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S’atelier

29/03/2015 Aucun commentaire

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Deux jours cette semaine en ateliers d’écriture, pas n’importe lesquels, des méta-ateliers d’écriture pour apprendre à mener des ateliers d’écriture. Je ressens le besoin de combler deux-trois lacunes sur la question, lever certaines inhibitions, je doute d’être capable de faire écrire quiconque, moi qui ne sais pas écrire (je ne sais que j’ai écrit que lorsque j’ai écrit), or on me le demande parfois, vous faites des ateliers d’écriture ? comme si cette prestation de service relevait de l’évidence : lui là qui a publié des livres, qu’il se rende utile, qu’il s’attelle à l’atelier, fasse écrire son prochain plutôt que de raconter narcissiquement comment il a écrit certains de ses livres. Okay. Mais je dois d’abord apprendre comment on fait.

L’envie m’est venue de rentrer dans cette formation de deux jours par le seul nom de celle qui l’animait, Fabienne Swiatly, que je ne connais pas mais dont j’aime les livres (particulièrement Boire et Gagner sa vie). Et j’en sors ravi, plus que je n’espérais, merci Fabienne, une boîte à outils dans la tête, tout d’abord émerveillé de ce que j’ai pu écrire moi-même spontanément. Si tout se passe bien, puisque j’ai pu le faire je peux le transmettre, conformément à cette belle dialectique éducation populaire que j’applaudis des deux mains sans être spécialement convaincu de pouvoir l’incarner.

En attendant de vérifier un jour prochain sur le terrain ma capacité de transmission, je retranscris ci-dessous une volée de textes que je suis, simplement, content d’avoir écrits.

Atelier d’écriture avec Fabienne Swiatly

Grenoble, médiathèque Kateb-Yacine, 25-26 mars 2015

 

Exercice n°1

Consigne : commencer l’atelier en douceur par un texte très court, un texte à démarreur. Exemple : compléter la phrase « Écrire c’est… », réitérer, énumérer comme dans un texte sériel de Charles Juliet.

Écrire c’est rendre.

Écrire c’est rendre compte.

Écrire c’est se rendre compte.

Écrire c’est rendre l’innommable nommé, l’impensable pensé, l’immatériel matériel.

Exercice n°2

Consigne : écrire trois éléments en haut d’une feuille. Soient : un thème quelconque ; un nombre entre 1 à 9 ; une contrainte formelle (ex : tout écrire au présent ou au futur, en vers, à la première ou deuxième ou troisième personne, etc.) Ensuite, donner la feuille à son voisin de gauche et recevoir celle de son voisin de droite. Rédiger le plus grand nombre de textes (dans un temps donné) respectant les trois consignes héritées : le thème, le nombre de phrases, la contrainte.

Je récupère, sur la feuille donnée par mon voisin, les trois consignes suivantes : les films, 7 phrases, au conditionnel. Je trouve le temps d’écrire cinq textes.

  1. Je hisserais le projecteur en tournant la manivelle du treuil. 2. Je vérifierais l’ordre des bobines et chargerais la première, en veillant à la positionner dans le bon sens, bande sonore du côté du lecteur optique. 3. Je tirerais sur la bande amorce blanche, entrainant la rotation de la bobine et le déroulement du film, jusqu’à ce que soit visible la pellicule noire. 4. Je glisserais la bande devant la fenêtre de projection, que je fermerais avec son loquet. 5. Je l’enroulerais ensuite dans les premiers rouages, veillant à laisser, avant et après la croix de Malte, une boucle de sept images pour prévenir toute tension et risque de cassure. 6. Je vérifierais le son, l’image, j’éteindrais la salle, et enfin j’appuierais sur START. 7. Voilà tout ce que je ferais, si le cinéma n’était pas devenu numérique.
  1. Je ferais la queue devant le cinéma 2. Quand arriverait mon tour, je dirais au guichet « La même chose » sans avoir entendu ce qu’a dit la personne avant moi. 3. Je regarderais le numéro de la salle inscrit sur mon billet, en essayant de ne pas lire le titre du film. 4. Je trouverais mon chemin vers la salle qui m’est destinée. 5. Je m’installerais dans un fauteuil en attendant le noir. 6. Et alors, la magie opèrerait. 7. Ou alors, la magie n’opèrerait pas.
  1. Ce serait le soleil couchant. 2. Tu marcherais le long de la plage. 3. On entendrait de la musique, au piano par exemple. 4. Tu t’immobiliserais de dos, face à la mer, alors ce serait la caméra qui s’approcherait de toi, travelling, plan général, plan moyen, plan américain, gros plan. 5. Tu tournerais ton visage, on verrait que tes yeux sont cernés, sans maquillage, mais que tu serais toujours la plus belle. 6. Tu me sourirais. 7. Je dirais « Coupez on la garde ! ».
  1. Nous étions dans la même salle, mais si nous avions vu le même film, nous l’aurions compris de la même façon. 2. Pour finir nous ne nous serions pas disputés. 3. Nous aurions ri aux mêmes moments, pleuré à la même minute. 4. Nous aurions été perturbés simultanément par la recherche d’un même souvenir d’un autre film, que d’ailleurs nous aurions vu ensemble autrefois, où nous aurions déjà aperçu cette actrice. 5. Nous aurions adoré ceci. 6. Nous aurions détesté cela. 7. Mais nous aurions tout de même préféré le livre que nous aurions fait semblant d’avoir lu – mais toi, ç’eût peut-être été vrai.
  1. Alors… il y aurait un gladiateur, et une ex-bonne sœur. 2. Et puis, entre les deux, naîtrait une grande histoire d’amour. 3. Mais forcément s’interposerait un traître, un vieil ennemi du gladiateur qui serait un amoureux éconduit de la bonne sœur à l’époque où elle était encore bonne sœur, vertueuse et tout. 4. Là-dessus se grefferait l’autre intrigue, un mystère sur les origines familiales du gladiateur, en fait son père ne serait pas son père parce qu’il y aurait comme une vieille malédiction dans l’air. 5. Ah, oui, il aurait un point faible aussi le gladiateur, par exemple il serait aveugle, non attendez, pas aveugle c’est nul, il aurait plutôt une maladie dégénérative et il mourrait bientôt (c’est quoi le conditionnel de mourir ?). 6. On ajouterait un max d’effets spéciaux que ça en serait un feu d’artifice permanent. 7. Sûr qu’on exploserait le box-office, voyez ?

 

Exercice n°3

Consigne : observer fixement, pendant plusieurs minutes, un détail du milieu environnant (le mur ou le plafond, la moquette, un stylo, voire une veine de votre propre main). L’imaginer dans des proportions gigantesques, comme s’il s’agissait d’un paysage. Raconter une scène se déroulant dans ce paysage. (Source : Impressions de la Haute Mongolie, film de Salvador Dali inspiré des visions que lui donnait le capuchon d’un stylo de cuivre oxydé par des jets d’urine répétés.)

Je fixe durablement, à seulement quelques centimètres de hauteur, un détail de la table à laquelle je suis assis. Je vois des minuscules stries jaunes sur le contreplaqué orange, et, entre elles, deux taches noires, ou peut-être des cavités, l’une plutôt carrée, l’autre vaguement rectangulaire. Arrive la vision floue d’un homme et d’une femme, marchant dans le désert. J’écris ce que je vois, en ajoutant une contrainte : des alexandrins à la manière d’Hugo dans La légende des siècles.

L’aube était suspendue et la lumière étale.

On ne distinguait plus le bout de ses sandales.

Le couple cheminait vers un horizon gris,

La femme était enceinte, et l’homme avait maigri.

Le sol était changeant, de sable, ou de bitume,

Mais le ciel était fixe et sans rien qui l’allume.

Parfois on entendait un murmure, ou un cri.

Nulle vie, cependant ! Le vent, sa moquerie.

Le couple progressait, du mois l’espérait-il

Ou n’espérait-il plus, car rien n’était fertile

À part ce ventre rond qui, ballotté, croissait.

La vie en eux marchait, plus loin qu’eux, harassés.

 

Exercice n°4

Consigne : prendre au hasard un de ces Post-it sur lequel est inscrit une consigne. Se promener dans la médiathèque, ou à l’extérieur, pendant 20 mns et consigner tout ce qui semble correspondre à la consigne.

Sur le Post-it qui m’échoit, je lis « Ce qui est beau ».

Le sourire d’un moustachu qui s’en va en serrant des livres sous le bras.

Une jeune fille très concentrée qui écrit une phrase sur le papier, puis une autre sur son écran, puis recommence l’aller-retour. Est-ce la même phrase à chaque fois ?

Une fille qui a étalé devant elle de nombreux livres, cahiers ouverts, stylo, bouteille d’eau en plastique… mais qui regarde par la fenêtre.

Un homme qui a gardé son manteau et qui écrit minutieusement des pattes de mouches sur un carnet minuscule, comme s’il économisait le moindre espace de la dernière feuille du monde, chacune de ses lignes mesure moins de 2 millimètres de hauteur, et touche la précédente et la suivante.

Deux filles, l’une voilée, l’autre en lunettes, toutes deux jolies : elles se disent des choses à voix basse.

Un garçon et une fille discutent. Enfin, c’est surtout lui qui discute. Elle, elle lui fait un petit bisou et pose sa tête contre son épaule.

Un homme que je connais, que j’aime bien mais que je n’ai pas croisé depuis fort longtemps parce que je n’avais pas de raison particulière pour le faire, je suis content de le voir par surprise, son prénom me revient facilement.

Un homme à grosses lunettes plongé dans son livre, sa tête oscille lentement de gauche à droite le long de sa lecture puis, plus rapidement, de droite à gauche pour passer à la ligne suivante : sa tête bouge parce que ses yeux sont fixes dans son visage.

Une fille assise qui dit merci merci merci à une bibliothécaire debout qui vient de lui donner un conseil. Leur regard diagonal.

Un homme presque chauve installé sur le fauteuil le plus reculé, le plus isolé ; il jette des regards autour de lui avant d’ouvrir son magazine qu’il tient tout contre lui pour que personne ne sache quelle page il lit.

Un homme asiatique, âgé, assis immobile devant un écran. Ses mains sont sur ses genoux, il ne manipule pas de souris, ses yeux sont fixes. J’imagine qu’il est en train de méditer devant un texte très ancien en caractères chinois, ou un mandala. Je passe derrière lui : c’est une publicité pour Monoprix.

Une jeune fille très maquillée, avec des talons de 10 cms, qui prête sa carte de bibliothèque à sa maman pour que celle-ci puisse emprunter deux romans du terroir.

Une femme qui lève les yeux de son journal et repère que je prends des notes. Elle m’adresse un regard neutre mais que je préfère supposer bienveillant. Qu’elle soit bienveillante elle qui regarde comme je suis bienveillant moi qui regarde.

Le calme général.

