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Carte postale envoyée par une pantoufle

30/08/2026 Aucun commentaire
Cénotaphe du Duc de Lesdiguières, Jacob Richier, début XVIIe s., Musée-Muséum départemental des Hautes-Alpes / Femme nue couchée de Gustave Courbet, 1862

Août 26 s’achève. Bien fait pour lui. Pas sûr qu’on le regrette, ce salaud, tant il a tout cramé et empoisonné l’atmosphère. Canicule et incendies, qui vont devenir la norme, ainsi que quelques autres facteurs convergents de crise partout-partout (économique, sociale, politique, diplomatique, culturelle, sanitaire…) ont progressivement et radicalement altéré le sens de mots qu’on croyait pérennes et consolants : août, été, vacances, loisirs… Peut-être même voyage. Peut-être même liberté.

En 1982, c’est au groupe Élégance que revenait de fredonner et faire fredonner le tube de l’été : Vacances j’oublie tout/ Plus rien à faire du Tout/ J’m’envoie en l’air ça c’est super/ Folie légère c’est fou. Paroles désinvoltes, impossibles aujourd’hui, scandaleuses ou simplement difficiles à comprendre. Adieu la légèreté et la récompense saisonnières, les insouciances bien méritées des congés payés, la légitime contrepartie de onze mois de turbin ! Mine de rien, encore un acquis du Front Populaire, ou du Programme du CNR baptisé optimistement Les Jours heureux, ou des Trente Glorieuses, qui s’effiloche. Vacances, j’oublie rien.

Cet août, on sue, on souffre, on déguste, on attend la rentrée et l’automne. Pour revitaliser un lieu commun : les temps sont durs. Que faire ?

Apprendre ! Et pour cela convoquer Yourcenar et Rabelais.

« Le meilleur pour les turbulences de ­l’esprit, c’est apprendre. C’est la seule chose qui n’échoue jamais. Vous pouvez vieillir et trembler, vous pouvez veiller la nuit en écoutant le désordre de vos veines, vous pouvez manquer votre seul amour et vous pouvez perdre votre argent à cause d’un monstre ; vous pouvez voir le monde qui vous entoure dévasté par des fous dangereux, ou savoir que votre honneur est piétiné dans les égouts des esprits les plus vils, il n’y a qu’une seule chose à faire dans de telles conditions : apprendre. » (Marguerite Yourcenar, Journal)

Pendant ce temps, quatre siècles plus tôt, le géant Pantagruel, que Rabelais décrit « amateur de pérégrinité et désirant toujours voir et toujours apprendre », encourage son précepteur Epistémon, qui hésite à entreprendre un voyage initiatique. Il lui assène cette forte question :

« Que nuit de toujours savoir, et toujours apprendre, fût-ce d’un pot, d’une guedoufle, d’une moufle, d’une pantoufle ? » (François Rabelais, Tiers Livre)

Car Rabelais était un humoriste scatophile, et c’est déjà bien, mais il était aussi un humaniste pionnier de l’encyclopédisme, et c’est presque mieux. Comme lui, je crois que cette leçon vaut en tout lieu et en tout temps, fût-il caniculaire ou apocalyptique : nous aurons toujours quelque chose à apprendre quelque part. Y compris et peut-être avant tout les uns des autres, nous qui sommes si pots, si guedoufles, si moufles, moi-même je me sens assez pantoufle. Quoique pas pantouflard.

C’est ainsi qu’en cet août maudit j’ai pris mon baluchon et je suis parti apprendre, oh, pas très loin de chez moi, dans le département voisin : les Hautes Alpes. Pas besoin de l’autre bout du monde pour voir merveille ou tirer enseignement.

Gap : voilà une ville que j’ai traversée trois millions de fois en lui jetant à peine un regard mais où je ne m’étais jamais arrêté. Or c’est très charmant, Gap. Je me suis pris de passion pour le petit Musée-Muséum départemental, pas seulement parce qu’il avait la clim, cabinet de curiosité fourre-tout où s’amassent tout ce qui a un jour mérité d’être conservé et regardé : animaux empaillés, dessins d’anatomie, squelette de cerf, peinture espagnole du XIXe siècle, poteries antiques et céramiques modernes, art contemporain et monolithe survivant d’un dolmen préhistorique…

Deux recoins m’ont particulièrement emballé.

