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Les morts qui nous restent

30/09/2022 Aucun commentaire

13 septembre 2022

Le même jour : Macron annonce la mise en place d’une convention citoyenne devant aboutir à la législation sur l’euthanasie assistée en France en 2023 ; Jean-Luc Godard meurt en ayant recours aux services, légaux en Suisse, du suicide assisté ; mon père (84 ans), alors que nous parlions de tout à fait autre chose, me rappelle qu’il est farouchement opposé à l’euthanasie (qu’il orthographie par provocation euthanazie – un point Godwin pour le daron !), et se met à m’interdire formellement de « l’assassiner » y compris le jour où, par sénilité ou faiblesse, il me demanderait de lui accorder la mort. Et vous, ça va, la santé ?

24 septembre 2022

Il paraît que The creator has a masterplan. Je n’y crois pas mais je crois aux plans des créateurs d’ici-bas et à la musique de Pharoah Sanders, disparu aujourd’hui.

29 septembre 2022

Ça n’en finit plus. La vie des deuils est la vie tout court. Deux disparitions me causent coup sur coup du chagrin ; deux hommes qui m’ont aidé à penser.

1) Michel Pinçon m’a aidé à penser les riches, par conséquent le pouvoir et par conséquent le monde en général.
En outre, depuis que j’ai vu À demain mon amour, l’excellent et émouvant documentaire consacré à lui et à son épouse Monique Pinçon-Charlot, j’avais une pensée pour lui à chaque fois que je trinquais. Comme ce film montrait à la fois leur travail et leur intimité, lors d’une scène on voyait le couple de sociologues à table, ayant terminé d’éplucher la presse du jour et, simultanément, de prendre leur repas. L’un des deux dit à l’autre « Je te ressers du vin ? On peut bien boire un coup, je viens de vérifier, on n’apparaît pas encore dans la rubrique nécrologique« . Je trinque à sa mémoire puisqu’il ne peut plus le faire lui-même, aujourd’hui il apparaît dans la rubrique nécrologique.

2) Paul Veyne m’a aidé à penser la religion, par conséquent le pouvoir et par conséquent le monde en général.J’ai souvent convoqué ses livres, un en particulier, par exemple ici, dans l’un des articles les plus délicats que j’ai publiés au Fond du Tiroir. Rediffusion de 2019.

Pour écouter la parole de Paul Veyne, c’est ici.

Le gestionnaire et le créateur

23/09/2022 Aucun commentaire

Lu avec passion Underground : Grandes Prêtresses du Son et Rockers Maudits (Glénat, 2021) d’Arnaud le Gouëfflec & Nicolas Moog, collection de losers magnifiques, puissances cachées, âmes damnées, loups solitaires et vengeurs masqués de l’histoire de la musique.

Si j’écoute et admire nombre de ces freaks depuis lurette, Sun Ra, Moondog, The Residents, Captain Beefheart, Crass (groupe anarcho-punk incorruptible que j’ai abondamment cité dans Jean II le Bon, séquelle), Brigitte Fontaine… d’autres en revanche sont pour moi des heureuses trouvailles. Par exemple, je ne connaissais que de nom, et vaguement de réputation, Un drame musical instantané, collectif pourtant très important puisqu’il est pratiquement l’inventeur de la fertile notion de ciné-concert. Or je découvre son histoire, sa philosophie, et au bas d’une page je m’arrête, mais vraiment, je tombe en arrêt devant la citation de l’un de ses fondateurs, Jean-Jacques Birgé :

Lorsqu’on sait faire, on gère. Lorsqu’on ne sait pas, on invente.

Cette sentence est tellement profonde et tellement universelle, applicable bien au-delà du domaine de la musique (en politique nous ne sommes gouvernés que par des gestionnaires qui savent y faire, longtemps qu’on n’a pas vu un seul inventeur), que je me la répète comme un mantra et que j’envisage de l’inscrire sur mon mur. La vérité c’est que plus je vieillis, moins j’ai envie de savoir et plus j’ai envie d’inventer. Dans la foulée je gouglise Jean-Jacques Birgé et je finis par retrouver sur son blog l’origine de la citation.

Or tout est intéressant sur ce blog. J’y retourne.

Mais à propos de ciné-concert avez-vous réservé votre soirée du 18 octobre pour le ciné-concert ultime ?

Arrêt demandé

21/09/2022 Aucun commentaire

Il faut de temps en temps élever le niveau. Surtout quand comme moi on marche à ras de terre, et qu’on emprunte les transports en commun.

J’emprunte les transports en commun. J’attends le bus, je monte dans le bus, je suis transporté, je descends du bus et je poursuis ma vie. C’est parfois long, parfois un peu contrariant aux heures de pointe. Heureusement que je sais le moyen d’élever le niveau : j’ai toujours un livre dans la poche. Ce qui fait que je suis ailleurs en même temps que dans le bus, et que je m’élève en même temps que j’avance latéralement, axe orthonormé. Chacun fait comme il peut mais, a contrario, scroller sur son téléphone dans les transports en commun élève-t-il le niveau de l’usager des transports en commun au-dessus de la chaussée ? Je ne sais pas. Peut-être, après tout, tout dépend du scroll.

