des films hollywoodiens.)

Je suis sûr que ce que je viens de vivre, mélange de trivial et de vital, est une expérience commune, au moins pour les gens qui vont acheter leur pain, pas pour ceux qui envoient leur personnel. C’était un thème d’écriture tout trouvé, qui émergeait naturellement dans la queue sur le trottoir.

Jour 4

J’ai comme tout le monde un besoin pressant de contacts humains donc je passe comme tout le monde encore plus de temps sur Facebook. Qui aurait cru que Facebook serait notre dose de contacts humains, l’époque est étonnante. Je lis je vois j’entends plein de trucs relayés tant et plus par les amis des amis de mes amis. Bon, ça ne va pas devenir une habitude, mais je relaie ici un commentaire politique d’Hervé Le Corre (excellent, juste ce qu’il faut de colère pour ne pas nuire à la clarté) que j’ai trouvé sur la page FB de monsieur Hervé Bougel.

Jour 5

Le boulot à la médiathèque me manque alors même que je m’apprêtais à le quitter pour six mois plutôt de gaité de cœur. Même pas sûr que ce soit une contradiction. Nous sommes des animaux sociaux (Aristote) ; privés de société nous voici dénaturés. Je me sens terriblement inutile loin de mon « public », oui, je suis fonctionnaire, je n’ai pas de clients, j’ai un public, la chance exorbitante. Je réfléchis à ce que je pourrais mettre en place à distance avec eux, je rumine un atelier d’écriture géant et virtuel, une « Confinographie » où chacun posterait son petit journal de confinement, ce qu’il voit, entend, pense, sans tabou, les jolies choses (un oiseau dans l’arbre), les choses dures (l’angoisse de la mort ou de la solitude qui est son antichambre), les choses triviales comme les fulgurantes. Je soumets l’idée aux collègues, à ma grande surprise ils sont partagés, la majorité estime qu’il vaut mieux ne pas orienter confinement, pour moi c’est du déni, de quoi parlerait-on ? Finalement le projet voit le jour après télébrainstorming, il s’appellera Courage, écrivons ! selon l’idée de mon bon collègue Vincent D.

Je m’aperçois en deux clics que cette idée n’est absolument pas originale, les journaux de confinement pullulent sur le Net, de lui, d’elle, de l’autre, d’un peu n’importe qui. Je lis celui de Jean-Jacques Reboux qui n’est pas n’importe qui, ou celui de Leila Slimani pas n’importe qui non plus dans le Monde :

Nous sommes confinés. J’écris cette phrase mais elle ne veut rien dire. Il est 6 heures du matin, le jour pointe à peine, le printemps est déjà là. Sur le mur qui me fait face, le camélia a fleuri. Je me demande si je n’ai pas rêvé. Ça ne peut pas être. Cela ressemble aux histoires qu’on invente à Hollywood, à ces films que l’on regarde en se serrant contre son amoureux, en cachant son visage dans son cou quand on a trop peur. C’est le réel qui est de la fiction.

J’aime la solitude et je suis casanière. Il m’arrive de passer des jours sans sortir de chez moi et quand je suis en pleine écriture d’un roman, je m’enferme pendant des heures d’affilée dans mon bureau. Je n’ai pas peur du silence ni de l’absence des autres. Je sais rester en repos dans ma chambre. Je ne peux écrire qu’une fois mon isolement protégé. Le confinement ? Pour un écrivain, quelle aubaine ! Soyez certain que dans des centaines de chambres du monde entier s’écrivent des romans, des films, des livres pour enfants, des chansons sur la solitude et le manque des autres.

Je suis atterré par la violence des réactions et des parodies que ce journal a provoquées immédiatement, Slimani se faisant traiter de bourgeoise privilégiée égocentrique etc. L’époque des violences épidermiques sur Internet n’est donc pas révolue, j’en prends bonne note.

Jour 6

Spéciale dédicace à l’Italie et aux Italiens.
Je pense très fort au Décaméron de Boccace, et au film que Pasolini en a tiré. Le contexte se prête à l’analogie. L’histoire cadre qui permet toutes les autres est la suivante : quelques personnages se retrouvent confinés à cause de la peste noire, en 1350 à Florence. Elles sont obligées de rester ensemble pour un temps incertain, de se parler, de se raconter des histoires, de se souvenir ce qu’elles ont en commun. Elles sont mortelles. Peut-être le coronavirus engendrera-t-il un nouvel âge d’or des conteurs.
En attendant il nous fait bien chier.
Le Décaméron est ici en lecture libre (qu’on appelle « ressource numérique ») dont on peut disposer à son domicile (qu’on appelle « base vie »). Mais écartons les parleurs de langue de bois et écoutons les conteurs.

Rediffusion au Fond du tiroir : évocation du Décaméron de Pasolini depuis Troyes en 2011, tandis que j’étais confiné pour une autre raison. C’était la dernière fois que j’ai tenu un journal quotidien, jusqu’à cette semaine.

Jour 7

Plus d’excuse, on attaque la mythique « pile de livres en retard ». J’ouvre Le Banquet, bande dessinée de Coco et Enthoven d’après l’indémodable Platon à la lèvre sensuelle, vieux pervers qui en aura séduit et détourné, des adolescents. Les premiers mots qu’on lit lorsqu’on ouvre le livre sont la question suivante : « Pourquoi vivons-nous la solitude comme une séparation ? »

Jour 8

Je suis étonné de la vitesse à laquelle tout ce qui existait auparavant s’est éloigné, est devenu abstrait, ringard. On s’en souvient comme s’il s’agissait d’une autre époque, mais très lointaine, déjà floue, à mi-chemin entre la préhistoire et le Grand Confinement.

Qu’est-ce qu’il y avait dans l’actualité déjà ? Il me semble que sur le moment c’était super-important mais mes souvenirs deviennent vagues, les faits en sont désormais incertains et légendaires, dépassés par les événements…

Trump a promis qu’il allait construire un mur pour protéger son pays du virus chinois ? C’est ringard.

Carlos Ghosn défend son honneur d’homme libre et honnête en signant son auto-attestation de sortie dans une malle ? C’est ringard.

L’urgence pour résoudre la crise climatique sociale politique et sanitaire en France est de privatiser de façon équitable, libre et non faussée les aéroports de Paris ? C’est ringard.

Une médiocre « personnalité » politique retire sa candidature à l’élection municipale non à la suite d’une digne prise de conscience de son inanité, mais à la suite de la diffusion d’une sex-tape où on le voit se masturber sans prendre la peine d’accomplir les gestes barrière ? C’est ringard.

Daesh a revendiqué les 13 000 morts du Covid-19 dans le monde en bénissant l’attaque du virus contre les pays croisés qu’Allah les maudisse ? C’est ringard.

Roman Polanski a contaminé des jeunes filles mineures en leur toussant en pleine face 40 ans plus tôt ? C’est ringard.

Macron, paternel, encourage un chômeur en lui affirmant qu’il lui suffit de traverser la rue pour trouver un vaccin ? C’est ringard.

Jour 9

Depuis le début on redoute le moment où tombera la première personne qu’on connaissait… Et puis voilà, c’est aujourd’hui. Enfin, ça dépend comment on compte. Un artiste, ça vaut ?
Au printemps 1994 je bossais comme caissier d’une salle de spectacle, L’Heure Bleue à Saint Martin d’Hères. Ce soir-là le concert de Manu Dibango était une si grande source de joie qu’il m’en reste encore un peu. J’en profite pour ajouter un couplet à la chanson interminable de Marie :

Au 9e jour de la confine
On commence à compter les morts des gens
Manu Dibango est mort ce matine
Il avait 86 ans
Je mets un disque sur ma platine
Faute d’aller à son enterrement

Jour 10

“ Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose qui est de ne pas savoir demeurer au repos dans une chambre ” Blaise Pascal (1623-1662, mort à 39 ans), Pensées. Et chez vous, ça va ou quoi ?

Jour 11

Les confinés parlent aux confinés. Je pourrais consacrer mon « journal de confinement » à compiler des extraits de « journaux de confinement » que je lis en ligne et ce serait déjà beau. Car comme le dit le narrateur d’ Ainsi parlait Nanabozo, c’est très bien qu’il y ait des aigles mais c’est très bien qu’il y ait aussi des perroquets sinon sans le perroquet même pas tu saurais ce qu’a dit l’aigle. Je vous perroquette ici deux aigles (peut-être un troisième à la fin) que j’aime à lire.

