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Romero mort et vivant

17/07/2017 un commentaire

Lundi 17 juillet 2017 : George A. Romero devient un mort-vivant pour l’éternité. En hommage le Fond du tiroir rediffuse sa liste de films de supermarchés, ébauchée en 2011, étoffée en 2015 et 2016, au sommet de laquelle trône le chef-d’oeuvre de Romero.

(À lire en écoutant Lost in the supermarket des Clash.)

Me voici de retour dans les supermarchés, jusqu’aux tripes, jusqu’au cou, jusqu’au coup du sort, je les hante puis ils me hantent.

La grande surface est un fascinant non-lieu (selon l’acception de Marc Augé), c’est-à-dire un endroit où l’on ne fait que passer, un endroit sans début ni fin, qui appartient à tous et à personne, et qui se reproduit à l’identique dans le monde entier, créant une vie sociale à la fois minimale et universelle. Par conséquent, un idéal décor de cinéma, qui peut angoisser (le fantasme de s’y perdre), pousser à la méditation métaphysique (« Je ne suis qu’un jouet », Toy Story 2) ou donner envie de redescendre sur terre parmi ses prochains et faire l’amour (l’extraordinaire dernière réplique de la dernière scène du dernier film de Kubrick, Eyes Wide Shut). Je me demande quel est le meilleur film de grande surface que j’ai vu ?

* Il semble que le pionnier soit Zigoto gardien de grand magasin en 1912, de Jean Durand, avec Lucien Bataille dans le rôle-titre, j’avoue que je ne l’ai pas vu… Mais c’est Chaplin qui, parce qu’il avait tout compris en incluant un grand magasin dans sa vision des Temps modernes (1936), reste dans nos mémoires grâce à la scène en patins à roulettes – trop féérique pour mon goût.

* Cinq ans plus tard, les Marx au grand magasin (Charles Reisner, 1941) dénote le même émerveillement face au grouillement joyeux et nouveau du général store, mais je cherche quelque chose de plus terre-à-terre. Voyons dans les films plus récents…

* Scènes de ménage dans un centre commercial (Paul Mazursky, 1991) ? Bof, sitcom peu intéressant, avec un Woody Allen qui pour une fois n’écrit pas ses dialogues.

* Mi-temps, le court de Mathias Gokalp (2001) ? Trop court, justement, dommage (mais on y peut voir un plan fixe sensationnel sur une nuque, un personnage n’a peut-être jamais été filmé de dos avec autant de justesse).

* Cashback (Sean Ellis, version court métrage 2004 / version long métrage 2006) ? Ah, oui, très joli film, mais peut-être trop joli pour être honnête, amourette à la poésie un chouïa simplette.

* Odete (João Pedro Rodrigues, 2005) ? Autre histoire d’amour, mais autrement plus âpre et originale, puisqu’elle naît entre un barman gay endeuillé et une patineuse de supermarché. Trop originale, peut-être, pour qui chercherait à s’identifier.

* Riens du tout (Cédric Klapisch, 1992) ? Trop gentil.

* Le Grand bazar (Claude Zidi, 1972) ? Trop ringard.

* Les Chinois à Paris (Jean Yanne, 1974) ? Trop… heu… Trop.

* Bad Santa (Terry Zwigoff, 2003) ? Trop ricaneur.

* Certains films de Luc Moullet, Toujours plus (1994) ou Génèse d’un repas (1978) ? Oui, pour leur indéniable valeur documentaire, mais dans ce registre L’île aux fleurs (Jorge Furtado, 1992) est encore meilleur, indépassable, quand bien même le supermarché n’y est qu’un des éléments du puzzle. Le documentaire pourtant n’est pas ce qui m’intéresse, je cherche une mise en scène de ce que je ressens, je cherche du cauchemar.

* Le joli mai (Chris Marker, 1962) ? Encore un documentaire. Cette fabuleuse somme sur ce qu’était la modernité au printemps contenait évidemment une scène de supermarché. On y voit, ironie markerienne, un consommateur pousser son caddie qui contient Propos sur le bonheur d’Alain en livre de poche. Mais cette scène, parmi de nombreuses autres, fut retranchée du montage final. Heureusement, on la trouve recyclée dans le court métrage Jouer à Paris de Catherine Varlin (montage Marker), assortie du commentaire suivant, au plus-que-parfait de science-fiction (La Jetée date de la même année) : « Les spécialistes des études de marché avaient établi de manière sûre qu’aucun vendeur ne pouvait faire acheter autant de choses inutiles à un client que le client lui-même. Pour aboutir à ce résultat, il suffit d’amener ledit client au contact de l’abondance, de le hisser jusqu’au palier de l’envie » .

* Inside job (Nicolas Winding Refn, 2003) ? Pas mal pour un cauchemar, on s’approche, on chauffe, anxiogène et obsessionnel, mais le centre commercial n’est en jeu que dans les premières minutes du film.

* Le grand soir (Delépine/Kervern, 2012) ? Bordel punk à chien, sympathique et étonnamment tendre, mais un peu court politiquement, en dépit de son titre. Juste avant sa sortie, j’ai entendu dans une interview Delepine expliquer qu’il avait débuté l’écriture et le tournage persuadé qu’il ferait un film contre les supermarchés et le consumérisme qui l’accompagne… mais que finalement, une fois le tournage installé, l’équipe s’y trouvait bien dans ce supermarché, c’était climatisé, confortable, paisible, sûr, il comprenait que des gens s’y ruent, pour rien, pour y être, et il avait modifié les dialogues dans ce sens. Je tends à trouver cette ambiguïté (syndrome de Stockholm ?) plus bizarre et plus intéressante que le film lui-même.

* Holy motors (Leos Carax, 2012) ? Hors concours. Je ne cite ce film unique, cette hallucinante splendeur, cette poésie cinématographique pure, que pour boucler la boucle : la scène de la Samaritaine désaffectée, avec son couple d’amoureux qui n’achètera rien mais qui déambule dans de grands escaliers et sur des mezzanines art déco jonchées de mannequins brisées… Cette scène, j’ignore si quiconque à part moi l’a remarqué, est le fantôme de celle par quoi tout à commencé, les noctambules à roulette des Temps modernes de Chaplin sus-cités. Mais… hors concours.

* The mist (Frank Daramont, 2007) ? Grand-guignolade pas très inspirée, tout comme l’Armée des morts (Zack Snyder, 2004), ces deux-là inférieurs à leur modèle.