 

Exercice n°5

Consigne : Recopier les premiers mots d’un livre, et poursuivre la phrase le plus longtemps possible. Ne jamais s’arrêter d’écrire pour réfléchir, écrire le plus vite possible. Se retenir d’achever la phrase, la poursuivre tant qu’une virgule, un développement, une subordonnée ou une énumération sont possibles. Ne poser le point final qu’en dernier recours.

Livre choisi comme démarreur : Regarde les lumières mon amour d’Annie Ernaux. Premiers mots : Il y a vingt ans, je me suis trouvé(e) à faire

Il y a vingt ans, je me suis trouvé à faire des démarches pour me trouver un travail, ou pour qu’un travail me trouve, et quand je dis « un travail », à ce moment-là ça voulait dire un vrai travail, comme un métier disons, un boulot mais pour la vie, genre qui prend toute la place, qui définit une identité, qui permet d’affirmer « Je suis ceci ou cela » attendu que « ceci » ou « cela » désignerait aux yeux du monde et de moi-même une activité professionnelle précise, or je ne savais pas, moi, il y a vingt ans, quelle activité professionnelle précise pourrait définir ma vie sur le long terme, je me souviens que cette année-là, c’était en 1995, un rappeur scandait à la radio « J’ai mon job à plein temps, à plein temps », ça voulait dire ça aussi un travail, expression bizarre quand on y réfléchit : « plein temps », le temps tout entier à ras bord pour ce travail qui est censé définir notre identité la remplir elle aussi, c’était très nouveau pour moi parce que jusqu’à ce moment-là j’avais certes beaucoup « travaillé » et dans des endroits très variés, dès l’été de mes 16 ans j’avais cherché à gagner trois sous, et de trois en six sous, je me retrouvais dix ans plus tard au moment dont je parle, tiens c’est curieux tous ces chiffres ronds, « dix ans plus tard » c’était vingt ans plus tôt par rapport à aujourd’hui, je me retrouvais avec un CV débordant de trucs minuscules et hétéroclites, j’en avais accumulé des « petits boulots », des « jobs » à temps pas plein, des trois sous multipliés par X, mais pas de métier pour autant, pas de « profession de professionnel », pas d’identité, alors j’avais un peu l’impression de ne rien savoir faire, pas que ça m’angoissait spécialement du reste, mais enfin ça m’a poussé à suivre ce qu’on appelait à l’époque, ce qu’on appelle sans doute toujours, il n’y a pas de raison, la manie des évaluations en tous genres et toutes dénominations n’ayant fait que croître entre temps, ce qu’on appelait donc un « bilan de compétences », c’est l’ANPE qui m’offrait ça gracieusement, l’ANPE en revanche elle n’existe plus, un bilan de mes compétences, une énumération de tout ce en quoi j’étais compétent, de tout ce en quoi je pourrais diable trouver une utilité dans la société française afin d’élucider mon identité « je suis ceci ou cela », un inventaire scrupuleusement établi dans un bureau près de la place Verdun par une dame qui m’avait fait penser à une psy parce qu’elle n’était pas bavarde, elle avait la « neutralité bienveillante », elle était là pour me faire passer des tests et trouver leurs résultats encourageants, pour m’encourager et pour nous encourager tous, il faut reconnaître que ça marchait, elle le faisait très bien cette dame son « job à plein temps », avec des tests et des calculs para-mathématiques qui visaient à nous convaincre du sérieux du bilan et de la multitude insoupçonnées de nos compétences, « vous savez plus de choses que vous ne le croyez », je me souviens des catégories : « savoir, savoir faire, savoir être », et pourquoi pas savoir dire, ou même savoir savoir, tiens un peu d’épistémologie ne fait de mal à personne, mais non, on n’en était pas là, ça se saurait depuis le temps s’il y avait le moindre besoin d’épistémologie sur le marché du vrai travail à plein temps, et dans ce beau miroir dis-moi beau miroir, avec toutes ces compétences énumérées le monde était à nous, ça sautait aux yeux qu’on n’était pas dans un tunnel, pas du tout, mais sur une plaine archi-dégagée avec toutes les routes possibles, et qu’au bout de la route qu’on emprunterait se trouverait une profession, un métier, un plein-temps, voire carrément une carrière avec retraite à la fin, qu’on aurait en somme qu’à choisir comme en poussant un caddie dans un supermarché, et c’était plutôt marrant finalement tous ces tests, j’espère que la dame ne s’était pas aperçue que je trouvais ça marrant, que je ne prenais pas trop au sérieux ses calculs ses pourcentages de mes compétences avec décimale, elle aurait peut-être été vexée de voir que je jouais un peu, je jouais à me dire « ce que je ferai quand je serai grand », que je jouais comme quand j’étais petit finalement, je me souviens tout de même que je lui avais dit « ah c’est étonnant comme les résultats de vos tests sont justes, pourtant je n’y croyais pas plus que ça, pas plus qu’à un horoscope », elle m’avait répondu mi-figue mi-raisin « Vous me prenez pour une cartomancienne ? », au fond elle faisait semblant avec moi, elle faisait son job, moi je feintais un peu aussi, aspirant, j’apprenais la feinte puisque j’entrais sur le marché du travail, et ce jeu même ce jeu de dupes de rôles de compétences occultait le but initial, le vrai enjeu, le seul, qui était de gagner de l’argent comme font les adultes, le métier profession la « vie active » etc. c’était surtout de l’argent en fait, on ne le disait pas parce que c’était implicite ou tabou, mais le marché du vrai travail à plein temps c’était pour la thune, j’avais besoin de thunes comme un adulte, parce que dans quelques petits mois, c’était prévu pour février 1996, je serai papa.

It don’t mean a thing (if it ain’t got that swing)

20/09/2014 Aucun commentaire

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Le défi a été lancé par mon vieux complice JP Blanpain : « Le festival Jazz en Velay organise un concours de nouvelles, dont le thème tient en un seul mot : jazz. Tu sais écrire ? Tu aimes le jazz ? Alors on s’y colle, hop, on écrit une nouvelle chacun » . Chiche. Sacrée tête d’émule !

Or dans le même temps, Christophe Sacchettini me faisait découvrir le travail d’artiste-colleur de Louis Armstrong. Quelle révélation ! Armstrong est une de mes idoles, depuis longtemps, depuis toujours puisque j’écoute The Good Book sans interruption depuis ma vie intra-utérine, et j’ignorais tout de son activité picturale. Satchmo a passé sa vie, lorsqu’il ne soufflait pas dans sa trompette, a jouer du rouleau de Scotch, composant des montages relevant de l’art brut, ou naïf, ou surréaliste, ou égocentrique, comme on voudra. Il n’était pas du genre à intellectualiser les choses ainsi, mais quant à moi je trouve que le ruban adhésif fonctionne très bien comme métaphore du lien immatériel entre les gens, de ce qui relie et retient toute une époque de façon invisible… De la musique, en somme.

Ma nouvelle parlerait donc d’Armstrong, d’un rouleau de Scotch, et de musique qu’on n’écoute pas mais qu’on regarde.

Jazz en Velay a débuté le 21 septembre 2014, le résultat du concours a été révélé, je n’ai pas gagné (Jipébé non plus). Tant pis ! L’avantage, c’est que je n’irai pas au Puy-en-Velay, je ne serai pas obligé de serrer la main de son député-maire. Reste que je suis  content d’avoir écrit cette nouvelle, je swingue de la tête. Elle vous est offerte (la nouvelle, pas ma tête, dont j’ai encore besoin) ici même en téléchargement gratoche.

Saison des scamours

01/06/2014 Aucun commentaire

spam

Vive le printemps ! Vive l’amour et le désœuvrement ! Vive le spam !

J’aime passionnément les spams, et les scams plus encore. Je me rends compte que chaque printemps, sans que cela soit prémédité, je lis plus consciencieusement les spams que je reçois, j’en écris parfois, je les compile, je leur réponds, ils me fascinent, j’y vois une forme littéraire déviante et dégénérée, je suis certainement un peu pervers. Cf. les épisodes précédents, ici, ici, ici, ou , etc.

L’an dernier, j’ai reçu un mail signé Alexia Delmas, arnaque « 419 » caractérisée, prisonnière espagnole en plein Togo. Je m’y suis engouffré. J’ai joyeusement surenchéri dans le pipeau, le mélo et le pathos, et mon dialogue avec « Alexia » est devenu un jeu en ligne, un atelier d’écriture romanesque à deux voix. Amusons-nous avec les bandits.

Top départ.

Bonjour
Comment allez vous ? J’espère que bien . Je me prénomme Alexia , j’ai vu votre adresse email dans mes courriers .
Je vous écris ce mail afin de savoir qui êtes vous ?
Je joins ma photo pour que vous puissiez mettre un visage sur ce mail et aussi j’espère que vous en ferais de même.
Agréable journée à vous
Cordialement
Alexia

Bonjour Alexia
Votre message est une surprise, mais je suis toujours prêt à me faire de nouveaux amis !
Où habitez-vous ?
Vous êtes très jolie.
[Là, je fourgue une photo dégotée au pif sur le web : le portrait d’un sexagénaire bedonnant, barbichu à lunettes, qui sourit gentiment.]
Ci-joint une photo de moi. Vous voyez, je suis beaucoup plus vieux !
Raoul

Rebonjour Raoul,
Enchantée de faire connaissance, merci pour votre photo . C’est gentil votre compliment sur ma beauté .
Oui , moi aussi je veux faire de nouvelles connaissances et j’espère avoir un bon ami .
La différence d’âge ne me pose pas de problème pour liée une amitiée .
J’ai 36 ans , je vis à Orléans dans le centre (45) et en déplacement au Togo voir ma tante.
Je suis séparée de mon concubin depuis 7 mois et je n’ai pas d’enfants .
Je suis commerçante, vendeuse dans une boutique de vêtements prêt à porter féminin à Orléans dans le Centre ville .
En attente de vous lire,
Alexia

Merci beaucoup Alexia pour votre second message que j’attendais fébrilement !
Je suis soulagé ! J’avais très peur que, après avoir vu mon visage, vous n’ayez pas envie de poursuivre la conversation avec un « vieux shnock » !
J’aurais pu me faire passer pour un jeune homme séduisant et vous adresser la photo de quelqu’un d’autre…. Mais j’ai préféré ne pas vous mentir. Il y a tellement de menteurs sur Internet et je déteste cela. Si nous devons nous lier, j’espère que nous serons toujours sincères l’un envers l’autre, la sincérité est la qualité que je préfère.
Ainsi vous êtes commerçante ? Quelle coïncidence, moi aussi. Du moins, je l’étais jusqu’à ce qu’un petit problème de santé ne m’empêche de travailler. Depuis je reste chez moi et je passe beaucoup de temps sur Internet pour chasser l’ennui… Peut-être que vous faites de même en ce moment au Togo ?
Bien à vous,
Raoul