Je lis Alain Damasio et je kiffe grave :

« Ce qui est hallucinant, c’est comment un minuscule virus à létalité finalement assez faible arrive à bouleverser l’ordre économique mondial en un mois. Soudain, ce qui était décrété totalement impossible devient la norme : la BCE lâche 750 milliards d’euros, excusez du peu, comme une fleur. On trouve de l’argent partout pour les chômeurs partiels, les PME sont réabondées, la santé devient bien national intouchable, c’est tout juste s’ils nous annoncent pas qu’on va revaloriser les retraites de 20% ! Ça montre que tout n’est que question de choix, de priorité sociale et politique. Et qu’on nous a menti éhontément pendant des années — mais évidemment on le savait (…) On note en passant, mais sans y faire gaffe alors que c’est l’info la plus importante selon moi de l’épidémie, qu’il y a aura au final moins de morts en Chine que les années précédentes grâce au coronavirus et malgré les morts qu’il fait, tout simplement parce que la décroissance forcée de la production et des échanges a limité fortement la pollution en Chine (…) »

Je lis Leila Slimani et je kiffe encore plus, pour des raisons moins politiques et plus poétiques, sachant que le poétique est toujours un peu politique et que le contraire est rarement vrai :

« Nous sommes aujourd’hui plus d’un milliard d’êtres humains à être confinés. Et je me dis que peut-être, dans cinquante ou cent ans, on retrouvera dans le renfoncement d’un fauteuil, sous les lattes d’un plancher, dans le double fond d’une valise, un cahier d’écolier où s’alignent des mots, maladroits et fragiles. Qui sait de quels secrets ils auront été les dépositaires ? Qui sait quel amour insoupçonné, quel vice tu, quelle difficulté à vivre vont y transparaître ? Des petits enfants découvriront le courage d’un grand-père, on profanera l’intimité de nos ancêtres. Et je me demande ce que nos descendants penseront des hommes que nous avons été. Quelle image ils se feront de cette époque où la vie, comme une vague, s’est retirée du monde. Ils découvriront sans doute que nous n’avons pas été plus héroïques que d’autres, que nous nous sommes débattus, que nous fûmes à la fois sublimes et minables. Tant de choses à présent paraissent dérisoires. La haine des hommes, les sarcasmes, les mesquineries. Le temps gâché à juger les autres et le temps perdu à nous désunir. Je ne saurais où trouver l’énergie de haïr. Je ressens de la colère mais elle est dirigée contre moi-même et ma propre impuissance. Je pense aux enfants qui, entre les murs clos, feront rimer les terminaisons du passé simple avec le bruit des gifles, aux femmes qui ne peuvent plus échapper à leurs tortionnaires, aux vieillards qui glissent dans un vertigineux abandon. Je pense à ceux qui n’ont rien et que cet ennemi, aveugle et invisible, dépouille du peu qu’il leur reste. »

La différence entre Slimani et Damasio, deux écrivains également respectables dans leurs catégories respectives, est que Slimani s’en prend plein la gueule. Son journal de confinée est vilipendé, parodié. je me répète, j’ai déjà dit ça il y a quelques jours, non ? J’y suis retourné, lire les commentaires, bien fait pour ma gueule. Lire les commentaires sous la chronique de Slimani dans lemonde.fr est une expérience de l’abjection. Elle s’y fait traiter de bourgeoise égocentrique, de privilgiée condescendante, d’indécente donneuse de leçon, de faux écrivain, de conne… De femme aussi, ce grief n’est pas explicite mais je le lis entre les lignes. Je suis consterné. J’ai beau sentir profondément que nous avons changé d’époque il y a dix jours, l’époque du « bashing » en ligne, avec son armée mexicaine de petits censeurs ricaneurs moralistes, avec ses flots de haine et de mépris compulsif sans argument à l’abri derrière un pseudo et un écran, n’a manifestement pas encore été achevée et ringardisée par le virus.

Haut les cœurs, encore un effort, encore un espoir. Le confinement va durer, il peut encore se passer des choses. Car j’ai lu ceci aussi, sous la plume de Jean Tirole :

Qu’elles soient civiles, interétatiques ou sanitaires, les guerres laissent leur marque dans la société. Les recherches en sciences sociales montrent qu’elles réduisent les tendances individualistes et augmentent l’empathie. Les individus se comportent de manière plus coopérative et altruiste.

Jour 12

Le complotisme pète la forme. La religion également, forme développée et spécifique de complotisme. Christine Boutin, en Philipulus de Twitter, est en transe de délire sur le covid-châtiment divin :

« Je suis stupéfaite par cette épidémie de #COVID19 et ne peux m’empêcher de m’interroger sur son origine et pourquoi il y a une telle mobilisation planètaire? Désagréable impression que l’on cache quelque chose . Peut-on nous dire la Vérité? Et vous, qu’en pensez-vous? (…) Nous savions tous que quelque chose allait se passer  ! Ce monde devenait fou, croyant en sa toute puissance affirmant même « qu’un père pouvait ne pas être un homme » et voilà ! c’est un tout petit, mais tout petit virus qui arrive et anéantit les certitudes humaines ! »

Dans lemonde.fr je lis un article sur les appels à la prière au Sénégal pour venir à bout du virus : « C’est une malédiction dont Dieu seul peut nous délivrer. Nous devons nous en remettre à lui. » Nous sommes dans de bonnes mains, alors.

Dans le même journal sans papier hier, je lis que le Covid-19 pourrait avoir été propagé en France à la suite du rassemblement annuel à Mulhouse, le 17 février dernier, de 2500 membres d’une fédération de sectes nommée avec à-propos l’Église évangélique de la Porte ouverte chrétienne. Bon. Je ne vais pas jeter la pierre à ces cinglés qui en priant pour sauver le monde contribuent à son ravage. Je n’ai jamais aimé le principe du bouc émissaire même lorsque je n’ai aucune sympathie pour le bouc ici désigné.

Toujours dans le même organe de presse désormais numérique, un article également consternant sur la propagation virale (!) de l’idée que tous les 100 ans, aux années en 20, la planète s’auto-nettoie avec un grand virus, 1720 la peste, 1820 le choléra, 1920 la grippe espagnole. Ce recours massif à la pensée magique est terrifiant. Ce dont nous avons encore plus besoin que de gel hydro-alcoolique, c’est de raison, et peut-être même de rationalisme.

Rappelons poliment qu’un cycle de 100 ans n’est significatif symboliquement pour l’être humain, de même que le chiffre 100 n’est « rond » (exemple : le mot hécatombe signifie morts par centaine) que parce que ledit être humain compte en base 10 (et pas en base 8 ou en base 12). Et s’il compte en base 10, c’est parce qu’il a 5 doigts à chaque main. La Terre n’ayant ni mains ni doigts, et sans doute pas non plus de « conscience » au sens anthropomorphique, il est peu probable qu’elle calcule la fréquence à laquelle elle doit se « nettoyer » et nous éradiquer. Croire qu’il y a une logique transcendante à ce cycle de 100 ans non seulement est irrationnel mais surtout empêche de voir ce que notre époque a de spécifique, avec ses bouleversements environnementaux et ses catastrophes accélérées par notre mode de vie, dont le coronavirus n’est qu’une facette.

Jour 13

Tout s’annule en cascade, s’interrompt, se met en pause. Ce grand suspens n’a pas que des inconvénients. Mais le stage de création de chansons que je devais co-animer avec Marie Mazille en avril n’existe plus et j’en suis fort marri, Marie.

Pour compenser nous écrivons des chansons. Surtout elle, évidemment. Ensemble quoique chacun chez soi, par mails. La première est en ligne, elle s’appelle Corona 170.

Voici le résultat final, mis en clip par Alain Manac’h, qui a la fâcheuse tendance à détourner le propos vers un spot de propagande sur les joies et le vivre-ensemble formidable de la Villeneuve, ce qui est ici un tantinet hors sujet mais bon à part ça c’est très bien. La deuxième est déjà dans les tuyaux mais elle est looooooongue comme un confinement sans pain. Elle fera 108 couplets, je vous préviens.

Jour 14

Le Grand Confinement remet violemment de l’ordre dans nos priorités, on en sortira purgé. Je remets la main sur une citation prélevée dans un Charlie de juin 2015, elle est plus que jamais d’actualité. Robert McLiam Wilson parle de son séjour forcé à l’hôpital :

Une confirmation : les gens qui bossent là sont ceux qui ont les vrais boulots. Eux, les profs, et quelques maçons, et tous ceux qui nettoient les rues (et bon, d’accord, peut-être certains bouseux poilus qui font pousser de la nourriture). Voilà des boulots. Tout le reste n’est qu’infantile babillage. Si vous êtes consultant en management, programmeur, relations publiques, agent immobilier, ou écrivain à la con, inclinez-vous humblement devant ces adultes. En particulier si vous êtes scandaleusement mieux payé qu’eux (et vous l’êtes). Les infirmières, les profs, les assistantes sociales et les ouvriers agricoles devraient être les personnes les plus riches dans n’importe quelle société. L’aristocratie.

Jour 15

Si ça continue faudra que ça cesse. (Hubert-Félix Thiéfaine, L’ascenseur de 22h43)

Pendant ce temps à Galaxity

29/03/2020 un commentaire

Le confinement est un rétrécissement de l’espace. Quoi de plus naturel, en confinement, que l’envie nous prenne d’évasion dans l’Espace ? Tant qu’à faire, le vrai. Le grand, l’hyper, l’infini, le cosmos, l’univers, l’espace-temps einsteinien et le vertige pascalien.

