Lus coup sur coup : Maudite du cul ?, écrit par Sara Forestier et dessiné par Jeanne Alcala (éd. L’Iconoclaste) puis Une obsession, écrit et dessiné par Nine Antico (éd. Dargaud, label Charivari).
Ces deux autobiographies sexuelles, en dépit de leurs différences formelles, constituent deux symptômes parmi d’autres, innombrables, du même vaste mouvement de libération de la parole des femmes, à la fois post-#metoo et post-Annie Ernaux. Pas moyens de lire tous les livres ressortant de ce flux, nous assistons à l’émergence d’un genre éditorial à part entière et je ne parle ici que de deux specimens que le hasard a posés l’un sur l’autre sur ma pile. Or de ces signaux, il n’y en aura jamais trop. Écoutons et lisons les femmes qui veulent bien raconter leur sexe, leurs aventures, leurs mésaventures, leurs apprentissages et leurs blessures, leurs jouissances et leurs souffrances, leur libido. Y compris, même, leurs amours – n’esquivons pas le mot le plus ambigu de la langue française. Tant pis si cette masse de confidences génère AUSSI un filon commercial, un secteur dans les librairies, une mode : à l’instar de nos vies intimes, chacune de ces histoires est à la fois semblable aux autres et éminemment singulière, chacune a sa dignité, et chacune est utile puisqu’elle apporte un contrepoids bienvenu aux histoires masculines qui dominent le marché des éducations sentimentales depuis, bah, des millénaires. Nous en avons, des choses à apprendre. Respect à toutes. Ceci dit. On ne pourra pas s’empêcher, et je crois qu’il vaut mieux ne pas s’empêcher, d’établir des distinctions entre les livres selon leur niveau d’engagement non personnel mais esthétique ; entre les livres qui cherchent et inventent un ton, une distance, un style, une poésie, une façon inédite d’émouvoir… et ceux qui, en dépit de leur indiscutable sincérité, profitent simplement de l’autorisation donnée par la vague pour vider leur sac. Dans la première catégorie, qui s’extirpe du pur état de symptôme pour se risquer à l’art, avec supplément d’âme et d’élégance, je rangerais volontiers Nine Antico qui poursuit avec Une obsession un réseau de formes et de symboles (la nouvelle carte du tendre passe par les canaux de Venise : les masques sont partout) ; dans la seconde catégorie, je range Sara Forestier la Maudite qui, révérence gardée envers l’admirable actrice, délivre ses affres d’une façon qui confine au banal.
PS 1 : comme je n’aime pas spécialement endosser le rôle de distributeur de bons et de mauvais points, je m’empresse de réconcilier tout le monde en rappelant que Nine Antico est aussi réalisatrice et qu’elle a notamment signé le film Playlist, autre histoire féminine de conquête de sa propre sexualité. Et qui donc ce film avait-il pour vedette ? Sara Forestier. Alors, hein, globalement : bravo les filles. M’est avis que ce film, manifestement déjà autobiographique, a ouvert la voie des livres de l’une et de l’autre.
PS 2 : même s’il s’agit d’une référence datant de deux ans (archaïque, donc, en ces temps qui courent plus vite que nous), je range illico dans la première catégorie ci-dessus définie le magistral En territoire ennemi (Carole Lobel, L’Association, 2024) qui aborde, en plus des faits et abus sexuels, certains faits et abus politiques.
PS 3 : Nine Antico écrit dans son livre une phrase qui me tape dans l’oeil. Il faut écrire comme si ses parents étaient morts. Cette phrase, à tous les sens de l’expression, me dit quelque chose. Il se pourrait que ce soit une citation. Mais d’où, de qui ? Si quelqu’un a une idée…
PS 4 : une archive « metoo#moiaussi » au Fond du Tiroir pour rappeler que cette vague mondiale de libération profite aussi aux hommes, et pas seulement pour leur culture générale : https://www.fonddutiroir.com/blog/?p=17822
NB : la photo illustrant ce qui suit est tirée d’un article de presse, elle a été prise durant les répétitions d’ Ici sont les dragons, 2e époque, alors qu’on ne voit pas cette image-là dans le véritable spectacle, c’est cela aussi l’art vivant.
Ariane Mnouchkine, trésor national, 87 ans, six décennies complètes consacrées à la création théâtrale, poursuit son inlassable recherche, frappe toujours les trois coups, ouvre la porte de la cartoucherie, déchire les tickets, dit bonjour à chaque spectateur… et, outre ce rituel folklorique, délivre cette année Ici sont les dragons, deuxième époque, 1918-1933 : Choc et mensonges. Ces derniers mots formant sous-titre sont attribués à Goebbels, dont la stratégie de menterie n’est pas pour rien dans l’actuelle prolifération des fake news (cf. cette archive au Fond du tiroir).
Comme le premier volet, comme aussi le troisième puis le quatrième qui viendront couronner l’épopée et marquer le passage de relai officiel de Mme Mnouchkine, celui-ci plonge ses racines dans une volonté de comprendre ce qui se passe aujourd’hui – la guerre en Ukraine et, quasiment, en Europe – en remontant la pendule, d’un siècle.
Et tout s’éclaire. Cette histoire, de la révolution russe, de d’inexorable montée du nazisme, de la montée vers la guerre totale, c’est bien la nôtre. Nous sommes dans ce miroir prodigieux. Par exemple, alors que chaque scène est dite dans la langue des protagonistes (et sur-titrée), l’une des plus longues séquences est en français, et elle m’a bouleversé. C’est le discours de Tours, prononcé par Léon Blum en 1920, qui, conséquence de la révolution bolchévique, prend acte de l’éclatement de la gauche française. Blum « garde la vieille maison« , et prévient : « Sommes-nous condamnés, alors que nous cherchons la même chose, c’est-à-dire la fin de l’ordre économique bourgeois, à nous parler en ennemis, et à nous traiter pour les uns de fous sanguinaires et pour les autres de socio-traitres ? » Bon sang, mais… Il est en train de décrire les invectives entre le PS et LFI ! Cela fait donc 106 ans que ça dure, et que le capitalisme peut dormir sur ses deux oreilles !
Autre exemple plus anecdotique mais plus personnel : en 1984, comme j’étudiais le russe au lycée, j’ai effectué un voyage scolaire en URSS durant lequel nous avions, passage obligé sous la Place Rouge, défilé sans avoir le droit ni de parler ni de nous arrêter devant la cage en verre contenant la momie de Lénine – or c’est seulement 60 ans plus tôt, échelle minuscule et humaine, à la mort de Lénine en 1924, que Staline décida de sa momification et la scène est montrée dans le spectacle, on comprend l’enjeu scientifique, symbolique, politique de la mise en scène macabre de cette pseudo-immortalité.
Mais c’est trop peu dire qu’on comprend : en réalité, on ressent. Car on est au théâtre. L’art de Mnouchkine est à la fois prodigieusement archaïque et prodigieusement contemporain, sur deux plans : – le théâtre : archi-archaïque (la geste et la gestuelle, les masques et la présence, la troupe virevoltante et les dizaines de personnages) et pourtant archi-contemporain (quelle merveille permanente d’assister à la réinvention de ce qui se peut faire sur scène avec la technique d’aujourd’hui qui ne remplace pas, mais s’ajoute à l’artisanat, et le monde entier, Moscou, Berlin, Paris, Londres, et le Japon et l’Amérique, existe devant nous) ; – la leçon d’histoire : archi-archaïque (depuis Hérodote, nous lisons le passé pour ne pas être dupe du présent ; la vulgarisation est brillante et engagée, on dirait Henri Guillemin ou Alain Decaux) et pourtant archi-contemporaine (on dirait les auteurs de podcasts historiques sur Youtube qui revisitent pour nous le passé, suivez mon regard). Bref : l’art vivant est vivant et le mot qui manque et que je dépose ici faute de lui avoir trouvé une meilleure place plus tôt est poésie. Merci madame et à l’année prochaine.
II – Regarde de tous tes yeux, regarde !
Si je cours les expositions c’est dans l’attente perpétuelle et l’espoir d’une révélation, encore une révélation, toujours une révélation, y compris une révélation d’une chose que je savais déjà, peu importe du moment que les images révèlent à tour de bras, sec et d’aplomb. Je pourrais m’aventurer sur une généralisation hyperbolique, au fond je n’attends rien d’autre non plus de la vie, mais je me contenterai des révélations au fil de mes visites de quelques expos à Paname.
– Ainsi, l’exposition « Global Warning » de Martin Parr au Jeu de Paume me révèle plus de reconnaissance que de connaissance. Elle me révèle avec brio, humour et couleurs pop que la frontière entre humanisme et misanthropie est paradoxalement ultra-mince, je me demande même, pour parodier un fameux slogan inventé par Sartre, si la misanthropie ne serait pas un humanisme tant on ne peut qu’être écœuré par les dégueulasseries commises par ce saligaud d’humain, or je me reconnais de façon troublante dans ce paradoxe-là : Parr documente les horreurs de masse (la surconsommation, le surtourisme, la bagnole, le selfie, le désir publicitaire, la malbouffe, la globalisation-poubelle)… est-ce que tout cela fait de lui un misanthrope ? Je crois que cela fait de lui avant tout un humaniste. Peut-être un humaniste blessé, conséquemment un romantique.
