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Le spectacle vivant achevé à coups de zapette

08/02/2021 2 commentaires
Michel Bouquet, Le malade imaginaire, 1971

Cette nuit j’ai été frappé de plein fouet par l’excellente nouvelle que nous attendions tous : les salles de spectacle sont enfin prêtes à réouvrir ! Du moins, sous huitaine, sous réserves, sous certaines conditions, sous contraintes diverses susceptibles de modifications et annulation sans avertissement, et selon les régions et accommodements locaux.
Je crois savoir que par chez moi les salles restent fermées mais en revanche les amphis du campus sont ouverts quelques jours par mois afin d’accueillir des étudiants avec leurs chairs et leurs os, et des compagnies de théâtre ont sauté sur l’occasion pour investir les lieux à des horaires plus discrets. Je me précipite à l’université. Le campus est désert mais pour me rassurer je me répète intérieurement que c’est normal. J’entre par le fond, c’est-à-dire par le haut, dans un immense amphithéâtre en demi-cercle escarpé. Mince, une représentation est en cours ! Sur la scène tout en bas, des silhouettes déclament dans une langue que je ne suis pas sûr d’identifier. Je descends à tâtons dans l’obscurité. J’avise une forme humaine dans la travée, encore un pas et c’est une ouvreuse, blonde, chignon, lunettes, chemisier, tailleur et sans masque, je me dis Cool, cette zone est sans risque.
Lorsque j’arrive à son niveau, l’ouvreuse fait la moue et soupire, elle se penche sur moi, me dit : « Ah, enfin quelqu’un… Tant qu’à faire mettez-vous devant, tenez… » Et elle me tend, au lieu d’un programme, une télécommande. Je lui chuchote un merci.
Télécommande en main je n’ose pas m’asseoir au premier rang, je choisis le bord du second, je suis côté jardin. Mes yeux s’habituent à l’obscurité, je me retourne, il semble bien que je sois le seul spectateur. De nouveau je tente de rationaliser pour me réconforter : il est tout à fait normal d’assister à un spectacle pour spectateur unique, c’est l’une des nouvelles normes sanitaires.
Je regarde enfin ce qu’il se passe sur la scène. Bon sang, mais… C’est Michel Bouquet ! Quelle chance inouïe ! Moi qui ai toujours rêvé de le voir au théâtre, j’étais déçu de le savoir à la retraite, et le voilà, à quelques mètres de moi ! Il porte un turban, une toge très enveloppante et une écharpe qui lui couvre le bas du visage mais malgré toutes ces couches je suis pratiquement sûr que c’est Michel Bouquet, on le reconnait facilement à sa voix. Quel âge il a Michel Bouquet ? Il est centenaire, non ? Il n’a pas du tout changé.
Mais de quelle pièce s’agit-il ? Comme j’ai toujours la zapette dans la main, j’appuie au hasard sur les boutons avec mon pouce. Celui-ci, celui-là… Ah, tiens, ce n’était pas le bon. Qu’ai-je fait ? Michel Bouquet se met à accélérer son débit et ses gestes. Au temps pour moi. J’essaie un autre bouton, oui, cette fois c’est le bon, rewind, je peux rembobiner Michel Bouquet jusqu’au début de la pièce. Je me dis que le confinement n’a pas que des mauvais côtés, le spectacle vivant en a profité pour accomplir de grands progrès techniques.
Pourtant je sens bien que quelque chose cloche là-dedans et je me réveille.


J’en profite pour glisser ici un conseil de lecture. Le nouveau livre du Tampographe, Chroniques de la rue du repos, est formidable. Ce sont des chroniques de la vie et de l’œuvre du Tampographe, admirablement écrites car Vincent Sardon, en devenant Tampographe, a certes cessé d’être un dessinateur, mais n’a jamais cessé d’être un écrivain, et de premier ordre (je n’oublie pas que son premier livre, Nénéref en 1995 était consacré à des écrivains). Mais également chroniques de ses nuits et de ses rêves. Un grand nombre des récits épars qui composent le recueil sont de nature onirique. Ces micro-histoires inquiétantes et burlesques sont livrées telles quelles, sans avertissement Attention ici on rêve, sans frontières avec le réel, sans solution de continuité. Vrais rêves ou fantaisies à la manière d’un rêve, puisque l’anagramme d’onirique est ironique. J’en recopie un, pour le plaisir de le recopier :

J’ai besoin d’oseille, j’expose dans une galerie des beaux quartiers. Le propriétaire monologue une heure tandis que je termine d’installer mes cadres. Il se colle à moi pour me parler, je sens son souffle sur ma joue, et son haleine de buveur de cognac. Il est intarissable au sujet de ses charges fixes et de ses frais insoupçonnés. Quand il me parle de l’impôt sur la fortune et de l’entretien de son chalet suisse il devient lyrique. Ça fait comme un chant déchirant qu’on pourrait mettre en musique. Un genre de de flamenco à fendre l’âme. Sa voix devient rauque.
Il faut tout refaire au chalet, toiture, planchers, plates-bandes, rhododendrons à replanter, douche à l’italienne, allées à goudronner pour ne pas rayer la bagnole. Les artisans bernois ont des tarifs d’assassins et savent au premier coup d’oeil repérer le résident fiscal. C’est la première chose qu’on leur enseigne en apprentissage.
Je l’écoute en nettoyant les cadres avec du cognac. C’est le seul produit d’entretien que j’ai trouvé sur place. Le galeriste me regarde tristement vider sa bouteille dans un chiffon et effacer les traces de doigts sur les vitres.
J’ai terminé mon travail, je reprends mon marteau. Le galeriste continue son monologue. Il est mort, claqué, il vient de passer deux semaines au chalet, il dort mal. Un esprit frappeur y a pris ses aises et trouble le sommeil de ses occupants.
Chaque nuit on entend marmonner en suisse allemand, les escaliers grincent, les lumières s’allument et s’éteignent. On retrouve au matin un tableau de Combas accroché de travers, un bronze de César dans le frigidaire, une lithographie d’Arman tournée contre le mur. Le fantôme ne semble pas goûter l’école française.
Les exorcistes suisses sont hors de prix, me dit le galeriste dans un souffle douloureux.
Le lendemain, je retourne à la galerie. Mes cadres sont tous suspendus de travers. Le galeriste sort de son bureau. Il tient fièrement un niveau à bulle. Il a réinstallé mes cadres dans la nuit.

