Reconnaissances de dettes

28/03/2016 Aucun commentaire

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Le week-end prochain, je suis invité à la Fête du livre de Villeurbanne. À mon programme, une rencontre publique le samedi 2 avril à 16h dont l’intitulé est « Qui êtes-vous ?», déclinant le thème de l’identité choisi pour cette 17ème édition de la Fête. La rencontre sera partagée avec Carole Fives, Delphine Beauvois et Julia Billet.

Qui suis-je ? Eh bien, puisque vous me faites l’honneur de poser la question… Si je suis un petit peu capable de répondre, si j’ai une vague idée de qui je suis, c’est grâce à un livre que j’ai écrit. Un livre de Reconnaissances où je me suis reconnu par l’écriture. Une cartographie de l’habitus bric-à-brac d’un petit-bourgeois né vers la fin des 30 glorieuses, qui lit et écrit, et de ses ascendances : il est le petit-fils d’un mineur de fond, d’une bistrotière, d’un entrepreneur de travaux publics, et d’une institutrice ; plus haut dans son ordre généalogique, 100% de paysans.

Quiconque lira ce livre en saura presque autant que moi à mon sujet. Plus exactement, me connaîtra autant qu’on peut connaître le personnage d’un livre, c’est-à-dire environ un huitième, selon la théorie d’Hemingway, ce qu’il appelait le sommet de l’iceberg. Quand on y pense, c’est énorme le huitième d’une personne, réelle ou fictive, dans la vie ordinaire on ne connaît que zéro huitième des gens.

Donner à lire ce livre est donc étourdissant d’obscénité, comme si je me baladais nu dans la rue, homme-sandwich à épiderme en braille.

Le livre en question s’appelle Reconnaissances de dettes, il est le dernier que je publierai ici, et le bon de souscription est à télécharger sous ce lien. Patrick F. Villecourt et moi-même avons bien travaillé, l’autoportrait interminable est terminé, la maquette quasi-prête : il sera le livre le plus râblé du catalogue FDT, un petit gros de 18×11 cms et 400 pages, 20 €, ISBN 978-2-9531876-9-4.

Imprimez la souscription je vous prie, renseignez-la et adressez votre chèque au Fond du Tiroir. Le livre sera confié à l’imprimeur fin avril, le tirage dépendra du nombre de souscriptions reçues, et dans tous les cas ne dépassera pas 100 exemplaires. Le Fond du Tiroir, à l’article, ne cherche plus de nouveaux clients, seulement de vieux amis.

Les trois singes de la chanson française

27/03/2016 Aucun commentaire

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Le hasard parfois vous enchante les mains, vous vous croyez rendu à l’orée du miracle, un hasard tiens par exemple celui des concaténations dans les bacs des médiathèques. Il se trouve que cette après-midi-là, je parle de mardi dernier, des bombes viennent d’exploser à Bruxelles, on compte encore les morts, ils disent au moins 31, c’est curieux ce au moins et ensuite un chiffre non-rond, et 200 blessés, au bout d’un moment je baisse la tête, c’est fait c’est fait, je cesse de rafraîchir compulsivement lemonde.fr pour mettre à jour le compteur, je soupire et comme il n’y a pas de sot métier je m’en vais exercer le mien, je m’occupe les doigts et l’esprit à fouiller et trier et ranger des disques compact dans une médiathèque. Sur ces entrefaites je tombe nez à nez et coup sur coup, dans le bac chanson française, sur trois albums d’artistes de variétés, parus dans les années 2010, et dont les pochettes semblent se répondre, comme concertées. Le premier chanteur se cache les yeux, le deuxième se bâillonne la bouche, le dernier se bouche les oreilles.

Sont-ils assez mignons, les trois singes de la chanson française ! Que faire de ma trouvaille ? Tiens, je dispose le triptyque en linéaire sur le présentoir du bac, je me demande si quiconque parmi mes usagers comprendra ce que j’ai voulu dire, moi-même je n’en suis pas bien sûr, alors il m’expliquera. Instantanément, ma machine à associations d’idées se met en branle. Comme j’incline à penser que la chanson populaire exprime, pour le meilleur et pour le pire, l’inconscient collectif d’une nation, je me demande dans quelle mesure ce trio d’handicapés volontaires mis bout à bout ne nous représente pas à merveille. Nous ne voulons pas voir. Nous ne voulons pas dire. Nous ne voulons pas entendre.

Voir, dire et entendre quoi ? Ce qui se passe, ce qui s’est passé, ce qui va se passer.

Aussitôt ma prompte machine à associations redémarre, et je pense à ça (je vous prie de lire l’article au bout du lien, puis revenez, je vous attends, je ne bouge pas).

Je me souviens de mes études d’histoire, oh il y a longtemps, près de 30 ans, mes études à leur tour ont rejoint l’Histoire. J’étudiais le XXe siècle, ce défilé d’horreurs à grande échelle mais heureusement on nous expliquait pourquoi tout ça était derrière nous, plus jamais ça, nous étions entrés dans une ère de paix et de raison et d’union et de libre-échange. Bien sûr, l’épopée tragique du IIIe Reich formait la pierre angulaire de ces enseignements, le danger absolu mais d’autant plus éloigné à présent que nous étions occupés à le décortiquer dans les amphis. Je voulais comprendre, et pour cela remonter aux sources. Or les sources existaient, il suffisait de les lire. J’ai donc commandé en librairie Mein Kampf.

