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Un jour, les animaux n’étaient plus là (visions de Neil Gaiman)

17/06/2018 Aucun commentaire

Tiens ? 2001 l’Odyssée de l’espace a 50 ans. Je retournerai le voir. Ce film apparu au printemps 1968 a nettement mieux vieilli que mai 68, finalement. Avec le temps, la prophétie de l’un a gagné ce qu’a perdu l’utopie de l’autre. La science-fiction, celle avec de la vraie science et de la vraie fiction (rien à voir avec Star Wars, par exemple, conte fantastique qu’on ne peut rattacher à la SF que par malentendu) est toujours affaire de vision. Or la vision de l’humanité proposée par 2001 est intemporelle, elle ne date ni de 1968, ni de 2001, ni de 2018, elle nait bien plus tôt et se projette bien plus tard, d’un passé sans date jusqu’à un futur sans échéance, comme un arc-en-ciel qui se donne à admirer en plein ciel mais dont personne ne saurait repérer les deux extrémités fichées sur le sol. Une vision comme un arc, oui c’est ça, un arc tendu et courbé, d’ailleurs le protagoniste du film s’appelle Bowman, l’archer, périphrase désignant Ulysse, le héros de l’autre Odyssée, voyez comme tout se tient en eau de roche. Oulah attention je me mets à surinterpréter les signes façon tout-est-lié, je suis le premier complotiste venu. Autant l’avouer, je fais partie des maniaques qui considèrent que l’histoire du cinéma se scinde sommairement en deux périodes, de part et d’autre de 2001 l’Odyssée de l’espace. De 1894 à 1968, le cinéma n’a évidemment rien fait d’autre que se préparer à 2001. De 1968 à aujourd’hui, le cinéma digère 2001. Je le sens bien, je frôle le fanatisme. Okay, je change de sujet, je repars à zéro.

Tiens ? Un film tiré de How to talk to girls at parties de Neil Gaiman s’apprête à sortir. Je n’irai pas le voir. J’ai peu d’appétence pour les films tirés des livres que j’aime, tous registres confondus, que ce soit Madame Bovary ou Gaston Lagaffe, puisque dans chaque cas le livre était suffisant. Que ne tire-t-on plutôt les films de livres insuffisants ! Quel drôle de verbe d’ailleurs, tirer un film d’un livre. J’ouvre mon dictionnaire des synonymes, pour m’éclairer je compulse les équivalents, j’en essaie une poignée :

déduire un film d’un livre ?
extorquer un film d’un livre ?
pomper un film d’un livre ?
remorquer un film d’un livre ?
soutirer un film d’un livre ?
voire écarteler un film d’un livre ?
et le plus radical de tous : abattre un film d’un livre.

Foin des pompages déductions remorquages extorcations et autres abattages, je ne fais que saisir le prétexte de la sortie de ce film pour dire toute l’admiration que j’éprouve pour un auteur de livres : Neil Gaiman est un grand visionnaire. Il serait évidemment grotesque, outrecuidant, de comparer l’oeuvre de Gaiman avec 2001 l’Odyssée de l’espace, puisqu’il est grotesque de comparer quoi que ce soit à 2001 (pardon me voilà reparti), mais n’empêche, observons le processus par lequel une vision se transmute en imagination…

Exemple typique avec How to talk to girls at parties, nouvelle parue en 2006. Comment Gaiman l’a-t-elle écrite ? D’abord une impression, une idée, puis une vision, puis une image, puis une histoire, une fois parvenus à ce point, plus aucun doute, nous sommes bien dans une écriture de science-fiction, la vraie, la bonne. Point de départ : n’importe quel adolescent se souvient de cette sensation d’étrangeté, de dénuement, de timidité, au moment d’aborder l’autre sexe lors d’une soirée. L’impression de base d’un garçon (hétérosexuel), c’est que les filles sont des extra-terrestres. Gaiman, qui a conservé les mêmes impressions d’adolescence que vous et moi, transforme cette émotion commune en vision dès le moment où il échafaude une intrigue selon laquelle, littéralement, les filles sont des extra-terrestres. Son génie du dialogue se met alors en branle, et voilà une excellente petite histoire de science-fiction, magistralement troussée. (Et à quoi bon, je vous le demande, en tirer un film ? Que pourraient ajouter les effets numériques à la vision ?)

Mais je veux m’attarder sur deux autres exemples.

1) Virus

Dans les années 1980 apparaît en Russie, puis se diffuse dans le monde entier, un jeu vidéo extrêmement addictif, matrice et modèle de tous les jeux de puzzle ultérieurs (Bejeweled, 2048, Candy Crush…), il s’appelle Tetris. (On lira sur le sujet l’excellente bande dessinée de Box Brow, Jouer le jeu.) En 1994 est forgée l’expression effet Tetris, et ce n’est qu’en 2000 que cet effet sera scientifiquement analysé : que se passe-t-il donc neurologiquement pour qu’un jeu simultanément paralyse et stimule un cerveau, pour qu’un sans narration autre qu’abstraite, consistant à emboîter des formes géométrique puisse procurer une satisfaction à l’infini, empêchant de se consacrer à des tâches plus importantes (préparer le repas, soigner son hygiène corporelle, écrire un livre, se promener en forêt, cueillir des cerises, accueillir des migrants en danger de mort sur la Roya ou la Méditerranée…), et enfin envahisse l’esprit au point que le joueur une fois sa partie enfin terminée, pense encore Tetris, rêve Tetris, distingue des formes géométriques s’emboîter en regardant des gens dans la rue, des fruits dans un compotier ou un coucher de soleil sur des montagnes ?

Or, des années avant les scientifiques, justement parce qu’il est un visionnaire de science-fiction, Neil Gaiman avait décrit avec une certaine précision l’effet Tetris. C’était il y a plus de trente ans, dans une micro-nouvelle intitulée « Virus », parue d’abord en 1987 dans le recueil collectif Digital Dreams, puis dans le livre signé du seul Gaiman, Angels & Visitations. Traduction maison par le Fond du Tiroir, de rien, le plaisir est pour moi :

Il y avait ce jeu vidéo. On me l’avait donné. Un de mes amis me l’avait donné. Il jouait avec ce jeu, il disait c’est génial tu devrais essayer. J’ai essayé. C’était génial. J’ai copié la disquette que mon ami m’avait donnée pour pouvoir la donner à mon tour, je voulais que tout le monde y joue, que tout le monde en profite. C’était génial. J’ai téléchargé le jeu sur des serveurs, mais je l’ai surtout donné de la main à la main à mes amis, sur disquette, contact personnel, de la même façon que je l’avais reçu. Mes amis étaient comme moi. Ils l’ont trouvé génial. Certains se méfiaient des virus, on entendait parler de logiciels qu’on chargeait et puis deux jours plus tard ou le vendredi 13 suivant ils vous reformataient le disque dur ou corrompaient la mémoire. Mais rien de tel avec celui-ci. Celui-ci, il était sécurisé à mort. Alors, même mes amis qui n’aimaient pas les jeux vidéo se sont mis à jouer. Plus on s’améliore, plus un jeu vidéo devient difficile. Au bout du compte même quand on ne gagne pas, même quand on sait qu’on ne gagnera pas, on sait qu’on devient meilleur. Moi, je suis plutôt bon. Bien sûr il m’a fallu consacrer au jeu beaucoup de temps. Comme mes amis. Et leurs amis. Et tous les gens qu’on croisait. On les voyait, on les reconnaissait, ils marchaient dans la rue ou ils attendaient dans une queue, ils étaient loin de leur ordinateur ou d’une console mais ils continuaient le jeu dans leur tête, ils combinaient les formes, ils résolvaient des pièges, ils assemblaient des couleurs, ils enchaînaient les signaux, les niveaux et les écrans, ils se chantaient les jingles et les fanfares. Ils tenaient ainsi jusqu’au moment où ils retourneraient au jeu. Moi mon record c’est dix-huit heures d’affilée, 40 012 points et trois fanfares. On continue de jouer à travers les larmes, les douleurs au poignet, et même la faim, au bout d’un moment la faim s’en va. Tout s’en va. Sauf le jeu. Il n’y a plus de place pour autre chose que le jeu.
Le jeu était copié pour tous nos amis, le jeu circulait. Le jeu transcendait nos langues et occupait notre temps. Parfois, ces jours-ci, j’en viens à oublier des choses. Je me demande où est passé la télé. Je me souviens qu’il y avait la télé, avant. Mais je n’y pense plus. Quand je pense, je me demande ce qui se passera quand je serai au bout de mon stock de boîtes de conserves. Puis je n’y pense plus. Je me demande où sont passés les gens. Puis je n’y pense plus. Et je réalise que, si je suis assez rapide, je peux placer le carré noir tout contre la ligne rouge, le retourner et le faire pivoter pour qu’ils disparaissent tous les deux, libérant le bloc de gauche pour qu’une bulle blanche émerge, et pour qu’ils disparaissent tous les deux, et puis après, et puis quand il n’y aura plus de courant je continuerai de jouer dans ma tête, je continuerai jusqu’à ma mort.