Eros dans ton nez

27/01/2021 Aucun commentaire

Je me relève doucement de ma traversée du Covid. Les symptômes les plus paralysants tel l’excès de fièvre (au-delà de 39,5 on est bon à jeter) ont disparu peu à peu. En revanche je suis rattrapé par un symptôme que je n’avais pas senti venir : je n’ai plus aucun odorat.

J’enfouis mon nez dans les pots d’épices, dans une clémentine, dans mon assiette de soupe, dans ma tasse de café, dans le cou (pour être poli) de la personne qui partage ma vie… et rien. Je mâche, encore rien, alors j’ajoute du sel, le sel au moins je le sens, je sale et ressale, tout ce que je mange a le goût du sel (ce qu’on appelle le goût se limite à sucré/salé/amer/acide car tout le reste n’est qu’odeurs – on a beau le savoir, on tombe des nues le jour où on le vérifie par l’expérience). Je pète, et toujours rien (à quoi bon péter, dans ces conditions, je vous le demande). Je sors renifler l’air de l’hiver, la rue, la forêt… rien de rien, la nature est en carton, en vieux carton qui ne sent même pas le carton. Infirmité sensorielle aussi perturbante que si ma vue était brutalement devenue en noir-et-blanc ou en 2D. Mais instructive puisque, de même sans doute que n’importe quel élément qui nous constitue, c’est à l’instant de le perdre que l’on réalise à quel point ce sens est précieux, et que l’on vit sans cesse à l’intérieur de nos narines.

Nous autres sapiens-sapiens avons tellement valorisé la vue et l’ouïe que nous sommes ridiculement limités du nez, comparés aux chiens, aux chats, et sans doute à tous les autres mammifères qui en reniflant se repèrent dans l’espace et parmi leurs congénères. N’empêche que si l’on en est privé, un pan du monde tombe. Et on se souvient pourquoi on dit Untel je le sens bien ou au contraire Je ne peux pas le piffer.

Or sur ces entrefaites je lis Extases de Jean-Louis Tripp (deux tomes, 2017 et 2020, Casterman).

Extases est une autobiographie sexuelle de l’auteur. La sexualité est une part si essentielle de notre vie que toute autobiographie qui ne serait pas sexuelle manquerait de sincérité, nulle et non avenue ; peut-être qu’a contrario toute autobiographie qui ne serait que sexuelle serait nécessaire et suffisante. Tripp ne manque pas de rendre hommage, dans le premier tome, à quelques uns de ses prédécesseurs, le Journal de Fabrice Neaud ou La vie sexuelle de Catherine M. de Catherine Millet. Mais, de même que nos existences sont toutes distinctes et pourtant toutes communes, la vie sexuelle de Jean-Louis T. est profondément singulière et originale seulement parce qu’il se dévoue pour la raconter, et son lecteur lui en est fortement reconnaissant. S’adonner à une telle sincérité pour soi-même est une autorisation pour autrui.

C’est pourquoi Tripp précise que sa démarche n’est pas exhibitionniste mais politique : toute oeuvre dans laquelle le sexe n’est pas gratuit (masturbatoire) est politique dans le sens où elle réaffirme que le rapport au monde est sexuel, que le sexe est vital et naturel, universel et sain, source de joies, de liens, d’exploration du monde, de soi et des autres, loin des préjugés, des hontes, des complexes, des préceptes religieux qui prétendent asservir les corps et les désirs. Bander (ou mouiller), c’est être en vie, et, en somme, en bonne santé. Vive la vie, à bas la mort. Eros contre Thanatos, ni plus ni moins. Les Grecs le savaient il y a 2500 ans – du moins Freud l’a signifié il y a un siècle.

Ma vie sexuelle n’est pas, loin s’en faut, aussi débridée et aventureuse que celle de Jean-Louis Tripp, pourtant je m’identifie, je reconnais certains traits de ma libido explicités par la sienne. Par exemple, il raconte comment lors de son adolescence, débordant d’hormones et bafouillant en présence des filles, il avait mis au point une hiérarchie informelle des étranges créatures de sexe féminin : tout en haut, les princesses, les filles qu’on idéalise et qu’on n’abordera pas ; tout en bas, les lavandières, dont on n’est pas spécialement amoureux mais qui assument autant que nous la curiosité pour le touche-pipi et dont on peut s’assurer, avec quelle gratitude, les complaisances. Or le secret du bonheur sexuel (et donc, assénons-le, du bonheur tout court), est de tomber sur une princesse qui est aussi une lavandière – ou réciproquement. Bien vu, Jean-Louis.

Retour à mon sujet initial : je relève dans le second tome d’Extases un passage où Tripp, entre deux histoires d’amour un peu développées, multiplie les coups d’un soir. Et il énumère les mille et une questions que l’on se pose à l’heure de se rendre à un rendez-vous amoureux. Parmi ces questions brûlantes : Vais-je aimer son odeur ? Va-t-elle aimer la mienne ? C’est une évidence, qui comme bien des évidences mérite d’être formulée : oui, nous faisons l’amour avec nos nez ! La libido passe par l’échange d’odeurs. On sait que Napoléon, de retour de campagne à l’autre bout de l’Europe, écrivait à l’Impératrice « Ne vous lavez plus, j’arrive ! » Faire l’amour sans odorat est toujours possible mais aussi peu motivant que renoncer à boire une bonne bouteille de vin pour se l’injecter directement en intraveineuse, nous prodiguant certes l’ivresse mais pas le plaisir. La libido et l’odorat ont en commun de relever de nos vies animales, sensorielles et mammifères, et par conséquent d’être condamnés par les instances en nous les plus intellectuelles, les plus moralisatrices ou les plus religieuses. Qu’elles aillent se faire foutre, ces instances, oh oui, littéralement, et bonne bourre. Et que revienne vite mon sens perdu.

Je termine en exprimant ma compassion navrée pour la jeunesse, qui vit en 2021 confinée, distanciée et masquée. Gardez patience et prenez courage, jeunes gens, jeunes filles ! La pandémie ne durera pas jusqu’à la fin du monde, un beau jour viendra où vous pourrez à nouveau vous renifler les uns les autres ! En attendant, bien sûr, il y a les livres, qui conservent l’expérience des autres. Le « virtuel » n’a pas été inventé par Internet.

Belladone

24/01/2021 Aucun commentaire

Merci à ceux qui ont demandé des nouvelles de ma santé durant ma semaine d’excursion au fin fond du Covid (on a le tourisme qu’on peut). Sachez que j’ai recouvré l’usage approximatif de mon cerveau puisque je viens de lire le dernier livre de mon camarade Hervé Bougel, Belladone (Buchet-Chastel). C’est du costaud.