1 – Un demi-étage complet est consacré aux objets du Queyras recueillis par des collectionneurs. Je songe que ce geste patrimonial de collectage est la contrepartie tangible de ce qu’a accompli le couple Alice & Charles Joisten dans le domaine de l’intangiblepour voir ce que mes camarades et moi-même avons fait de leur irremplaçable collectage de contes et chansons du Queyras, cliquer ici.

Face à une peinture commerciale reproduite ci-dessus signée Achille Mauzan (grand affichiste, notamment pour la réclame et le cinématographe), qui vante en 1937 Saint-Véran, station d’hiver et d’été, je vérifie que je suis bien seul dans la salle, coup d’oeil à droite, coup d’oeil à gauche, oui, ok, le musée est à peu près désert… et j’entonne, débordant de diphtongues, le chant qui fut en quelque sorte le générique de notre spectacle : « Meuhon Séhaint-Véréhin est un pays charméhint !« 

2 – Dans un angle du rez-de-chaussée de ce même musée se trouve le cénotaphe de François de Bonne, duc de Lesdiguières, pair et maréchal de France (1543-1626). Or, là d’où je viens, le duc est un héros patrimonial, une vedette odonymique : Grenoble compte une rue, une porte et une caserne de Bonne, ainsi qu’une rue, un stade, un lycée, un hôtel, un bar Lesdiguières… Son omniprésence mémorielle sur les panneaux rappelle qu’il fut un grand bâtisseur et peut-être même un grand seigneur. J’avoue avoir contribué à la légende dorée : je me souviens d’un atelier d’écriture de chansons mené il y a pile dix ans en compagnie de ma collègue Marie Mazille auprès d’un groupe de môme où nous avions composé un hymne au Grand Duc, sorte de bande-annonce de ses hauts faits, légendaires compris – il a joué un bon tour au Diable en personne.
Pourtant, sa dépouille est loin de la ville dont il fut le gouverneur. Il est mort à Valence, enterré à Saint-Pierre-de-Sassenage et, donc, je découvre que son tombeau se trouve ici, à Gap.

Sur le cénotaphe, une sculpture peu héroïque, plutôt triviale, le représente en armure, allongé et même alangui sur le côté, détendu, nonchalant et presque sensuel, une jambe pliée sur l’autre, la tête soutenue par sa main gauche. On le croirait sur sa serviette, à la plage. Comme je suis obsédé par autre chose, la posture du duc me fait bizarrement penser à une peinture de Gustave Courbet, la Femme nue couchée, 1862 – au fait, vous ai-je dit que la prochaine représentation du spectacle Courbet : je fais comme la lumière, aura lieu le samedi 19 septembre à 11h au château de Valbonnais, dans le cadre des Journées du Patrimoine ? Or ce château qui trônait au milieu de terres stratégiques conquises par le duc, mandement et seigneurie de Valbonnais, a été bâti en 1606 par le propre neveu de Lesdiguières, dingue, cette coïncidence, non ?

Mais je suis frappé par davantage, je découvre du maréchal autre chose qu’une effigie languissante. Si Lesdiguières est un héros indiscutable (au sens propre : n’essayez pas de discuter) de mon côté de la barre des Écrins, il ne fait l’objet d’aucun culte, ni vénération, ni respect, de l’autre côté. Changement d’aura, d’imaginaire.
Jouxtant Gap, le château de Tallard a été l’un des foyers ardents des guerres de religion, et Lesdiguières est bien sûr passé par là. Or il y est abondamment dénigré et ridiculisé, notamment par l’historien local Joseph Roman : une personnalité brillante mais pas un noble caractère, un sceptique ambitieux et un habile courtisan, vil opportuniste sans convictions qui changea de camp et de religion deux fois par pur calcul, et qui, loin du génie militaire qu’on nous fait miroiter dans les régions où l’idéologie fait de lui une star, a essuyé cuisantes défaites et mémorables déculottées. Sont racontées dans l’audioguide certaines d’entre elles, dont une fort amusante au cours de laquelle ses ennemis s’affublèrent de draps blancs pour faire croire à la superstitieuse armée du duc qu’elle était assaillie par des fantômes.