– Ainsi, juste après façon antidote, la rétrospective Sebastião Salgado à la Mairie de Paris me révèle l’exact contraire et ainsi ma dialectique avance : un grand photographe n’a pas besoin d’une once de misanthropie pour s’affirmer humaniste. Tandis que Parr montrait le problème humain, mais sans surplomb, rappelant qu’il en faisait partie à part entière, Salgado agit, récuse tout fatalisme à ce dit problème humain. Il est tout à la fois L’Homme qui plantait des arbres et Celui qui considérait que tous les humains avaient suffisamment de noblesse et de dignité pour être regardés. C’est bien aussi.
– Ainsi, l’exposition « Visages d’artistes, de Gustave Courbet à Annette Messager » au Petit Palais me révèle un Courbet que je connais par coeur, L’Autoportrait au chien noir (photo 1, 1842, tiens, je l’imaginais plus grand) de « l’homme le plus orgueilleux de France », et j’en suis ravi. Mais il me révèle des images inédites et j’en suis ravi pareillement. Le mur entier consacré aux essais de signatures d’Annette Messager est prodigieux, recherche d’identité entre le lisible et le visible. Concernant Courbet, je découvre une caricature d’époque qui m’enchante (photo 2) : Courbet surveille ses spectateurs (y compris nous-mêmes en 2026 ?) et se lamente : « Voilà un bourgeois qui s’arrête devant mon tableau !… Il n’a pas d’attaque de nerfs ?… Mon expo est manquée ! » Et puis d’autres salles du même musée me donnent à voir des Courbet merveilleux, les Demoiselles de bord de Seine, le Sommeil, le Portrait de Proudhon, ou, plus rare, plus atypique et plus négligé, Pompiers courant à un incendie, qui m’impressionne énormément et que, quant à lui, j’imaginais plus petit. (Au fait, vous l’ai-je dit ? Prochaine représentation du spectacle en trio « Gustave Courbet : je fais comme la lumière » samedi 25 avril, 18h, Corps d’Uriage, chez l’habitant, coordonnées sur demande.)
– Ainsi, l’exposition « Cartes imaginaires » à la BNF, qui compile intelligemment des échantillons d’art cartographique, du moyen-âge à nos jours, alternant cartes « scientifiques » selon les états successifs de la science (par conséquent aussi réalistes que le « Rhinocéros » de Dürer) et cartes « fictionnelles », structurant l’« effet de réel » d’un lore (1) (la carte de l’île au trésor de Stevenson, celle de l’île mystérieuse de Jules Verne, celle de Westeros par George R. R. Martin, celle de la Terre du Milieu par Tolkien, celle d’une ligne de train ahurissante mêlant Bretagne et Normandie de la main de Proust…), cette expo-là me révèle avec brio ce que je pressentais, notamment l’origine de l’expression « Ici sont les dragons » (cf. le spectacle évoqué en haut de cette page) : sur toutes les cartes y compris les représentations qui ne sortiront pas de notre atelier intime, le monde inconnu est plein de dangers. Elle me révèle, surtout, mais attention, la phrase qui suit est de haute volée épistémologique, au besoin lisez la lentement car c’est ainsi que je l’écris moi-même, elle me révèle surtout que toute connaissance est un phénomène imaginaire. Une « Cosa mentale » comme disait Da Vinci. Une vue de l’esprit. Y compris les connaissances établies grâce une méthode scientifique. Voilà que me remonte une référence glanée alors que je portais ma casquette de conteur : Vivian Labrie, ethnologue québécoise, très engagée politiquement notamment contre la pauvreté, est allée à la rencontre des Inuits pour les écouter, recueillir leurs récits qui sont très structurés alors même qu’ils n’avaient ni école ni écriture. Tous commencent par dessiner une carte dans la poussière ou sur la glace, pour placer les lieux de l’histoire et les personnages placés… Mais alors, si toute connaissance est un phénomène imaginaire qu’on peut (la métaphore cartographique s’impose avec évidence) mettre à plat, si l’on peut postuler réciproquement que tout phénomène imaginaire est bel et bien une connaissance, quid alors des religions ? Je déplore une lacune dans cette belle expo, toutefois : si maintes îles sont citées, nulle mention de celle de Lost, qui les contient pourtant toutes et dont on retrouvera la carte ici.
– Ainsi, l’exposition « Flops ! » aux Arts et Métiers me révèle certaines choses que je connaissais déjà, les géniaux objets introuvables de Jacques Carelman, ou le mantra de Beckett définissant toute entreprise de création (Rater, puis rater mieux)… Mais elle me révèle surtout que les calamiteux projets idiots ou mal ficelés déployés ici relèvent de la soif de nouveautés de notre civilisation technico-capitaliste, relèvent au fond de la même pulsion bicéphale vue chez Martin Parr : l’humanisme (on essaie) et la misanthropie (ça foire), tressés à jamais. Je mets au défi quiconque de traverser cette expo sans reconnaître un objet nul qu’il a un jour convoité ou même acheté. Moi-même, j’avoue que j’ai acheté en 1991 ce lecteur de vidéo-disques, format mort-né, sorte de DVD de la taille d’un vinyle 33 tours, qui prend désormais la poussière dans un grenier, sic transit gloria mundi et la société de consommation se poursuit.
L’usage actuel du terme « lore » se répand d’ailleurs à mesure que s’affirme ce goût prononcé pour les univers fictionnels. Popularisé depuis le milieu des années 2010 par les amateurs de jeux vidéo en monde ouvert – un genre ludique privilégiant l’exploration –, « lore » est un terme venu du vieil anglais désignant un ensemble de savoirs et de traditions, comme on l’entend dans « folklore » (composé de folk, « peuple », et de lore,« savoir, connaissance »).
III – La rue fantôme
Et puis, il y a les pèlerinages inattendus, qui ne sont pas les moins forts. Je croyais ce matin me promener distrait mais paisible dans le doux, vert et charmant parc de Belleville, tout en diagonal face à Paris, tout en pentes et terrasses. Je découvre que je traversais sans le savoir le fantôme de la rue Vilin, haut lieu de mémoire et d’enfance de Georges Perec, par conséquent de tous les péréquiens tant cette rue qui n’existe plus infuse ses écrits, de W au posthume Lieux, en passant par Les lieux d’une fugue, sans oublier le documentaire de Robert Bober, En remontant la rue Vilin (1992).
Perec est né rue Vilin en 1936. Ses quatre grands-parents habitaient la rue. Sa mère, Cyrla, tenait l’un des deux salons de coiffure de la rue, au n°24. Puis le salon a fermé. Puis Cyrla a accompagné Georges, âgé de six ans, à la gare de Lyon pour le confier à un convoi de la Croix-Rouge qui partait vers Grenoble, et a, ultime image, agité son mouchoir depuis le quai. Puis toute la famille de Perec a été détruite. Puis toute la rue Vilin a été détruite, l’une des dernières maisons démolies étant ce n°24, le 4 mars 1982, fortuitement le lendemain de la mort de l’écrivain. Après quoi, on a aménagé ici le doux, vert et charmant parc de Belleville. Et je suis bouleversé de me tenir là, debout, vivant.
« Pendant des années, je ne savais pas où était la rue Vilin. Après, je savais où c’était, mais je ne voulais pas y aller. Et après, j’y suis allé et je ne savais plus où était la maison de ma grand-mère, l’immeuble dans lequel habitaient mes parents. Disons que je ne voulais pas le savoir et en même temps, je savais bien que c’était ça qu’il fallait que je sache. Que je trouve. Que je cherche. »
« Écrire : essayer méticuleusement de retenir quelque chose, de faire survivre quelque chose : arracher quelques bribes précises au vide qui se creuse, laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou quelques signes. » Georges Perec, Espèces d’espaces, Paris, Galilée, 1974.
“Les fausses nouvelles, dans toute la multiplicité de leurs formes – simples racontars, impostures, légendes – ont rempli la vie de l’humanité. Comment naissent-elles ? De quels éléments tirent-elles leur substance ? Comment se propagent-elles, gagnant en ampleur à mesure qu’elles passent de bouche en bouche ou d’écrit en écrit ? Nulle question plus que celles-là ne mérite de passionner quiconque aime à réfléchir sur l’histoire.”
Ce texte n’est pas une tribune publiée hier dans la presse quotidienne entre deux informations sur l’Ukraine, l’Iran ou Gaza. C’est le prière d’insérer d’un essai paru il y a plus d’un siècle, et que viennent de republier en poche les éditions Dunod : Réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre écrit Marc Bloch en 1921.
Comptant parmi les inventeurs de l’historiographie contemporaine, Marc Bloch (né en 1886, fusillé par la Gestapo en 1944) se penche sur les bobards ayant circulé durant la guerre dite absurdement Grande : donc, sur les fake news, une éternité avant que l’expression ne devienne usuelle dans la langue française.
Qu’il soit propagé par une antique rumeur à pied ou par une IA dernière génération, le mensonge est une arme de tous les temps, mais surtout de toutes les guerres.
Le lien entre mensonge et guerre est du même ordre que celui entre le poisson et l’eau. Ou plus exactement, du même ordre que celui entre le petit poisson et le gros poisson. Car ce lien, ce dénominateur commun, est simplement la loi du plus fort. Je cite pour la millième fois la règle d’or énoncée par Humpty Dumpty : La question n’est pas de savoir ce que les mots veulent dire mais de savoir qui est le chef.