Je ne risque pas d’oublier le regard que m’a jeté la libraire, comme si un monstre fumant, puant, gluant, à plusieurs bras, tous brandis obliques et portant un brassard svastika, venait d’entrer dans sa boutique en laissant des flaques partout. « Eh Gisèle y’a monsieur là il veut Mein Kampf ! On l’a ou quoi Mein Kampf ? Faut le commander, non, Mein Kampf ? Oui c’est pour ce monsieur avec les lunettes. » J’ai surmonté l’opprobre, j’ai acquis le livre maudit, j’en ai commencé la lecture, je ne l’ai jamais terminée, c’était gros, répétitif, un peu écoeurant, mais certes extrêmement instructif. Tout y était : l’idéologie, les mythes politiques, la liste des ennemis, les buts de guerre, la stratégie planifiée pour enflammer le monde et rafler la mise. On ne peut pas dire que le IIIe Reich tombait du ciel, son histoire était programmée dès 1924, et détaillée par avance dans Mein Kampf.

Je crains que ce soit un peu la même chose avec ce nouveau livre maudit, Gestion de la barbarie. Le même souci du détail opérationnel, le cheminement rationnel de l’idéologie jusqu’au plan de campagne. Il n’y a qu’à lire pour tâcher de comprendre que les jeunes assassins kamikazes ne sont pas seulement des décervelés en rupture sociale, paumés délinquants petites frappes, mais aussi les rouages d’une vaste entreprise dont l’esprit et le dogme sont connaissables en librairie. On ne pourra pas dire « On ne savait pas » comme feraient trois singes.

Je sens une différence, toutefois : celui qui commande Mein Kampf en librairie subit toujours un soupçon, mais un seul, le même, tiens voilà un néo-faf qui achète son bréviaire, un nostalgique du pas de l’oie, pauvre type. Sur celui qui commande Gestion de la barbarie en revanche, peuvent peser non pas un, mais deux soupçons, deux réprobations contraires : tiens voilà un jihadiste bleubite qui s’achète son mode d’emploi pour bien se faire exploser selon les préceptes du Prophète / tiens voilà un complotiste parano qui joue à se fait peur, ou un facho type Riposte laïque ou Bloc identitaire qui se paye son shoot d’islamophobie (remarquons que feu le préfacier de l’édition française de Gestion de la barbarie était un habitué des micros de Radio Courtoisie), voire un crypto-néo-colonialiste à la Kamel Daoud qui cultive ses clichés anti-arabes… 

L’époque est plus compliquée que jamais. On passe pour un salaud si l’on cherche à comprendre, et Valls a bien tenu son rôle de Premier ministre en donnant le ton des débats : expliquer c’est excuser, qu’il a dit ce con, aphorisme en phase avec l’époque. Toute démarche intellectuelle ne serait qu’une abjecte complicité, cessez de réfléchir citoyens vous êtes déjà suspects !

Tout le savoir du monde est à portée de clic, mais il vaudrait mieux ne pas voir pas dire pas entendre ? Du coup, j’ai commandé Gestion de la barbarie sur internet. Personne ne me regardait. C’était il y a plus d’un mois, déjà. Je ne l’ai toujours pas reçu. Je ne sais pas ce qui se passe.

Le Fond du Miroir

06/03/2016 6 commentaires

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Oui, Le Fond du tiroir travaille. Il travaille à son ultime publication, il travaille à boucler sa boucle, et par conséquent il travaille à sa perte. N’est-ce pas ce que nous faisons tous, allez.

Reconnaissances de dettes sera le livre le plus personnel du Fond du tiroir. Terme impropre… Personnel chaque livre du catalogue l’est, plus ou moins. Ce sera alors le plus privé disons, faute de mieux. Le moins public. C’est dire. Les yeux dans les yeux. Publier aujourd’hui cette inactuelle introspection, à l’heure où le travail d’écriture devrait, pour bien faire, s’ancrer en urgence non dans un nombril mais dans le vaste et chaotique monde, est peut-être un poil obscène… Et peut-être pas. Connais-toi toi-même.

Risquons une échéance : Son Éminence le Factotum Plénipotentiaire et moi-même visons sans rire une publication (publication toute privée, donc) de ces Reconnaissances de dettes dès avril 2016. C’est dingue, ça : avril c’est le mois prochain les p’tits cocos. Un délai aussi bref ne demande qu’à être trahi, faut voir, suspense. Le formulaire de souscription sera disponible ici même, dans quelques jours. Dès qu’il sera en vue, précipitez-vous, parce que les choses iront ensuite assez vite. Nous compterons les souscriptions et nous lancerons le tirage. Deux temps, trois mouvements, pas plus.

Puisque la fermeture définitive est programmée dans la foulée, contrairement aux précédents livres du FdT, il n’y aura pour ainsi dire aucun stock de Reconnaissances de dettes, aucun carton empilé dans mon garage. Je conserverai juste cinq exemplaires par-devers moi, c’est un joli nombre cinq, voir venir, on ne sait jamais, un cadeau à faire, ou un souvenir, cinq ce sera un dépôt à peine moins légal que le Dépôt Légal. Si je reçois trois souscriptions (hypothèse basse), le tirage sera en tout et pour tout de huit exemplaires. Cent souscriptions (hypothèse haute) ? Cent cinq exemplaires. Et roule Berthe et adieu ma poule.