Alors j’écoute sur Youtube, avec toujours autant de passion, les cours de l’astrophysicien Aurélien Barrau, cours de science dure avec parfois des échappées dans la poésie tant l’homme est honnête. Autrefois ses cours étaient filmés dans un amphi de Grenoble ; désormais pour cause de covid-19 ils sont enregistrés chez lui, on le voit appuyer sur le bouton de la webcam avant de dire bonjour. La nouvelle « saison » , les cours qu’il n’a pas pu donner live, est consacrée à l’épistémologie, le statut de la science, de la vérité, tout ça, et c’est fabuleux comme ça vous fertilise le cerveau. Aurélien Barrau s’accorde aussi, de temps en temps, une vidéo d’actualité où il parle du coronavirus et c’est pas mal non plus.

Et puis, toujours confiné entre quatre murs et en même temps en orbite dans l’espace intersidéral, je viens de relire l’intégrale des aventures spatio-temporelles de Valérian et Laureline, par Christin et Mézières. Cette saga a la particularité de constituer un tout cohérent, depuis la première histoire parue dans Pilote en 1967 (Les mauvais rêves) jusqu’au dernier album (post-scriptum dispensable) publié en 2019 en passant par sa véritable conclusion (L’Ouvretemps, 2010). Soit une histoire racontée durant 52 ans par les deux mêmes auteurs, phénomène exceptionnel, quand bien même on réformerait les retraites pour une durée totale de cotisation à taux plein de 43 ans.

Riche expérience, embrasser en un seul confinement une oeuvre aussi vaste. Vérifier si ça tient. Eh bien, ça tient. J’y repère de la cohérence et des fulgurances, et puis des faiblesses et plusieurs ventres mous. En gros, quatre périodes se distinguent.

1 – 1967-1979 : le space opéra. L’émerveillement façon Star Trek, Galaxity ici comme Starfleet là incarnant la civilisation propulsée en uniforme dans les étoiles, le progrès technologique et humain au service de l’exploration des confins de l’univers. Une mine d’or conceptuelle et graphique où le cinéma n’a eu qu’à se servir (Star Wars lui doit beaucoup, et le Faucon Millenium est profilé comme le vaisseau de Valérian…). Les neuf premiers albums forment un cycle d’aventures spatiales qui s’annonçaient sans fin, à la fois optimistes, naïvement héroïques (de moins en moins à mesure que Laureline supplante Valérian et relègue le macho au rayon des accessoires rétro), et toujours subtilement politiques (les idéologies sont abordées dans Les héros de l’équinoxe, l’oppression totalitaire et la propagande dans Les oiseaux du maître, la diplomatie internationale dans L’ambassadeur des ombres, le colonialisme dans Bienvenue sur Alflolol, la guerre des sexes dans Le pays sans étoiles…) Et puis au sein de ce premier mouvement de l’oeuvre figure mon album préféré, pardon c’est perso, c’est parce que celui-ci est le premier que j’ai lu, j’avais 9 ans, il me fera toujours rêver comme quand j’avais 9 ans, donc c’est le chef-d’oeuvre et c’est tout : Sur les terres truquées, merveille d’onirisme fantastique et fine critique de l’esthétisme et de la guerre éternelle.

2 – 1980-1985 : la charnière. Quatre albums constituent le sommet de la série et son coeur palpitant, depuis Métro Châtelet direction Cassiopée jusqu’aux Foudres d’Hypsis. La crise, le doute, la remise en question, le vacillement des références, un vrai sens du danger (l’apocalypse nucléaire, le trafic d’armes) procuré au lecteur en plus de l’émerveillement, du vertige, du mystère, de l’amour (le couple formé par les deux héros est parvenu à maturité y compris à l’épreuve de la séparation, ce qui est très original dans la bande dessinée mainstream) et une ampleur romanesque inédite, le paradoxe temporel qui explose l’esprit et le choc de voir une histoire de SF se dérouler sous nos yeux, dans notre pays, à notre époque. Moi qui ne suis pas parisien, je ne visite jamais le centre Beaubourg ou la station de métro qui le dessert sans repenser à cette histoire. Le personnage de Valérian en imperméable plutôt qu’en combi spatiale revisite avec classe l’archétype du roman noir avec scènes d’action sales et affres existentielles (un peu plus tard cet archétype de dur à cuire en imper chandlerien sera hélas, comme beaucoup d’autres éléments de la série, autoparodié avec les détectives siamois Harry et Frankie). Patatras ! Ce quadriptyque magistral s’achève en capilotade grotesque, annonçant le désastre des épisodes suivants, avec l’idée la plus stupide de toute la saga : la visite aux dieux qui ont en charge la Terre. Sur Hypsis, la fresque épique sombre soudain dans la gaudriole parabolique, et après presque vingt ans de brassage anthropologique ambitieux des millions de cultures possibles à l’échelle de l’âge des étoiles, Christin se ratatine sur l’un des concepts spirituels les plus tordus de l’homo religiosus comme s’il s’agissait du dernier mot de la cosmogonie terrestre : la sainte trinité chrétienne. Sous couvert de parodie et de clins d’oeil, ce qui ne fait qu’aggraver la débâcle. On découvre ainsi le Père (sous les traits répugnants d’Orson Welles dans La soif du mal), le Fils (un hippie qui joue de la guitare) et le Saint Esprit (une machine à sous détraquée). La série ne s’en remettra jamais vraiment.

3 – 1988-1998 : le flottement. Les albums suivants sont sans grand intérêt. La série est has-been. On lit en se forçant un peu des fastidieuses aventures qui tournent en rond à grands coups de références balourdes ou d’auto-références pas plus légères, de retours désastreux de personnages (mais pourquoi, au nom du ciel, pourquoi ressusciter Kistna et la réconcilier avec son assassin si ce n’est pour ajouter un happy end inepte à une magnifique histoire tragique ?) et d’humour pas drôle (par exemple avec le califon d’Iksaladam, garnement fils de riche, plagié sans scrupules sur l’Abdallah de Tintin au pays de l’or noir). Les allusions à l’actualité et les messages politiques y sont à présent assénés avec un symbolisme de seize tonnes et des idées qu’un éditeur aurait dû refuser poliment (le méchant homme d’affaire c’est Sat, soit Satan, avec des cornes, une queue et des mouches). À part Laureline qui reste flamboyante et confirme son statut de vedette de la série, les personnages sont falots, parodiques, transpirant leurs références, incapables d’inspirer l’empathie. Rien n’a d’importance. C’est du divertissement infantile. Me reste le plaisir rétinien intact que procurent les dessins de Mézières.

4 – 2001-2019 : la boucle bouclée. Il est temps de conclure et de relever un peu le niveau d’une série qui tourne à vide. Les albums ont des titres révélateurs, Par des temps incertains, Au bord du grand rien. Heureusement, Christin a une idée, une bonne, qui lui permet d’imprimer à sa saga un ultime mouvement pas trop indigne, une véritable conclusion, à la fois logique et surprenante, qui renvoie dans le passé ses héros futuristes. Reste que Christin continue de céder à ses facilités, il crée des personnages insipides à force de références (un scientifique à tentacules genre le Zoidberg de Futurama qui est darwinien donc qu’on baptise Chal’Darouine… un gentleman de fortune pseudo-vénitien nommé Molto Cortèse… franchement, ça amuse quelqu’un ?), et rassemble tendrement tous ses personnages qui s’adorent les uns les autres pour des retrouvailles incohérentes mais super-sympa, rappelant ce que faisait Uderzo (paix à l’âme de ce dessinateur génial et scénariste médiocre) dans ses derniers Astérix de sinistre mémoire. Mentionnons par souci d’exhaustivité les deux hors-série, Valérian vu par : l’album de Larcenet (pas mal quoiqu’un peu potache) et celui de Lupano et Lauffrey (excellent, bien écrit, trépidant, drôle, pertinent, il fait de l’ombre à Christin – est-ce pour cela qu’aucun autre Vu par n’est paru ensuite ?).

Pierre Christin est notoirement un écrivain engagé, un homme de gauche. C’est pourquoi, une fois le dernier épisode refermé je ne peux pas m’empêcher (je n’ai que ça à faire, je suis confiné) de relire dans la succession de ces quatre périodes toute l’histoire de la gauche intellectuelle française.

1 – La première période, à la fois consciente et insouciante, est le militantisme débordant d’espoir des années 60 et 70 ;

2 – La charnière (80-85), le moment décisif où l’on se demande avec ardeur et effroi ce que nous allons devenir est l’arrivée de Mitterrand au pouvoir – moment formidable où tout semble possible mais où l’imagination finira fracassée sur la Sainte Trinité libérale (le Marché, La Dérèglementation et la Privatisation) ;

3 – Les presque deux décennies d’hébétude clinquante et connivente qui suivent expriment la crise d’identité de la gauche au bord du grand rien, c’est-à-dire du grand renoncement, de la noyade dans la pensée unique avec un rire nerveux ;

4 – Au bout du compte il ne reste plus qu’à tenter de retomber sur nos pattes en ré-écrivant l’histoire du passé de façon satisfaisante, sans la moindre vue sur l’avenir.

Merci messieurs, votre belle saga a fait diversion quelques jours. Et maintenant je retourne dans l’actualité. Combien de morts du virus, aujourd’hui ?