En fait, j’avais initialement commis une erreur d’évaluation : j’imaginais, sous prétexte de minceur à l’encolure, que je serais capable de l’avaler d’une traite, ainsi que j’avais fait de son fulgurant opus précédent, Clandestine. Tu parles, cela me fut impossible, j’ai dû recommencer plusieurs fois et pas seulement pour cause de virus. C’est certes un petit livre, mais pas une petite bière, plutôt un alcool fort, le cul-sec n’est pas à recommander.

C’est un récit d’enfance d’une noirceur implacable, à Voiron vers la fin des années 60, qui se déploie le long de la dernière semaine d’école du narrateur avant les grandes vacances – en septembre il entrera au collège, il aura changé de vie. Car il faut changer de vie, parfois on le comprend à l’âge de 9 ans.

Dès l’ouverture, on est pris à la gorge par l’absence d’amour érigé en leçon de vie, par le sordide, la misère, la violence normale, la haine de soi des parents comme seul modèle, mais on tourne les pages jusqu’à entrevoir la lumière. Au fond c’est dans son dernier mouvement que j’ai vraiment compris de quoi parlait le livre, pour moi le pivot, la phrase clef, qui explicite les enjeux, est : « Je me sens coupable d’être là, mais je sais aussi que je veux vivre, me battre, m’organiser pour vivre, pour dans longtemps, pour plus tard. » (p. 115) Ce plus tard est-il 2020 et l’écriture de cette histoire ? Indice : le livre est dédié À ma mémoire, par conséquent voué à ce qui a survécu, non a ce qui a disparu.

C’est un livre sur la force de vie qui s’entête au milieu des forces de la mort. Une fois que j’ai compris le sens de ce combat, tous les autres éléments du récit coulaient de source (le sport, la boxe, le fantasme sur le petit Daniel à l’hôpital qui lutte en parallèle depuis son coma, l’extraordinaire scène finale onirique sur le destin à venir…) et tout en lisant je n’ai pas pu m’empêcher de le prendre à titre personnel : en moi également, toutes proportions gardées, la vie a pris le dessus. Va te faire foutre, Covid !

[Addendum : une excellente critique signée Xavier Houssin dans le Monde]

L’estomac bien accroché

13/01/2021 Aucun commentaire

Tombant comme de par hasard après les excès des « fêtes », janvier est le mois propice à la diète, à l’abstinence, à la sobriété et à la frugalité, afin de laisser nos foies et nos estomacs le loisir se refaire une santé ! Amis gourmets et gourmands, je vous offre gracieusement mon astuce régime perso, mon conseil minceur (émoji qui cligne de l’oeil) : j’ai toujours à portée de main le livre Les demoiselles de Vienne de Pierre La Police.

Coup de génie éditorial hélas resté confidentiel (du moins pour l’édition originale, la réédition chez Cornélius semble quant à elle facile à trouver), ce livre repose sur un concept très original et, espérons-le, unique au monde : le recueil de photos de cuisine qui flanquent la gerbe. Plats lourds, vieux, répugnants, difficilement identifiables, filtrés par une lumière grise et verdâtre qui suggère que la date de péremption est outrepassée depuis belle lurette, et accompagnés de slogans neuneus à l’infernal premier degré, « Les plaisirs simples sont souvent les meilleurs », « Ne vous fiez pas à l’apparente bonhommie des cornichons », « Le pâté ne tolère aucune approximation », « La purée n’a pas dit son dernier mot », « Rien ne surpasse le pouvoir d’attraction de la viande », « Le dîner reste bien souvent pour la famille moderne la seule occasion de communiquer »….

Si jamais la fringale menace, aucune hésitation, j’ouvre au hasard le volume, un haut-le-coeur ne manque jamais de remonter, l’idée même d’introduire de la nourriture dans mon corps m’apparaît comme une intolérable monstruosité, et je peux sans souci poursuivre mon dry january en aspirant à la sobriété heureuse. Merci, Pierre la Police !

Pour découvrir le travail aberrant, inquiétant et désopilant (chacun ses goûts, hein) de Pierre La Police, voir par exemple Pierre la Police, une esthétique de la malfaçon chez Serious Publishing, qui reproduit plusieurs clichés gastronomiques des Demoiselles de Vienne.

L’élément « Temps »

31/12/2020 un commentaire
« C’est une pendule ? Non ! C’est une guillotine ? Non ! C’est… La Quatrième Dimension ! »

Non-actualité du cinéma, ersatz 1 : le streaming

Ouf ! Enfin le dernier jour de cette foutue 2020, « pire année » dans tellement de domaines qu’on ne sait où donner de la tête masquée.

Ainsi… le cinéma. Je tire ce sujet au hasard, les yeux bandés, j’aurais aussi bien pu tomber sur une autre activité humaine parmi celles qui me passionnent et qui sont pareillement sinistrées, je ne sais pas, le trafic aérien, les coiffeurs, l’immobilier, la production automobile, les relations commerciales entre l’Union Européenne et le Royaume-Uni, les placements bancaires, le foot, la télé-réalité, le nucléaire. Mais non, allez, le cinéma.

L’art du cinéma (qui, comme on sait, est « par ailleurs » une industrie) repose précisément sur l’écoulement du temps, et s’est interrompu comme le temps lui-même. Quand j’étais jeune projectionniste, du temps argentique, lorsque la machine se bloquait sur une seule image, celle-ci fondait et la pellicule brûlait : le mouvement ne devait jamais être interrompu (mouvement = kinéma en grec). Né il y 125 ans, ayant survécu à tout, à la radio, à la télé, à la VHS, au DVD, à Internet, à la transition numérique, à Netflix… en 2020 le cinéma s’est interrompu et il est tout bonnement mort aux trois quarts : -75% de fréquentation, de sorties, de productions, et de tournages. Et d’intérêt du public ? Et d’attente ? Et d’émerveillement ? S’en relèvera-t-il ? Peut-il s’en relever, fort de son dernier quart vivace ?

De façon symptomatique, en milieu d’année, entre deux confinements, le film censé sauver le cinéma, Tenet de Nolan, nous parlait pâteusement du temps qui s’arrête. Un temps sidéré, enrayé, rebroussant chemin au beau milieu de la guerre. Même si Tenet est le film le plus vu dans les salles françaises en 2020, étant donné que les entrées se sont globalement effondrées, on peut dire que peu de spectateurs se sont déplacés pour aller voir ce cul-de-sac et on ne voit pas pourquoi on s’en étonnerait. No future, le cinéma.