 

Enceinte après la ménopause : les gestes qui sauvent

31/01/2016 3 commentaires

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Coucou tout le monde ! Méga-surprise ! comme dirait Xavier Dupont de Ligonnès.

Comme celle de Mark Twain, la nouvelle de la mort du Fond du Tiroir était finalement exagérée, puisqu’il lui restait un livre à faire. Le tardon en question se nomme Reconnaissances de dettes. Vieux dossier, vieux projet, vieux travail toujours neuf, forme vive ayant connu quelques avatars (au sens propre du terme : quelques incarnations, dont celle de 2009)… L’envie m’a pris tout compte fait d’en tirer un vrai livre en post-scriptum, et qu’on n’en parle plus.

Il est de somptueux post-scriptums, souvenez-vous. En 2003, Ingmar Bergman a 85 ans et il a renoncé au cinéma depuis 20 ans. Mais il déclare : « Je me suis senti, comme Sarah dans la Bible et, à mon grand étonnement, gros d’une nouvelle oeuvre, à un âge avancé », et hop, il nous tourne Sarabande, pas un testament, juste le dernier grand film qu’il lui restait.

J’aime cette métaphore de l’engendrement, et j’adore l’humour sérieux de Bergman, mais le cas de mon ultime polichinelle dans le Tiroir est sensiblement différent, puisque sa grossesse a débuté il y a dix-huit ans et englobé l’engendrement de tous ses frères et soeurs. Le bébé a eu le temps de grossir, de profiter bien à l’abri de mon nombril, jusqu’à devenir au moment de l’expulsion le petit gros de la famille. Première fois que l’un de mes opus dépasse les 300 000 signes, et tout en introspection, messieurs-dames. Limite bouffi le petit poussah. Merci la péridurale.

Je viens de rédiger une manière de préface retraçant les étapes de la gestation. Je vous invite à passer le test de grossesse : lisez ce teaser maniaque, et s’il titille votre curiosité, je vous prie, restez à l’écoute. Dans quelques semaines si tout va bien (car rien n’est sûr : cette 12e et dernière référence au catalogue du Fond du tiroir est une aventure aussi incertaine que les 11 précédentes, je reconnais cette excitation des choses qui n’attendent que nous, elle m’avait manqué), je balancerai un bon de souscription. Merci à M. le premier souscripteur, qui se reconnaîtra.

Le Fond du tiroir vous souhaite une bonne année 1876

05/01/2016 2 commentaires

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« N’importe. Il me semble, je ne sais pourquoi, que 1876 ne sera pas si abominable que 1875 ? – C’est peut-être parce que je le désire – et puis qu’on se lasse d’être triste – comme on se lasse de tout ! »

Gustave Flaubert, Lettre à Léonie Brainne, mercredi 5 février 1876

Et si jamais 1876 n’était pas suffisant, le Fond du tiroir n’hésiterait pas à reculer encore et vous souhaiterait une bonne année 1554. Cette année-là, à l’aube de ce qu’on n’appelait pas encore « les guerres de religion », le calviniste Sébastien Castellion est révolté par les meurtres commis, y compris dans son propre camp, par ceux qui estiment que le bûcher est le meilleur moyen de prouver que leur dieu d’amour est plus fort que le dieu d’amour de ceux d’en face. Il écrit : « Tuer un homme ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme. Quand les Genevois ont fait périr Servet, ils ne défendaient pas une doctrine, ils tuaient un être humain : on ne prouve pas sa foi en brûlant un homme mais en se faisant brûler pour elle. »

La queue de la comète

12/11/2015 Aucun commentaire

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Levez les yeux au firmament : tel un bouillonnant astre mort, le Fond du tiroir brille encore et sa lumière tombe sur vous, clignotant depuis l’outre-tombe, oh la belle rouge et verte jaune rouge à nouveau, oh les beaux livres, oh les flammes scintillant au fin fond des yeux des petits et des grands. Oui le Fond du tiroir sent le sapin, oui ça nous file un peu les boules, mais non s’il vous plaît n’enguirlandons personne. Enrubannons plutôt des petits paquets pour le plaisir de les voir se faire désenrubanner un jour de fête.

Les 11 livres réalisés (ou diffusés, pour deux d’entre eux) par le Fond du tiroir de 2008 à 2014 sont toujours en vente et constituent autant d’intemporels et exquis cadeaux de Noël. Leur énumération se trouve ici, tandis que le bon de commande à imprimer et à nous retourner avec un petit chèque, .

Pour Noël 2015, non seulement l’offre de dédicace personnalisée sur chaque livre acheté, par Fabrice Vigne (voire l’un ou l’autre des co-auteurs, mais ça, c’est sans garantie, encore faut-il que nous attrapions celui-ci ou celle-là au moment opportun), mais de plus le Fond du tiroir vous fait princièrement grâce des frais de port, car il n’a plus grand chose à perdre, fors l’honneur comme on disait à Pavie en 1525. Profitez, c’est notre tournée dernière : ne tenez aucun compte de la ligne Frais de port au bas du fameux bon de commande. Dont nous redonnons le lien aux distraits : c’est , on vous dit.