* Leur modèle… J’y arrive enfin. Oui, décidément, le sale chef d’œuvre en la matière, la palme d’or incontestable du « film de supermarché » est Zombie (George A. Romero, 1978), qui par métonymie fait du Monroeville Mall une société de consommation en résumé, modèle détruit. L’hélicoptère des héros se pose sur le toit du centre commercial (on va être bien, ici, il y a tout ce dont on a besoin)… Hélas, par un puits de lumière ils aperçoivent devant les vitrines le dandinement absurde et menaçant des zombies. Dialogue :

– What are they doing, why did they come here ?
– Some kind of instinct. Memory of what they used to do. This was an important place in their lives.
– They’re after the place. They don’t know why, they… just remember. They remember they just wanted to be in here.
– But what the hell are they ?
– They are us, that’s all.

La grande surface, derrière l’apparence pacifiée de son rapport marchand équitable, sous sa musique d’ambiance, son air climatisé, ses vigiles, sa fluidité des hommes comme des marchandises, ses simulacres festifs perpétuels, est un lieu de suprême violence sociale. Chaque mort-vivant pour lui-même et son Caddie ! Il s’agit de bouffer, il s’agit de survie, un retour à l’archaïque au cœur de la modernité, c’est tout cela que Romero révèle dans Zombie.

* Pourtant les images réelles sont pires que du Romero, bien pires. Les photos de centres commerciaux abandonnés ont des airs de fin du monde… Et les images de l’incendie du supermarché d’Ycua Bolanos que l’on trouve sur Internet sont l’horreur elle-même, l’horreur absolue. Pas un film d’horreur, mais une horreur filmée. L’homme n’est pas un loup pour l’homme, le loup étant un animal trop noble, l’homme est un zombie pour l’homme.

* Bonus pop : La caissière du super.

* Bonus 2015 : pour quelque raison, le rôle de vigile de supermarché est devenu furieusement tendance dans le cinéma français, Reda Kateb dans Qui vive, Vincent Lindon dans La loi du marché, Olivier Gourmet dans Jamais de la vie

* Bonus 2016 : le Blow up spécial supermarchés.

Que le spectacle

27/06/2017 un commentaire

Les suites du livre sans fin, seconde partie.

Au fil des quelques 300 fragments constituant l’ouvrage intitulé Reconnaissances de dettes, il est souvent question de cinéma. Quoi de plus normal, étant donné ce que mon éducation psychologique, intellectuelle, poétique, affective doit au cinéma : les films vus à 6 ans, à 11 ans, à 14 ans, à 18 ans, à 25 ans, à 40 ans, et leurs effets. Les films de 1895 ou du XXIe siècle. Les films revus dans les intervalles. Les films jamais vus et persistant dans l’imagination. Longtemps ai-je cherché sur grand écran, ou trouvé sans les chercher, les images qui révéleraient le sens du monde, ou le mien, et je crois presque mystiquement à la révélation rituelle qui consiste à s’asseoir dans le noir pour voir ce qui fut vu pour moi par un autre (le cinéaste).

L’exercice des Reconnaissances de Dettes (1998-2016) était bien parti pour ne jamais connaître de fin, l’empilement étant son principe même, sa méthode. Je n’ai jamais cessé ni d’écrire ni de me souvenir, sauf accident je ne cesserai pas de sitôt. Cependant, la publication a joué son rôle, transformant ce texte infini en livre fini. Je continue à m’asseoir dans le noir (un tout petit peu moins, cependant), à reconnaître et à devoir, tant pis pour les fragments tombés de la pile, les reconnaissances absentes du volume, en retard. En voici une : feuille volante, souvenir bonus de cinéma.

Je dois à Que le spectacle commence (Bob Fosse, 1979), vu vers l’âge de 12 ans, quelques images clefs, utiles pour le reste de ma vie.

D’abord, une figure de femme. Celle, fantasmatique, de Jessica Lange la bien-nommée, blanche et auréolée, visage aimable de la Mort, Ankou femelle et sexué qui s’en vient si paisiblement, si aimablement, flirter et bavarder avec le protagoniste déjà dans le coma mais désirant encore. Ce portrait de la Mort en femme fatale, raffinée, portant voilette et froufrous plutôt qu’une cape noire qui pue et une faux qui rouille, allumant l’homme en train de s’éteindre, l’emportant sans impatience, mais avec bienveillance, indulgence et sensualité, m’est reprojetée sur l’écran intérieur du crâne toutes les fois que, pour raison médicale, lors d’une quelconque opération, prise ou don de sang, je me retrouve allongé, affaibli, impuissant, perdant en douceur mes moyens et remettant tout entier mon sort entre les mains d’une infirmière, habillée de blanc, qui s’affaire avec lenteur, me parle, et revient vers moi en souriant d’en haut.

Mais surtout, j’ai conservé par-devers moi la scène leitmotiv de routine matinale, au cours de laquelle le personnage principal, incarné par Roy Scheider, rentre dans sa salle de bains chiffonné de sommeil mais déjà mégot aux lèvres, et accomplit un inaltérable rituel de régénération : il glisse dans le lecteur la cassette audio du Concerto alla Rustica en sol majeur de Vivaldi, appuie sur play, avale quelques amphétamines en guise de petit dèj, prend sa douche, soulève ses paupières d’une main et de l’autre laisse couler quelques gouttes de collyre sur ses orbites, se peigne, et enfin s’examine dans le miroir pour vérifier qu’il n’est pas plus moche qu’hier. Alors il se sourit, écarte les doigts des deux mains et s’exclame, haussant le cœur et le sourcil : « Que le spectacle commence ! »

Cette scène maintes fois plagiée et parodiée, par des vidéastes re-cutters ou par ce bon Saul Goodman en personne, met en scène à la perfection l’énergie forcée que nous déployons coûte que coûte pour nous mettre en route au réveil (sans l’aide d’amphètes pour la plupart d’entre nous, qui nous contentons généralement d’une gélule de vitamines), mais aussi la concentration et le soin de soi anticipant le spectacle qui débutera dès le pas suivant, dès que nous nous extrairons de notre salle de bain pour nous élancer vers la scène et le public, ces deux-là entendus littéralement (les soirs de première) aussi bien que métaphoriquement (la rue, les gens). La vie, quoi. Souvent, à cette heure-là, quand je suis assuré de ma renaissance pour quelques heures, je lance à mon reflet un encourageant « Que le spectacle commence », y compris depuis que je sais qu’en VO l’incantation est « it’s Showtime, folks ! »

Si je parle aujourd’hui de ce film, c’est que je viens de le revoir. Ouh, eh ben, on a tous les deux vieilli. L’est pas très beau, en fait. Le cinéma des années 70 tout cracra, débraillé, mal coiffé, exultant ou avachi, suant (gros plans et zoom sur des visages luisants) a son charme, mais il se teinte ici d’un glamour antinomique, façon beurre plus argent du beurre : comme pour préparer le changement de décennie (le film date de 1979), l’anti-héros morbide seventies se fait également héros envié et adulé de tous. Je postule que c’est dans l’écriture du protagoniste, pourtant (ou justement) autoportrait de Bob Fosse, que le scénario pèche : ce personnage de chorégraphe n’est pas si intéressant que ça. Trépidant, exaspérant, narcissique, génial par décret sans qu’on sache très bien la nature de son génie, il ne dépassera jamais son schéma initial (tout le monde l’admire, mais il a une faille, il a peur de mourir). L’empathie réelle que l’on éprouve pour lui se dissout peu à peu durant son interminable agonie, soit dans la dernière demi-heure du film.