P.S. : Je ne mentionne pas le film de Luc Besson inspiré de la bande dessinée, puisque je ne l’ai pas vu et que je ne compte pas le voir. Sa vision de Valérian m’indiffère. J’ai toutes les raisons de penser (parmi lesquelles la physionomie des deux acteurs principaux – oui, c’est pur délit de faciès) que l’infantile cerveau qui a accouché de la saga Taxi n’aura retenu de la saga Valérian que les aspects les plus superficiels, enfantins et rétiniens.

La maladie vient des étrangers (c’est même à ça qu’on la reconnaît)

17/03/2020 un commentaire

Nous avons tous quelque part dans notre arbre généalogique un arrière-grand oncle parti à la guerre de 14 et revenu avec une gueule cassée ou des poumons moutardés ou pas revenu du tout mais avec une médaille. Enfin je dis ça j’en sais rien, je dis ça parce que moi j’en ai un, il se prénommait Henri, j’ai sa médaille et son diplôme posthume dans un cadre, sans me vanter ça m’inscrit dans l’Histoire, n’est-ce pas. Nous avons tous quelque part dans notre arbre généalogique une arrière-grand-mère qui a choppé la grippe espagnole. Enfin je dis ça j’en sais rien, je dis ça parce que moi j’en ai une. Elle se prénommait Maria. Elle a attrapé la grippe dite espagnole au moment où cette maladie était à la mode, en 1919, et qu’elle était enceinte. Sa fille (ma grand-mère) est née prématurée à cause de la maladie, à sept mois et deux kilos, et a bien failli y passer. La légende familiale dit que c’est le lait de brebis qui l’a sauvée, puisque sa mère ne pouvait plus l’allaiter.

La grippe espagnole (1918-1919) est, de toute l’histoire humaine, le plus grand fléau viral international (avec la peste noire du XIVe siècle). Elle a tué entre 28 et 50 millions de personnes (dont 240 000 en France), fourchette imprécise qui dans tous les cas coiffe au poteau la Première Guerre Mondiale (je lui mets des majuscules en plus à cette salope) qui, juste avant, fut certes longue et massacrante et ne m’a pas tout-à-fait déçu mais n’a fait en comptant tout bien, même les soldats inconnus, que 18,6 millions de morts.

Là où les choses deviennent comme toujours intéressantes, c’est lorsqu’on s’interroge sur le sens des mots qui passent par nos bouches comme des postillons toxiques. En quoi cette grippe était-elle espagnole ? Est-elle née en Espagne ? Est-ce en Espagne qu’elle a fait le plus grand nombre de morts ? Pas du tout. Cette grippe-là, selon les hypothèses, serait née aux États-Unis ou en Indochine (colonie française) et a été importée en Europe par la guerre ; les pays les plus touchés sont, sans surprise, les plus peuplés (la Chine et l’Inde, déjà à l’époque). Alors quoi ?

En 1918 la Première Grande Salope battait son plein, foire internationale au suicide obligeant les malheureux paysans-bidasses des quatre coins du globe (c’est amusant aussi cette expression, un globe avec des coins, bref pardon c’est pas le sujet) à quitter leur bled natal, par exemple l’Indochine ou le Texas, pour le front européen. Puis de rentrer estropiés et donc de faire transiter dans leur épiderme la Grippe fatale et d’en faire profiter tout leur village. La grippe est devenue aussi mondiale que la guerre, l’une dommage collatéral de l’autre. Mais, comme on sait, la première victime de la guerre est la vérité (phrase merveilleuse attribuée à Kipling et applicable à n’importe quelle guerre même celle de Macron, Nous sommes en mensonge, Nous sommes en mensonge…), et en conséquence l’existence du virus mortel a été cachée par les pays belligérants afin ne pas décourager leurs vaillants martyrs pour la Nation. La grande muette a parfaitement joué son rôle ancestral de censeur et de storyteller. Grippe ? Quelle grippe ? Vous avez vu une grippe, vous ? Je n’ai vu que des héros qui ont offert leur poitrine à la mitraille de l’ennemi, disait le Ministère de la Guerre en pinçant les lèvres comme la grenouille à grande bouche quand elle demande Y’en a beaucoup par ici ?

Mais l’Espagne, elle, n’était pas en guerre. Ce qui fait qu’en Espagne, on en parlait, de la maladie. Les autres pays regardait l’Espagne en fronçant les yeux de réprobation : que dites-vous, il y aurait une maladie mortelle chez les Espingouins ? C’est sûrement parce que ces bouffeurs de paella ne sont pas comme nous, ils sont faibles génétiquement et sans doute dégénérés moralement. Fi, heureusement, pas de ça chez nous, ici nous avons le bon air, et la meilleure armée, et Dieu en plus, c’est dire si nous sommes les plus forts, allez c’est parti les gars on retourne au front hop hop.

Pourquoi je vous raconte ça en ces temps de maladie mondiale dommage collatéral de la mondialisation ? Parce que j’ai lu que Donald Trump, abruti en chef, vient d’affirmer son soutien à toutes les courageuses compagnies américaines (notamment aéronavales) qui sauront lutter contre le « virus chinois » . Il va peut-être construire un mur ?

Ceci dit, pas de quoi pavoiser en France, pays de tradition xénophobe toujours prompt à chercher un bouc émissaire à sang impur : il paraît que le racisme anti-chinois, autrefois plutôt bonhomme façon Balkany et son ami « Grain-de-riz » progresse en flèche et que l’insulte « Sale Chinois » connaît une vogue sans précédent.

Bob le Coronave

10/03/2020 Aucun commentaire
Bob au temps de sa jeunesse, avec ses amis Tsing-Tao, Giuliana et Jo-Jo qui boude à l’arrière-plan, sacré Jo-Jo.

Cette nuit, pendant que je toussais me mouchais raclais et crachais mes glaires m’est venue l’inspiration d’une nouvelle, ou d’un roman, peut-être même d’une saga en plusieurs tomes selon les remous de ma fièvre.

L’action se passe chez les coronavirus. Le héros est le jeune Bob le Coronave, fringant et intrépide agent infectieux prêt à croquer le monde à pleines dents sous sa forme intracellulaire. Au début de l’histoire on le découvre dans un bouillon de culture en train de discuter le coup avec ses potes Jo-Jo, Tsing-Tao et Giuliana, et soudain la conversation s’échauffe en abordant le terrain glissant de la théologie. Car Jo-Jo, l’ex-ami d’enfance de Bob, autrefois si gentil et tendre, s’est récemment éloigné de lui, est devenu cassant, brutal, dogmatique. Depuis qu’il est entré dans une phase mystique, Jo-Jo s’est en effet radicalisé, il ne fréquente plus que des virions aussi pieux que lui, qui se laissent pousser les capsides de protéines pour plaire au Tout-Puissant.

Jo-Jo élève la voix et professe en écarquillant les acides nucléiques que Dieu a créé le coronavirus à son image, parfaite et indestructible, la preuve en est que les coronaves sont au sommet de l’évolution et de la chaîne alimentaire, qu’ils accomplissent ainsi leur destinée manifeste d’enfants chéris du Très-Haut, et que c’est donc rendre hommage à Dieu que de contaminer, coloniser et conquérir tous les animaux, surtout ceux-là, là, les arrogants, ceux qui marchent debout et qui se croient partout chez eux. On va leur rabattre leur caquet à ces impies qui se prennent pour les superprédateurs alors que c’est nous par l’autorité suprême de l’Eternel ! Châtions-les sans pitié, qu’ils crachent leur mère ces bestiaux mécréants et qu’ils crèvent si possible, qu’au moins on les mette en coupe réglée en esclavage tremblant à genoux devant leurs toilettes pour rendre hommage au Glorieux Miséricordieux créateur des coronaves, qu’ils n’aient plus jamais aucune autre idée en tête qu’obéir.

Les autres ne sont qu’à moitié convaincus par la diatribe de Jo-Jo et tentent de le modérer. Giuliana rétorque que c’est abusé, elle suggère que peut-être le Tout-Puissant dont après tout on ne connaît pas les desseins a créé tout ce qui vit y compris les andouilles à deux bras deux jambes deux poumons qui crachent dont parle Jo-Jo, et qu’il ne faudrait peut-être pas les éradiquer sans arrière-pensée car si ça se trouve Dieu a prévu quelque chose pour eux aussi, mais Jo-Jo la traite de lâche de couille molle et de traitresse à ses frères et sœurs. Tsing-Tao leur dit Putain mais arrêtez de vous prendre la quiche les gars c’est bon faut se détendre c’est pas grave tout ça tant qu’on trouve à bouffer sur la bête et qu’on peut tirer un coup pour répliquer notre ADN dans les cellules des autres grands cons on sera les rois du monde ya-houuuuuuuuu ! YOLO ! life si good !

