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C’est pas compliqué

09/01/2020 un commentaire

Au temps pour moi. Qu’est- ce que j’imaginais ? Que sur Facebook j’allais convaincre quelqu’un d’aller au cinéma ? Que j’allais convaincre qui que ce soit d’autre chose que de ses convictions préalables ? Facebook est un lieu adéquat pour lancer une vanne, lancer une indignation, lancer une invective, lancer une promo. Mais lancer un débat, c’est compliqué.

Moi – Vu hier soir J’accuse de Polanski (l’artiste, pas l’homme), œuvre excellente et très utile.
Comparé au déshonneur de l’armée française, celui de Polanski est relativement mineur (sans jeu de mot), parce qu’un siècle après l’Affaire Dreyfus l’armée française possède toujours le même pouvoir de nuisance et de mensonge, continue de défiler et de plastronner en même temps que de commettre des sévices sexuels (cf. l’affaire Sangaris en Centrafrique ou Turquoise 2 au Rwanda), tandis que Polanski, on n’est même pas sûr qu’il bande encore.

Delph P. – …c’est certain …toutefois s’il avait répondu devant la justice au moment des faits, il n’en serait peut-être pas là aujourd’hui…enfin c’est juste mon humble avis…faire face plutôt que d’esquiver…par ailleurs les agissements répréhensibles voire les exactions de l’armée n’ont pas à occulter ceux du bonhomme non ? …curieux mélange des genres…

Moi – C’est pas moi qu’a commencé. En termes de mélange des genres, la logique « censurons un film sur l’affaire Dreyfus, ça fera avancer la cause anti-pédophilie » m’échappe totalement.

Delph P. – Personnellement ça ne m’empêchera aucunement de voir le film, mais je peux comprendre que ça en freinent certain-e-s. plus de clarté dans le discours et l’attitude des uns et des autres permettrait peut-être d’arrêter ces polémiques non ?

Thilo S. – Comme disait blanche gardin : y’a que les artistes qui peuvent etre vus comme des hommes ou des artistes. Bah ouais on entendra jamais quelqu’un dire : bon ok le boulanger a violé un ou deux gosses derrière le fournil mais il fait un baguette excellente.

Moi – Même ça, ce n’est pas sûr. J’ai eu de bons boulangers que je prenais pour des gros connards. La formule de Blanche Gardin est rigolote mais ne tient pas la route. Bien sûr qu’il n’y a que les artistes qui peuvent être vus soit comme des hommes soit comme des artistes. Puisque les boulangers peuvent être vus soit comme des hommes soit comme des boulangers. Tiens, autre exemple : les militaires peuvent être vus soit comme des militaires (et il n’y aurait pas de quoi se vanter) soit comme des hommes. C’est l’un des messages de J’accuse, via le personnage de Picquart. Mais encore faudrait-il pour discuter de ce message avoir accès au film plutôt que de se faire justicier.

Delph P. – …il ne s’agit pas juste d’une oeuvre si brillante et utile soit-elle par ailleurs (chacun appreciera cela)…mais plutôt d’un certain « flou » qu’on peut choisir d’entretenir (ou pas) sur ces affaires passées ou présentes …cela étant dit, chacun sa conscience et ses idées, sa vision de l’Art aussi … en tant que femme et mère cela me pose toujours question…débattre = juger ? 🤔

Thilo S. – Mais bordel c’est pas compliqué, est ce que vous iriez encore acheter votre pain chez un violeur sachant qu’il n’a pas purgé sa peine ? Faut être cohérent a un moment

Moi – Oulala. Parfois j’envie les gens pour qui « c’est pas compliqué ». Je la trouve compliquée, moi, cette question. La comparaison entre l’artiste et le boulanger atteint ses limites et sa complication dès que l’on considère, non pas que les artistes ont un statut particulier qui les placerait au-dessus de la loi (cette fameuse distinction entre l’artiste et l’homme, que je récuse puisque je la crois déclinable à n’importe quelle autre profession et ne donnant lieu à aucune impunité spécifique) mais que les artistes produisent une œuvre unique, qui une fois rendue publique vit une vie indépendante d’eux. En somme je me place Contre Sainte-Beuve, avec Proust (documentez-vous, ça élève le débat). Condamner une œuvre dans le but de condamner son auteur ? Cela serait logique, « cohérent » comme tu dis, seulement si l’œuvre elle-même était criminelle et coupable du même crime que son auteur (exemple : l’affaire Matzneff, pour le coup, n’est pas trop compliquée puisque l’œuvre, en tant qu’apologie de la pédophilie, tombe sous le coup de la loi, tout comme l’auteur). Mais de quoi le film J’accuse est-il coupable, s’il vous plait ? Je suggère de distinguer non l’homme et l’artiste (ce qui me semble un piège intellectuel et juridique), mais l’homme et l’œuvre. Pour ce que j’en sais, il n’est pas rare du tout qu’une œuvre soit plus intéressante, ou plus fréquentable que son auteur (l’inverse est du reste tout aussi fréquent, des gens charmants qui produisent de la merde). Et je ne peux plus dans ce cas filer la comparaison avec le boulanger, puisque je ne peux pas accorder le même regard à une œuvre d’art qu’à une baguette que je pourrais, si jamais je découvre que mon boulanger est un pauvre type, me procurer ailleurs en me drapant dans ma bonne conscience. L’œuvre est irremplaçable (plus que l’artiste, mais ça c’est une spéculation personnelle, donc je m’en tiens à : plus qu’une baguette de pain). En l’occurrence je parle d’un film, intitulé J’accuse, qui m’a procuré énormément d’informations et de sujets de réflexion historiques, sociologiques, philosophiques (et je n’énumère ici que le contenu intelligible objectif, sans même aborder le terrain de l’émotion esthétique, qui est une expérience intime : il se trouve qu’en prime ce film m’a ému, mais on s’en fout). Film qui, je le reprécise lourdement à toutes fins utiles pour tous ceux qui n’iront pas le voir, n’a strictement rien à voir avec une quelconque apologie de la pédophilie. Que Polanski n’ait pas purgé sa peine, je le déplore. C’est manifestement une injustice, dont il est seul responsable. Mais l’appel au boycott de J’accuse sous ce prétexte en est une autre, dont nous sommes responsables, nous autres petits censeurs sociaux. Le boycott d’un film prétend, sous couvert de morale, empêcher le public d’accéder à des éléments de réflexion sur un débat qui déchira autrefois la société (ah ben tiens ce serait pourtant tellement d’actualité !), sur l’antisémitisme, sur le racisme, sur la façon dont se construisent sur la longue durée la justice et l’injustice et la notion même de vérité, sur l’espionnage, sur les crimes de guerre, sur le mensonge d’état, sur les fake news, sur l’engagement des intellectuels, sur la discipline dans l’armée qui peut mener à la complicité de crime, sur le courage et son contraire le conformisme, et même sur l’impunité (donc, pourquoi pas, sur l’affaire Polanski)… Donc, je l’affirme sans le moindre doute, ce film est susceptible de rendre meilleur celui qui le regarde. Est-ce que sa censure vaut la chandelle ? Punir un crime sexuel vieux de 50 ans pour étouffer un crime politique vieux de 100 ans, est-ce bien raisonnable ? Une injustice répare-t-elle une autre injustice ? L’indignation moralisatrice empêche celui qui l’éprouve de réfléchir, c’est entendu, mais en outre elle prétendrait en empêcher aussi tous les autres ? Où est-elle, l’intolérance ? Ben oui mon vieux, je trouve tout cela bien compliqué… Dernière chose qui achève de rendre caduque la comparaison boulangère : contrairement à l’artisan boulanger qui est souvent seul dans son pétrin, combien de centaines de personnes ont collaboré à J’accuse qui voient aujourd’hui leur travail traîné dans la boue pour punir un seul d’entre eux, celui qui a son nom sur l’affiche ?

Delph P. – la question n’est pas l’oeuvre MAIS le parallèle fait avec les faits de l’auteur et ceux imputables à l’armée …

Moi – Mais bien sûr que si, la question est l’œuvre ! Bon, visiblement je ne suis pas clair, j’arrête là, découragé, si j’insistais je ne ferais que paraphraser ce que j’ai déjà dit. Bonne journée.

Delph P. – peut-être qu’on ne se comprend ou juste que nos points de vue divergent 😉…bonne soirée à toi

Thilo S. – je comprend ton point de vu, c’est vrai que la différence entre une oeuvre unique et un objet réplicable ne m’avait pas effleuré l’esprit, cependant l’histoire de ce type m’irrite tellement que l’affecte prend le pas sur une part de ma raison et par conséquent j’exècre le fait que ce type soit ovationné, donc soit cautionné. Mais en effet je ne suis pas cohérent dans le sens ou je « consomme » bien d’autre films réalisés par des ordures sans le savoir ou en le sachant mais en continuant de les regarder.