Bon, la révision de mon jugement n’a pas la moindre importance. D’abord parce que j’aurais dû m’attendre à l’ambivalence : cette époque et son cinéma m’ont faits, je les aime et les déteste à la fois, comme il est pointé dans le paragraphe II,73 de Reconnaissances de dettes. Ensuite parce que c’est du film vu à 12 ans, et non de celui revu la semaine dernière que je voulais parler. C’est à lui que je dois.

Le jour démarre. Le même qu’hier mais différent. It’s showtime, folks !

Croissance de quoi ? Du bonheur ?

16/02/2017 Aucun commentaire

Deux jeunes gens discutent politique dans une voiture. « Tu sais comment finissent les civilisations ? C’est quand tout devient con en accéléré. « Croissance », « croissance »… Croissance de quoi ? Du bonheur ? Le bonheur par le crédit, alors ? La carte de crédit ? Ou le bonheur de se balader à la campagne et de se jeter dans une rivière ? » Et là-dessus, démonstration par l’absurde : des images documentaires d’un camion benne déversant dans une rivière de flasques et immondes monceaux de boues rouges, avec ce commentaire : « Pendant des années, 2000 tonnes par jour d’acide sulfurique, titane, cadmium, jetées dans la Méditerranée. »

Ces paroles et images pamphlétaires proviennent-elle d’un tract-pétition écolo-décroissant-alter-zadiste composé la semaine dernière et illico retwitté 10000 fois ? Pas du tout. On les trouve à la 28e minute d’un film sorti en 1977, Le Diable probablement…, de Robert Bresson, cinéaste peu susceptible d’être confondu avec un hippie gaucho.

Film rageur et morbide. Film la-fête-est-finie. Film démoralisant (interdit aux mineurs à sa sortie, car susceptible d’inciter les adolescents au suicide ! Pas suicide romantique mis à la mode par les Souffrances du jeune Werther, mais suicide de pur dégoût). Film qui recompte sur ses doigts les espèces animales disparues, le trafic aérien, la dose de radiation tolérable pour le corps humain après l’explosion de la Bombe, les progrès de l’armement (« On annonce un chef-d’oeuvre,  un missile thermo-nucléaire qui tuera à lui tout seul 20 millions d’hommes, de femmes, d’enfants »), et les révoltes mal orientées de la jeunesse, vaguement tentée par le terrorisme, par la drogue ou par le suicide (« Mais si mon but était l’argent et le profit, je serais respecté par tout le monde »). Film sur la post-vérité et les faits alternatifs à la Trump (« Ce qui est magnifique, c’est que pour rassurer les gens il suffit de nier l’évidence. Mais quelle évidence ? On est en plein surnaturel, rien n’est visible »). Film sur le désespoir, sur le nihilisme, sur la trahison des clercs, sur la consommation comme seule métaphysique, sur l’angoisse engendrée par le matérialisme décervelé et la destruction de l’environnement. Film sur les fins dernières de la mécanisation, sur la dépossession et l’aliénation : « Quelque chose nous pousse contre ce que nous sommes. Il faut marcher, marcher. Qui est-ce donc qui s’amuse à tourner l’humanité en dérision ? Oui, qui est-ce qui nous manœuvre en douce ? Le diable, probablement. »

(Et à Monsieur Tofsac qui m’objecte que Bresson est pénible par ses présupposés sulpiciens, et suspect par sa façon d’attribuer le mal du Monde au Diable en personne, je réponds que son « diable » ne me dérange pas du tout, puisque je prends ce personnage mythologique pour une métaphore, ainsi que le Satan Trismégiste de Baudelaire, ou, généralement, Dieu lui-même.)

Film de 1977 et de 2017, Le Diable probablement a très bien vieilli – même le jeu effroyablement faux des modèles bressonniens, acteurs ayant interdiction de jouer, n’a pas pris une ride, puisqu’il était hors du temps d’emblée. Il s’adresse à nous, intact dans son urgence. Hypothèse : il était visionnaire, en avance sur son temps. Autre hypothèse : rien, strictement rien, n’a changé depuis 40 ans, ni les recettes des politiques au pouvoir, ni le consumérisme de masse, ni les ravages méthodiques contre les écosystèmes, ni les affres ni les apories. Tout y était, tout y est : voyez le cynisme des uns, le millénarisme des autres, la confusion de tous, l’avidité et l’idéalisme, le danger pressant, le sentiment d’impuissance et la part-du-colibri, l’annihilation de la nature qui est un suicide puisque nous participons de la nature… Perspective rassurante, presque : si rien n’a changé en 40 ans, ni la catastrophe ni le catastrophisme, ni les boues rouges ni l’indignation, ni le dogme croissance comme seule transcendance, l’on pourrait se rasséréner, presque, en se disant, bah, rien n’aura changé non plus dans 40 ans. Presque.

Au moins une chose aura changé en 40 ans : nous bénéficions de la meilleure invention du XXIe siècle, Youtube. On trouve dans le tube plein de films complets, y’a qu’à se pencher et cueillir. Le Diable probablement est là. On ignore s’il y restera, on ignore si c’est légal, mais enfin il est là.

Captain Fantastic deux fois

01/11/2016 2 commentaires

vm

Coïncidence – mais le hasard comme on sait ne favorise que les esprits préparés. Moi qui, ces temps-ci, gamberge sur l’émancipation de mes filles parce que je les vois s’envoler au loin tandis que je demeure au pied du mur, j’ai vu coup sur coup au cinéma deux films très différents mais qui avaient en commun le thème du père intrusif, patriarche louche manœuvrant au-delà du raisonnable pour contrôler la vie de ses enfants, les retenant le plus longtemps possible sous son joug : d’abord une comédie allemande, Tony Erdmann de Maren Ade, ensuite un drame américain, Captain Fantastic de Matt Ross.