2) Babycakes

En 1990, soit avec une bonne génération d’avance sur le véganisme quoiqu’avec pas mal de retard sur la Modeste proposition de Swift, Gaiman écrit « Babycakes », micro-nouvelle parue d’abord sous la forme d’une bande dessinée (illustrée par Michael Zulli) puis réincarnée ici (elle sera reprise dans le même recueil que « Virus » : Angels & Visitations) ou là (sur Youtube, on peut entendre une version lue par Gaiman en personne).

L’idée de base est à nouveau fort simple, ancrée dans le réel, et la vision est d’ordre écologique : les animaux disparaissent. S’il s’agit d’anticipation, on n’anticipe pas ici de quelques siècles, seulement de quelques jours. Les abeilles, les papillons, les insectes, les papillons, les mammifères… Les écosystèmes s’effondrent en direct. Quel sens revêt cette disparition ? Quelle conséquence pour l’homme, animal distinct se croyant distingué ? Encore une brillante vision de science-fiction que j’ai l’honneur de traduire sous vos yeux.

Il y a quelques années, les animaux disparurent. Nous nous étions réveillés un matin, et ils n’étaient plus là. Il n’avaient pas laissé de mot, ni prononcé d’adieu. Nous n’avons jamais vraiment compris où ils étaient passé. Nous les regrettions. Certains d’entre nous ont pensé que c’était la fin du monde, mais le monde n’était pas fini, c’est juste qu’il n’y avait plus d’animaux. Ni chat ni lapin, ni chien ni baleine, pas de poisson dans la mer, pas d’oiseau dans le ciel. Nous étions seuls. Nous ne savions pas quoi faire. Nous avons erré un temps, un peu perdus, puis quelqu’un a fait remarquer que animaux pas animaux la belle affaire nous n’avions pas à changer notre mode de vie. Aucune raison de changer nos habitudes, nos régimes, nos tests sur produits dangereux. Car après tout il nous restait les bébés. Nous avions des bébés. Les bébés ne parlent pas. Ils se déplacent à peine. Un bébé n’est pas une créature pensante, il n’est pas notre égal doué de raison. Nous faisions des bébés, autant les utiliser. Nous avons mangé des bébés. La chair de bébé est succulente, très tendre. Nous en avons écorché et dépouillé, et nous nous sommes enveloppés dans leur peau. Le cuir de bébé est très doux et confortable. Nous avons testé leurs réactions, leurs résistances, en sortant leurs yeux de leurs orbites pour y déverser des détergents, des shampoings, goutte à goutte. Nous les avons lacérés, ébouillantés. Nous les avons brûlés. Nous les avons suspendus, et avons planté des des électrodes dans leurs cerveaux. Nous les avons greffés, congelés, irradiés. Les bébés respiraient notre fumée jusqu’à ce qu’ils cessent de respirer, et dans leurs veines s’écoulaient nos drogues et nos médicaments jusqu’à ce que leur sang ne s’écoule plus. Tout cela n’était pas de gaité de coeur, évidemment. Mais c’était nécessaire, personne ne le contestait. Quelle alternative avions-nous, depuis la disparition des animaux ? Il y avait bien quelques protestations de temps à autre. Il y a toujours des grincheux. Mais ensuite tout redevenait normal. Seulement… Hier, les bébés ont disparu. Personne ne sait où ils sont passés, personne ne les a vus partir. Nous nous demandons ce que nous allons faire sans les bébés. Nous inventerons bien quelque chose. Les humains sont intelligents. C’est même cela qui les distingue des animaux et des bébés. Ayons confiance. Nous trouverons.

(Je parle également de Neil Gaiman dans un autre recoin du Fond du Tiroir, où je relaie une autre de ses visions : son manifeste Pourquoi notre futur dépend des bibliothèques, de la lecture et de l’imagination.)

Le Fond du Tiroir hors les murs

23/05/2018 Aucun commentaire

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De passage fugace dans les bibliothèques de Grenoble, j’ai l’avantage et le plaisir d’apporter ma contribution à Bmol, le blog qui a toujours une oreille qui traîne, joyeux espace de découvertes musicales et de liberté d’expression.

Jadis, je parle en décennies, avant que la culture et les services publics ne périclitent à feu doux ici comme ailleurs, avant que les budgets ne soient sabrés, les personnels désaffectés et les bibliothèques fermées, Grenoble était à l’avant-garde de ces métiers-là. Grenoble innovait, réinventait les bibliothèques, introduisait des nouveaux supports, des nouvelles façons, et l’expérimentation professionnelle était aussi une forme de militantisme politique. Bmol, créé il y a une douzaine d’années, est l’un des beaux reliquats de cet esprit : eh, tiens, j’ai une idée, et si les bibliothécaires devenaient 2.0 ? Si on lançait un blog où les -thécaires exposeraient leurs coups de cœur musicaux, mais aussi leurs détestations, en toute subjectivité mais avec souci du public (bien sûr, que c’est compatible), leurs goûts et leurs fonds, leurs désopilantes chansons inavouables, avec de la passion vintage et des techniques modernes de partage et même des vidéos Youtube intégrées ? Ah ouais trop bonne idée allons-y.

J’ai d’abord écrit pour Bmol un article consacré au passionnant film No land’s song d’Ayat Najafi (2014). On le lira (et avec quel profit) ici. Puis j’ai récidivé avec quelques chroniques d’albums. Puis merci bonsoir ravi salut au plaisir.

Elmer Ramadan

07/05/2018 Aucun commentaire

« C’est grand dommage que Dieu n’existe pas, car il fait bien tout ce qu’il fait. » (Pierre Louÿs, épilogue de Trois filles de leur mère)

Or Dieu en ce temps-là, le 2 février 2018, jeta en prison dans son infinie sagesse frère Tariq Ramadan rattrapé par diverses affaires de mœurs. Comme tout sur la terre se répète et que les fictions prophétisent le réel aussi sûrement que n’importe quel livre saint, la chute de l’islamologue rappelle furieusement celle du prédicateur Elmer Gantry, dans le roman éponyme de Sinclair Lewis (1927) ainsi que dans le film de Richard Brooks (1960).

Ici en France chaque esprit un peu libre a depuis 350 ans la chance de disposer du Tartuffe de Molière, inépuisable figure du faux dévot, qui se réincarne dans l’actualité à intervalles réguliers. Mais la contribution majeure de la culture américaine au folklore mondial des hommes d’église est l’archétype, sensiblement distinct, du prédicateur itinérant, charismatique et ambigu, self-made-man beau parleur héritier de Barnum et de la libre circulation des armes à feu, pécheur tourmenté cinglé mythomane cupide menteur alcoolique cabotin manipulateur séducteur cynique corrompu (rayez les mentions redondantes).

C’est pourquoi l’on croise autant de prêcheurs chelous à Hollywood, depuis La Nuit du Chasseur (Charles Laughton, 1955) jusqu’au Prédicateur (Robert Duvall, 1997) en passant par Le Malin (John Huston, 1979) ou bien sûr l’inoubliable sermon de Samuel Jackson dans Pulp Fiction, où il déclame Ézéchiel 25.10 avant de défourailler. Les séries s’y sont mises naturellement (bande-annonce de la saison 1 de Preacher ici). Entre temps les chansons pop ont à leur tour alimenté cette mythologie de l’homme de Dieu qui éblouit et inquiète vaguement : Son of the Preacher man de Dusty Springfield, Missionary man de Eurythmics… Sans parler de la merveilleuse prestation de James Brown en prêtre dans les Blues Brothers qui à point nommé rappelle que toute la musique que j’aime elle vient de là elle vient du gospel.

Et, donc, ce captivant Elmer Gantry.

Dans le film, Gantry est interprété par Burt Lancaster, athlète débordant d’énergie et de sourire, plus américain que la tarte aux pommes, ou que la tradition de la Bible dans les chambres d’hôtel. Elmer est un roublard hâbleur qui roule sa bosse en vendant des aspirateurs au porte-à-porte. Il picole, trousse les filles, mais déclame des extraits du Nouveau Testament, reliquats d’une formation avortée de séminariste. À l’aise dans tous les milieux, il donne de la voix aussi bien pour raconter des blagues de cul dans un bar de Blancs, que pour chanter (très bien) le gospel dans une église de Noirs, et voyage dans des trains de marchandise en compagnie de clochards. Il croise un jour la route de Sister Sharon Falconer, c’est le coup de foudre (comme je le comprends : elle est interprétée par Jean Simmons dont je suis amoureux depuis que j’ai vu Spartacus à l’âge de 9 ans et  pour toujours) et Elmer décide de changer de voie. Il sera prédicateur, comme Sharon, car ce métier lui permettra de conquérir l’objet de ses désirs. Il devient sur la route un prédicateur génial, le meilleur d’entre tous, le plus convaincant, le plus scandaleux, le plus célèbre, le plus enflammé, le plus habité, le plus concurrentiel sur le marché. Hélas une affaire ancienne de sexe (une liaison avec une prostituée) ressurgit. Les photos se dévoilent. Les preuves. Il perd tout.