La femme dans l’espace

29/12/2019 2 commentaires

1929 : Fritz Lang sort son dernier film muet, La Femme sur la lune, qui est aussi le premier film de science-fiction où la science se veut aussi importante que la fiction, où les fusées sont techniquement crédibles et d’ailleurs apparentées aux V2 (à côté, Métropolis est une fable de pure imagination). Surtout, c’est le premier film où dès le titre, la Femme, fantasme étrange, est associée à la conquête de l’espace, ce truc de geeks testostéronés aux poitrails larges et plats.

2019 : 90 ans plus tard sortent quasi-simultanément deux films qui eussent pu porter un titre similaire, La Femme dans l’espace, deux films qui interrogent l’identité féminine propulsée dans le firmament, où la Femme rêve sa place au ciel, lestée pourtant de toute sa charge mentale et familiale.

D’un côté, Star Wars IX : l’ascension de Skywalker de J.J. Abrams, blockbuster décérébré qui réussit le prodige d’être à la fois sénile (rabâchage gâteux de motifs démotivés) et infantile (satisfaction immédiate de pulsions immatures sans conséquence ni sanction), où la Femme est incarnée vaille que vaille par Daisy Ridley ; de l’autre, Proxima d’Alice Winocour, bouleversante épopée humaine, modeste et miraculeuse, où la Femme est incarnée, avec beauté, courage, émotion, force et poésie (ouais tout ça ! Rien de moins ! Je suis amoureux et à toutes fins utiles je rappelle que si le cinéma ne rend pas amoureux il ne sert à rien) par Eva Green.

La Guerre des étoiles est une pierre angulaire de mon imaginaire depuis 1977, ses mentions dans Reconnaissances de dettes en attestent, et cela me fait sans doute prendre un peu plus à cœur qu’il ne le mérite le naufrage de son dernier chapitre, qui correspond tellement mieux à la définition de film de super-héros donnée par Scorsese (« ce n’est pas du cinéma, c’est un tour de manège dans un parc d’attraction ») que de nombreux films de super-héros. Les péripéties tonitruantes s’y perpétuent sans importance ni la moindre sensation de danger puisque les personnages qui meurent ressuscitent dès la scène suivante. L’effacement de la mémoire de C-3PO, un des seuls personnages présents au long des neuf volets, y apparaît comme une note d’intention, voire une métonymie, ou la métaphore d’un éternel recommencement amnésique.

Un peu de droïdes, un peu d’hyperespace, un peu de peluches Chewie et Ewoks, un peu de Palpatine, un peu de Lando Calrissian, un peu de I’ve got a bad feeling about this, un peu de Wilhelm scream, un peu de Han Solo (scène particulièrement ridicule)… Et pour terminer, lorsqu’enfin pour la neuvième fois le camp du bien l’emporte, cinq bonnes minutes d’auto-célébration où chaque personnage embrasse tous les autres. Certains plans tiennent du pur remake rituel sans queue ni tête, sans autre fonction que de faire plaisir (le concept porte un nom : fan service) mais comme je suis un ingrat j’en sors seulement écœuré. Ah ça bien sûr c’est « bien filmé » puisque les lasers ne sont pas flous, et bien monté, comme une bande-annonce de deux heures. D’ailleurs l’impression qui surnage en moi est celle d’un film épuisant parce que répondant à une logique technique de bande-annonce : les enchaînements entre les chocs visuels et les clins d’œil dominent le déroulé, mais l’histoire n’a aucune importance, il suffira que le public ait l’impression qu’il y en a une.

Enfin, le sexe du personnage principal n’y a pas plus de signification et n’y est pas moins décoratif que tout le reste. Pourtant, l’introduction du personnage de Rey dans l’épisode VII, quatre ans plus tôt, était une stimulante et rafraîchissante innovation, une irruption de la modernité dans une galaxie lointaine il y a fort-fort longtemps : enfin UNE jedie parmi ces messieurs. Mais tout ça pour dire quoi en fin de parcours ? Oh, rien de spécial, en fait. Toujours au chapitre du gâchis de la montée en puissance des femmes, à quoi bon enrôler une actrice aussi subtile et ambigüe que Keri Russell si c’est pour ne jamais voir ses expressions, dissimulées sous son casque de Power Ranger ?

Au contraire, la féminité de l’astronaute incarnée par Eva Green dans Proxima , film de science-fiction au plein sens du terme (fiction scientifique – l’autre film discuté ici appartenant à un tout autre genre, celui du nanar à trois milliards) est une donnée fondamentale du récit. Là, dès les premières images et jusqu’au magnifique générique de fin documentaire, le sentiment de danger est donné à ressentir, à partager au spectateur. Danger de partir, danger de notre fragilité dans l’espace, danger d’être une femme, danger de mourir, danger de l’inconnu, danger de la confrontation, danger de ne pas être à la hauteur. Et par-dessus tout danger de la perte de ceux que l’on aime – états d’âmes qu’on croira féminins seulement si l’on ignore que « féminin » signifie, en gros, la moitié d’ « humain » .

Les questions que pose ce film étaient déjà là (je veux dire, dans ma tête) il y a plus de dix ans. L’un des plus vieux articles de ce blog, intitulé Écrire d’une main, allaiter de l’autre, discutait l’alternative antédiluvienne (et d’ailleurs patriarcale) : accomplir une œuvre ou faire un enfant. Pour ma part, héroïque comme une cosmonaute et même comme une femme, je revendiquais déjà les deux, de front.

Garmonbozia

06/12/2019 Aucun commentaire
Innocence sacrifiée sur fond bleu, figure A
Innocence sacrifiée sur fond bleu, figure B

Le 16 octobre 1984, alors que nous étions devant la télévision, le petit Grégory Villemin, 4 ans, était retrouvé mort, ficelé et visage couvert. Au beau milieu d’un décor froid, brumeux et sinistre, obstrué par d’infinies forêts de sapins, son corps dérivait lentement comme un bois flotté à la surface de la rivière. Même si l’entourage de l’enfant a été maintes fois soupçonné du meurtre, les sordides secrets de famille n’ont pas été élucidés, l’assassin n’a jamais été retrouvé, et depuis 35 ans l’affaire baigne dans une bouillie immonde faite de terreur, de chagrin et de douleur.

Sept ans après Grégory pourtant, alors que nous étions devant la télévision, la jeune Laura Palmer, 17 ans, était retrouvée morte, ficelée et visage couvert. Au beau milieu d’un décor froid, brumeux et sinistre, obstrué par d’infinies forêts de sapins, son corps dérivait lentement comme un bois flotté à la surface de la rivière. L’entourage de l’adolescente a été maintes fois soupçonné du meurtre, et les sordides secrets de famille ont fini par être partiellement élucidés grâce à la clairvoyance de l’agent Cooper qui arriva sur les lieux fort d’un regard neuf, conscient que cette affaire ressemblait à une autre, survenue quelques années plus tôt, et qu’il suffisait de recouper les indices. Ainsi l’assassin de Laura fut identifié par Cooper. C’était un nommé Bob, esprit maléfique échappé d’une dimension occulte où la nourriture favorite des démons est le Garmonbozia, bouillie immonde faite de la terreur, du chagrin et de la douleur des êtres humains.

Pour autant, l’affaire Laura Palmer n’était pas classée. Bob n’existant pas sur le plan matériel, il devait pour s’incarner prendre possession d’un hôte humain. Dès lors, s’exclamer Eurêka Bob a fait le coup ne pouvait marquer la résolution du meurtre et ne faisait que déplacer l’énigme : on ne savait toujours pas qui, parmi les proches de la jeune fille, avait eu le bras armé par Bob (bon, en fait si, on a fini par le découvrir un peu plus tard, mais je ne vais pas tout spoïler, non plus). Dire C’est Bob ne vaut guère mieux que ne rien dire du tout. Car cela revient ni plus ni moins à dire lorsqu’un grand malheur advient Il faut que le Diable y soit, ou C’est le Bon Dieu, C’est la vie, C’est le Destin, C’est la faute à la Malchance, C’est pas moi c’est Satan qui m’a fait faire des trucs… cela revient en somme à invoquer n’importe quelle force métaphysique et métaphorique manipulant en secret les humains et leurs pulsions mauvaises.