Le second m’a semblé à la fois le plus passionnant et le moins réussi des deux, celui qui travaille, celui qui donne envie d’écrire. Le postulat de départ de Captain Fantastic, un père qui entraîne ses six enfants dans la forêt pour les éduquer comme bon lui semble, en rupture radicale avec « la société », est fort, beau, ambigu (les élève-t-il, les enlève-t-il ?) et terrifiant, mais la fin du film est paradoxalement consensuelle, sans remise en question de qui ou de quoi que ce soit. Les épreuves n’auront rien ébranlé et apparaissent rétrospectivement comme de simples ficelles scénaristiques.

Hasard encore : j’ai vu Captain Fantastic non pas une, mais deux fois. On ne dit pas assez, parce que le temps nous est compté, à quel point certains films méritent d’être revus. Comme il est écrit dans un excellent ouvrage, tout a toujours deux faces et tout a deux aspects, si bien que tant qu’on n’a pas regardé deux fois on n’a rien vu. La seconde vision d’un film est parfois contraire mais toujours différente, la répétition est une expérience palpitante, on se met soi-même à l’épreuve autant que le film. Les bons films deviennent meilleurs encore, les mauvais sont encore moins tolérables. Surtout, comme on connait déjà l’histoire, la re-vision provoque une révision, sur un autre mode, plus contemplatif, on se laisse aller davantage , le jugement est suspendu et l’attention se fait flottante, englobante. Le cinéma ressemble peut-être encore plus à un rêve à la deuxième séance qu’à la première, et ainsi en état second on découvre certains détails qui nous avaient échappé, certains objets, certains mots, on savoure la fluidité du montage, la lumière, la musique, les échos, les dits et les non-dits.

Première vision

Je regarde, mi-fasciné mi-agressé, un père abusif, exclusif, excessif, transgressif, totalitaire, incarné par Viggo Mortensen, idéal dans cet emploi, entraîner sa progéniture au fond des bois, puis sur les routes dans un road movie funèbre et joyeux. Il les protège jusqu’à la maltraitance. Il est dictatorial pour les émanciper. Il enseigne à ses enfants à survivre dans la nature, à réfléchir, à lire, à jouer de la musique, à parler six ou huit langues, à dépecer le gibier et à comprendre les principes de la démocratie parlementaire ; puis cette éducation alternative totale est mise à l’épreuve au contact du vrai monde, là où les sources d’information et d’apprentissage sont variées, plus séduisantes, plus conformistes, plus consuméristes.

Malgré mon plaisir brut de spectateur, malgré des points communs troublants entre la façon dont ce père éduque ses enfants et la mienne (j’en ai discuté avec ma cadette à la sortie – naturellement je suis moins extrême, mais tout de même nous partageons certains principes, dont celui de ne jamais, jamais, mentir aux enfants et de toujours, toujours, répondre à leurs questions ; aussi, un certain intégrisme à bannir les mots qui empêchent de vraiment discuter et vraiment réfléchir, « intéressant » …), malgré une thématique palpitante qui aurait de quoi alimenter bien des dissertations de philo (« En quoi éduquer est-il une violence ? Qu’est-ce qu’un savoir « utile » ? La famille suffit-elle ? Faut-il et peut-on se protéger de la société ? Qu’est-ce qu’un monstre et peut-on être un monstre tout seul ? La transmission est-elle toujours trahie ? etc. »)… Malgré tout cela, je suis sorti de la salle mitigé, estimant que le scénario n’était pas abouti. Aucun personnage ne change en cours de récit, révélant un manque de romanesque, rien n’est remis en cause. J’en suis venu à me dire que ce défaut provenait du fait que le réalisateur avait écrit son scénario tout seul, sans quiconque pour lui apporter la moindre altérité ou contradiction, se comportant avec ses personnages comme ce père avec ses enfants, refusant de les voir lui échapper.

Seconde vision

Un mois plus tard, j’apprends que je dois projeter ce même film dans « mon » cinéma de quartier.

J’étais un peu ronchon, « oh zut pas de chance, je tombe sur un film déjà vu, si j’avais su je serais allé voir autre chose en ville », je n’avais pas l’intention de me le refaire, j’avais emporté un bouquin à lire à la lueur de la lampe de projection. Finalement, à ma propre surprise, je me suis laissé faire : j’ai regardé le début puis, à coup de « encore une minute pour voir », je suis resté jusqu’au générique de fin

J’ai trouvé les mêmes défauts que la première fois, mais c’était moins grave : la dernière demi-heure reste faiblarde à mon goût, le problème est têtu d’un scénario qui ne veut pas lâcher ses personnages, leur refuse la moindre liberté alors même que tout le film parle de liberté. Le tout dernier plan, le petit déjeuner en silence (cette fois je l’ai chronométré : 1 mn 35 secondes) est aussi embarrassant que la première fois, plus oppressant qu’apaisant. J’ai aussi un peu tiqué sur certaines scènes qui, à la redite, me sont apparues plus caricaturales : le faux malaise dans le supermarché, ou la façon dont le flic est éjecté de Steve (c’est le nom de leur bus VW) au moyen d’un simulacre de chanson chrétienne.

Mais tout le reste est décidément (ou finalement) magnifique. La scène d’ouverture avec le cerf, quelle crudité, quelle sensualité, quel « vif-du-sujet » ! Et surtout quelle immersion essentielle dans la nature. Ces premières images donnent à écouter, à scruter, à ressentir le lien direct avec la nature, c’est beau comme du Terrence Malick (en plus menaçant toutefois) et je n’avais pas compris à quel point c’était capital pour la suite de l’histoire.

La scène à table, autour de la dinde si typique de l‘american way of life, avec l’oncle et la tante qui accueillent pour un soir la famille de freaks, est parfaite, c’est le cœur du film : la sœur et le beau-frère sont dépeints comme des braves gens, qui font ce qu’ils peuvent, mais acceptent les compromis sociaux, c’est déjà trop, incompatible, et leurs deux mômes, ados de type courant, en sont horripilants, débiles, intolérants… Enjeux philosophiques transformés en pure tension dramatique cinématographique, résultat extraordinaire. Idem pour la scène de l’église, que j’ai mieux écoutée que la première fois, puisque j’étais moins pris par le suspense de la mise en scène (Viggo va-t-il se faire jeter dehors manu militari ou non ?), et j’ai mieux apprécié la qualité d’écriture.