Merci également pour votre réponse rapide suite à mon second message .
Sachez que dès que j’ai vu votre visage , j’ai toute de suite lu une grande sincérité sur votre visage .
Car comme vous l’avez si bien , il y a tellement de menteurs de nos jours qui cherchent à se cacher derrière des photos de personnes plutôt jeunes .
Vraiment j’apprécie votre grande sincérité et j’en suis énormément touchée . Pour moi , une relation amicale ou amoureuse doit être basée sur la sincérité qui est gage d’une relation durable . C’est l’une de mes plus belles qualités , j’ai toujours été sincère dans la vie .
Je suis désolée pour mauvaise santé , sinon quel métier avez vous exercer ? êtes vous mariez ? Si oui depuis combien de temps ? Avez vous des enfants ? Si ou vivent-ils avec vous ? Quel âge avez vous exactement ?
Moi je suis aux côtés de ma tante ici au Togo, elle vit depuis quelques années ici . Comme elle a des soucis de santé alors je suis venue lui tenir compagnie et prendre soins d’elle . Elle compte énormément pour moi et je tenais à être présente à ses côtés .
Dans l’attente de vous lire,
Alexia

Chère Alexia
Avant tout une question me turlupine. Par quel miracle sommes-nous entrés en contact ? Je ne connais personne au Togo, et presque personne à Orléans ! (J’ai connu autrefois un certain Edgar Morin qui a beaucoup travaillé avec des jeunes filles qui, comme vous, apparaissaient et disparaissaient dans des boutiques d’Orléans ! C’était il y a longtemps, vous n’étiez pas née !)
Votre nom de famille ne m’est pas inconnu… Puisque vous dites que vous avez trouvé par hasard mon adresse dans votre messagerie, peut-être ce hasard est-il dû à un interlocuteur commun ? J’ai été très ami avec un certain Jean-Luc Delmas. Etait-il de votre famille ? J’ai eu beaucoup de peine quand il est mort. Pourtant je ne crois pas qu’il m’ait jamais parlé de vous…
J’ai 59 ans. J’ai été marié mais ma femme est partie il y a longtemps. J’ai un fils, qui a à peu près votre âge, mais hélas nous ne nous voyons plus. C’est bien triste, une famille qui se brouille ! Et c’est pourquoi j’admire votre dévouement envers votre tante.
Parlez-moi de vous, à présent ! Racontez-moi votre vie, vos goûts…
Je me sens déjà attaché à vous, surtout en mémoire de ce pauvre Jean-Luc.
Bien amicalement,
Raoul

Bonsoir Raoul,
Moi aussi je me pose la question, j’ai reçu votre adresse email dans mes courriers indésirables(spams) .Alors je me suis dis pourquoi pas vous écrire histoire de savoir à qui j’ai affaire .
J’ai un oncle qui s’appellait Jean-Luc Delmas decedé il y a plusieurs anées, le petit frère à mon père . Une coïncidence de prénom et de nom . Peut être que vous l’avez aussi connu, peut être lui qui était votre ami .
J’ai perdu mon papa quand j’avais l’âge de 6 ans et ma mère en 2008 d’une diabète.Cela a été si difficile pour moi.
Je suis vraiment désolée pour ta femme et ton fils . La famille compte énormément pour moi , elle a toujours été la pour moi quand j’avais besoin d’elle et m’a toujours soutenue … Ma patronne n’a pas été d’accord avec le faite que je vienne ici car la boutique avait besoin de moi . Je lui ai expliqué que l’état de santé de ma tante est aussi très importante pour moi et passe avant tout .
Je suis une personne sincère, sérieuse,fidèle , très attentionée à mes proches . J’aime l’honnêteté, la franchise, le respect . Je déteste le mensonge, l’hypocrisie, la malhonnêteté et les personnes vulgaires .
Je suis très ouverte d’esprit et généreuse. Je me suis toujours battue dans la vie pour aller de l’avant . Mais la vie est encore plus meilleure lorsqu’on est deux et quand on n’a près de sois une personne avec qui tout partager. C’est mon souhait , de rencontrer une personne qui sera un ami ou plus, un amant pour ensemble passé de très bons moments à deux .
Nous pouvons nous tutoyer si cela ne vous gêne pas bien sûr .
Sur ces mots je vous souhaite une agréable nuit, j’espère très vite vous lire.
J’aimerais savoir si tu travailais dans les vignes ? Car ton adresse email est composé de fvigne …
Aussi n’oubliez pas de me parlez un peu plus de vous, vos souhaits, votre vie, vos goûts ?
Bisous
Alexia

Bonjour Alexia
Oui, tutoyons-nous, volontiers, avec plaisir !
Ce matin en me réveillant j’ai allumé l’ordinateur tout excité, me demandant « Alexia m’a-t-elle répondu ? » Grâce à toi, j’ai à nouveau quelque chose à attendre dans ma vie très solitaire !
La vie réserve de merveilleuses surprises… Ainsi, tu es de la famille de mon cher ami Jean-Luc ? Il ne m’avait jamais dit qu’il avait un grand frère, mort depuis si longtemps… (Comment s’appelait ton père et de quoi est-il mort ?) En revanche, il m’avait parlé quelquefois de sa soeur Suzanne. S’agit-il de la tante dont tu t’occupes actuellement au Togo ? Comment s’est-elle retrouvée dans ce pays ?
Non, je ne travaillais pas directement dans les vignes ! Mon adresse mail, « fvigne », est un souvenir de ma vie professionnelle : comme je te l’ai dit, avant mon accident et ma retraite forcée, j’étais courtier en vins, pour une compagnie nommée « Feuille de vigne ». [Ouf, échappée belle, j’étais à deux doigts de me faire démasquer. Curieusement, Alexia s’interroge sur mon adresse mail fvigne mais pas sur le nom de domaine fonddutiroir.com. qui a peu à voir avec le négoce en vins.] J’ai conservé l’adresse que j’avais du temps où j’exerçais, parce que j’espérais que les personnes avec qui j’étais lié à l’époque reprendraient contact avec moi… Hélas, ce n’est pas arrivé, il ne faut pas confondre les clients avec les amis ! Ce n’est pas le même genre de « fidélité » ! La seule exception, justement, était mon cher Jean-Luc. Je l’ai rencontré en tant que client, mais très vite nous sommes devenus intimes. Il était si chaleureux, si drôle, si amoureux de la vie, si friand de bonnes bouteilles ! Son suicide nous a tous pris par surprise, j’en ai été effondré, je n’ai jamais compris son geste…
Mais j’y pense… Je m’étais rendu à son enterrement. Peut-être que toi aussi ? Peut-être que toi et moi nous sommes croisés ce jour-là, sans nous connaître ? C’était le destin !
A quoi passes-tu tes journées dans ce pays étranger, une fois que tu t’es acquittée de tes obligations auprès de ta tante ? J’aimerais que tu me parles de Jean-Luc : quels souvenirs as-tu conservés de ton oncle, qui nous manque si cruellement ? Pourrais-tu m’envoyer d’autres photos de toi ?
Je t’embrasse tendrement, heureux d’avoir trouvé une interlocutrice aussi charmante.
Raoul

Bonsoir Raoul,
Je suis très heureuse de te lire , je viens à peine de te lire . Désolée de te répondre maintenant j’étais sortis faire des courses tôt pour tante puis l’après midi je suis allée faire une petite ballade .Comment vas tu ? Qu’as tu fais de beau de ta journée ? Je suis contente de savoir que la première des choses que tu as fais dès ton réveil c’était de regarder ta messagerie et me lire .
Je suis vraiment touchée de savoir qu’avec moi tu as à de nouveau quelque chose à attendre de ta vie solitaire. Aussi, que je te donne à nouveau des envies de partager la vie, des moments à deux . Oui, la vie nous réserve parfois des surprises et il faut toujours avoir un petit peu d’espoir . J’imagine que tu en as marre de cette solitude , tu as envie de rencontré une personne avec qui partager ton quotidien n’est ce pas ?
Pour répondre à tes questions, mon père se nommait Henry Delmas . Je pense que c’est une coïncidence , je ne fais pas partie de la famille de ton ami Jean-Luc . Puisque ma tante se nomme Judith et non Suzanne .
Je vois que tu avais de très bonnes relations avec ton ami Jean-Luc et que vous étiez si proche . Aussi, qu’il était une personne vraiment sympa mais il a eu une mauvaise fin cela m’a vraiment attristé même sans le connaître.
Après m’être acquittée des obligations au près de tante , j’écoute la musique . Je lis mon roman, je regarde la TV et je me repose pour prendre de l’air couché dans le canapé . J’aime aussi aussi faire marcher, me ballader pour prendre de l’air . Nous nous trouvons près de la mer donc j’y vais pour me changer les idées . C’est la première fois que je mets les pieds ici . Je découvre le pays et les gens ici sont accueillants .
Et toi qu’aimes tu faire lors de tes temps libres ? Tes désirs ? Souhaits ? Aussi tu recherches quel type de compagne ou comment voudrais tu qu’elle soit ? Comment te nommes tu ? Tu penses refaire ta vie un jour ?
Je t’embrasse , je te souhaite une bonne nuit et beaux rêves .
P.S: Je suis aussi contente d’avoir un interlocuteur avec qui échangé car ici je m’ennuie parfois .
Je t’enverrais des photos de moi .
Bisous
Alexia

Chère Alexia
Quel dommage que finalement tu ne sois pas de la famille de Jean-Luc ! Je comprends, j’avais imaginé cette coïncidence afin de nous connecter par un lien fort… Hélas tout n’est qu’illusion et fantasmes, sur Internet. A présent ce lien disparaît et le mystère de notre rencontre reste entier ! Quelle providence a glissé mon adresse dans ta messagerie ?
Au fond, ce n’est pas important. L’essentiel n’est pas dans le passé, mais dans le lien qu’il nous reste à bâtir dans l’avenir !
Merci pour ces nouvelles photos, tu es décidément très jolie. Peut-être que lorsque tu seras revenue en France, nous trouverons l’occasion de nous rencontrer en chair et en os. Après tout je n’habite pas si loin d’Orléans, je vis près de Carcassonne.
Mais ton message me trouble. J’essaie de le lire entre les lignes. Essaies-tu de me faire comprendre qu’il pourrait y avoir entre nous davantage que cette amitié naissante ? Me laisses-tu entrevoir la possibilité d’un amour, d’une vie commune ? (Toutes mes excuses si j’ai mal interprété ton message et si ce que je viens de t’écrire t’offense !)
Mais voyons Alexia il faut être raisonnable ! Notre amour est impossible, je suis trop vieux pour toi ! Tu as l’âge de ma nièce Jessica ! Je te trouve belle et désirable, mais toi qui es à la fleur de l’âge et dois rendre fous bien des garçons, que ferais-tu d’un homme vieillissant qui peut à peine marcher ? Qu’on puisse encore me désirer ce serait extraordinaire, et pour tout dire inespéré ! (Pourtant je ne suis pas un gorille.)
Pour répondre à ta question : mon nom est Raoul Deboisat. (T’imagines-tu en Alexia Deboisat ?)
Depuis ton dernier message, je me surprends à rêver en contemplant mon globe terrestre. Je touche du bout du doigt le petit Togo pointu, il est vert sur mon globe, comme tes yeux, et cela me fait un drôle d’effet dans le bas-ventre. Je fais tourner doucement le globe, je le caresse, et j’imagine d’autres lignes et d’autres courbes.
Je suis un vieux fou, n’est-ce pas ?
Bisous, comme disent les jeunes !
Raoul

Pas de réponse. Zut, j’ai dû en faire un peu trop, peut-être Carcassonne tout prêt d’Orléans, allez savoir, le jeu est tout de même subtil, l’adversaire m’a poussé à la faute, et voilà, game over, sur le moment je me dis que j’ai perdu. Ce n’est pas très grave, les occasions de lancer une nouvelle partie ne manquent pas. Mais tout de même, ce roman-ci était prometteur, je trouve dommage de l’avorter. Je relance.