Bob écoute ses amis accoudé à sa coque protéique, mais il reste sur son quant-à-soi. Il est secrètement amoureux de Giuliana et rêverait de l’épater en mettant tout le monde d’accord avec un argument définitif… mais il a aussi d’autres ambitions dont il n’ose encore s’ouvrir à personne. Il brûle de l’envie de découvrir le monde, qui paraît-il regorge de merveilles, de dangers et d’aventures. Ces bipèdes mammifères qui leur servent d’écosystèmes méritent peut-être d’être étudiés scientifiquement, car on ignore encore presque tout d’eux, ont-ils une conscience ? Ont-ils une âme comme nous ? Bob sait qu’il risque un procès en blasphème en proférant une telle hypothèse. Et les fameux antibiotiques dont le bruit a couru d’une spirale virale à l’autre, auréolés d’une grande puissance de destruction, sont-ils réels ou ne sont-ils qu’une légende urbaine millénariste pour faire peur aux enfants coronaves ? Et le mythique Patient zéro, nimbé du mystère des origines, qui aurait hébergé l’ancêtre de Bob et de tous les siens, existe-t-il encore quelque part ? Tellement de quêtes l’attendent, et peut-être n’attendent-elles que lui ! Peut-être est-il le Coronave élu, choisi, celui qui surmontera les périls et apportera à son peuple la lumière et l’émancipation !

Je n’arrêtais pas de renifler et les scènes me venaient toutes seules les unes à la suite des autres. Je me disais que ce pitch avait tellement de potentiel qu’on pouvait en tirer une série télévisée en six saisons facile. Si je dégote les coordonnées de Netflix j’irai leur proposer mais je les préviendrai que je ne serre la main à personne. Ah et aussi insister pour qu’ils mettent le paquet parce qu’en effets spéciaux numériques ça va coûter bonbon, il ne faut surtout pas une production cheap genre série française, il faut miser l’international.

Je me suis demandé un court instant si Bob était le bon prénom pour mon héros, peut-être que Kevin serait mieux. Et puis finalement la fièvre a dû baisser et j’ai réussi à me rendormir.

Âges farouches

06/03/2020 un commentaire

Les rubriques nécrologiques ont vu se succéder à quelques jours d’intervalle deux dessinateurs de bandes dessinées dont la carrière connut son apogée durant les années 70 : Claire Bretécher (les Frustrés, Cellulite, Agrippine) et André Chéret (Rahan). Deux personnalités tellement opposées que leur contraste pourrait être enseigné dans les écoles afin de mettre en évidence sous les yeux des jeunes enfants les différences entre un artiste, créateur singulier qui forge ses propres moyens d’expression, et un artisan, exécutant besogneux cependant pénétré d’une mission sacrée, celle de perpétuer auprès du public une certaine tradition ainsi que, dans le cas des arts de la narration, diverses figures mythiques et récits légendaires. Le créateur est plus célèbre que ses créatures (comment qu’il s’appelait déjà ce personnage de Bretécher, tu sais, le médecin, spécialiste bobologue ?) ; l’artisan, lui, est moins populaire que ses créations (comment qu’il s’appelait déjà, l’auteur de Rahan ?).

Il faut avoir l’esprit bien tordu pour gloser sur un quelconque point commun entre Bretécher et Chéret, que tout oppose. Eh bien, j’accepte la mission et m’y emploie sans délai car Tordu est mon deuxième prénom. Ou troisième, je ne sais plus.

Leur point commun, façon Reconnaissances de dettes, est simplement qu’ils ont tous deux, imprimés dans des hebdomadaires de gauche dont enfant je me nourrissais avidement, formé mon jeune esprit et mon goût, à la fois mon appétit pour le dessin et ma conscience politique.

D’un côté Bretécher, auteur très important qui, on le sait peu puisque c’était une femme, a inventé énormément de choses ayant profité à ses pairs, à commencer par l’auto-édition pour s’affranchir des éditeurs, dont le Fond du Tiroir est un bâtard lointain mais plein de gratitude. En guise d’hommage je rediffuse cet article que j’avais posté de son vivant, comparaison entre une planche de Bretécher et une autre de Posy Simmonds. Or au temps de mes culottes courtes, elle était publiée à raison d’une page par semaine dans le Nouvel Observateur, qui était une sorte de Figaro Magazine avec en bonus une bonne conscience progressiste. C’est ainsi qu’on lisait dans ce canard des diatribes égalitaristes, anticoloniales ou féministes, coincées entre d’abondantes réclames pour des produits de luxe (parfums, voitures, alcools), pour terminer par un cahier immobilier présentant au lecteur fortuné les meilleures opportunités de châteaux en Sologne pour quelques centaines de millions de francs – bref l’Obs était en quelque sorte le journal officiel de la gauche caviar et de sa schizophrénie, et contenait dans son ADN la mort programmée du socialisme français, son agonie pathétique dans les années 2010 sous l’ère du sinistre triumvirat Hollande-Cahuzac-Macron (plus DSK dans un univers parallèle où le Sofitel n’existerait pas). Mes parents, petits bourgeois de gauche, étaient abonnés au Nouvel Obs et je les en remercie puisque grâce à eux j’ai découvert Brétecher, ainsi que Reiser dans le même créneau (une page de déflagration graphique par semaine). Aujourd’hui, comme l’essentiel de la presse, surtout de gauche, le Nouvel Obs est un organe zombie, mort mais qui bouge encore, et dont on remarquera que la page hebdomadaire la plus formidable, quasiment la seule lisible (bon, demeure également, comme un archaïsme, la colonne de Delfeil de Ton) est encore faite de bandes dessinées, grâce au merveilleux Journal d’Esther de Riad Sattouf.

D’un autre côté André Chéret, dessinateur qu’on pourrait qualifier de série ou de studio, tâcheron interchangeable (d’autres plumes signeront quelques épisodes de Rahan : Romero, Zamperoni… sans compter l’ineffable Raaan publié par l’Association qui se révélait, selon la beauté premier degré des planches de Blutch ou de Goossens, plus un hommage qu’une parodie), humble travailleur abattant sa tâche, qui se faisait une joie de dessiner l’anatomie d’un athlète en pleine action, complet de tous ses muscles en tension et en mouvement, qui par conséquent aurait parfaitement pu faire carrière en tant qu’auteur de comics de super-héros en collants eût-il été Américain, mais qui, Français, créa avec son compère scénariste Roger Lecureux l’extraordinaire personnage de Rahan, homme préhistorique en pagne, à l’occasion du tout premier numéro de Pif Gadget (1969). Et moi, j’étais abonné à Pif Gadget, c’était comme mon Nouvel Obs perso dans la boîte aux lettres où toutes les pages étaient aussi intéressantes que celle de Bretécher dans le journal de mes parents.

Rappelons que Pif Gadget a ouvert ses pages à de nombreux génies débutants, Gotlib, Hugo Pratt, Mattioli, Mandryka, Tabary… Et qu’il était par ailleurs le journal pour la jeunesse financé par le Parti Communiste Français. Était-ce, outre un journal de petits miquets, un support de propagande bolchévique qui lavait le cerveau des jeunes lecteurs afin de préparer l’avènement de la dictature du prolétariat ? Il ne semble pas. En revanche, des valeurs de gauche, parmi lesquelles ne figuraient pas les résidences secondaires en Sologne, mais bien l’humanisme, la solidarité, la tolérance, l’égalité, la justice sociale, l’amitié entre les peuples, le progrès pour tous, l’universalisme etc., affleuraient régulièrement tant dans les grandes opérations de com du journal (la Main de Pif collée à l’arrière des bagnoles qui préfigurait celle de Touche pas à mon pote) que dans les séries de BD dites réalistes, dont les héros étaient un médecin du monde (Docteur Justice), un Amérindien écolo (Loup Noir), un chien fou de la résistance (le Grêlé 7-13) et, surtout, le plus important, la vedette, le fils des âges farouches, j’ai nommé Rahan.

Rahan est notre père à tous, le chaînon manquant entre la horde primitive et le genre humain. Il est le passeur de lumière qui entraîne ses frères « qui marchent debout » dans la grande famille humaine, qui apprend de chacun des clans qu’il rencontre mais ne s’attache jamais et ne veut pas du pouvoir, qui parcourt plusieurs fois le monde en poursuivant le soleil vers l’ouest et invente au passage, eh bien, euh, à peu près tout, puisque chacune de ses quelques 120 aventures pourrait se résumer à l’émergence d’une invention suite à l’observation de la nature et à l’expérimentation. La roue, le bateau, la boussole, la loupe, la longue-vue, le bobsleigh, le camouflage, l’astronomie, la phytothérapie, la pêche à la ligne, la couture, le piège à wampas, la démocratie, l’art, l’agriculture, la sarbacane, le saut à la perche, l’abolition de la peine de mort, la coopération, le féminisme, le gadget de Pif, la tourniquette pour faire la vinaigrette, le ratatine-ordures et le coupe-friture… On lira avec profit cet article de Guillaume Lecointre sur l’importance de la méthode scientifique dans Rahan.