J’ai mieux cerné, aussi, le vrai sujet du film, délivré dès la toute première scène lors de la chasse au cerf : le rituel en tant que source de lien social (tout comme dans mon livre La mèche, si je peux me permettre), en tant qu’apprentissage mais aussi en tant que ralliement. Ce dédain des rituels faux (encore l’admirable scène dans l’église, où  Mortensen met avec panache un terme au chapelet de conneries débitées par le prêtre), et au contraire ce sérieux accordé aux rituels vrais, ceux que l’on invente exprès pour soi et pour les siens, et qui remplissent leur fonction, qui soude le groupe (en l’occurrence, la famille)… Ainsi on remplace la fête de Noël par le Noam Chomsky Day, le 7 décembre, que l’on peut en fait célébrer n’importe quand. Déconcertant, drôle, et juste.

J’ai encore ri, et j’ai encore pleuré abondamment lors de la scène d’incinération rituelle, et du « goodbye mum » avant de tirer la chasse. La dernière chanson, Sweet child of mine, m’a fait fondre sur ma chaise, infiniment plus émouvante ici que dans la version originale des Guns & Roses.

Il m’a fallu deux visions pour l’admettre : Captain Fantastic est un grand film dans ma tête.

Dans la même galère

15/06/2015 Aucun commentaire

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Il arrive qu’un beau film s’ouvre sur une belle scène d’une autre beauté, un peu incongrue, presque hors sujet. On n’en sait trop rien, parce qu’à l’orée du film le sujet exact on ne le connaît pas encore, mais les images nous font traverser une antichambre, une porte ouverte, une porte refermée, et nous disent entre les deux : « Regarde cette scène de tous tes yeux puis oublie-la autant que tu le peux, car pendant le vif du sujet elle bien sera mieux au repos, sous la surface de ta conscience, tu vas voir ce que tu ne vas plus voir ». Comme un court-métrage qui ferait mine d’être clos, de céder la place, mais se préparerait en secret à surgir à nouveau en contrepoint, au beau milieu du long – à l’instar de la Crimson Permanent Assurance, pour citer un exemple formellement radical.

Le très beau Bird People de Pascale Ferran s’ouvre par une très belle scène de transport en commun. La caméra flotte dans un train de banlieue, dévisage en douce les passagers, capte leurs pensées intimes. Nous contemplons leurs visages impassibles, et nous les entendons réfléchir, calculer, anticiper, rêver.

Dispositif magnifique, quoique pas entièrement original. Trente ans plus tôt, un autre beau film (Les Ailes du désir, Wim Wenders) avait eu la même idée : sa scène d’ouverture télépathe volait déjà dans un avion et roulait dans une rame du métro berlinois. Dans les deux films, le personnage principal est une créature à la fois trop humaine et surnaturelle, bienveillante et pourvue d’ailes – cela ne saurait être une coïncidence.

Moi qui ne suis pas ailé mais cependant capable de bienveillance, je prends les transports en commun. Lorsque je ne peste pas contre la radio obligatoire, je consacre le trajet à regarder les gens. Souvent, sans me forcer je les trouve beaux. Je ne parle pas seulement des jeunes femmes, dont la beauté est truisme pour un homme hétérosexuel. Il peut m’arriver de trouver beaux, aussi bien et sans mettre en jeu ma libido, la bouche d’un voyageur, le nez d’un autre, la main d’un vieillard, la peau d’un enfant, la mèche d’une collégienne, l’œil d’une maman, l’appareil dentaire d’un ado, le chapeau d’un exilé, la béquille d’un estropié, la voix d’une fumeuse, le maquillage d’une ex-jeune, les sourcils de celui qui fraude, l’embarras de celle qui frôle, la concentration évasive d’un étudiant, la fragilité d’un chômeur, les lunettes d’un pépère, et même le chien d’une mémère, ou les veines sur l’avant-bras de mon voisin dont je n’ai pas encore vu le visage. J’aime me trouver fortuitement dans le même habitacle que tous ceux-là, et, un par un, je les trouve beaux.

Cela me rassure sur mon propre compte : je ne suis pas si misanthrope, finalement.

Parce que pour le reste, aussitôt que je ne regarderai plus les gens, mais les chiffres, l’accablement repointera. Quoi ? Un Français sur quatre vote FN ? Un sur cinq croit que les attentats de janvier sont l’effet d’un complot ? Un sur deux appelle de ses vœux le rétablissement de la peine de mort ? Trois sur quatre se contrefoutent de la déglingue planétaire et de la conférence sur le climat ? Un sur cinq déclare ne plus rient attendre de la République ou de la Démocratie, et aspire à quoi d’autre ? Beaucoup sur je n’sais combien ferment les yeux sur les dérives mafieuses de la FIFA, trop occupés à attendre que le prochain cirque sportif planétaire les distraie de la morosité et de l’angoisse de la mort ? Et presque quatre sur quatre ne pensent en somme qu’à leur gueule ? Même vous, là, les gens dans le bus ?

Vous me décevez. Les anges n’existent pas.

Moissonneur-batteur

03/03/2015 2 commentaires

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Je continue, malgré le numérique, de projeter un film par quinzaine dans mon village. Je ne choisis pas la programmation. Hier soir, j’ai projeté Whiplash.

J’y allais de bon coeur, fleur au fusil… Hélas, je pense que j’étais trop bien averti, trop de monde m’en ayant dit trop de bien… J’ai détesté ce film, de tous mes viscères.
Il a certainement de nombreux mérites mais comme il m’a pris à rebrousse poil, je me suis braqué, je ne les ai pas vus, j’ai protesté une bonne partie de la séance.
C’est « bien filmé » (la dernière scène notamment est palpitante) mais le scénario est prodigieusement désagréable en plus d’être convenu : j’ai l’impression d’avoir vu cette histoire vingt fois dans des milieux qui lui étaient, à mon avis, plus naturels, l’armée ou le sport, bref ces endroits où la narration repose explicitement sur des performances à atteindre, des exploits individuels à accomplir – pas grand chose en commun avec la joie qui consiste à créer de la musique collectivement.
Ce film ne donne pas du tout envie de jouer de la musique, et surtout pas du jazz, présenté comme la musique des bêtes à concours. Le principe de plaisir n’est jamais évoqué. Le processus d’initiation artistique consiste seulement à souffrir sans fin, à endurer les humiliations, même pas pour être bon, ni pour s’améliorer, mais pour être le number-one (on pourrait facilement en faire une analyse politique, l’artiste étant le prototype du travailleur compétitif tel que le fabrique le monde ultra-libéral).
Quand, vers la fin du film, le personnage du méchant regrette, mélancolique : « J’agis ainsi parce que j’attends de découvrir le prochain Charlie Parker », ce n’est en aucun cas l’occasion d’une remise en question, il ne va pas jusqu’à envisager qu’il se trompe… Il se désole seulement que le « nouveau Charlie Parker » n’existe pas. Beau personnage de monstre sur le papier (sa folie est de croire qu’il élèvera par la violence le réel jusqu’à la hauteur de son idéal), et, prudemment, je me garderai de prétendre que de tels individus n’existent pas dans le vrai monde ; mais sur l’écran c’est long, monocorde, répétitif (il paraît que le long métrage est adapté d’un court, le pitch marchait peut-être mieux, alors ?), et, à ce degré, invraisemblable.

