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Hasta la vista, baby

21/03/2021 Aucun commentaire

Je suis moins snob que j’en ai l’air : si j’ai horreur du popcorn, en revanche je ne boude pas les gros blockbusters américains, du moins lorsqu’ils ont quelque chose à me dire.

Je viens de voir Terminator 6 : Dark Fate (Tim Miller, 2019) et j’y ai pris du plaisir. Qu’avait-il à me dire, celui-ci ?

Primo, que l’époque a changé. Que les femmes fortes sont plus fortes que les hommes forts ayant accaparé le pouvoir depuis des millénaires (un peu comme dans Mad Max Fury Road de George Miller), okay, leçon moderne toujours bonne à prendre, les filles ne sont plus là seulement pour être protégées parce qu’elles doivent accoucher du messie mâle (ledit messie, MacGuffin de la franchise, étant exécuté dès la première scène !), elles agissent pour et par elles-mêmes, elles se lèvent et elles se cassent.

Secundo, que l’époque n’a pas changé. Que le grand combat à mener, initié dans les années 80 (Terminator 1, 1984), reste celui des humains contre les machines. Le synopsis de tous les Terminators est inchangé depuis 35 ans : les humains ont confié leur destin aux machines, les machines ont pris le pouvoir, les humains ont disparu. Sauf si… (et là, l’aventure recommence.)

Puisque ce combat est en cours autour de nous dans le monde réel, un 6e film de la saga n’est pas forcément inutile, et je salue la puissance de vulgarisation d’idées brûlantes qu’ont parfois les bonnes grosses machines hollywoodiennes. J’ai emprunté le DVD de ce film hier, dans une médiathèque où les postes de prêt ont tous été récemment remplacés par des automates. J’ai engagé la conversation avec une bibliothécaire à propos de ce « progrès » , le même que l’on observe dans les gares, les supermarchés, les administrations : chacun est désormais invité à traverser l’espace public sans adresser la moindre parole à un autre humain, ni bonjour ni au revoir ni merde, à ne regarder droit dans les yeux au fil de la journée que des interlocuteurs mécaniques, son téléphone privé bien sûr puis lorsqu’il arpente un lieu partagé, toutes les machines installées à son attention. Dans le tout premier Terminator la mise en réseau des machines s’appelait « Skynet » et Skynet était l’ennemi sans visage. Peut-être que l’humanité a commencé de disparaître il y a 35 ans et qu’on ne s’en est pas aperçu parce que les humains sont apparemment toujours là, quoique masqués et socialement distanciés.

À Bordeaux, de passage

20/02/2021 un commentaire
Photo 1 (crédit Laurence Menu) : inspection de l’étagère du haut.
Photo 2 (crédit Edith Masson) : inspection de l’étagère du bas.

1)

La région bordelaise compte, comme d’autres, un certain nombre de boîtes-à-livres, soigneusement inspectées par quelques drogués, discrets « boîte-à-livres-addicts » qu’on reconnaît à leur déformation de la colonne vertébrale.
Après une heure d’affût, notre patience a été récompensée puisque nous avons eu la chance de surprendre deux individus d’un seul coup (celui de gauche est un certain Hervé Bougel ; celui de droite, ne s’exprimant que par borborygmes, n’a malheureusement pas pu être identifié).
Admirez le mouvement d’ensemble et la parfaite symétrie, qui pourrait sembler au profane comme chorégraphié, alors que la figure géométrique est en réalité créée par un immémorial instinct grégaire, comme lorsqu’on observe dans le ciel le vol saisonnier des grues dessiner des figures géométriques, cet autre miracle offert par la nature.
Particularité locale : le Bordelais étant une ancienne colonie anglaise (quoique, bizarrement, non membre de l’actuel Commonwealth), on trouve dans les boîtes-à-livres des autochtones de nombreux livres en langue anglaise.

2)

Au 57 cours de l’Intendance à Bordeaux, qui abrite aujourd’hui l’institut Cervantes, rendit l’âme Francisco de Goya, le 16 avril de l’an 1828. Il aura passé là les quatre dernières années de sa longue vie. La messe de ses funérailles se tint en l’église Notre-Dame, toute proche. Devant l’édifice, place du Chapelet, se dresse désormais une effigie en bronze du peintre, grave et hautain, mal embouché, plus grand que nature, don de la ville de Madrid en échange de sa dépouille (l’original retournant en poussière contre le simulacre immarcescible, qui a fait la meilleure affaire ?).
Un petit selfie avec le vieux Francisco s’imposait. Et j’en profite pour teaser un spectacle.
En compagnie de Christine Antoine au violon et de Bernard Commandeur au piano, je me produirai prochainement sur scène pour une évocation de « Goya, Monstres et Merveilles » . La création de ce spectacle était programmée en 2020… Nous avons l’audace de la prévoir en 2021… À suivre…

3)

Entendu une dispute dans le tramway, ligne C : « Allez casse-toi, tu sers à rien ! », injure prononcée masque descendu sous le menton pour davantage d’impact.
Au lieu d’admirer l’architecture bourgeoise des rues de Bordeaux, j’ai passé le restant du trajet à méditer sur le sens de cette invective et à me demander s’il était possible d’y entendre un symptôme de l’époque.
J’ai ruminé la valorisation sociale de ce que l’on entend par « utilité », puisque l’inutilité est vouée à la honte publique… J’ai pensé à « Comme la lune fidèle/A n’importe quel quartier/Je veux être utile/À ceux qui m’ont aimé » de Julien Clerc… J’ai pensé à l’utilitarisme tel que défini vers 1860 par John Stuart Mill… en me disant qu’il était sans doute bien périmé : l’idée de se rendre utile au bien public et au « bonheur universel de l’humanité » me semble assez éloignée de l’individu ordinaire de 2021, qui cherche à survivre pour sa propre gueule, à simplement s’en sortir en s’ubérisant et, au mieux, à rejoindre l’armée des robots « en marche » de la start-up néchone qui tête baissée foncent se rendre utile au projet ultralibéral délirant, utilitarisme corporate au sens d’efficacité managériale, « The Art of the Deal » et « stratégie gagnant-gagnant », atomisation de la société en myriades d’auto-entrepreneurs, chacun « utile » à sa propre culture d’entreprise.
J’ai songé à la noblesse des inutiles, de ceux qui refusent de servir : les objecteurs de conscience, les désobéissants civils à la Thoreau, les ronins japonais qui errent sans seigneurs, les sans-travail qui savent très bien pourquoi ils ne travaillent pas (cf. Volem rien foutre al païs de Pierre Carles), les Bartlebies, les anarchistes qui comme à eux-mêmes vous souhaitent ni dieu ni maître.
Mais aussitôt j’ai songé à la noblesse largement équivalente des utiles, ceux qui se vouent au bien des autres, les bénévoles qui littéralement veulent du bien, les « soignants » qu’il n’y a pas si longtemps on applaudissait aux fenêtres.
Forcément j’ai fini par me demander à quoi je servais, là.
Mais j’étais arrivé place des Quinconces, c’était mon arrêt, je suis descendu et j’ai pensé à autre chose.

4)

« Utopia ».
Tiens ? Sur une place de Bordeaux je tombe sur le cousin d’une vieille connaissance. Le formidable cinéma Utopia d’Avignon, maître-étalon de l’art-et-essai, aura donc essaimé ici ! Une vraie franchise, dites-moi.
Le premier Utopia d’Avignon fut inauguré dans une église désaffectée, dédiée à Saint-Antoine (et porte, depuis, sur son fronton une citation de Malraux, « Je ne peux pas infliger la joie d’aimer l’art à tout le monde. Je peux seulement essayer de l’offrir, la mettre à disposition... »). Or je découvre que la succursale bordelaise sous mes yeux a elle aussi été aménagée, en 1999, dans une église en déshérence, celle-ci dédiée à Saint-Siméon.
Décidément c’est une manie, mais très sensée, tout-à-fait raisonnable. Que peut-il arriver de mieux à un lieu de culte délaissé que d’être transmuté en salle de ciné ? Le mystère, le sacré, le rite, la croyance et l’émotion collectives, la communion devant un film, sécularisation heureuse ! Ne parle-t-on pas des « films culte » ?
L’endroit est ouvert, je pousse la porte, j’entre, l’acoustique parfaite renvoie l’écho de mes pas solitaires. Aucune séance n’est programmée, pourtant le hall est accueillant, libre d’accès au passant fatigué, le cinéma est un refuge, oui, c’est ça, comme une église. Et je remâche ce paradoxe impossible à digérer : les restrictions sanitaires actuelles ferment les lieux de culture mais laissent ouverts les lieux de culte.
Hommage à Jean-Claude Carrière qui vient de disparaître : cet homme de cinéma qui a beaucoup réfléchi sur la religion (Le Mahabharata, la Controverse de Valladolid, Les Fantômes de Goya…) était spécialement bien placé pour distinguer l’un de l’autre. Dans une interview passionnante, il admettait que tous les deux étaient des phénomènes imaginaires mais qu’au cinéma les lumières finissent par se rallumer, et les spectateurs sortent de la salle sans jamais avoir envie de tuer ceux qui n’ont pas eu la même vision qu’eux.

5)

Le duc de Bordeaux, alias Henri d’Artois, alias Henri V putatif quasi-roi de France, malheureux candidat légitimiste à la succession de Louis-Philippe, fit l’objet d’une fameuse chanson paillarde, moquerie cruelle envers ce perdant de l’histoire : « Le duc de bordeaux ressemble a son père/Son père à son frère et son frère à mon cul/De là je conclus que l’ duc de bordeaux/Ressemble à mon cul comme deux gouttes d’eau.« 
Cette chanson fut ensuite détournée par Brassens qui, trop élégant pour employer le mot cul, s’en servi pour formuler le compliment le plus sophistiqué qu’on puisse adresser à l’arrière-train d’une dame : « C’est le duc de Bordeaux qui s’en va tête basse/Car il ressemble au mien comme deux gouttes d’eau/S’il ressemblait au vôtre on dirait, quand il passe/  » C’est un joli garçon que le duc de Bordeaux ! « 
Pendant les quelques jours où j’ai arpenté la bonne ville de Bordeaux, alors qu’il me semblait justement que, en raison des mœurs prophylactiques, les culs avaient davantage de personnalité que les visages, la chanson de Brassens n’a cessé de me tourner sous le masque. Il me fallait à toute force la retenir et prendre garde à ne pas la laisser échapper à tue-tête en pleine rue.

6)

Excursion sur la dune du Pilat. Vaut le voyage. Immensité extraordinaire, Sahara inoffensif à la portée du vacancier, deux kilomètres de désert entre forêt et océan : trois écosystèmes déroulés côte à côte qui semblent trois planètes lointaines partageant le même ciel. Je reste longuement pensif, assis, debout, et finalement couché, feignant de m’être égaré dans le sable, attendant un jeune visiteur blond qui me réclamera le dessin d’un mouton. Pourtant, la vision qui m’aura le plus marqué surgit quelques instants plus tard, tandis que je redescends vers la mer, et m’oblige à baisser les yeux vers ma mélancolie plutôt qu’à les lever vers l’horizon. Pas un mouton, non. Un renard. Voilà où mène l’invocation du Petit Prince, on trébuche sur son mentor, celui qui lui faisait la morale à propos de la responsabilité. Le voilà bien arrangé. Le cadavre d’un renard est là, partiellement enseveli sur la plage, parmi un monceau de détritus recrachés par la dernière tempête. Pauvre bête piégée dans un filet ou noyée par la marée, memento mori en décomposition survolé par des mouches noires.
Toutes les occasions sont bonnes pour déclamer du Baudelaire.

UNE CHAROGNE

Rappelez-vous l’objet que nous vîmes, mon âme,
Ce beau matin d’été si doux :
Au détour d’un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux,

Les jambes en l’air, comme une femme lubrique,
Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d’une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d’exhalaisons,

Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
Comme afin de la cuire à point,
Et de rendre au centuple à la grande Nature
Tout ce qu’ensemble elle avait joint.