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Une bonne et une mauvaise nouvelle

11/10/2015 10 commentaires

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Messieurs dames, j’ai une bonne et une mauvaise nouvelle.
La bonne ? Il pleut pas dehors.
La mauvaise ? Je ferme.
Loïc Lantoine, Je ferme

Le onzième et dernier livre inscrit au catalogue du Fond du tiroir a paru voici un an. Comme le précédent, comme d’autres avant lui, il a échoué à atteindre son seuil de rentabilité. Il s’en est fallu de peu, quelques dizaines de ventes ont manqué. Lors de sa création en 2008, le Fond du tiroir avait pour ambition commerciale de vendre juste assez de livres pour être en mesure de fabriquer le suivant. Ce plan ne s’est jamais vraiment concrétisé. J’ai cependant, à chaque fois, remis à flot les phynances et fabriqué le suivant. Longtemps je me suis entêté, sept ans ce n’est pas si mal, la durée d’un cycle dit-on, pour ce que ça veut dire ce qu’on dit, d’un cycle de sept ans en tout cas (comme dans L’homme à la peau d’ours par exemple)… Mais avec l’usure et la patine vient le temps du pragmatisme : no client, no business. Je jette l’éponge à dettes, fin de l’aventure, il n’y aura pas de douzième livre. Pourtant je savais ce qu’il aurait pu être (un livre tout en alexandrins, idéal pour une 12e référence, entamé depuis lurette). On ferme.

Merci infiniment à celles et ceux qui en sept ans auront acheté un ou plusieurs livres arborant le beau tiroir-qui-vole dessiné par Son Éminence le Factotum Plénipotentiaire. Gros bisous aux quelques un(e)s qui auront acheté les onze. Chers amis, je connais chacun de vous par son nom et prénom, finalement nous étions entre nous, tant pis, tant mieux, l’entre-soi est un confort et une malédiction. Mais c’était chouette, non ?

Merci encore plus fort et tonitruant à mes compagnons de jeu. Une dernière synchronicité pour la route : à l’heure de mettre la clef sous la porte je tombe en feuilletant les Inrocks sur cette citation de Deleuze, « Seule l’équipe peut nous protéger de l’imbécilité » .

Non-rien-de-rien-je-ne-regrette, et certainement pas d’avoir croisé vos personnes et vos talents : Patrick Villecourt, Marilyne Mangione, Philippe Coudray, Hervé Bougel, Georges Perec (†), Jean-Pierre Blanpain, Muriel Truchet, Olivier Destéphany, Romain Sénéchal, Norbert Pignol, Jessica DeBoisat. Sans oublier le Webmestre masqué ni Madame la Présidente (♥). Sept belles années dans le tiroir grâce à vous, sept années de vagues et de creux mais sept années de création, de liberté chérie déclinée en onze expériences, onze rêves fous et farfelus et amoureux, devenus par miracle onze titres, onze volumes, onze prototypes dont aucun ne ressemble aux dix autres, onze livres prévus de longue date ou bien tombés du ciel in extremis, sans compter ceux qu’on avait dit qu’on ferait dès le début, qui ne sont jamais venus mais qui sont presque aussi beaux que les onze réalisés. Ah oui, c’était chouette. 

Jusqu’à avis contraire (le renouvellement ou non-renouvellement du bail de ce blog aura lieu au printemps prochain), les sept années d’archives empilées ci-dessous restent en ligne. Ainsi que le bon de commande à télécharger et imprimer : il n’est pas trop tard pour nous commander quelques livres. Votre chèque ne servira pas à fabriquer le suivant, juste à éponger quelques dettes, ce sera déjà bien.

Peace and love. Enfin… Faites de votre mieux.

Une journée pour la non-violence

09/10/2015 un commentaire

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L’amusant court métrage The Centrifuge Brain Project de Till Nowak est un faux documentaire dans lequel un vieil ingénieur énumère les différents manèges forains qu’il a conçus au fil des années, de plus en plus énormes, extravagants, rapides, dangereux, vomitifs, parce qu’il avait dans l’idée de secouer les cobayes payants, et tenter de changer leur perception du monde. Serrez-les bien, mesdemoiselles ! Confronté aux échecs, voire aux catastrophes courues d’avance, que ces machines infernales ont provoquées, l’ingénieur répond, le regard perdu dans le lointain : « Je ne parlerai pas pour autant d’erreurs. Il ne s’agissait pas d’erreurs. L’erreur vient plutôt de la nature. La gravité est une erreur. Nous nous battons contre les forces qui nous retiennent au sol et la vie tout entière est un effort pour échapper à la réalité. »

Comme elle résonne, la morale sarcastique de cette fable ! Tous les idéalistes, et je crains de me compter parmi ceux-ci, sont un jour où l’autre blessés par le réel. S’ils en concluent que c’est le réel qui se trompe, l’idéalisme devient une pathologie. Et j’espère ne pas me compter parmi ceux-là.

Je suis un idéaliste : je crois que le « vivre ensemble » est désirable, et merde à ceux qui le réfutent parce qu’ils daubent le politiquement-correct suintant de cette valeur molle et lénifiante. Qu’avez-vous de mieux à proposer ? L’alternative à vivre ensemble, ce serait quoi ? Mourir ensemble, comme disait Martin Luther King ? Voire mourir seul, comme il est dit dans Lost ainsi que dans les paroles anglaises de l’Internationale (We’ll live together or we’ll die alone).