Trump est le chef d’état américain ayant le plus menti, au point d’avoir dissous dans l’air ambiant l’importance de la vérité elle-même ; comment s’étonner des guerres qu’il déclenche.
Cf. cette archive au Fond du Tiroir. J’imaginais alors La vérité est morte, 79e des estampes, l’une des plus terribles, de la série Désastres de la guerre de Goya, illustrer le feuilleton que j’avais commencé d’écrire pendant le premier mandat de Trump, une Archéologie littéraire de la fake news. Mon feuilleton a fini par compter 8 épisodes :
Comme le sujet est inépuisable, un 9e épisode (qui, chronologiquement s’intercalerait entre le 2e et le 3e) est en chantier, consacré aux Canards, ces fausses nouvelles inventées par Benjamin Franklin, Balzac et Nerval.
Attendu (2) que Robert Crumb est l’un des artistes, toutes catégories confondues, pour lesquels j’ai le plus d’admiration, car son parcours sur six ou sept décennies relève d’une recherche perpétuelle, d’une indépendance intransigeante, d’une création sans cesse remise sur le métier et d’une puissance d’inspiration difficilement égalable propre à faire école, lui qui est pourtant un solitaire absolu (j’incline à penser que quiconque écrit et/ou dessine dans un registre autobiographique aujourd’hui, qu’il le sache ou non, doit quelque chose à Crumb, comme à Jean-Jacques Rousseau, par exemple) ;
… Naturellement, je me suis jeté, comme les Gafam sur nos données privées, sur le premier livre de Crumb depuis des années, Tales of Paranoia (chez Fantagraphics – la traduction française sous le titre Chronique de la paranoïa a suivi peu après chez Cornelius), qui promettait un énième autoportrait mais cette fois « en paranoïaque » , sur le fil tendu entre deux registres éminemment contemporains, l’anxiété et le complotisme. Parce que l’un n’empêche pas l’autre.
Ce livre ne sera pas le plus plaisant ni le plus facile d’accès de son auteur. Crumb, à 82 ans, ne s’inquiète pas de prendre son lecteur à rebrousse-poil, en commençant par de longues pages sur la pandémie de Covid-19 (farouche anti-vax, Crumb a refusé l’injection), allant jusqu’à formuler l’hypothèse bien connue que cette histoire planétaire a été un complot ourdi par les actionnaires de Big Pharma. Certes, cette provocation est bien dans sa manière, lui qui autrefois ne rechignait pas à se montrer misogyne, misanthrope, antipathique, maniaque, hypocondriaque, obsédé sexuel, handicapé social, etc., provocations non gratuites puisqu’elles étaient la contrepartie de la sincérité… Restent que ces pages d’ouverture ne sont pas les plus originales du livre, Crumb se contentant de recopier des sources et de se dessiner en train de les lire.
Espérons-le, les lecteurs rebutés pourront du moins être comme moi sensibles à un argument de Crumb qui, lui, mérite d’être répété : la dénonciation, accompagnée de l’injure « complotiste », du moindre opposant remettant en cause les bienfaits ou l’innocuité des vaccins, était (est toujours) une façon totalitaire d’empêcher tout débat. Totalitaire, et par conséquent laissant soupçonner un vague complot…
La suite de l’opus, selon la méthode de ses comix d’antan, est faite de pièces et de morceaux, variations sur le même thème (« Être paranoïaque n’empêche pas les autres de réellement comploter dans votre dos ») s’enchaînant par associations d’idées, et recèle des trésors plus personnels et plus nourrissants : – un épisode posthume, drôle et touchant de Dirty Laundry (la bande dessinée/journal intime qu’il réalisait à quatre mains avec son épouse Aline Kominsky, décédée en 2022) dans lequel Aline est persuadée de porter la poisse à ses éditeurs et galeristes, qui mettent tous la clef sous la porte après avoir travaillé avec elle ; – un souvenir des années 60, terrifiant bad trip au LSD débouchant sur une révélation indicible, presque lovecraftienne (Crumb, donnant l’exemple de sa mère, rappelle que les USA sont un pays profondément paranoïaque depuis l’usage massif des psychotropes – qui donc en a inondé le pays à l’époque ? La CIA ?… Est-il paranoïaque de chercher à comprendre l’origine de l’épidémie de paranoïa ???) ; – un portrait biographique d’une femme de l’état profond fort bien documenté, qui rappelle ce qu’est au juste cet état profond, matière à fantasme des complotistes : non pas une secte occulte et machiavélique, simplement l’ensemble des personnes du bon côté du manche ; – une succession de médaillons où il tire le portrait des puissants et malfaisants de ce monde (qui ne sont pas plus « cachés » que ne l’est l’état profond : on reconnaît certaines de leur binettes, dont l’actuel président des États-Unis…), suivi d’une analyse et d’une introspection passionnante qui explicite sa démarche, presque un discours de la méthode – il les dessine pour se les approprier, pour les comprendre : « Pfiou ! Content d’en avoir fini ! C’était déprimant de dessiner ce tas de salopards ! Et dans quel but, en fait ? C’est clairement un exercice futile ! (…) Bon, graphiquement, ça rend bien… Mais ai-je appris quelque chose de cet exercice, en étudiant leurs visages ? Hum… J’ai compris que toutes ces personnes avaient un point commun. Un talent qui manque à la plupart d’entre nous, à savoir qu’ils savent très bien jouer le jeu… » ; – enfin, sous forme de gags en une planche, quelques dialogues absurdes entre Crumb et Dieu, comme pour rappeler que parler à Dieu est l’une des formes les plus courantes et les mieux admises de ce qu’on appelle paranoïa. Au fait, le seul livre de Crumb absolument premier degré et dénué d’humour est son adaptation du livre de la Genèse.
Si je tenais une rubrique intitulée « Le dernier livre qui m’a fait pleurer » (comme si je n’avais que ça à foutre ! moi qui préfère chialer dans mon coin), je parlerais aujourd’hui de La bande des bédémaniacs de Scott McCloud et Raina Telgemeier (éditions Rue de Sèvres, 2025).
Or ces larmes ont jailli par surprise, sans être invitées, d’un livre qui (n’) est (qu’) un manuel a priori inoffensif de pratique artistique destiné aux enfants.
Scott McCloud a publié il y a plus de 30 ans Understanding comics (en VF : L’Art Invisible) qui reste, malgré débats et mises à jour, le meilleur livre qui fut jamais conçu, du moins que j’ai jamais lu, à la fois théorique et pratique, consacré à ce singulier et cependant universel moyen d’expression qu’est l’art séquentiel – en résumé : on pose une image, puis une autre image, et c’est dans leur succession, leur séquence, que se bâtit un récit, une émotion ou un discours (cf. cette archive au Fond du Tiroir).
Si longtemps après, cette fois en duo, avec du sang neuf, et grâce à lui, en la personne de l’autrice Raina Teigemeier, McCloud propose de son classique une sorte de version vulgarisée à l’attention de la jeunesse.
Je n’y ai rien découvert de neuf en regard de son magnum opus… si ce n’est, in fine, non une idée mais quelques larmes, alors même que la tonalité globale est souriante, joyeuse et de bonne humeur.
Car ce livre, contrairement à son grand frère, s’habille d’une forme romanesque, mettant en scène quatre jeunes protagonistes, aspirants dessinateurs. Il ne fait pas l’impasse, quoique subtilement, discrètement, intelligemment, sur les mystérieuses raisons qui, à l’adolescence, voire un peu avant, font que l’on ressent (ou pas) cette pulsion de coucher sur le papier des mots et/ou des dessins, en séquences. Que faire de cette pulsion, au lieu que de chialer seul dans son coin ? – on y revient. Je me suis reconnu, ce qui a déverrouillé les canaux lacrymaux, conformément au principe même de l’identification.
Comme le dit Aragon, Ce qu’il faut de malheur pour la moindre chanson, ce qu’il faut de regrets pour payer un frisson, ce qu’il faut de sanglots pour un air de guitare…
II
Si je devais ouvrir une rubrique « Le dernier film qui m’a fait chialer » (tiens, ne viens-je pas déjà de dire quelque chose comme ça ? je radote ?) je parlerais aujourd’hui de Hamnet, de Chloe Zhao.
Quelle splendeur.
Splendide, depuis la toute première image, un panoramique vertical sur deux troncs d’arbres dans la forêt, côte à côte, l’un droit l’autre tordu, et tout est déjà dit, jusqu’à la toute dernière scène, avec ces mêmes arbres peints sur un décor de théâtre, et tout est redit. Re-créé. Re-transposé, re-mis en scène, re-bâti et re-pleuré. Entre les deux, de bord à bord, uniquement de la beauté, crue, organique, viscérale, sorcière, des lichens de soleil et des morves d’azur, de la beauté y compris dans l’horreur. C’est-à-dire que le sujet est peut-être là : que faire de la vie, que faire de l’horreur, sinon de la beauté, ou bien on crève debout.
Je l’écris ici parce que je ne l’ai lu nulle part ailleurs : ce Hamnet ressemble, mutatis mutandis, au Molière d’Ariane Mnouchkine, où le jeune acteur et dramaturge, enfant puis adolescent puis homme fait (ou à faire), assistait à la mort des siens (de sa mère avant tout, scène fondatrice), et se débrouillait pour encaisser et transmuter sur scène ces écroulements. Question de vie ou de mort : finir sur les planches, plutôt qu’entre quatre d’entre elles. Molière de Mnouchkine m’a été une révélation il y a 45 ans et mèche, dès lors il fallait que je fasse du théâtre ; je suis sûr qu’Hamnet montrera de semblables perspectives à qui est en âge de les recevoir.