Et le ciel regardait la carcasse superbe
Comme une fleur s’épanouir ;
— La puanteur était si forte que sur l’herbe
Vous crûtes vous évanouir ; —

Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
D’où sortaient de noirs bataillons
De larves qui coulaient comme un épais liquide
Le long de ces vivants haillons.

Tout cela descendait, montait comme une vague,
Où s’élançait en pétillant ;
On eut dit que le corps, enflé d’un souffle vague,
Vivait en se multipliant.

Et ce monde rendait une étrange musique
Comme l’eau courante et le vent,
Ou le grain qu’un vanneur d’un mouvement rythmique
Agite et tourne dans son van.

Les formes s’effaçaient et n’étaient plus qu’un rêve,
Une ébauche lente à venir,
Sur la toile oubliée, et que l’artiste achève
Seulement par le souvenir.

Derrière les rochers une chienne inquiète
Nous regardait d’un œil fâché,
Épiant le moment de reprendre au squelette
Le morceau qu’elle avait lâché.

— Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
À cette horrible infection,
Étoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion !

Oui, telle vous serez, ô la reine des grâces,
Après les derniers sacrements,
Quand vous irez sous l’herbe et les floraisons grasses
Moisir parmi les ossements.

Alors, ô ma beauté, dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers
Que j’ai gardé la forme et l’essence divine
De mes amours décomposés !

7) De retour chez moi

Cette nuit j’avais trouvé un petit boulot temporaire, j’accompagnais une délégation de ministres en visite dans une école actuellement fermée et en travaux. Je leur ouvrais et leur fermais les salles de classe, je me sentais partagé entre d’une part la consternation face à ces personnes désinvoltes qui échangeaient des blagues à deux balles (« Oh ben dis donc encore une classe, mais c’est la même que l’autre, non ? », « Ah mais alors ça vit comme ça une maîtresse ah ah ah ! ») et surtout consultaient leurs téléphones en attendant la conférence de presse, et d’autre part la honte de moi-même parce que j’étais incapable d’identifier celui-ci ou celle-là. OK, ils avaient toutes et tous de vraies têtes de ministres, mais je ne me risquais pas à les appeler par leurs noms, je réalisais que je ne me souvenais d’aucun, je pestais contre moi-même et me promettais d’être plus attentif à l’actualité, la prochaine fois. J’en venais même à me dire, peut-être que je me rends coupable de délit de faciès ? Je pars du principe qu’ils ont « des têtes de ministres », mais qui me dit que ce ne sont pas des usurpateurs ? Et ensuite je tentais de raisonner ma paranoïa.Soudain le confinement dur nous est tombé dessus et nous étions condamnés à vivre tous ensemble dans cette école inachevée pour une durée indéterminée. J’assistais au changement de comportement des ministres, ils se lâchaient, tombaient la cravate, ne se rasaient plus, accusaient des coups de déprime sévères (« Vous êtes sûr qu’elle est annulée la conférence de presse ? », « Mais en fin de compte on sert à rien, alors ? »), craquaient parce que la 4G est coupée, certains faisaient des crises de nerfs ou des malaises vasovagals, d’autres s’avachissaient dans un coin en se grattant et en pleurant. Un couple s’était formé, un et une ministres se roulaient des pelles puis s’enfermaient dans une classe vide, ceux-là on ne les revoyait plus. Les autres ont fini par remarquer que j’étais là et par engager la conversation avec moi. « Vous savez ce qu’on raconte ? » Certains étaient sympas, finalement, quoique très débraillés. Comme nous n’avions plus de moyens de nous informer sur le monde extérieur, nous échangions les dernières rumeurs. « Vous saviez que des météorites sont attendues ? Elles devraient nous tomber dessus en fin de journée ! Ah et puis il y a aussi cette découverte d’œufs de dinosaures rouges, pas très loin d’ici… C’est comme ça, qu’est-ce qu’on y peut, les dinosaures rouges vont reconquérir leur territoire… »

Je me réveille, émerveillé par tant de fatras. J’essaye de renouer quelques fils. Le dinosaure rouge, ok, je sais d’où il vient, je lis plein de vieux Jack Kirby en ce moment ; j’ai vu il y a peu le film Gaz de France de Benoît Forgeard ; et puis la semaine dernière, alors que je traversais Bordeaux à vélo, le long de la Garonne, des dizaines, peut-être des centaines de flics ont bouclé un gros quartier de la ville m’obligeant plusieurs fois à des larges détours. Le troisième à qui j’ai demandé des explications m’a répondu deux mots : « Visite ministérielle ».

8 et fin)

Au fait, ce n’est pas le premier mais le second voyage que j’effectue à Bordeaux. Je suis déjà venu ici il y a huit ans. Huit ans, vraiment ? Oh mondjeu qu’ai-je fait en huit ans ? Pratiquement rien. Les aiguilles tournent et je vois bien que Bordeaux a davantage fait que moi (exit Juppé, le maire est désormais un écolo dont le nom m’échappe mais qui a bien du mérite). Baudelaire toujours : la forme d’une ville change plus vite, hélas ! que le coeur d’un mortel. Ici, mes souvenirs précédents.

Le chant de la forêt

28/01/2021 Aucun commentaire

À ma gauche : un film magnifique et bouleversant, subtil et onirique. Le Chant de la forêt, co-réalisé par le Portugais João Salaviza et la Brésilienne Renée Nader Messora, a décroché le prix spécial du jury dans la sélection Un Certain Regard, lors d’un lointain jadis (2018) où le festival de Cannes avait lieu. Il s’inscrit dans la mouvance cinématographique inventée par Jean Rouch de l’ethnofiction, sur la frontière entre fiction et documentaire ethnographique, où des autochtones jouent leurs propres rôles au sein d’une histoire écrite, ou du moins rejouée, en respectant l’imaginaire d’un peuple, sa poésie propre et son devenir.

Le personnage principal, Ihjâc, 15 ans et déjà père de famille, est membre de la tribu indienne des Krahôs, vivant dans leur réserve du Cerrado, au nord du Brésil. Une nuit, Ihjâc rêve de son père mort, qui lui parle à travers une cascade, dans la forêt, et réclame de lui des funérailles dignes de ce nom afin de gagner le village des morts (le très beau titre original du film était Les morts et les autres). Tel Jonas, mon prophète biblique préféré, Ihjâc tout à la fois entend et refuse d’entendre les voix, l’appel surnaturel, la vocation : son totem, le perroquet, le tourmente car il doit devenir chamane mais n’en a pas envie. Il n’idéalise pas le monde de ses ancêtres en voie de disparition, et, malade, fuit la forêt pour aller se confronter à la ville, aux Blancs, à l’État brésilien, à la langue portugaise, à la modernité, avant de choisir son destin.

À ma droite, et même à mon extrême droite : Jair Bolsonaro, président du Brésil, chef d’état le plus dangereux du monde depuis l’éviction démocratique de Donald Trump. Cet atroce quasi-fasciste est nuisible pour tout un chacun mais spécialement pour les tribus indiennes de son pays qu’il déteste, qu’il qualifie d’hommes préhistoriques et qu’il ambitionne explicitement d’éradiquer. Florilège :

« Quel dommage que la cavalerie brésilienne ne se soit pas montrée aussi efficace que les Américains. Eux, ils ont exterminé leurs Indiens. » Correio Braziliense, 12 avril 1998. « Les Indiens ne parlent pas notre langue, ils n’ont pas d’argent, ils n’ont pas de culture. Ce sont des peuples autochtones. Comment ont-ils réussi à obtenir 13% du territoire national ? » Campo Grande News, 22 avril 2015. « Soyez certains qui si j’y arrive [à la Présidence de la République] il n’y aura pas de sous pour les ONG. Si cela dépend de moi, chaque citoyen aura une arme à feu chez soi. Pas un centimètre ne sera démarqué en tant que réserve autochtone ou quilombola [territoire destiné aux descendants des communautés d’esclaves africains]. » Estadão, 3 avril 2017. « En 2019, nous allons mettre en pièces la réserve autochtone de Raposa Serra do Sol [territoire autochtone à Roraima, nord du Brésil]. Nous allons donner des armes à tous les éleveurs de bétail. » Au Congrès, publié en ligne le 21 janvier 2016. « Cette politique unilatérale de démarcation des terres autochtones par le pouvoir exécutif cessera d’exister. Sur toute réserve que je peux réduire, je le ferai. C’est une grosse bataille que nous allons mener contre l’ONU. » Vidéo de Correio do Estado, 10 juin 2016. « Je porterai un coup à la FUNAI [département des affaires autochtones du Brésil] – un coup à la nuque. Il n’y a pas d’alternative. Elle est devenue inutile. » Espírito Santo, 1er août 2018.

Ainsi de suite. Bolsonaro élu en octobre 2018 soit quelques mois après la récompense audit Festival de Cannes, a tenu parole, n’a eu de cesse de réduire l’espace vital des Indiens, de les asphyxier économiquement et culturellement, de livrer leurs réserves aux lobbies miniers, agroalimentaires et autoroutiers, de couvrir les assassinats des opposants, et de vider de sa substance la FUNAI, agence indienne devenue arme anti-indienne.

À ma droite, à ma gauche… Et nous autres au milieu, que les circonstances forcent à réfléchir si l’art est bien utile ou essentiel ou politique ou ceci-cela comme si nous soulevions la culotte des anges afin de vérifier leur sexe. Comment ne pas admettre que l’art est politique dès qu’il existe justement parce qu’il existe ? Un film comme Le chant de la forêt n’est absolument pas militant, il ne revendique rien, mais il existe, et il montre que des gens existent, que les Krahôs existent, ils sont là. Cette affirmation très élémentaire devient de l’autodéfense quand un chef d’état affirme le projet de la non-existence d’un peuple.

J’attends la sortie prochaine de mon « roman indien » dont le narrateur est lui aussi partagé entre la sagesse ancestrale et la modernité et qui, lui aussi, sent bien que son totem pourrait être le perroquet.


Post-scriptum n’ayant pratiquement rien à voir.

J’ai perdu l’excuse de la fièvre mais mon cerveau continue de turbiner comme devant, comme avant pendant ou après, en associant sans filtre les idées de fort curieuse façon, comme si je dormais à moitié, quitte à trouver ces idées saugrenues quelques instants plus tard.
Là par exemple, sans me vanter je viens de comprendre pourquoi le racisme, à tout le moins la notion de race, est si naturelle, si explicite aux USA alors qu’en France, pays où les « statistiques raciales » ou bien la mention de la « race » sur les papiers d’identité sont interdits, elle coince, elle heurte, elle est plus difficile à assumer ou à avouer.
C’est à cause d’un jeu de mots.
La « race » est tout simplement l’essence même de la culture américaine, de l’American Way of Life. Je veux dire, la course. La compétition. La concurrence dite libre. La lutte de chacun contre tous instituée en norme. La guerre en treillis ou en col blanc. La « rat race« , l’absurde et frénétique course de rats, la course à l’échalote. Quoi de plus normal, « the race » étant constitutif de la vie et de la pensée américaine, que le racism y soit monnaie courante, admis et rationalisé.
Autre hypothèse : je suis délirant y compris quand je n’ai pas la fièvre.

Les Malheurs d’Alain

21/01/2021 un commentaire

Ce soir j’ai revu pour la première fois depuis une quarantaine d’année Les Malheurs d’Alfred de et avec Pierre Richard, sur un scénario co-écrit par Roland Topor (à qui je suis tenté d’attribuer les aspects les plus méchants de cette comédie plutôt bon-enfant).

J’ai à l’endroit de Pierre Richard une tendresse enveloppante et chaude comme un vieux pull vert déformé. Car Pierre Richard incarne dans le cinéma français ce qu’incarne Gaston Lagaffe au sein des éditions Dupuis : le pas de côté, la grâce, la joie, l’expérimentation, la résistance par la poésie pure (je nomme poésie pure un rapport direct au monde, sans calcul, sans cynisme, sans compromission adulte), la plasticité d’un corps burlesque en latex, et la subversion que menace d’apporter chacun des éléments sus-dits dans les plans et les comptes des Messieurs Bouliers de tous les milieux.