Héros ici, couillon là-bas.
Tout dépend comme on regarde.
Voilà qui donne à réfléchir.
Je me dis qu’on pourrait écrire la biographie de n’importe quel grand homme d’État pour en faire un loser. Ah ah ah ! Quel gros nul ce général De Gaulle, quel stratège pourri et quel militaire raté, de la raclée qu’il s’est prise lors de la campagne de Dakar en septembre 40 jusqu’à sa rouste électorale au référendum de 1969, il aura vraiment tout manqué !

Voilà, notamment, ce que j’aurai appris lors de ce mois d’août, qui n’aura donc pas été perdu.

Trois fois la Bête

15/08/2026 Aucun commentaire

Ma lecture du torride été 26.

J’achève, longtemps après l’avoir entamée car c’est ainsi que je procède avec les oeuvres de grande amplitude (cf. Le Dossier M qui m’a réclamé deux ans), la trilogie si lumineuse et si noire de David Goudreault : La Bête à sa mère (2015), La Bête et sa cage (2016) et Abattre la Bête (2017).

Si Goudreault est lui-même un personnage fort singulier, travailleur social, slameur, intervenant dans les prisons, farouche défenseur de la langue française en son Québec cerné par les anglophones, champion du monde de poésie 2011 (oui, ça existe), chroniqueur télé percutant et juste se coltinant par conséquent quelques ennemis (cf. sa Lettre d’amour aux p’tits gars qui seront de grands hommes)… Alors que dire de son doppelgänger, le narrateur de sa trilogie, monstre inoubliable, chimère qu’il a modelée de toutes pièces quoiqu’avec ses propres obsessions, ambitions, addictions, palpitations – mais en pire ?

Cette Bête dont on ignore le nom (« Pas tes affaires ») est dotée d’une psyché complexe, crédible – à défaut, on le souhaite de tout coeur, d’être vraisemblable. Elle n’est pas sympathique, aussi sa fréquentation nous teste.
Bref rappel d’un mécanisme immémorial : un roman, surtout écrit à la première personne, invite à l’identification son lecteur, qui s’approprie, à ses risques et périls, les émotions et le récit d’un protagoniste, frotte son cerveau contre celui de la créature fictive, se compare, mesure ce qu’il a en commun ou de distinct.
Or, avons-nous encore la capacité littéraire, le second ou ixième degré, d’éprouver de la compassion pour un personnage non sympathique ?

La Bête est un meurtrier psychopathe et sentimental, bourré de préjugés et dénué d’empathie, imaginatif mais sans surmoi, idéaliste mais sans régulation des pulsions, autiste à main armée, marginal, asocial, junkie, manipulateur, sadique, raciste, misogyne y compris jusqu’au viol, homophobe, se rêvant gangstarapeur ou à la rigueur écrivain, pour la thune, mais gangstarapeur ce serait tout de même mieux, vocation vraie. Nous voyageons dans sa tête et, comme il le dit lui-même, c’est un endroit sale. Le fameux narrateur non fiable qui ouvre la littérature à une forme de modernité, c’est bel et bien lui, mais entendons-nous, il n’est pas fiable non au sens où il dirait des mensonges (hélas, il ne dit que sa vérité) mais au sens où, personnellement, je ne lui donnerais pas à garder mon animal de compagnie. Même s’il a travaillé à la SPA.

Son monologue est d’une nervosité inouïe, gorgée de court-circuits, de bascules, de comparaisons qui laissent pantois (Mon coeur s’est emballé comme un cadeau de Noël), de références distordues. Car ce narrateur a beau être un dangereux taré, il est aussi un fin lettré, qui a beaucoup lu, puis tout mêlé. Il cite d’abondance les auteurs mais rarement avec exactitude, obligeant en permanence le lecteur à relever le nez et se souvenir qu’il ne faut rien prendre pour argent comptant : il indique par exemple qu’il aimerait se replonger avec bonheur dans ce bon vieux Bukowski et ses nymphettes (hein pardon quoi ?) alors même qu’à la radio Metallica chantait Highway to Hell (hein quoi pardon ?), ou alors il se souvient que Lorsque la voie du destin paraît bloquée, il faut frapper dans le tas et frapper fort, dixit Gandhi, un avocat indien spécialisé dans les citations sur Internet (pardon hein quoi ?), et D’ailleurs Zachary l’a dit : Travailler c’est trop dur et voler c’est plus simple (pardon quoi hein ?).