Aujourd’hui dans le bus je sors de ma poche La personne et le sacré de Simone Weil. De quoi assurément élever le niveau. La pensée de Simone Weil élève. Du moins, en ce qui me concerne, elle m’élève une fois que j’ai soigneusement écarté, ainsi que les arêtes dans mon assiette, les scories de son prêchi-prêcha chrétien, qui fait qu’à chaque fois qu’elle parle de l’Amour elle ne peut s’empêcher de glisser Comme le Christ sur la croix, comme si pesait désormais sur l’Amour lui-même un copyright christique, un label au fer rouge. Je suis insensible à cette ferveur-là, ce n’est pas cela du tout que je voulais dire par élever le niveau et, sans vouloir répéter ce que j’ai écrit maintes fois ici, la spiritualité m’apparaît distincte voire contraire à tout dogme religieux. Du reste je ne suis pas sûr que feue Mme Weil en disconviendrait, elle qui, née juive, ayant rencontré et épousé le Christ, n’a jamais demandé à se faire baptiser.

Le véritable sujet est ailleurs. Le véritable sujet est, donc, La personne et le sacré même si la première publication de ce texte, en revue, portait le titre La personnalité humaine, le juste et l’injuste, c’était en 1950 et Simone Weil était morte depuis déjà 7 ans.
Le véritable sujet, audacieux, lumineux, terriblement à contre-courant tient dans la thèse suivante : « Ce qui est sacré, bien loin que ce soit la personne, c’est ce qui, dans un être humain, est impersonnel ». Depuis la mort de Simone Weil, la société de consommation intégrée n’ayant fait que des progrès, incitant sans cesse aux revendications personnelles sous couvert de respect, je suis ceci je suis cela, la thèse est peut-être encore plus à contre-courant dans notre époque qui ne peut fonctionner économiquement qu’en vouant un culte à la personnalité de chacun, qu’en flattant l’individu (synonyme de consommateur). Incipit :

« “Vous ne m’intéressez pas.” C’est là une parole qu’un homme ne peut pas adresser à un homme sans commettre une cruauté et blesser la justice.
“Votre personne ne m’intéresse pas.” Cette parole peut avoir place dans une conversation affectueuse entre amis proches sans blesser ce qu’il y a de plus délicatement ombrageux dans l’amitié.
De même on dira sans s’abaisser : “Ma personne ne compte pas”, mais non pas : “Je ne compte pas.”
C’est la preuve que le vocabulaire du courant de pensée moderne dit personnaliste [ici Simone Weil vise Emmanuel Mounier] est erroné. Et en ce domaine, là où il y a une grave erreur de vocabulaire, il est difficile qu’il n’y ait pas une grave erreur de pensée.
Il y a dans chaque homme quelque chose de sacré. Mais ce n’est pas sa personne. Ce n’est pas non plus la personne humaine. C’est lui, cet homme, tout simplement. »

J’avance dans la pensée de Simone Weil en même temps que sur le trajet de la ligne 25, arrêt après arrêt. Je relis plusieurs fois certains paragraphes.

« Il semble difficile d’aller beaucoup plus loin dans le sens du mal que la société moderne, même démocratique. Notamment une usine moderne n’est peut-être pas très loin de la limite de l’horreur. Chaque être humain y est continuellement harcelé, piqué par l’intervention de volontés étrangères, et en même temps l’âme est dans le froid, la détresse, l’abandon. Il faut à l’homme du silence chaleureux, on lui donne un tumulte glacé. »

Je relève les yeux. Tiens, il y a du bruit, je l’avais oublié. En face de moi une dame parle à son téléphone, j’entends une moitié de conversation. À mes côtés un lycéen tousse, éternue, renifle et crache (sans masque, l’enfoiré !) mais il a des écouteurs sans fil au fond des oreilles, il est connecté à quelque chose de sonore et de personnel. Au loin le chauffeur écoute un tube des années 80. Et les moteurs bourdonnent tout alentour, et les cahots. Simone Weil a écrit son descriptif de la condition humaine à une époque où l’usine était l’horizon commun, l’environnement prolétaire, y compris son tumulte glacé… Mais depuis la désindustrialisation massive de nos pays, l’horreur a changé de visage, force est de constater que le tumulte glacé a trouvé d’autres voies pour empêcher l’individu de se retrouver, de se recentrer dans le silence chaleureux, et ces autres voies flattent toutes l’individualisme, le personnalisme.

Le bus avance tandis que Simone Weil s’en prend maintenant à la notion de droit, sacralisée depuis le Code napoléonien, et complice de la personnalisation forcenée dans la société consumériste.

« La notion de droit entraîne naturellement à sa suite, du fait même de sa médiocrité, celle de sa personne, car le droit est relatif aux choses personnelles. Il est situé à ce niveau.
En ajoutant au mot de droit celui de personne, ce qui implique le droit de la personne à ce que l’on nomme l’épanouissement, on ferait un mal encore bien plus grave. Le cri des opprimés descendrait plus bas encore que le ton de la revendication, il prendrait celui de l’envie.
Car la personne ne s’épanouit que lorsque du prestige social la gonfle ; son épanouissement est un privilège social. On ne le dit pas aux foules en parlant des droits de la personne, on leur dit le contraire. Elles ne disposent pas d’un pouvoir suffisant d’analyse pour le reconnaître clairement par elles-mêmes ; mais elles le sentent, leur expérience quotidienne leur en donne la certitude.
Ce ne peut être pour elles un motif de repousser ce mot d’ordre. À notre époque d’intelligence obscurcie, on ne fait aucune difficulté de réclamer pour tous une part égale de privilèges, aux choses qui ont pour essence d’être des privilèges. C’est une espèce de revendication à la fois absurde et basse ; absurde, parce que le privilège par définition est inégal ; basse, parce qu’il ne vaut pas d’être désiré.
Mais la catégorie des hommes qui formulent et les revendications et toutes choses, qui ont le monopole du langage, est une catégorie de privilégiés. Ce n’est pas eux qui diront que le privilège ne vaut pas d’être désiré. Ils ne le pensent pas. Mais surtout ce serait indécent de leur part.
Beaucoup de vérités indispensables et qui sauveraient les hommes ne sont pas dites par une cause de ce genre ; ceux qui pourraient les dire ne peuvent pas les formuler, ceux qui pourraient les formuler ne peuvent pas les dire. »