Je me contrefiche absolument de savoir si le pitch du film de Chloe Zhao (Shakespeare aurait écrit Hamlet en songeant à son fils mort Hamnet) est vrai, ou ne serait-ce que vraisemblable. Ce qui compte, comme au théâtre où tout est faux (ceci n’est pas Hamlet mais un acteur, ceci n’est pas un arbre/pas une forêt mais un fond de scène, ceci n’est pas une pomme/pas une pipe mais un Magritte), n’est pas que l’histoire soit vraie, c’est que les émotions le soient. Afin qu’elles deviennent les miennes, moi qui suis dans la salle. Et que, fébrile, je tende la main, comme le public dans la dernière scène. Pleurant et heureux de pleurer. C’est un film sur la catharsis, au fond. Le meilleur film possible sur la catharsis. Mais beau en plus.
III
Et maintenant que j’ai pleuré de chaque oeil, je parviens à comprendre ce que les deux notules ci-dessus ont en commun. Si ces deux oeuvres ô combien dissemblables ont ouvert les mêmes vannes en moi c’est qu’elles ont réactivé d’anciennes émotions de jeunesse et d’enfance, certaines pulsions qui m’avaient fait primitivement écrire, dessiner, jouer. Ah, c’est donc ainsi que je fonctionne ! La science avance.
Certes, deux livres durant, le Posthume et sa Séquelle, j’ai prénommé mon petit poète alter-ego Arthur. Pour autant je n’étais pas particulièrement rimbaldien. De Rimbaud je ne retenais que ce que l’école m’avait légué, Ma bohème, Voyelles ou Le Dormeur du val. C’était déjà bien mais comme je ne m’extrayais pas de ce contexte scolaire, le petit génie trafiquant d’armes et d’esclaves ne m’inspirait pas plus de sympathie qu’un premier de la classe, ni guère de curiosité, d’autant qu’en termes de nourritures et affinités symbolistes m’attiraient davantage Verlaine que je trouvais plus élégant, ou Lautréamont que je trouvais plus flamboyant.
Ainsi avais-je passé mon chemin devant le Bateau ivre dont le titre m’était au mieux un patrimoine indifférent, au pire un cliché passe-partout, un slogan surfait (idem Je est un autre) voire une enseigne de mode. Une position sexuelle également (cela aurait dû me mettre la puce à l’oreille), et surtout une chanson-parlée de Léo Ferré qui, le premier, m’initia aux beautés voilées de ce texte en l’arrosant d’éclats de rire et de cris lancés au large, induits par le troisième vers.
Et puis le temps passe, par un autre cheminement. Voilà que je me passionne pour Gustave Courbet. Par conséquent, pour la Commune de Paris. Je dévore ce qui me tombe entre les mains sur l’un et l’autre sujets. En cherchant tout autre chose je découvre stupéfait que l’une des interprétations possibles du Bateau ivre de Rimbaud, outre les métaphores vitales et sexuelles sur la liberté et l’errance à l’abondante exégèse, est qu’il s’agirait d’une méditation politique, sourde et cryptée, sur l’échec de la Commune. Hein ? Pardon ? Où ça ? Ah, d’accord, pour pénétrer ce sens-là il fallait prendre le poème à rebours, débuter par son dernier mot : Pontons.
Alors j’y retourne, à l’envers s’il le faut. Je lis Le bateau ivre. Une fois, dix fois. Je le mâche. Je ne le comprends pas mieux mais je le sens, je sens la Commune et le reste, surtout le reste, j’y suis. La révélation vient. La splendeur. L’illumination c’est peu de le dire. Les mots, les phrases, les agencements, la versification, le scintillement contrasté et nocturne des syllabes qui miroitent d’une ligne à l’autre comme éclairées par une lampe-tempête cahotante, le dérèglement de tous les sens, la diversité profuse et heurtée des sons et des syllabes, mais aussi des syntaxes, les substantifs appelant des participes passés ou présents mais jamais deux fois de suite, ou bien des adjectifs ou des adverbes (sauf qu’il n’y a jamais d’adverbes, on n’est pas chez Verlaine), ou à défaut et par raccourci mélangent leurs statuts (les gouffres cataractant). Tout bouge et se recombine en permanence en ce texte embarqué, tangage et roulis cosmiques.
« Cela s’est passé. Je sais aujourd’hui saluer la beauté. » (Dixit Une saison en enfer)
Je salue la beauté. Je salue la métrique : quelle luxuriance dans l’alexandrin (J’ai heurté, savez-vous, d’incroyables Florides) mais quel chahut à l’hémistiche, la césure très régulièrement placée non au 6e pied mais au 7e par la grâce d’un monosyllabe postposé (De la mer, infusés d’astres…).
Je salue les rimes, toutes croisées, toutes bardées : moi qui, pontifiant auprès de mes stagiaires qu’il faut éviter comme le Covid les rimes mille fois usées, telles Jour/Amour, sous mes yeux Rimbaud place son intrépidité y compris dans l’emploi de ces mots-là, réinventés, il n’a peur ni du jour ni de l’amour. Quatrain n°7 :
Où, teignant tout à coup les bleuités, délires Et rhythmes lents sous les rutilements du jour, Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres, Fermentent les rousseurs amères de l’amour !
Je salue jusqu’aux répétitions qui sont une autre transgression fertile et une béquille de la mémoire, un flambeau éclairant un carrefour dans le labyrinthe : bien sûr un à un chaque mot est choisi et toute poésie réside dans l’exigence de cette sélection stupéfiante jusqu’à devenir naturelle, pourtant quelques-uns d’entre eux le sont plus d’une fois, cassant le système qu’on devinait de profusion et de nouveauté permanente. Parmi ces mots répétés : le bateau (deux fois, voire trois si on compte le titre) ; l’eau (quatre fois, c’est bien le moins) ainsi que, pas seulement pour la rime, l’oiseau (trois fois) ; les cieux (quatre fois, sans compter un ciel et un arc-en-ciel) ainsi que, jamais pour la rime, les yeux (quatre fois, dont les yeux horribles des pontons en terrifiante conclusion, prédits dès le début par un oeil solitaire et borgne au ver Sans regretter l’oeil niais des falots) ; les poissons (deux fois, mais deux fois dans le même ver) ; la mer (trois fois au singulier et deux fois au pluriel – alors qu’en 1871, le jeune Rimbaud n’a encore jamais vu la mer) ; baigné (deux fois) ; le ou les flot(s) (quatre fois plus une flottaison) ; les fleurs (trois fois) ; la nuit (trois fois), et par contraste le soleil (quatre fois) ; l’enfant (quatre fois) ; monter (trois fois sous diverses formes grammaticales) et descendre (quatre fois) ; tache ou taché (trois fois) ; amer et éternel (deux fois chacun) ; l’Europe (deux fois) ; les porteurs de coton (une fois au début, une fois à la fin) ; l’éveil ; la fermentation… et bien sûr le nuancier, en tête le bleu (cinq, dont un bleuïtés) puis le vert (trois fois), le noir (idem), le violet (deux fois)… Sans compter les contrepèteries (torpeurs et porteurs à deux quatrains de distance) et jeux de mots divers qui créent d’autres formes de répétitions (l’écho résonne entre Les clapotements furieux [respecter la diérèse fu-ri-eux] des marées et Les pieds lumineux des Maries ; ou les péninsules démarrées tandis que fermentent les marais ; la mer et le ciel sans cesse confondus, les poissons d’or du 15e quatrain se transforment en oiseaux d’or au 21e ; etc.). Assurant la circulation à l’intérieur du poème, l’enchaînement indomptable et fluvial, je compte vingt-huit occurrences de « et« , soit davantage que de quatrains, dont douze « Et » en tête de vers, soit 12% du total des vers.
Poursuivant l’introuvable martingale je dresse une autre statistique, compilant les formules d’alternance des rimes masculines et féminines, car on a les obsessions qu’on peut. Sur les 25 quatrains : – 14, soit une large majorité absolue, sont construits selon la formule la plus courante de la poésie classique, rime féminine/rime masculine/rime féminine/rime masculine. – 7 selon la formule féminine/féminine/féminine/féminine. – 2 selon la formule masculine/féminine/masculine/féminine. – 2 selon la formule masculine/masculine/masculine/masculine.
Je me mets en tête de savoir par coeur le poème. Ce n’est pas si difficile lorsqu’on réalise que son chatoiement lui-même est mnémotechnique. Je le mémorise quatrain par quatrain. Régulièrement, j’en ajoute un et je récapitule. Il compte en tout vingt-cinq quatrains. Mille deux cent pieds, cent vers tout rond : hécatombe. J’en suis à la moitié. Je possède en moi fermement une douzaine de quatrains que je tourne en boucle et je gagne petit à petit. Apprendre par coeur, quelle expérience magnétique, heuristique, initiatique ! Expérience d’autant plus raréfiée que nos mémoires sont désormais externalisées, numérisées, dans nos machines-outils et intelligences artificielles, chacun à tout moment en tout lieu peut faire jaillir en deux scrolls en deux clics Le bateau ivre, à quoi bon l’apprendre ?
À quoi bon, vraiment ?