En outre, à chaque fois que je regarde un film des années 70, y compris lorsque ce n’est pas un chef d’œuvre, et même surtout dans ce cas, je me complais dans ces couleurs, ces costumes, ces musiques, ces effets de zooms, ces motifs de tapisserie, j’éprouve un sentiment doucereux et ambigu de familiarité mélancolique, qui est celui du retour au pays natal : j’ai vieilli mais pas lui.

Cependant, une surprise tout-à-fait singulière m’attendait parmi Les Malheurs d’Alfred. Alors que, vers la moitié du film, défilent diverses trognes d’imbéciles promis aux plus grands succès dans des jeux télé conçu pour être particulièrement débiles, voilà que surgit le visage d’Alain Finkelkraut. Je me sens bien sûr agressé, je sursaute. Bon sang, me dis-je, mais que vient faire ici Alain Finkielkraut ? Qu’il est fort tout de même ce Finkielkraut, il s’immisce partout, même dans un film de 1972 ! Je me suis frotté les yeux et j’ai réalisé qu’en fin de compte il s’agissait de Jean Carmet, déguisé en Alain Finkielkraut. Mais pourquoi Jean Carmet ferait-il une chose pareille ? Il m’a fallu me frotter les yeux une seconde fois, et réfléchir plus au calme, pour comprendre que je m’étais laissé abuser par une illusion d’optique. En réalité, une fois la chronologie restituée, ce n’est pas Jean Carmet qui se déguise en Alain Finkielkraut à l’occasion d’un film de 1972, mais bien sûr Alain Finkielkraut qui, à chaque fois qu’il se présente à nous dans les médias pour nous faire la leçon, imite et, disons le mot, PLAGIE éhontément le look du juriste pisse-froid, étriqué et arrogant campé par Jean Carmet en 1972. Monsieur Finkielkraut, je révèle ici publiquement que j’ai percé à jour votre petit pot-au-rose, vous vous faites passer pour Jean Carmet grimé en Monsieur Boulier, et ce n’est pas joli-joli.

(Sinon, les symptômes du Covid s’éloignent tout doucement de moi, je crois que j’ai passé le col et que je suis dans la redescente, mais quelque chose me dit que j’ai encore un peu de fièvre.)

L’élément « Temps »

31/12/2020 un commentaire
« C’est une pendule ? Non ! C’est une guillotine ? Non ! C’est… La Quatrième Dimension ! »

Non-actualité du cinéma, ersatz 1 : le streaming

Ouf ! Enfin le dernier jour de cette foutue 2020, « pire année » dans tellement de domaines qu’on ne sait où donner de la tête masquée.

Ainsi… le cinéma. Je tire ce sujet au hasard, les yeux bandés, j’aurais aussi bien pu tomber sur une autre activité humaine parmi celles qui me passionnent et qui sont pareillement sinistrées, je ne sais pas, le trafic aérien, les coiffeurs, l’immobilier, la production automobile, les relations commerciales entre l’Union Européenne et le Royaume-Uni, les placements bancaires, le foot, la télé-réalité, le nucléaire. Mais non, allez, le cinéma.

L’art du cinéma (qui, comme on sait, est « par ailleurs » une industrie) repose précisément sur l’écoulement du temps, et s’est interrompu comme le temps lui-même. Quand j’étais jeune projectionniste, du temps argentique, lorsque la machine se bloquait sur une seule image, celle-ci fondait et la pellicule brûlait : le mouvement ne devait jamais être interrompu (mouvement = kinéma en grec). Né il y 125 ans, ayant survécu à tout, à la radio, à la télé, à la VHS, au DVD, à Internet, à la transition numérique, à Netflix… en 2020 le cinéma s’est interrompu et il est tout bonnement mort aux trois quarts : -75% de fréquentation, de sorties, de productions, et de tournages. Et d’intérêt du public ? Et d’attente ? Et d’émerveillement ? S’en relèvera-t-il ? Peut-il s’en relever, fort de son dernier quart vivace ?

De façon symptomatique, en milieu d’année, entre deux confinements, le film censé sauver le cinéma, Tenet de Nolan, nous parlait pâteusement du temps qui s’arrête. Un temps sidéré, enrayé, rebroussant chemin au beau milieu de la guerre. Même si Tenet est le film le plus vu dans les salles françaises en 2020, étant donné que les entrées se sont globalement effondrées, on peut dire que peu de spectateurs se sont déplacés pour aller voir ce cul-de-sac et on ne voit pas pourquoi on s’en étonnerait. No future, le cinéma.

Un petit tuyau à quiconque aura été déçu par ce « film de l’année » si malheureusement représentatif : voyez plutôt sur Youtube l’épisode pilote (inédit en France) de La Quatrième Dimension, The time element (1958). Car c’est quasiment la même histoire que Tenet : on y voit un homme, trop peu sympathique pour qu’on ait envie de s’identifier à lui, s’engluer dans une boucle temporelle, ne rien comprendre à ce qui lui arrive mais tenter désespérément d’en profiter pour éviter un massacre en pleine guerre mondiale.
Allez savoir pourquoi, j’ai mille fois préféré ce Time element à Tenet. Pas seulement parce qu’il est nettement plus court.

Un peu de Deleuze pour se prendre la tête une dernière fois en 2020 ? Deleuze résume très bien l’histoire du cinéma en observant le basculement de l’image-mouvement vers l’image-temps :

Il se passe quelque chose dans le cinéma moderne qui n’est ni plus beau, ni plus profond, ni plus vrai que dans le cinéma classique mais seulement autre. C’est que le schème sensori-moteur ne s’exerce plus, mais n’est pas davantage dépassé, surmonté. Il est brisé du dedans. Des personnages pris dans des situations optiques ou sonores, se trouvent condamnés à l’errance ou à la balade. Ce sont de purs voyants, qui n’existent plus que dans l’intervalle de mouvement et n’ont même pas la consolation du sublime, qui leur ferait rejoindre la matière ou conquérir l’esprit. Ils sont plutôt livrés à quelque chose d’intolérable qui est leur quotidienneté même. C’est là que se produit le renversement : le mouvement n’est plus seulement aberrant, mais l’aberration vaut pour elle-même et désigne le temps comme sa cause principale. « Le temps sort de ses gonds » : il sort des gonds que lui assignaient les conduites dans le monde, mais aussi les mouvements du monde. Ce n’est pas le temps qui dépend du mouvement, c’est le mouvement aberrant qui dépend du temps. Au rapport, situation sensori-motrice -> Image indirecte du temps, se substitue une relation non localisable, situation optique et sonore pure -> image directe du temps.

Bonne année 1958 à tous !
Bonne année 1985 aussi (année de sortie de l‘Image-Temps de Deleuze, et en outre 85 est le palindrome de 58 car tout est lié).
Mais allez, courage, tout de même, bonne année prochaine.

Non-actualité du cinéma, ersatz 2 : le DVD

Oui, en France les salles restent fermées, mais au moins elles sont toujours là, on peut espérer que des jours meilleurs viendront.

Certains pays sont plus malheureux que nous puisqu’ils sont sans cinéma.

Le « Park » , plus vieux cinéma de Kaboul, symbole de la culture moderne en Afghanistan, a été rasé en novembre 2020…

Le Park est bien sûr évoqué dans le film Nothingwood (Sonia Kronlund, 2017) où l’on s’attache à un homme-cinéma « bigger than life » , énorme et truculent, plus grande star du minuscule cinéma afghan, Salim Shaheen, acteur, réalisateur, producteur d’une centaine de films, cabotin illettré qui tourne trois films en même temps sans aucun moyen, mais avec sa famille (seulement les membres masculins) et avec une infatigable envie.

Les Américains ont Hollywood, les Indiens Bollywood, et les Nigérians Nollywood. Les afghans n’ont rien. Ah, si, ils ont Salim Shaheen !

Le film est une merveille, drôle et émouvante, parce qu’on voit comment peut surgir coûte que coûte la joie du cinéma dans un pays en pleine guerre et en plein chaos, entre deux roquettes. Au fond, la joie du cinéma est le sujet même du film, joie que les talibans et autres abrutis bigots voudraient bannir sous le prétexte qu’elle n’existait pas du temps du prophète donc elle est haram.

Shaheen fait certes penser à Ed Wood comme le dit la bande-annonce, mais il évoque tout autant d’autres monstres sacrés pour qui le cinéma était vital, pures créatures d’écran, Orson Welles, Raimu, Toto, Depardieu, Sharukh Khan…

Je recommande de ne pas manquer les scènes coupées présentes dans le DVD : on y découvre notamment Shaheen en train de reconstituer pour la filmer une scène fondatrice de son enfance. Bouleversé par le cinéma qu’il découvre dans ladite salle mythique, le « Park » , il construit une petite caisse en bois où il fait défiler des morceaux de pellicule récupérés près de la cabine de projection. Il s’installe derrière le Park, attend la sortie de l’école et fait payer quelques sous les enfants pour « voir le cinéma ». Bref, il réinvente le cinéma à lui tout seul, et cette fois c’est à Jacques Demy qu’il fait penser, l’enfant-cinéma dans Jacquot de Nantes.

Non actualité du cinéma, ersatz 3 : le cinéma inter-crânien

Cette nuit j’allais assister à un match de boxe. L’un des deux combattants annoncés sur l’affiche était ma fille. Je me tenais debout au fond d’une arène bondée et bruyante, le ring au centre était vide mais éclairé par des spots tournoyants. J’attendais anxieusement que le match commence, mais plus l’attente durait plus je me disais que ce n’était pas possible, que je devais mettre fin à cette mascarade. Je réfléchissais à des moyens d’empêcher le match, je me préparais à mettre mes mains en porte-voix et à hurler : « La boxe, c’est pas très geste barrière ! » , mais je me suis réveillé. J’ai mis quelques instants à me souvenir où ma fille dormait cette nuit.

Bonus – l’excellente photo utilisée par la Cinémathèque de Grenoble en guise de carte de voeux :

Invention

23/11/2020 Aucun commentaire

Je relève dans un livre à peu près incompréhensible de Pierre Bettencourt, Le Littrorama ou le triomphe de la roue libre (Livre Premier) cette citation en revanche limpide qu’il attribue à Bossuet : « Tout ce que l’on pense de Dieu n’est qu’un songe. »
Comme je rechigne à utiliser des citations de seconde main sans avoir vérifié leur source, j’aimerais beaucoup retrouver la référence exacte. Sauf que je ne suis pas tellement lecteur de Bossuet. Si jamais il en s’en trouve parmi vous, qu’il (elle) me contacte, il (elle) a gagné un livre du Fond du tiroir.
À défaut, je continuerai de me servir de cette phrase de Borges, au moins celle-ci je sais d’où elle vient : « La métaphysique est une branche de la littérature fantastique » .

À quiconque s’intéresserait aux liens entre « Dieu et les songes » (Bossuet) ou « la métaphysique et le fantastique » (Borges), je ne saurais que recommander la vision du film The invention of lying (Ricky Gervais, 2009, disponible en un clic sur une célèbre plateforme dont le nom commence par « Ne » et se termine par « ix »).
Le titre français, Mytho-man, est idiot ; le titre original est honnête et annonce franchement la couleur : L’invention du mensonge est un conte étiologique, une fable absurde et métaphysique un peu dans la veine d’Un jour sans fin. Le point commun entre ces deux films est que le protagoniste, enlisé dans une situation fantaisiste et inextricable, n’a au fond qu’un seul but, la conquête d’une femme qui n’est pas amoureuse de lui. Qui n’a pas cette expérience ne comprendra pas qu’il s’agit de la situation inextricable par excellence.
L’histoire se passe dans un monde où n’existe pas le mensonge, ni, par conséquent, l’imagination, l’hypocrisie, la fiction, la métaphore, la plaisanterie, la délicatesse, la spéculation, l’abstraction, la séduction, la littérature fantastique, l’ambiguïté, la publicité (enfin, pas comme nous la connaissons). Bref, ce monde parallèle n’est pas méchant, juste super chiant. Voilà qu’un homme, par accident, invente le mensonge. Et observe l’effet autour de lui. Découvre des applications.
Au début, le film est sympa.
Mais à la moitié, vers la 46e minute, le film devient génial. Parce que notre héros encouragé par ses succès précédents invente (pour des raisons du reste respectables) la religion, le paradis, « The man in the sky » . La plaisanterie est magistrale.