Je suis un idéaliste : je crois préférable à toute poussée de violence, sinon de faire des petits bisous à son voisin à longueur de journée, du moins de le tolérer patiemment. Aussi, certains, jours je suis giflé par la réalité. Des jours où certains de mes semblables estiment que leurs voisins méritent la mort. Des jours comme celui-ci. Ou alors comme le 28 septembre 2012, quand deux jeunes ont été lynchés non loin de chez moi. Ce double meurtre a causé un tel choc dans le quartier et dans la région qu’une marche blanche a été organisée quatre jours plus tard, 2 octobre. Un kilomètre de cortège, 15000 individus silencieux, tristes, graves, dignes, déterminés, qui marchent. Allez leur expliquer qu’ils sont politiquement-corrects. Ou catholiques zombies, tant que vous y êtes. Depuis, chaque année, cette date du 2 octobre, qui par hasard est également l’anniversaire de Gandhi, est devenue ici Journée d’action pour la non-violence.

Je suis un idéaliste : lorsqu’un ami poète a mobilisé son carnet d’adresses pour envoyer, le 2 octobre, le plus grand nombre d’artistes dans les écoles, les collèges, les lycées, pour prêcher la non-violence, j’ai immédiatement répondu présent. Bénévolement, bien sûr. Là encore, qu’opposer de mieux à cet idéalisme naïf qu’est le bénévolat, la bienveillance, bene-volens, je veux du bien. Je suis un idéaliste.

M’ont donc été attribuées, le 2 octobre 2015, deux rencontres en collège. Le collège grenoblois sélectionné pour moi réveillait un souvenir : il avait défrayé la chronique en 2013 parce qu’un parent d’élève avait agressé la principale, l’avait envoyée à l’hôpital. Son adresse ? Très facile à repérer sur la carte : le collège se trouve dans l’avenue qui porte, en hommage, le nom du proviseur du lycée voisin, assassiné à l’arme blanche par un élève, en 1983. Ah ah ah. Bonjour l’ambiance. Salut les jeunes, j’arrive. Ça va, sinon ?

Les deux rencontres ont été très riches, et très différentes. J’ai mesuré une chose qui n’a pas changé depuis ma propre traversée du collège, c’est plutôt rassurant les invariants pendant les périodes chaotiques : entre les 5e et les 3e se trouve une frontière invisible. Les 5e sont des enfants, encore un peu ingénus, spontanés et tromignons (l’un d’eux m’a même offert un joli dessin, une étagère avec cinq livres posés dessus, bel effort de perspective cavalière) ; les 3e sont des adolescents, plus durs, plus cyniques, plus bouillonnants et contradictoires, plus avides aussi, de contact et d’épreuves. À tous, j’ai causé de violence. De non-violence. De Kevin et Sofiane, de Gandhi, et de Fatale spirale. De religion aussi, ça en revanche c’est nouveau par rapport à ma génération, donc un peu plus compliqué à penser, la place stupéfiante que la religion prend dans le crâne de ces mômes.

À toutes les questions j’ai répondu du mieux que j’ai pu, aux plus convenues (comment avez-vous choisi votre métier d’écrivain, c’est lequel votre livre préféré, combien vous gagnez, quoi vous touchez seulement 43 centimes par livre mais c’est dégueulasse) comme à celles qui fonçaient tête la première dans le vif du sujet, les plus abruptes évidemment. Croyez-vous à la paix ? Devant celle-ci, j’ai laissé flotté quelques secondes de silence. Non par effet oratoire, mais parce que je ne savais vraiment pas quoi répondre. J’aimerais vous y voir. J’ai fini par biaiser qu’en tout cas, la paix n’était possible que si l’on y croyait, et j’ai cité Gramsci (oui, Gramsci à l’attention des 5e, mets-toi ça de côté mon gars ça pourra resservir) : « le pessimisme de l’intelligence contre l’optimisme de la volonté » .

Une autre question, encore plus difficile, m’a laissé knock-out pour le compte. Aimeriez-vous revivre votre enfance ? D’où elle tombe celle-ci. On ne me l’avait jamais posée, je ne me l’étais jamais posée, je la trouvais excellente, j’énumérais à toute vitesse les pour et les contre, bref c’était trop. Je me suis lâchement déballonné, désolé mon gars mais il me faudrait deux heures de plus et la sonnerie va retentir dans deux minutes. Ce n’est que plus tard, dans l’escalier, que j’ai trouvé, sinon la réponse, du moins la pirouette adéquate : je crois qu’à tout prendre je préfèrerais revivre l’enfance de quelqu’un d’autre. Ensuite nous sommes revenus dans la thématique.

Violence, pas violence, est-ce que vous seriez prêt à, jusqu’où iriez-vous pour, quel est le rapport au. Une fille me provoque : il n’est pas du tout réaliste, votre livre. Okay, donc tu l’as compris. Une autre me demande : c’est quoi votre passage préféré dans Fatale spirale ? J’empoigne, je feuillette, je me racle la gorge, je lis :

Les scènes les plus ahurissantes devenaient monnaie courante, comme lorsque cette dame âgée, noire, musulmane, hétérosexuelle, aisée, obsédée par son surpoids, ayant voté conservateur toute sa vie, collectionneuse de boules de neige souvenirs, est tombée dans les bras de cet adolescent homosexuel, de famille ouvrière, père absent et mère chômeuse, fan de musique métal hardcore, usant de stupéfiants, attiré par l’anarchisme et les dogmes bouddhistes. Les deux pleuraient d’émotion en découvrant qu’ils avaient, en fin de compte, tant de choses en commun.