Le journaliste athée (double de l’auteur, Sinclair Lewis) qui suit les tournées de Sharon et Elmer, et qui n’est pas exempt de fascination et d’admiration pour leur faconde, développe une relation suffisamment intime avec le prédicateur pour oser lui poser la question, le vrai grand mystère : « Crois-tu réellement en Dieu ? ». Or la réponse est oui, et c’est l’un des rares moments où ce menteur professionnel semble sincère (d’où la terrible faiblesse, le manque de nuance, presque le contresens, du titre français du film, Elmer Gantry le charlatan). Le même journaliste refusera, au moment de la disgrâce de Gantry, de publier les photos le montrant enlaçant une femme dans un bordel. Il dira pour justifier son refus : « Qu’est-ce que ces photos prouvent ? Uniquement qu’Elmer Gantry est un être humain. »

Sous-entendu : ces photos ne prouvent pas que Dieu n’existe pas. Pas plus que les shows tonitruants qu’Elmer Gantry donnaient la veille encore ne prouvaient que Dieu existe. Voilà une idée suprêmement importante, fondamentale, qui sans doute échappe totalement aux défenseurs de Tariq Ramadan déchu : jamais ceux-ci ne plaideront Frère Tariq a chuté parce que c’est un être humain, et donc, potentiellement, un enfoiré. Ses ouailles, qui en réalité sont ses fans, ne sauraient admettre que Ramadan le violeur s’est rendu coupable d’un simple abus de pouvoir (car le prestige spirituel est un pouvoir, comparable en cela au pouvoir économique de Weinstein ou au pouvoir politique de DSK) et ils préfèreront professer en pure mauvaise foi : ce pauvre Tariq est innocent, pur agneau tombé dans un complot médiatico-judéo-judiciaire, mais vous verrez, Dieu prouvera son innocence, envoyez vos dons.

Alors même que “Tu n’invoqueras pas le Nom du Seigneur ton Dieu en vain » est le 3e des dix commandements en usage chez nombre de sectes judéo-chrétiennes (catholiques, protestants, et autres succursales) et qu’on trouve l’équivalent dans le Coran (sourate la Vache, verset 224 : « Ne jurez point par le nom de Dieu que vous serez justes, pieux, et que vous maintiendrez la paix(…) »), le nom de « Dieu » , ami imaginaire pour adultes, est invoqué sans cesse pour à peu près tout.

L’existence de Dieu n’ayant, jusqu’à plus ample informé, toujours pas été prouvée, la case qui porte ce nom dans la psyché humaine est une case vide, que l’on remplira à sa guise. Voilà, très précisément, comment les choses fonctionnent. Si tu es un pur salaud obscurantiste violent et meurtrier, tu accompliras de pures saloperies obscurantistes violentes et meurtrières au nom de Dieu ; si tu es un être généreux et bon et magnanime et héroïque, tu accompliras des actes héroïques magnanimes bons et généreux (par exemple, te retenir de lapider la femme adultère, Évangile de Jean 7:8, ou bien considérer que sauver un être humain c’est sauver l’humanité, Coran 5.32), tout cela au même nom de Dieu que le salaud pré-cité. Ton acte de barbarie ou ton acte d’amour accompli en invoquant cet unique nom passe-partout n’aura pas réussi à prouver l’existence de Dieu, seulement l’existence en l’homme de la barbarie d’une part, de l’amour d’autre part. Bonjour le truisme, nous voilà bien avancés.

Pour se faire une idée plus subtile, restent les romans. Les films. Les poèmes. Les histoires qu’on raconte, qu’on lit et qu’on regarde. Les mystiques, également, qui témoignent de quelque chose de réel : la foi.

Plus je vieillis, mieux je comprends que la mystique n’est pas une branche de la religion, mais le contraire de la religion. Une rivalité éternelle se joue, un combat sans fin entre la religion, qui est une parole totalitaire figée, une force d’organisation et de contrôle de la société, un enjeu de pouvoir, un conflit d’intérêt, et la mystique, qui est un acte de création, une recherche, une quête, une souffrance, une parole libre, sans cesse réinventée. Voilà pourquoi de grands poètes étaient aussi de grands mystiques, Victor Hugo ou Hafez (deux exemples d’écrivains mystiques qui se méfiaient beaucoup des religieux).

La seule circonstance atténuante d’Elmer Gantry est qu’il était, peut-être, en plus d’un religieux, un authentique mystique. Tariq Ramadan ? Pas sûr.

L’Indien qui pleure

28/04/2018 Aucun commentaire

Comment, lorsque l’on n’est pas amérindien, représenter un Amérindien sans craindre de sombrer dans le stéréotype, voire dans l’injure ?

Pour des raisons politiques aussi bien que littéraires, je rumine (au risque de lasser les lecteurs de ce blog) cette délicate question depuis le jour où je l’ai entendue formulée dans l’outrance par des individus fort bien intentionnés qui postulaient que tout stéréotype est une offense, et que par conséquent dessiner un indien portant une coiffe de plumes nous rend ipso-facto coupable de racisme anti-indien et de je ne sais quel mépris colonialialiste, complice de la stigmatisation d’une minorité qui a déjà bien souffert…

Or je ne suis pas de cet avis. Un stéréotype (l’Allemand est blond et porte des chaussettes dans ses sandales / l’Écossais porte un kilt et joue de la cornemuse / le Grenoblois porte un bonnet et des dents pointues…) n’est jamais une vérité. Qu’il soit bienveillant (l’Indien est un fier et noble cavalier qui vit en harmonie avec la Nature et les autres hommes) ou malveillant (l’Indien est un cruel et féroce guerrier qui arrache les scalps), le stéréotype est par nature un petit arrangement avec la vérité : une généralisation statistique ou folklorique, un simplisme ou un truisme, une approximation, un symbole, une convention, un poncif, une culture générale, un prêt-à-penser, une caricature, etc… En somme, un code, aussi peu nuancé mais aussi commode qu’un pictogramme figurant sommairement un être humain sans jupe (attention ! ici toilettes pour hommes) en vis-à-vis du même pictogramme avec jupe (attention ! là toilettes pour femmes)…


Pour autant, sans être une vérité un stéréotype n’est ni un mensonge puisque les femmes ont quelquefois porté des jupes et les Indiens ont quelquefois porté une coiffe de plumes, ni une injure raciste – sauf si l’on sous-entend que porter une coiffe de plumes rend intrinsèquement un homme inférieur à celui qui porte une cravate rouge, ou que les humains porteurs de jupes sont ontologiquement une sous-catégorie des humains porteurs de pantalons mais dans ce cas c’est notre manière de penser qui est injurieuse, raciste, sexiste et débilitante, pas le symbole en lui-même. Le symbole en lui-même est un outil, a priori innocent de l’usage que l’on en fait.

On peut certes tomber sur un Indien susceptible, qui nous refusera le droit de le représenter tel qu’on croit qu’il est (1), de même qu’on peut rencontrer un Français soupe-au-lait qui se sentira injurié par telle figure de Français dessiné ou filmé avec béret, baguette, petite moustache et arrogance. Alors on peut céder à la prudence, à la censure ou à l’auto-censure, et hésiter à représenter. Mais qui fixera les limites de ce principe de précaution, qui dira où s’arrête le « respect » et où commence la sclérose mentale ? Où placer le curseur ? Qui nous garantit que le pictogramme « femme » sur la porte des cabinets ne va pas ulcérer une femme qui n’a jamais porté une jupe de toute sa vie ? Ou que le pictogramme « homme » ne va pas discriminer un Écossais, qui, justement, quant à lui, etc. D’un autre côté le même Écossais pourrait aussi bien s’offusquer de se voir représenter avec un kilt et pourrait se sentir autorisé à dénoncer l’écossophobie latente d’une telle caricature – c’est sans fin.

On voit que la situation est très complexe. Notre jeune XXIe siècle ayant remarquablement accru les susceptibilités identitaires, et réduit d’autant les tolérances, il convient d’avancer avec circonspection.  Mais l’extrapolation absolue serait l’impossibilité pure et simple de la représentation… Voilà qui ressemble très fort à un tabou religieux, celui de l’aniconisme, qu’ont en partage les trois monothéismes avec diverses variations locales. Une époque qui encourage les susceptibilités identitaires et décourage la tolérance ressemblerait donc à une époque d’obscurantisme religieux ? Oh, quelle surprise !

Sur ces entrefaites je retourne mentalement à mes Indiens et je tombe sur un vieux spot de pub qui offre un cas d’école fort intéressant.

En 1971 l’organisation non-gouvernementale écologiste Keep America Beautiful diffusait une série de publicités dénonçant la pollution. On y voyait un amérindien à cheval (notez la plume qui orne son oreille droite), à pied ou en canoë, triste et perplexe face à l’immense gâchis environnemental qu’entraîne voire encourage le mode de vie productiviste et consumériste américain. Aux abords des métropoles il trempait sa pagaie dans des emballages plastiques, ou bien, le long des échangeurs autoroutiers, des automobilistes lui jetaient sur les pieds sans même prendre la peine de freiner les reliquats non bio-dégradables de leur junk food. Le spot de pub s’achevait, pendant que retentissait le slogan « People Start Pollution. People can stop it« , par un gros plan sur le visage de l’Indien, où coulait une larme, ce qui valut à cette campagne fameuse le surnom de « crying indian ad ».