De même, les proverbes ou locutions sont allègrement bistournés ou approximativement extrapolées : Il n’y a pas de sot métier mais il y a des connards professionnels, selon le principe que c’est en mélangeant qu’on invente. Ce flot de faux est là pour brailler le vrai, et on se demande si ce réagencement étourdissant ne serait pas une métaphore de la fiction elle-même, en plus d’être un avertissement : voyez, braves gens, la culture générale ne protège pas de tout.

Ses tics de langages eux-mêmes sont d’une précision d’horlogerie déraillée : régulièrement, après avoir proféré quelque idée reçue dégueulasse ou une calme énormité, il conclut par C’est documenté. Or oui, voici exactement ce qui est documenté : la banalisation de la violence sous couvert de liberté d’expression. Et voilà ce que la prose scandaleuse et drôle de David Goudreault révèle, politiquement parlant : en notre époque grouillante de bêtes en liberté même si heureusement ne passant pas toutes à l’acte, les agressions verbales, les horreurs décomplexées puis forwardées, les paroles de bêtise ou de haine, les pré-supposés biaisés, les opinions de réseaux sociaux (on disait autrefois de comptoir) qui s’alimentent en vase clos, sont abondamment documentés.

Avertissement : ici les mots québécois fourmillent, quoique davantage dans les dialogues que dans les narrations, et il est préférable de posséder quelques bases, savoir par exemple qu’un dépanneur n’est pas un mécanicien mais une épicerie ouverte la nuit (ami franchouille, le savais-tu ? Si oui, bravo, le test est passé, tu as le niveau, lis Goudreault). Mais au lecteur français non averti, cette couche de langue dépaysante ne sera pas un obstacle, elle ajoutera au contraire à l’étrange, au décalage qui fait largement le sel. En outre, l’édition française, chez 10-18, est augmentée d’un lexique à l’usage des égarés transatlantiques. Tandis que l’édition originale, chez Stanké, comportait d’éclairantes préfaces, dont l’une signée Fred Pellerin, bien placé pour reconnaitre un conteur de génie.
(Pour explorer quelques facettes de la parlure québécoise, on lira cette archive au Fond du Tiroir.)

Les bonheurs d’écriture, par conséquent, vus d’ici, les bonheurs de lecture, sont innombrables. Je prends une page presque au hasard, dans le troisième tome, celui que j’ai en tête puisque je viens de le refermer (même si, cela va sans dire, il est impératif de lire les trois volumes dans l’ordre). Je souligne ces deux phrases :

À l’instar des doigts de la main, c’est souvent le plus vulgaire qui sort du lot.

Ça me donnait envie de jouer à la roulette américaine. C’est comme la roulette russe, mais le barillet est plein et on tire dans le tas.

Dans la même page ! On se figure le feu roulant de l’invention langagière, qui est le personnage lui-même, puisque Le style c’est l’homme disait Céline. Tiens ? D’ailleurs je relève que Céline est convoqué au passage, tout discrètement, p. 115, lorsque le narrateur tente une approche de drague auprès d’une fille qu’il a étiquetée intello, et lui adresse un trait d’esprit alambiqué dont le sens risque d’échapper à ceux qui ne possèdent pas une minimale culture à la fois québécoise et française :

Céline est écoutée davantage qu’il n’est lu.

Du reste, il se prend un bide, la fille tourne les talons. Qu’espérait-il ? Sa blague sophistiquée ne s’entendait pas, n’était compréhensible qu’à l’écrit. Il est bien un écrivain.

Mais voici un plus long extrait que je donne in extenso puisqu’il me touche spécialement. Il se situe p. 50, alors que la Bête erre dans les rues de Montréal.

L’important quand on va nulle part, c’est de savoir s’arrêter. Alors que je suivais un petit cul bombé sous le nylon distendu d’un legging parfaitement trop ajusté, l’oasis m’est apparue. Une immense bibliothèque se dressait devant moi, la Bibliothèque nationale. C’était écrit, en grosses lettres de bronze payées par les contribuables qui n’y mettront jamais les pieds. Bibliothèque et Archives Nationales du Québec. Ému, j’ai aussitôt abandonné l’attraction des muscles fessiers pour aller me river le nez dans la porte vitrée de ce havre littéraire. C’était fermé, mais ouvrirait dans quelques heures. Et ce le serait à longueur de semaine. J’avais trouvé la planque, la B.A.N.Q. Des livres, des cubicules où m’isoler, des livres, des toilettes où consommer, des livres, des étudiantes à reluquer, des livres, des ordinateurs pour retrouver la trace de ma mère, des archives, des bandes dessinées et encore des livres, tout ce dont j’avais besoin. C’était un signe ! La vie me semblait si belle que je ne la reconnaissais pas.