Il faudra que je la relise, celle-ci aussi. Quelques dizaines de pages plus tard, ou peut-être était-ce durant un autre trajet, je tombe sur cette phrase en revanche limpide comme un aphorisme :

Un homme intelligent, et fier de son intelligence, ressemble à un condamné qui serait fier d’avoir une grande cellule.

Mais pardon, excusez-moi, je descends là, j’ai failli rater mon arrêt.

Mange ta soupe

08/09/2022 Aucun commentaire
Cavanna et Choron expliquent en pédagogues le couple franco-allemand

Elizabeth II était sympathique à tout le monde, même à moi, parce qu’elle appartenait au monde des people et non à celui du pouvoir. Plus précisément aux people de téléréalité plutôt qu’aux artistes de cinéma ou de chanson : elle n’a jamais rien foutu de sa vie, on l’a juste regardée vivre. Même les plus grands politiques, même Churchill, ont été salis par le pouvoir (ne disons rien des plus petits comme Boris Johnson) ; elle est restée immaculée, se contentant d’incarner.

En vérité, elle m’est très sympathique depuis qu’à l’âge de onze ans, Le saviez-vous ? de Cavanna a changé ma vie. Dans ce livre suprêmement instructif, livre universel susceptible de remplacer tous les autres livres, j’ai appris que Lorsque Big Ben sonne les coups de 19h tout citoyen britannique a le droit de rentrer dans Buckingham Palace pour regarder la reine manger sa soupe. Je m’étais dit, dans mon lit, levant le nez de l’ouvrage, Wah, l’Angleterre est une démocratie même s’il y a une reine, alors ? Non seulement l’une et l’autre ne sont pas incompatibles mais en plus la reine constitue un spectacle démocratique ? Cavanna m’avait tout bien expliqué comme il faut.

Elle m’était sympathique enfin parce qu’elle était née en 1926, comme Fidel Castro et Maximilien Bertram. Et voilà qu’ils sont morts tous les trois. « Vient pas vieux qui veut. »

Et puis Higelin :

L’histoire commence le 26 avril 1937

16/08/2022 Aucun commentaire

Le pays basque espagnol est à mon goût. Le pays basque en général, mais pour l’heure je me trouve dans le pays basque espagnol. Fier et libre (Gora Euskadi Askatuta, d’ailleurs), limpide et cependant malcommode à comprendre. Seuls les Basques parlent le basque. Je reviens de Guernica.

Encore moins qu’à Hiroshima, Tu n’as rien vu à Guernica puisqu’il n’y a rien à voir à Guernica. Vraiment rien. La toile de Picasso, qui donne à voir, n’est pas là mais à Madrid. Les traces sur place sont indiscernables. La ville de Guernica rasée par les bombes a été reconstruite, pimpante station balnéaire où les fantômes ne sont visibles que si on les cherche. On sait que certaines choses ont eu lieu autrefois, mais le moment présent reste muet, comme l’est au fond tout pèlerinage. Pèleriner à Compostelle, à La Mecque, à Guernica, à Grand-Pré, à Wounded Knee, ou bien, si l’on préfère sa mythologie personnelle à celles qu’il faut partager, pèleriner sur son lieu de naissance ou d’enfance, ne rend pas forcément bavard, y compris quand on est convaincu qu’il nous était nécessaire et vital de faire le voyage. On se la ferme, on ne trouve pas les mots, on ne les cherche même pas, on guette les fantômes, on opine, on médite. J’ai médité à Guernica, où j’estimais nécessaire et vital de me rendre un jour.

Pour ne rien arranger, à propos de raser, le Musée de la paix aménagé ici est plutôt rasoir, et rasoir en basque. Au long des interminables premières salles, traduction en main, on apprend que la guerre c’est mal mais qu’en revanche la paix c’est vachement bien… jusqu’à ce qu’au dernier étage on entre dans le vif du sujet et on découvre les témoignages des rescapés du 26 avril 1937, et là oui, des mots sont posés qu’on ne peut esquiver et qui convoquent les fantômes. Enfin l’incarnation, pour sentir ce que c’est, la mort, ce que c’est le réel et l’Histoire, ce que c’est la violence fasciste, ce que c’est Guernica.

Je suis en train de lire Le Dossier M de Grégoire Bouillier. Oui, je m’y suis mis, finalement. Après plusieurs tentatives et autant de faux départs, cinq ou dix pages à la fois pour tester la température, j’avais renoncé, reporté, intimidé par les milliers de pages devant moi. Mais ça y est, cette fois c’est la bonne, c’est parti, le livre est dans ma poche, donc partout avec moi, même à Guernica. C’est une croisière : la traversée est longue, très-très longue, mais pas difficile, confortable une fois qu’on s’est accommodé du tangage et du roulis, il suffit de se laisser porter. Quel plaisir, quel luxe de plus en plus rare, lire des heures durant un livre sans être tout à fait sûr de l’endroit où il nous mène. Tout est affaire de flux, de flow, de confiance et d’acceptation des digressions. Ce livre immense parle de tout et de rien sans jamais perdre de vue ce qu’il a à dire, d’où son tissu de digressions à l’infini. En matière de digressions, Ainsi parlait Nanabozo est un petit joueur, une aimable gnognotte, face au Dossier M. J’éprouve ce que l’on éprouve parfois dans la littérature, je me sens en fraternité. Notamment durant tout le développement intitulé Notes dans le métro (ou comment je suis devenu moi-même sans m’en apercevoir) que l’on peut lire en ligne en cliquant ici : je me permets de conseiller ce dossier-à-l’intérieur-du-dossier à quiconque aurait lu et apprécié mes Reconnaissances de dettes, la démarche d’auto-archéologie y est similaire, l’effet de fraternité aussi, peut-être.