Manifestement

10/10/2020 Aucun commentaire

Grenoble, ma ville, vient d’être élue capitale verte et simultanément de basculer zone rouge grave, ultra-rouge quasi-noir cramoisi violacé turgide. Qu’est-ce que ça change, à vue d’œil polychrome ? Par la fenêtre, je ne vois que du gris. Un de ces jours où le ciel est plus bas que les montagnes. Un autre de ces jours d’automne glacé, humide, morose, repoussant. Un jour de deuil et d’abandon, qui m’invite à remâcher Clandestine, le dernier livre d’Hervé Bougel (ex-Grenoblois), texte bref mais long en bouche, révélant assez comment Grenoble ne convient pas à toutes les natures.

Il fait moche dans le ciel et sur la terre et nous avançons masqués.

Les rues sont presque vides. Je réalise qu’en cette période qui interdit, plus ou moins formellement (l’empêchement est ici formel), toute manifestation, c’est-à-dire toute contestation, il se trouve que j’ai un disque de chevet, Le Manifeste de Saez, ainsi qu’un film culte qui est mon film préféré de la semaine ou de la décennie, je ne sais pas encore, Manifesto de Julian Rosefeldt. Est-ce une compensation ?

Le Manifeste de Saez (2016-2019), album quadruple sous-titré Ni dieu ni maître après avoir porté divers titres, est une extravagance, un choc, un bloc, un tour de force aussi lointain que possible de ce que l’on entend usuellement par album de chanson française, modèle industriel facilement aimable, calibré et reproductible à base de deux trois idées sentimentales et de couplets et refrains avec pont, solo et coda. Rien de tout cela. Le Manifeste ne s’écoute pas distraitement tout en cherchant autre chose sur son portable mais exige toute l’attention, toute l’implication, de son auditeur. Quatre heures de musique intense et débordante, de textes exigeants et écorchés, quatre heures à s’accrocher en compagnie d’un artiste intransigeant, qui ne lassera que ceux qui méritent d’être lassés et qui ricaneront face à la caricature du poète maudit. On trouve ici et là des traces de Jacques Brel (La Maria serait comme une séquelle d’Amsterdam), de Jean Ferrat (Années 60 : Ferrat parle de la France qu’il a sous les yeux, de l’émancipation des classes sociales et prend la forme de chansons d’amour, Ma môme, Ma France… 2019 : Saez parle de la France qu’il a sous les yeux, donc de la religion mais cela prend encore la forme d’une chanson d’amour : Ma religieuse), de Ferré, de Noir Désir, de Renaud et même de Johnny Hallyday (l’émouvant hommage Jojo). Mais on trouve surtout Saez, singulier, entier et irrécupérable, généreux et inachevé, adolescent et rock’n’roll, ses obsessions, ses déchirements, ses failles, son autobiographie (Ma vieille sur sa mère et Mohamed sur son grand-père sont deux sommets), ses révoltes, avant tout et après tout sa poésie. On peut explorer le site de Saez rebaptisé pour l’occasion Culture contre Culture.

Manifesto de Rosefeldt (2015) est une extravagance, un choc, un bloc, un tour de force aussi lointain que possible du ce que l’on entend usuellement par film, modèle industriel facilement aimable, calibré et reproductible à base de deux trois idées sentimentales et de personnages et de péripéties avec début milieu climax et happy end répartis méthodiquement sur 90 minutes. Rien de tout cela. Manifesto ne se regarde pas distraitement sur un onglet ouvert tout en faisant autre chose de son portable mais exige toute l’attention, toute l’implication, de son spectateur. D’abord installation d’art contemporain sur douze écrans simultanés, les douze séquences ont été réincarnées et réunies en un long métrage conceptuel, hypnotisant et parfois désopilant. La géniale Cate Blanchett, seule à l’écran le plus souvent, incarne 13 personnages, quasiment 13 archétypes, et déclame hors contexte une cinquantaine de manifestes politiques ou artistiques du XXe siècle (seul le premier cité, l’inaugural Manifeste du parti communiste de Marx et Engels, 1848, appartient au siècle précédent), écrits dans six langues européennes. Il faut voir (pour le croire) Blanchett en clodo braillant Guy Debord, en trader cynique éructant le futurisme pré-fasciste, en veuve éplorée lisant Dada à en pleurer, en maitresse d’école maternelle prêchant Godard et Lars Von Trier, en chorégraphe russe tonitruant Fluxus, en marionnettiste susurrant André Breton, en punk vociférant le stridentisme, en femme au foyer récitant les textes fondateurs du Pop Art comme on prononce les grâces avant de découper la dinde, en présentatrice du 20 heures ânonnant l’art conceptuel avec une diction standard internationale représentée chez nous par Claire Chazal… (Toutes les séquences sont visibles séparément sur le site de l’artiste, mais attention, sans sous-titres.) Détail sans doute signifiant : c’est une femme qui prononce ces textes grandiloquents écrits par des hommes. Pourquoi donc seuls les hommes, durant le siècle des manifestes, ont-ils manifesté ? À moins que, comme d’habitude, des femmes l’aient fait et aient été oubliées (1)… Ces textes d’une énergie stupéfiante, écrits pour devenir des actes et des actions, ne sont pas du tout parodiés, au contraire ils prennent une épaisseur extraordinaire dans la bouche de ces personnages facilement identifiables par leur fonction, qui, dans la vie réelle, sont agis par eux, infusés par eux, comme nous le sommes nous-mêmes.

Je relève cette coïncidence : deux œuvres aux titres similaires se manifestent et se télescopent sous mes yeux. Je m’en étonne. Pour dépasser le constat du simple jeu de mots synchronisé, j’interroge l’étymologie de manifeste.

Or il n’y a pas une mais deux étymologies. Le latin manufestus signifiait pris à la main/par la main/la main dans le sac et connotait ce qui est concret, accessible à nos sens, palpable, évident, patent, incontestable ; bien plus tard, l’italien manifesto, adjectif substantivé, qualifiait ce qui était rendu public par affichage ou tract, prise de position, texte de loi, tribune, appel, réclame, polémique. Quant à Manifestation, on note un remarquable chemin de sécularisation : le mot a d’abord eu des acceptions religieuses (révélation, apparition du christ), puis scientifiques et médicales (apparition de symptômes), puis sentimentales (expression de l’intériorité, de la flamme retenue puis déclarée), enfin politiques c’est-à-dire collectives (rassemblement, démonstration publique d’une opinion ou d’une protestation).

Une conclusion, si l’on y tient : les œuvres qui manifestent, qui sont là sous notre main, qui nous prennent en main, qui nous parlent, et qui exigent, y compris de celui qui les reçoit, sont plus urgentes que jamais.

  • (1) – Des traces existent bel et bien, si l’on se donne la peine de chercher. Mina Loy (1882-1966), peintre, poète, agent artistique et femme libre, a vécu parmi ces avants-gardes viriles si promptes à produire du manifeste, côtoyant Apollinaire, Picasso, Duchamp, Cravan (qui fut son mari), Giacometti, Ernst et compagnie. Elle a écrit des textes polémiques rassemblés de façon posthume sous le titre Manifeste féministe & écrits modernistes (éditions Nous, 2014).

Mauvais rêves

09/10/2020 Aucun commentaire
Dudley Moore (1932-2003)

Cette nuit j’étais assailli par des zombies. Je trouvais refuge dans un centre de vacances désaffecté en pleine montagne. J’ai reconnu l’endroit au premier coup d’œil, c’est ici, à Autrans, sur le Vercors, que j’ai travaillé pour la première fois à l’âge de 17 ans. Les bâtiments sont mal entretenus, l’électricité ne marche plus. Les zombies sont nombreux à traverser les couloirs, hagards et assez lents donc il suffit de les garder à l’œil pour ne pas se laisser déborder. Je me suis enfermé dans un réfectoire et de là je les observe, ils essayent de rentrer, s’entassent et rebondissent mollement contre les portes vitrées, s’écrasent le nez qui du coup tombe le long de la vitre en laissant une trainée noire, et je commente à voix haute : « Ils viennent là poussés par l’habitude, c’est ici qu’ils mangeaient, ils veulent continuer à manger, sauf que c’est moi le menu » (pour cette scène et ce dialogue j’assume le plagiat du Zombie de Romero). Mais soudain j’entends une voix me répondre, je me retourne, un zombie est assis dans un coin, il me dit en souriant gentiment : « Ne vous inquiétez pas, vous ne risquez rien d’eux » . Il s’exprime calmement, parle « d’eux » comme s’il n’en faisait pas partie, je suis très méfiant. Je m’approche pour mieux le voir, il ne semble pas du tout zombifié, raison de plus pour être prudent, il est très bien maquillé par dessus sa pourriture de zombie, je reconnais sa tignasse noire bouclée : c’est Dudley Moore qui joue le rôle, il est super sympa Dudley Moore, Dudley Moore n’a jamais joué que des personnages super sympas, c’est bien la preuve que son amabilité est un piège ! Il a entre les mains mon ordinateur portable, justement je le cherchais, il me demande mon mot de passe parce qu’il veut juste « tchéquer ses mails » , ouais c’est ça si tu crois que je suis dupe, tu veux m’embobiner gros rusé, une fois que je t’aurai filé le code de mon ordi tu pourras me bouffer le cerveau tranquille, je vous connais vous autres zombies, il n’y a qu’une chose qui vous intéresse, même si vous êtes joués par Dudley Moore pour donner le change. Je joue au plus malin, je lui donne un faux mot de passe puis je feins la déception, « Ah tiens ça ne marche pas ? comme c’est bizarre… Bon ben je vais aller chercher le mot de passe ailleurs, alors… » J’ouvre une fenêtre, j’enjambe, on est au premier étage, je m’apprête à sauter, je vois que la nuit tombe sur le Vercors… Dudley se lève, il ne sourit plus, il me dit « Non mais attends, reste avec moi, on s’en fout du mot de passe ! », il tend la main vers moi. Je saute ! Magnifique réception en roulé-boulé sur le gravier. Et je cours dans la forêt, dans la nuit, je cours, je cours, je cours, je me réveille.

Je me gratte les yeux, je pose les pieds par terre, je baille.

Je suis de retour dans le vrai monde. Je prends le temps de me souvenir qu’il est plus inquiétant encore que l’autre. Je ne me recouche pas pour autant. Quand faut y aller.

Nouvelles du jour. Le 2 octobre dernier, Rihanna a accompagné le défilé de sa collection de lingerie d’un morceau de techno intitulé Doom signé d’une CouCou Chloe. Elle l’avait déjà fait en 2017 sans que cela fasse tiquer quiconque. Trois ans plus tard, ce morceau engendre un scandale : il se trouve qu’il remixe des chants musulmans. Or, faut respecter. Cette appropriation de sons sacrés dans un contexte profane est intolérable pour certains. Après une petite semaine de bouillonnement des réseaux dits sociaux, Rihanna et CouCou Chloe s’excusent toutes les deux piteusement. Nous avons fait une grosse erreur, pardon à nos frères et sœurs musulmans, on ne recommencera plus promis. L’écume éclabousse jusqu’en France. Dans l’émission de Cyril Hanouna, une chroniqueuse commente placidement : « Moi je trouve que [Rihanna] j’ai envie de la tuer » . Cet appel télévisé au meurtre, ou du moins, cette légitimation de la mise à mort pour blasphème, quant à lui, passe comme une lettre à la poste, beaucoup mieux qu’un morceau de musique choquant. Il est « normal » .