Voilà pourquoi je puis affirmer, sans la moindre ambiguïté et cependant sans prendre un risque exagéré : « C’est Bob qui a tué le petit Grégory le 16 octobre 1984, et dans la Loge Noire, derrière le rideau rouge, on se régale encore du Garmonbozia excrété en abondance par toute la famille Villemin et par la population française » . Par cette affirmation je serai toujours moins toxique que Marguerite Duras lorsqu’elle se mêlait de donner son avis, et accusait frivolement la mère, Christine Villemin, du sublime assassinat de son garçon.

La géniale série Twin Peaks de David Lynch, longue variation rêvée, à la fois loufoque et sordide, sur le film noir et donc sur l’essence du mal, est la mère de presque toutes les séries (du moins, les bonnes) qui ont déferlé sur nous au XXIe siècle. Elle a fait son retour inespéré en 2017 pour une saison 3 qui n’expliquait rien du tout, encore heureux, et renchérissait dans l’angoisse poétique. L’ahurissant épisode 8, le plus beau peut-être, révélait (?) comment Bob était libéré à la surface de la terre le 16 juillet 1945 lors de l’explosion de la toute première bombe atomique, dite Gadget, sur le site d’Alamogordo, Nouveau Mexique, explosion réussie qui conduisit le physicien nucléaire Kenneth Bainbridge à prononcer cette phrase historique, « Now we are all sons of bitches » (Maintenant nous sommes tous des fils de pute), mais cette information n’est pas une réponse, c’est une question.

La même année 2017 (hasard ? Je ne crois pas, suggèrerais-je finement, avec un sourire entendu et en enroulant mystérieusement mon index autour de mon menton) l’affaire Grégory faisait elle aussi son grand retour, pour une énième saison, une énième mise en examen (sans suite) d’un membre de la famille et, coup de théâtre, le suicide de ce juge Lambert qui fit beaucoup pour embrouiller l’affaire au lieu de la démêler.

En 2019 enfin, l’affaire Grégory trouvait non pas sa conclusion mais son accomplissement en devenant à son tour une série télé, et l’une des plus palpitantes qu’on ait vues depuis Twin Peaks : Grégory, série documentaire en 5 épisodes réalisée par Gilles Marchand, qui fut le scénariste de Harry un ami qui vous veut du bien et le cinéaste de Dans la forêt, deux fictions remarquables où déjà planait l’ombre de Bob.

Je pensais que cette série allait m’intéresser, mais non, bien au contraire, elle m’a passionné. Flashback : j’ai vécu l’affaire de 1984 avec la même sidération, le même écœurement et la même curiosité louche que toute la France, en baignant dans les médias de l’époque, télé radio journaux, j’étais lycéen et je lisais en ricanant Zéro, journal bête et méchant. Mais un aspect m’avait totalement échappé, et cet aspect m’est révélé par cette magistrale série : si, trois mois après la mort du marmot, toute la meute (presse, justice, police – toutes trois incarnées par des hommes, ainsi que le public) s’est retournée contre la mère, Christine Villemin, en l’accusant d’infanticide sans le moindre début de mobile invoqué, c’est par l’effet d’un sexisme particulièrement retors. Tous ces messieurs ont estimé, impatientés par le piétinement de l’enquête, que désigner la mère comme coupable donnerait une super histoire ! Et pourquoi ? Ben parce que c’est une femme. Les femmes sont ainsi, vous savez, elles sont méchantes, elles sont folles, elles sont sorcières, elles font un pacte avec Bob et couchent avec lui dans des positions bizarres lors du sabbat dans des lieux de débauche au fond de la forêt et parfois même sur la frontière canadienne. Une chasse aux sorcières, c’est exactement cela qui s’est passé, et la mentalité anti-féministe en filigrane dans cette affaire vient de me saisir 35 ans après les faits, d’autant plus que j’en ai été complice moi-même, vaguement et passivement, puisque moi aussi je trouvais que c’était une sacrée bonne histoire, cette mère qui tue son enfant, un retournement de sens formidable, c’était tragique, c’était Médée, c’était « forcément sublime » comme écrivait la Duras qui aurait mieux fait de la fermer et n’aura réussi à prouver ce jour-là qu’une chose : les femmes, même les brillantes artistes, sont parfois les complices de l’anti-féminisme rampant.

Et maintenant la dernière couche, repliée sur elle-même.

Alan Moore racontait dans Dance of the Gull-Catchers comment il avait pris conscience, après cinq ans consacrés à son livre sur Jack l’Éventreur From Hell, qu’il n’était qu’un chasseur de mouettes parmi des milliers d’autres, c’est-à-dire un détective amateur se piquant à son tour de résoudre enfin l’affaire jamais classée de l’Éventreur (1888) et ne faisant qu’ajouter à la pile sa compilation, sa théorie, une version de plus, une histoire, un sursaut d’excitation à cette inextinguible folie collective, cette passion pour un crime atroce. De la même façon, la série documentaire sur l’affaire Grégory ne fait pas seulement rendre compte d’une folie collective qui agite l’opinion française depuis 35 ans ; elle en est partie prenante, et joue son rôle de brise sur les braises.

C’est ainsi que depuis sa diffusion, les internautes enquêtent, perquisitionnent, recoupent, échafaudent, accusent et dénoncent (dénoncent, surtout, parce que c’est la chose la plus facile à faire en ligne et Internet comme on sait est un tribunal populaire), bref à la faveur de la série qui ranime leur curiosité, ils se montent à nouveau le bourrichon par centaines sur l’Affaire. Et que constate-t-on ? Que nombreux et virulents sont les tenants de la culpabilité de Christine Villemin. Alors même qu’aucun mobile crédible n’est formulable et que son innocence a été matériellement démontrée. Pourquoi alors est-elle la coupable rêvée ? Parce que. C’est une femme, voilà tout (voir plus haut).

Je t’aime, je t’aime (encore)

29/08/2019 Aucun commentaire

Vue la série Il était une seconde fois de Guillaume Nicloux. En ce moment elle est visible sur Arte, et bientôt sur Netflix, si j’ai bien compris.

Un homme découvre un cube de bois qui ne lui était pas destiné. Ce cube, objet géométrique, rationnel par excellence, et cependant incompréhensible, lui permet de revivre et peut-être d’amender une vibrante histoire d’amour qui vient de s’achever.

Au premier épisode de la série, j’ai pensé : pas mal. Au second : pas mal du tout. Au troisième : mais… mais… c’est excellent. J’ai terminé le quatrième au bord des larmes et bredouillant le mot chef d’oeuvre dont j’use peu. Comme dans les grands films de Lynch, l’irréel montré dans toute sa splendeur et toute sa densité est au service d’émotions réelles, impossibles à dire. Ce qui fait que chaque scène est à la fois la contradiction absurde de la précédente et sa suite logique, sans que l’on comprenne pourquoi, mais on en sort le coeur serré, pogné, brisé, bouleversé par ce que les images ont répété en nous.

Une série ? Plutôt un film de trois heures débité en quatre actes, chacun portant le titre d’une chanson d’amour afin que l’on comprenne bien de quoi il retourne : I – Ne me quitte pas ; II – Reviens ; III – Ti amo ; IV – Hymne à l’amour.

Ce saucissonnage sériel est-il utile à autre chose qu’à attraper le cerveau disponible des spectateurs convaincus (j’en suis, hélas) qu’en 2019 la narration vraiment innovante, moderne et captivante, est du côté des séries et non plus de celui du cinéma ? Peut-être bien que oui. Le débit par épisode permet d’exprimer formellement une chose magnifique qui est au cœur même de l’histoire que Nicloux raconte : la répétition. L’amour est le sujet, ai-je dit il y a à peine un paragraphe, certes, mais la répétition aussi, car c’est la même chose. Nous expérimentons l’amour sous le signe de la redite. L’amour que l’on croit vivre, on le revit. Celui que l’on cherche à revivre, on le vit simplement une fois de plus. En mieux en pire ou en pareil, joyeusement ou névrotiquement ou désespérément, l’amour est toujours affaire de reproduction. De reconduction. De reprise. De remariage. Écho, retour, décalque, fac-similé, variations sur un thème, au mieux réparation, au pire simulacre.