Le sage autochtone en larmes, le peau-rouge instrumentalisé par la pub pour incarner la mauvaise conscience du Blanc gâté et gâcheur, s’appelle Iron Eyes Cody (1904-1999). Il a joui d’une grande popularité pendant près de cinq décennies, interprétant jusqu’à plus soif les guerriers, les sorciers ou les chefs indiens dans films et séries depuis l’époque du cinéma muet jusque dans un épisode de l’Agence tous risques, en passant par Un homme nommé Cheval. On l’a même entendu psalmodier des chants tribaux dans la chanson de Joni Mitchell, Lakota (1988). Le summum de sa carrière fut peut-être sa rencontre avec le président Jimmy Carter le 21 avril 1978, jour où il lui offrit une coiffe à plumes (quel cliché !), lui attribua un nom indien (Wamblee Ska, soit Grand Aigle Blanc) et tenta de le sensibiliser à la cause environnementale ainsi qu’au souvenir de la sagesse perdue des Premières Nations.

Depuis, on a appris qu’Iron Eyes Cody était un gros mytho, rendu un peu cinglé par ses rôles et les confondant avec sa vie réelle, selon le syndrome Johnny Weissmuller. Il avait beau se prétendre Cherokee, il était en réalité d’ascendance italienne et se nommait selon l’état civil Espera Oscar de Corti (comme dit la chanson : Tu vuoi far’ l’amerindiano, ‘merindiano, ‘merindiano, ma sei nat’ in Italy).

On sait par ailleurs que l’ONG Keep America Beautiful a été fondée par diverses compagnies qui comptent parmi les plus gros pollueurs du monde (Philip Morris, Coca, Pepsi, Budweiser…), ce qui indique assez que le greenwashing ne date pas d’hier. Bref, on sait par cœur tous les mensonges et toutes les contradictions au cœur de la civilisation publicitaire américaine, qui continue de donner le ton de toutes nos contradictions et de tous nos mensonges.

Pour autant, 47 ans plus tard, cette campagne est plus d’actualité que jamais, parce que la pollution (qui est un défaut de surface) et la destruction de la nature (qui est un drame très profond et un suicide global) atteignent des niveaux inédits. Les insectes d’Europe ont disparu à 80%. Les oiseaux, population suivante dans la chaîne alimentaire, à 50%. Suivent les plantes (dont la pollinisation est compromise par la disparition des abeilles), les mammifères, les hommes ? La chaîne est rompue. Le désastre est en cours.

Cette publicité était donc, comme un stéréotype, ou comme Jean Cocteau, un mensonge qui disait la vérité. Était-ce une mauvaise chose en 1971 (2) de mettre en scène un faux Indien au service d’une vraie mise en garde ? Était-ce une injure raciste de faire d’un Indien stéréotypé le symbole d’un lien brisé avec la nature ?

À ce sujet, méditons ces mots de l’anthropologue Philippe Descola qui permettent de mesurer l’étendue du malentendu :

La séparation radicale entre le monde de la nature et celui des hommes, très anciennement établie par l’Occident, n’a pas grande signification pour d’autres peuples […] Dire des Indiens qu’ils sont « proches de la nature » est une manière de contresens, puisqu’en donnant aux êtres qui peuplent la nature [plantes, animaux et esprits] une dignité égale à la leur, ils n’adoptent pas à leur endroit une conduite vraiment différente de celle qui prévaut entre eux.
Pour être proche de la nature, encore faut-il identifier la nature comme distincte de soi, exceptionnelle disposition dont seuls les modernes se sont trouvés capables et qui rend sans doute notre cosmologie plus énigmatique et moins aimable que toutes celles des cultures qui nous ont précédés.

Autrement dit, la mentalité des Indiens (je dirais volontiers leur sagesse, mais ce mot fait un peu marketing pour collection de livres feel-good), ainsi que celle de toutes les sociétés traditionnelles, impliquait de se considérer comme appartenant à la nature, comme membre à part entière du monde naturel, au même titre que notre frère le bison ou notre frère le séquoia. Un Indien qui vient de tuer un gibier ou de couper un arbre prie pour lui demander pardon de lui avoir ôté la vie. A contrario, la mentalité occidentale qui a conquis et dévoré le monde part du principe que l’homme et la nature sont séparés. L’homme n’est pas la nature, ce qui lui donne le droit et presque le devoir de posséder la nature, cet objet déployé sous ses yeux. Il est libre de la mettre en coupe réglée, l’asservir, l’exploiter, la rentabiliser, la vendre, l’épuiser, la détruire. Et il le fait.

Au passage il a également détruit les Indiens. Où s’arrêtera-t-il ?

(1) – Cette situation ne doit pas être confondue avec une autre : dans certaines circonstances extrêmement spécifiques, ritualisées et sortant de la vie quotidienne, il est normal de respecter le tabou de la représentation. Par exemple les cérémonies amérindiennes de danses du soleil (Sundance) interdisent à tout étranger de prendre une photo ou une vidéo. Dans ces cas-là seulement la captation constitue une injure et un manque de respect manifestes.

(2) – Affaire étrangement similaire : la même année 1971 est publié le texte d’un discours du chef indien Seattle prononcé lors des négociations de vente des terres au gouvernement américain en 1854. Ce discours gagna une célébrité instantannée et fut reproduit d’innombrables fois, en tant que condensé de la pensée indienne : « Le Grand Chef de Washington nous a fait part de son désir d’acheter notre terre (…) Mais peut-on acheter ou vendre le ciel, la chaleur de la terre ? Étrange idée pour nous ! Si nous ne sommes pas propriétaires de la fraîcheur de l’air, ni du miroitement de l’eau, comment pouvez-vous nous l’acheter ?« . Une phrase en particulier devint un slogan cité par tout le monde, par vous, par moi, par Al Gore (dans son livre Sauver la planète Terre) : « La terre n’appartient pas à l’homme, c’est l’homme qui appartient à la terre« … Vingt ans plus tard, en 1992, on apprend que ce discours est un fake, forgé de toutes pièces mais pour la bonne cause par un scénariste du nom de Ted Perry.

D’un Charlie l’autre

12/04/2018 3 commentaires

Il paraît que sort ces jours-ci un film intitulé Gaston Lagaffe. Pas besoin de lire les critiques (catastrophiques) pour manquer d’envie d’aller le voir.

André Franquin a créé un personnage aussi drôle, aussi riche, aussi génial, a priori aussi éternel, que le Charlot que créa Charlie Chaplin. Charlot et Gaston ont ceci en commun d’être sociologiquement et économiquement enfants de leur époque : l’un est un vagabond jeté à la rue par l’immigration, la misère, et la crise de 1929 (même s’il est le héros de courts métrages dès 1915), l’autre est un freak des 30 glorieuses, énergumène poète et anarchiste qu’une grande entreprise ne se résout pas à virer car l’époque jouit alors du plein emploi, allez, on se le garde le trublion même si on ne sait pas au juste pourquoi, bienveillance faisant de Gaston une sorte de 1% culturel à lui tout seul, un luxe daté. Pour envisager la pertinence d’un film Gaston Lagaffe en 2018, demandons-nous également quel intérêt aurait cette même année un remake de Charlot ? Et pour formuler la question de façon encore plus absurde en jouant sur la symétrie, quel intérêt aurait en 2018 une adaptation en bandes dessinées de Charlot ?

Lisons Franquin, regardons Chaplin, puisque par chance ils sont toujours à portée d’œil et de main, et si nous sortons au cinéma allons voir un film contenant quelques idées originales, car il y en a.

Mais puisque nous parlons de rire et de Charlie (Chaplin), rappelons une nouvelle fois que l’autre Charlie, celui dont le nom de famille est Hebdo, vit toujours, vaille que vaille, même si depuis 2017 il est revenu à une situation « normale » : il est un journal satirique déficitaire (forcément, avec ses frais de protection et de blindage). Dans l’un des derniers numéros, j’ai bien ri en lisant le dessin de Félix reproduit ci-dessus. Puis je me suis interrogé sur mon propre rire.

Ce dessin mixe selon une méthode habituelle à Charlie deux informations distinctes (une grande/une petite, une proche/une lointaine, une immédiate/une décontextualisée… effet de disproportion propre à réordonner la hiérarchie dans le flux continu de l’actualité). En l’occurrence, il feint de s’en prendre à Bertrand Cantat, de fait mal reçu lors de son concert à la Belle Électrique, salle grenobloise, mais s’en prend en réalité aux Grenoblois réputés revêches. Je ne suis pas Bertrand Cantat, mais je suis Grenoblois, donc j’appartiens à l’une des deux cibles qui pourraient légitimement perdre leur sang froid, se sentir choquées, indignées, outrées par l’affront, je pourrais, je ne sais pas, lancer une pétition en ligne ou injurier et menacer Charlie sur les réseaux sociaux en traitant les caricaturistes de sales racistes anti-Grenoblois, d’intolérants, d’ignorants, d’irresponsables, parce que eh oh il y a des choses avec lesquelles on ne doit pas plaisanter, la liberté d’expression s’arrête là où l’on commence à froisser autrui alors ne t’avise pas d’insulter mon identité de Grenoblois, c’est comme si tu insultais ma mère, va plutôt baiser la tienne, au prochain attentat compte pas sur moi pour être Charlie tu l’as bien cherché faudra pas chougner fdp.