Chère Alexia,
Deux jours sans nouvelles de toi ! Ai-je dit quelque chose qui t’a déplu ? Je n’aurais peut-être pas dû aborder certaines questions, mes excuses, je sais que tu est une fille sensible…

La réponse arrive 15 jours plus tard.

Bonsoir Raoul,
Je te réponds maintenant car j’étais très préoccupée ses derniers jours par l’état de santé de ma tante .
Je vais répondre à ton mail du 14/06 . Je comprends que le faite que je ne sois pas de la famille de ton ami Jean-Luc t’a un peu déçu . Moi non je ne sais comment ton mail s’est retrouvé dans ma messagerie …Sache que tu ne m’as en aucun cas offensé avec ton précédent message .
Oui , je suis d’accord avec toi l’essentiel ce n’est pas dans le passé mais plutôt d’essayer de construire quelque dans l’avenir .
Carcassonne c’est pas loin et je pense que nous pourrions organiser une rencontre dès que possible .
Comme je t’ai expliqué , je recherche d’abord une belle amitié basée sur la sincérité, la complicité et le partage et pourquoi pas l’amour .
Mais je ne souhaiterais pas précipiter les choses, ni brûlé les étapes je veux prendre tout mon temps pour faire le bon choix .
Pour moi , ce n’est pas un hasard si nous sommes rencontrés par la messagerie mais je crois au destin et qui sait peut être le début d’une belle amitiée .
Concernant la différence d’âge, cela ne me pose pas du tout de problème d’être avec un homme plus âgé . Pour moi tu as un peu plus d’expérience de la vie, plus de maturité , tu sais comment prendre soins d’une femme et la combler .
Bien sûr , je pourrais trouver un homme plus jeune dans la même tranche d’âge que moi mais pour l’instant je n’en ai pas et je laisse le destin me guider je demande juste à être heureuse et combler. Donc on ne sait jamais peut être Alexia Deboisat un jour .
Tu n’es pas un vieux fou mais plutôt , quelqu’un qui a envie de croire à une nouvelle chance dans la vie et finir le restant de ses jours avec une compagne à ses côtés pour ensemble profiter de la vie .
J’espère que je ne t’ai pas fais trop attendre , comme je t’ai expliqué tante ne se portait pas bien donc j’étais à ses côtés .
Je t’embrasse et te donne une douce nuit,
Alexia

Chic ! Aussitôt j’en remets une couche.

Chère Alexia
Merci beaucoup pour ton message, que je n’espérais plus. J’avais conclu de ton silence que tu t’étais lassée de moi et cela me faisait de la peine.
Je pense souvent à toi. Comme souvent le dimanche, j’ai passé la journée d’hier avec ma nièce Jessica, la seule personne de ma famille que je vois régulièrement, mon esprit s’envolait vers toi. Je crois que vous avez des points communs.
En regardant et en écoutant Jessica, j’imaginais que je t’écoutais et que je te voyais. Jessica est dévouée, elle prend soin de moi, me promène en poussant mon fauteuil sans jamais se plaindre, de la même façon que tu t’occupes de ta tante !
Rien n’est plus beau que ce désintéressement. Vous avez toutes les deux une belle âme, vous êtes deux anges et je vous aime.
Tes gentilles paroles me laissent espérer une nouvelle histoire d’amour… A mon âge, et malgré ma condition d’handicapé, j’ai beau être diminué physiquement, je veux croire que j’ai tout ce qu’il faut pour satisfaire une jeune fille : ma pension d’invalidité, ma retraite, mon plan d’épargne logement, et une assurance vie.
Quand rentres-tu en France ?
Quelle est exactement la maladie de ta tante ? Peut-être trouverait-elle en France des médecins spécialisés qui réussiraient à la soigner là où les médecins du Togo ont échoué ?
Pourquoi ne rentrez-vous pas toutes les deux en France ? Nous pourrions alors envisager de nous rencontrer tous les quatre, ta tante et toi, Jessica et moi, un beau dimanche, ce serait gai.
Bonne journée
Raoul

Bonsoir mon très cher Raoul ,
Je suis très heureuse de te lire ,je vais bien et ma journée a été . Le matin , courses et pharmacie acheté des médicaments de tante puis restaurant commander une pizza pour le dîner de ce soir . Au dessert un jus de fruit d’orange …
Je suis profondément touchée par le faite de savoir que tu penses à moi et que je prends un peu plus de place dans ta vie .Moi aussi je pense souvent à toi crois moi et je suis sincère quand je te dis cela .
Jessica c’est une personne vraiment magnifique , gentil , affectueuse vu tout ce qu’elle fait pour son oncle . Elle prend soins de toi, elle ne t’a pas délaissé comme l’ont fais certaines personnes malgré ton handicap . Et je serais vraiment ravie de faire sa connaissance une fois en France .Oui, tu as raison nous avons des points en commun à te lire je crois que je lui ressemble .
Je crois qu’il ne faut pas regarder ton aspect physique et ton handicap plutôt ton cœur, ta personne , l’amour que tu peux donner autour de toi, l’amour que tu peux donner à nouveau donner , profiter les nouvelles opportunités qui s’offre à toi pour être heureux . Connaître à nouveau le sentiment d’être aimer et aimer . Tout être humain mérite cette chance là dans la vie quelque soit ce qu’on est( même les handicapés) …
J’ai juste besoin de complicité , d’une personne avec qui partager mes passions, profiter de la vie, pour rire à nouveau, se raconter des blagues, regarder un bon film ensemble, sortir u ciné, resto , se balader ensemble lorsque fait beau temps tu vois tout ses moments de complicité me manque et seulement eux qui réussiront à me rendre heureuse et me combler c’est tout ce que je demande, de l’attention, l’écoute .
Je pense rentrer le plus tôt lorsque tante ira mieux, cela dépend de sa santé … J’ai essayé de la convaincre mais en vain , pour toi et ce que tu m’as dis tout les quatre pou un dimanche gai , je crois que je vais ressayer de la convaincre encore en espérant y arriver car elle est si attachée ici , à la culture de ce pays et elle s’y sent si bien qu’elle m’a dit qu’elle aimerais passer le restant de ses jours ici . Tante Judith est tout pour moi et je ferais tout ce qui est en mon pouvoir pour qu’elle puisse recevoir les soins appropriés. Elle souffre d’une endocardite infectieuse , une maladie de cœur chez les vielles personnes car elle est âgée de 75 ans … j’imagine déjà tout les quatre ça sera vraiment beau je crois que nous formerons une famille ensemble .J’ai vraiment hâte de te rencontrer et de passé de très bons moments avec toi .
Bonne nuit à toi, je t’embrasse tendrement
Alexia

Cette fois c’est moi qui fais le mort quelques jours. « Elle » me renvoie le même message depuis une autre adresse. Alors je réponds. 

Bonjour Alexia
J’ai bien reçu tes deux messages, de tes deux adresses. Si je n’ai pas répondu la première fois, c’est que je suis très troublé, je ne te le cacherai pas. J’ai parlé de toi au téléphone avec Jessica. Je lui ai dit la joie que j’éprouvais en imaginant qu’un jour toi et moi puissions nous rencontrer… Mais Jessica m’a dit d’un ton cassant : « Arrête tout de suite ce dialogue ! Tu n’as pas compris que c’est un escroc ? »
Je ne sais plus quoi penser… Le monde est si plein de gens malhonnêtes que Jessica s’est endurcie. A moins qu’elle ne soit simplement jalouse et qu’elle aimerait garder pour elle mon héritage ?
Un escroc ? Tu n’as pourtant pas l’air d’un escroc sur les photos. Tu as l’air d’un ange.
Je doute très fort.
Raoul.

Bonjour Raoul,

A vrai dire , je ne m’attendais pas à une telle réponse de ta part …
Sache que je te comprends, je vois à quel point tu t’es attaché à moi et cela été difficile pour toi de me répondre. Jessica est ta nièce et c’est normal elle essaie de te protéger et te prévenir des dangers sur le net comme elle peut . Si j’étais à sa place eh bien j’aurais fais la même chose car j’ai toujours voulu les personnes que j’aime mais avant de traiter une personne d’escroc ou quoi j’aurais cherché à connaître cette personne , avant de blesser ou traiter cette personne de la sorte sans même la connaître .
Je ne suis pas ce genre de personne qu’elle essaie de te faire croire, franchement je n’ai jamais su comment j’ai eu ton adresse email . Dès mon premier mail je t’ai moi même posé cette question .
Lorsque tu as répondu mais dès ton premier mail , j’ai sentis déjà que tu étais attiré par moi . Etant seul moi aussi j’avais bien envie d’avoir un ami, un confident, un amant, une personne avec qui partager mon quotidien, mes désirs, ma vie et mes loisirs . Je me suis dis malgré l’âge pourquoi pas essayer de créer une amitié avec toi car tu avais tellement l’air d’une personne sympa , seul et qui avait beaucoup d’amour à offrir de nouveau s’il en avait la possibilité .
Tu sais je ne saurais faire du mal même à une mouche, j’ai reçu une très bonne éducation de mes parents même si j’ai perdu papa très tôt mais maman a toujours pris soins de moi et tante aussi.
Je te laisse réfléchir et peu importe ta décision j’accepterais ton choix si tu ne décides plus converser avec moi . Mais sache que cela a été un plaisir d’échanger avec toi et cela aurait été encore plus formidable si on se rencontrais . Moi qui avais déjà imaginé une rencontre tout les quatre lorsque tu m’en as parlé . Si tu décides de me reparler encore cela serais avec plaisir car j’aimais bien nos échanges qui nous rapprochais un peu plus !
Bonne soirée à toi et à bientôt j’espère !
Bisous
Alexia

 Oh mon Dieu quelle tempête sous mon crâne !
Le doute m’habite et je ne dors plus depuis deux nuits !
A quel saint me vouer ?
D’un côté Jessica se moque de moi, « Tonton tu crois au père noël, une belle histoire d’amour tombée du ciel sur Internet, c’est forcément un piège ». D’un autre côté je sens tant de sincérité, de générosité et de clairvoyance dans ce que tu m’écris : « tu avais tellement l’air d’une personne sympa ,seul et qui avait beaucoup d’amour à offrir de nouveau s’il en avait la possibilité », tu es si bonne psychologue, tu lis dans mon coeur comme dans un livre ouvert…
Peut-être que Jessica est trop cynique, qu’elle-même a été marquée par de mauvaises expériences sur Internet, qu’elle est tombée sur des hommes déguisés en femme (cela arrive) et que cela a durci son coeur ? Mais je suis obligé de tenir compte de son avis : à part Internet (et toi, désormais), elle est la seule chose qui me rattache au monde.
J’aurais tellement aimé qu’elle et toi soyez amies ! Hélas il faut accepter la réalité. Comme je dis toujours,  il ne faut pas seulement supporter ce qui est nécessaire, et encore moins se le cacher – tout idéalisme est le mensonge devant la nécessité -, il faut aussi l’aimer.