Un petit tuyau à quiconque aura été déçu par ce « film de l’année » si malheureusement représentatif : voyez plutôt sur Youtube l’épisode pilote (inédit en France) de La Quatrième Dimension, The time element (1958). Car c’est quasiment la même histoire que Tenet : on y voit un homme, trop peu sympathique pour qu’on ait envie de s’identifier à lui, s’engluer dans une boucle temporelle, ne rien comprendre à ce qui lui arrive mais tenter désespérément d’en profiter pour éviter un massacre en pleine guerre mondiale.
Allez savoir pourquoi, j’ai mille fois préféré ce Time element à Tenet. Pas seulement parce qu’il est nettement plus court.

Un peu de Deleuze pour se prendre la tête une dernière fois en 2020 ? Deleuze résume très bien l’histoire du cinéma en observant le basculement de l’image-mouvement vers l’image-temps :

Il se passe quelque chose dans le cinéma moderne qui n’est ni plus beau, ni plus profond, ni plus vrai que dans le cinéma classique mais seulement autre. C’est que le schème sensori-moteur ne s’exerce plus, mais n’est pas davantage dépassé, surmonté. Il est brisé du dedans. Des personnages pris dans des situations optiques ou sonores, se trouvent condamnés à l’errance ou à la balade. Ce sont de purs voyants, qui n’existent plus que dans l’intervalle de mouvement et n’ont même pas la consolation du sublime, qui leur ferait rejoindre la matière ou conquérir l’esprit. Ils sont plutôt livrés à quelque chose d’intolérable qui est leur quotidienneté même. C’est là que se produit le renversement : le mouvement n’est plus seulement aberrant, mais l’aberration vaut pour elle-même et désigne le temps comme sa cause principale. « Le temps sort de ses gonds » : il sort des gonds que lui assignaient les conduites dans le monde, mais aussi les mouvements du monde. Ce n’est pas le temps qui dépend du mouvement, c’est le mouvement aberrant qui dépend du temps. Au rapport, situation sensori-motrice -> Image indirecte du temps, se substitue une relation non localisable, situation optique et sonore pure -> image directe du temps.

Bonne année 1958 à tous !
Bonne année 1985 aussi (année de sortie de l‘Image-Temps de Deleuze, et en outre 85 est le palindrome de 58 car tout est lié).
Mais allez, courage, tout de même, bonne année prochaine.

Non-actualité du cinéma, ersatz 2 : le DVD

Oui, en France les salles restent fermées, mais au moins elles sont toujours là, on peut espérer que des jours meilleurs viendront.

Certains pays sont plus malheureux que nous puisqu’ils sont sans cinéma.

Le « Park » , plus vieux cinéma de Kaboul, symbole de la culture moderne en Afghanistan, a été rasé en novembre 2020…

Le Park est bien sûr évoqué dans le film Nothingwood (Sonia Kronlund, 2017) où l’on s’attache à un homme-cinéma « bigger than life » , énorme et truculent, plus grande star du minuscule cinéma afghan, Salim Shaheen, acteur, réalisateur, producteur d’une centaine de films, cabotin illettré qui tourne trois films en même temps sans aucun moyen, mais avec sa famille (seulement les membres masculins) et avec une infatigable envie.

Les Américains ont Hollywood, les Indiens Bollywood, et les Nigérians Nollywood. Les afghans n’ont rien. Ah, si, ils ont Salim Shaheen !

Le film est une merveille, drôle et émouvante, parce qu’on voit comment peut surgir coûte que coûte la joie du cinéma dans un pays en pleine guerre et en plein chaos, entre deux roquettes. Au fond, la joie du cinéma est le sujet même du film, joie que les talibans et autres abrutis bigots voudraient bannir sous le prétexte qu’elle n’existait pas du temps du prophète donc elle est haram.

Shaheen fait certes penser à Ed Wood comme le dit la bande-annonce, mais il évoque tout autant d’autres monstres sacrés pour qui le cinéma était vital, pures créatures d’écran, Orson Welles, Raimu, Toto, Depardieu, Sharukh Khan…

Je recommande de ne pas manquer les scènes coupées présentes dans le DVD : on y découvre notamment Shaheen en train de reconstituer pour la filmer une scène fondatrice de son enfance. Bouleversé par le cinéma qu’il découvre dans ladite salle mythique, le « Park » , il construit une petite caisse en bois où il fait défiler des morceaux de pellicule récupérés près de la cabine de projection. Il s’installe derrière le Park, attend la sortie de l’école et fait payer quelques sous les enfants pour « voir le cinéma ». Bref, il réinvente le cinéma à lui tout seul, et cette fois c’est à Jacques Demy qu’il fait penser, l’enfant-cinéma dans Jacquot de Nantes.

Non actualité du cinéma, ersatz 3 : le cinéma inter-crânien

Cette nuit j’allais assister à un match de boxe. L’un des deux combattants annoncés sur l’affiche était ma fille. Je me tenais debout au fond d’une arène bondée et bruyante, le ring au centre était vide mais éclairé par des spots tournoyants. J’attendais anxieusement que le match commence, mais plus l’attente durait plus je me disais que ce n’était pas possible, que je devais mettre fin à cette mascarade. Je réfléchissais à des moyens d’empêcher le match, je me préparais à mettre mes mains en porte-voix et à hurler : « La boxe, c’est pas très geste barrière ! » , mais je me suis réveillé. J’ai mis quelques instants à me souvenir où ma fille dormait cette nuit.

Bonus – l’excellente photo utilisée par la Cinémathèque de Grenoble en guise de carte de voeux :

C’était lui l’avant-garde

11/12/2020 Aucun commentaire

Pendant le confinement je me suis plongé, à petite gorgées, dans le bouquin de Salman Rushdie Joseph Anton, grosse (700 pages) autobiographie de ses années de clandestinité à l’ombre de la fatwa. Rappelons qu’en 1989 un connard enturbané et à l’agonie, en manque de renom international et souhaitant créer une diversion après une guerre de 8 ans ayant laissé son pays exsangue, décréta que le quatrième roman de Rushdie, paru l’année précédente, offensait l’Islam, le Prophète et le Coran, et que son auteur méritait la mort pour blasphème. Sa tête est mise à prix, la récompense s’élevant à 6 millions de dollars.