Or page 108 de l’édition dans ma poche (livre 1, « rouge » , Le Monde), au petit bonheur de l’une de ses 1001 digressions, Bouillier trouve les mots que je ne cherchais plus à propos de ce qui s’est passé à Guernica. Je vous les recopie, en vous précisant qu’ils ne déflorent absolument rien ni du Dossier M ni de ses 1000 autres digressions, et qu’ils ne sont ici que pour documenter mon propre pèlerinage en pays basque espagnol.

Ma situation n’est cependant pas la pire qui soit : en ce moment même, les bombes sont en train d’anéantir les villes de Homs et Alep, là, tout de suite, maintenant, tandis que j’écris. Hier c’était Fallujah, Grozny, Srebrenica, Sarajevo, Murambi, Hiroshima, Tokyo, Dresde, Varsovie, Milan, Saint-Lô, Hambourg, Shanghai, Everytown et cetera – et je n’écris pas et cetera à la légère. En aucune façon. Je fais tenir toute l’histoire moderne des hommes dans cet et cetera. À qui le tour maintenant ? Quelle ville demain ? Quelles populations civiles puisque ce sont elles qui sont en première ligne désormais. Naguère, les armées se donnaient rendez-vous sur un champ de bataille pour en découdre et décider du vainqueur. Mais depuis le 26 avril 1937 et Guernica, première ville de l’histoire ne présentant aucun intérêt militaire à avoir été systématiquement et délibérément bombardée depuis le ciel, de façon quasi divine, par la Légion Condor qu’Hitler avait aimablement prêtée à Franco, les temps ont changé, au tragique détriment des gens (dont je fais partie) ; lors de la guerre d’Espagne, il s’est passé quelque chose de terrible et d’inédit, quelque chose d’immonde et d’innommable, qui n’a plus cessé de se perpétuer et de s’amplifier et d’ensanglanter l’air jusqu’à Homs et Alep aujourd’hui. Qui est devenu le modèle de tous ceux qui ne jurent que par « un État, une Église, un Chef ou un Parti » et, au cri de « Vive la mort », se disent prêts à « massacrer la moitié de leur peuple s’il le faut ». Qui est devenu la honte du monde laissant se perpétrer des massacres sans lever le petit doigt. Guernica n’est pas seulement une toile de Picasso.

Sans doute

13/08/2022 Aucun commentaire

Ce matin, je ne suis pas optimiste. Rushdie est désormais hors de danger, mais j’incline à penser que l’attentat dont il a été victime n’est que l’un des milliers de symptômes d’une maladie hélas incurable dont le genre humain finira par crever. Lorsque l’humanité sera, très prochainement, décimée par les guerres, les désastres nucléaires, les crises climatiques, la disparition des écosystèmes, l’empoisonnement de l’eau, de l’air, de la terre, les catastrophes environnementales, les sécheresses et les tsunamis et les mégafeux… les quelques humains survivants n’auront toujours rien compris et continueront de se battre et de s’entretuer jusqu’au dernier en hurlant « Mon dieu est le seul dieu » ! Comme disait Yves Paccalet, L’humanité disparaitra ? Bon débarras !

Je relève dans la presse que « L’auteur de l’agression [de Salman Rushdie à NewYork le 12 août 2022], dont le mobile n’est pas encore connu, a été arrêté et placé en garde à vue, a précisé la police dans un communiqué. »

Comment ça, « mobile inconnu » ???? Le mobile est parfaitement connu depuis 1989, 6 millions de dollars tout de suite plus la promesse d’un ticket pour un paradis imaginaire plein de jolies jeunes filles !
Les chasseurs de prime y compris dans l’au-delà sont toujours parmi nous. Rediffusion au Fond du Tiroir (article de novembre 2020) pour se souvenir du crime exact qu’a commis Rushdie pour mériter un tel contrat sur sa tête. Je résume en un mot pour qui n’aurait pas le temps de cliquer : Rushdie est coupable d’avoir écrit un roman.

La très curieuse et ambiguë locution « sans doute » est susceptible de donner du fil à retordre à tout étranger qui s’initierait à la langue française, tant elle semble dire le contraire du sens même des mots qui la composent.
Littéralement, « sans doute » signifie que les doutes sont absents, que les faits exposés dans la proposition sont donc avérés, prouvés, admis comme certains.Or dans la langue courante on emploie « sans doute » comme synonyme, non pas de « assurément » mais plutôt de « peut-être » ou de « probablement », on l’emploie par précaution afin de suggérer au contraire que le doute EST permis, qu’on n’est au fond sûr de rien, restons prudents, qui sommes-nous pour étaler la certitude de nos énoncés.
Exemple : la phrase « Je suis en vie, et je le serai sans doute encore demain » n’exprime pas une absolue certitude de ma longévité à 24 heures, mais seulement un espoir raisonnable appuyé par divers indices et probabilités statistiques, toutefois nuancé, sans certitude à 100%, puisque le futur n’est pas écrit, et demain, allez savoir, je m’effondrerai peut-être d’un AVC ou sous les coups de couteau d’un abruti.