Et ce dernier message, je ne le signe pas. Alexia répond immédiatement.

Bonsoir Raoul ,
Merci de m’avoir répondu , je me porte bien et tante mieux aujourd’hui .
J’aimerais que tu écoutes ton cœur , que tu prennes une décision comme je t’ai expliqué je respecterais ton choix . Je ne voudrais pas m’immiscer entre vous , je ne souhaiterais pas qu’à cause de moi tu te fâche contre Jessica .
J’ai toujours été sincère et honnête avec toi , je ne suis pas une profiteuse, ni une personne qui essaie de te faire rêver .
Tu es un adulte et tu dois savoir prendre certaines décisions .
Pour te prouver que je suis sincère avec toi et que je suis un ange comme tu le dis .
Voici mon compte Skype: alexiadelmas , on pourra se voir tout les deux en vidéos et tu lires la sincérité que je dégage dans mes yeux .
Je te souhaite une bonne nuit,
Bisous
Alexia

Je laisse mariner une dizaine de jours. Elle revient à la charge.

Bonjour Raoul ,
Comment vas tu ? J’espère que bien . Je suis inquiète depuis quelques jours …
Ne me dis pas que ce n’est pas Jessica qui t’a lavé le cerveau pour que tu ne me parles plus ?
Que t’ai-je fais de mal dit moi ? Vouloir être ton amie c’est aussi un piège ?
Tu ne crois pas que tu mérites toi aussi d’être heureux pour le restant de tes jours ?
Tu ne crois pas que tu as toi aussi besoin d’une compagne à tes côtés pour tes derniers jours heureux ?
Maintenant je crois vraiment à ce que tu m’avais dis sur elle, elle ne veut que ton héritage .
Si tu ne veux plus me parler j’aurais préféré que tu sois franc et sincère avec moi en me le disant .
Ce n’est vraiment pas gentil de ta part de me laisser sans nouvelles de toi moi qui commençais sincèrement à m’attaché à toi .
Tu n’es plus un gamin pour te laisser manipuler par cette dernière même si c’est ta cousine et que s’est elle qui s’occupe de toi .
Tu dois savoir faire de bons choisir, choisir ce qui est bon pour toi et pour ton bonheur .
Elle a son Chéri et tant dis que toi tu es seul , malgré qu’elle prend soins de toi mais avoue qu’il manque la présence féminine d’une femme à tes côtés et dans ta vie .
Aussi juste te dire que si tu aimerais me voir et être sûr que c’est bien moi sur mes photos .Alors crée toi un compte Skype , voici le lien pour le téléchargement : http://www.skype.com/fr/ C’est facile et rapide il suffit de cliquer sur le lien .
On pourra se voir en vidéos et se parler instantanément .
Je suis toujours en attente de tes nouvelles,
Je pense fort à toi
Alexia

Changement de tactique. Je réponds ceci :

Madame (ou meussieur déguiser en madame!!!)
Je vous prit de cessé d’omportunet mon oncle Raoul. Les faus espoire que vous avai êveyé en lui lui ons fait beaucout de male. Il n’a plus toute sa tette depuit qu’il vous écris. Et meme à vent.
Cordiale Ment
Jessica Deboisat

Deux mois passent. J’imagine que l’affaire est close, mais non.

Bonsoir Raul ,
Comment vas tu ? J’espère que u vas bien et ta santé s’est beaucoup amélioré …
Juste te dire que je pense à toi souvent et j’aurais aimé continué à te parler pour aboutir à une belle rencontre .
En espérant te lire,
Alexia

Cette fois je réponds en deux temps. D’abord ceci :

Madame
(ou meussieur qui se masqué derrière un non de fille)
Je vous est déjà demander de ne plus omportuner mon oncle!!! Heureusemens que je veilles sur sa messagerie pour intercepté ses mails! Laisser le tranquille ou je prévient la police pour arcélement.
Cordiale ment
Jessica Deboisat

… et une semaine plus tard, cela :

Chère Alexia
J’ai été bouleversé un soir de la semaine dernière, quand pendant le repas ma nièce Jessica m’a appris que tu m’avais écrit un nouveau mail ! Oh comme je suis content que tu ne m’aies pas oublié et que tu penses encore à moi et à ma pauvre santé !
Jessica s’est installée chez moi, soit-disant pour prendre soin de moi, mais en réalité depuis qu’elle est ici je ne me sens plus libre. Elle est gentille mais se comporte en gardien de prison. J’espère que tu n’agis pas de même avec ta propre tante.
Jessica a ricané en m’avouant t’avoir répondu sèchement, elle m’a dit « Cette intrigante espère encore t’avoir ! Heureusement que je surveille ta messagerie pour toi, tu serais encore fichu de tomber dans ses filets… Mais cette fois j’espère que cela lui servira de leçon, elle n’y reviendra plus ! »
Alors cette nuit, j’ai attendu qu’elle s’endorme, et j’ai rallumé l’ordinateur en douce… Je viens de lire ton message. Figure-toi que Jessica l’avait déjà foutu à la corbeille ! Mais je l’ai retrouvé. J’ai presque pleuré en le lisant.
Mais j’entends des pas dans le couloir, je ne peux pas te parler plus longtemps, Jessica me punirait si elle apprenait que je te parle en cachette.
Oh mon Dieu !
Je t’embrasse très fort
Ton Raoul

Bonsoir très cher Raoul,
Je suis très émue de savoir que tu penses encore à moi et tu n’ as pas réussi à m’oublier malgré le lavage de cerveau que ta nièce essaie de te faire . Moi je n’ai jamais réussi à t’oublier malgré que j’ai essayé de le faire mais en vain, je me suis tellement vite attachée à toi en peu de temps . Et c’est donc impossible pour moi de t’oublier aussi facilement .
Sache que nos sentiments sont plus forts et plus profonds pour qu’elle réussisse à nous séparer .
Elle essaie de te faire croire que je ne veux que ton âme , que je ne pense qu’à profiter de toi .
Tu me crois capable de faire une telle chose ? Je n’ai pas été éduquée ainsi je suis une personne sincère, gentille, sensible et si sociable . Je déteste faire du mal à autrui .
Je ne suis pas du tout d’accord que ta nièce te traite de la sorte et cela me rend triste pour toi . Tu as besoin de liberté surtout avec ta santé . Elle n’a pas le droit de se comporté de la sorte avec toi . Si tu ne te réveilles pas, cette Jessica ne pense qu’à ton héritage , elle préfère voir toutes les personnes loin de toi pour attendre ta dernière heure et avoir ton héritage que pour elle seule .
Ma tante compte tellement pour moi, elle est tout pour moi et je m’occupe si bien d’elle . Je suis à ses petits soins et elle est très heureuse avec moi à ses côtés malgré son état de santé . Et pour ma tante je donnerais tout . Donc ce n’est vraiment pas normal qu’elle te punit comme un gamin ou te donne des ordres . Tu es son oncle et non son enfant . Je sais que cela est dû à ta maladie mais il va falloir que tu signales cela au services sociaux .
Si tu tiens vraiment à moi , il va falloir que tu trouves une solution Raoul . Laisse mon ton numéro de portable afin que je puisse te contacter la dessus . Egalement essaies de trouver une solution pour qu’on arrive à dialoguer, en faisant un programme de tes horaires libre . Elle sort souvent pour des courses , elle s’absente souvent donc il va falloir faire un programme pour pouvoir m’écrire et me lire jusqu’à ce que je rentre .
Je pense fort à toi, je t’embrasse fort et je te souhaite une douce nuit .
Prend soin de toi et fais attention à ta santé .
Ta petite Alexia

Presqu’un an passe, et j’oublie cette histoire – l’idylle entre Alexia et Raoul ne devait pas survivre plus d’un été. Mais voilà qu’à la suite d’une discussion sur les spams, cette histoire me revient subrepticement en tête. Je relance, pour voir si ça marche toujours. Eh bien oui, ça marche toujours, plus grandiloquent que jamais. Notons qu’Alexia s’est adaptée à Raoul, elle écrit mieux et désormais sans fautes d’orthographe, on sent le travail d’équipe.

Alexia chérie
Enfin j’ai pu échapper à la surveillance de ma tyrannique nièce Jessica et me reconnecter sur Internet !
J’ai relu en pleurant tous les si beaux mails que tu m’as envoyés. J’ai à nouveau admiré tes photos et les réactions de mon corps ne mentent pas.
J’aimerais tellement te rencontrer et ne me consacrer qu’à toi ! et je serais enfin délivré de mon dragon !
Je n’ai cessé de penser à toi… C’est audacieux de ma part, parce que tu es jeune, tu es belle, et tu m’as sûrement oublié ! Mais moi je ne pense qu’à toi, à tes si beaux yeux bleus, et je te l’avoue enfin, je prends ce risque parce que je n’ai plus rien à perdre : je t’aime.
Ton Raoul

Bonjour Mon Chéri Raoul,
Oh que je suis si heureuse d’avoir enfin de tes nouvelles , j’étais si inquiète …
N’ayant pas de tes nouvelles, je me suis posé pleins de questions .
Peut être que tu avais été hospitalisé ou pensé au pire tu m’avais quitté pour un autre monde …
J’ai pleuré nuits et jours en attendant de tes nouvelles, en ouvrant à régulièrement pour espérer lire ne serait ce qu’un seul message de toi . J’étais si triste au fond de moi, triste dans l’âme et la solitude qui me rongeait encore plus .
Mais te lire à nouveau, m’as fais oublié tout ses moments de tristesses et de solitude . 