Ce matin, tout à fait réveillé et ébroué de mes faux zombies, j’écoute Doom de CouCou Chloe. Je n’aime pas spécialement ça, tant pis, je me force, je l’écoute, jusqu’au bout, je monte même le son pour être sûr. Comment un morceau de musique peut-il donner envie de tuer ? En y mettant de la religion dedans. Putain, pas moyen de me réveiller puisque je ne dors pas.

Durant les années 90, des groupes comme Enigma (Sadeness) puis Era (Ameno) ont connu leur heure de succès en remixant des chants grégoriens façon techno-new age. Je n’en raffolais pas non plus (alors que j’aime les chants grégoriens), je dédaignais ce qui me semblait du parasitisme esthétique, mais l’idée du blasphème ne m’effleurait même pas. Je ne sache pas qu’Enigma ni Era aient reçu la moindre menace de mort du tribunal de la Sainte Inquisition. Ils sont juste passés de mode.

Lettre de Gustave Flaubert à Louis Bouilhet du 27 juin 1850 : « Le monde va devenir bougrement bête. D’ici à longtemps ce sera bien ennuyeux. Nous faisons bien de vivre maintenant. Tu ne croirais pas que nous causons beaucoup de l’avenir de la société. Il est pour moi presque certain qu’elle sera, dans un temps plus ou moins éloigné, régie comme un collège. Les pions feront la loi. Tout sera en uniforme. »

Le chemin plutôt que la destination (1/2)

16/09/2020 Aucun commentaire
Sharon Stone et son top rose. Paul Verhoeven est le champion olympique du bon goût au XXe siècle.

Qui l’eût dit ? L’un des effets collatéraux du confinement est le retour en grâce d’une pratique qu’on croyait désuète, les reprises en salle de vieux films. Aujourd’hui, 16 septembre 2020, ressort Total Recall (Paul Verhoeven, 1990). Je me souviens et j’en nourris l’envie de rejouer à Reconnaissances de dettes.

Le livre Reconnaissances de dettes (ne le cherchez pas, il est aussi introuvable que s’il n’avait jamais existé : soit vous le possédez, soit vous ne le possèderez jamais) témoigne d’un tortueux chemin d’écriture qui m’a tenu 18 ans, inventant au fur et à mesure sa méthode d’archéologie intime. L’intention initiale, naïve et vite abandonnée, était de dérouler l’entière pelote de ma psyché en partant d’un élément quelconque (un lieu, un livre, un film, un évènement, un objet, un souvenir qui en vaudrait un autre) et d’enchaîner les liens de cause à effet, les dettes, sans fin. Soit un élément A qui clignote dans ma mémoire… Je dois B à A, puis je dois C à B, D à C, E à D et ainsi de suite façon domino jusqu’à ce que s’épuisent les souvenirs et que s’achève un tour complet sur moi-même. Impossible, en réalité. Une fois lancée la mémoire tourne encore, comme un derviche.

Le livre achevé après 18 ans est finalement distinct de cette intention, plus erratique, avec 300 pistes engagées, certaines ouvrant sur des carrefours, d’autres fermant sur des culs-de-sac.

Mettons que je revienne à la méthode initiale, mettons que je l’applique en prenant Total Recall comme démarreur, parce que Total Recall est un souvenir qui en vaut un autre. Je pourrais aboutir à ce cheminement, à ce chapitre bonus des RdD :

1 – Je dois d’être allé voir Total Recall à sa sortie en 1990 non à sa vedette Arnold Schwarzenegger dont je me foutais absolument (pas client des gros bras qui disent des bons mots) mais à Sharon Stone, dont le regard par en-dessous, avec comme un infime strabisme vicelard, entrevu dans la bande annonce, avait fait bouillir mes hormones juvéniles.

2 – Je dois à la vision du film d’avoir porté à ébullition, au lieu de mes seules hormones comme escompté (on y voit assez peu Sharon Stone, finalement), toute mon imagination ainsi que les conceptions de vérité, d’illusion, de mémoire, de rêve, de foi dans le réel, de manipulation des sens, de paranoïa, de libre-arbitre.

3 – J’ai compris que le meilleur de ce film, son principe actif, n’était ni Verhoeven ni ses interprètes fussent-ils vêtus d’un top rose, mais l’auteur du roman originel, Philip K. Dick. Je dois à cette découverte de m’être plongé dans les oeuvres de Dick. (Blade Runner de Ridley Scott, adaptation du même, antérieure de quelques années, n’avait pas eu cet effet déclencheur, je n’avais vu sur l’écran qu’une aventure au sens plus classique, plus balisé, une enquête… une chasse à l’homme… une élucidation… certes des robots mais jamais ce doute insidieux sur ce qui est réel ou falsifié, cette vertigineuse et rétrospective mise en abyme de l’histoire qu’on nous raconte ainsi que de toutes les histoires, cette faille, cette authentique rupture de sens qui est une invitation à une initiation spirituelle vers d’autres paliers de conscience – aussi avais-je à peine relevé le nom de l’auteur initial).

4 – Je dois à ma passion instantanée pour Philip K. Dick d’avoir notamment dévoré dans un état presque second Le Maître du Haut Château. Ce roman m’a révélé ce qu’aucun livre d’histoire n’avait eu le courage d’écrire : la Seconde Guerre mondiale s’est achevée en 1947 par la victoire de l’axe germano-japonais, après que les débarquements alliés en Europe ont tous échoué et que les bombes atomiques allemandes ont rasé plusieurs villes américaines. Les USA n’existent plus, dépecés comme une vulgaire Pologne, partagés en deux zones d’occupation : le versant atlantique fait partie du Grand Reich Allemand ; le versant pacifique (dont la Californie) appartient à l’Empire Japonais. Quant au Maître du Haut château qui donne son titre au roman, c’est un personnage mythique, une légende urbaine, un écrivain qui selon certaines rumeurs aurait écrit un livre racontant que la guerre s’est en réalité achevée en 1945 par la victoire des Alliés…

5 – Je ne découvrirai les mot dystopie et uchronie que 10 ou 15 ans plus tard, comme tout le monde. Pour l’heure je devais à cette Amérique alternative des gouffres métaphysiques : ce qui existe devait-il exister ? Le réel est-il fatal ou contingent ? Échappe-t-on au déterminisme ? À quoi tient qu’une pièce qui tourbillonne tombe sur pile ou sur face ? Le résultat du jet en l’air de la pièce a-t-il un sens ? Destin ou simple destination ? Hasard ou nécessité ? (Monod) Pourquoi une chose plutôt qu’une autre ? Pourquoi d’ailleurs une chose plutôt que rien ? (Leibniz) le chat dans la boîte est-il mort ou vivant ? (Schrödinger)

6 – Je dois en outre à ce livre un autre livre dissimulé dedans : le Yi King. Les personnages du roman, vivant en Californie sous le joug de l’occupant japonais, sont imprégnés de culture asiatique, et plusieurs d’entre eux utilisent le Yi King au quotidien. Ils interrogent avec application cet oracle millénaire et portatif, leurs baguettes d’achillée entre les doigts, et avant de prendre des décisions importantes tiennent scrupuleusement compte des hexagrammes surgis pour eux seuls, même quand leur interprétation est sibylline. Le Yi King a une importance fondamentale sur l’intrigue et la construction du roman (Dick raconta à plusieurs reprises qu’il avait écrit son livre selon les instructions que lui laissait entrevoir l’oracle), et je dois à cette découverte un nouveau coup de boutoir propre à ébranler mes certitudes sur la réalité, déjà mises à mal par Philip K. Dick : est-ce donc cela, l’étape suivante ? Une fois admis le caractère globalement illusoire du monde, le voile de la Māyā selon les hindous, n’y a-t-il plus qu’à s’en remettre au hasard d’un tirage de signaux binaires, une suite de 0 et de 1, à l’aide de baguettes d’achillée ou faute de mieux d’une pièce de monnaie, pour tenter de comprendre quoi que ce soit à la vie ? Hasard est-il le nom du dieu suprême qui organise le cosmos, le réel ou la fiction, divinité dont les injonctions sont toujours à interpréter grâce à un intermédiaire, par exemple un manuel écrit en Chine il y a quelques 3000 ans ?

Démocrite : « Tout ce qui existe dans l’univers est le fruit du hasard et de la nécessité », cité par Jacques Monod qui ajoute « Le hasard pur, le seul hasard, liberté absolue mais aveugle, à la racine même du prodigieux de l’évolution, cette notion centrale de la biologie moderne n’est plus aujourd’hui une hypothèse, parmi d’autres possibles ou au moins concevables. Elle est la seule concevable, comme seule compatible avec les faits d’observation et d’expérience. » Albert Camus (La Chute) : « J’eus même l’impression, à cette époque, qu’on me faisait des crocs-en-jambe. Deux ou trois fois, en effet, je butai, sans raison, en entrant dans des endroits publics. Une fois même, je m’étalai. Le Français cartésien que je suis eut vite fait de se reprendre et d’attribuer ces accidents à la seule divinité raisonnable, je veux dire le hasard. N’importe, il me restait de la défiance. » Enfin Albert Einstein, qui ne croyait pas en Dieu : « Dieu ne joue pas aux dés » mais également, un autre jour, « Le hasard c’est Dieu qui se promène incognito », débrouille-toi avec ça.

7 – Quelques mois plus tard, je dois à mon frère un fabuleux cadeau d’anniversaire : le Yi King lui-même, fort volume relié de toile jaune et d’une jaquette Rhodoïd, la fameuse édition Richard Wolhelm/Etienne Perrot dans une version de luxe complète de ses accessoires, quarante-neuf baguettes d’achillée serrées dans leur étui en plastique imitation cuir. Il faut croire que j’avais exprimé mon intérêt pour cet objet assez clairement, assez bruyamment, et assez souvent, en citant Le Maître du haut château comme source d’inspiration, pour que mon frère en déduise une idée de cadeau d’anniversaire. Merci, frangin.

8 – Je dois à ce cadeau des dizaines d’heures de jeu sérieux et solitaire, d’activité manuelle concentrée (tu parles c’est du boulot, ces baguettes, la durée du rituel fait office de garantie qu’il se passe quelque chose), de méditation à base de rationalisme pur (il ne s’agit au fond que de statistiques, de mathématiques combinatoires en base deux, yin et yang) et d’irrationalisme tout aussi pur (pourquoi diable l’ordre de ce jeu de mikado reflèterait l’ordre de l’univers, hein ?), d’introspection et de devinettes, de songes creux et de délices face aux réponses cryptées que l’oracle délivrait à mes questions vagues, je m’extasiais que l’hexagramme né sous mes doigts m’explique que l’homme noble doit agir avec sagesse et prudence, mais oui, c’est fou je vois exactement ce qu’il veut dire, comment a-t-il deviné. J’avais développé ce talent de société et à l’occasion j’en faisais profité autrui, comme ces bonnes copines qui vous tirent les cartes et qu’on croit à demi, par jeu, en riant. Encore aujourd’hui je me souviens de la méthode, je connais les huit trigrammes par leur nom et si vous me le demandez poliment je peux ressortir pour vous les baguettes d’achillée de leur étui en plastique imitation cuir.

9 – Dick lui-même devait son intérêt pour le Yi King à Carl Gustav Jung. La préface de son Yi King comme du mien, signée Jung, glosait sur la redécouverte des puissances traditionnelles de la méditation et de l’introspection, rejoignant les conceptions modernes d’inconscient. Je dois à sa lecture de m’être entiché de Jung, qui offrait une alternative rêveuse à la psychanalyse de Freud, si déprimante, si logique et implacable. Je me déclarais par conséquent plus jungien que freudien, ce qui signifiait peut-être quelque chose à cette époque.