La mémorisation exauce la magie. Les images du poème prennent chair et fascinent, fraîches du jour, je deviens ivre enfin et bateau, je les incorpore y compris sans les saisir (je ne sais toujours pas ce que signifie Sourd comme des cerveaux d’enfants), à voix haute car il faut les prononcer pour les entendre, je les admets et surtout je les aime, je les crois, et je les accrois, j’ajoute images et associations de mon cru à fin de retrouvailles, celles-ci se substituent, ne concernent que moi. Ainsi, j’ai en nette vision la trogne d’Antonin Artaud qui me regarde lorsque je dois retrouver au fond de ma remembrance le quatrain n°9 et je décolle aussitôt :
J’ai vu le soleil bas, taché d’horreurs mystiques, Illuminant de longs figements violets, Pareils à des acteurs de drames très antiques Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !
Et je me mets en circuit fermé, à la fin je recommence, comme un acteur de drame très antique répète à l’italienne, ou un dévot récite son mantra. Le bateau ivre devient ma discipline, ma routine du matin, mon yoga du soir, ma façon de remplir le vide. Lui et moi devenons intimes. Dix fois dans la journée le quart de tour, Comme je descendais des fleuves impassibles, feu ! Je me récite Le bateau ivre chaque jour un peu plus long, dès que je me trouve seul je ne le suis plus, j’ai un locataire, pendant une insomnie, sous la douche, dans la cuisine, dans la rue, dans la forêt, dans les transports en commun, balloté par le bus comme d’autres le sont par les haleurs ou les flots. Même en faisant autre chose je fais le Bateau.
À terme, dans quelques semaines, au plus quelques mois, j’aurai les vingt-cinq quatrains en moi. Les cent vers. Et je les recèlerai pour toujours, jusqu’à ma mort. Je pourrai me les dire, sans relâche (par exemple pour résister à la torture, à l’hypnose ou au lavage de cerveau, ainsi que fait le professeur Hans Zarkov, cf. Reconnaissances de dettes, III, 63), ou vous les dire, à la demande. Je n’aurai pas le Bateau ivre, je serai tout entier le Bateau ivre, comme sont les hommes-livres de Fahrenheit 451, image hantante de l’archivage organique qui est le contraire du numérique.
Je répète et rabâche et veux dire à tout prix ! Les flamboiements du Bateau ivre de Rimbaud Continuent d’occuper nuit et jour mon esprit Ma quête de mémoire est la quête du beau.
Mise à jour 1 – 14 février 2026 : J’approche de la fin, j’ai en moi désormais 21 des 25 quatrains. Le bloc formé par les quatrains 18 à 21, ne constituant qu’une seule longue phrase heurtée d’éblouissement et finalement d’amertume, est spécialement ficelle à mémoriser. Je continuer d’user de diverses béquilles mémorielles ; ainsi pour les deux derniers vers du quatrain n°20,
Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs,
… c’est bien un tableau de Gustave Courbet, La Trombe, 1867, que je convoque dans ma tête aux yeux fermés.
Mise à jour 2 – 22 février 2026 :
Voilà ! Ça y est ! Je l’ai ! Ouf ! Je l’ai !!! Youpi ! On ne me l’enlèvera jamais ! Du moins on ne m’enlèvera jamais le fait qu’aujourd’hui je l’ai eu, et j’en suis fier.Quoi donc ? De quoi parlè-je ? Qu’ai-je obtenu aujourd’hui, à la fin ? Mon bac ? Mon dépucelage ? Mon droit de vote ? Mon permis ? Ma carte Vitale ? Mon prêt bancaire ? Mon premier CDI ? Mon premier enfant ? Mon/ma Covid ? Mon plan d’épargne retraite ? Mon plan d’épargne obsèques ? Ma concession permanente au cimetière ? Mais non, rien de tout cela, voyons !
J’ai en moi Le Bateau ivre de Rimbaud ! J’ai en moi, à ma disposition, les 25 quatrains, les 100 vers, les 1200 pieds, d’ailleurs pour parvenir à ce chiffre rond et parfait je fais très attention aux diérèses sur « in-sou-ci-eux », « ni-ais », « fu-ri-eux », « Lé-vi-a-than », « mi-lli-on », j’adore, j’en ai plein la bouche, je l’ai ! Il m’a fallu environ six semaines, mais depuis aujourd’hui je l’ai tout entier, et le donne à la demande tout en le conservant par-devers moi, c’est formidable. Il me ressurgit par fragments (par exemple, car la poésie est un savoir pratique, je crie « Des écroulements au milieu des bonaces » à ce ciel de février qui nous déluge sans relâche ; ou bien, je longeais tout à l’heure une affiche pour le candidat RN et souriant de je ne sais quelle commune et aussitôt j’ai prononcé à l’attention du logo de ce parti l’avant-dernier vers du poème : « Ni traverser l’orgueil des drapeaux et des flammes » – je précise que le logo n’a pas bronché), mais également en intégrale. J’ai testé l’intégrale pour la première fois ce matin auprès de Mme la Présidente du Fond du Tiroir, qui m’a écouté avec complaisance et patience, puis, comme madame est cultivée et spirituelle, m’a fait la remarque suivante : « Braaaaaaavo. Tu vas enfin pouvoir passer à autre chose. À quoi vas-tu t’occuper ? Tu vas apprendre par coeur la Légende des Siècles ? Je te préviens, c’est 9000 vers… »
Mise à jour 3. Me reste à l’enregistrer, un jour, en la compagnie d’une musicienne…
Mise à jour 4 – 24 avril 2026. J’aime les livres. J’achète des livres. J’en achète souvent, et sans doute trop souvent. À ma décharge (peut-être) je constate pragmatiquement que j’achète davantage de livres d’occasion que de livres neufs. Or quand on ouvre un livre d’occasion, on a parfois la surprise de découvrir sur la page de titre une dédicace manuscrite de l’auteur. Savoir que cet exemplaire-ci entre mille est passé entre les mains de l’auteur, ces mêmes mains qui ont produit l’oeuvre, procure un infime plaisir fétichiste, plaisir bonus à l’improviste, inconcevable si je m’étais converti à la lecture de livres numériques, ce qu’à dieu ne plaise, et peu importe que la dédicace soit adressée à quelqu’un d’autre. J’ai ainsi un Evguénie Sokolov de Serge Gainsbourg dédicacé d’une main tremblante à Brigitte et je me perds en conjectures romanesques sur les raisons qui ont poussé Brigitte à revendre ce livre à un bouquiniste. Je détiens également des signatures d’occasion par Jodorowsky, par Siné, par Corinne Lovera Vitali… Il m’est même arrivé de racheter un de mes propres livres, que je n’avais plus, et que j’avais dédicacé à je ne sais qui. Sait-on jamais à qui on dédicace. Et voilà qu’aujourd’hui j’achète un Killoffer enfin tel qu’en lui-même (L’Association, 2015) qui se révèle orné d’une magnifique dédicace pleine page au crayon gris sur fond noir. « Pour Caroline » . Tant pis pour elle. Je ne peux pas juger, je ne connais rien de l’histoire de Caroline. Elle est peut-être morte brutalement et ses enfants, pour payer les frais de succession, auront revendu toute sa bibliothèque en pleurant. Je ne diffuserai pas ici la dédicace pour Caroline, par respect pour sa mémoire. En revanche ! Je publie ci-dessous une case de ce même livre qui est une autre surprise : un autoportrait de Patrice Killoffer aviné déclamant en fin de banquet « Comme je descendais des fleuves impassibles… » Voilà qui me donne l’occasion d’un nouveau post-scriptum au sujet de ma propre obsession pour Le Bateau ivre de Rimbaud.
Vu L’Étranger de François Ozon. Si dans mon paysage mental Albert Camus est un phare, Ozon est un clignotant. Une lumière intermittente : un coup oui un coup non. Son appétit continu de créer du cinéma, un film par an coûte que coûte, me rappelle Claude Chabrol, en quelque sorte son alter-ego du XXe siècle : Chabrol tournait sans cesse, alignant les films insignifiants ou médiocres, mais une fois de temps en temps signait un chef d’œuvre qui pour quelques années remettait les pendules à l’heure (La Cérémonie en 1995). Ozon me fait le même effet. Entre deux films majeurs et nécessaires (Grâce à Dieu en 2018, cet Étranger en 2025), combien de films seulement honnêtes (c’est déjà pas mal) voire vaguement malhonnêtes, ou franchement débiles (Mon crime en 2023) ! Son Étranger est un cas d’école pour l’adaptation littéraire à l’écran. On y peut voir se succéder une suite de pertinentes et intelligentes décisions de la part du metteur en scène : – sur le casting (tous les comédiens excellent, Benjamin Voisin en tête), – sur les dialogues (économie de la voix off : seules deux scènes clefs citent littéralement le monologue du roman, la scène de l’assassinat et la toute dernière page… Lorsqu’on évoque le roman de Camus, on cite traditionnellement sa percutante première phrase, ici absente, alors que sa toute dernière est largement aussi magistrale : « Pour que tout soit consommé, pour que je me sente moins seul, il ne me restait qu’à souhaiter qu’il y ait, le jour de mon exécution, beaucoup de spectateurs et qu’ils m’accueillent avec des cris de haine. » ), – sur la mise à jour « post-coloniale » de Camus (Ozon prend en compte non seulement le roman originel mais aussi Meursault contre-enquête de Kamel Daoud pour éclairer ce qui était un angle mort chez Camus, le colonialisme), – sur la reconstitution (avec ouverture sur des simili-actualités d’époque), – sur la musique (The Cure dans le générique de fin, mais oui, forcément, maintenant que tu me le dis ça coule de source, Staring at the sea, staring at the sun, I’m the stranger), – sur la fidélité au texte tout autant que sur l’infidélité (la scène onirique où Meursault voit sa mère lui raconter une exécution capitale qui rendit malade son père provient, si je ne m’abuse, non de l’Étranger mais du Premier homme), – et enfin, et surtout, sur la lumière. L’Étranger est un roman dont la lumière constitue à la fois la matière, le contexte et même le sujet, si l’on se souvient que Meursault, à l’heure d’expliquer son geste, accuse le soleil. C’est dire s’il ne fallait pas louper la lumière à l’image. Ouf, elle est resplendissante, aveuglante, évidente, lancinante, si nette qu’elle en est louche, si contrastée qu’on comprend qu’il y a de quoi perdre la boule : le noir-et-blanc est sublime.