Parmi les réactions presqu’ unanimes de la classe politique française suite à la tentative d’assassinat envers Salman Rushdie, je relève ceci, toujours dans la même presse de référence : « « Les fanatiques religieux qui ont lancé une fatwa contre lui en portent sans doute la responsabilité », a déclaré le député Insoumis Alexis Corbière. »
En portent sans doute la responsabilité.
Ce « sans doute » est obscène, ignoble, dégueulasse et me donne envie de vomir.

Pourquoi pas : Les femmes d’Afghanistan sont actuellement en situation de grande détresse, sans doute à cause du retour au pouvoir des talibans (mais il y a le réchauffement de la planète et le coût de la vie, aussi, alors on ne sait pas).

La France Insoumise tortille sans doute à nouveau du cul à l’heure d’affirmer sa position sur l’islam radical.
J’ai voté Nupes aux dernières élections… Il m’est arrivé de voter Insoumis aux précédentes… Je le referai sans doute… Mais les tergiversations de la France Insoumise face à l’islamisme me débectent. Enfin, quoi, nom de dieu, NOM DE DIEU oui c’est le cas de le dire, ce serait si difficile que ça, ça leur arracherait la gueule, de dire une bonne fois : « Gros bisous à tous nos amis et électeurs musulmans ou « d’origine musulmane » ou « de culture musulmane », mais l’islamisme, comme les diverses autres sortes de fascisme, c’est de la merde et on en meurt » ?

Sans doute.

Ado sexagénaire

10/08/2022 Aucun commentaire
Illustration de couverture : Jack Kirby mais l’intérieur est de Steve Ditko

10 août 1962/10 août 2022 : le super-héros préféré de tout le monde y compris le Fond du Tiroir, Spider-Man, éternel ado, n’en fête pas moins ses 60 ans aujourd’hui. Ou bien il les a déjà fêtés il y a un peu plus de deux mois, puisque les comic books ont une date de parution systématiquement ambiguë, anticipée : Amazing Fantasy #15, où est apparu pour la première fois notre héros, était daté du 10 août 1962, mais est sorti en kiosque le 5 juin. Admettons que Spider-Man a deux dates de naissance, et que nous avons choisi l’une des deux pour cette célébration.

Et que Grégoire Bouillier a choisi l’autre.

Ah, oui, rappelons que Spider-Man est très présent dans la littérature française contemporaine :

1) « Ce fameux mercredi où j’ai rencontré M., jour qui restera dans mes annales, et peut-être une vie bien remplie, une vie réussie, est-elle une vie où, pour soi-même, à son niveau individuel des choses, chaque jour de l’année parvient à dater un événement bien précis et, à nos yeux, décisif, comme si chaque jour était un verre vide attendant d’être rempli. Ou un verre plein attendant d’être bu. Que chaque jour, tel un lieu-dit, devenait un jour-dit parce qu’il nous est personnellement arrivé quelque chose ce jour-là (…) Comme le 23 janvier fut, pour Baudelaire, le jour où il reçut « un singulier avertissement » tandis que le 23 juillet fut la date choisie par Alain Leroy pour en finir avec les humiliations. Et que dire du jeudi 10 juillet pour Verlaine et Rimbaud ou du 7 janvier pour Samuel Beckett. Du 4 octobre pour Victor Hugo. Du 10 novembre pour Descartes. Du 4 juillet pour Lewis Carroll (…) Du 5 juin pour Spiderman. » (Grégoire Bouillier, Le Dossier M, Livre 1, « Dossier rouge, le Monde », partie III, niveau 1. Mais cf. également la partie IV/niveau 14 pour un autre développement sur ce personnage ainsi que sur d’autres super-héros, etc… Spider-Man surgit très souvent, quoique moins que Zorro, au fil du Dossier M, y compris dans les pièces supplémentaires tel ce roman-photo.)

2) « Jed était familier des principaux dogmes de la foi catholique – alors que ses contemporains en savaient en général un peu moins sur la vie de Jésus que sur celle de Spiderman. » (Michel Houellebecq, La Carte et le Territoire)

3) « Pour éviter [que son père] ne s’enferme dans une bouderie mutique, Naïma n’insiste pas. Elle préfère aiguiller la conversation sur les films de super-héros, une passion qu’elle partage depuis longtemps avec Hamid et qui, parfois, ressemble au besoin vague que quelqu’un vienne les sauver, même si elle ne sait pas de quoi. Pendant le reste du dîner, ils classent les membres des X-Men selon leur ordre de préférence, conspuent Superman par trop invincible et à jamais bien coiffé, encensent en revanche Spider-Man aux affres morales permanentes, et se moquent de Clarisse qui n’est jamais parvenue à s’intéresser à ces personnages et les confond tous. » (Alice Zeniter, L’Art de perdre)

4) Ainsi bien sûr que chez Riad Satouff relayé par le Fond du Tiroir.

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Et attention, niveau deux, pour lecteurs motivés seulement : Le Fond du Tiroir ne se contente pas de rendre un aimable hommage, il s’est autrefois échiné à dresser une exégèse archéologique de longue haleine qui mène de Friedrich Nietzsche à Ayn Rand, puis à Steve Ditko (créateur de Spider-Man, personnage dont il a fait une sorte d’autoportrait), puis à The Question & Mr. A., enfin à Rorschach, version Alan Moore puis version Damon Lindeloff. Avec également une mention de Jérôme Bosch et une autre de Jeff Bezos. Car il est comme ça, le Fond du Tiroir.