Et après ? Un de ces jours ou un de ces étés je lirai Maple, roman subsidiaire qu’en 2022 Goudreault a consacré à un personnage secondaire, quoique clef, de sa trilogie. Son surnom éponyme signifie Érable.

Plus tard, voire beaucoup plus tard, n’étant ni pressé ni systématiquement avide de nouveauté, je lirai peut-être et enfin Traumathys, nouveau roman que l’auteur fait paraître ces jours-ci et qu’il tient pour son meilleur.

Borne électrique

19/06/2026 Aucun commentaire

Lu avec passion La Commune : la Guerre civile des Français de Michel Winock, paru dans la collection « Les journées qui ont fait la France » (Gallimard, 2026).
L’inscription dans cette collection est du reste trompeur : certes l’histoire y est racontée de façon factuelle du 18 mars 1871 à la Semaine sanglante quelques deux mois plus tard (rappel du bilan final selon les derniers décomptes : 877 morts dans le camp versaillais, 20 000 voire 30 000 morts dans le camp communard, plus grand massacre de civils dans l’histoire de France…), mais ce livre est aussi un livre de mémoire sur le long terme, dont le sujet change en cours de route, n’est plus la Commune le 18 mars 1871 mais la Commune depuis lors, jusqu’à la Commune aujourd’hui.
La Commune est un enjeu politique mémoriel encore brûlant ! Qui s’en réclame et comment ?

Le chapitre consacré à la Commune dans les manuels scolaires est à ce titre édifiant : sous la IIIe République, les Communards sont des salauds qui ont été bien punis, et bien fait pour leurs gueules ; sous la IVe en revanche ce sont des républicains martyres préfigurant la Résistance ; sous la Ve on tente de nuancer, et enfin de nos jours, l’enseignement de l’Histoire étant de toute manière mis à mal et sacrifié par l’Éducation Nationale, la Commune n’est tout simplement pas abordée. Ou alors en quelques lignes expéditives qui ne seront de toute façon pas lues en cours, entrefilet où, signe des temps, le seul nom propre cité est celui d’une femme – personnage très admirable et conséquent mais qui n’est certainement pas la Commune à elle toute seule : Louise Michel.

La Commune a légué toute une mythologie sur laquelle la gauche et la droite continuent de s’affronter, puisque gauche et droite existent encore contrairement à ce que prétendent Macron (qui est de droite) ou le RN (qui est d’extrême-droite). Dis-moi ce que tu penses de la Commune et je te dirai où tu te situes… Les pro-Commune se référent à la tradition marxiste (on note que Michel Winock, dans son sous-titre, reprend presque littéralement le titre du pamphlet écrit à chaud par Karl Marx : La guerre civile en France), et les anti-Commune depuis Thiers jusqu’aux droitards d’aujourd’hui perpétuent une sévère imagerie empreinte de condamnation idéologique, peignant les hommes comme des soudards sanguinaires ivres de vin et de destruction, manipulés, totalitaires et décérébrés (comparez avec les charges contre les Gilets-Jaunes en 2019 : même chose), et leurs femmes comme des « pétroleuses » sauvages et poilues (magistral chapitre 9 consacré à la légende urbaine sexiste des pétroleuses… elles n’ont en réalité jamais existé !).

Autre chapitre formidablement instructif, celui sur la Commune selon les écrivains. On sait que les écrivains bourgeois contemporains ont craché en peloton sur la Commune : Théophile Gautier, Barbey d’Aurevilly, Maxime du Camp (particulièrement abject), les Goncourt, Littré, Taine, Renan, George Sand (bon sang, elle qui en d’autres temps ne jurait que par le peuple !), Zola (cette fois-là du bon coté du manche, celui de l’ordre moral… contrairement à ses positions courageusement anticonformistes sur Dreyfus un peu plus tard), Flaubert (qui, à sa décharge, s’inquiète tout autant du pouvoir repris par les Versaillais que de celui fugitivement entre les mains des Communards : « Savez-vous ce qui m’effraie ? C’est la réaction qui va se faire (…) Peu importe le nom dont elle se couvrira, elle sera antilibérale. La peur de la Sociale va nous jeter dans un régime conservateur d’une bêtise renforcée« )…
Victor Hugo, comme d’habitude, est une catégorie à lui tout seul : d’emblée anti-communard (il s’indigne de la mise à bas de la Colonne Vendôme, qui rendait hommage aux grognards napoléoniens dont son papa, ce héros au sourire si doux), il ne cessera de témoigner sa solidarité aux Communards massacrés, de réclamer pour eux réhabilitation et amnistie.