Quand je compare à Treme, la géniale série sur des musiciens de la Nouvelle Orléans, je me dis qu’au XXIe siècle la qualité narrative fuit le grand écran pour le petit, comme si la série était le seul format capable de retrouver la vigueur romanesque.

Ce matin, j’en ai discuté avec un pote batteur, qui a surenchéri en jugeant « grotesques » les scènes où les mains saignent ! « Bien sûr ça arrive qu’on se blesse les mains, mais on n’a pas autant de litres de sang au bout des doigts… » En outre il trouve mauvais et non crédible le jeu des trois batteurs, et ricane carrément devant la scène où on voit l’adjudant-chef sadique jouer du piano dans un club : « Tout ça pour jouer d’la merde mille fois rabâchée ! Le respect qu’on a pour un prof vient aussi de la façon dont il joue, pas seulement des insultes racistes qu’il nous balance en postillonnant. »

Hasard des juxtapositions : à quelques jours d’intervalle, je découvrais en dévédé Souvenir d’Im Kwon-taek, et j’en étais chaviré d’émotions diverses. Rien à voir ? Carpe et lapin ? Pas sûr, à regarder de près : dans les deux cas, le personnage principal est un musicien, percussionniste, tambourine-man, en rivalité avec son mentor, se frottant à une très ancienne tradition musicale et cheminant avec ses névroses intimes et familiales… Une phrase prononcée dans Souvenir serait cependant inconcevable dans Whiplash (je cite de mémoire) : Un musicien sera jugé non à sa technique mais à son coeur. Ça fait un peu morale Petit Prince ? Pardon, mais ça fait surtout un bon film. 

Merci pour le café, esclave

31/01/2015 Aucun commentaire

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Avertissement : le présent article est peut-être la suite de celui-ci qui s’interrogeait, il y a un an jour pour jour,  sur les modes de vieillissement de l’artiste, en opposant déjà deux films tardifs de deux cinéastes vénérables.

Depuis la bascule du 7 janvier, atteint en chaque partie intime comme l’exprime mieux que moi Emmanuel Guibert, j’éprouve un peu plus de mal à tout. Du mal à lire, à écrire, à travailler, à décrocher, à raccrocher, à avancer. Et même à regarder des films, comme si la fiction et l’image posaient désormais un petit problème. Pas un petit problème de sacrilège, hein, ça va bien avec ça. Petit problème de nécessité, de pertinence, de raccord au temps présent.

C’est au bout de huit jours que j’ai tenté de m’y remettre : j’ai glissé un DVD dans mon lecteur. Or j’ai détesté le premier film que j’ai vu, qui était pourtant d’Alain Resnais. Quoi ? Un film de LE Alain-Resnais me tombait des yeux ? J’en étais malheureux, me demandant si tout carrément je n’aimais plus le cinéma, comme l’avoua J-B Pouy, et cela aurait été très grave, bizarre, déchirant, moi ciné-fils à la Daney, un peu comme quand le capitaine Haddock découvre qu’il n’aime plus le whisky.

Heureusement, quelques jours ont passé, et j’ai vu un autre film, de Polanski celui-ci. Et je l’ai adoré. Ouf. Le problème ne venait pas de moi, finalement. Il faut envisager que le Resnais était tout simplement un nanar.

Aimer boire et chanter vs. La Vénus à la fourrure. Soient deux cinéastes chenus n’ayant plus rien à prouver, toute carrière derrière, toute liberté devant ; pour leur dernier film (l’un des deux ayant trépassé depuis, ce sera vraiment son dernier), tous deux choisissent d’adapter une pièce de théâtre dont les protagonistes sont des comédiens de théâtre ; leur mise en scène joue donc sur la plongée en abyme de la séduction et de l’art du comédien, en un huis-clos qui de façon explicite ou symbolique ne quitte jamais la scène ; tous deux confient de façon un peu perverse le premier rôle féminin à leur propre femme, au passage sensiblement plus jeune que Monsieur (Sabine Azéma pour l’un, Emmanuelle Seigner pour l’autre), rôle plein de duplicité d’une actrice qui profite de son art pour embobiner un homme, jouer avec ses sentiments et le manipuler.

Les ressemblances s’interrompent ici. Le Resnais est poussif, rance, interminable, factice, gâteux et déprimant. Le Polanski est subtil, ambigu, énergique, perturbant (on ne sait jamais si la relation sado-maso s’applique d’abord à la relation de couple ou à la relation de travail metteur en scène/acteur), une jubilation du début à la fin. Un film jeune.

Quel soulagement. J’aime toujours le cinéma ! Art éternellement jeune puisqu’art du mouvement, conformément à son étymologie.

Tiens (pour replonger une seconde dans Charlie), un autre qui reste méchamment jeune, c’est JC Menu.

J’avais prévu de mentionner en coup de vent l’excellente dernière livraison de la revue Kaboom qui, outre des dossiers de bon aloi sur Taniguchi, Jack Kirby et surtout ce génie méconnu qu’est Richard McGuire, accorde une tribune libre à Menu pour une énième apostille à ses Plates-bandes, où Menu dresse un état plutôt piteux de la petite édition indépendante, rattrapée à force d’invisibilité par l’usure et la perte d’envie, par l’âge en somme (Menu parle pour son compte : il jette hélas l’éponge de l’Apocalypse) – la solution au marasme préconisée par Menu étant, sans surprise, le repli dans le maquis, la radicalisation underground… (Sur ce sujet, avez vous 52 mns devant vous ? Précipitez-vous sur le film Undergronde de Francis Vadillo.) Mais finalement, plutôt qu’à lire les considérations de Menu sur ses propres plates bandes piétinées, je préfère vous enjoindre à écouter son admirable discours de réception du prix posthume remis à Charlie Hebdo durant le festival d’Angoulême le jeudi 29 janvier, il fait du bien, Je suis Charlie bordel de merde.