Tu sais à quel point je t’aime et tu es très important pour moi . Tu as donné un sens à ma vie après ma séparation . Et moi aussi je passais des nuits à relire nos merveilleux échanges  de mails .
Sache que je n’ai jamais pu t’oublier même si j’ai essayer maintes et fois mais je n’ai pas réussi ! Car les sentiments que je ressens pour toi sont si forts et profonds qu’ils ne peuvent pas s’effacer aussi facilement . 
J’avais toujours l’espoir de te lire à nouveau et d’être à tes côtés un jour pour vivre notre Amour . 
Je pense que si tu m’aimes alors tu dois te battre pour notre Amour ! 
Tu dois t’organiser , faire un planning sur les  sorties de Jessica afin que nous arrivions à nous écrire . 
Je te donne mon numéro: 06******** , si tu souhaites m’envoyer un SMS .
Je ne t’oublierai jamais ! Je t’aime pour l’éternité Raoul
Je pense très fort à toi,
Ta petite  Chérie Alexia

a
Je ne t’oublierai jamais ! Je t’aime pour l’éternité Raoul. Conclusion idéale, belle comme l’antique, sublime comme toutes les histoires d’amour impossibles ! Merci bonsoir.

Ginkgo biloba

06/02/2014 un commentaire

arton578-78058

Il libro che scrivo sul quaderno
è cellulosa uccisa da une motosega
la copertina è polpa di coniferi abbattuta.
Scrittore, pianta un albero per ogni nuovo libro,
restituisci foglie in cambio delle pagine.
Une scrittore deve un bosco al mondo.

Eri de Luca, « L’ospite incallito »

(Le livre que tu écris sur un cahier est de cellulose tuée à la tronçonneuse. Sa couverture est en pulpe de conifères abattus. Écrivain, plante un arbre pour chaque nouveau livre, rends une feuille contre chaque page. L’écrivain doit au monde une forêt.)

Le ginkgo biloba n’est pas seulement un arbre qui a de la branche, à l’histoire fort ancienne et fort stupéfiante, un arbre littéralement unique en son genre – plus ancienne espèce d’arbre encore présente sur terre, et unique espèce de sa famille, fossile vivant sans lignée connue (oh, combien cela m’évoque certaine tortue).

Il est aussi une merveille lexicale (prononcez-le à haute voix, vous allez voir, recommencez, en boucle, ne dirait-on pas une formule magique ?), ou un groupe de musique métissée hélas disparu après deux albums, ou encore un riche symbole de vie, d’espoir, de renouveau, de richesse, de résistance aux ravages nucléaires.

Il est enfin le totem et le symbole la résidence d’artistes de Troyes, confiée chaque automne à l’association Lecture et loisirs, qui y loge un auteur/illustrateur jeunesse. J’ai moi-même, de septembre à décembre 2011, beaucoup admiré ce ginkgo-là, par les fenêtres de cette résidence.

La résidence d’auteurs/illustrateurs jeunesse de Troyes fête ses 20 ans cette année. Le visuel ci-dessus est signé Caroline dall’Ava, résidente 2013. À cette occasion, je retournerai à Troyes quelques jours du 28 au 30 juin, et je m’en fais une joie. D’autant que je reverrai sur place la belle expo Double tranchant, et la fine équipe de Tinqueux qui a permis son existence.

Le programme définitif des festivités arrivera bientôt. En attendant, on me demande une contribution. Comme je ne sais pas dessiner (seul dans ce cas parmi les invités, tous époustouflants gens d’images), j’ai composé, tout éperdu et reconnaissant et romantique-tendance-ami-de-la-nature, un scolaire quoique vibrant poème à la gloire du ginkgo, alternant rimes en guine et rimes en ko

L’arbre aux quarante échos

Dessous cet arbre à Troyes, assieds-toi et bouquine !
Son ombre est un refuge ignoré des locaux…
(Ginkgo : le havre)

Patriarche au jardin, errant qui s’enracine
Né autrefois en Chine et plus vieux que Lascaux !
(Ginkgo : le voyage)

Prince en bois et emblème de vie qui s’obstine,
Il a même vaincu la Bombe par K.O.
(Ginkgo : l’endurance)

Il est le temps qui passe, ou Chronos qui chemine
À lui seul la forêt, patient comme un tricot !
(Ginkgo : la durée)

Vert, jaune, orange… en quatre mois, il arlequins
Étendard naturel et vibrant calicot.
(Ginkgo : les couleurs)

Ses feuilles sont dorées, on les dirait câlines.
Et son tronc et ses bras se tendent, amicaux.
(Ginkgo : la paix)

Or, c’est ici que logent, que rêvent, que s’obstinent
De jeunes créateurs œuvrant pour les marmots.
(Ginkgo : l’espoir)

Ils déploient leurs outils, leurs pinceaux, leurs sanguines,
Ou leur ordinateur, ou leur tarabiscot !
(Ginkgo : l’ouvrage)

Ils sont en plein élan ! The things only begin !
Grand merci ! Ils sont tous lauréats ex-æquo…
(Ginkgo : la vie)

Et lorsqu’ils quitteront l’escale clandestine,
Ils reprendront leur route en bolide ou tacot.
(Ginkgo : le passage)

Il paraît que tout ça est né grâce à Claudine ?
Et dure depuis 20 ans ? Célébrons illico !
(Ginkgo : la fête)

Adieu, Troyes ! Adieu !

23/10/2012 un commentaire


J’ai reçu la preuve tout à l’heure, dans le métro parisien, que j’avais une sale gueule, oh je la vois d’ici, je la connais ma sale gueule, celle des jours où si je me croise dans le miroir je reconnais quelqu’un d’autre, je dis « bonjour papa », je l’imagine ma gueule dans le métro, empâtée, mal rasée, bajoues chiffonnées, nez qui coule, aisselles rances et toux crochue, paupières lourdes par le haut, bouche ouverte par le bas, et entre les deux le no man’s land des cernes comme des valoches à roulettes. Je termine autant que je suis terminé : je reviens, épuisé, de cinq jours au salon du livre de Troyes.

Je suis debout agrippé à la rampe, le métro roule, je suis entre deux gares, même pas la moitié du voyage, Paris n’est qu’une zone de transit souterraine. J’ai en plus de ma valise un gros et haut sac à dos dont je n’ai guère l’habitude (à pied dans les tunnels, je me suis retourné plusieurs fois, avec la sensation d’être suivi). Surgit dans la rame, une porte plus loin, un gars qui me ressemble, dépenaillé, veste en jeans, sac à dos, gueule à coucher dehors, émacié, des cicatrices sur le visage. Il se met à déclamer. « Je m’appelle Kevin, j’aurai 24 ans la semaine prochaine. À l’âge de seize ans j’ai commencé à dealer pour obéir à mon beau-père, sinon il était violent. Finalement j’ai arrêté de dealer, mais ça s’est mal fini, on m’a placé dans un foyer. Là, la drogue circulait encore. Je suis maintenant sorti du foyer, mais je ne sais pas où dormir. Croyez que je ne fais pas la manche par plaisir, chaque jour j’arrête lorsque j’atteins les 35 euros qui me payeront une chambre d’hôtel, le lit la douche, plus un peu pour manger, je veux juste que mon beau-père ne me retrouve pas, je vais passer parmi vous pour faire appel à votre solidarité. »

Son discours terminé, il arpente la rame, regardant le sol, un visage, le sol, un visage, le sol. Quand il arrive à mon niveau, il me dévisage en un éclair, ses yeux bleu pâle se branchent aux miens, il saisit instantanément d’après ma gueule qu’il ne faut rien attendre de moi puisque je suis autant en galère que lui. Pour me saluer en toute discrétion, sans s’arrêter de marcher il se cogne le cœur, puis du même poing me caresse l’épaule. Je murmure « Bonne chance… », il répond « Merci, vieux, toi aussi, reste au chaud », et il est déjà plus loin. Je réalise, avec une impression cousine de la honte, que je viens de faire appel à sa solidarité.

Putain, mon cas n’est pas si grave que ça, tout de même, je viens seulement de passer cinq jours dans un salon du livre, des plus chouettes, dense, gorgé de vie et d’êtres humains, et éreintant.

J’ai reçu là-bas de beaux vrais éclats de joie. Voir cette belle expo, cet accomplissement, souhaiter la pareille et bon vent à Elisa Gehin la résidente de cette année, discuter avec Jean-Pierre, retrouver Benoît (qui demeure, toutes catégories confondues, l’une des personnes que j’admire le plus dans ce milieu)… Les rencontres scolaires se sont passées à merveille et m’ont conforté dans l’idée que Double tranchant, projet pas spécialement ‘jeunesse’ vu de loin, ne demande qu’à le devenir si on l’accompagne. Pour qu’une chose soit ‘jeunesse’, il suffit de l’adresser à des jeunes. Les visites guidées que j’ai menées dans l’expo à l’attention des collégiens étaient toutes passionnantes, ils réagissaient au quart de poil coupé en quatre, les grands méchants troisièmes autant que les mignons petits sixièmes. Un moment rigolo : « Alors, regardez bien… Dans cette série de linogravures, Jean-Pierre a extrapolé mon texte et a représenté des scènes célèbres de l’Histoire, qui toutes ont un rapport avec les couteaux. Reconnaissez-vous ce personnage qui vient de se faire poignarder, sa plume encore en main ? Voyons, quel homme célèbre est mort dans sa baignoire ? » Un garçon au premier rang brandit sa main en aspirant bruyamment une grosse goulée d’air, et prend la parole avant que je la lui donne : « Claude François ! »

Certes, la curiosité des Troyens en général à l’égard de mon travail ne s’est pas sensiblement accrue depuis l’année dernière, puisque l’atelier d’écriture que j’avais soigneusement préparé fut finalement annulé, pour cause de zéro inscrits, mais je n’en garde pas de ressentiment, mon travail reste là, pour qui veut, et même si personne ne veut, je sais ce que j’ai fait et ce qui m’a fait. Et je le remise au Fond de mon tiroir : le texte rédigé pour l’occasion, censé tenir lieu d’introduction à cet atelier fantôme « Écrivons la mémoire des objets », restera lisible ici même, sous ce lien. Pour qui veut.

Écrit de circonstance (Troyes épisode 69)

20/11/2011 Aucun commentaire

Je l’ai déjà dit, il m’arrive ici de me sentir un peu décalé parce que, mille pardons, je ne sais pas dessiner, je ne sais qu’écrire, et encore. Depuis dix-sept ans que cette résidence est proposée aux auteurs-illustrateurs, elle a été, dans les faits, occupée seulement deux fois pas des écrivains et quinze par des illustrateurs, ce qui crée des habitudes, des attentes.

Nouvelle occurrence de ce léger sentiment d’inadéquation entre l’offre et la demande : les hôtes passés furent invités à embellir de leurs traits et de leurs couleurs la plaquette de présentation de la résidence, à destination des candidats de l’année suivante, jolie façon, visuelle, immédiate, de tendre le témoin sans interrompre sa course, brandir les crayons, les pinceaux. Comment pouvais-je, quant à moi, apposer sur ce document une trace de mon passage qui serait aussi une incitation ? Je me suis fendu du compliment suivant, qui apparaîtra en couverture de la prochaine plaquette (actuellement sous presse, distribuée dans quelques jours sur le salon de Montreuil) :

Travailler seul en résidence ?
Rêve offert par la providence !
Oubli du temps, indépendance…
You’re welcome here, c’est l’évidence.
En parenthèse, en confidence,
Sentir sa création qui danse !