Bonus : mash-up Kafka-Spider-Man par Daniel Goossens in Georges et Louis : La Reine des Mouches (Fluide Glacial, 2001). Car il est comme ça, Daniel Goossens.

Guerre, dit-t-il

09/08/2022 Aucun commentaire

(A) – Avant : 5 mai 2022

Comme l’écrivait lui-même Céline en 1949 dans une préface pour la réédition de Voyage au bout de la nuit,

Tout va reprendre ! ce Sarabbath ! Vous entendrez siffler d’en haut, de loin, de lieux sans noms : des mots, des ordres…
Vous verrez un peu ces manèges !… Vous me direz…

Aujourd’hui sort en librairie Guerre, roman inédit de L.-F. Céline. Je me précipiterai, évidemment, car je lis tout Céline (une archive Fond du Tiroir sur Céline : ici), mais avec lenteur, car j’ai tout mon temps.
Je me prépare aux tombereaux, nouveaux et pourtant sempiternels, de billevesées déversées sur Céline et son œuvre, émises par ses détracteurs tout autant que par ses admirateurs.

Par exemple, je relève dans une revue de presse express ces propos débiles proférés par Nicolas Sarkozy : « Céline est mon auteur favori, mais je ne suis pas antisémite. On peut admirer Proust sans être homosexuel. » Il faut être au minimum ex-président de la République pour proférer une telle ânerie et poser les deux termes dans la même balance, comme si l’homosexualité était, ainsi que l’antisémitisme, un crime puni par la loi.

Pendant ce temps, ma « lettre ouverte » à Céline est toujours disponible chez le Réalgar. Elle contient, en sus de l’exégèse d’un passage mystérieux de l’œuvre de Céline, et du témoignage fort éclairant d’un lecteur juif de cet écrivain antisémite, le récit d’un rêve que je faisais à l’époque où j’étais étudiant : je découvrais des manuscrits inédits de Céline, plein des armoires, plein des tiroirs, et encore, et encore, et encore, et ce n’était pas un rêve, c’était un cauchemar.

(B) – Après : 9 août 2022

De penser, même un bout, il fallait que je m’y reprenne à plusieurs fois comme quand on se parle sur le quai d’une gare quand un train passe. Un bout de pensée très fort à la fois, l’un après l’autre. C’est un exercice je vous assure qui fatigue. À présent je suis entraîné. Vingt ans, on apprend. J’ai l’âme plus dure, comme un biceps. Je crois plus aux facilités. J’ai appris à faire de la musique, du sommeil, du pardon et, vous le voyez, de la belle littérature aussi, avec des petits morceaux d’horreur arrachés au bruit qui n’en finira jamais.

Voilà, c’est fait, je l’ai lu le Guerre, en ce mois d’août, pendant que la planète brûle. Verdict : ce n’est guère fair-play pour les écrivains vivants, mais il s’agit, comme espéré ou comme redouté, de l’un des meilleurs livres parus cette année, les doigts dans le nez. Nous sommes tous, à côté de Ferdine, des scribouillards débutant et bavassant. Ouvrir par chance un inédit de Céline en 2022, c’est ouvrir une boîte renfermant son style et son esprit, et alors quel courant d’air, tout vous saute à la figure, tout redémarre. L’horrible, le grotesque, le déchirant, l’absurde, l’hystérique, l’histrionique, la poésie question de vie ou de mort, la violence et la haine de la violence, l’épique suivi de près par la dérision de l’épique, l’humain tragiquement organique, l’imagination littéraire comme un nerf fouetté, et le rire, enfin tout, la déflagration intacte comme si on avait refermé la boîte la vielle. Ce Sarabbath !

Pourtant, attention : même si Céline est tout entier Céline dans chaque mot qu’il pose sur le papier (il n’y a qu’à lire sa tumultueuse correspondance), ce Guerre sauvé des eaux est manifestement un brouillon, un premier jet qui ne saurait convenir à un lecteur n’ayant jamais rien lu de lui au préalable et s’imaginant, sous prétexte qu’il vient de paraître, que ce serait le bon endroit pour commencer. Cela n’a peut-être pas été assez précisé par Gallimard, discrétion toute commerciale (150 000 exemplaires écoulés !?!?) : ce n’est pas le bon endroit pour commencer. Si le lecteur aguerri (très littéralement le cas de le dire) trouvera son compte dans ce volume inespéré, en revanche il aura de quoi rebuter, décourager, voire dégouter à jamais, un novice.

Il faut aimer les coulisses, aussi, les scènes d’atelier où l’on voit l’écrivain transpirer, tester, raturer, triturer, travailler, et en l’occurrence inventer un style chaotique et viscéral, justement à partir de cette expérience fondatrice, viscérale et chaotique, que fut l’abominable guerre de 14. Hypothèse : l’une des pierres angulaires du style de Céline, l’usage massif et expressionniste des points de suspension, quasiment exempt de ses deux premiers romans, Voyage (1932) et Mort à crédit (1936), surgit sous nos yeux à la page 51 de ce Guerre, selon toute vraisemblance écrit en 1934 – allez vérifier, vous serez peut-être aussi ému que moi.