Rien à voir, âne-au-coq : toujours dans une période très à l’affût des médias, ce que j’ai entendu de plus stimulant cette semaine à la radio est, à ma propre surprise, une interview de longue durée de Charles Fiterman sur France Culture. Alors que je l’avais complètement oublié, le vieux Fiterman…
Quel trésor, quel recul, quelle intelligence (quand il parle de la dénaturation du langage, lorsqu’on parle par exemple exclusivement de « coût du travail » alors que le travail rapporte de l’argent, preuve que l’on a intégré la dialectique du Medef), quelles savoureuses anecdotes (lors d’une conférence avec les Anglais au sujet du Concorde, son micro crachouille, il réclame un tournevis pour le réparer, les Angliches n’avaient jamais vu ça, un ouvrier ministre… Nous mêmes n’avalons plus jamais vu ça, du reste, tous les ministres sont énarques consanguins, une partie du problème français est là…) Je vote Fiterman ! (depuis les Giètes, j’assume ma tendance vieux-coco…)  !

Santé Bonheur

31/12/2014 Aucun commentaire

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Dans l’édition DVD du film Le Bonheur (1965), la géniale et malicieuse Agnès Varda, qui utilise toujours le mot latin bonus au pluriel, a donc ajouté Les boni du Bonheur.

Parmi ceux-ci, on trouve sous le titre « Le bonheur, concept ou patronyme ? » une très brève interview de quelques personnes dont le patronyme est Bonheur. Notamment, une jolie jeune femme se présente à nous avec un grand sourire : « Bonjour, mon nom est Karine Bonheur et je travaille à la Maison de la Santé. »

Santé, Bonheur. De quoi garder le sourire une bonne partie de l’année. Le Fond du tiroir lève son verre et vous souhaite pour l’an nouveau plein de Varda et peu de prison.

Survie en milieu hostile

01/11/2014 un commentaire

Les Combattants

Je jette un oeil sur la une du quotidien régional. Je soupire préventivement, on a quoi aujourd’hui comme mauvaise nouvelle, comme méchante humeur ? Les Français n’aiment pas le changement d’heure. Allons, bon, qu’est-ce qu’il leur prend encore aux Français. Moi je l’adore, le changement d’heure, je le trouve stimulant, j’ai expliqué pourquoi autrefois, à une époque qui me semblait plus légère. Eh bien les Français, eux, ils n’aiment pas ça. Mais ils n’aiment pas grand chose, en ce moment.

Ils n’aiment pas les Français, déjà. Ni du reste les étrangers. Ils n’aiment ni ce qu’ils ont, ni ce qu’ils n’ont pas. Ni l’état des choses ni les changements. Ni les riches ni les pauvres (sans doute parce que les riches n’ont jamais été si riches, ni les pauvres plus pauvres). Ni la pollution ni l’écotaxe. Ni les impôts ni le parlementarisme (parce que les parlementaires négligent de payer leurs impôts). Ni les artistes qui érigent pour rire des joujoux sexuels gonflables dans les rues, ni les artistes en général et intermittents. Ni les sondages qui leur demandent leur avis ni l’automne. Avec tout ce que les Français n’aiment pas, la PQR peux tenir sa une 365 jours par an.

Je n’ai pas trop le moral. Je vois arriver gros comme une maison le prochain coup d’état fasciste. Je me crois en cela plutôt rationnel : le fascisme nationaliste et/ou religieux, celui des intégristes musulmans ou celui des catho-tradi-tue-l’amour, celui des bonnets rouges ou celui des chemises bleu marine, celui des obscurantistes ou celui des cultivés, celui des complotistes internet ou celui des racistes décomplexés, celui de tous ceux qui ont quelque chose à perdre, celui de ceux qui n’ont plus rien à perdre… le fascisme s’affirme comme le seul projet politique capable de mobiliser la rue (et les médias, et Internet, et accessoirement les librairies – pour ce qu’il en reste). Je n’en mène pas large.

Je m’efforce de ne pas trop le dire, parce qu’à force d’écrire des choses horribles, les choses horribles finissent par arriver, et puis aussi parce que quand je vaticine, mes proches ont tendance à me coller des beignes pour me faire reprendre mes esprits… Mais tout de même je l’avoue à voix basse à mon blog, presque comme une faute : je n’ai pas trop le moral. Je prends au sérieux le risque de la fin de la démocratie en 2015, sensiblement plus que je ne redoutais la fin du monde le 21 décembre 2012.

Alors ma fille m’engueule. Elle me dit « Tu te fais du mal tout seul en épluchant systématiquement tous les commentaires laissés sur les sites d’information, pas étonnant que tu déprimes au bout de la souris, tu confonds les trolls avec la population française… » Elle a sûrement raison. Elle est fine, ma fille. Je préférerais confondre cette fille avec la population française.

Reste que l’avant-goût de cataclysme est le parfum de l’époque. Il faudrait faire quelque chose de ce climat, de peur que ce climat fasse quelque chose de nous. Et qu’en faire, au juste ? Un roman, peut-être.

Ou un film. Thomas Cailley en a fait son premier film, qui s’appelle Les Combattants.

Film très impressionnant. Terrifiant, parce que fort juste sur ce que sont la violence et l’angoisse en 2014, avec peur de la fin du monde, dernier retranchement de l’individualisme dans les convulsions de l’agonie du monde, et jeunesse mutante, pétrie de cynisme et de système D. Des dialogues parfaits, une écriture très fine et qui pourtant semble spontanée, du grand art. Il faut attendre longtemps ? Non, il faut seulement attendre. J’adore ce bref échange, même arraché à son contexte. Mais si l’on ajoute ce que dit le contexte...

L’envoûtant et répugnant personnage de Madeleine, joué par Adèle Haenel, est le coeur du film. Elle incarne très exactement le parfum de fin du monde dont je causais trois paragraphes plus haut, un air du temps sublimé par le romanesque. Jeune fille et monstre, elle est idéalement adaptée à son milieu (hostile). Puisqu’elle a fait des études d’économie prospective, elle a intégré qu’en ce monde c’est chacun pour sa peau. Elle anticipe que l’apocalypse imminente se doublera d’une lutte de tous contre tous, et que dans le chaos seuls les plus durs survivront. Alors, méthodiquement, elle s’endurcit. Elle se lance dans un stage de préparation militaire. Mais se rend compte qu’elle n’y est pas à sa place. L’Armée est une institution d’un autre temps, une discipline d’arrière-garde, une bêtise périmée : Madeleine y teste la vie à la dure, okay, mais les notions qu’on essaie de lui inculquer, l’obéissance à la hiérarchie, le devoir, la solidarité, le sacrifice, ne signifient rien pour elle. Aussi désuet qu’une uniforme à pompon. Elle quittera son régiment une fois qu’elle y aura puisé les seuls enseignements techniques (mot qu’elle emploie beaucoup) dont elle a besoin.