Je me suis appliqué à rendre aussi fluide que possible ce qui n’est au fond qu’un exercice scolaire, l’acrostiche étant un grand classique des ateliers d’écriture, jeu de langage sans affect, préciosité. J’ai opté pour des octosyllabes monorimes avec rime riche, s’il vous plaît, le [dãs] de la résidence. Comme je suis un laborieux, j’aurai tout de même passé près de deux heures, pas désagréables du reste, sur cette amabilité composée sans investissement excessif, la boîte de maquillage restant cachée sous la table (je vous conterai quelque jour l’histoire de la boîte-de-maquillage-sous-la-table), qui ne dit pas grand chose au fond de ce que cette résidence recèle de joies ni de plages de solitude ou de désarroi, rien de la visite de l’écureuil ni de cette saloperie de chaudière capricieuse, quatre fois qu’elle s’arrête depuis l’automne, je me suis encore réveillé ce matin dans un frigo, 15 degrés centigrades, j’écris sur mon ordinateur écharpe autour du cou et goutte au nez, et comme on est dimanche, je ne serai sans doute pas dépanné avant demain.

Je me caille les meules, les aminches, voilà les vraies nouvelles.

La soif du Mall (Troyes, épisode 7)

07/09/2011 2 commentaires

Nous paradons dans les galeries marchandes, l’air d’être là en fraude mais sans remords.
Alan Moore, La Coiffe de naissance

Et qu’est-ce que vous nous écrivez de beau ? Six pains fantaisie, hum-hum… Avant-hier, ma métaphore boulangère me permettait surtout d’éviter d’entrer dans les détails sur ce que je bricole au juste. Très consciemment je louvoie et cabotine. La vérité est que je n’ai pas très envie de parler de ce que j’écris, de crainte de ne plus écrire ce dont je parle. Ce n’est pas là superstition, mais  conviction tout-à-fait rationnelle : trop dire avant de faire risque toujours de devenir fin-en-soi, dissiper l’envie, assouvir le désir, consumer l’énergie. En conséquence le verbiage du blog prend la tangente, et vous comprendrez que je préfère parler ici de mon rude combat contre un compteur électrique plutôt que d’écriture. Ou, à la rigueur, de l’écriture de livres échus.

Mais après tout, le pot-au-roses est déjà exposé au grand jour ! Puisque j’ai déjà circonscrit noir sur blanc mon principal chantier dans le dossier de candidature qui me bombarda troyens. Le titre est connu, et même reproduit sur le site de l’ORCCA : je suis en train d’écrire un livre qui s’intitulera L’arbre et le bâton. Du reste j’avais moi-même grillé le secret de longue date, par cette phrase imprimée dans l’opuscule tragico-ludique J’ai inauguré IKEA, p. 9 : « Je pense à L’arbre et le bâton ». Un peu que j’y pense, et depuis des années. J’ai de la suite dans les idées, au point de laisser dans un livre publié une allusion à un livre que j’écrirai un jour. Oui, il y a bien un rapport avec IKEA, et aussi avec l’une des nouvelles de mon recueil, « La gondole aux lutins », car mes marottes viennent de loin.

Pour la faire brève, ce livre que son titre camoufle en conte rustique raconte la grande distribution, et une catastrophe, et la grande distribution en tant que catastrophe, d’après un fait divers traumatisant survenu en août 2004. Mais il y aura aussi des scènes en forêt.

On ne trouve pas d’IKEA à Troyes (existe en revanche, misère des temps, une page « Pour un IKEA à Troyes ! » sur Facebook), mais ce ne sont pas les supermarchés et centres commerciaux qui manquent. Ni les forêts. Voilà pour l’inspiration.

La BNF comme si j’y étais

11/06/2010 un commentaire

En novembre dernier, j’étais convié à colloquer en la BNF sur le thème « l’avenir du livre pour enfants ». Cette invitation était flatteuse, mais fort intimidante : je ne me sentais en aucun cas incarner l’avenir de quoi que ce soit, ni posséder de lumières inédites sur le sujet. Mais casse la tienne, je n’allais pas manquer cette occasion de monter à Paris exhiber mon Fond de tiroir à tous les passants.

Coup du sort ! Et de Roselyne Bachelot ! Quelques jours avant la date du colloque, la grippe A me tombe sur le râble. Je suis resté dans mon lit et l’avenir du livre pour enfants s’est discuté sans moi. Quel gâchis ! Alors que justement la fièvre me donnait d’intéressantes visions, susceptibles d’éclairer radicalement le livre pour enfants de l’avenir ! (Aux dernière nouvelles, l’avenir du livre pour enfants a les yeux rouges, une queue touffue, porte une livrée et un chapeau melon, et traverse des tunnels humides en donnant des petits coups de marteau sur une poêle à frire qu’il tient à bout de bras au-dessus de sa tête).

La professionnelle et opiniâtre Anne-Laure Cognet, organisatrice du raout et  interlocutrice de choix qui, par le passé, avait fort bien su me tirer les Giètes du nez, n’est pas du genre à se laisser impressionner par un virus cochon et mexicain. Elle me dit: « Tu n’étais pas à la tribune, tant pis, tu seras dans les actes du colloque. Envoie-moi s’il te plaît le texte de ta communication. Quelques pistes sur lesquelles je t’aurais peut-être interrogé :
– ton blog : quels liens et rapports entre l’écriture d’un blog et l’écriture de récits ? une écriture concurrentielle (parce que dévoratrice de temps) ou complémentaire / écriture « tout court » ? le blog comme vitrine promotionnelle, exercice de représentation, communauté de liens, parentés, filiations avec d’autres auteurs ? rôle social ou politique ?
– le Fond du tiroir : pourquoi ? en réponse à quels manques de l’édition jeunesse ? quelles satisfactions ? difficultés ?
– livre dématérialisé, livre numérique, livre hybride : quelles conséquences, quels désirs, quelles expériences ? inventions de forme ? mélange des genres, des médias ? une autre place pour la performance ? ».

Je me suis donc attelé à cet étrange exercice de rétro-anticipation : rédiger un discours afin qu’il soit prêt à être prononcé six mois plus tôt dans son contexte. On pourra lire ici mon intervention fantôme, version uncut, avant remontage pour publication dans les actes. Ce texte est davantage une mise au point opportune sur le Fond du tiroir sa vie son œuvre, qu’une pénétrante prospective en littérature jeunesse, mais je fais comme je peux.

Merci Anne-Laure. Protège-toi des virus.

Ouf.

31/12/2009 un commentaire

I'm on my way

L’année du Flux se parachève avec et sans nous. L’élégant marque-page conçu par Patrick « Factotum » Villecourt pour orner ce libretto se périme simultanément, tant pis, il est là, il demeure, élégant pour toujours.

Un bilan du vieil an 9 ?
– Trois livres publiés (deux au FdT et un
nulle part, mais très beau tout de même),
– 50 articles postés sur le blog,
– des commentaires de visiteurs à la pelle (davantage lorsque je cause politique que lorsque je cause littérature, tant mieux ? tant pis ?),
– deux ou trois cuisantes polémiques,
– une bonne douzaine de représentations des Giètes pour mon registre « intermittent sans cachet »,
– de la fécondité et de la stérilité par intermittence,
– l’asso FDT
créée en bon et due forme,
– quelques bonnes rencontres,
– quelques beaux voyages, dont un à Copenhague au mois d’août avant tout le monde, quand on avait espoir qu’il s’y passe quelque chose en décembre,
– des demi-nuits d’insomnie passées à faire des réussites débiles, ou à regarder sur Youtube des trucs comme ci ou comme ça, non mais je vous demande un peu,
– des citations dans ma besace (la palme de la phrase qui condense au mieux l’année 2009 revient à Hugo Chavez : « Si le climat était une banque, vous l’auriez déjà sauvé »),
– des joies,
– des frustrations,
– la grippa,
– une crise (partout-partout) aigüe d’eczéma,
– des « nouveautés » et leur contraire (c’est quoi, le contraire de la nouveauté ? c’est un truc qui disparaît discrètement – exemple :
Zazieweb, le seul site littéraire coopératif qui recensait le Fond du tiroir dans son annuaire de petits éditeurs, et qu’on a le droit de regretter pour mille autre raisons),
– des lectures, des écritures, du pain sur la planche, la vie.

De feu 2009, retenons aussi un film souvenir : la « géniale » fête du livre de Villeurbanne a mis en ligne un clip de poétique autopromotion où l’on m’entend me fendre d’un petit compliment. Une caméra se baladait dans le salon, qui demandait à chaque stand « Si vous deviez définir la Fête de Villeurbanne en un seul mot, ce serait ?… » J’ai improvisé une gentillesse paradoxale, j’ai fait le malin, et cela a eu l’heur de plaire au monteur de ce film, puisque ma contribution est finalement la seule reproduite in extenso.

Et demain ? L’an qui vient ?

La Mèche sera peut-être le prochain livre publié par le FdT. Entre temps un autre livre sera rapatrié dans le tiroir…

Les démêlés judiciaires avec l’éditeur initial de deux de mes ouvrages, Castells, sont récemment parvenues à un tournant, qui permet au FdT d’envisager en toute sérénité l’édition de la version revue et corrigée, définitive, de La Mèche – du moins, dès que les phynances le permettront. Je ne vais pas vous déballer comme ça aussi sec le bilan financier (vous n’êtes pas adhérent de l’association, que je sache), mais sachez qu’une certaine somme dort sur le compte de l’asso, et que nous visons au moins le double avant d’entreprendre une production (et une distribution ?) correctes de la Mèche. Mais dans l’intervalle, une autre source ponctuelle de revenus pourrait surgir : Castells a rendu les droits non seulement sur la Mèche, mais aussi sur mon recueil de nouvelles, Voulez-vous effacer/archiver ces messages. Il existe quelque part un stock d’invendus de ce livre introuvable, quelques 400 volumes. Si je parviens (à quel prix ? on verra…) à mettre la main sur ce trésor, j’en ferai don illico à l’association, et ainsi ce recueil deviendra le cinquième livre du catalogue. Ce retour au bercail serait non seulement très heureux, puisqu’il rendrait cette œuvre de jeunesse (que je suis loin de renier, oh câlibouère, bien loin) à nouveau disponible, mais également tout-à-fait cohérent : cet ouvrage a beau avoir été conçu pour le compte des défuntes éditions Castells, il n’en constitue pas moins la première collaboration entre le précité Factotum et moi-même. Il s’agit donc, en quelque sorte, d’un livre « pré-FdT » sans lequel les suivants n’eussent tout bonnement pas existé.