À ce stade m’est venue une pensée pour l’une des séries les plus marquantes que j’ai vues ces dernières années : Ripley de Steven Zaillian (2024), qui affichait un noir-et-blanc similaire, somptueux, violent, sensuel, et engluant toute son histoire. J’ai même cru que les deux œuvres avaient le même chef op (j’ai vérifié : pas du tout – alors je cite ces deux orfèvres, Robert Elswit pour Ripley, Manuel Dacosse pour L’Étranger). Les deux œuvres rejoignent en tout cas un même imaginaire, via une série de points communs que jusqu’à présent je n’avais jamais identifiés, tant leurs origines appartiennent à des littératures (apparemment) distantes, un prix Nobel vs. une autrice de polars. Le Meursault d’Albert Camus (1942) et le Ripley de Patricia Highsmith (1955) sont deux mythes littéraires. Deux jeunes hommes fort difficiles à cerner dans leur livre respectif (le cinéma court le risque de s’y casser les dents, car les montrer n’y suffit pas), deux monstres par défaut, deux blocs d’abîme pratiquement vides dans lesquels on peut projeter nos diverses terreurs, deux taiseux séduisants capables d’être brillants lorsque finalement ils se décident à parler (mais alors ils deviennent antipathiques et repoussants), deux assassins nihilistes à la personnalité opaque… et en outre deux méditerranéens baignés de soleil (comment s’appelait l’une des plus célèbres adaptations cinématographiques de Ripley ? Ben voyons : Plein soleil, René Clément, 1960).
Un dernier mot : j’ai lu ou entendu quelques critiques du film qui en profitaient pour égratigner le roman de Camus, le qualifiant de daté, dépassé ou ringard. Je suis indigné, et consterné que, 80 ans plus tard, domine encore et toujours la position sartrienne qui tenait Camus pour un auteur simplet, immature (puisque pas assez politisé) juste bon à réviser son bac. Au contraire, je me demande si L’Étranger n’est pas, aujourd’hui, plus actuel que jamais : il présente un homme coupé de ses émotions, de ses affects, de ses motivations, de ses liens au monde. Combien de milliers, de millions de jeunes gens dans ce cas en 2025 ? Les étrangers sont légion. Et ceux-là, impossible de les raccompagner à la frontière.
Ce que la poésie fait à la machine / ce que la machine fait à la poésie. Double question fascinante… lancinante… un tantinet angoissante si par malheur on oublie qu’elle n’est pas si nouvelle, le nez fourré tels que nous sommes dans l’intelligence artificielle, à la fois grisés, terrifiés et démunis face aux changements en cours, à l’instar des profs de lycée dont les élèves s’en remettent davantage à ChatGPT qu’à leur propre discernement. Avons-nous tragiquement délégué et perdu notre capacité d’élaboration intellectuelle, conceptuelle, poétique ? Fatal error 404 !
Cette « panique morale », qui a pour elle autant que contre elle d’excellents arguments, peut pourtant se nuancer lorsque l’on se souvient que poésie et machine ont toujours, l’une comme l’autre, fait feu de tout bois. L’une est ainsi le bois de l’autre, et parfois les flammes ont de jolies couleurs. Machine et poésie ne sont pas la fin l’une de l’autre.
J’écoutais il y a quelques jours à la radio l’interview d’Allan Deneuville qui publie une thèse de doctorat en littérature comparée, consacrée au copier-coller. Autrement dit à la machine. Oui, le copier-coller, ce principe d’écriture par la citation, vieux comme les moines copistes mais dont l’exécution n’a jamais été aussi rapide, souple et systématique. Les sources sont à notre disposition, en les citant nous créons une chose nouvelle et c’est en mélangeant qu’on invente.
Pendant ce temps, Georges Perec, mort en 1982, entre avec fracas dans la conversation en publiant un nouveau livre. Chic, il reste des inédits perecquiens. Les guetter n’est pas fétichisme mais authentique espoir de nouveauté : Perec n’a jamais rien écrit, publié ou non, qui ne soit palpitant pour les lecteurs et stimulant pour les écrivains.
Il s’agit cette fois de La Machine (ed. Le Nouvel Attila), texte écrit en allemand avec la collaboration du traducteur germanique de Perec, Eugen Helmlé, et qui à ce jour n’avait jamais été traduit en français. La Machine est une pièce radiophonique, plus précisément un Hörspiel, format typiquement allemand qui serait, disons, une variante moins narrative et plus ludique des dramatiques produites autrefois par France Inter (vous souvenez-vous des Tréteaux de la nuit ?). La Machine connut un grand succès, rediffusé maintes fois, en brisant paradoxalement toutes les coutumes de la fiction radio, des deux côtés du Rhin : à défaut d’intrigue, une sorte de code informatique ; à défaut de personnages, trois algorithmes, chacun chargé d’un protocole ; à défaut de dialogues, des réponses automatisées à des requêtes, des prompts dirait-on aujourd’hui.
La Machine, pièce sur l’intelligence artificielle Imaginée dès 1967, fut mise en onde en 1968. Tiens ? Il faut croire que 1968 était à cet égard une année-clef, celle du 2OOI: a Space Odyssey de Stanley Kubrick qui, rabâchons-le sans nous lasser, est bien des choses. À la fois blockbuster et film expérimental, summum rétinien et abstraction poétique, fable morale et métaphysique… mais encore œuvre visionnaire sur le destin de notre espèce qui crée l’Intelligence Artificielle, fleuron de son génie démiurgique, s’en remet entièrement à elle, et finit par se faire assassiner par elle (résumé possible, parmi d’autres, d’un film inépuisable). 2OOI et La Machine sont deux histoires d’ordinateurs qui déraillent sous nos yeux (dixit Perec, mais Kubrick eût pu dire la même chose : Au départ, mon problème concernait les rapports du système et de l’erreur, le génie étant l’erreur dans le système – cf. aussi le clinamen, concept clef de l’OuLiPo), déraillement dont le moment précis est peut-être celui où les ordinateurs deviennent trop humains, assassin ou poète. Vallée de l’étrange ! Perec explique à son traducteur :
La liberté d’un système réside dans les subversions qu’il permet : la Machine va conquérir le droit de se tromper, de tricher, de mélanger, d’hésiter, d’ironiser, de poétiser.
Le volume publié par le Nouvel Attila joint en annexe quelques extraits de la correspondance préparatoire entre Perec et Helmlé, révélant à quel point Perec pressentait ce que les outils numériques, lorsqu’ils seraient au point en tant que super-couteaux-suisses, feraient à nos cerveaux, et particulièrement au cerveau d’un écrivain ayant le goût de l’encyclopédisme, des listes (encore) plus burlesques qu’anxieuses, et des tentatives d’épuisement textuel. Sa note d’intention constitue ni plus ni moins une préfiguration de l’IA, de son fonctionnement et de ses usages :
Ce qui parle (et non pas celui ou ceux qui parlent), ce sont les « sorties » et les « relais » d’une gigantesque machine électronique [qui] résout tous les problèmes : on lui fournit des éléments, qu’elle lit, qu’elle analyse, elle donne une réponse : elle dispose de mémoires, d’un langage, d’une syntaxe : elle parle plusieurs langues, elle traduit, elle récite du Kafka quand on lui donne à lire du Kafka et du Ponge quand on lui donne à lire du Ponge (récentes expériences de Benze) elle décide, elle contrôle, organise, compose, ordonne, calcule, répond, prévient. De nombreux instituts de recherche, des firmes, etc., l’utilisent jour et nuit, à longueur d’année. Comme la Machine (Die Machine) est très perfectionnée, elle peut résoudre plusieurs problèmes en même temps : exemples : caractéristiques d’un avion en projet, dispatching des trains dans une gare de triage, exploitation d’un recensement de la population, traits communs caractéristiques des contes populaires slaves, enseignement programmé de la biochimie, prévision à long terme sur la rentabilité des gisements pétrolifères sahariens, organisation d’une campagne électorale, mise en page automatique d’un grand hebdomadaire, diagnostic médical, prévisions météorologiques, identification d’une œuvre, etc. etc….