10 – Tout de même, au bout d’un moment, Jung, le hasard, le Yi King, les sagesses traditionnelles (dans le même ordre d’idée je dois à Moebius ma curiosité pour Carlos Castaneda, à Alejandro Jodorowsky ma passion pour le Tarot de Marseille…) ont accumulé un bric-à-brac mental dont je ne savais plus trop quoi faire ni ce que je lui devais, au juste. Moi qui me prétendais, moi qui me croyais, un esprit fort, athée, cartésien, qui décortiquais les dogmes religieux et compulsais avidement les textes sacrés en bonne part dans le but sournois de pointer leurs contradictions, lisais en m’esclaffant de joie et de rage l’abbé Meslier, moquais les superstitions, vomissais la vulgarité de l’astrologie (en ce temps-là, Michel Maffesoli, ponte de ma discipline universitaire, adoubait Elisabeth Tessier, ce qui m’indignait ; Maffesoli a fait pire depuis, s’affichant avec le FN et la sinistre Ligue du midi), quel sort devais-je réserver à toute cette part irrationnelle de l’esprit humain qui m’attirait si fortement, qui, pour le dire d’un mot très juste parce que justement ambigu, m’enchantait ? Comment concilier mes émerveillements littéraires devant le Yi King (trésor de sagesse et de spiritualité humaine !) et mon aversion pour l’opium du peuple ou mon dégoût pour la colonne horoscope de tous les magazines (quelle merde !) ? Comment résoudre mes propres incohérences, comment choisir entre l’Académie des sciences et la pensée magique ? Tiens, c’était pile une bonne question à soumettre à l’oracle.

11 – Au bout du cheminement, je dois à l’écriture de fiction, à la théorie mais surtout à la pratique de l’imaginaire, la résolution de cette épineuse dialectique intérieure. L’imaginaire est la zone grise idéale pour cultiver ce qui n’est ni tout-à-fait vrai ni tout-à-fait faux, ni science ni superstition, mais dont seul importe l’agencement narratif qui imite un peu les deux. Mon premier roman, TS, paru en 2003, mettait en scène un protagoniste utilisant un dictionnaire (objet qui est l’emblème absolu du rationalisme, de la pensée positiviste) en guise qu’oracle, l’ouvrant au hasard pour le consulter tel un objet sacré, comme un Yi King qui par un mystère insondable possèderait les réponses à toutes les questions, mais c’est fou je vois exactement ce qu’il veut dire, c’était justement le mot dont j’avais besoin, comment a-t-il deviné. Je dois au Maître du Haut Château une certaine disposition d’esprit de TS.

12 – Et ensuite ? Et depuis ? Ces questions me traversent toujours puisque je n’ai pas de réponse. La dialectique rationnel/irrationnel, comme un yin et un yang, est plus que jamais au coeur du roman qui m’a travaillé ces trois dernières années et qui peut-être sera publié un jour. Ou pas. Le Yi King n’est pas clair du tout à ce sujet et fait la sourde oreille.

Suite et fin demain ou un autre jour, pour parler de la même chose et de tout autre chose.

En quatorzaine (5/5)

31/05/2020 Aucun commentaire
« Une bonne tête de déconfiné » (juin 2020)

Cinquième et dernière tranche d’éphéméracovide, jours 61 à 75.

Jour 61

“ Le théâtre comme la peste est une crise qui se dénoue par la mort ou par la guérison. Et la peste est un mal supérieur parce qu’elle est une crise complète après laquelle il ne reste rien que la mort ou qu’une extrême purification. De même le théâtre est un mal parce qu’il est l’équilibre suprême qui ne s’acquiert pas sans destruction. Il invite l’esprit à un délire qui exalte ses énergies ; et l’on peut voir pour finir que du point de vue humain, l’action du théâtre comme celle de la peste, est bienfaisante, car poussant les hommes à se voir tels qu’ils sont, elle fait tomber le masque, elle découvre le mensonge, la veulerie, la bassesse, la tartuferie ; elle secoue l’inertie asphyxiante de la matière qui gagne jusqu’aux données les plus claires des sens ; et révélant à des collectivités leur puissance sombre, leur force cachée, elle les invite à prendre en face du destin une attitude héroïque et supérieure qu’elles n’auraient jamais eue sans cela. »
Antonin Artaud, Le théâtre et la peste (1934)

Parmi les loisirs que nous offre le confinement, et si l’on délaisse un instant les distractions pascaliennes, affleure parfois la question qui tue : et si je mourais ? Eh bien, après réflexion, j’ai le plaisir de coucher ici par écrit que, si je mourais aujourd’hui, j’aurais eu une bonne vie, parce que j’aurais reçu et donné de l’amour (cf. ci-dessous, jour 3 de ce journal), et pour finir j’aurais eu un bon confinement (cf. ci-dessous, jour 16).

Jour 62

Quoi ? Vous pensiez peut-être que le premier signe de déconfinement venu allait décourager la Confine ? Notre chanson fleuve qui pour les siècles des siècles témoigne du confinement de l’an de grâce 2020 en plus ou moins 107 couplets et quelques boutons rouges, n’a pas encore atteint son mi-chemin mais n’attendra pas la deuxième vague du virus pour affirmer bien fort, 107 fois s’il le faut, qu’il y en a bientôt marre de la confine.
Le 9e épisode vient d’éclore. C’est le plus beau au moins jusqu’au prochain. Tiens ? On y entend, outre Marie Mazille et moi-même, Patrick Reboud et Christophe Sacchettini, soit toute la drimetime d’In Situ Babel à l’exception de Norbert Pignol, occupé ailleurs et c’est très bien aussi.
Attention : avec cet épisode nous entrons dans le dur, nous célébrons notre chère et sainte Russie ainsi que la flemmardise et l’accumulation de papier Q, nous touchons au sublime et en même temps au n’importe quoi. Car j’y vocifère en russe et même je chante, c’est dire si nous sommes prêts à tout.
Et au cas où tout ne serait pas assez, demain je vous révèlerai si vous êtes sages certains couplets qui ne le sont pas, des sizains rédigés pour le plaisir mais censurés avant de parvenir à l’étape de l’enregistrement.

Jour 63

Chose promise chose due aux obsédés de la Confine. Éloignez les enfants du poste. Testant la puissance de censure de Fessebucre, je révèle au grand jour l’enfer de notre interminable chanson participative alternant deux rimes seulement (-ine et -en). Voici les couplets dits de cul écrits pour la joie d’être écrits mais également par souci de sincérité (où serait la vérité documentaire de ce projet si nous occultions qu’enfermés deux mois nous pensons fortement à la chose ?) et qui ne seront jamais enregistrés (encore que, allez savoir de quoi nous sommes capables). Et bon dimanche.

À l’XXXième jour de la confine
J’ai envie de baiser tout le temps
Parce que la libido en sourdine
Ça peut pas durer 107 ans
Je prendrais bien un coup de pine
Mais je suis loin de mon amant

(variante si c’est un homme qui chante :
Je mettrais bien un coup de pine
Mais ce n’est pas pour maintenant)

À l’XXXième jour de confine
Finalement c’est assez plaisant
Dans mon beau beau lit blanc comme de la farine
Je suis caressée par mes 15 amants
Je me réveille, inondée de cyprine 
Ce n’était qu’un rêve ! Un rêve glissant !

À l’XXXième jour de la confine
J’en ai ras-le-bol d’attendre mon amant
Et si j’en profitais pour devenir gouine
L’expérience me manque depuis X ans
Je regarde d’un autre oeil les photos de mes copines
Il faut bien parfois ajouter du piment

À l’XXXième jour de la confine
On se tiendra l’un autre fermement
Ta poitrine contre ma poitrine
À l’endroit et inversement
Tu me lécheras les babines
Et je te lécherai le gland

Jour 64

Qu’aurons-nous fait de nos confinements ? Moi, je sais. L’atelier d’écriture en ligne « Courage, écrivons » m’a beaucoup occupé, façon nouvelle et inédite d’exercer mon métier. Voici à ce sujet un extrait de La Peste de Camus (cf. ci-dessous jour 40 du présent journal) :

– Il faut cependant que je vous le dise : il ne s’agit pas d’héroïsme dans tout cela. Il s’agit d’honnêteté. C’est une idée qui peut faire rire, mais la seule façon de lutter contre la peste, c’est l’honnêteté.
– Qu’est-ce que l’honnêteté ? dit Rambert, d’un air soudain sérieux.
– Je ne sais pas ce qu’elle est en général. Mais dans mon cas elle consiste à faire mon métier.

L’atelier d’écriture en ligne que j’ai animé en honnête homme est officiellement clos après deux mois de bons et loyaux services et des centaines (sic) de contributions, merci-bravo à tous. L’une des participations les plus originales que nous ayons reçues est un tableau, puisque peindre c’est écrire avec d’autres outils : La faim du confinement de Jean-Pierre Blanpain, que je reproduis ici à la fois par copinage, gratitude et amour des belles choses. Ce couple en pleine autodévoration pourrait en outre illustrer les couplets de la Confine révélés hier ici même. Qu’aurons-nous fait de notre confinement ?

Jour 65

Depuis deux mois nous sommes tous devenus épidémiologistes. Euh, non, nous sommes tous devenus germophobes, je confonds toujours les deux.
Depuis presque aussi longtemps tourne dans ma tête une maladie infectieuse dont je n’avais pas entendu le nom depuis des lustres, rappelée à mon bon souvenir à la faveur d’un débat entre épidémiologistes. Euh, non, d’un apéro entre amis germophobes, je confonds encore.
La peste bubonique.
Depuis des semaines je me demande pourquoi je pense si fort à la peste bubonique et surtout pourquoi ces deux mots me font marrer. Je viens d’aller vérifier sur Wikipédia, la peste bubonique n’a rien de marrant, elle est même franchement dégueulasse. En gros, c’est la peste tout court mais agrémentée d’un épithète circonstancié qui lui donne un je-ne-sais-quoi de fantaisiste, de relevé, d’emphatique, voire d’italien (peste bubbonica avec gestes verticaux des deux mains). Je prononce dans ma tête « peste bubonique » et je pouffe, je devrais avoir honte.
J’ai fini, à force d’archéologie intime, par comprendre d’où cela me vient. Oh, de très loin, très profond. Alors que j’étais sur le point de devenir collégien, mon héros de roman préféré était un collégien, qui m’expliquait ce à quoi je devais me préparer. Il était anglais mais peu importe, à part l’uniforme je ne voyais pas trop de différences, il était dénommé Bennett, et ses aventures, signées par un certain Anthony Buckeridge, étaient publiées dans la Bibliothèque Verte que je dévorais. Je retourne faire un tour sur Wikip’ et j’apprends, stupéfait, que Bennett, dont les aventures ont paru en Grande-Bretagne des années 50 aux années 90 (cette longévité est le signe du conservatisme de l’éducation britannique – d’ailleurs Harry Potter prendrait la suite immédiate et, magie et mixité à part, la vie d’un collégien anglais y serait décrite de façon sensiblement identique), que Bennett, donc, ne s’appelait pas Bennett. Ce nom-là n’était qu’un alias réservé aux lecteurs français de la Bibliothèque Verte. En V.O., Bennett s’appelait Jennings. On m’a menti sur ce point depuis 40 ans ! Mais je continue de creuser le souvenir jusqu’à toucher du doigt la peste. Dans le premier tome, Bennett au collège, le personnage, encore timide et mal dégrossi, fait son entrée dans un internat. Il se présente au bureau d’enregistrement où on lui demande ses papiers, notamment son certificat médical. S’ensuit ce dialogue :

– Je crois que je n’en ai pas, m’sieur, dit Bennett.
– Il vous en faut un ! dit M. Carter avec un air de gravité souriante. Comment pouvons-nous savoir si vous n’êtes pas atteint des oreillons, de la rougeole, de la varicelle, de la coqueluche, de la scarlatine et de la peste bubonique ?