Parfois, l’on me demande « Alors, tu sors bientôt un livre ? », et je réponds tant bien que mal, « Ben, regarde, je viens de faire quatre livres en un an, là, au Fond du tiroir… », mais l’argument semble irrecevable lorsque l’on s’intéresse, fort aimablement du reste, davantage à ce que je « sors » qu’à ce que je « fais », et l’on me rétorque, « Non, mais des VRAIS livres, je veux dire ? » Ah, oui, d’accord, ces livres-là…

Au chapitre du « vrai », doit-on attendre une publication sous mon nom en 2010 ? Oui, j’espère bien. Je viens de terminer (d’où le titre du présent article – presque « ouf » à dire vrai, puisque quelques bricoles restent à fignoler) un roman dont la conception aura été ridiculement longue, presque trois ans pour en venir à bout, des allers et retours incessants entre certaines idées qui me chatouillent et des agencements romanesques d’autant plus laborieux que je les veux impeccablement fluides. Bref, ce roman, cette séquelle, pourrait paraître chez Magnier l’an qui vient – si tout va bien, c’est-à-dire si Magnier en veut, car la question n’est pas absolument réglée. Je crois que ce bouquin sera très bien, même avec son gros défaut : deux ans de retard.

Allez, l’histoire avance, avec, et sans nous. « I’m on my way ! »

Je me souviens du film Dick Tracy de Warren Beatty, kitsch et clignotant comme un sapin de noël. Je me souviens d’une interview de Beatty, à qui un journaliste demandait quelle mouche l’avait piqué, pourquoi diable un type aussi sérieux que lui, acteur respecté, auteur capable de Dix jours qui ébranlèrent le monde, mais pourquoi donc le prestigieux Warren Beatty s’était-il entiché de cet héroïsme régressif de comic strip, de ce défenseur de la loi au premier degré pop, de cet archétype infantile en imper jaune ? Pourquoi ne sortait-il pas de vrais films, plutôt ? Beatty avait répondu un truc du style : « Poser un chapeau sur ma tête, enfiler un imper, regarder ma montre, m’exclamer I’m on my way !, et partir en courant à l’aventure, figurez-vous que ça m’excite. » Je cite de mémoire, mais j’ai parfaitement retenu l’esprit de cette explication alors que j’ai pour l’essentiel oublié le film lui-même.

I’m on my way, c’est suffisant, c’est optimiste tout de même, c’est énergique, c’est juvénile, c’est disponible, c’est solaire comme un ciré, c’est fort judicieusement naïf, c’est parfait, en guise de vœux pour un nouvel an.

Le livre que vous ne lirez pas cet été sur la plage

26/06/2009 3 commentaires

Ceci est-il un livre ?

Les livres du Fond du tiroir, « pour tout le monde et pour personne », sont discrets, mais cependant débusquables… Si l’on est persévérant, on finit par trouver quelqu’un au bout du fil… Ces livres nés de la cuisse du tiroir ne sont pas un mythe, ils sont en vente, et en conséquence ils sont même vendus, oh pas beaucoup… La crise, partout-partout… Mais enfin, si peu que ce soit, la possibilité d’une transaction commerciale suffit pour que leur destin public soit enclenché… Pour que leur vie de produit soit avérée… C’était encore trop… Je me disais qu’il y avait moyen de faire mieux. Pousser plus loin le bouchon, exacerber l’éclipse, la dissimulation au paroxysme, le geste encore plus gratuit et encore plus sublime…

Eh bien, voilà qui est fait.

Mon dixième livre vient de paraître. Sauf que ce verbe ne convient pas. Mon dixième livre vient de ne pas paraître.

Il s’intitule Reconnaissances de dettes, et il est publié par les éditions du Pur hasard, qui n’existent pas. En quatrième de couverture, un code-barre, un ISBN, un prix (15 euros), une adresse web (www.purhasard.fr), une mention de dépôt légal… Respect : tout ceci est pure fiction. Pourtant le livre est bel et bien là, entre mes mains, je peux l’ouvrir, le lire… Lire un livre qui n’existe pas, quelle étrange, et vertigineuse, et borgésienne expérience.

De la même façon strictement qu’avec mes neuf précédents, je suis fou de joie en le sortant du paquet, ah de quoi rire tout seul, ah j’ai fait ça, je l’empoigne, le feuillette, redécouvre mon texte mis en forme… Et de la même façon toujours, je tombe fatalement sur une page, une phrase, un mot, où ma bouche se pince, zut, scorie, je n’aurais pas dû laisser passer, il a manqué une ultime couche de correction… Oh, je connais fort bien les symptômes… Ici, ils sont à blanc. Puisque ce « livre » n’est que pour moi.

Voilà toute l’histoire. En janvier dernier, je reçois ce mail :

Bonjour,
Je suis étudiante en troisième année d’édition au pôle « métiers du livre » de Saint Cloud, et je suis à la recherche d’un texte, ou plus exactement d' »écrits personnels » pour un projet éditorial qui consiste à éditer un texte (qui n’a jamais fait l’objet d’une publication) dans le cadre de mes études. Je recherche donc un roman personnel, une auto fiction, un journal, une autobiographie, un carnet de bord, des poèmes, recueils de chansons etc., en définitive, tout ce qui s’attache à ce sujet d’écriture de l’intime (je suis très ouverte quant à la forme de ces écrits pourvu qu’ils m’intéressent) en vue de les travailler, de les mettre en page et d’en imprimer un ou plusieurs exemplaires.
Ayant particulièrement apprécié
TS, je me demandais si vous auriez ce type d’écrit et, le cas échéant, si vous seriez d’accord pour me les « prêter », me les soumettre.
Il est évident que cela ne représente pas une vraie publication et que le travail d’auteur ne sera pas rémunéré (le travail abouti de sortira pas de l’université, il s’agit juste d’un exercice, il n’est en aucun cas question de violer les droits d’auteur).
Si mon projet retenait votre attention, n’hésitez pas à me contacter pour de plus amples informations.
Cordialement
Marion Hameury

Je réponds immédiatement : ah oui, bien sûr, très volontiers, j’ai ce qu’il vous faut. Je vous confie un texte intime et délicat, important extrêmement pour moi, dense, méticuleux et foisonnant, rédigé petit à petit sur une longue période (1998-2002), du temps où j’écrivais mais où personne ne me prenait pour un écrivain, ce qui évitait tout malentendu… Un projet vital à un moment donné, « Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple, et dont l’exécution n’aura point d’imitateur » (Jean-Jacques), par bien des points la matrice de tout ce que j’ai pu écrire par la suite, publié ou non – Opus dix ? Plutôt Opus Zéro… et je ne souhaite absolument pas voir cette somme publiée, MÊME, c’est dire, au Fond du Tiroir. L’objet s’intitule Reconnaissances de dettes. Faites-en bon usage.

Elle en a fait bon usage. Aucune nouvelle pendant cinq mois… Enfin, un nouveau mail :

Je reviens vers vous maintenant que le projet est imprimé.
Nous vous avons réservé un exemplaire, aussi, si vous vouliez bien me donner votre adresse postale, je pourrais vous l’envoyer afin que vous puissiez voir notre travail, qui est en définitive le résultat du vôtre.
Je profite de ce mail pour vous dire combien il a été intéressant et enrichissant de travailler sur vos textes,
Reconnaissances de dettes et Journal de tournée, ce que nous comptons mettre en avant lors de notre soutenance (durant laquelle nous expliquerons à nos professeurs les raisons de nos choix éditoriaux).
Je vous remercie de la confiance que vous nous avez accordée en nous confiant vos manuscrits et soyez certain que nous avons veillé à ce qu’ils ne sortent pas du cadre de notre cours d’édition.
Cordialement,
Marion Hameury

Je vous reprends là où j’en étais : devant ma boîte aux lettres, je sors le volume du paquet… Le travail éditorial est soigné, le graphisme de la couverture pertinent (une vieille caisse enregistreuse greffée sur une machine à écrire)… For my eyes only. Je suis content. Comme je ne suis pas chien (ou alors, allez savoir, parce que je suis chien spécialement vicelard, soucieux  de parfaire la frustration), je vous recopie la quatrième de couve de ce livre que vous ne lirez pas :

On ne meurt pas de dettes, on meurt de ne plus pouvoir en faire.
Louis-Ferdinand Céline

À la manière du Je me souviens de George Perec, Fabrice Vigne compose un inventaire de 100 dettes, emprunts ou empreintes, autant de facettes de son existence que l’auteur explore à travers ce jeu oulipien. Il existe en effet un point commun entre Barbe-Bleue, Hemingway, le jazz, et le vol d’un stylo : tous on laissé une trace dans sa vie, et sont les créanciers de sa personnalité.
Une partie en trois manches dont la dernière s’étiole pour finalement s’interrompre en cours de jeu.
Fabrice Vigne est né en 1969 dans l’Isère. Proclamé « auteur jeunesse » suite à la publication de son premier roman,
TS, il aime jouer sur l’ambiguïté des catégories et brouiller les pistes, n’hésitant pas à s’aventurer hors des sentiers battus de la littérature conventionnelle et linéaire. Il est le fondateur d’une structure d’auto-édition, le Fond du Tiroir.

Moi qui, généralement, préfère avoir la main sur les quat’ de couv’, je trouve celle-ci plutôt bien torchée, et je souhaite à Marion de décrocher une bonne note à son examen, puis une longue carrière dans le monde de l’édition, milieu fort difficile où il convient de s’endurcir le cuir (cf. cet article rédigé par le Syndicat Interprofessionnel de la Presse et des Médias, SIPM). Bonne chance à elle !

Et surtout, grand merci. Je suis ravi, comblé. Mon dixième livre n’est que pour moi. Je ne manquerai pas, désormais, de mentionner ce titre introuvable chaque fois que l’on me réclamera ma bibliographie, riant sous cape à l’idée que quelqu’un, quelque part, peut-être, essaiera de dénicher cet Opus X fantôme. Où diable cette passion de l’occulte va-t-elle me mener ?

Bon ! Cette fois il n’y a plus moyen de faire mieux. Pour qu’un livre existe encore moins, il faudrait ne le point écrire, et je ne me résous tout de même pas à cette extrémité. Je retourne au boulot, requinqué. J’ai un livre à écrire. Qui, si tout se passe bien, paraîtra. C’est bien aussi (moue et haussement d’épaules).

Une petite réserve, toutefois. J’avais confié à la demoiselle deux textes, tous deux intimes, mais très différents dans leur nature, en lui demandant de choisir… Elle a choisi de ne pas choisir, et à composé le volume en accolant les deux textes. Je ne suis pas certain de la pertinence. Les Reconnaissances de dettes étaient un projet spécial, très spécifique formellement, alors que le Journal de tournée était d’une teneur plus classique, et aussi plus brut, sans lecteur en ligne de mire, par conséquent sans le souci d’expliquer les références personnelles. Ainsi, je découvre, en le relisant aujourd’hui, la phrase « Je suis le chat qui fait baw-waw » sans le moindre commentaire de texte, donc rigoureusement incompréhensible. Je m’amuse à souligner, à l’attention de personne, que, cette explication manquante, je l’ai donnée des années plus tard, dans un des premiers articles du blog. Décidément, mes références ne changent pas tellement, avec les ans. Mon goût est fait. Pour cette constatation, intime s’il en est, merci encore, Marion.