Je veux informer tous les musulmans que l’auteur du livre intitulé Les Versets sataniques, qui a été écrit, imprimé et publié en opposition à l’Islam, au prophète et au Coran, aussi bien que tous ceux qui, impliqués dans sa publication, ont connaissance de son contenu, ont été condamnés à mort. J’appelle tous les musulmans zélés à les exécuter rapidement, où qu’ils les trouvent, afin que personne n’insulte les saintetés islamiques. Celui qui sera tué sur son chemin sera considéré comme un martyr. C’est la volonté de Dieu. (Ayatollah Khomeini, fatwa radiodiffusée le 14 février 1989 – son oeuvre sur terre parachevée, Khomeini passera l’arme à gauche trois mois plus tard)

Origine du « crime » : en trois paragraphes au chapitre II de son roman par ailleurs riche, divers, foisonnant et complexe, Rushdie transposait en fiction, durant une scène rêvée par l’un de ses personnages, un épisode légendaire de la vie de Mahomet, selon lequel le Prophète, à un moment où il éprouvait quelque difficulté à imposer son idée du monothéisme à La Mecque, prononça des versets qui semblaient admettre avec bienveillance la coexistence avec d’autres dieux que Dieu, trois divinités mecquoises pré-islamiques, Al-Lat, al-Uzzâ, et Manât, puis se rétracta en plaidant que Satan lui avait soufflé ces paroles – d’où l’expression Versets sataniques.

C’est tout ? Oui, oui, c’est tout. Qu’alliez-vous imaginer, c’est juste de cela que l’on parle, un rêve enchâssé dans un roman très cultivé qui fait allusion à l’exégèse délicate des versets 19 à 23 de la sourate 53, النَجْم an-najm (L’étoile). Un personnage de fiction fait un rêve, dans lequel un autre personnage s’approprie un épisode attribué à Mahomet par certaines traditions islamiques. Et le monde s’enflamme. Innombrables tentatives d’assassinats sur la personne de Rushdie, ses éditeurs, ses traducteurs (un seul a réussi, celui contre son traducteur japonais, Hitoshi Igarashi, exécuté au poignard en 1991), ses lecteurs (37 morts dans un incendie criminel lors d’un festival culturel à Sivas, Turquie, en 1993…), toutes atrocités perpétrées par des salauds décérébrés aimantés par le pactole sur terre (hé, six millions, ça fait réfléchir) et le paradis dans l’arrière-monde, mais dont il ne faut pas dire trop de mal parce qu’ils sont musulmans et que l’islamophobie, c’est vilain.

Salman Rushdie a survécu, dans des conditions qu’il raconte ici. « Joseph Anton » fut durant cette période de traque et de planque le pseudonyme que Rushdie se choisit, association propitiatoire des prénoms de deux écrivains qu’il chérissait, Conrad et Tchékov, comme on placerait son destin entre les mains de deux saints vénérés. Métaphore déplacée, obscène dans ce contexte ? Je ne trouve pas. Imaginez le chouette calendrier que ça nous ferait, 365 grands écrivains plutôt que tous ces cons à légende dorée qui ont eu pour grand mérite de se faire bouffer par des lions et/ou accomplir des miracles tout-à-fait imaginaires.

Le témoignage de Rushdie en 700 pages est, quoiqu’un brin répétitif (concédons que la vie en cage est répétitive, quand bien même l’on pourrait régulièrement changer de sens de rotation), passionnant, et instructif, pas seulement sur ce que Rushdie a vécu, mais sur ce que tous nous vivons. On réalise à la lecture que notre époque a débuté en 1989, agençant depuis tous les éléments qui nous empoisonnent la vie, l’obscurantisme religieux, le bannissement des livres au nom du Livre, l’arbitraire théocratique, les délations et la haine en réseaux, la bigoterie matérialiste occupant toute la place laissée vacante par la spiritualité, les attentats, le recul de la tolérance en même temps que la montée des communautarismes, l’épée de Damoclès sur la liberté d’expression, les débats hypocrites d’intellectuels (« faut-il être Rushdie ? » = « Faut-il être Charlie ? », Alors moi je réponds sans détours, je suis pour la liberté d’expression évidemment, MAIS ! Fallait pas provoquer ! Fallait pas jeter de l’huile sur le feu ! Et d’ailleurs de vous à moi Rushdie n’écrit pas si bien que ça, alors est-ce que ça vallait bien la peine… et pendant que tout le monde donne son avis, personne ne prend la peine de lire ni Rushdie ni Charlie), l’aveuglement et les accommodements déraisonnables, la géopolitique mondiale qui a des conséquences au coin de la rue et réciproquement… Rushdie était ni plus ni moins que le prototype expérimental de l’humain de 2020, il était en avance sur son temps. Qu’avons-nous fait pour enrayer ces flots de merdes ? Ben rien, puisque tout est pire.

Association d’idées (1) : je lis aussi les débats à l’Assemblée nationale sur la loi de liberté de la presse, 1881 qui instaura de fait un droit au blasphème dans notre pays. C’était hier, ou peut-être même ce matin.
Charles-Émile Freppel (1827-1891) évêque d’Angers, député du Finistère, fondateur de l’Université catholique de l’Ouest :
« Je ne voterai pas la loi parce qu’en supprimant le délit d’outrage à la morale publique et religieuse, aux religions reconnues par l’État, c’est-à-dire à Dieu, à tout ce qu’il y a de plus auguste et de plus sacré dans le monde, elle livre, elle abandonne, elle sacrifie ce qu’elle a le devoir et la mission de protéger et de défendre. »
Réponse de Georges Clemenceau (1841-1929), député de Montmartre (et futur chef du gouvernement, au siècle suivant) :
« Dieu se défendra bien lui-même. Il n’a pas besoin pour cela de la Chambre des députés ! »
Clemenceau se fait ardent apôtre de la liberté de la presse. Quoique « républicain depuis qu’il respire » – ou à cause de cela même -, il demande explicitement qu’on ait le droit d' »outrager la République« . Et il a cette exclamation restée fameuse :
« La République vit de liberté, elle pourrait mourir de répression. […] Fidèles à votre principe, s’écrie-t-il, confiez-vous courageusement à la liberté… Le respect que vous demandez n’a de valeur que s’il est librement consenti. Que catholiques et anticatholiques fassent librement appel à la raison humaine, qu’ils se contredisent en toute liberté ! Défendez-vous librement contre moi qui use de ma liberté en vous attaquant, et que l’opinion juge entre nous. Mais vous qui prétendez, au nom de la majorité, protéger vos dogmes contre la liberté, que répondrez-vous à celui qui viendra à son tour, au nom d’une majorité de citoyens français, vous demander de protéger les siens ? »