La fille s’indigne : Mais… Ils n’ont rien en commun. Je réponds : ce qu’ils ont en commun est innombrable. Deux bras, deux jambes, un cœur, un cerveau, un estomac, un sexe, un langage, des parents… Tous les deux tons mourir… Un garçon prend le relai : Oui mais monsieur, ils sont carrément pas possibles vos personnages. Pourquoi pas possibles ? Ben parce que, métaleux bouddhiste homosexuel, ça n’existe pas ensemble. Mais pourquoi pas ? Ben, passeque déjà… homosexuel, c’est interdit par la religion.

Allons, bon. Je me retrousse les manches de la tête. Je tente de démontrer que l’homosexualité est présente dans la nature, chez 1500 espèces animales dont la nôtre. Que la proportion d’homos est sensiblement constante dans les populations humaines, qu’elles soient bouddhistes ou métaleuses. Et que les religieux ont bonne mine, à vouloir interdire quoi que ce soit à la nature. Ils peuvent aussi interdire aux feuilles de tomber à l’automne, pour voir (le religieux : en voilà un beau spécimen, d’idéaliste pathologique). Je leur glisse alors un petit Spinoza (oh ben oui, Spinoza c’est niveau 3e facile), avec ma citation préférée : « Dieu, autrement dit, la Nature… » .

Un autre garçon : est-ce que vous êtes Charlie ? Franco, but en blanc, inévitable. J’explique que je fais quelque chose de vachement mieux qu’être Charlie, que les revendications identitaires nous pourrissent l’air ambiant : je lis Charlie. C’est très intéressant, Charlie. C’est très intéressant en général, lire. Lire Charlie plutôt que de dire « je suis Charlie », lire Le Coran plutôt que de dire « Je suis musulman ». Lire les deux, comprendre. Et là, on reparle des attentats. La religion revient au galop, une fille dit : Les frères Kouachi, ce ne sont pas des musulmans. Je comprends qu’elle n’a pas envie d’avoir quoi que ce soit en commun avec eux. Mais je lui dis : Bien sûr que si, ce sont des musulmans. Le réel est suffisamment compliqué, si on se met à le nier, il devient incompréhensible (je ne suis pas si idéaliste que ça, finalement). Les frères Kouachi sont musulmans, ce n’est pas pour ça qu’il faut tracer l’équation musulman = assassin décérébré, mais il te faut admettre que tu as quelque chose en commun avec eux. Tout comme moi, d’ailleurs. Et c’est reparti : deux bras, deux jambes, un cœur, un cerveau, un estomac, un sexe, un langage, des parents, nous mourrons tous un jour…

Quelques moments amusants aussi, et quelques malentendus : Monsieur, vous n’avez pas envie de vous révolter ? Ah mais si bien sûr tutafé, le monde est révoltant, sens-dessus-dessous, treize motifs à la douzaine, d’ailleurs j’écris pour exprimer une révolte, les révoltes on peut en faire des livres pour propager… Ah non mais non Monsieur, c’est pas ça du tout que je voulais dire. Vous n’avez pas envie de vous révolter, pour les 43 centimes ?

Comme on dit : ça, c’est fait. Une journée contre la violence. Que faire les 364 autres ?

Quelques jours plus tard : hier. Je traverse la ville à pied. Place Verdun, à quelques mètres de moi, un groupe s’anime sur le trottoir, des étudiants on dirait, des sacs à dos, parmi lesquels deux jeunes hommes s’engueulent. L’un des deux est particulièrement excité, parle fort : « Tu vas arrêter de faire le con s’il te plaît ? ». Je le vois trembler, son torse, son cou, ses membres s’agitent comme s’ils hésitaient, indépendamment du cerveau, j’y vais j’y vais pas. Je perçois que nous sommes pile à la seconde fatale, celle qui précède l’agression. J’ouvre grand les yeux. L’agression a lieu : le jeune homme bondit sur son interlocuteur, ses écouteurs en tombent de ses oreilles, la main gauche agrippe au col et le poing droit percute la tempe. L’autre recule, se protège, lève un genou. Leurs amis les ceinturent, les séparent. Je passe mon chemin, en me répétant à voix basse cette phrase bizarre, Tu vas arrêter de faire le con s’il te plaît, l’incongruité de la politesse comme ultime parole avant le coup porté.

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Macron + 7

29/09/2015 6 commentaires

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Parfois, des mots tombent sur nos écrans comme une pluie de météores sur la terre, et la réalité du monde en est ébranlée. La phrase est là, vibre autour de nous, elle ressemble à une phrase, on la répète hagard, on la remâche, elle ne s’en ira plus, elle nous colle aux doigts et aux dents. On sent que le surgissement de cette phrase est un phénomène majeur et irréversible, une borne dans la chronologie, un changement d’ère. Pourtant, elle résiste à l’intelligence : on ne comprend pas ce que cette phrase peut bien signifier. On a beau connaître chacun des mots pris isolément, la phrase persiste à n’avoir aucun sens. Malgré son caractère sibyllin, ou peut-être justement grâce à lui, on en conçoit un effroi presque sacré : cette phrase dit notre temps, et si elle nous échappe, c’est justement que le temps n’est pas à nous, il appartient à ceux qui parlent et qui inventent la novlangue de demain.