Noble mais pas aristo, Rahan est avant tout partageur, il est cet orphelin dont la soif de voyages et d’apprentissages est inextinguible, et qui fait profiter de sa science tous ses frères humains, dans une innocence merveilleuse et une infatigable foi hégélienne dans le progrès. Il est à moitié Candide, à moitié Prométhée, et à moitié Ulysse (oui, bon, ça va, tout dépend de la taille des moitiés), il est une force qui va et qui transforme le monde, il est le Monolithe de 2001 l’Odyssée de l’Espace, il est cette forte incarnation de l’émancipation humaine, et si vous tenez sérieusement Pif Gadget pour un torchon de propagande stalinienne c’est à mon avis parce que vous avez un problème avec l’émancipation humaine, lisez plutôt Eric Zemmour. Pour mémoire, le collier de Rahan est composé de cinq griffes qui représentent le courage, la loyauté, la générosité, la ténacité et la sagesse. Les cinq griffes ne sont pas le centralisme bureaucratique, le goulag, l’armée rouge, le KGB et le culte du Petit Père des Peuples.

Et puis, il y a sa vision de la religion. Rahan le globe-trotteur rationaliste observe les religions comme il observe tous les autres phénomènes. Il veut comprendre. Il remarque que Ceux qui marchent debout créent partout sur la terre leurs modes de vie, leurs cultures, leurs coutumes, leurs langues, leurs croyances… et leurs religions. Le pluriel de ce mot est génial à lui tout seul, parce qu’il s’oppose implicitement à toute hégémonie, à tout totalitarisme, à toute unicité d’un dogme, et même à tout monothéisme : la religion est, à l’instar d’une langue, un artéfact de la culture, c’est-à-dire une variation locale sur un thème universel. Je me souviens d’une histoire où Rahan affronte le clan du Dieu-Mammouth, qui vénère le crâne d’un mammouth monstrueux aux défenses gigantesques… Rahan touche ce crâne, en fait le tour, constate qu’il ne s’agit que de matière, de corne blanche et dure sans pouvoir surnaturel particulier. Rahan est un libre-penseur qui nous affranchit de la superstition. Ce qu’il invente ce jour-là est le scepticisme religieux, qu’en 2020 on appelle parfois « blasphème », puisqu’il déclare (on remarquera qu’en revanche il n’invente toujours pas la première personne du singulier) : « Rahan ne craint aucun dieu, mais il craint les hommes qui leur obéissent. »

Ne serait-ce que pour cette phrase précieuse, je tenais à rendre hommage à André Chéret comme j’ai rendu hommage à Claire Brétecher. Je suis tordu et je vous embrasse.

(Mise à jour : ci-dessous la vignette en question, retrouvée facilement, alors qu’on ne vienne pas dire que ma chambre est mal rangée. Mais je citais de mémoire, alors le dialogue n’est pas tout à fait celui que je reconstituais, bon, pas loin.)

La couronne à Vénus

29/02/2020 un commentaire

« Vénus couronnée par un satyre », anonyme connu sous le nom de Maître de Flore, vers 1550, Musée du Louvre.

On s’échauffe, on s’échauffe ! Je parle de Marie et moi. On s’échauffe en préparation du stage d’écriture de chansons que nous animerons de concert. On s’échauffe pour soi et on s’échauffe l’un l’autre. Marie Mazille et moi-même, on fait des chansons. Tiens, là on vient d’en écrire une d’actualité, pour voir. Lis les paroles ci-dessous, ajoute dans ta tête la rythmique poum-tchac, imagine que les couplets sont rapés et les refrains chantés…

Petit jeu pour les connaisseurs : sauras-tu reconnaître les parties écrites par Marie et celles écrites par moi ?

Coronavirus, coranavirus,

Coronavirus, virus

Tu rentreras dans mon anus

Après l’infection des Russes

Je m’enfuierai vers Uranus,

Métamorphoserai mes us……

Et coutumes

Avant que tu ne me consumes !

Coronavirus, coranavirus, 

Coronavirus, virus

Avant-hier t’étais chinois

Et ça y est te voilà chez moi

Tu as contaminé Cémoi,

Son fameux chocolat viennois

Et son cacao à la noix 

Laissent tout Grenoble en émoi

ouh ouh ouh,

Coronavirus, coronavirus

Coronavirus, ouh ouh ouh !

Oui, ce chocolat-bactérie

Crie : « Au secours, Marie Curie !

Ton coeur est-il soudain de Pierre ? »

Tandis que l’Isère est par terre,

Que fais-tu, oh ? Sainte-Marie ?

Toute l’agglo en quarantaine

Meylan, Echirolles et Fontaine

Coronavirus, coranavirus, 

Coronavirus, virus

Si tu viens me chercher des puces

Je gratterai comme un cactus

Tétanisé dans un rictus

Oh quel insupportable suss…

-pense, ou bien j’en crève

Ou bien je m’en relève !

Coronavirus, coranavirus, 

Coronavirus, virus

Au nord c’était les corons ? ouais (coronavirus)

Au sud c’était les navires ? ouais (coronavirus)

A l’est c’était les Russes ? et ouais (bois une Corona)

A l’ouest le soleil disparaît

Aux quatre coins tes coups de fouet

Transforment nos nerfs en jouets

ouh ouh ouh,

Coronavirus, coronavirus

Coronavirus, ouh ouh ouh !

Je me demande j’te l’dis en bref

Si ton plus terrible relief

N’est pas la peur plus que tes eff-

Ets réels, peut-être que nos chefs

En retirent un petit bénèf

On en oublie d’autres griefs

Et les retraites ? Et l’ISF ?

Les SDF ? SNCF ?

Nothing to fear but fear itself

Coronavirus, coranavirus, 

Coronavirus, virus

Des vieillards jusques aux fœtus

Le monde court à l’infarctus

Car c’est la trouille, voici l’astuce

Le vrai danger qui dure juss…

-qu’à ce qu’on en crève

Ou bien qu’on s’en relève !

ouh ouh ouh,

Coronavirus, coronavirus

Coronavirus, ouh ouh ouh ! (ad lib)

Mise à jour 26 mars, en plein confinement : le résultat final, mis en clip par Alain Manac’h (qui a la fâcheuse tendance à détourner le propos vers un spot de propagande sur les joies et le vivre-ensemble formidable de la Villeneuve, mais bon, à part ça c’est très bien), est visible sur Youtube.

En maison

22/02/2020 Aucun commentaire

Suite aux représentations de notre spectacle Trois filles de leur mère d’après Pierre Louÿs, Mlle Bois, M. Sacchettini et moi-même avons essuyé un certain nombre de critiques qui du reste visaient plus souvent le texte lui-même, dont la puissance scandaleuse n’est pas émoussée, que notre travail. Heureusement, nous y étions préparés – nous ne le serons certes jamais assez. Parmi ces critiques est revenu le reproche bien contemporain (cf. les pénibles débats sur l’appropriation culturelle dont on peut lire quelques échos ici) de n’entendre par la voix de Louÿs et la mienne que la seule version d’un homme à propos d’une condition féminine – celle des prostituées.

C’est pourquoi je me suis précipité avec avidité sur La maison d’Emma Becker (Flammarion, 2019), espérant lire enfin la version occultée de la première intéressée, la vision d’une femme sur le travail du sexe, sur ce qu’il advient du corps, de l’esprit, du rapport à soi, aux autres, du désir lui-même, de la vie quotidienne, de la sociabilité, lorsque l’on fait profession de louer son sexe à l’heure. Emma Becker a travaillé deux ans dans un bordel de Berlin. Elle raconte. Le livre est un poil trop long et répétitif, bâti bizarrement et sans logique manifeste (pas chronologique le moins du monde), et pourtant parvenu à la fin j’en aurais voulu encore, tant ses heureuses vertus de chronique au fil des passes semblent inépuisables. La comédie du sexe et de l’argent est éternelle, renouvelée sans début ni fin, et, sauf si l’on est triste et blasé et si l’on a lu tous les livres, fort variée.

Avant d’en dire le bien que j’en pense, une menue réserve : plongé dans La Maison je me suis soudain rappelé avoir découvert il y a près de 20 ans une autre version de femme qui m’avait paru plus forte, plus crue, plus vitale, dans les livres de Nelly Arcan. On s’en souvient peut-être, Nelly Arcan est une figure tragique qui, après avoir écrit Putain, puis Folle, puis une poignée d’autres livres moins intimes mais tout aussi fulgurants, s’est donné la mort. Cette fin terrible influence sans doute la lecture rétrospective que l’on peut faire de ses livres, comme si la mort seule prouvait qu’on n’avait pas triché, ni avec le sexe, ni avec la littérature, ni avec rien. Illusion romantique. N’empêche que si je compare les deux autrices, je vois Nelly Arcan comme une pute qui était aussi un écrivain, tandis qu’Emma Becker est un écrivain qui a fait la pute.