Certaines répétitions aussi, sur lesquelles l’œil risque de trébucher relèvent ni plus ni moins du travail. Exemple que je relève p. 30 : « Je croyais que j’allais réveiller la bataille tellement que je faisais du bruit dedans. Je faisais à l’intérieur plus de bruit qu’une bataille. » Il y a tant de répétitions dans ces deux phrases contigües qui disent pratiquement la même chose que je suis à peu près certain qu’en les écrivant, Céline les a testées tour à tour, pour entendre l’effet, mais que jamais il ne les auraient conservées telles quelles dans le manuscrit définitif. Les lire à la suite fait un peu l’effet d’une toile cubiste où plusieurs moments successifs sont représentés simultanément.

Moi que « chaque virgule passionne » (autre réminiscence célinienne), qui ne me lasse pas de fouiller les brouillons afin de mieux comprendre le processus (c’est ainsi que j’avais dévoré Maudits soupirs pour une autre fois dans l’immédiate foulée de Féérie pour une autre fois), je suis ravi de consulter toute cette cette matière vive, toute cette archéologie, mais sommes-nous réellement 150 000 à nous passionner pour les virgules ? De quoi se composent ces 150 000 ? Quels malentendus énumérer ? Même si l’on soustrait les inévitables néofachos (et archéos s’il en reste) qui achètent Céline parce qu’ils espèrent une littérature accordée à leurs opinions politiques, ainsi que les lecteurs passionnés passionnés par la Guerre de 14 (comme si Guerre était le moins du monde révélateur d’autre chose que du fonctionnement mental et de l’art de son auteur)… restera un troisième malentendu, encore plus massif, plus démocratique : les milliers d’acheteurs souhaitant toucher du doigt l’histoire extraordinaire (romanesque, oui) de ce manuscrit génial subtilisé et réapparu – mais à ceux-là il vaudrait mieux conseiller une lecture plus abordable, celle de Jean-Pierre Thibaudat.

Prochaine étape, prochain inédit : Londres, à paraître le 13 octobre. Deuxième meilleur livre de l’année ?

Penser pop

26/07/2022 Aucun commentaire

Toujours à la pointe du progrès et à l’avant-poste de l’actualité, le Fond du Tiroir, ne rechignant pas à donner un petit coup de pouce aux auteurs débutants, vous conseille aujourd’hui avec intrépidité un livre paru il y a deux ans. Il se fait fort de donner ainsi à découvrir au plus grand nombre un roman qui gagne à être connu, étant passé relativement inaperçu, n’ayant reçu qu’un obscur prix local seulement connu des spécialistes (le Goncourt), n’étant traduit qu’en 45 langues et affichant un modeste tirage domestique qui ne dépasse qu’avec peine le million d’exemplaires : L’anomalie d’Hervé Le Tellier.

Oui, bon, c’est l’été, on a le droit de rattraper sur la plage les best-sellers qui nous auraient échappé… Le Tellier m’était familier pour sa participation aux Papous dans la tête, et pour maintes petites choses amusantes et péréquiennes – dont son volume du Poulpe paru voici 25 ans, intitulé La Disparition de Perek, ou bien son recueil Les amnésiques n’ont rien vécu d’inoubliable, jolie variation sur Je me souviens de Perec… Mais rien ne m’avait préparé à ce fort volume romanesque qu’est l’Anomalie, où parmi les nombreux personnages figure un écrivain, Victor Miesel, qui, au détour d’un chapitre, entame la rédaction d’une Tentative d’épuisement d’un lieu, puis renonce, referme son carnet en se disant non, assez, ça suffit les influences pérequiennes. On peut lire ce roman de très nombreuses façons, et notamment celle-ci : une émancipation de son auteur.

Paru en 2020, L’Anomalie se déroule en 2021, indice minimal quoique suffisant : nous sommes en présence de science-fiction – et ladite anomalie réside peut-être dans le fait que l’auguste Collection Blanche/NRF publie, sans l’assumer vraiment, des livres relevant de ce genre désuet. Qui se souvient que la SF, chez Gallimard, a toujours été un parent pauvre regardé avec un poil de condescendance (la collection Le Rayon fantastique n’a vécu que de 1951 à 1964, et Folio SF n’a été créé qu’en 2000) ? Pourtant ici l’intrigue a de quoi redorer les littérales règles du genre à coups de science et de fiction, d’imagination et de réalisme. Une aberration scientifique survient, une brèche dans le réel… Un avion est dupliqué dans un ciel d’orage, ainsi que ses 244 passagers, et se pose à destination deux fois à trois mois d’intervalle. Des scientifiques sont priés de trouver une explication, des vrais personnages qui réfléchissent devant nos yeux, pas des clichés de série B, des savants chacun dans sa spécialité, qui vont tenter la pédagogie en parlant des trous de vers ou des ponts Einstein-Rosen au lecteur ainsi qu’au président des États-Unis (un abruti blond et colérique). On apprend des choses (je parle pour moi, je ne me prononce pas pour l’abruti blond et colérique).

Foin de snobisme : j’ai adoré un prix Goncourt, je le confesse et même je m’en réjouis. Je me suis régalé de ce roman, de son fil (l’épais mystère qui fait tourner les pages) autant que de ses perles (chacun des personnages)… J’ai souvenir qu’au moment de sa sortie, les critiques étaient partagées entre « C’est formidable, palpitant comme une série » et « C’est laborieux, mécanique comme une série » . Le côté sériel, avec ce qu’il charrie de suspense choral, est indéniable et il est curieux que cette analogie serve indistinctement à louanger ou critiquer un roman… Je crois pour ma part que ce serait l’occasion de rappeler que la littérature était là avant. Et que les séries d’aujourd’hui, romanesques, ont volé aux romans bien de leurs qualités narratives – Les Misérables et combien d’autres ont d’abord paru sous forme de feuilletons à une époque sans wifi.