Sauf que pas du tout : ce dessin me fait rire. Son humour est justement dans son outrance, je trouve désopilante cette tronche de requin furieux censée figurer le visage ordinaire du Grenoblois idéal-type sous son bonnet. Drôle aussi, et avant tout, parce qu’intelligente, cultivée, référencée, misant sur la connivence. En effet, le sel de son humour repose sur l’expression du XVIIIe siècle la conduite de Grenoble et la blague ne saurait être comprise que d’un lecteur détenant cette clef, tiens, Stendhal par exemple, je suis sûr que ça l’aurait fait marrer – c’est dire si l’humour Charlie est exigeant. On relira avec profit l’exégèse de Luz sur le fonctionnement du dessin satirique et au besoin on le punaisera dans tous les lieux publics.

Question parallèle : pourquoi le slogan ambigu et encombrant « Je suis Charlie » a-t-il connu une pareille fortune dès le 7 janvier 2015 au soir ? Pourquoi tout le monde (moi compris) s’y est si rapidement et facilement identifié ? Non parce que l’époque serait Charlie (elle a prouvé le contraire entre temps), mais parce qu’elle est prompte à la revendication identitaire. Or ce slogan constitue, pronom personnel première personne plus verbe être, une revendication identitaire à lui tout seul, une « identité » prêt-à-porter. Qu’il ait engendré autant de répliques sur le même modèle syntaxique au sein d’une interminable parodie de débat (« Je suis musulman », « je suis Paris », « je suis Aylan », « je suis royingha », « je suis Grenoblois » etc.) est le signal d’une crise identitaire généralisée, individualisme insane, superficiel mais violent, moi je moi je, j’existe en cache-misère. Si nous étions, nous n’aurions pas à ce point besoin d’affirmer que nous sommes. À une classe de collège qui me demandait si « j’étais Charlie », j’avais répondu que ce slogan m’emmerdait et que je préférais lire Charlie plutôt que de me prétendre quoi que ce soit, d’une manière générale lire rend moins con, s’affirmer ceci ou cela, c’est moins sûr.

Je continue de lire Charlie, comme je le fais depuis 25 ans. Charlie a publié cette semaine un hors-série : Profs, les sacrifiés de la laïcité. Il y a là toujours de quoi rire (Vuillemin est un prince) mais il y a de quoi lire, de quoi réfléchir, de quoi s’inquiéter. Qui à part Charlie mène le combat pour la laïcité, contre les petites revendications identitaires religieuses explosives, l’ami imaginaire en bandoulière ? Pas grand monde. Pas le Président de la République, occupé présentement à flatter les évêques.

Pays natal

13/03/2018 Aucun commentaire

 

Moins de deux semaines, c’est le bref délai  qu’il aura fallu pour que je commence à rêver de mon nouveau job. Je marchais pieds nus dans mon lieu de travail encore désert, et je finissais par croiser un collègue qui, pointant mon pied de l’index disait : « Tu fais comme tu veux mais tu ne devrais pas rester comme ça, il y a un crocodile qui rôde. » Je restais prudent, aux aguets, mais aussi curieux, et finalement j’apercevais le crocodile au détour d’un meuble, il rampait lentement et je me disais oh, il est gros mais pas très impressionnant, ça va, j’ai tout le temps de l’enjamber ou même de marcher sur lui, l’expérience me tente d’ailleurs, je me demande l’effet des écailles de croco sur la plante des pieds, et je me réveillai.

Comme il faut bien gagner honnêtement sa vie, je suis pour l’heure tôlier d’une mine d’or : j’ai en ma garde des filons de milliers de CD et de DVD. J’avale goulument ces bonnes galettes, je remplis ma carte d’abonnement à ras-bord de films sans être sûr d’avoir le temps de les voir, de musiques à écouter plus tard, sans compter les livres juste de l’autre côté du mur puisque je ne vais pas cesser de lire pour autant, je veux je veux je veux et yeux plus grands que le ventre je songe avec une nuance d’inquiétude à la méthode employée par les boulangers pour accueillir leur petit mitron : vas-y mon gars fais-toi plaisir mange tout ce qui te fais envie n’hésite pas croque, c’est corne d’abondance et table d’hôte – le mitron se gave mais dès le lendemain, tout blême de crise de foie jurant mais un peu tard qu’on ne l’y prendrait plus se fait raisonnable et ne touche plus la came.

En attendant l’indigestion, ah comme je me suis régalé ce week-end avec les premiers DVD glanés dans les bacs ! Comment c’est bien les médiathèques publiques, y compris pour les films car il n’y a pas que Netflix dans la vie.

Je suis comblé d’avoir enfin vu coup sur coup deux films que je connaissais de réputation seulement, deux joyaux qui n’ont rien en commun sinon le désir que j’avais d’eux :

Premier jour, La planète des vampires (Mario Bava, 1965). Science-fiction très ringarde et très délicieuse pourtant puisque décalée d’à peu près tout. On a parfois envie d’appuyer sur la touche avance rapide tellement ce film d’une heure vingt est long, tout en sachant qu’on aurait tort de le faire tant il est évident qu’il y a là-dedans du cinéma, de l’imagination, de la peur profondément enfouie, du « giallo dans l’espace » (un peu comme les cochons du même nom pour le Muppet Show). Quelques scènes sont admirables et réellement fondatrices, comme celle avec les squelettes difformes et disproportionnés, dont on dit qu’elle préfigure Alien 15 ans plus tard. Certes, ce film-ci est peut-être plus beau qu’Alien (à tout le moins plus onirique, plus pop et poétique, plus esthétisé, avec des couleurs qui te pètent à la figure), mais c’est sur le plan politique qu’Alien (ainsi que quelques autres) lui aura flanqué un fatal coup de vieux : La planète des vampires repose sur des schémas archaïques balourds, tant du point de vue patriarcal (l’équipe de militaires fade mais disciplinée dirigée par un sous-John Wayne viril et sûr de lui, qui sauve les jeunes filles en détresse), que du point de vue de l’idéologie qui pousse à la guerre (nous sommes au sommet de la guerre froide et les extra-terrestres qui se déguisent en humains pour conquérir la planète seraient de fieffés communistes que ça ne m’étonnerait pas). À la décennie suivante, la donne politique a changé : dans Alien, les explorateurs (et colonisateurs) du cosmos ne sont plus des militaires en uniformes mais des soutiers, des prolos crasseux employés par des multinationales (pour le coup, des interplanétaires) qui exploitent les ressources naturelles des mondes lointains. Et surtout, le premier rôle, c’est une femme, le héros est devenu héroïne, tout est à réinventer, on refait le jeu : littéralement, Ripley = Re-play.

Second jour, Céline et Julie vont en bateau (Jacques Rivette, 1974), film très court de trois heures et dix minutes. Je passe de la planète des vampires à la cité des phantom ladies ! Encore mieux ! Quelle merveille ! Et alors là aucun train de retard, les femmes sont déjà dans la place. Voilà un grand film féministe, qu’on réduira abusivement à chaque fois qu’on ajoutera un adjectif à grand film. Vive Rivette, qui joue et ensorcelle, mais surtout vive Juliet Berto, quelle femme, quelle liberté, quel spectacle permanent, elle éclipse tout le monde : sa partenaire (Dominique Labourier, pourtant pas mal du tout), leurs doubles repoussoirs (Bulle Ogier et Marie-France Pisier), les hommes faire-valoir bien sûr, les spectateurs, le cinéaste lui-même. Comme dans Out 1 (autre expérience extraordinaire, douze heures de suspense en épisodes qui n’ont rien mais alors rien, et rien est un mot trop faible il en faudrait un autre, rien à voir avec les séries télé d’aujourd’hui), c’est la Berto qui incarne le mieux le film, qui l’invente à mesure, elle est le film presque à elle toute seule, Rivette a le beau rôle finalement, il n’a qu’à la regarder hop le film est fait. Voilà que j’ai une envie dévorante de voir Duelle du même avec la même, et d’ailleurs j’ai l’envie globale de voir tout ce qui est visible de Juliet Berto. Tiens là je viens de regarder le documentaire Juliet Berto où êtes vous ? dédié comme par hasard à Jacques Rivette, vampire, et ensuite son cinématon, et ce qui se passe sur son visage est palpitant à chaque seconde, c’est à ça qu’on reconnait les actrices qui sont plus que des actrices, qui sont entièrement le cinéma en personne, c’est-à-dire un monde parallèle.

Et puis, en plus, il y a ce que le film raconte mais qui est inracontable. Mais, en gros : la jeunesse et l’improvisation sauveront le monde en ridiculisant l’esprit de sérieux des fantômes qui récitent leur texte.