De là, l’illustration choisie en tête du présent article : la couverture de la Répétition, et tant pis pour vous si vous me trouvez pédant, c’est que vous ne savez pas que ce livre qui tente de rationaliser les sentiments, Kierkegaard l’a écrit sous le coup d’un terrible chagrin d’amour. Ou bien c’est que vous n’avez jamais éprouvé de chagrin d’amour et au fond tant mieux pour vous, tant mieux, sincèrement. Marx disait qu’un événement historique a toujours lieu deux fois, d’abord en tant que tragédie, puis en tant que farce. Le chagrin d’amour, qui est un événement historique absolu puisqu’à la fin de notre histoire ne compteront que les personnes l’on a aimées et celles qui nous ont aimé, ne peut que suivre la même règle, sauf qu’il n’y a pas de première fois, uniquement des secondes, et que chaque farce est une nouvelle tragédie, parce que la répétition n’arrête pas le temps, au contraire elle souligne que le temps est passé, qu’il est repassé, et qu’il gagne à la fin.

Kierkegaard distinguait trois attitudes face à l’existence : l’espoir, le souvenir et la répétition. L’espoir est tourné vers le futur, le souvenir vers le passé. La répétition se plie à « la sainte assurance de l’instant présent ». Comme une paraphrase, le film de Nicloux s’ouvre sur une exergue : «Il y a trois façons de vivre. Dans le réel. Dans l’imaginaire. Et dans l’autre.» C’est un signe.

Sur le divan de sa psy qui n’y comprend pas grand chose mais lui dit pour le principe Continuez, le héros de cette tragédie-ci improvise sa stratégie de la dernière chance : il veut faire croire au temps qu’il a gagné. Comme s’il était possible d’être plus malin que le temps. Pendant ce temps, la fille dont il est fou amoureux renonce à finir sa thèse sur Sébastien-Roch Nicolas de Chamfort, celui qui écrivait des aphorismes tels que « Apprendre à mourir et pourquoi ? On y réussit très bien la première fois », ce sont d’autres signes.

Il était une seconde fois est un titre un peu faible, un peu convenu, qui pourrait laisser craindre une facilité, une légèreté, ou quelque parodie. Il aurait mieux valu intituler ce film tranché en quatre morceaux Je t’aime, je t’aime, je t’aime, je t’aime (cf. les titres des épisodes) et voilà qui nous renvoie à un titre qui bégayait déjà, deux fois seulement et c’était suffisant pour exprimer la répétition fatale : Je t’aime, je t’aime est un film d’Alain Resnais sorti en 1968 présentant bien des points communs avec celui de Nicloux en 2019. Dans les deux cas, un synopsis de science-fiction par lequel une machine infernale permet à un homme désespéré de bégayer son histoire d’amour – en dire davantage serait spoïler le premier film, ou bien le second, ou bien les deux, répétition-répétition.

Par ailleurs, Nicloux fait toujours du cinéma. La même semaine que la diffusion de sa série sur Arte, il sort au cinéma son dernier film, Thalasso. Quelle santé dans la redite.

Jean-Pierre Mocky (1929 ? – 2019)

09/08/2019 Aucun commentaire

Jean-Pierre Mocky sera malcommode à remplacer.

Dans cette vidéo de 1998, Mocky engueule Christine Boutin et les curés qui lui font cortège, les traitant de pédophiles (c’est un peu facile), de cons, de culs-bénis, de grenouilles de bénitier, d’hypocrites (c’est à peine plus difficile), etc.

Mais surtout, à 1 mn 52, Mocky prononce cette chose remarquable, tellement plus profonde qu’un simple blasphème : « Je l’aime plus que vous, moi, Jésus-Christ ! »

Cette vidéo est formidable non parce qu’elle est un énième et banal « clash » de télé péniblement prévisible, mais parce qu’elle témoigne d’un authentique débat métaphysique. Elle rejoue l’éternel combat entre les mystiques et les religieux.

Les mystiques sont ceux qui recherchent, parfois toute leur vie, le contact direct avec le divin ; les religieux sont ceux qui ne cherchent pas, qui ont trouvé, qui se prévalent de disposer de ce contact et en usent comme d’un levier de pouvoir, se prétendant habilités à parler au nom de « Dieu », de « Jésus Christ », du « Prophète Mahomet » ou de quelque autre grande figure ou grande idée, figure ou idée qu’ils confisquent afin d’imposer leurs propres vues et d’asseoir leur propre statut.

En prononçant « Je l’aime plus que vous, moi, Jésus-Christ », Mocky veut peut-être dire qu’il aime davantage que les curés ce que représente Jésus (l’amour, la compassion, le pardon, la défense de la femme adultère, la charité envers les faibles…) et ce serait déjà un message politique fort. Mais je crois qu’il veut dire davantage : « Vous avez volé Jésus-Christ alors qu’il m’appartient autant qu’à vous, rendez-le moi et disparaissez, allez plutôt simples humains que vous êtes payer votre dette à la société (pour pédophilie etc.) »

Dans cette vidéo, Mocky, comme tant d’artistes, est le mystique ; Christine Boutin et ses amis en robes, comme tant d’oppresseurs, sont les religieux.

Le blog du Fond du Tiroir a souvent abordé la rivalité entre les mystiques et les religieux (comme ici ou  ou ou même déjà là quand j’étais jeune), il faut croire que cette question me turlupine durablement. Elle est au coeur du roman que j’écris ces jours-ci.

 

Curiosa

11/07/2019 Aucun commentaire

Chronique inactuelle ! Je vous parle d’un film, mais d’un film que vous ne pouvez voir, du moins pas ces jours-ci. Sitôt apparu en salles en avril dernier, sitôt disparu, snobé par la critique, passé inaperçu du public, que j’ai vu à l’arrache dans une salle déserte, et qui n’est pas encore édité en DVD : Curiosa de Lou Jeunet, film sur Pierre Louÿs et Marie de Régnier.

Si je vous en parle, ce n’est pas en raison de son actualité, qui est nulle, mais de la mienne.

Il se trouve que je prépare depuis près de trois ans le spectacle le plus osé, le plus bizarre, le plus excentrique, le plus casse-gueule de toute ma vie sur scène : une adaptation du roman pornographique Trois filles de leur mère de Pierre Louÿs, l’un de mes livres préférés toutes catégories confondues. Ce projet démentiel, monté grâce à la participation de deux autres cinglés (Stéphanie Bois, qui incarne génialement les cinq personnages féminins de l’histoire, et Christophe Sacchettini qui enveloppe nos ébats de musique autant que de silence, à bonne distance), parvient enfin à maturité et dispose désormais d’une date de création : il sera présenté aux premiers spectateurs cobayes et, espérons-le, un minimum bienveillants le vendredi 18 octobre 2019, à Grenoble. L’entrée sera strictement interdite aux moins de 18 ans. Si vous avez plus de 18 ans et si vous êtes d’ores et déjà titillé, contactez-moi, je vous préciserai l’endroit, pertinemment confidentiel et à jauge intime. J’ai un trac fou mais, heureusement, le temps d’en reparler.

Plein de curiosité pour Curiosa je me suis précipité en avril, à peu près seul, pour voir sur écran les amours reconstituées de l’auteur de Trois filles de leur mère et de Marie de Régnier, qui fut la grande passion sentimentale et sexuelle de sa vie, l’inspiratrice et dédicataire d’une bonne partie de son œuvre. Qui fut en outre le modèle de l’une des Trois filles de leur mère. Comme on le sait, comme on peut s’en étonner pourtant, la frénésie sexuelle de ce roman trouve bel et bien son origine dans la vie réelle de Louÿs et les personnages ont des modèles : Louÿs fréquentait les trois sœurs Heredia, Marie, Louise, et Hélène. Métamorphosées par sa plume, fantasmées, rajeunies, romancées, ces trois filles d’écrivain sont devenues trois filles de pute, Charlotte, Ricette et Lili.

Pour vous la faire courte : le film n’est pas mal du tout. Mais, comme je le pressentais, notre spectacle à nous sera vachement mieux.

Pour vous la faire longue : le film n’est pas dénué des conventions et défauts intrinsèques du genre biopic (que j’ai tenté d’énoncer ici à propos de Bohemian Rhapsody), il lui manque un peu d’aspérités, un vrai point de vue, et surtout une vraie crudité et voilà qui constitue tout de même un comble étant donné le matériau d’origine… mais c’était joué d’avance. Comment la réalisatrice eût-elle pu faire mieux sans tomber dans la pornographie ? La description anatomique et attendrie d’un conduit vaginal, ses dimensions, ses couleurs et ses parfums, peut faire l’objet d’une belle page littéraire, peut même faire l’objet de poésie, d’encre sur papier. Louÿs l’a démontré (enfin, démontrer n’est pas le mot juste puisqu’il n’écrivait ses textes pornographiques que pour lui-même, compulsion privée sans la moindre intention de publication). Mais comment inventer un équivalent au cinéma, cet art qui montre ? Je tâche depuis trois ans de trouver un équivalent scénique, en dosant au millimètre ce que je montre.