Cette liste à la Prévert selon l’expression consacrée (on ferait mieux de dire liste à la Perec, si je peux donner mon avis) s’achève sur identification d’une oeuvre et finalement c’est sur ce dernier prompt que le texte définitif du Hörspiel se concentrera. La Machine décortique en long, large et travers, une œuvre de taille modeste, un poème de huit vers écrit par Goethe le 6 septembre 1780, intitulé Chant du promeneur nocturne :
Sur toutes les crêtes la paix, sur tous les faîtes tu sentirais un souffle à peine ; en forêt se taisent les oiseaux, attends donc, bientôt tu te tairas de même.
Au terme de tous les protocoles logiques et absurdes, nous aurons enfin la réponse à notre double question initiale : ce que la poésie fait à la machine / ce que la machine fait à la poésie. Qu’était au juste cet inédit de Perec ? De l’humour, oui, et un avertissement.
Mon père, durant les dernières années de sa vie, m’écrivait ses mémoires, par bribes. Il prenait plaisir à me raconter des anecdotes issues de son enfance ou de sa jeunesse (jamais de son âge mûr, lorsque je faisais partie de sa vie). Certaines de ces histoires étaient inédites pour moi, d’autres figuraient depuis lurette dans le canon des légendes familiales et trouvaient par écrit leur forme définitive. Entre autres, ceci, à propos de son propre père, mon grand-père Albert que j’ai peu connu puisque j’avais 7 ans à sa mort :
Un souvenir : mon père revient du Vercors [comprendre : du Maquis du Vercors, pour lequel Albert assure le ravitaillement, bénéficiant de quelques bons d’essence. Nous sommes sous l’Occupation, vers 1944, mon père a 6 ans], tout mal chaussé, tout mal vêtu. Il a les pieds bleus. Bleuis de coups. Ma mère lui donne un bain de pieds dans une grande bassine de tôle. Ça je l’ai vu. Il va dormir 24 heures, puis se rhabiller et redescendre dans les bois au-dessous d’Oris [Oris-en-Rattier, village matheysin, berceau familial], avec son flingot. Il m’a raconté plus tard qu’il se tenait au bord d’un bois et qu’à un moment il avait vu passer une charrette sur laquelle somnolait un Allemand. Il a visé, l’a longuement tenu dans sa ligne de mire. Il aurait pu le descendre facilement (il était tireur d’élite à l’armée), mais c’était appeler le massacre de tout le village. Car quelques Allemands étaient arrivés jusqu’à Oris, s’éloignant du débarquement en Provence. Ils n’ont pas fait trop de mal, à part confisquer tous les vélos et, une fois, tirer sur des faucheurs dans la montagne, sans les atteindre. Ils couchaient dans la mairie-école [domicile familial puisque la mère de mon père était l’institutrice du village]. L’officier a voulu coucher à l’étage. Mais ma mère lui a dit, Mes petits ont peur, alors il est resté avec ses hommes. L’un d’eux nous a donné des bonbons, à ma sœur et à moi. Ma mère nous les a fait jeter. Bref ils ont fini par partir. Mon père et quelques autres les ont suivis jusqu’à la Morte et au-delà, je ne sais pas bien les détails. Je sais qu’il a eu une grande activité de Résistance. Il avait eu la médaille militaire de la Croix de guerre pour sa mobilisation en 39–40, puis la médaille de la Résistance pour tout le reste. Il aurait dû avoir la Légion d’honneur, largement méritée, mais il n’était pas du bon bord politique [trop à gauche pour être gaulliste]. Eh bien, mon père, « ce héros au sourire si doux », m’a dit un jour, longtemps après : « Tu vois petit, je n’ai jamais tué personne ». Et il était tireur d’élite. Ça c’est le plus beau de tout.
Ce « Je n’ai jamais tué personne » beau comme l’antique, que j’avais entendu quelquefois avant de le lire noir sur blanc, est une parole mythique, presque sacrée, en tout cas déterminante dans l’éthique que je dois à mon ascendance.
Leçon : on peut faire bien des choses, y compris ce qu’il faut faire, y compris en temps de guerre et de Résistance, sans tuer quiconque. Tuer est une ligne rouge. Je m’y suis référé bien des fois – par exemple en me retenant systématiquement et depuis toujours de proférer des phrases sous l’empire de la colère ou de l’emphase, toutes deux faciles, phrases qui ne tuent que symboliquement mais c’est déjà trop, telles que : Je vais te tuer, J’avais envie de le tuer, ou Je serais prêt à tuer pour ceci ou cela.
Je m’y suis référé aussi en incorporant des références culturelles qui, en quelque sorte, confirmaient le précepte : en voyant la scène de fin de Voyage au bout de l’enfer de Michael Cimino (1978, The Deer Hunter en VO : Le chasseur de cerf), où De Niro, revenu de tout y compris de la guerre, met en joue un cerf mais ne tire que dans le ciel ; plus récemment, face à une scène équivalente dans Le Royaume (Julien Colonna, 2024), où la jeune Ghjuvanna Benedetti apprend à chasser sous l’œil de son père, tient un sanglier en joue mais tire volontairement à côté ; ou bien en écoutant des chansons, puisque les chansons aussi m’ont éduqué. Le Mécréant de Brassens :
Je n’ai jamais tué, jamais violé non plus Y a déjà quelque temps que je ne vole plus Si l’Éternel existe, en fin de compte il voit Qu’je m’conduis guèr’ plus mal que si j’avais la foi
Ou les Beatles, à l’époque où, non content de les écouter, j’étais capable de traduire en français les paroles de leurs chansons. Revolution, écrit par Lennon :
Tu dis que tu veux la révolution ? Okay. Tu sais, on veut tous changer le monde. Mais si tu commences à parler de destruction, laisse tomber, je ne suis plus dans le coup.
Ce livre a pour contexte les guerres d’Italie, soit une succession de 11 conflits armés menés par la France, de Milan jusqu’à Naples, entre 1499 et 1559. Guerres sanglantes, répétitives, prototypes des hécatombes modernes, mais aux motivations alambiquées, aux issues incertaines et aux péripéties confuses. Il semble d’ailleurs que Rabelais s’en soit inspiré pour décrire et, derrière l’humour, dénoncer les très-absurdes et très-horribles guerres picrocholines dans Gargantua. Pierre Bayard note à ce sujet (p. 60) :
Il est impossible de ne pas penser que l’écrivain avait aussi à l’esprit les premières guerres d’Italie, dont il avait pu mesurer les ravages enfant, en voyant revenir du front les soldats blessés ou mutilés, puis en tant que médecin appelé à les soigner.
Je me régale toujours en lisant ce savant fou de la littérature et de la psychanalyse qu’est Pierre Bayard – cf. ces deux archives du Fond du Tiroir : l’une sur les faits qui ne se sont pas produits, au sein de mon enquête de longue haleine sur l’archéologie des fake news, et l’autre sur Oedipe et Hitchcock. Mais je l’aime encore plus quand il mouille sa chemise et s’implique en tant que personnage de ses propres recherches. C’est le cas ici, où, comme moi, il interroge l’imitation des héros de sa lignée. Il recueille l’exemple et l’expérience en temps de guerre du plus prestigieux de ses aïeux (le chevalier dauphinois Bayard, Pierre Teillard, 1474-1524, est-il vraiment son ancêtre ? peu importe !) et s’identifie à lui au risque de l’anachronisme. Il se projette, ou pour mieux dire se téléporte, à l’époque des guerres d’Italie où s’illustra son ancêtre, qui devient aussi, pour l’occasion, son frère.
Comme à son habitude, Bayard fait montre à la fois d’académisme (ou bien parodie-t-il l’académie ?), de loufoquerie (l’extrême logique est toujours loufoque) et d’imagination aux frontières de la science-fiction (puisque l’une des idées force de toute son oeuvre, publiée dans la bien nommée collection Paradoxe chez Minuit, est que chaque littérature, voire chaque écrit, ouvre un univers parallèle – ici, il qualifie ce phénomène d‘interpolation historique : aussitôt qu’on raconte une histoire, y compris l’Histoire, on la modifie). Pourtant, sa méthode, intacte et farfelue, est ici au service d’une énigme morale plus grave et plus intime (ce n’est pas pour rien qu’il cite l’invitation qu’adresse Rabelais à son lecteur de sucer la substantifique moelle de son ouvrage au-delà de la rigolade de façade). En ouvrant le dossier de sa généalogie plus ou moins fantasmée, il cherche à révéler non seulement une geste familiale, un mythe fondateur, mais également une éthique personnelle. La question-clef de ce livre est : ai-je le droit de tuer ?
Oui, cette même question lancinante qui fait l’objet des unes de journaux depuis des siècles (la guerre juste, funeste arnaque rhétorique justifiant la mort de l’empathie, arnaque bénie par différents clergés prêchant l’amour du prochain), du cinquième commandement de Dieu, du double zéro de James Bond, de toute la littérature policière depuis Crime et châtiment, d’une ligne dans le Mécréant de Brassens ou d’une autre dans Revolution des Beatles. Don’t you know that you can count me out ? Bayard écrit p. 72 :
Plus j’avance dans l’écriture et plus je me rends compte que ce livre ne porte pas sur les guerres d’Italie, mais sur le mal.
Car le chevalier Bayard, figure de notre culture générale, héros de l’Histoire de France, version légende dorée ou roman national, fameux pour sa participation à la bataille de Marignan (dont chacun peut citer la date sans pour autant comprendre ce qui s’y joua), pour son imparable catchphrase (sans peur et sans reproche) et pour sa statue en bronze au coeur de Grenoble, pourrait bien, regardé à travers d’autres lunettes, n’être qu’un vulgaire criminel de guerre, un soudard massacreur de masse. En proie aux affres, toutefois, parce qu’il est bon chrétien. Affres décrites par Pierre Bayard, qui a bien connu le chevalier puisqu’il a de l’imagination.