Association d’idées (2) : je lis aussi une citation donnée par Yann Diener. « Pensez au contraste affligeant qui existe entre l’intelligence radieuse d’un enfant en bonne santé et la faiblesse de pensée d’un adulte moyen. Serait-il tout à fait impossible que l’éducation religieuse porte justement une grande part de responsabilité dans cette sorte d’atrophie ? » (Sigmund Freud, L’avenir d’une illusion, 1927)

Association d’idées (3) : j’écoute aussi une chanson de Jacques Brel, une de mes préférées. « Fils de bourgeois / Ou fils d’apôtres / Tous les enfants /Sont comme les vôtres / Fils de César / Ou fils de rien / Tous les enfants / Sont comme le tien / Mais fils de sultan / Fils de fakir / Tous les enfants / Ont un empire / Ce n’est qu’après… / Longtemps après…« 

Invention

23/11/2020 Aucun commentaire

Je relève dans un livre à peu près incompréhensible de Pierre Bettencourt, Le Littrorama ou le triomphe de la roue libre (Livre Premier) cette citation en revanche limpide qu’il attribue à Bossuet : « Tout ce que l’on pense de Dieu n’est qu’un songe. »
Comme je rechigne à utiliser des citations de seconde main sans avoir vérifié leur source, j’aimerais beaucoup retrouver la référence exacte. Sauf que je ne suis pas tellement lecteur de Bossuet. Si jamais il en s’en trouve parmi vous, qu’il (elle) me contacte, il (elle) a gagné un livre du Fond du tiroir.
À défaut, je continuerai de me servir de cette phrase de Borges, au moins celle-ci je sais d’où elle vient : « La métaphysique est une branche de la littérature fantastique » .

À quiconque s’intéresserait aux liens entre « Dieu et les songes » (Bossuet) ou « la métaphysique et le fantastique » (Borges), je ne saurais que recommander la vision du film The invention of lying (Ricky Gervais, 2009, disponible en un clic sur une célèbre plateforme dont le nom commence par « Ne » et se termine par « ix »).
Le titre français, Mytho-man, est idiot ; le titre original est honnête et annonce franchement la couleur : L’invention du mensonge est un conte étiologique, une fable absurde et métaphysique un peu dans la veine d’Un jour sans fin. Le point commun entre ces deux films est que le protagoniste, enlisé dans une situation fantaisiste et inextricable, n’a au fond qu’un seul but, la conquête d’une femme qui n’est pas amoureuse de lui. Qui n’a pas cette expérience ne comprendra pas qu’il s’agit de la situation inextricable par excellence.
L’histoire se passe dans un monde où n’existe pas le mensonge, ni, par conséquent, l’imagination, l’hypocrisie, la fiction, la métaphore, la plaisanterie, la délicatesse, la spéculation, l’abstraction, la séduction, la littérature fantastique, l’ambiguïté, la publicité (enfin, pas comme nous la connaissons). Bref, ce monde parallèle n’est pas méchant, juste super chiant. Voilà qu’un homme, par accident, invente le mensonge. Et observe l’effet autour de lui. Découvre des applications.
Au début, le film est sympa.
Mais à la moitié, vers la 46e minute, le film devient génial. Parce que notre héros encouragé par ses succès précédents invente (pour des raisons du reste respectables) la religion, le paradis, « The man in the sky » . La plaisanterie est magistrale.

Trois livres (plus une vidéo) lus pendant le reconfinement

17/11/2020 Aucun commentaire

Charlie Schlingo Charlie Schlingall, Christine Taunay, autoédité, distribué par Pumbo, 2020

Gaspature de pommedeterration ! Un livre sur Charlie Schlingo, quelle joie pour moi qui ne vais jamais-t-à la campagne que déguisé-r-en veau ! Voici un témoignage intime, tendre, touchant rédigé par celle qui fut la compagne de Charlie Schlingo, agrémenté de nombreuses photographies et illustrations inédites (dont quatre planches du dernier projet entrepris par Schlingo avant sa mort en 2005).
C’est aussi une tentative de réhabilitation de ce grand artiste absurde (et donc tragique) qui, à force de jouer les idiots, a malheureusement fini par passer pour un idiot. Or Schlingo était tout sauf un idiot. Il était sensible, cultivé, musicien… Son univers était peuplé de joyeux crétins dénués de méchanceté, et c’est sans aucun doute une clef pour comprendre son oeuvre : la crétinerie plutôt que la méchanceté était un choix profond, presque une éthique de la naïveté, une quête enfantine mais pas infantile. (À quand une réédition des géniales créations pour enfants de Schlingo, Grodada, Coincoin, Monsieur Madame ?)
Et puis, surtout, un dessin de Schlingo est toujours marrant jusqu’au vertige, y compris hors contexte puisque le contexte n’a aucune importance, aucune réalité : une pompe à essence enjambe une fenêtre et dit « Ainsi déguisé en pompe à essence, personne ne me remarquera ! » et me voilà refait, je rigole.
On apprend entre autres choses que son pseudonyme était nettement plus sophistiqué qu’on l’aurait cru : « Charlie » en hommage à Mingus et Parker (Schlingo était un jazzman averti et une rumeur citée ici, sans doute invérifiable, prétend qu’il avait tenu la batterie dans l’orchestre de Mingus), « Chlingo » évidemment parce qu’il était très sensible aux odeurs organiques et à leur puissant ressort terre-à-terre et comique, mais orthographié « Sch- » parce que son écrivain favori était Marcel Schwob !
Sans qu’il soit jamais nommé, l’adversaire de Christine Taunay, l’affront à effacer, est Je voudrais me suicider mais j’ai pas le temps, biographie de Schlingo par Jean Teulé et Florence Cestac, livre pourtant formidable mais qui faisait la part trop belle à la légende de Schlingo plutôt qu’à sa réalité.
Une réserve : ce livre auto-édité atteint les limites de l’auto-édition. Très personnel, il souffre tout de même de l’absence d’un éditeur, qui aurait exigé un peu plus d’imagination dans la forme, qui aurait davantage ordonné et orienté ces souvenirs, fait le tri entre les non-dits et les pas-assez dits en direction du grand public que Schlingo regretta toujours de ne pas avoir touché.