L’avantage de cette limite du cinéma, c’est que faute de pornographie le film devient une histoire d’amour, or cet aspect là est on-ne-peut-plus pertinent. J’insiste sur un point qui fera peut-être ricaner les imbéciles : si j’ai voulu jouer ce roman sur scène c’est que selon moi Trois Filles de leur Mère est avant tout une histoire d’amour, forte, libre, originale, affranchie, blasphématoire, fulgurante et tragique. Une dévorante passion sexuelle est forcément, au moins un peu, une histoire d’amour (et réciproquement). Essayez, vous verrez.

Le personnage de Pierre Louÿs joue à un moment donné le dandy cynique dans le seul but de provoquer un ami tout aussi moustachu et élégant que lui. Il lui déclare avec un fin sourire quelque chose comme « L’amour ? Mais ça n’existe pas, ça n’est qu’un assouvissement des besoins » . Moi qui ai lu ses livres, je ne suis pas dupe, c’est de sa part pure posture, et au fond pure trouille de parler d’amour, donc de choses profondes, au premier venu. Pierre est empêtré dans les mêmes contradictions et ambivalences que le narrateur anonyme des Trois filles, à qui il faut tout un roman pour avouer in extremis « avec la gaucherie sentimentale de mes vingt ans je n’eus d’amour pour ces quatre putains qu’une heure après leur départ » .

Reste que la réalisatrice s’en sort avec les honneurs, surtout si l’on compare avec les désastreuses rencontres passées entre Louÿs et le cinéma – reste-t-il un seul cinéphile déviant prêt à avouer en 2019 son envie de voir Bilitis de David Hamilton, Aphrodite de Robert Fuest (avec Valérie Kaprisky) ou même La Femme et le Pantin de Duvivier (avec Bardot) ? Cet obscur objet du désir de Bunuel, à la limite, pour son indépassable bizarrerie d’avoir confié le rôle principal à deux actrices alternées…

Les images de Curiosa sont belles, ses couleurs chaudes, ses cadres soignés, ses acteurs excellents. Surtout les actrices. Exactement comme dans les Trois filles, les personnages féminins sont plus intéressants, plus nuancés, plus contrastés et plus changeants que les hommes, monolithes phalliques. Du reste la plupart des postes clefs du film (la réalisatrice, la première assistante, la scénariste, la monteuse…) sont aux mains de femmes. L’incarnation de Marie (sublime et intense Noémie Merlant, qui vole la vedette à tout le monde, à commencer par Niels Schneider/Pierre Louÿs, forcément pâle figure) m’a même donné envie de lire sa propre version des faits, son roman L’inconstante qu’elle avait publié dès 1903 (Trois filles de leur mère paraîtra à titre posthume en 1926) sous le pseudonyme masculin Gérard d’Houville alors que j’avoue humblement que je n’en avais pas eu l’envie jusque là, la version de l’homme Louÿs me suffisait, vas-y, fais-toi plaisir, tu peux me huer, balance ton porc je dirai rien.

Seule faute de goût que j’ai repérée face au film : m’ont totalement échappé le sens et la nécessité de sa tonitruante bande originale techno (même compositeur que 120 battements par minutes, Arnaud Rebotini), je n’avais nullement besoin de cet anachronisme pour trouver les personnages « modernes » . Cette musique est aussi incongrue que si l’un des protagonistes en costume consultait soudain son smartphone.

Les allusions aux Trois filles sont extrêmement nombreuses, depuis la toute première scène (derrière un miroir sans tain, Pierre, voyeur et photographe, regarde minauder les trois sœurs Heredia et c’est comme si on le voyait écrire dans sa tête le premier jet – drôle de métaphore), jusqu’aux pures et simples citations (« Les jeunes filles ont bien des excuses », phrase merveilleuse qui conclut le livre) et pour quiconque connaît le roman les rouages de la transposition de la biographie en fiction deviennent limpides. Pour autant je ne peux pas dire que ce film ne m’aura rien appris. Il m’a permis de saisir une dimension qui m’avait un peu échappé jusqu’à présent. Pourquoi Louÿs a-t-il fait de quatre bourgeoises de son milieu quatre prostituées de papier ? Parce qu’il existe des passerelles entre ces deux conditions féminines, la bourgeoise et la pute, autres que celles du fantasme. Le film débute par un mariage. Un mariage sans amour, convenu, pour un motif économique : la plus jeune sœur Heredia sacrifie son hymen pour une dot qui sauvera papa. La sexualité des jeunes filles est donc ici comme là une affaire de commerce, d’arrangement, le pucelage est un petit capital, dans la bourgeoisie tout autant qu’au bordel. D’où les analogies, transpositions et allusions de type « Non seulement tu suces, mais tu parles comme une jeune fille à marier ».

Ce roman serait, en plus du reste, politique ? Quel livre, mes amis, quel livre ! À côté le film est juste pas mal et c’est déjà bien.

Bonus : ne manquons pas cette belle image du Tampographe Sardon, L’orgasme à travers les âges : 1925, qui est peut-être un hommage puisque 1925 est l’année de disparition de Louÿs.

Rhapsodie pour un Bohémien

19/11/2018 Aucun commentaire

Vu hier soir Bohemian Rhapsody, le biopic sur Freddie Mercury. Tu veux savoir ce que j’en pense ? (Sinon ben c’est pas compliqué tu fais comme avec les alertes spoïleurs tu arrêtes de lire.) J’ai trouvé ça très agréable mais pas davantage au fond que d’écouter un album de Queen, et en particulier je n’ai pas trop compris qu’on qualifie la dernière partie, le concert à Wembley, de prouesse cinématographique magistrale jamais vue, dans la mesure où l’original du concert existe, qu’il est intégralement visible sur Youtube ou ailleurs, que c’est par conséquent le contraire de jamais-vu, et que le simulacre cinématographique, auquel le cinéaste n’ajoute aucune intention particulière, n’a pas plus de sens qu’une statue chez Mme Tussaud. On admire toujours beaucoup et on récompense à coups d’Oscars les performances des acteurs qui incarnent des personnes réelles, mais je me demande si cela tient à leur talent de comédie ou bien à leur seule qualité de statue de cire dans un musée, si ce qui force l’admiration du spectateur n’est pas sa trouble attirance pour le déjà-vu, pour en somme la vérification, l’énième constatation que ce qu’il a connu autrefois existe encore un peu.

Queen, et Freddie Mercury surtout, étaient des expérimentateurs, des chercheurs, ils inventaient ce qui ne se faisait pas avant eux. Ce film ne leur rend pas tellement hommage puisqu’il n’expérimente ni ne cherche pas grand-chose, il suit son petit bonhomme de chemin de biopic très convenu, c’est-à-dire qu’il « transforme une vie en destin » comme disait Stan dans Jean II le Bon, séquelle, sans le moindre point de vue mais en lançant au spectateur des signes de connivence.

D’une certaine manière ce film est anonyme, signé Bryan Singer mais réalisé en bonne partie par Dexter Fletcher, et étroitement supervisé par les membres survivants du groupe. Or l’anonymat est le travers ordinaire du biopic d’artiste, puisque celui qui accepte d’écrire la légende dorée renonce fatalement à être un artiste, l’art étant en quelque sorte déjà absorbé, accaparé, épuisé, par le sujet même. Philippe Sollers a écrit quelque part « comprendre c’est égaler » à propos de je ne sais plus laquelle de ses idoles, Sollers se prenait sans doute pour l’égal de Mozart sous prétexte qu’il écrivait sur Mozart, et je crois que c’est une grosse niaiserie. Comprendre n’est pas égaler. Un texte de Sollers sur Mozart n’est pas du Mozart. Le film de Singer ou de je-ne-sais-quel-Alan-Smithee sur n’importe quelle idole n’est pas de l’art non plus.

Toutefois j’ai noté deux séquences intéressantes du point de vue de la mise en scène, deux scènes qui réellement expérimentaient quelque chose, deux scènes où l’art affleure et dépasse légèrement leur propos, et c’est mieux que rien.