Comme pour La planète des vampires en regard d’Alien, je tiens Céline et Julie pour le précurseur d’un autre grand film que j’ai vu dix fois (et que donc j’ai tendance à voir partout, je ne suis pas dupe de l’illusion rétrospective) : Mulholland Drive (David Lynch, 2001) en est presque le remake anxiogène. Deux femmes, une brune mystérieuse et une blonde pimpante (une rousse, chez Rivette) se rencontrent un été, elles se pourchassent l’une l’autre et se protègent, leur course trépidante les emporte dans les souvenirs de l’une des deux et dans les rêves d’on ne sait qui, elles mènent une enquête dont on n’aura pas la clef, elles échangent leurs rôles puis en jouent d’autres puis le même inversé, et enfin sont spectatrices au sein d’une fiction dans la fiction qui culmine par une mise en scène de théâtre révélée par un objet magique. Dans les deux films, on voit presque de façon documentaire comment le théâtre se transforme en cinéma et comment paradoxalement le cinéma, qui fige les formes et met l’époque en boîte, est plus libre que l’art vivant de la répétition sur la scène : « Tout est illusion, parce que tout est enregistré », entend-on dans Mulholland Drive. Bon, je doute que Lynch ait vu Céline et Julie et peu importe. On explore les mêmes territoires dans ces deux films, de façon joyeuse, extravertie et ludique chez Rivette où les filles risquent tout parce que l’amitié les rend invincibles / de façon névrotique et sanglante chez Lynch où l’amitié des filles est brisée par la rivalité qui fait douter de soi comme des autres. Si jamais je délire en jetant des passerelles entre Rivette et Lynch, je suis bien aise de n’être pas seul à délirer : en deux ou trois clics j’ai trouvé ceci.

Au termes des deux excellentes soirées que j’aurai passées avec deux films si dissemblables, m’est révélé ce que je savais déjà : le cinéma des années 60 et des années 70 est mon pays natal. Même ces films que je n’avais jamais vus, je les connaissais, et ils n’avaient rien perdu pour attendre. Enfant, j’ai baigné dans ce cinéma, dans son éclat et ses défauts, et surtout dans le monde qui était reflété sur les écrans. La SF d’aventure kitsch et baroque, les monstres et l’espace, c’est mon enfance, la folle roue libre des fantômettes libertaires c’est mon adolescence, ou bien l’inverse, on ne sait pas, peu importe la chronologie, tout est enregistré. Quarante ans plus tard, je me replonge dans ces images et m’y sens chez moi, je claque ma langue et je reconnais le goût amniotique.

L’éternité dans le logo

04/01/2018 Aucun commentaire

Gaiement hanté par la mort, Pierre Desproges rappelait, imparable, que « Sur cent personnes à qui l’on souhaite bonne année bonne santé le premier janvier, deux meurent dans d’atroces souffrances avant le pont de la Pentecôte. »

Albert Camus, mort dès le début de janvier dans un accident de la route avec son éditeur Michel Gallimard, n’aura pas trop eu le temps de subir de vœux de bonne année bonne santé, et c’est une piètre consolation.

Idem Paul Otchakovsky-Laurens : 2 janvier, accident de la route, circulez.

Il y a près de vingt ans, j’avais adressé à Otchakovsky-Laurens mon premier manuscrit. Je ne connaissais pas si bien que ça son catalogue, j’avais lu un ou deux Duras, un Winckler, peut-être déjà quelques Emmanuel Carrère, mais surtout je savais qu’il avait été éditeur de Perec, cela me suffisait. Il n’avait pas retenu mon manuscrit (devenu un peu plus tard Voulez-vous effacer/archiver ces messages aux éditions Castells, qui elles aussi portaient, unique point commun, le nom de leur fondateur) pourtant si c’était à refaire, je le referai, peu importe d’être retenu chez P.O.L, au moins y était-on lu par un honnête homme.

Le mois dernier, je l’ai vu en chair et os, je peux affirmer qu’un mois avant sa mort il était vivant comme La Palice, toujours timide mais en pleine forme. Il présentait au Méliès son second film, Éditeur. Magnifique autobiographie filmée par un homme qui n’osait pas écrire. Film émouvant et profondément original, mis en scène avec poésie (quelques scènes muettes expressionnistes, quelques dialogues avec une marionnette fétiche) et douce chaleur qui rayonnait avec gratitude pour ses auteurs, pour son métier, pour son passé, pour la littérature.

On le voyait, gourmand, bienveillant, mesurer du regard la pile d’enveloppes en kraft déposée quotidiennement par le facteur, on l’imaginait s’isoler pour ouvrir chacune sans jamais perdre la conviction que la littérature était dedans, et c’était exactement cela son métier dont il avait fait le titre du film, métier noble et finalement humble, métier manuel et intellectuel, ouvrir des enveloppes et lire ce que d’autres avaient écrit. Le film est émaillé d’un florilège de bouteilles à la mer : les notes d’intention que les aspirants écrivains rédigent pour accompagner leurs oeuvres, dites par une auteure de la maison, Jocelyne Desverchere, qui est également comédienne. Et cette litanie est à la fois drôle, poignante, sincère, désespérée et cependant pétrie d’espoir, fiévreusement vouée à cette aspiration au graal des Lettres que je connais un peu, la publication.

J’ai appris aussi dans le film que POL devait le logo de sa maison à Georges Perec : ces sept mystérieuses pierres blanches et noires figuraient, ainsi que mentionné dans La Vie mode d’emploi, la position du Ko, soit l’Eternité.

Dans la salle de cinéma, j’étais assis non loin d’un jeune homme qui, durant la projection, prenait des notes sur un calepin, agité parfois de petits tics nerveux. Durant le dialogue avec le public qui a suivi, il a demandé à POL, bégayant un tout petit peu : « Vous n’éditez pas de science-fiction, ça ne vous intéresse pas ou quoi ? » L’aimable éditeur, ferme mais doux, lui a répondu : « Détrompez-vous, je publie ce qui m’intéresse, et je publie de la science fiction quand je reçois de la science-fiction qui m’intéresse… J’ai publié Tel, et Tel, et Tel, et le dernier Marie Darrieussecq… » Le jeune homme fébrile lui aura envoyé son manuscrit de science-fiction, sans doute. Monsieur Otchakovsky-Laurens a-t-il eu le temps de le lire, en un mois ?

La transmission

28/10/2017 un commentaire

Je pense à la transmission.

The Square de Ruben Ostlünd, outsider lors de sa projection à Cannes 2017, en est finalement revenu avec la palme d’or. D’ordinaire, lorsqu’un film de second rang décroche par surprise la consécration suprême, c’est que les films en compétition qui lui étaient supérieurs étaient trop polémiques et que les membres du jury, incapables de se mettre d’accord sur tel chef d’œuvre fauteur de réactions épidermiques, finissent par se rejoindre sur une petite chose plus consensuelle, quelque poignant chant d’amour en costumes, numéro d’acteur ramasse-prix, ou mélodrame qui ne réveillera pas ceux qui se sont assoupis dans le fond. Rien de tel avec The Square, méchant comme une teigne et globalement désagréable.

En quelque sorte film de science-fiction, entretenant des rapports subtils avec la Planète des singes par la présence de l’acteur simiesque Terry Notary, The Square extrapole depuis notre époque et spécule sur la sécularisation : supposons que suite à la destitution de la monarchie suédoise, le palais royal désaffecté de Stockholm soit transformé en une autre sorte de sanctuaire, un musée d’art contemporain, le X-Royal Museum. Quelle singeries s’y dérouleraient ?

Suit un inégal film à sketches, longuette caricature de la faune et de la flore prospérant sur le grands corps malade de l’art contemporain, panorama complet de cette bulle de vanité consanguine, avec ses parasites de vernissages, artistes paradant sur leur ego, curateurs bobos bien élevés et communicants en buzz sur réseaux sociaux. Une satire à gros sabots sur un milieu en escarpins. Je suis sorti de la salle un peu ballonné comme après abus de petits fours et de brouhaha, gargouillant du même mélange que j’éprouve ordinairement en visitant une expo d’art contemporain : oh oui ça m’intéresse, pour autant oh non je n’aime pas ça ; je suis frappé aux tripes par ce que ça raconte/je suis pris en otage par un petit malin/tout-ça-pour-ça/ je ne sais plus si ce que l’on me donne à voir dénonce le cynisme ou si c’est plus cynique que tout, comme si l’ambiguïté était le fin du fin des fins en soi. Cette reproduction des effets produits par l’art-con est en tout état de cause une performance : au moins on y est, dans le sujet, on ne se contente pas de recycler clichés et décorum de ce milieu si aisé à caricaturer, comme le ferait la première comédie franchouillarde (con)venue (Musée haut musée bas, Intouchables, ou Mon pire cauchemar de triste mémoire avec Isabelle Huppert en directrice de la Fondation Cartier).