Je regarde Sandman, la série (très bien) adaptée du magnum opus de Neil Gaiman – série hélas annulée après deux saisons seulement, pour la raison que Gaiman est un prédateur sexuel en plus d’être un génie des littératures de l’imaginaire. Alors qu’elle eût pu durer aussi longtemps que les êtres humains rêvent, ou aussi longtemps que les scénaristes pouvaient exploiter le matériau d’origine, c’est-à-dire quasiment autant. Bah.
Même en se contentant de ce qui existe, on trouve des merveilles dans cette série fort belle quoiqu’encore plus mentale que rétinienne.Je reste époustouflé par l’épisode 5, intitulé 24/7, je vais avoir du mal à m’en remettre, j’attends un peu avant de regarder la suite.
Cet épisode donnerait du grain à moudre à bien des cours de philo, et me passionne en abordant frontalement l’un de mes thèmes fétiches de rumination : qu’est-ce que la vérité et comment s’en accommode-t-on
Personnage principal de la série quoique souvent absent à l’image, le Sandman, dit aussi Morphée, ou Oneiros, ou Marchand de sable, ou Dream, etc., est une entité surnaturelle plus vieille que les dieux puisqu’aussi vieille que les hommes : il incarne la part du rêve en nous, l’imagination, les contes, la spéculation, l’espoir, toutes les manières que notre espèce invente pour se raconter à elle-même des histoires.
Quel pourrait être son ennemi juré ? Qui le faire affronter, afin de pimenter son épopée ? Eh bien, un haïsseur des mensonges, un contempteur des histoires et de tous les faux semblants, un tenant psychopathe de la vérité à tout crin, un kantien radicalisé terroriste. Ici : John Dee, interprété par le terrifiant David Thewlis.
Ledit Dee tente une monstrueuse expérience psycho-sociologique : il emprisonne quelques spécimens humains et les force à se dire mutuellement la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. C’est un cauchemar. Les pulsions sont lâchées, Eros et Thanatos à qui mieux-mieux, le sexe, les haines, les violences, les colères, les agressions, le sang, le meurtre à l’arrivée. Et cette mise en scène des ravages de la « vérité » de nos instincts est d’autant plus cruelle et ironique si l’on se souvient que la série qui les dénonce sous nos yeux est « cancélée » parce que Gaiman, lui-même champion de l’imagination, s’est laissé aller dans la vie réelle à ses propres penchants prédateurs…
La vérité contre « les histoires » : se rejoue ainsi le match éternel Kant (« Le contraire de la vérité est la fausseté ») vs. Jankélévitch (« Malheur à ceux qui mettent au-dessus de l’amour la vérité criminelle de la délation ! Malheur aux brutes qui disent toujours la vérité ! ») et malheur à qui ne raconte jamais, ni ne se raconte, ni n’écoute, d’histoires.
Tant pis si je spoïle quelqu’un : une humanité livrée à sa vérité serait livrée à la mort.
« La vérité de ce monde, c’est la mort. Il faut choisir, mourir ou mentir » (Céline, Voyage au bout de la nuit). Le contraire de l’imagination, la fin des histoires, ce n’est pas la vérité rayonnante et le progrès en marche mais la barbarie de nos viscères, de nos pulsions sans frein ni écran, sans sublimation. Le rêve nocturne ainsi que l’art du récit (l’art de rêver en restant réveillé) sont bien plus qu’une activité négligeable ou une « folle du logis » (l’expression est de ce pauvre Malebranche qui n’avait rien pigé) : ils sont le moyen de (nous) mettre à distance pour envisager civilisation elle-même, la civilisation qui nous autorise à vivre ensemble sans nous sauter en permanence à la gorge ou à l’entre-jambe, et apprendre les uns des autres. Il faut une sacrée imagination pour rêver un mythe qui nous fait tenir ensemble, disons par exemple : Liberté, Égalité, Fraternité.
L’un des seuls points de l’adaptation télévisuelle que je juge édulcoré et mou du genou en regard du comics d’origine est la représentation graphique de Despair, l’immonde soeur de Dream. L’actrice qui l’incarne, Donna Preston, serait presque mignonne, comme une copine un peu dépressive mais sympa quand même, en comparaison de l’atroce physionomie du personnage original, bloc d’horreur dissolvante à la limite du soutenable devant lequel, j’imagine, les producteurs de la série ont pudiquement atermoyé. En 2004, dans la nouvelle « Le produit de ses fouilles » (publiée en conclusion du recueil Voulez-vous effacer/archiver ces messages), je rendais hommage (en quelque sorte) à ce personnage, estimant que n’importe qui, et je suis bien placé pour être n’importe qui, avait licence de s’approprier la mythologie que Gaiman a créée pour l’usage de chacun.
Contexte : je suis seul dans une chambre d’hôtel, il est deux heures du matin, je ne dors pas, je zappe sur 17 chaînes.
« J’en suis à dix-sept facettes du désespoir, la plupart blondes. Le désespoir est une vieille naine obèse et nue, aux yeux gris et aux cheveux crasseux, aux dents mal plantées, au menton triple, aux seins flasques, aux mains boudinées, aux ongles cassés, qui porte un rat sur l’épaule, et sur plusieurs doigts des bagues recourbées en forme d’hameçons avec lesquels elle lacère lentement sa peau blette. Elle est là, sous le bras articulé de la télévision, vers la fenêtre, elle me voit, elle a tout son temps. »
Sandman, suite (2).
Neil Gaiman, auteur majeur des « littératures de l’imaginaire », est récemment tombé en disgrâce pour cause de prédation sexuelle. On ne saurait, jamais, regretter qu’un homme tombe en disgrâce pour prédation sexuelle. Pour autant, dans l’idéal et si nous en étions capables, nous ne devrions pas cesser de lire ce que Gaiman a autrefois écrit de plus juste et de plus fort (en ce qui me concerne, j’ose à peine l’avouer, mais je continue d’admirer Le Roman d’un acteur de Philippe Caubère alors que j’admire beaucoup moins Philippe Caubère). Parmi les textes pertinents de Gaiman, son Pourquoi notre futur dépend des bibliothèques, de la lecture et de l’imagination, intervention écrite en 2013 lorsqu’il s’inquiétait de la fermeture de certaines bibliothèques de son pays, la Grande Bretagne, au prétexte d’une crise économique.
« Nous avons une obligation de dire à nos politiciens ce que nous voulons, de voter contre les politiciens, quel que soit leur parti, qui ne comprennent pas l’intérêt de la lecture pour créer des citoyens de qualité, qui ne veulent pas agir pour préserver et protéger le savoir et encourager l’instruction. Ce n’est pas une affaire de politique politicienne. C’est une question de simple humanité. On a un jour demandé à Albert Einstein comment nous pouvions rendre nos enfants plus intelligents. Sa réponse a été à la fois simple et sage. « Si vous voulez que vos enfants soient intelligents, a-t-il dit, lisez-leur des contes de fées. Si vous voulez qu’ils soient plus intelligents, lisez-leur plus de contes de fées. » Il comprenait la valeur de la lecture, et de l’imagination. J’espère que nous pourrons donner à nos enfants un monde dans lequel on leur fera la lecture, où ils liront, imagineront et comprendront. »
On trouve aussi dans ce texte un éloge de l’éthique des bibliothécaires, que les professionnels du secteur pourraient afficher sur leurs murs :
« Une autre façon de détruire l’amour d’un enfant pour la lecture, bien entendu, est de vous assurer qu’aucun livre ne traîne autour de lui. Et de ne lui proposer aucun endroit où en lire. J’ai eu de la chance. J’ai disposé, en grandissant, d’une excellente bibliothèque locale. J’avais le genre de parents que je pouvais persuader de me déposer à la bibliothèque quand ils partaient au travail, pendant les vacances d’été, et le genre de bibliothécaires qui n’avaient aucune objection à ce qu’un petit garçon non accompagné revienne chaque matin dans la section enfants exploiter systématiquement le catalogue sur fiches, en quête de livres qui contenaient des fantômes, de la magie ou des fusées, en quête de vampires, de détectives, de sorcières ou de merveilles. Et quand j’ai eu fini de lire la section enfants, j’ai attaqué les livres pour adultes.
C’étaient de bons bibliothécaires. Ils aimaient les livres et aimaient qu’on en lise. Ils m’ont appris à commander des livres à d’autres bibliothèques par prêt entre bibliothèques. Ils n’avaient aucun snobisme, quoi que je puisse lire. Ils semblaient simplement contents de voir un petit garçon aux yeux écarquillés qui adorait lire, et ils me parlaient des livres que je lisais, me trouvaient d’autres livres d’une même série, m’aidaient. Ils me traitaient comme n’importe quel lecteur – ni plus ni moins –, ce qui signifie qu’ils me traitaient avec respect. Je n’avais pas l’habitude d’être traité avec respect, quand j’avais huit ans. »
Éditeur et blogueur depuis avril 2008.
Treize livres au catalogue. Deux épuisés, onze en vente. Tous remarquables, achetez-les en lot.
Près de 800 articles à lire gratuitement en ligne. Pas tous indispensables, choisissez soigneusement.
Commentaires récents