Primo la conférence de presse lors de la sortie de l’album Hot Space, lorsque les journalistes ne posent que des questions sur la vie privée, scène filmée de façon très oppressante et qui joue sur la focale, sur le flou, sur le rythme, etc…

Deuxio la scène très brève où Freddie traverse un couloir (d’un hôpital ? d’un dispensaire ?), il vient d’apprendre qu’il a le sida et commence à se soigner. Il passe sans même le voir devant un jeune homme assis, émacié, portant une tâche sur le front, attendant son tour, plus avancé que lui dans la maladie. Le jeune homme reconnait le chanteur et lui lance alors qu’il l’a dépassé et s’apprête à sortir, l’appel que Freddie utilisait pour jouer avec son public sur scène : « Eh-Oh ! ». Freddie s’immobilise, mais ne se retourne pas. Il a toutefois légèrement tourné la tête, il est de trois-quarts dos. Il répond sur le même ton : « Eh-Oh ! » (gimmick, au fait, que Freddie avait volé à Harry Belafonte… de même que le célébrissime riff de basse d’Another one bites the dust est chourré à Rapper’s delight… mais peu importe, un biopic sert à valoriser et fictionnaliser le génie singulier d’un individu et n’est pas le lieu où l’on révèle les plagiats). En deux notes dans le couloir le lien entre la star de dos et le garçon assis est établi, réciproque. Pour moi cette scène minuscule est la plus belle, la plus émouvante du film, et elle invente quelque chose à partir d’une anecdote dont on se fiche pas mal de savoir si elle est réelle, elle joue avec les moyens propres du cinéma sur une immense palette, elle parle en une seule image de la notoriété, la maladie, l’angoisse, la solidarité, le réconfort, la timidité, la marginalité, la fatalité, la joie de la musique… et le show qui must go on.

Je sauve deux scènes : tu constates que je ne suis pas du tout sévère et que je ne boude pas mon plaisir.

Merveilleux

25/09/2018 Aucun commentaire

À la merveille, sixième film de Terrence Malick, loupé en 2013, rattrapé en DVD en 2018.

Titre singulier, bizarre syntaxe : d’où sort-il cet à-la.

Ce n’est pas à la limite, ce ne peut pas être non plus à la tienne Etienne, ni à la manière ni à la bourre ni à la traîne ni à la Bolognaise ni à la six-quatre-deux ni à la bonne heure, c’est à-la-quoi ?

Le sens s’éclaire un peu par la V.O., To the Wonder. Ah d’accord, il s’agit d’une direction, d’un axe, d’une recherche, d’un idéal. Seuls titres pouvant lui être comparés : Vers la joie de Bergman, Vers la lumière de Kawase.

Quant à la destination, la merveille en question… Dans une biographie de Jean « Moebius » Giraud, j’ai appris que cet artiste qui m’émerveille depuis que j’ai des yeux avait un tic de langage : pour exprimer son approbation ou son enthousiasme, il disait toujours « C’est merveilleux ». Il a fallu que je le lise dans la bouche d’un autre pour m’en rendre compte, ah, tiens, moi aussi je dis tout le temps ça. L’émerveillement est peut-être une question de tempérament, un don. Il faut croire que je l’ai. J’en suis bien aise.

Merveille vient de l’adjectif latin mirabilis, admirable, lui-même issu du verbe mirari, s’étonner, s’éprendre, contempler. À la merveille est donc une injonction à s’étonner, s’éprendre et contempler. Je m’étonne qu’une telle invitation ne soit pas plus courante dans la langue française, tellement plus prompte à dire Va te faire foutre (cependant foutre et se faire foutre peuvent être merveilleux, certes). On pourrait se dire les uns les autres À la merveille ! comme on dit bonne chance ou bon voyage. À ta santé, à tes amours, à la merveille.

Je ne parle toujours pas du film, c’est ce que tu crois ? Pourtant si, je ne fais que ça, je t’assure. Comme ce film ne possède pas vraiment d’intrigue, que le tournage a eu lieu sans scénario et que les acteurs n’avaient pas la moindre idée de ce qu’ils étaient en train de faire là, il est impossible, inutile et peut-être fallacieux d’esquisser le moindre résumé, un pitch, voire une paraphrase d’histoire, alors tu permets, laisse-moi plutôt parler de Moebius ou d’étymologie ou d’aller se faire foutre, et nous serons dans le sujet.

Ou alors je te parle d’Edward Hopper. Comme ce film ressemble moins à un long métrage pour salle de cinéma qu’à une une installation d’art contemporain, boucle de cent dix minutes qu’on peut attraper et quitter à n’importe quel moment, pour s’en faire une idée puisons une comparaison dans les musées. Imagine que tu es dans un musée, que tu restes assis devant une toile de Hopper pendant cent dix minutes, tu fixes deux ou trois personnages dans une pièce et une fenêtre, tu fixes jusqu’à ce qu’un état second t’apporte les flashes, les bribes, les vies de ces personnages, les vies sensibles, les merveilles, les musiques, les paysages vus par ces personnages ou même par d’autres durant les minutes ou les années qui précèdent leur entrée dans cette pièce, tous les sentiments qu’ils ont éprouvés, les objets qu’ils ont touchés, leurs chairs de poules, leurs jouissances, leurs climats, leurs saisons, leurs heures, les ciels dans leurs fenêtres pour inverser la perspective d’un Hopper ordinaire, tu t’inventes la narration à mesure comme si tu la rêvais en sommeil paradoxal plutôt que d’attendre bouche ouverte qu’Hollywood la prêmache et te la déposes dans le gosier.

Ou bien je te parle d’Einstein, ou de Doisneau.

« Il y a deux façons de voir la vie, l’une comme si rien n’était un miracle, l’autre comme si tout était un miracle. » (Albert Einstein – sachant que miracle et merveille sont des cousins étymologiques)

« Je prends des photos pour les montrer aux gens et leur dire : regardez, vous avez loupé ça, vous n’aviez pas fait attention, vous étiez distraits, heureusement j’étais là. » (Robert Doisneau – citation approximative, de mémoire)

Dans tous les cas, Einstein, Doisneau, Moebius, Hopper, Malick, foutre et se faire foutre, la direction est la même, l’élan, le tempérament, l’axe, le vecteur, la quête, la promesse et le chemin : c’est la beauté. Le sens (toujours dans la même acception : l’orientation) de la vie repose dans la beauté. La voilà on la tient dans nos mains, la Merveille, ici elle est filmée par une steadycam flottante. Tiens ? J’ai mis une majuscule mais on peut l’enlever, parce qu’elle est humble, aussi, la merveille. Elle est dans l’air, elle est dans l’eau, elle est dans la boue, elle est dans un bison ou une fougère, elle est dans le vent et dans un une robe, dans une corde pincée et dans une mèche de cheveux, elle est toujours dans la lumière.

Elle est, avant tout et après tout, dans la conscience d’être en vie.

À la merveille est de tous les films de Malick celui qui a encaissé les plus mauvaises critiques. À coeur joie on a moqué sa narration ennuyeuse, son esprit de contemplation qu’on a qualifié de complaisant dès le deuxième coucher de soleil, son préchi-précha abscons, ses aphorismes ineptes (« D’où vient cet amour qui nous aime ?« ), son ridicule achevé (les scènes de ménage qui tombent comme cheveux sur la soupe, entre autres), son esthétisme de pub pour les assurances ou pour le tourisme à Paris ou au Mont Saint Michel… Tout cela parce que les critiques n’avaient pas le don. Dommage pour eux. Ils n’avaient pas cette conscience du miracle d’être en vie, conscience qui peut nous être révélée dans une forêt, ou sur l’océan, ou dans le désert, ou même dans une rue et dans la foule. Ou dans un film de Terrence Malick qui, telle une photo de Doisneau, fonctionne comme une séance de rattrapage : « Vous n’aviez pas fait attention ? Regardez mieux. »

Malick est un mystique, sans aucun doute. Ça ne me dérange pas. Les mystiques, pour tout dire, sont merveilleux. Il faut prendre garde à ne jamais confondre un mystique, être admirable parce qu’il cherche, avec un dévot, être dangereux parce qu’il sait. Les films de Malick, de Béla Tarr, de Tarkovski, de Kiarostami, peut-être de Lynch, sont des oeuvres de mystiques, et autant de merveilles. La passion du Christ de Mel Gibson, ou Le Pape François, un homme de parole de Wim Wenders, sont des films de dévots et on remarquera à quel point l’effet est différent.

Le dernier mot prononcé dans À la merveille est français : « Merci ».

  • Pour un récit de révélation mystique et de joie d’être en vie on peut aussi lire l’ultime paragraphe des Reconnaissances de dettes, III/100, page 364. 

Cinquante ans utérins

20/07/2018 Aucun commentaire

Rappel #1 : quiconque est né en l’an de grâce 1969 est fondé à exiger du Fond du Tiroir l’attribution gracieuse, contre un PDF mentionnant la date de naissance du bénéficiaire et dans la limite des stocks disponibles, d’un exemplaire du mini-livre Le Flux, enjoué memento mori où sont notamment abordées les circonstances de ma conception à l’été 1968 et de ma naissance au printemps 1969.