Certaines scènes démonstratives et outrancières sont interminables. D’autres, fugitives, sont fulgurantes. Je pense à la transmission, parce que j’ai gardé en tête un plan du film qui ne dure qu’une poignée de seconde. Le malheureux conservateur du musée, joué par Claes Bang, empêtré par ses contradictions et débordé par sa vie privé, abandonne ses deux fillettes dans un bureau du musée et leur lance : « Vous pouvez dessiner si vous voulez ». Les deux petites filles se tournent vers lui, chacune un smartphone à la main et pathétique regard de chien battu, et répondent non en secouant la tête. « Vous n’avez pas envie ? Pourquoi ? » Toutes deux ont le même et simultané haussement d’épaules, qui signifie à la fois je ne sais pas et ça n’a pas d’importance. Le papa referme la porte et poursuit ses petites affaires, le film enchaîne directement sur son outrance suivante qui durera dix ou quinze minutes, nous laissant le soin d’avoir saisi au vol ce dialogue minime, qui pourtant constitue peut-être le cœur même de son propos ironique et tragique : quel sens ont cet homme perdu et son métier prestigieux si ses enfants ne dessinent pasQuel sens revêt l’art contemporain, sinon à devoir être conservé par et pour une caste, si toute envie de créer à déserté les têtes blondes, si l’art est coupé de ses racines vitales, l’envie de prendre une feuille et un crayon pour ressentir l’effet de l’un appliqué sur l’autre ?

Un peu plus tard dans le film, ou un peu plus tôt, je ne sais plus, on capte, lors d’une scène tout aussi brève, la réponse à cette question : le seul personnage que l’on aura vu dessiner, le seul à avoir éprouvé en lui-même l’envie viscérale et intuitive du crayon sur le papier, épié lors de cette activité intime d’une chambre à l’autre dans un appartement bourgeois, est un chimpanzé. C’est ici que surgit le lien caché avec La Planète des singes, autre fable d’avertissement : puisque nous avons tout gâché, tout détruit, ne reste plus qu’à passer le relai aux chimpanzés, adieu et bonne chance.

Lorsque je rencontre une classe qui a préparé à mon intention des questions sur mon métier d’écrivain, parmi les plus fréquentes (juste après Combien vous gagnez ?) figure : À quel âge vous avez commencé à écrire ? Généralement, je m’en tire avec une pirouette qu’à force de réciter j’use jusqu’à la corde : « Ma foi je ne sais plus puisque je ne me souviens pas d’avoir commencé, à part bien sûr à l’âge de six ans, lorsque j’ai appris l’alphabet. Depuis lors, je n’ai simplement pas arrêté. Figurez-vous que je vois cela comme le dessin : vous avez sûrement remarqué que tous les enfants savent dessiner, tous les parents sont fiers des gribouillages magnifiques que leurs marmots leur ramènent de l’école… Mais combien d’adultes savent dessiner ? Disons, 2% peut-être ? Voilà un processus étrange, on est passé de 100% à 2% d’une classe d’âge. Ne restent en somme que les artistes, ceux en qui le jeu de départ s’est transformé en joie, puis en envie, puis en besoin, ceux qui persistent à gribouiller comme s’ils étaient encore enfants, parce qu’ils ont senti dès l’origine qu’il y avait quelque chose à chercher pour eux dans cette direction. Eh bien, voilà, peut-être que c’est la même chose pour l’écriture, tout le monde apprend à écrire à six ans, et ceux qui deviennent écrivains, ce sont seulement les 2% qui ne s’arrêtent pas » .

Je remâche ce film et cette nuit je doute de la pertinence de ma tirade aux enfants, un peu trop bien huilée pour être réfléchie à chaque fois. Il est temps que je trouve autre chose. Je pense à la transmission.

Pendant ce temps à Vérone, 500 ans plus tôt, Giovanni Francesco Caroto (1480-1555) peignait le portrait d’un enfant brandissant fièrement le dessin qu’il vient de réaliser, et qui sourit à ses parents, ou à ses amis, ou peut-être au peintre lui-même, son maître. Cette œuvre, qui serait inconvenante dans un musée d’art contemporain, est visible au Castelvecchio de Vérone, et faute de mieux reproduite ci-dessous.

Romero mort et vivant

17/07/2017 un commentaire

Lundi 17 juillet 2017 : George A. Romero devient un mort-vivant pour l’éternité. En hommage le Fond du tiroir rediffuse sa liste de films de supermarchés, ébauchée en 2011, étoffée en 2015 et 2016, au sommet de laquelle trône le chef-d’oeuvre de Romero.

(À lire en écoutant Lost in the supermarket des Clash.)

Me voici de retour dans les supermarchés, jusqu’aux tripes, jusqu’au cou, jusqu’au coup du sort, je les hante puis ils me hantent.

La grande surface est un fascinant non-lieu (selon l’acception de Marc Augé), c’est-à-dire un endroit où l’on ne fait que passer, un endroit sans début ni fin, qui appartient à tous et à personne, et qui se reproduit à l’identique dans le monde entier, créant une vie sociale à la fois minimale et universelle. Par conséquent, un idéal décor de cinéma, qui peut angoisser (le fantasme de s’y perdre), pousser à la méditation métaphysique (« Je ne suis qu’un jouet », Toy Story 2) ou donner envie de redescendre sur terre parmi ses prochains et faire l’amour (l’extraordinaire dernière réplique de la dernière scène du dernier film de Kubrick, Eyes Wide Shut). Je me demande quel est le meilleur film de grande surface que j’ai vu ?

* Il semble que le pionnier soit Zigoto gardien de grand magasin en 1912, de Jean Durand, avec Lucien Bataille dans le rôle-titre, j’avoue que je ne l’ai pas vu… Mais c’est Chaplin qui, parce qu’il avait tout compris en incluant un grand magasin dans sa vision des Temps modernes (1936), reste dans nos mémoires grâce à la scène en patins à roulettes – trop féérique pour mon goût.

* Cinq ans plus tard, les Marx au grand magasin (Charles Reisner, 1941) dénote le même émerveillement face au grouillement joyeux et nouveau du général store, mais je cherche quelque chose de plus terre-à-terre. Voyons dans les films plus récents…

* Scènes de ménage dans un centre commercial (Paul Mazursky, 1991) ? Bof, sitcom peu intéressant, avec un Woody Allen qui pour une fois n’écrit pas ses dialogues.

* Mi-temps, le court de Mathias Gokalp (2001) ? Trop court, justement, dommage (mais on y peut voir un plan fixe sensationnel sur une nuque, un personnage n’a peut-être jamais été filmé de dos avec autant de justesse).

* Cashback (Sean Ellis, version court métrage 2004 / version long métrage 2006) ? Ah, oui, très joli film, mais peut-être trop joli pour être honnête, amourette à la poésie un chouïa simplette.

* Odete (João Pedro Rodrigues, 2005) ? Autre histoire d’amour, mais autrement plus âpre et originale, puisqu’elle naît entre un barman gay endeuillé et une patineuse de supermarché. Trop originale, peut-être, pour qui chercherait à s’identifier.

* Riens du tout (Cédric Klapisch, 1992) ? Trop gentil.

* Le Grand bazar (Claude Zidi, 1972) ? Trop ringard.

* Les Chinois à Paris (Jean Yanne, 1974) ? Trop… heu… Trop.

* Bad Santa (Terry Zwigoff, 2003) ? Trop ricaneur.

* Certains films de Luc Moullet, Toujours plus (1994) ou Génèse d’un repas (1978) ? Oui, pour leur indéniable valeur documentaire, mais dans ce registre L’île aux fleurs (Jorge Furtado, 1992) est encore meilleur, indépassable, quand bien même le supermarché n’y est qu’un des éléments du puzzle. Le documentaire pourtant n’est pas ce qui m’intéresse, je cherche une mise en scène de ce que je ressens, je cherche du cauchemar.

* Le joli mai (Chris Marker, 1962) ? Encore un documentaire. Cette fabuleuse somme sur ce qu’était la modernité au printemps contenait évidemment une scène de supermarché. On y voit, ironie markerienne, un consommateur pousser son caddie qui contient Propos sur le bonheur d’Alain en livre de poche. Mais cette scène, parmi de nombreuses autres, fut retranchée du montage final. Heureusement, on la trouve recyclée dans le court métrage Jouer à Paris de Catherine Varlin (montage Marker), assortie du commentaire suivant, au plus-que-parfait de science-fiction (La Jetée date de la même année) : « Les spécialistes des études de marché avaient établi de manière sûre qu’aucun vendeur ne pouvait faire acheter autant de choses inutiles à un client que le client lui-même. Pour aboutir à ce résultat, il suffit d’amener ledit client au contact de l’abondance, de le hisser jusqu’au palier de l’envie » .

* Inside job (Nicolas Winding Refn, 2003) ? Pas mal pour un cauchemar, on s’approche, on chauffe, anxiogène et obsessionnel, mais le centre commercial n’est en jeu que dans les premières minutes du film.

* Le grand soir (Delépine/Kervern, 2012) ? Bordel punk à chien, sympathique et étonnamment tendre, mais un peu court politiquement, en dépit de son titre. Juste avant sa sortie, j’ai entendu dans une interview Delepine expliquer qu’il avait débuté l’écriture et le tournage persuadé qu’il ferait un film contre les supermarchés et le consumérisme qui l’accompagne… mais que finalement, une fois le tournage installé, l’équipe s’y trouvait bien dans ce supermarché, c’était climatisé, confortable, paisible, sûr, il comprenait que des gens s’y ruent, pour rien, pour y être, et il avait modifié les dialogues dans ce sens. Je tends à trouver cette ambiguïté (syndrome de Stockholm ?) plus bizarre et plus intéressante que le film lui-même.