Laura, Eric Chauvier, ed. Allia, 2020

Le meilleur livre sur les gilets jaunes parle d’autre chose que des gilets jaunes. Il parle un tout petit peu de David Lynch mais surtout d’une lutte des classes ravalée et sublimée (au sens : partie directement en fumée) par une histoire d’amour impossible comme sont les plus belles histoires d’amour, les seules qui vaillent.
Les livres d’Eric Chauvier m’ont toujours fait un gros effet, à cheval entre l’ethnologie et l’autobiographie tragique (un peu comme Annie Ernaux mais pas du tout comme elle, d’une manière plus grinçante, irréconciliable), mais avec celui-ci il gratte pile où ça me démange.

Prenons un peu de hauteur avec L’agression, Konrad Lorenz (1963), réé. Champ Flammarion 2018.

Je n’avais pas ouvert ce classique de l’éthologie depuis mes études. Il a encore des choses à nous dire.
Observant les oies, les poissons, les loups et même les hommes, Lorenz considère que l’agression est un instinct parfaitement normal, naturel, et utile pour la répartition des individus sur un territoire, la sélection entre rivaux (Lorenz suit ici Darwin) et la protection de la progéniture.
Toutefois, chez les hommes et seulement chez eux l’instinct d’agression peut être exacerbé au point de mener à la mort de ses congénères (notamment suite à l’ingéniosité des armes inventées, qui permettent de tuer quelqu’un que l’on ne voit pas), instinct dérégulé et massivement destructeur (« la technologie meurtrière de l’homme est toujours en avance sur ses habitudes morales »).
Aussi, il convient, non pas de chercher à éliminer cet instinct d’agression en l’homme, ce qui serait utopique, anti-naturel et sans doute contreproductif (« Avec l’élimination de l’agression se perdrait beaucoup de l’élan avec lequel on s’attaque à une tâche ou à un problème, et du respect de soi-même sans lequel il ne reste plus rien de tout ce qu’un homme fait du matin au soir, du rasage matinal jusqu’à la création artistique ou scientifique »), mais de le canaliser par diverses méthodes qui sont, ni plus ni moins, la civilisation elle-même.
Dans le dernier chapitre intitulé « Profession d’optimisme », Lorenz énumère quelques pistes, suggère des processus de sublimation et de catharsis. Il cite le sport, évidemment (« Les jeux olympiques offrent la seule occasion où l’hymne national d’un pays peut être joué sans éveiller la moindre hostilité contre un autre pays »), mais surtout le rire. Le rire est le summum de la civilisation humaine parce qu’il est une modification de l’agression, une variation apaisante (au sens propre : désarmante) du faciès agressif. Le rire ne tue pas : « L’homme qui rit de bon cœur ne tire pas ». En conclusion, Lorenz plaide pour que l’humour, y compris « agressif », soit davantage enseigné dans le cursus des humanités. L’humour agressif est le remède à l’agression qui tue.
Encourager à caricaturer à l’école, oui, c’est bien ça ! Et surtout à lire les caricatures, les comprendre, les décrypter…

Plus une vidéo :

Un banquet en 2005.
Un tiers des convives à table sera assassiné dix ans plus tard.On écoute en 2020 ces fantômes débattre entre autre de la laïcité, c’est bouleversant et ça fout en colère parce que tous les problèmes étaient posés, dits, explicités. Qui les a écoutés, les futurs fantômes ?
Pour éviter les simagrées de l’insupportable Ardisson (toujours vivant en 2020 mais de loin c’est lui qui a le plus vieilli), on fera bien de sauter le début de la vidéo pour attaquer dans le vif vers la 32e minute, quand Wolinski s’inquiète : « Au début de Charlie Hebdo, on se battait pour des choses intérieures qu’on pouvait modifier, la contraception, la peine de mort (…) or maintenant, ce qui me fait peur, c’est comment lutter contre le terrorisme, contre les problèmes écologiques, on est dépassés… »

J’aimerais pouvoir penser à autre chose mais

09/11/2020 Aucun commentaire

J’aimerais pouvoir penser à autre chose…

Mais ma journée commence par une viscérale colère après la lecture d’une tribune dans lemonde.fr signée du philosophe Jacob Rogozinski, qui, coup de théâtre, dévoile le vrai coupable de notre temps, le responsable de l’épaisse saloperie faite de haine, de violence et d’intolérance dans laquelle nous barbotons : « Caricatures de Mahomet : nous sommes victimes de ce qu’il faut bien appeler l’aveuglement des Lumières. »

Ah, okay, le mal absolu et « aveuglant » ne serait pas le dogme religieux intégriste mais au contraire la philosophie des Lumières qui nous oppresse tous depuis bientôt trois siècles.

Cette tribune choque profondément ma sensibilité (sans, naturellement, que ne me saisisse l’envie de « venger » ma personne, mes valeurs ou mes croyances, en exécutant l’auteur). Elle plaide de façon unilatérale pour que les incroyants, penauds, fassent un pas vers les croyants sans jamais envisager la réciproque. Pardon, mais cela ressemble à un pur aveu de faiblesse : la religion ces jours-ci prouve qu’elle est forte, avec ses couteaux et ses kalachnikovs, aussi respectons sa force, implorons son pardon (tendons l’autre joue ? tendons l’autre cou ?), jurons devant Dieu que « le reflux des croyances religieuses [marque] un progrès vers plus de savoir et de liberté » (sic !). Cet aveu de faiblesse m’apparaît beaucoup plus inquiétant que notre « nihilisme » dénoncé dans le même article. Le nihilisme des sociétés occidentales existe, sans aucun doute, puisqu’elles ont échoué à remplacer la foi religieuse par une autre notion collective aussi coagulante (l’humanisme des Lumières était l’opposé d’un nihilisme ! Hélas où est-il passé ? Il a été noyé et dilapidé entre temps dans le consumérisme individualiste), mais la solution est-elle l’allégeance au plus menaçant et au mieux armé ?

Si je ne suis pas totalement accablé, c’est que je sais que cet article est faux factuellement : le postulat condescendant « Nous n’arrivons pas à comprendre que, pour des hommes qui croient en [Dieu], une insulte qui le vise est plus grave que celle qui les viserait personnellement. Sur ce point, un différend majeur sépare les croyants − y compris les plus ouverts au dialogue − de ces incroyants que nous sommes » est démenti par des musulmans éclairés dans un autre article du monde : « Chems-Eddine Hafiz, le nouveau recteur, depuis ­janvier, de la Grande Mosquée de Paris (GMP) […] soutient : « Que Charlie Hebdo continue d’écrire, de ­dessiner, d’user de son art et surtout de vivre. Que le drame qui a frappé cette publication, des policiers et nos compatriotes juifs serve de leçon à la communauté nationale, mais aussi à ceux qui se réclament de l’islam, à ceux qui se disent “amis des musulmans” et qui ne condamnent pas clairement ces crimes terroristes. » L’islam des lumières existe, c’est un interlocuteur valable avec qui il faut discuter avec sérieux et sans condescendance !