Rappel #2 : quiconque souhaite faire un cadeau de bon goût à une personne de son entourage née en 1969 est encouragé à commander au Fond du Tiroir un exemplaire du mini-livre Le Flux, agrémenté d’une dédicace personnalisée audit natif de ’69, pour la somme dérisoire de 3 euros. Bon de commande à imprimer ici.

Le Flux est fluctuant. Où donc ai-je lu, où ai-je entendu que les Chinois calculaient leur âge à compter non de leur naissance mais de leur conception, neuf mois plus tôt ? Ce principe n’est peut-être qu’une légende urbaine, une excentricité plaisamment créditée au compte d’un folklore lointain, une autre vision du monde dont on affuble à la diable une civilisation exotique tiens les Chinois pourquoi pas les Chinois (d’ailleurs ça me fait penser, il paraît qu’en Angleterre ceux qui font caca par terre on leur coupe le derrière pour en faire des pommes de terre)… Peu importe : ce pas de côté mental qui intègre au compteur la vie intra-utérine est tout-à-fait charmant (du moins aussi longtemps qu’il n’est pas récupéré idéologiquement par quelque zinzin cul-bénit pro-life). Aussi chers amis fêtons sans plus attendre cet anniversaire-ci et ce sera toujours ça de fait ça de pris puisque nous ignorons l’avenir : mesdames et messieurs, « à la Chinoise » et sous vos yeux je passe en trombe le cap des 50 ans sur la terre.

Pour fêter dignement mes 50 balais, je suis allé écouter une lecture musicale du duo Les Fernandez, Corinne Lovera Vitali + Fernand Fernandez. Comme d’hab, CLV m’a empoigné par les tripes et a tiré doucement la ficelle jusqu’à me faire bouger l’intérieur de la tête. À un moment, elle a évoqué un film de 1971, qu’elle a vu par hasard et par accident à l’âge hors-sujet de 11 ans, et revu d’innombrables fois par la suite sans hasard ni accident. Elle a eu une phrase que j’ai retenue, à propos des accidents propres à cette époque-là, elle a dit quelque chose comme : « Les années 70 étaient libres et dangereuses tandis que les années d’aujourd’hui sont dangereuses seulement » .

Ensuite, toujours pour mon anniversaire qui devenait carrément soirée thématique, j’ai regardé We blew it, stupéfiant documentaire de Jean-Baptiste Thoret, road movie contemplatif et mélancolique ayant pour sujet, d’abord le cinéma d’il y a 50 ans, ensuite et surtout l’énigme de ce qui a bien pu mal tourner depuis 50 ans aux Etats-Unis. La phrase désabusée We blew it est extraite d’Easy Rider, film conçu en 1968 et né en 1969.

Pour le dire vite : sociologiquement, il s’est passé quelque chose au moment historique où les baby boomers, nés dans la foulée de 1945, ont atteint l’âge adulte et fébrile, alors même qu’ils vivaient sous la repoussante autorité de barbons et d’épouvantails, sous Nixon, sous Pompidou, sous Brejnev… Un rêve d’autre chose, un décalage mental autrement plus vaste qu’un simple décompte des jours, s’est structuré au tournant des années 60 et 70. Et puis quoi ? Et puis We blew it, et puis le monde est rentré dans le rang à la décennie suivante, et puis Reagan et les yuppies.

Sous les repoussants barbons et les épouvantails de 2018, sous Trump, sous Macron, sous Poutine, nous pouvons toujours envoyer nos bons voeux et baisers à la génération qui atteint l’âge adulte, l’âge fébrile. Et puis, sans trop verser dans une débilitante nostalgie ou dans l’éloge chauvin du pays natal, nous pouvons tenter de suggérer que les traces laissées par ces années-là, dans le cinéma, dans la musique, ainsi peut-être que dans d’autres champs que je ne connais pas (la mode…), sont toujours aussi passionnantes et stimulantes.

Jean-Baptiste Thoret, en présentant son film, cite une phrase de George A. Romero : « En 1969, il s’est passé dix ans ». Oui, le Flux est fluctuant. Pensez à commander votre exemplaire gratuit ou payant.

* N.B. : We blew it est en VOD sur le site des Mutins de Pangée, qui font un formidable boulot cinématographique et politique, ou le contraire.

Un jour, les animaux n’étaient plus là (visions de Neil Gaiman)

17/06/2018 Aucun commentaire

Tiens ? 2001 l’Odyssée de l’espace a 50 ans. Je retournerai le voir. Ce film apparu au printemps 1968 a nettement mieux vieilli que mai 68, finalement. Avec le temps, la prophétie de l’un a gagné ce qu’a perdu l’utopie de l’autre. La science-fiction, celle avec de la vraie science et de la vraie fiction (rien à voir avec Star Wars, par exemple, conte fantastique qu’on ne peut rattacher à la SF que par malentendu) est toujours affaire de vision. Or la vision de l’humanité proposée par 2001 est intemporelle, elle ne date ni de 1968, ni de 2001, ni de 2018, elle nait bien plus tôt et se projette bien plus tard, d’un passé sans date jusqu’à un futur sans échéance, comme un arc-en-ciel qui se donne à admirer en plein ciel mais dont personne ne saurait repérer les deux extrémités fichées sur le sol. Une vision comme un arc, oui c’est ça, un arc tendu et courbé, d’ailleurs le protagoniste du film s’appelle Bowman, l’archer, périphrase désignant Ulysse, le héros de l’autre Odyssée, voyez comme tout se tient en eau de roche. Oulah attention je me mets à surinterpréter les signes façon tout-est-lié, je suis le premier complotiste venu. Autant l’avouer, je fais partie des maniaques qui considèrent que l’histoire du cinéma se scinde sommairement en deux périodes, de part et d’autre de 2001 l’Odyssée de l’espace. De 1894 à 1968, le cinéma n’a évidemment rien fait d’autre que se préparer à 2001. De 1968 à aujourd’hui, le cinéma digère 2001. Je le sens bien, je frôle le fanatisme. Okay, je change de sujet, je repars à zéro.

Tiens ? Un film tiré de How to talk to girls at parties de Neil Gaiman s’apprête à sortir. Je n’irai pas le voir. J’ai peu d’appétence pour les films tirés des livres que j’aime, tous registres confondus, que ce soit Madame Bovary ou Gaston Lagaffe, puisque dans chaque cas le livre était suffisant. Que ne tire-t-on plutôt les films de livres insuffisants ! Quel drôle de verbe d’ailleurs, tirer un film d’un livre. J’ouvre mon dictionnaire des synonymes, pour m’éclairer je compulse les équivalents, j’en essaie une poignée :

déduire un film d’un livre ?
extorquer un film d’un livre ?
pomper un film d’un livre ?
remorquer un film d’un livre ?
soutirer un film d’un livre ?
voire écarteler un film d’un livre ?
et le plus radical de tous : abattre un film d’un livre.

Foin des pompages déductions remorquages extorcations et autres abattages, je ne fais que saisir le prétexte de la sortie de ce film pour dire toute l’admiration que j’éprouve pour un auteur de livres : Neil Gaiman est un grand visionnaire. Il serait évidemment grotesque, outrecuidant, de comparer l’oeuvre de Gaiman avec 2001 l’Odyssée de l’espace, puisqu’il est grotesque de comparer quoi que ce soit à 2001 (pardon me voilà reparti), mais n’empêche, observons le processus par lequel une vision se transmute en imagination…

Exemple typique avec How to talk to girls at parties, nouvelle parue en 2006. Comment Gaiman l’a-t-elle écrite ? D’abord une impression, une idée, puis une vision, puis une image, puis une histoire, une fois parvenus à ce point, plus aucun doute, nous sommes bien dans une écriture de science-fiction, la vraie, la bonne. Point de départ : n’importe quel adolescent se souvient de cette sensation d’étrangeté, de dénuement, de timidité, au moment d’aborder l’autre sexe lors d’une soirée. L’impression de base d’un garçon (hétérosexuel), c’est que les filles sont des extra-terrestres. Gaiman, qui a conservé les mêmes impressions d’adolescence que vous et moi, transforme cette émotion commune en vision dès le moment où il échafaude une intrigue selon laquelle, littéralement, les filles sont des extra-terrestres. Son génie du dialogue se met alors en branle, et voilà une excellente petite histoire de science-fiction, magistralement troussée. (Et à quoi bon, je vous le demande, en tirer un film ? Que pourraient ajouter les effets numériques à la vision ?)