Emma Becker, que j’espère en pleine forme et exempte d’idées suicidaires, m’évoque un autre registre littéraire, plus aventurier, elle me fait l’effet d’Hemingway qui en 17 en Italie puis rebelote en 36 en Espagne voit éclater une bonne guerre et se frotte les mains : chic, l’occasion en or, j’y cours, j’en ramènerai un livre et je reviendrai écrivain. La guerre de Becker est un bordel de Berlin, c’est de la Maison qu’elle tire de la littérature. Contrairement à la brutalité sans filtre des écrits de Nelly Arcan, le style de Becker est spirituel, flatteur, appliqué comme celui d’une normalienne qui se regarde trouver les bons adjectifs, placer des points-virgules et ne rechigne pas aux références lettrées propres à assoir son statut d’écrivain (son nom d’artiste, son pseudo au bordel est Justine). Ce rappel qu’au fond son identité n’est pas pute mais écrivain undercover est comme une mise à distance, ou plutôt comme un gilet pare-balles enfilé par-dessus le bustier et la culotte de soie. Ce qui ne m’a pas empêché de repérer une lacune dans ses lectures. Elle cite plusieurs fois Maupassant, Calaferte, Sade, Bataille (tiens ? rien que des hommes). Puis se plaint : selon elle personne n’en a jamais parlé, des filles. Comment ça? Et Pierre Louÿs, alors ? Nos Trois filles chéries ?

J’avoue éprouver un peu de défiance et quelque agacement envers les écrivains qui abusent des débuts de phrases de type Moi, en tant qu’écrivain. J’y entrevois un peu de complaisance, de pose. Car moi, en tant que lecteur, je préfère voir un écrivain faire son boulot sans se revendiquer écrivain, sans rappeler à tout bout de champ ses prérogatives et responsabilités d’écriture qui feraient mieux, par élégance encore plus que par humilité, de demeurer implicites.

Pourtant (réserve émise, j’attaque enfin l’éloge) elle le fait, le job, oh oui elle le fait très bien et très simplement. La dernière phrase du livre, « Il faut bien que quelqu’un en parle » , est un programme, magistralement accompli en fin de compte, voire une définition même dudit job, de ses responsabilités et prérogatives. La phrase rappelle ce qu’écrivait Alphonse Boudard en incipit de Mourir d’enfance à propos des siens. Si je ne parle pas d’eux, personne ne le fera. Et ce sera comme s’ils n’avaient jamais existé. Le job de l’écrivain au fond est là, empêcher les gens qu’on a connus de disparaître tout-à-fait.

Emma Becker parle des putes qu’elle a côtoyées, et cette galerie de portraits d’être humains, cette description d’un métier, honteux, méprisés, honnis des braves gens y compris dans les pays où la loi les couvre, est la meilleure part de son livre. Les collègues de Justine sont petites ou grandes, enthousiastes ou lasses, débutantes ou aguerries, négligentes ou professionnelles, spécialisées ou généralistes, bienveillantes ou méprisantes, rigolotes ou déprimées, douées ou pas tellement, qui pensent à l’horaire des trains ou bien qui jouissent (puisqu’en ce monde tout est possible, cela l’est aussi), elles sont plusieurs parfois dans la même personne et la même journée, elles sont complexes et contradictoires, elles sont vivantes.

Les putes sont là. Par conséquent il faut en parler, c’est tout simple et c’est important. Elles existent, tout autant que les employés précaires des start-ups (le livre s’ouvre sur quelques belles pages de mélancolie en flash-forward, le bordel ayant fermé pour céder ses murs à un quelconque open-space et donc à d’autres esclaves, écrit-elle). Elles existent tout autant que leurs clients, les hommes qui font toutes sortes de métiers (le livre se referme sur une dernière fusée, une rêverie où Becker s’imagine en homme, et en client, en meilleur client que tellement de médiocres consommateurs qu’elle aura vu défiler).

Confession personnelle dont vous ferez ce que vous voudrez : en 1991 j’étais bidasse à Berlin. Il m’est arrivé de fréquenter les bordels, émerveillé qu’ils soient ici légaux et débordant de gratitude envers ces femmes qui, miracle, acceptaient de vider mes jeunes couilles et de feindre d’y prendre plaisir. Vingt ans plus tard, sous la pression d’un ami, j’ai signé la pétition Zéromacho qui réclamait l’abolition pure et simple de la prostitution, solution finale. J’ai ensuite regretté ma signature, surtout pour le côté utopiste et naïf de la démarche, qui plaquait d’une manière si française un idéal sur la réalité puis détestait la réalité de ne pas assez ressembler à l’idéal. Les putes, c’est mal, éradiquons-les d’une signature, on aura fait le bien. Réclamer la disparition de la prostitution est à peu près aussi raisonnable que réclamer celle de ses deux composantes, le sexe et l’argent. En attendant ce jour, je suis, si jamais on me demande mon avis, plutôt en faveur de la réouverture et l’encadrement légal des maisons dites closes. Ce serait quasiment une délégation de service public, toujours mieux que la jungle des « indépendantes » ubérisées aux mains d’une mafia ou d’une autre. Mais on ne me demande pas mon avis. Faut que je pense à arrêter de signer des pétitions.

Mlle Bois, M. Sacchettini et moi-même redonnerons, si tout va bien, deux fois l’été prochain le spectacle Trois filles de leur mère. Restez en ligne, les détails viendront.

Profession : assistante en jupon

15/02/2020 un commentaire

La fine équipe de MusTraDem, soit Marie Mazille en Blanche-Neige entourée de sept nains dont je suis le Joyeux Simplet, infuse pour trois ans en résidence à Annemasse, Haute-Savoie (le projet s’appelle In Situ Babel). À l’instant nous revenons d’une exaltante et éreintante semaine de l’improvisation durant laquelle nous avons mis le Conservatoire de musique sens dessus dessous. J’ai pour ma part co-animé avec l’inépuisable Marie moult ateliers « création de chansons » auprès des publics les plus divers, depuis les marmots de trois ans jusqu’aux professeurs les plus chenus. Tous repartent avec leur chanson dans les oreilles et le sourire juste en-dessous comme un nœud papillon.

Car depuis une paire d’années j’ai fantaisie et plaisir à écrire, à faire écrire, des chansons. Bien sûr il y a le cas Vos gueules (musique Norbert Pignol, voix Leïla Badri) chanson acrobatique et engagée, techniquement compliquée, fignolée sans relâche sur le motif, pour laquelle j’ai transpiré trois mois. Mais le plus souvent écrire une chanson aux côtés de Marie ne ressemble pas du tout à ça. C’est même le contraire : une décharge d’énergie joyeuse et immédiate, un triple-saut plutôt qu’un marathon, la chanson existe dans l’air au bout d’un quart d’heure et tout le monde est content. Échantillon : C’est parti, chanson que nous avons composée avec les mots fournis par les jeunes écoliers d’Annemasse pour nous consoler tous ensemble de la rentrée scolaire (Marie à la voix et à la nyckelharpa, Patrick Reboud à l’accordéon, et des masses de marmots dans les chœurs). Résultat, un tube instantané et un marronnier pour tous les septembres qu’il reste au monde.

Allez, je peux bien vous révéler un secret, vous le garderez pour vous. Au sein de notre duo, 75% du boulot est accompli par Marie. Jonglant avec trois mots, le cerveau en roue libre et l’un de ses instruments sur les genoux, elle pond des chansons comme elle respire. À côté d’elle je fais figure de laborieux, empêtré loin derrière, je réfléchis, je cherche encore une meilleure rime dans le refrain pendant que Marie achève le cinquième couplet tout en harmonisant une seconde voix. Au fond, je me fais l’effet de l’assistante en jupette d’un magicien. Je bouge mon popotin sur la scène, je tends les accessoires, je suis prêt volontiers à me faire découper pour de faux et à jaillir de la boîte, et je lève les bras au bon moment pour indiquer au public quand il faut applaudir, mais ce n’est pas moi qui réalise le tour de magie. Bah, il n’y a pas de sot métier, je la porte très bien la jupette et en plus j’adore les spectacles de magie.

Tout ça pour vous dire : si vous avez envie d’assister à nos tours, mais surtout si vous avez envie de travailler avec nous deux sur votre propre répertoire de chansons, je crois qu’il reste une ou deux places dans le stage que nous proposons à Bourgoin-Jallieu du 19 au 25 avril prochain, aux bons soins de Mydriase.

Hubert Mingarelli (1956-2020)

27/01/2020 Aucun commentaire

Hubert Mingarelli était né en Lorraine mais avait choisi de s’installer pour écrire dans un hameau de montagne, dans le village natal de ma grand-mère.

J’ai croisé Hubert Mingarelli en tout six ou sept fois, lors de salons du livres ou autres sauteries de même farine qu’il goûtait modérément, ou bien lorsqu’il accompagnait en catimini l’adaptation scénique de l’un de ses textes, Gagarine, par une troupe de chez lui, et donc de chez moi, en Matheysine.

Dans toutes ces circonstances il se tenait en retrait, clope roulée au bec, tellement discret qu’il n’était pratiquement pas là. Alors je l’abordais et soudain il se mettait à être là plus qu’aucun autre. J’étais étonné qu’il se rappelle qui j’étais, il se rappelait très bien, il m’adressait quelques mots simples, chaleureux, dont aucun n’était gratuit, tous étaient intègres.

Ses livres, c’est un peu pareil. J’ai dû en lire six ou sept en tout, et chaque fois que je suis entré dans l’un d’eux, c’est à peine s’il s’est passé quelque chose. Et puis, chaque fois que j’en suis sorti, j’étais retourné comme un champ tellement ce qui y était dit et ce qui n’y était pas dit se conjuguait pour me percer la couenne. Tout intègre. Tout profond. Rien gratuit.