Et puis, d’autres tribunes dans mon « quotidien de référence » me réconfortent. Publiée le même jour, celle de Pascal Bruckner, « Dieu lui-même est sans doute lassé », me ravit. Vive la presse libre et la confrontation d’idées contradictoires, au fait. Le monde est vaste, lemonde aussi. (Et je nuance encore car on aura beau faire on ne nuancera jamais assez : PAR AILLEURS Pascal Bruckner n’est pas mon idole, il me pue au nez lorsque chez lui la défense de sa caste de boomers arrivés prend la forme d’insultes abjectes envers Greta Thunberg.)

Mise à jour 25 novembre : complétons la revue de presse par cette excellente rétrospective, La gauche et l’islamisme : retour sur un péché d’orgueil par Jean Birnbaum.

Good riddance

08/11/2020 Aucun commentaire

Je fais du rangement dans mes étagères, ça me prend parfois, surtout quand je cherche un livre précis, que j’ai promis à quelqu’un, et que je peste de ne point trouver. En fin de compte, je ne range rien du tout, je m’égare dans les rayons, je redécouvre des livres que j’avais oubliés, ou que je n’ai jamais lus, ou que j’ignorais posséder, je les sors délicatement de leur rang, je souffle la poussière sur leur dos, je me dis ah tiens bizarre j’ai ça moi, je les feuillette, puis au terme d’un moment variable je les remets soigneusement à la place où je les ai trouvés, sans davantage de reclassement.

Or ce soir entre tous les soirs, je tombe sur ce livre-là : Donald l’imposteur ou l’impérialisme raconté aux enfants.

Ah oui, je me souviens.

Le livre est sans grand intérêt, assez mauvais et daté dans sa manière d’être mauvais, je l’avais déjà trouvé mauvais il y a 20 ans parce qu’il datait de 20 ans plus tôt, il applique une grille d’analyse stérilement politique sur la « bande dessinée  », jamais considérée comme art potentiel mais exclusivement comme support de propagande de masse (alors que Carl Barks, pour ne citer qu’un seul auteur, était un génie)… Postuler « Donald Duck c’est rien que l’apologie de l’impérialisme  » est à peu près aussi neuneu que dire « Elvis Presley en subliminal c’est rien que du lavage de cerveau capitaliste  », voire « Le blues c’est la musique du diable  ».

Pourtant, ce soir, les conditions sont particulières, le titre et le sous-titre de ce livre idiot me font sourire, me font même plaisir. Je vais le garder, ce livre idiot. Je le redépose soigneusement là où je l’ai trouvé, dans son deuxième rang au fond de l’étagère, celui qui est invisible. Ce livre idiot sera désormais chargé d’un autre souvenir.

(Ici une archive 2011 du Fond du Tiroir, à propos de l’Onc’ Picsou, de Carl Barks et, inévitablement, d’autres considérations.)

Bien ! Et à présent qu’un taré de moins est aux manettes de la planète, aux commandes du monde là-bas loin loin, nous allons pouvoir nous reconcentrer sur nos problèmes domestiques. Allez hop au boulot, retour aux roots, back to the sources : Jean Jaurès, discours de Castres, 30 juillet 1904.

Démocratie et laïcité sont deux termes identiques. Qu’est-ce que la démocratie ? Royer-Collard, qui a restreint arbitrairement l’application du principe, mais qui a vu excellemment le principe même, en a donné la définition décisive : « La démocratie n’est autre chose que l’égalité des droits. »
Or, il n’y a pas égalité des droits si l’attachement de tel ou tel citoyen à telle ou telle croyance, à telle ou telle religion, est pour lui une cause de privilège ou une cause de disgrâce. Dans aucun des actes de la vie civile, politique ou sociale, la démocratie ne fait intervenir, légalement, la question religieuse. Elle respecte, elle assure l’entière et nécessaire liberté de toutes les consciences, de toutes les croyances, de tous les cultes, mais elle ne fait d’aucun dogme la règle et le fondement de la vie sociale.
Elle ne demande pas à l’enfant qui vient de naitre, et pour reconnaitre son droit à la vie, à quelle confession il appartient, et elle ne l’inscrit d’office dans aucune église. Elle ne demande pas aux citoyens, quand ils veulent fonder une famille, et pour leur reconnaitre et leur garantir tous les droits qui se rattachent à la famille, quelle religion ils mettent à la base de leur foyer, ni s’ils y en mettent une. Elle ne demande pas au citoyen, quand il veut faire, pour sa part, acte de souveraineté et déposer son bulletin dans l’urne, quel est son culte et s’il en a un. Elle n’exige pas des justiciables qui viennent demander à ses juges d’arbitrer entre eux, qu’ils reconnaissent, outre le Code civil, un code religieux et confessionnel. Elle n’interdit point d’accès de la propriété, la pratique de tel ou tel métier, à ceux qui refusent de signer tel ou tel formulaire et d’avouer telle ou telle orthodoxie. Elle protège également la dignité de toutes les funérailles, sans rechercher si ceux qui passent ont attesté avant de mourir leur espérance immortelle, ou si, satisfaits de la tache accomplie, ils ont accepté la mort comme le suprême et légitime repos. […]
Et n’est-ce point pitié de voir les enfants d’un même peuple, de ce peuple ouvrier si souffrant encore et si opprimé et qui aurait besoin, pour sa libération entière, de grouper toutes ses énergies et toutes ses lumières, n’est-ce pas pitié de les voir divisés en deux systèmes d’enseignement comme entre deux camps ennemis ? Et à quel moment se divisent-ils ? À quel moment des prolétaires refusent-ils leurs enfants à l’école laïque, à l’école de lumière et de raison ? C’est lorsque les plus vastes problèmes sollicitent l’effort ouvrier : réconcilier l’Europe avec elle-même, l’humanité avec elle-même, abolir la vieille barbarie des haines, des guerres, des grands meurtres collectifs, et, en même temps, préparer la fraternelle justice sociale, émanciper et organiser le travail. Ceux-là vont contre cette grande œuvre, ceux-là sont impies au droit humain et au progrès humain, qui se refusent à l’éducation de laïcité. Ouvriers de cette cité, ouvriers de la France républicaine, vous ne préparerez l’avenir, vous n’affranchirez votre classe que par l’école laïque, par l’école de la république et de la raison.