Mais je veux m’attarder sur deux autres exemples.

1) Virus

Dans les années 1980 apparaît en Russie, puis se diffuse dans le monde entier, un jeu vidéo extrêmement addictif, matrice et modèle de tous les jeux de puzzle ultérieurs (Bejeweled, 2048, Candy Crush…), il s’appelle Tetris. (On lira sur le sujet l’excellente bande dessinée de Box Brow, Jouer le jeu.) En 1994 est forgée l’expression effet Tetris, et ce n’est qu’en 2000 que cet effet sera scientifiquement analysé : que se passe-t-il donc neurologiquement pour qu’un jeu simultanément paralyse et stimule un cerveau, pour qu’un sans narration autre qu’abstraite, consistant à emboîter des formes géométrique puisse procurer une satisfaction à l’infini, empêchant de se consacrer à des tâches plus importantes (préparer le repas, soigner son hygiène corporelle, écrire un livre, se promener en forêt, cueillir des cerises, accueillir des migrants en danger de mort sur la Roya ou la Méditerranée…), et enfin envahisse l’esprit au point que le joueur une fois sa partie enfin terminée, pense encore Tetris, rêve Tetris, distingue des formes géométriques s’emboîter en regardant des gens dans la rue, des fruits dans un compotier ou un coucher de soleil sur des montagnes ?

Or, des années avant les scientifiques, justement parce qu’il est un visionnaire de science-fiction, Neil Gaiman avait décrit avec une certaine précision l’effet Tetris. C’était il y a plus de trente ans, dans une micro-nouvelle intitulée « Virus », parue d’abord en 1987 dans le recueil collectif Digital Dreams, puis dans le livre signé du seul Gaiman, Angels & Visitations. Traduction maison par le Fond du Tiroir, de rien, le plaisir est pour moi :

Il y avait ce jeu vidéo. On me l’avait donné. Un de mes amis me l’avait donné. Il jouait avec ce jeu, il disait c’est génial tu devrais essayer. J’ai essayé. C’était génial. J’ai copié la disquette que mon ami m’avait donnée pour pouvoir la donner à mon tour, je voulais que tout le monde y joue, que tout le monde en profite. C’était génial. J’ai téléchargé le jeu sur des serveurs, mais je l’ai surtout donné de la main à la main à mes amis, sur disquette, contact personnel, de la même façon que je l’avais reçu. Mes amis étaient comme moi. Ils l’ont trouvé génial. Certains se méfiaient des virus, on entendait parler de logiciels qu’on chargeait et puis deux jours plus tard ou le vendredi 13 suivant ils vous reformataient le disque dur ou corrompaient la mémoire. Mais rien de tel avec celui-ci. Celui-ci, il était sécurisé à mort. Alors, même mes amis qui n’aimaient pas les jeux vidéo se sont mis à jouer. Plus on s’améliore, plus un jeu vidéo devient difficile. Au bout du compte même quand on ne gagne pas, même quand on sait qu’on ne gagnera pas, on sait qu’on devient meilleur. Moi, je suis plutôt bon. Bien sûr il m’a fallu consacrer au jeu beaucoup de temps. Comme mes amis. Et leurs amis. Et tous les gens qu’on croisait. On les voyait, on les reconnaissait, ils marchaient dans la rue ou ils attendaient dans une queue, ils étaient loin de leur ordinateur ou d’une console mais ils continuaient le jeu dans leur tête, ils combinaient les formes, ils résolvaient des pièges, ils assemblaient des couleurs, ils enchaînaient les signaux, les niveaux et les écrans, ils se chantaient les jingles et les fanfares. Ils tenaient ainsi jusqu’au moment où ils retourneraient au jeu. Moi mon record c’est dix-huit heures d’affilée, 40 012 points et trois fanfares. On continue de jouer à travers les larmes, les douleurs au poignet, et même la faim, au bout d’un moment la faim s’en va. Tout s’en va. Sauf le jeu. Il n’y a plus de place pour autre chose que le jeu.
Le jeu était copié pour tous nos amis, le jeu circulait. Le jeu transcendait nos langues et occupait notre temps. Parfois, ces jours-ci, j’en viens à oublier des choses. Je me demande où est passé la télé. Je me souviens qu’il y avait la télé, avant. Mais je n’y pense plus. Quand je pense, je me demande ce qui se passera quand je serai au bout de mon stock de boîtes de conserves. Puis je n’y pense plus. Je me demande où sont passés les gens. Puis je n’y pense plus. Et je réalise que, si je suis assez rapide, je peux placer le carré noir tout contre la ligne rouge, le retourner et le faire pivoter pour qu’ils disparaissent tous les deux, libérant le bloc de gauche pour qu’une bulle blanche émerge, et pour qu’ils disparaissent tous les deux, et puis après, et puis quand il n’y aura plus de courant je continuerai de jouer dans ma tête, je continuerai jusqu’à ma mort.

2) Babycakes

En 1990, soit avec une bonne génération d’avance sur le véganisme quoiqu’avec pas mal de retard sur la Modeste proposition de Swift, Gaiman écrit « Babycakes », micro-nouvelle parue d’abord sous la forme d’une bande dessinée (illustrée par Michael Zulli) puis réincarnée ici (elle sera reprise dans le même recueil que « Virus » : Angels & Visitations) ou là (sur Youtube, on peut entendre une version lue par Gaiman en personne).

L’idée de base est à nouveau fort simple, ancrée dans le réel, et la vision est d’ordre écologique : les animaux disparaissent. S’il s’agit d’anticipation, on n’anticipe pas ici de quelques siècles, seulement de quelques jours. Les abeilles, les papillons, les insectes, les papillons, les mammifères… Les écosystèmes s’effondrent en direct. Quel sens revêt cette disparition ? Quelle conséquence pour l’homme, animal distinct se croyant distingué ? Encore une brillante vision de science-fiction que j’ai l’honneur de traduire sous vos yeux.

Il y a quelques années, les animaux disparurent. Nous nous étions réveillés un matin, et ils n’étaient plus là. Il n’avaient pas laissé de mot, ni prononcé d’adieu. Nous n’avons jamais vraiment compris où ils étaient passé. Nous les regrettions. Certains d’entre nous ont pensé que c’était la fin du monde, mais le monde n’était pas fini, c’est juste qu’il n’y avait plus d’animaux. Ni chat ni lapin, ni chien ni baleine, pas de poisson dans la mer, pas d’oiseau dans le ciel. Nous étions seuls. Nous ne savions pas quoi faire. Nous avons erré un temps, un peu perdus, puis quelqu’un a fait remarquer que animaux pas animaux la belle affaire nous n’avions pas à changer notre mode de vie. Aucune raison de changer nos habitudes, nos régimes, nos tests sur produits dangereux. Car après tout il nous restait les bébés. Nous avions des bébés. Les bébés ne parlent pas. Ils se déplacent à peine. Un bébé n’est pas une créature pensante, il n’est pas notre égal doué de raison. Nous faisions des bébés, autant les utiliser. Nous avons mangé des bébés. La chair de bébé est succulente, très tendre. Nous en avons écorché et dépouillé, et nous nous sommes enveloppés dans leur peau. Le cuir de bébé est très doux et confortable. Nous avons testé leurs réactions, leurs résistances, en sortant leurs yeux de leurs orbites pour y déverser des détergents, des shampoings, goutte à goutte. Nous les avons lacérés, ébouillantés. Nous les avons brûlés. Nous les avons suspendus, et avons planté des des électrodes dans leurs cerveaux. Nous les avons greffés, congelés, irradiés. Les bébés respiraient notre fumée jusqu’à ce qu’ils cessent de respirer, et dans leurs veines s’écoulaient nos drogues et nos médicaments jusqu’à ce que leur sang ne s’écoule plus. Tout cela n’était pas de gaité de coeur, évidemment. Mais c’était nécessaire, personne ne le contestait. Quelle alternative avions-nous, depuis la disparition des animaux ? Il y avait bien quelques protestations de temps à autre. Il y a toujours des grincheux. Mais ensuite tout redevenait normal. Seulement… Hier, les bébés ont disparu. Personne ne sait où ils sont passés, personne ne les a vus partir. Nous nous demandons ce que nous allons faire sans les bébés. Nous inventerons bien quelque chose. Les humains sont intelligents. C’est même cela qui les distingue des animaux et des bébés. Ayons confiance. Nous trouverons.

(Je parle également de Neil Gaiman dans un autre recoin du Fond du Tiroir, où je relaie une autre de ses visions : son manifeste Pourquoi notre futur dépend des bibliothèques, de la lecture et de l’imagination.)