Exemple de phrase météore : « Le libéralisme est une valeur de la gauche. » Emmanuel Macron, Ministre de l’économie, dimanche 27 septembre 2015, en conférence de presse.

Cette phrase est inintelligible, du moins en sa surface : sa signification dépasse manifestement tout entendement, peut-être accède-t-elle ainsi à la poésie, au dérèglement de tous les sens. Les mots semblent avoir été sélectionnés au hasard, comme dans un joyeux cadavre exquis surréaliste. Leur agencement de même est sans nul doute aléatoire. Les propositions la valeur est à la gauche du libéralisme ou la gauche est un libéralisme de la valeur seraient ni plus ni moins recevables. On pourrait jeter tant de mots dans un chapeau et piocher, que sais-je, la gastronomie est un pilier du ku-klux-klan, ou la haute-fidélité est une vertu de la philatélie, bon, j’arrête ici, on a compris. On a compris qu’on n’a pas compris.

Heureusement, dès 1961, l’OuLiPo a inventé des techniques permettant de révéler le sens caché des phrases les plus absconses. La méthode dite « s+7″ inventée par Jean Lescure et perfectionnée par Raymond Queneau, donna immédiatement les preuves de son efficacité heuristique par déplacement dans le lexique. Elle consiste tout simplement à remplacer chaque substantif d’une proposition donnée par celui qui, au sein d’un dictionnaire de référence, le suivra sept rangs plus loin. Justement, j’ai sous la main un Petit Larousse illustré datant  de 1940 (curieusement recouvert de chatterton noir), et je choisis d’en faire mon dictionnaire de référence pour procéder à l’expérience sous vos yeux mesdames et messieurs. Comme par magie la phrase impénétrable de Macron devient enfin limpide :

Le libertin est une valkyrie de la gaudriole.

Sacré Manu Macron ! Pas étonnant qu’il se voie président un jour, s’il fréquente les mêmes parties fines pour élite que DSK !

Mais là où la méthode s+7 prend tout son sel, c’est que l’on peut renouveler l’expérience indéfiniment, avec n’importe quel dictionnaire, spécialisé ou non, un nouveau sens apparaitra toujours, fulgurant comme un secret caché depuis la fondation du monde et enfin dévoilé aux mortels. Résultat garanti ! Tenez, je pioche en direct et sans trucage dans mes étagères… Que nous donnerait l’aphorisme macronique dans sa version traduite par le Dictionnaire des symboles (édition Michel Cazenave, LGF, 1996) ? Croyez-le ou non, la nouvelle proposition est presque une paraphrase de la précédente !

Le lion est une vierge du Graal.

L’oracle est décidément propice, les indices s’accumulent quant à l’excellente santé sexuelle de Macron et nous nous en félicitons. Mais il suffit de prendre une autre source de référence pour que Macron parle enfin de politique et d’économie, c’est son job après tout.

La librairie est une vallée de gaude (gaude = herbe bisannuelle, voisine du réséda, appelée aussi herbe jaune, et dont on extrayait une teinture jaune). Source : Petit Larousse illustré, édition 2007, cette fois.

Bon sang, là encore tout se tient ! Macron tente, bien entendu, de nous parler de la crise de la librairie, grave crise à la fois économique, culturelle, spirituelle ! Plus personne n’ouvre de livre dans ce pays, pas même sa collègue Fleur Pellerin, et Macron déplore que le papier jaunisse sur les tables des libraires ! Que faut-il faire ? Ouvrir les librairies le dimanche, peut-être. Un autre ? Avec plaisir :

La loi de l’offre et de la demande est la vieillesse du genre. Source : Dictionnaire des sciences humaines, dir. Jean-François Dortier, Editions Sciences Humaines, 2004.

On sent bien, là, l’effort de pédagogie pour clarifier la position libérale sur les gender studies. Allez, un petit dernier.

Le licée (= la permission) est une varenne (= terrain inculte fréquenté par le gibier) pour le gavial (=  variété de crocodile de grande taille propres aux fleuves de l’Inde). Source : Dictionnaire des mots rares et précieux, Seghers, 1965.

Histoire naturelle, vie sauvage des prédateurs… Cette fois, le sens est tellement évident que ce truisme ne nécessitera aucune exégèse.

La confusion des sentiments (Lectures pendant l’été indien, 9)

10/09/2015 Aucun commentaire

9782253061434-T

 

Chez nous au boulot, de même que, je le suppose, dans toutes les bibliothèques du monde civilisé ou pas trop, nous ressentons certaine pression, exercée par les élus, par le public, par la concurrence des écrans, par l’air du temps, pour « passer au numérique » dans les plus brefs délais. Moi, le numérique, je ne suis pas contre, mais je m’en méfie un peu.

En 2015 le savoir et l’information sont majoritairement (à la fois dans les ressources et dans les usages) numériques, c’est un fait. Je le sais comme tout le monde puisque je n’ouvre plus un quotidien, je lis lemonde.fr ou libe.fr. Or dans ce même 2015, je renvoie aux supports de presses précités, n’importe quelle édition fera l’affaire, mais pensez à lire les commentaires des internautes pour vous faire une idée plus précise, nous n’avons jamais été, collectivement, socialement, depuis la refondation du pacte social en 1945, autant en proie à l’ignorance, à l’obscurantisme, aux préjugés, au repli sur soi, à la bêtise, à la haine, à l’intolérance, à la disparition des références culturelles ou civiques communes.