Dès ce moment, les mots peste bubonique, incompréhensibles pour les protagonistes comme pour les lecteurs, deviennent des prétextes drôlatiques à divers fantasmes, trouilles et plaisanteries. Bennett comprend peste pouponique laissant au lecteur le soin d’imaginer une abominable maladie frappant les nourrissons. 40 ans plus tard j’en pouffe encore. Pardon.

Jour 66

La terre est sens-dessus-dessous. Autant lever les yeux. Au moins là-haut brille la lune, repère invulnérable à l’usage des rêveurs, des amoureux et des poètes. Elle sera toujours là pour nous, n’est-ce-pas ? Eh bien, même pas. Information passée inaperçue au milieu de l’hystérie pandémique planétaire : l’imprévisible dément qui dirige les États-Unis planifie l’exploitation minière de la lune. Lui qui, il y a peu, savait à peine où situer la lune sur une carte, peut-être quelque part entre l’Afghanistan et les Deux-Sèvres (parmi les 1001 âneries qui jaillissent de lui en cataracte, l’hurluberlu a tout de même tweeté en juin 2019 que la lune « faisait partie de Mars » ), qui change d’avis sur la NASA plus vite que de cravate (un coup ça lui coûte un pognon de dingue, un coup il veut sans délai investir massivement pour make l’espace great again), voilà que ce gros moutard capricieux fait pression pour que les Accords Artemis (accords internationaux d’exploration de la lune, présentés par la NASA le 15 mai dernier) autorisent à partir de 2024 les compagnies privées à mettre en coupe réglée les ressources souterraines, eaux et minéraux, de notre satellite. Jusqu’à présent l’exploitation industrielle de la lune n’était qu’un fantasme de science-fiction, que j’ai moi-même utilisé pour un roman en abyme dans Jean II le Bon, séquelle.
La terre, c’est mort. La terre est rongée comme un os, sucée jusqu’à la moelle, surexploitée par les intérêts privés, empoisonnée, salopée peut-être à jamais, fragilisée et perdant ses défenses immunitaires (contre les pandémies, par exemple)… Qu’à cela ne tienne, projetons dans le firmament la folie suicidaire du productivisme néolibéral, il reste quelques dollars à se faire sur la lune !
Que maudit soit l’œil qui se pose sur le monde et ne voit qu’une ressource. (Tant qu’on y est, que maudit soit l’œil qui se pose sur un homme et ne voit qu’une ressource humaine.)
Pour lutter contre la bêtise, contre le terre-à-terre, contre l’accablement, contre le découragement, peut-être même contre le coronavirus : Sing to the moon de Laura Mvula, envolée céleste ici aux bons soins (mazette) de Snarky Puppy.

Jour 67

Séance de rattrapage pendant le confinement. Je chéris fort sur mon cœur la saga de Pixar Toy Story, qui a, dans mon cas, parfaitement rempli sa mission narrative, qui est de faire grandir ses spectateurs. La série de films (Toy Story en 1995, Toy Story 2 en 1999, Toy Story 3 en 2010) m’a accompagné de près lorsque je suis devenu jeune cinéphile, puis jeune projectionniste de cinéma, puis jeune adulte, puis jeune papa. Mais voilà. De même qu’en grandissant on délaisse ses jouets et on les oublie au fond de leur boîte (les premiers films m’avaient pourtant prévenu), en 2019 je n’ai pas pris la peine d’aller voir en salle Toy Story 4.
Pendant la Confine et la fermeture des cinémas, je l’ai rattrapé en dévédé. Verdict : un poil moins bon que les précédents, surtout parce qu’il y manque un méchant digne de ce nom – mon épisode préféré restera donc le 2, où le méchant était un collectionneur fétichiste : le sujet principal de la série étant l’imaginaire des enfants, montrer en guise de contre-exemple qu’un collectionneur est un enfant dont l’imaginaire a mal vieilli, s’est ratatiné, fossilisé et fétichisé, était un coup de génie. Mais tant pis, même au bout de quatre films j’adore ces personnages et le ressort fictionnel de l’animisme enfantin.
Le rapport de Woody avec « Fourchette » le jouet bricolé avec des détritus sorti de la poubelle est le miroir inversé de ses rapports initiaux avec Buzz l’Éclair : dans le 1er film, Woody le cow-boy terre-à-terre, pragmatique, tirait Buzz vers le bas, soignait son complexe de supériorité et sa mégalomanie en lui rappelant « Tu n’es qu’un jouet » soit un accessoire inerte, banal et éphémère, un parmi des millions. Vingt-cinq ans plus tard, il tire Fourchette-le-déchet vers le haut, il soigne sa dépression et son complexe d’infériorité en lui rappelant « Tu es un jouet » soit une belle et noble fonction de compagnon chéri et unique d’un enfant.
Dans les deux cas, qu’un jouet soit un produit industriel mondialisé ou un bricolage à deux balles de plastoc, il existe pour une petite personne. Il a une « âme » uniquement parce que l’imagination démiurgique de l’enfant l’a rendu vivant, c’est la réponse à la très belle dernière question posée dans le film par Fourchette, « Pourquoi je suis vivant ? » alors qu’il n’avait rien demandé à personne, comme tout le monde.
Ce qui fait la force de cette série est qu’elle s’adresse à la fois aux adultes et aux enfants, chacun l’attrape de là où il est. Les jouets qui se rengorgent ou s’encouragent ou se jalousent ou se raisonnent en prononçant un seul et même argument, « I have a kid » sont aussi des métaphores des adultes qui deviennent parents : avoir un enfant c’est avoir une responsabilité, c’est chiant et c’est merveilleux et ça oriente la vie et ça évacue faute de temps libre les questions du genre « Pourquoi diable j’existe » . Je m’identifie évidemment à Woody qui, dans des circonstances différentes à la fin des deux derniers épisodes, « laisse partir » les enfants dont il était le jouet aussi longtemps qu’ils étaient petits. Il faut laisser grandir puis partir les enfants. Mais avant cela il faut leur montrer des beaux films. Je me souviens que l’une des toutes premières cassettes VHS que j’ai achetée et beaucoup regardée avec ma fille est Toy Story premier du nom.
Pour modérer mon enthousiasme, un ami m’incite à lire un article très critique du site The Conversation consacré à cette franchise, qui traite Toy Story 4 de publicité géante, ce qui est indéniablement infamant…
Touché. Oui, cet article est intéressant, très bien informé, par exemple j’y apprends que Disney a réellement édité un jouet « Forky » (Fourchette) et alors ça c’est le comble du simulacre productiviste et commercial, un produit industriel qui imite une invention spontanée, spécimen idiosyncratique bricolé à partir de déchets… Mais l’auteure a le défaut très universitaire de traquer son sujet (ici, le placement de produits à Hollywood, qui transforme chaque blockbuster en plage de pub de deux heures), de le découper sur le lit de Procuste, il y en a un peu plus je vous le mets quand même, et de rester insensible à tout le reste. Ainsi, à trop vouloir décortiquer l’économie, celui qui la critique devient aussi cynique que l’économie elle-même, et passe totalement à côté de la poésie très réelle de ces quatre films.
Particulièrement, le sujet profond de la saga, qui est je le répète l’animisme de l’enfance, capable de s’inventer un monde où les objets, plus spécifiquement les jouets, ont une vie, échappe manifestement à l’auteure, qu’au fond je plains un peu puisqu’elle a sans doute perdu ses souvenirs d’enfance. Je dois pour ma part les avoir un peu entretenus…
D’abord, l’animisme enfantin qui imagine les jouets comme des créatures vivantes n’a pas été inventé par Pixar dans le seul but machiavélique de vendre des jouets en plastique, puisqu’on trouve cette idée chez les Grimm, chez Andersen, et dans maints contes ou livres ou films depuis des siècles (Pinocchio par exemple). Ensuite, que les produits dérivés à l’effigie des principaux héros paradent en tête de gondole dans les supermarchés, comme pour n’importe quel autre film de la marque Walt Disney, ne signifie aucunement que les enfants sont assez débiles pour imaginer que s’ils réussissent à convaincre leurs parents de les acheter, les jouets réagiront comme dans les films, c’est-à-dire bougeront et parleront de façon autonome, comme le suggère cet article : « … Pixar mène un double discours [puisqu’il juge utile un acte] de prévention sur la nécessaire distanciation entre fiction et réalité. Si ce message s’adresse d’abord aux adultes, les enfants peuvent le comprendre à leur niveau. On leur dit simplement que si on leur offre des jouets Toy Story, ils ne pourront pas réagir comme dans le film. Cette idée pourrait rompre tout enchantement… ».
Pardon, mais c’est cette interprétation qui prend les enfants pour des demeurés, des naïfs au premier degré, et pas du tout Toy Story dont le discours est un peu plus subtil puisque dans les quatre films, chaque fois que l’on voit les enfants interagir avec leurs jouets, ceux-ci redeviennent des objets inertes, comme pour faire comprendre au spectateur que leur vie est exclusivement dans la tête des enfants mais pas dans leurs mains, créant un jeu de cache-cache amusant et gratifiant pour le spectateur (quel que soit son âge), un jeu de chat-et-la-souris, je-te-vois-je-te-vois-pas, je fais comme si de rien n’était en présence d’un tiers, je sais très bien que ces jouets sont vivants mais exclusivement pour moi. De même, la dernière scène, où les jouets de récupe, moches, bricolés, se demandent comment ils ont obtenu la vie, est analysée par l’auteure comme l’aveu que ce film est une pub géante…
Conclusion affligeante de terre-à-terre ! J’ai quant à moi une toute autre interprétation de cet épilogue : les jouets qui s’interrogent sur l’origine de leur vie sans parvenir à comprendre qu’ils ne sont vivants que parce qu’un enfant les a imaginés tels, je les vois comme une projection vertigineuse et métaphysique de toutes nos propres questions existentielles : pourquoi existe-t-on, quel est le sens de la vie, l’âme existe-t-elle, le destin existe-t-il, Dieu nous a-t-il créés, et si oui pourquoi, etc… Peut-être que nous sommes vivants, toi et moi, que parce que quelqu’un nous a crus vivants ? Dieu ? Nos parents ? Les gens qui nous aiment et qui nous attribuent d’office une âme ? Extrapolons : chacun de nous est le jouet d’un autre, vivant parce qu’imaginé un beau jour par quelqu’un. Et je ne parle pas que de l’étincelle de désir dans l’œil de papa et de maman. Dans ce contexte, la réponse de Forky qui achève le film, « Alors là, aucune idée » n’est pas un aveu de cynisme mercantile mais un humble aveu d’impuissance à résoudre ces angoisses existentielles, et à vivre malgré tout de son mieux, sans comprendre, sans savoir. Notre condition, ni plus ni moins.
Diable, je n’aurais jamais cru que cette Conversation me placerait en position de prendre la défense du grand Satan Disney contre des universitaires, la vie est pleine de surprise.

Jour 68

M. et Mme Corononavirus ont une fille comment qu’ils l’appellent hein hein ?
Quoi, vous en avez marre d’entendre parler du coronavirus ? Ben comment ça se fait ?
Okay, alors à la place voici une nouvelle photo où je fais n’importe quoi avec mes cheveux pour attirer un max de laïks sur Fistbourk. Ma coiffeuse perso s’est déconfinée, elle est à la maison, c’est pour ça, les cheveux.
Sinon le récapitulatif de la 4e quatorzaine (jours 46 à 60) est en ligne sur le blog.
Au cas où ça vous intéresserait quand même M. et Mme Coronavirus ont appelé leur fille Arlette.