* Holy motors (Leos Carax, 2012) ? Hors concours. Je ne cite ce film unique, cette hallucinante splendeur, cette poésie cinématographique pure, que pour boucler la boucle : la scène de la Samaritaine désaffectée, avec son couple d’amoureux qui n’achètera rien mais qui déambule dans de grands escaliers et sur des mezzanines art déco jonchées de mannequins brisées… Cette scène, j’ignore si quiconque à part moi l’a remarqué, est le fantôme de celle par quoi tout à commencé, les noctambules à roulette des Temps modernes de Chaplin sus-cités. Mais… hors concours.

* The mist (Frank Daramont, 2007) ? Grand-guignolade pas très inspirée, tout comme l’Armée des morts (Zack Snyder, 2004), ces deux-là inférieurs à leur modèle.

* Leur modèle… J’y arrive enfin. Oui, décidément, le sale chef d’œuvre en la matière, la palme d’or incontestable du « film de supermarché » est Zombie (George A. Romero, 1978), qui par métonymie fait du Monroeville Mall une société de consommation en résumé, modèle détruit. L’hélicoptère des héros se pose sur le toit du centre commercial (on va être bien, ici, il y a tout ce dont on a besoin)… Hélas, par un puits de lumière ils aperçoivent devant les vitrines le dandinement absurde et menaçant des zombies. Dialogue :

– What are they doing, why did they come here ?
– Some kind of instinct. Memory of what they used to do. This was an important place in their lives.
– They’re after the place. They don’t know why, they… just remember. They remember they just wanted to be in here.
– But what the hell are they ?
– They are us, that’s all.

La grande surface, derrière l’apparence pacifiée de son rapport marchand équitable, sous sa musique d’ambiance, son air climatisé, ses vigiles, sa fluidité des hommes comme des marchandises, ses simulacres festifs perpétuels, est un lieu de suprême violence sociale. Chaque mort-vivant pour lui-même et son Caddie ! Il s’agit de bouffer, il s’agit de survie, un retour à l’archaïque au cœur de la modernité, c’est tout cela que Romero révèle dans Zombie.

* Pourtant les images réelles sont pires que du Romero, bien pires. Les photos de centres commerciaux abandonnés ont des airs de fin du monde… Et les images de l’incendie du supermarché d’Ycua Bolanos que l’on trouve sur Internet sont l’horreur elle-même, l’horreur absolue. Pas un film d’horreur, mais une horreur filmée. L’homme n’est pas un loup pour l’homme, le loup étant un animal trop noble, l’homme est un zombie pour l’homme.

* Bonus pop : La caissière du super.

* Bonus 2015 : pour quelque raison, le rôle de vigile de supermarché est devenu furieusement tendance dans le cinéma français, Reda Kateb dans Qui vive, Vincent Lindon dans La loi du marché, Olivier Gourmet dans Jamais de la vie

* Bonus 2016 : le Blow up spécial supermarchés.

Que le spectacle

27/06/2017 un commentaire

Les suites du livre sans fin, seconde partie.

Au fil des quelques 300 fragments constituant l’ouvrage intitulé Reconnaissances de dettes, il est souvent question de cinéma. Quoi de plus normal, étant donné ce que mon éducation psychologique, intellectuelle, poétique, affective doit au cinéma : les films vus à 6 ans, à 11 ans, à 14 ans, à 18 ans, à 25 ans, à 40 ans, et leurs effets. Les films de 1895 ou du XXIe siècle. Les films revus dans les intervalles. Les films jamais vus et persistant dans l’imagination. Longtemps ai-je cherché sur grand écran, ou trouvé sans les chercher, les images qui révéleraient le sens du monde, ou le mien, et je crois presque mystiquement à la révélation rituelle qui consiste à s’asseoir dans le noir pour voir ce qui fut vu pour moi par un autre (le cinéaste).

L’exercice des Reconnaissances de Dettes (1998-2016) était bien parti pour ne jamais connaître de fin, l’empilement étant son principe même, sa méthode. Je n’ai jamais cessé ni d’écrire ni de me souvenir, sauf accident je ne cesserai pas de sitôt. Cependant, la publication a joué son rôle, transformant ce texte infini en livre fini. Je continue à m’asseoir dans le noir (un tout petit peu moins, cependant), à reconnaître et à devoir, tant pis pour les fragments tombés de la pile, les reconnaissances absentes du volume, en retard. En voici une : feuille volante, souvenir bonus de cinéma.

Je dois à Que le spectacle commence (Bob Fosse, 1979), vu vers l’âge de 12 ans, quelques images clefs, utiles pour le reste de ma vie.

D’abord, une figure de femme. Celle, fantasmatique, de Jessica Lange la bien-nommée, blanche et auréolée, visage aimable de la Mort, Ankou femelle et sexué qui s’en vient si paisiblement, si aimablement, flirter et bavarder avec le protagoniste déjà dans le coma mais désirant encore. Ce portrait de la Mort en femme fatale, raffinée, portant voilette et froufrous plutôt qu’une cape noire qui pue et une faux qui rouille, allumant l’homme en train de s’éteindre, l’emportant sans impatience, mais avec bienveillance, indulgence et sensualité, m’est reprojetée sur l’écran intérieur du crâne toutes les fois que, pour raison médicale, lors d’une quelconque opération, prise ou don de sang, je me retrouve allongé, affaibli, impuissant, perdant en douceur mes moyens et remettant tout entier mon sort entre les mains d’une infirmière, habillée de blanc, qui s’affaire avec lenteur, me parle, et revient vers moi en souriant d’en haut.

Mais surtout, j’ai conservé par-devers moi la scène leitmotiv de routine matinale, au cours de laquelle le personnage principal, incarné par Roy Scheider, rentre dans sa salle de bains chiffonné de sommeil mais déjà mégot aux lèvres, et accomplit un inaltérable rituel de régénération : il glisse dans le lecteur la cassette audio du Concerto alla Rustica en sol majeur de Vivaldi, appuie sur play, avale quelques amphétamines en guise de petit dèj, prend sa douche, soulève ses paupières d’une main et de l’autre laisse couler quelques gouttes de collyre sur ses orbites, se peigne, et enfin s’examine dans le miroir pour vérifier qu’il n’est pas plus moche qu’hier. Alors il se sourit, écarte les doigts des deux mains et s’exclame, haussant le cœur et le sourcil : « Que le spectacle commence ! »

Cette scène maintes fois plagiée et parodiée, par des vidéastes re-cutters ou par ce bon Saul Goodman en personne, met en scène à la perfection l’énergie forcée que nous déployons coûte que coûte pour nous mettre en route au réveil (sans l’aide d’amphètes pour la plupart d’entre nous, qui nous contentons généralement d’une gélule de vitamines), mais aussi la concentration et le soin de soi anticipant le spectacle qui débutera dès le pas suivant, dès que nous nous extrairons de notre salle de bain pour nous élancer vers la scène et le public, ces deux-là entendus littéralement (les soirs de première) aussi bien que métaphoriquement (la rue, les gens). La vie, quoi. Souvent, à cette heure-là, quand je suis assuré de ma renaissance pour quelques heures, je lance à mon reflet un encourageant « Que le spectacle commence », y compris depuis que je sais qu’en VO l’incantation est « it’s Showtime, folks ! »

Si je parle aujourd’hui de ce film, c’est que je viens de le revoir. Ouh, eh ben, on a tous les deux vieilli. L’est pas très beau, en fait. Le cinéma des années 70 tout cracra, débraillé, mal coiffé, exultant ou avachi, suant (gros plans et zoom sur des visages luisants) a son charme, mais il se teinte ici d’un glamour antinomique, façon beurre plus argent du beurre : comme pour préparer le changement de décennie (le film date de 1979), l’anti-héros morbide seventies se fait également héros envié et adulé de tous. Je postule que c’est dans l’écriture du protagoniste, pourtant (ou justement) autoportrait de Bob Fosse, que le scénario pèche : ce personnage de chorégraphe n’est pas si intéressant que ça. Trépidant, exaspérant, narcissique, génial par décret sans qu’on sache très bien la nature de son génie, il ne dépassera jamais son schéma initial (tout le monde l’admire, mais il a une faille, il a peur de mourir). L’empathie réelle que l’on éprouve pour lui se dissout peu à peu durant son interminable agonie, soit dans la dernière demi-heure du film.

Bon, la révision de mon jugement n’a pas la moindre importance. D’abord parce que j’aurais dû m’attendre à l’ambivalence : cette époque et son cinéma m’ont faits, je les aime et les déteste à la fois, comme il est pointé dans le paragraphe II,73 de Reconnaissances de dettes. Ensuite parce que c’est du film vu à 12 ans, et non de celui revu la semaine dernière que je voulais parler. C’est à lui que je dois.

Le jour démarre. Le même qu’hier mais différent. It’s showtime, folks !