Résumé : nous vivons une époque où sombre l’humanisme et où triomphe le numérique.

Je ne prétends pas qu’il y a rapport de cause à effet, ce n’est peut-être qu’une coïncidence historique… Mais, si le numérique n’est pas responsable du naufrage qui advient sous nos yeux, il est en tout cas impuissant à l’empêcher, et je suis circonspect quand je vois toute la pyramide politique (je veux dire : depuis la Mairie qui m’emploie jusqu’au Ministère de l’Education nationale, et jusqu’au décourageant Hollande dont le principal coup d’éclat en tant que président du conseil général de Corrèze de 2008 à 2012 fut d’imposer aux collégiens le « cartable numérique »), quand je vois tous ces beaux sires s’exciter le ciboulot sur le mot magique « numérique » affublé de divers éléments de langage, comme s’ils tenaient dans leur tablette l’alpha et l’oméga non seulement du progrès technique, de l’innovation permanente, mais la garantie d’un contrat social 2.0. Car le numérique est une idéologie, aussi (de qui cette idéologie est-elle complice ?) et c’est elle qui me laisse perplexe. La célébration du contenant et l’abstraction du contenu.

C’est dans ce contexte que notre établissement commence à « prêter des livres numériques » (rien que ce bout de phrase me semble louche) et que nous subissons subséquemment ces jours-ci une formation si incontournable qu’elle en est désarmante, prêchant les bienfaits des tablettes et liseuses en bibliothèque.

Fortuitement, tout ce que j’en ai retenu, c’est du Zweig : j’avais pour quelques minutes une liseuse en échantillon entre les mains, et j’ai fouillé du bout du pouce pour voir ce qu’il y aurait à lire dedans. Je m’attendais, ricanant sans bruit, à trouver du Musso, du Lévy, du Pancol, les best-sellers étant fatalement les mêmes dans le monde réel et dans l’autre… Mais j’ai repéré au fond des bits un roman de Stefan Zweig que je ne connaissais pas, La confusion des sentiments. Et là, en pleine formation, j’ai commencé à le lire, une phrase entraîne la suivante, une page, deux trois, ça ne se compte même plus comme ça, je me suis un peu coupé du monde comme on fait quand on lit, je me suis régalé. C’est génial, Zweig. Quelle subtilité, quelle élégance et quel effroi sous les beaux vêtements viennois. Il faut lire Zweig quel que soit le moyen, sur papier ou sur écran, voilà tout ce que j’aurai compris de cette journée de formation, le contenu a triomphé du contenant. J’ai ainsi terminé, un peu plus tard, ma lecture dans un bon vieux livre de poche dont la batterie n’aurait jamais besoin d’être rechargée.

Abandonnant sa posture courbée de guetteur, il s’élança dans un discours comme dans un flot torrentiel. L’improvisation l’emporta : je commençai à comprendre que, d’un tempérament froid lorsqu’il était seul, il lui manquait, dans un cours didactique ou dans la solitude de son cabinet, cette matière enflammée qui, ici, dans notre groupe compact d’étudiants fascinés et haletants, faisait exploser la carapace recouvrant son être véritable ; il avait besoin (oh, que je le sentais !) de notre enthousiasme pour en avoir lui-même, de notre intérêt pour ses effusions intellectuelles, de notre jeunesse pour ses élans de jeunesse.

C’est beau, non ? Ça vibre. On croit, dans la première partie du livre, que le sujet principal sera la jeunesse et ce qu’on y a laissé, ou alors l’exaltation si particulière de la formation intellectuelle, ou bien le culte de la beauté, ou les moeurs universitaires, les années d’apprentissage, la transmission du flambeau, l’enthousiasme ‘dieu en nous‘, la confrontation de l’élève à son maître… et tout cela ferait déjà un roman poignant.

Mais non. Le vrai sujet, plutôt le tabou, de ce bref roman n’est révélé que dans ses dernières pages, et j’espère ne spoïler personne en l’indiquant ici (vous êtes censé l’avoir déjà lu quand vous étiez jeune !tant pis pour vous si comme moi vous loupâtes le coche en temps utile) : l’homosexualité. Le mot n’est jamais prononcé. Tandis qu’amour, régulièrement. Ainsi que des périphrases douloureuses du genre inclination contraire, penchant pervers

Les mille délicatesses qu’emploie Zweig pour circonscrire la honte dans le placard et le trouble sexuel sont-elles sophistications d’un autre temps ? Est-ce ringard ? Suranné ? Est-ce vieux jeu, s’émouvoir comme je le fais des phrases écrites en 1927, se laisser subjuguer par les tourments d’une homosexualité impossible à assumer ? Vivons-nous dans un monde si différent, si tolérant, où l’on assume, où l’homosexualité n’est plus un problème, où les jeunes gens et les jeunes filles qui se découvrent homos n’auraient plus besoin qu’on leur tende, conditionnée en volume ou en tablette, une fiction en forme de miroir bienveillant, vivons-nous dans un monde où l’homosexualité ne serait plus considérée comme un crime ou un péché ou une maladie mentale, ou les trois à la fois et une abomination en plus, à punir de mort ? 

Ben… Non. Et non.