On m’a offert son dernier livre pour Noël. Je ne l’ai pas encore lu. Je crois que je vais attendre un peu, dans l’espoir dérisoire de faire durer un peu Hubert Mingarelli et retarder notre dernière rencontre.

C’est pas compliqué

09/01/2020 un commentaire

Au temps pour moi. Qu’est- ce que j’imaginais ? Que sur Facebook j’allais convaincre quelqu’un d’aller au cinéma ? Que j’allais convaincre qui que ce soit d’autre chose que de ses convictions préalables ? Facebook est un lieu adéquat pour lancer une vanne, lancer une indignation, lancer une invective, lancer une promo. Mais lancer un débat, c’est compliqué.

Moi – Vu hier soir J’accuse de Polanski (l’artiste, pas l’homme), œuvre excellente et très utile.
Comparé au déshonneur de l’armée française, celui de Polanski est relativement mineur (sans jeu de mot), parce qu’un siècle après l’Affaire Dreyfus l’armée française possède toujours le même pouvoir de nuisance et de mensonge, continue de défiler et de plastronner en même temps que de commettre des sévices sexuels (cf. l’affaire Sangaris en Centrafrique ou Turquoise 2 au Rwanda), tandis que Polanski, on n’est même pas sûr qu’il bande encore.

Delph P. – …c’est certain …toutefois s’il avait répondu devant la justice au moment des faits, il n’en serait peut-être pas là aujourd’hui…enfin c’est juste mon humble avis…faire face plutôt que d’esquiver…par ailleurs les agissements répréhensibles voire les exactions de l’armée n’ont pas à occulter ceux du bonhomme non ? …curieux mélange des genres…

Moi – C’est pas moi qu’a commencé. En termes de mélange des genres, la logique « censurons un film sur l’affaire Dreyfus, ça fera avancer la cause anti-pédophilie » m’échappe totalement.

Delph P. – Personnellement ça ne m’empêchera aucunement de voir le film, mais je peux comprendre que ça en freinent certain-e-s. plus de clarté dans le discours et l’attitude des uns et des autres permettrait peut-être d’arrêter ces polémiques non ?

Thilo S. – Comme disait blanche gardin : y’a que les artistes qui peuvent etre vus comme des hommes ou des artistes. Bah ouais on entendra jamais quelqu’un dire : bon ok le boulanger a violé un ou deux gosses derrière le fournil mais il fait un baguette excellente.

Moi – Même ça, ce n’est pas sûr. J’ai eu de bons boulangers que je prenais pour des gros connards. La formule de Blanche Gardin est rigolote mais ne tient pas la route. Bien sûr qu’il n’y a que les artistes qui peuvent être vus soit comme des hommes soit comme des artistes. Puisque les boulangers peuvent être vus soit comme des hommes soit comme des boulangers. Tiens, autre exemple : les militaires peuvent être vus soit comme des militaires (et il n’y aurait pas de quoi se vanter) soit comme des hommes. C’est l’un des messages de J’accuse, via le personnage de Picquart. Mais encore faudrait-il pour discuter de ce message avoir accès au film plutôt que de se faire justicier.

Delph P. – …il ne s’agit pas juste d’une oeuvre si brillante et utile soit-elle par ailleurs (chacun appreciera cela)…mais plutôt d’un certain « flou » qu’on peut choisir d’entretenir (ou pas) sur ces affaires passées ou présentes …cela étant dit, chacun sa conscience et ses idées, sa vision de l’Art aussi … en tant que femme et mère cela me pose toujours question…débattre = juger ? 🤔

Thilo S. – Mais bordel c’est pas compliqué, est ce que vous iriez encore acheter votre pain chez un violeur sachant qu’il n’a pas purgé sa peine ? Faut être cohérent a un moment

Moi – Oulala. Parfois j’envie les gens pour qui « c’est pas compliqué ». Je la trouve compliquée, moi, cette question. La comparaison entre l’artiste et le boulanger atteint ses limites et sa complication dès que l’on considère, non pas que les artistes ont un statut particulier qui les placerait au-dessus de la loi (cette fameuse distinction entre l’artiste et l’homme, que je récuse puisque je la crois déclinable à n’importe quelle autre profession et ne donnant lieu à aucune impunité spécifique) mais que les artistes produisent une œuvre unique, qui une fois rendue publique vit une vie indépendante d’eux. En somme je me place Contre Sainte-Beuve, avec Proust (documentez-vous, ça élève le débat). Condamner une œuvre dans le but de condamner son auteur ? Cela serait logique, « cohérent » comme tu dis, seulement si l’œuvre elle-même était criminelle et coupable du même crime que son auteur (exemple : l’affaire Matzneff, pour le coup, n’est pas trop compliquée puisque l’œuvre, en tant qu’apologie de la pédophilie, tombe sous le coup de la loi, tout comme l’auteur). Mais de quoi le film J’accuse est-il coupable, s’il vous plait ? Je suggère de distinguer non l’homme et l’artiste (ce qui me semble un piège intellectuel et juridique), mais l’homme et l’œuvre. Pour ce que j’en sais, il n’est pas rare du tout qu’une œuvre soit plus intéressante, ou plus fréquentable que son auteur (l’inverse est du reste tout aussi fréquent, des gens charmants qui produisent de la merde). Et je ne peux plus dans ce cas filer la comparaison avec le boulanger, puisque je ne peux pas accorder le même regard à une œuvre d’art qu’à une baguette que je pourrais, si jamais je découvre que mon boulanger est un pauvre type, me procurer ailleurs en me drapant dans ma bonne conscience. L’œuvre est irremplaçable (plus que l’artiste, mais ça c’est une spéculation personnelle, donc je m’en tiens à : plus qu’une baguette de pain). En l’occurrence je parle d’un film, intitulé J’accuse, qui m’a procuré énormément d’informations et de sujets de réflexion historiques, sociologiques, philosophiques (et je n’énumère ici que le contenu intelligible objectif, sans même aborder le terrain de l’émotion esthétique, qui est une expérience intime : il se trouve qu’en prime ce film m’a ému, mais on s’en fout). Film qui, je le reprécise lourdement à toutes fins utiles pour tous ceux qui n’iront pas le voir, n’a strictement rien à voir avec une quelconque apologie de la pédophilie. Que Polanski n’ait pas purgé sa peine, je le déplore. C’est manifestement une injustice, dont il est seul responsable. Mais l’appel au boycott de J’accuse sous ce prétexte en est une autre, dont nous sommes responsables, nous autres petits censeurs sociaux. Le boycott d’un film prétend, sous couvert de morale, empêcher le public d’accéder à des éléments de réflexion sur un débat qui déchira autrefois la société (ah ben tiens ce serait pourtant tellement d’actualité !), sur l’antisémitisme, sur le racisme, sur la façon dont se construisent sur la longue durée la justice et l’injustice et la notion même de vérité, sur l’espionnage, sur les crimes de guerre, sur le mensonge d’état, sur les fake news, sur l’engagement des intellectuels, sur la discipline dans l’armée qui peut mener à la complicité de crime, sur le courage et son contraire le conformisme, et même sur l’impunité (donc, pourquoi pas, sur l’affaire Polanski)… Donc, je l’affirme sans le moindre doute, ce film est susceptible de rendre meilleur celui qui le regarde. Est-ce que sa censure vaut la chandelle ? Punir un crime sexuel vieux de 50 ans pour étouffer un crime politique vieux de 100 ans, est-ce bien raisonnable ? Une injustice répare-t-elle une autre injustice ? L’indignation moralisatrice empêche celui qui l’éprouve de réfléchir, c’est entendu, mais en outre elle prétendrait en empêcher aussi tous les autres ? Où est-elle, l’intolérance ? Ben oui mon vieux, je trouve tout cela bien compliqué… Dernière chose qui achève de rendre caduque la comparaison boulangère : contrairement à l’artisan boulanger qui est souvent seul dans son pétrin, combien de centaines de personnes ont collaboré à J’accuse qui voient aujourd’hui leur travail traîné dans la boue pour punir un seul d’entre eux, celui qui a son nom sur l’affiche ?

Delph P. – la question n’est pas l’oeuvre MAIS le parallèle fait avec les faits de l’auteur et ceux imputables à l’armée …

Moi – Mais bien sûr que si, la question est l’œuvre ! Bon, visiblement je ne suis pas clair, j’arrête là, découragé, si j’insistais je ne ferais que paraphraser ce que j’ai déjà dit. Bonne journée.

Delph P. – peut-être qu’on ne se comprend ou juste que nos points de vue divergent 😉…bonne soirée à toi

Thilo S. – je comprend ton point de vu, c’est vrai que la différence entre une oeuvre unique et un objet réplicable ne m’avait pas effleuré l’esprit, cependant l’histoire de ce type m’irrite tellement que l’affecte prend le pas sur une part de ma raison et par conséquent j’exècre le fait que ce type soit ovationné, donc soit cautionné. Mais en effet je ne suis pas cohérent dans le sens ou je « consomme » bien d’autre films réalisés par des ordures sans le savoir ou en le sachant mais en continuant de les regarder.