Archive

Archives pour 02/10/2026

Maréchal, me voilà

02/10/2026 Aucun commentaire

L’été dernier, expérience banale, j’ai fait mes courses dans un hypermarché Leclerc jailli comme chiendent sur une zone périurbaine non loin de mon lieu de villégiature.
Plus inédit pour moi fut, au seuil de cet hypermarché, une fois passé les portes automatiques, de tomber nez à nez sur un portrait photographique de plusieurs mètres carrés, noir et blanc, suspendu en hauteur, d’Édouard Leclerc (1926-2012), fondateur de l’enseigne. Stupéfait par le caractère de dévotion, d’héroïsation voire de sanctification irradiant de cette immense image (pourquoi pas des bougies votives, de l’encens, des plaques d’ex-voto, des horaires de messes ? Ah, si, les horaires d’ouverture, c’est bon, je les vois), je me suis souvenu que « Clerc » était un mot de registre explicitement clérical, et que les trublions du groupe « Casseurs de pub » ont depuis longtemps parodié la marque Leclerc sous la forme Letemple. Et je me suis demandé par quels mécanismes sociaux un homme devenait une icône.
Aux grands hommes, la patrie reconnaissante et le caddie à la main.

Les noms de rues aussi sont des sortes d’icônes. J’habite, moi-même, boulevard Leclerc. Mais, attention : boulevard MARÉCHAL-Leclerc.
Ne pas se tromper de mirliton, ne pas confondre « Leclerc c’est moins cher » avec « Division de fer/Toujours en avant/Les gars de Leclerc/Passent en chantant ».

L’homonymie fortuite entre l’inventeur de la grande distribution moderne et le héros de la 2e DB me met en tête une chanson de Renaud :

« Elle crèche cité Lénine
Une banlieue ordinaire
Deux pièces et la cuisine
Canapé frigidaire
Elle préfér’rait habiter
Cité Mireille Mathieu
Au moins elle sait qui c’est
Pis c’est vrai qu’ça fait mieux
Sur les cartes de visite
Et les quittances de gaz
Elle en parl’ra au syndic
Si elle a une occase. »

Le maréchal Philippe de Hauteclocque (1902-1947), qui choisit en 1940 le nom de guerre « Leclerc » pour son extrême banalité dans sa Picardie natale, rendant plus difficile son identification (secret de polichinelle vite éventé), occupe aujourd’hui le 7e rang des personnalités ayant légué leur nom à des rues françaises – après Charles de Gaulle, Louis Pasteur, Victor Hugo, Jean Jaurès, Jean Moulin, Léon Gambetta. Des mâles, évidemment : la première femme, occupant la 16e position, est habillée en homme, c’est Jeanne d’Arc. Je vérifie : ouf, les sept premiers (ainsi que Jeanne d’Arc) sont bien présents dans le plan urbain de ma ville. Mon boulevard Maréchal-Leclerc est situé non loin de la place Jean-Moulin, au fait.

Une chose en entraînant une autre, j’ai pris conscience que j’ignorais à peu près tout de mon maréchal éponyme, et que je n’aurais pas pu situer les grands moments de sa vie davantage que celle de l’autre, l’entrepreneur épicier.

La fragile image que j’avais, jusqu’à présent, du maréchal Leclerc, provenait uniquement de son incarnation, sarcastique, plus hautaine qu’altière, par Claude Rich dans Paris brûle-t-il ?, engagé sur la production de ce film pour un tout autre personnage mais dont la ressemblance physique avec Leclerc lui valut de jouer son rôle en plus du premier.
Je précise que je n’ai pas vu le récent biopic sur De Gaulle.
J’étais ignorant, il fallait que cela cesse.

Certes, la connaissance n’est pas ce qu’attendent de nous les icônes – au contraire, d’une certaine façon. Mais j’ai estimé qu’il était temps que je me cultive, ne serait-ce que pour savoir où j’habite.

Alors j’ai écouté l’intégralité du podcast de Philippe Collin, La Cavale du général Leclerc.

Or sa biographie est rocambolesque et, pour le coup, authentiquement héroïque. Il fallait du courage, bien plus pour un militaire de carrière que pour n’importe qui d’autre, pour dénoncer l’imposture fasciste de Pétain, entrer en rébellion et prendre les armes contre sa propre hiérarchie. Peut-être est-ce cet esprit-là qui est, à titre d’inspiration, inscrit sur les plaques et notre cartographie mémorielle.

Merde, il m’arrive comme il m’était arrivé avec De Gaulle : je me prends d’admiration pour une baderne galonnée, pur produit de Saint-Cyr et de la haute bourgeoisie, ultra-catholique, rigoriste, et lecteur, dans sa jeunesse, de l’Action Française. J’admire, au fond, ceux qui ont été capables de penser contre eux-mêmes.

Dans l’épisode 6 du podcast, on entend une très étonnante lettre écrite par Leclerc au Général De Gaulle, en septembre 1944, juste après la libération de Paris, lettre qui suggère que cette droite-là était un peu de gauche :

« Ces quelques jours à Paris n’ont pas été inutiles du fait de la composition large et variée de la Division [la 2e Division blindée dite Division Leclerc, qu’il dirigeait]. J’ai pu tâter le pouls actuel de milieux très différents. Voici mon opinion personnelle sur la mentalité des Français jeunes. Qu’ils soient anciens camelots du roi [militants royalistes et de l’Action Française] ou communistes militants, la principale chose que ces Français ne désirent pas revoir, c’est le régime bourgeois bureaucratique d’hier et d’avant-hier. La trahison de Vichy a redoré provisoirement le blason de nos hommes politiques de 1940. Mais, auprès des jeunes, cela ne prend pas et ne durera pas. Tous ces jeunes sont encore à l’heure actuelle des patriotes, du fait de l’Occupation allemande et des souffrances endurées. La lutte des classes n’a pas encore repris le dessus, malgré les efforts du Popu [Le Populaire, journal socialiste, 1916-1970] et autres feuilles. En résumé, bien qu’étant moi-même de famille bourgeoise, terrienne, ayant des intérêts importants dans la grande industrie, je suis convaincu que la France n’échappera pas à une Révolution. Les jeunes générations ne l’admettraient pas. Puissiez-vous trouver l’équipe d’auxiliaires nouveaux et courageux, nécessaire pour faire et diriger vous-mêmes cette Révolution. »