Le film raconte quelque chose d’important, et d’inédit : l’irruption dans la fiction de cette sorte de personnage signale que cette sorte de personne est possible dans le monde réel. Je crois bien que j’en connais. Et, en plus de ce pavé dans la mare, le film réussit à être drôle, haletant, bourré de péripéties, et même, puisque c’est aussi une histoire d’amour, curieusement charnel (sensualité extraordinaire de la scène du maquillage aux couleurs camouflage, variation martiale du Blason ou du Cantique des cantiques).

Seuls points faibles d’un film, à ceci près, magistral : son titre vague et passe-partout (quel dommage pour vous, si vous passâtes à côté par faute d’un intitulé peu exigeant), et sa BO, tartine techno-french-touch sûrement « originale » mais qu’on a l’impression d’avoir déjà trouvé ringarde il y a 20 ans – même les musiques de Carpenter dans les années 80 étaient plus « modernes ». (Même grief contre Bande de filles de Céline Sciama, autre film passionnant, nécessaire et neuf, avec une musique pénible. Une tendance, apparemment.)

Death on the installment plan

22/08/2014 Aucun commentaire

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Dieu dit enfin : « Faisons les êtres humains ; qu’ils soient comme une image de nous, une image vraiment ressemblante ! Qu’ils soient les maîtres des poissons dans la mer, des oiseaux dans le ciel et sur la terre, des gros animaux et des petites bêtes qui se meuvent au ras du sol ! »
Dieu créa les êtres humains comme une image de lui-même ;
il les créa homme et femme.
Puis il les bénit en leur disant : « Ayez des enfants, devenez nombreux, peuplez toute la terre et dominez-la ; soyez les maîtres des poissons dans la mer, des oiseaux dans le ciel et de tous les animaux qui se meuvent sur la terre. »
Et il ajouta : « Sur toute la surface de la terre, je vous donne les plantes produisant des graines et les arbres qui portent des fruits avec pépins ou noyaux. Leurs graines ou leurs fruits vous serviront de nourriture.
De même, je donne l’herbe verte comme nourriture à tous les animaux terrestres, à tous les oiseaux, à toutes les bêtes qui se meuvent au ras du sol, bref à tout ce qui vit. »
Et cela se réalisa. Dieu constata que tout ce qu’il avait fait était une très bonne chose. Le soir vint, puis le matin ; ce fut la sixième journée.
Génèse, 1, 26-31, Traduction oecuménique de la Bible.

Deus sive natura. « Dieu, autrement dit, la Nature », disait Spinoza.

La Nature par la voix de son masque, Dieu (à moins que ce ne soit le contraire), semblait autrefois adresser une suprême injonction : que l’humanité, enfant chéri enfant gâté, perle de la création divine ainsi que sommet de la chaîne alimentaire, profite et prolifère. Croissez, multipliez, vous avez toute la place. C’est bien simple, la terre lui appartenait. La nature en coupe réglée. Puis, à force, en coupe déréglée.

Chaque année, l’ONG Global Footprint Network « célèbre », si l’on ose dire, l’Earth overshoot day, c’est-à-dire le jour où, dans une année donnée, l’humanité atteint la limite de consommation annuelle des ressources naturelles (eau potable, hydrocarbures, faune, flore…) que la terre est capable de reconstituer. Chaque année de plus en plus tôt, nous franchissons le seuil symbolique au-delà duquel notre espèce, jusqu’au 31 décembre, consomme et consume la terre à crédit. En 2014, ce franchissement a eu lieu mardi dernier, 19 août.

Ce jour-là j’ai ruminé de funestes pensées et comme toujours en ruminant j’ai plané par associations d’idées. Puis j’ai atterri sur une image dont le lien avec  ce qui précède n’est pratiquement pas conscient : Indiana Jones dans un frigo.

J’ai vu à sa sortie Indiana Jones et le royaume du crâne de cristal (2008). Film délicieux, distrayant, un poil régressif, à consommer sur place : je l’ai aimé, je l’ai oublié, passons à autre chose. Sauf que non, il ne s’est pas intégralement effacé. Une scène spectaculaire et comique, absurdement logique, bizarre, surréaliste au sens premier, m’est restée : Indiana survit à l’apocalypse nucléaire en s’enfermant dans un frigo. Il faut bien, pour insister ainsi qu’elle veuille dire quelque chose.

Notre héros se retrouve en cavale dans une ville paumée du Nevada au milieu du désert. Il cherche secours dans la première maison… Les habitants, aux airs de famille américaine idéale, un papa plus une maman plus un garçon plus une fillette, se révèlent des mannequins de cire, assis et souriant devant la télévision qui diffuse des joyeuses publicités. La télé, elle, au moins, est réelle, elle parle et bouge et chante, fonctionne parfaitement. La ville entière semble opérationnelle, mais toute forme de vie y a été réifiée, jusqu’au chien, statue immobile dans la rue. Le salon est un décor. Les vêtements, y compris suspendus au fil, des costumes.

La gloire d’Hollywood et de Spielberg est de rendre fun des visions terriblement anxiogènes, qui en outre ne demanderaient, en d’autres mains, qu’à devenir brulot politique : n’est-ce pas là une image figée du piège consumériste, de la déréalisation par le confort domestique, du bonheur de pacotille mais obligatoire, de l’American way of life inventé dans ces années 50, modèle qui n’a pas été remplacé depuis lors ?

Cette ville factice, Survival town, n’est pas un fantasme de scénariste. Elle a existé et, comme dans le film, servait à tester grandeur nature l’espérance de survie des hommes et des choses en cas d’explosion nucléaire. Soudain, Indy entend une sirène et comprend que cette maison où seuls les biens de consommation sont authentiques est l’épicentre du point d’impact d’une bombe A suspendue au-dessus de sa tête. Il n’a que quelques secondes pour réagir et sauver sa peau. Cinq, quatre, trois… Il ouvre le frigo, le vide précipitamment de tous ses aliments conditionnés, et s’y enferme à leur place. Boum ! L’apocalypse se déchaîne. Indy survit. La scène n’est pas tout à fait invraisemblable, paraît-il. Mais elle est bien mieux que réaliste : elle est puissante du point de vue imaginaire.

Nous sommes au seuil d’une destruction massive de notre environnement – le seul que nous avons, et que nous gaspillons. Quel recours reste-il ? Nous enfermer dans l’électroménager en attendant la déflagration.

Le climat se réchauffe ? Pas grave, allume la clim.

(Sans le moindre rapport, si ce n’est le cinéma : cette nuit, j’ai rêvé que je racontais une histoire à Louis de Funès. Je le faisais bien rire. Un peu comme un cadeau rendu au père Noël.)