En ce qui me concerne, je n’ai pas pensé à n’importe quelle série… J’ai pensé à la série des séries, la série par excellence, à laquelle il est vrai je pense au minimum une fois tous les deux jours, et infiniment davantage lorsque je suis plongé dans l’Anomalie : Lost (1), autre histoire de vol intercontinental qui tourne mal, ouvre tous les imaginaires et varie les registres, espionnage, polar, fantastique, thriller, burlesque, drame familial, SF, romance, sitcom, et naturellement roman-miroir philosophique : que ferais-tu, toi lecteur/spectateur, à leur place, avec une seconde chance à gâcher comme la première, ou face à ton doppelgänger, à quoi tient donc que ta vie, pendant l’orage, ait pris ce chemin-ci plutôt que ce chemin-là ? Comme Lost, L’Anomalie a l’élégance de donner à réfléchir sans tout expliquer, et ne révèlera pas ses secrets un à un à la fin. On s’en fout tant l’important est le vol, pas la destination.

Roman à la fois intelligent et malin, L’Anomalie prend en outre à bras le corps des problématiques ultra-contemporaines. A quoi bon, en 2022, écrire un roman qui n’aurait pas en toile de fond ces deux axes obsessionnels de notre époque que sont l’effondrement écologique en cours et les violences induites par le fanatisme religieux (ce chapitre-ci, le massacre au nom de Dieu, est saisissant, surtout qu’il souligne à point nommé que l’explication religieuse était, est, sera toujours le contraire de l’explication scientifique) ?

Et sinon… Aucun point commun, sinon que ce sont d’autres livres que je lis cet été sans que pour autant ce soit des lectures d’été : je dévore un par un les livres de Liv Strömquist – six parus chez Rackham – et chacun est passionnant à sa façon même si tous parlent au fond de la même chose, l’amour. Que son point de départ soit Léo DiCaprio, le Prince Charles, Kylie Jenner, Marilyn Monroe, Blanche-Neige ou la Bible, Strömquist rationalise la chose la moins rationnelle du monde, le sentiment, qu’elle traite en érudite, en sociologue, en matérialiste historique, en historienne des idées, en féministe… Ses livres sont admirables, fort utiles et faciles d’accès. Forcément, si l’on cherche un point commun entre n’importe quoi et n’importe quoi d’autre, entre une carpe et un lapin, on finit par le dénicher : le point commun entre Le Tellier et Strömquist est d’aider à penser sa propre vie de façon pop. D’ailleurs c’est un point commun que tous deux ont avec Lost. C’est donc ce que je vous souhaite. Que votre été soit propice à penser votre vie de façon pop.

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(1) – Exemple pris au hasard : j’ai réalisé il y a peu, mais avec toute la force de l’évidence, à quel point Vol 714 pour Sydney, 22e aventure de Tintin et Milou (1966-1968) était un plagiat par anticipation de Lost (2004-2010). Autres exemples à glaner sur le Fond du Tiroir : ici ou (rendez-vous directement au jour 69), ou encore là ou même à la rigueur ici.

Merci Guillemin

24/07/2022 Aucun commentaire
Henri Guillemin (1903-1992)

Les indispensables éditions des Mutins de Pangée publieront prochainement en DVD L’affaire Pétain de l’historien franco-suisse Henri Guillemin, pédagogue et conteur comme on n’en fait plus. Voici la souscription.

Loin de moi l’idée de casser la baraque des Mutins tant leur travail est crucial (la plateforme Cinémutins est une alternative palpitante et militante à Netflix, d’une richesse inouïe), et leur économie précaire… Pourtant je signale, avec un tout petit peu de honte bue, que ces conférences sont disponibles gratuitement sur Youtube.

Donc voici mes préconisations : filez je vous prie votre blé aux Mutins, pour disposer dès leur sortie du beau coffret DVD et du bouquin qui l’accompagne ; mais écoutez dès aujourd’hui, toutes affaires cessantes et en vous protégeant de la canicule, en calant un ventilateur à côté de l’écran, ces six heures formidables où Guillemin vous raconte, comme s’il était assis entre vous et le ventilo, ce que c’était vraiment, le Maréchal Pétain. Si l’ignoble Zemmour avait fait ainsi en temps et en heure, il aurait peut-être évité de proférer ses lamentables et scandaleuses âneries révisionnistes. Ou pas.

Guillemin est enregistré en 1982… Il nous parle de 1914… De 1936… De 1940… Mais évidemment, comme tout historien digne de ce nom, il nous parle de notre propre époque. Par exemple, quand il dit que toute « révolution réactionnaire » guette les moments de crise pour confisquer le pouvoir, empêcher le peuple de l’exercer, et privilégier le commerce… Par exemple, quand il explique, dès les toutes premières minutes de la première conférence, qu’un « gouvernement d’union nationale est toujours de droite », n’est-il pas en train de parler du gouvernement français de 2022 dépourvu de majorité parlementaire franche et qui va continuer tranquillement son bonhomme de chemin macroniste ?

Et quand vous aurez terminé L’affaire Pétain, vous pourrez aussi écouter Guillemin raconter la Commune de Paris ou bien ses causeries sur Louis-Ferdinand Céline : Guillemin fut l’un des premiers, dès 1960, a exprimer un avis dépassionné, éclairé et éclairant, sur Céline.