Jour 69

Je prévoyais de parler de tout autre chose quand soudain Fichtreboque fait clignoter un anniversaire, comme le fait Fochtrebique à qui nous avons confié la régulation de notre temps.
23 mai 2010 : diffusion originale de l’ultime épisode de Lost, ma série préférée. Dix ans tout ronds.
Lost est une histoire gigogne terriblement sophistiquée et mystérieuse, dont le point de départ est pourtant aisément formulable : Lost est une histoire de confinement.
Sur une île déserte, quelques personnages échoués et dépareillés rêvent de déconfinement, et malheur à eux s’ils y parviennent.
L’une des premières découvertes qu’il leur faudra faire est qu’ils ne sont pas seuls sur l’île. L’histoire ayant commencé bien avant nous, même quand nous sommes seuls nous ne sommes pas seuls.
D’autres sont confinés sur l’île depuis plus longtemps qu’eux. Un homme se terre au fond d’une station souterraine, hermétiquement scellée par une trappe où se lit le mot QUARANTAINE, terrorisé à l’idée de sortir, croyant que l’extérieur est contaminé, impropre à la survie. Peut-être d’ailleurs est-ce vrai.
D’autres encore sont retranchés plus loin, protégés au sein d’une île dans l’île, et redoutant toute invasion, se protégeant les armes à la main de tout danger de « grand remplacement » . Les modalités du confinement sont décidément nombreuses.
Depuis dix ans, jour pour jour, la série nous a rendus. L’île nous a recrachés dans le monde, incertains et déconfinés, livrés à nous-mêmes, sans relâche perdus mais retrouvés, forcés d’accéder par nos propres moyens à la maturité, sans « sens » offert, sans orientation dans le proliférant labyrinthe de nos libertés.
Le lien avec notre condition me saute aux yeux. Le lien est tout simplement : que faire ? Que faire de soi et avec les autres ? Qu’avons nous fait ? Que serons-nous obligés de faire ? Qu’aurions-nous pu faire d’autre ? Que croire ? Et que peut bien vouloir dire « tout ça » ?
Si le lien vous échappe c’est que vous n’avez pas encore vu Lost, et je vous jalouserais si le revoir n’était pas mieux encore. Comme le dit John Locke après la projection du tout premier film d’orientation retrouvé, We’ll have to watch that again.

Jour 70

Un émerveillement et un aveu.
L’émerveillement, d’abord : l’une de mes joies en ligne durant le confinement aura été Replay, collection de courts-métrages sur Arte qui réinterprètent dans des contextes contemporains, grâce à des plans-séquences magistraux et des comédiens magnifiques (parfois issus du Français), quelques scènes du répertoire théâtral classique.
Trouble et splendeur des anachronismes, perfection des interprètes, beauté de la photographie, inventivité de la mise en scène… grands plaisirs pour l’œil comme pour l’oreille. La magnificence des alexandrins dix-septièmistes, notamment, est fulgurante – pour qui prétend écrire, retourner entendre cette langue natale est comme visiter un musée quand on est peintre, un besoin et une hygiène.
Je crois que mon préféré de la série est Médée de Corneille, tragédie parmi les plus brutales jamais écrites, concentré de haine conjugale et d’infanticide en germe, qui se rejoue ici dans une station service, la nuit. Et aussi Brutus avec une Sabrina Ouazani incandescente de sensualité et d’intensité. Mais justement, à propos de ce Brutus
L’aveu, à présent : parmi les huit textes classiques sélectionnés figurent cinq pièces que je connaissais pour ainsi dire par cœur, écrites par des hommes (Marivaux, Corneille, Feydeau, Edmond Rostand, Molière), et trois écrites par des femmes, dont je n’avais jamais entendu parler : Le mariage de Victorine de George Sand (bon, au moins, Georges Sand je vois à peu près qui c’est…) et, plus occultes encore, Brutus d’une certaine Catherine Bernard (1662-1712) et Arrie et Pétus d’une Marie-Anne Barbier (1664-1745). Je suis confondu par ma propre ignorance de textes dont pourtant on ne remarque nullement le caractère mineur, écrits par des mains reléguées au second plan de la mémoire collective et de la mienne sous prétexte qu’elles appartenaient au même corps qu’un vagin et non un pénis. Suite et conséquence de ce constat : demain.

Jour 71

Étymologiquement, la crise, c’est la décision. La crise décide de l’après-crise. Les penseurs et chroniqueurs appointés spéculent sur le monde d’après, faute de le décider eux-mêmes. Bah, rêver ne peut pas faire de mal, « ça n’engage à rien » hélas, on sait bien que les rêves réduisent à la cuisson et on redoute que le monde d’après ne soit en gros le même que celui d’avant (cf. ci-dessous, jour 57). Pour ma part je fantasme sur les femmes d’après. Plus que jamais je suis convaincu que la place des femmes, la reconnaissance des femmes (cf. ici même, hier) sera l’indice très fidèle de l’état d’avancement d’une société ; inversement, l’oppression des femmes restera le signal de la décomposition sociale. Or qu’apprend-on à propos des victimes du Covid-19 ? Ces victimes sont en majorité des hommes, les femmes semblant mieux protégées.
Ma machine à fiction se met à carburer. Et si, pour de bon, la pandémie annonçait un monde d’après qui rétablirait l’équilibre entre les sexes simplement parce que les hommes, ces chochottes, tiendraient moins le coup face au virus ? Cela fait penser au roman de science-fiction de Naomi Alderman, Le Pouvoir, où après des millénaires de patriarcat, les femmes renversent la vapeur, prennent le pas sur les hommes tout simplement parce qu’une mutation physiologique inattendue les rend plus costaudes que ces messieurs.
Dès qu’il y a pouvoir, il y a abus de pouvoir, c’est quasiment une loi thermodynamique. La force physique est un pouvoir. L’ancestrale domination de l’homme sur la femme est bêtement (oh, c’est le cas de le dire) une question de biscotos. Mais on peut toujours rêver au monde d’après, et, à tout le moins, lire des romans de science-fiction.

Jour 72

Cette nuit j’avais trouvé où partir en vacances cet été. Les parcs à thèmes genre le Puy du Fou ayant eu l’autorisation de rouvrir, j’avais opté pour un parc à moins de 100 kilomètres de chez moi consacré à la guerre froide, Cold War World. Moi et mes compagnons de voyage nous promenions entre des reproductions de baraquements en bois, grandeur nature, d’un camp de l’armée américaine. Il n’y avait pas grande animation dans les rues, de temps en temps on entendait une sirène ou une marche militaire, ou bien un bataillon casqué passait devant nous au pas cadencé mais c’était tout. C’était un peu ennuyeux mais pour ne pas me dédire je m’exclamais à l’attention de mes compagnons Oh ben si, si, quand même, c’est pas si mal, attends, on n’allait tout de même pas se faire chier au Puy du Fou, ici c’est vachement mieux, c’est culturel. Brutalement dans les hauts-parleurs les sirènes se sont tues et une voix de femme enjouée nous avertit que l’alerte atomique est imminente : « Il est minuit moins une minute sur l’horloge de l’apocalypse ! » . On voit passer à basse altitude un bombardier russe, pourvu d’une bombe H non dans sa soute mais vissée à son nez, devant le cockpit. La bombe est verte, presque aussi grosse que l’avion, on dirait deux avions qui se font un bison, dont un vert. Pile au-dessus de nos têtes, la bombe se détache et tombe dans la rue, à quelques mètres de nous. Elle rebondit mollement, elle est en plastique, puis s’immobilise. Je m’efforce de rehausser l’enthousiasme de mes compagnons : T’as vu, c’est super non, ils ont même une bombe atomique. Mais je ne crois pas trop à ce que je dis. Cet endroit est vraiment nul, en fait. Heureusement ce n’est pas très grave parce que mes compagnons de voyage je ne sais pas trop qui c’est, je réalise que je ne les connaissais pas avant aujourd’hui, je ne vois pas pourquoi je sauverais les apparences pour eux. Je me réveille.

Jour 73

Il paraît que les Français ont pris deux kilos et demi pendant la confine. J’avoue que sur ce coup je me montre sous un jour très français, platement statistique. Zéro sport en trois mois, à peu près. Tout au plus, certains soirs, ai-je poussé le volume à fond et gambillé comme un furieux jusqu’à la sueur.
Nietzsche disait « Je ne croirai qu’à un dieu qui danse » (implicitement : qu’à un dieu qui exalte la vie, et pas à un dieu qui exalte la mort-sur-la-croix en reportant le bon temps dans l’au-delà).
Quant à moi, plus modeste et prosaïque, je ne croirai un responsable politique que s’il danse.
Décidément, j’aime toujours autant Christiane Taubira. Femme politique noble, intelligente, têtue, cultivée, excellent écrivain, et en plus elle danse.
Vive Bowie ! Vive Taubira ! Vive la danse ! Vive Nietzsche ! Vive la République ! Vive la France !
(Un esprit chagrin de mes amis me souffle Y a Castaner aussi. Ah oui non mais là je peux pas, je garde le sac de ma copine. )

Jour 74

Arbre généalogique intellectuel : Claude Lévi-Strauss en grand-père, Philippe Descola en père, Alessandro Pignocchi en fiston.
Trois générations d’ethnologues au « regard éloigné » ayant étudié de près les Indiens d’Amazonie, par conséquent leur lente disparition à l’aune de ladite forêt, cette Amazonie connue aussi sous le nom de « poumon métastasé de la planète ».
Pignocchi le rejeton s’est révélé en rigolo de la famille : il a abandonné l’université pour la bande dessinée et les trois tomes de son Petit traité d’écologie sauvage (éditions Steinkis) sont un régal d’absurdité, d’utopie et d’intelligence. Une fable ironique et loufoque, mais dont la postface révèle la portée d’avertissement et d’encouragement. Soit nous écoutons attentivement ce qu’on à nous dire les Jivaro Achuar, soit nous sommes infiniment plus mal barrés qu’eux.
Profitez : en ce moment le premier tome de la trilogie est en lecture gratuite sur le site de l’éditeur.
Mais pendant ce temps, dans la famille, je réclame le père : Philippe Descola. Dans une stimulante interviou au Monde, il explique pourquoi nous sommes devenus « les virus de la planète » . La « mondialisation » devrait être autre chose qu’une aubaine économique à l’usage des ploutocrates, mais une belle idée, la prise de conscience de tout ce que 7,7 milliards d’humains et un nombre inconnu de milliards d’animaux ont en partage. Oui, c’est bien ça : tout. Morceau choisi :

« Au tournant du XVIIe siècle a commencé à se mettre en place en Europe une vision des choses que j’appelle « naturaliste », fondée sur l’idée que les humains vivent dans un monde séparé de celui des non-humains. Sous le nom de nature, ce monde séparé pouvait devenir objet d’enquête scientifique, ressource illimitée, réservoir de symboles. Cette révolution mentale est l’une des sources de l’exploitation effrénée de la nature par le capitalisme industriel en même temps que du développement sans précédent des connaissances scientifiques.
Mais elle nous a fait oublier que la chaîne de la vie est formée de maillons interdépendants, dont certains ne sont pas vivants, et que nous ne pouvons pas nous abstraire du monde à notre guise. Le « nous » n’a donc guère de sens si l’on songe que le microbiote de chacun d’entre « nous » est composé de milliers de milliards d’« eux », ou que le CO2 que j’émets aujourd’hui affectera encore le climat dans mille ans. Les virus, les micro-organismes, les espèces animales et végétales que nous avons modifiées au fil des millénaires sont nos commensaux dans le banquet parfois tragique de la vie. Il est absurde de penser que l’on pourrait en prendre congé pour vivre dans une bulle. »

Jour 75

« C’est partiiiii, ça recommence demain !… »
Déconfinature, lentement mais sûrement.
Le projet In Situ Babel s’apprête à recommencer ses interventions à Annemasse et banlieue, avec prudence, masque, gel et bonne humeur. Marie Mazille et moi-même animerons des ateliers de création de chansons les deux prochains lundis, 1er et 8 juin 2020 (pas la peine de nous faire remarquer que l’un des deux est férie, on est au jus). Le thème : la confine, bien sûr. Nous sommes comme-qui-dirait devenus des spécialistes.
Ateliers dans le quartier Pré-des-Plans, Côté jardin partagés – 53 rue des Voirons à Ville-La-Grand, en plein air, donc annulés en cas de pluie, et limités 10 personnes, et ouais.