Alexandre Dumas fils mérite d’être cité longuement tant sa verve bilieuse anti-Commune est répugnante, outrancière, animalisant ses adversaires politiques, Courbet en tête :

« De quel accouplement fabuleux d’une limace et d’un paon, de quelles antithèses génésiaques, de quel suintement sébacé peut avoir été généré, par exemple, cette chose qu’on appelle monsieur Gustave Courbet ? Sous quelle cloche, à l’aide de quel fumier, par suite de quelle mixture de vin, de bière, de mucus corrosif et d’œdème flatulent a pu pousser cette courge sonore et poilue, ce ventre esthétique, incarnation du Moi imbécile et impuissant ? Ne dirait-on pas une farce de Dieu, si Dieu, que ce non-être a voulu détruire, était capable de farce et pouvait se mêler de cela ? Et ses pareils avec formes différentes sont par milliers dans cette zoologie de révolutionnaires, depuis le mignon changé en cocotte comme Grousset jusqu’au Paillasse a queue rouge comme Pipe-en-bois. Nous ne dirons rien de leurs femelles, par respect pour les femmes à qui elles ressemblent quand elles sont mortes »…

On se frotte les yeux, on aimerait se les laver au collyre, après qu’ils ont été atteints par la bassesse de cette dernière phrase.

Mais la droite n’a pas le monopole de l’ordure. Winock ne passe pas sous silence que l’un des écrivains qui, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle prit fait et cause pour les Communards, est une autre fieffée crapule : l’immonde Edouard Drumont, auteur de La France Juive, grand vulgarisateur de l’antisémitisme qui prépara le terrain à Vichy. Représentatif d’une certaine tendance du complotisme et du populisme prospérant aujourd’hui comme hier, tendance qui cherche à réconcilier le vrai peuple avec l’autorité de l’élite aristocrate vieille France (Drumont était monarchiste), il explique que la si belle Commune a été trahie par la classe moyenne, celle des possédants, des bourgeois… celle des Juifs, bien sûr. La preuve : pendant les émeutes et les incendies, comme de par hasard les immeubles des Rothschild n’ont pas été touchés. Moralité, si possible : défions-nous des défenseurs du peuple qui, sous nos yeux encore, agitent les chiffons rouges en direction des habituels boucs émissaires.

Pour nous remettre de toutes ces dégueulasseries :

Les journalistes, policiers,
Marchands de calomnies,
Ont répandu sur nos charniers
Leurs flots d’ignominies !
Les Maxime Du Camp, les Dumas
Ont vomi leur eau-forte
Tout ça n’empêche pas, Nicolas,
Qu’la Commune n’est pas morte !

Paroles Eugène Pottier, 1886

Cette borne électrique elle aussi (appelle-t-on vraiment ceci une borne électrique ? si on l’appelle transformateur, cela me plaît autant), désormais, appartient à l’histoire. Je l’ai photographiée en 2024 au bas de chez moi, le tag a été effacé entre temps.

La cote 170

17/06/2026 Aucun commentaire
Léon Tolstoï, vers l’âge de 20 ans

Il est plus facile d’écrite dix tomes de Philosophie
que de mettre en pratique
ne serait-ce qu’un principe.
Léon Tolstoï, Journal, 17 mars 1847

Quelle lecture conseiller à une jeune personne exprimant le désir de se confronter à l’écriture ?

Les Lettres à un jeune poète de Rainer Maria Rilke font souvent l’affaire mais, justement, elles sont si souvent citées qu’elles ont tourné cliché. Elles trainent partout (ainsi dans toute bibliothèque publique à la cote Dewey 831 : Poésie allemande), transmises depuis un siècle comme un mantra, édulcorées au point de faire désormais figure de manuel facile plein d’innocuité, de bonnes paroles reprises en slogan et de bienveillance émolliente (dans les bibliothèques publiques ce serait plutôt : voyez au rayon Développement personnel, cote Dewey 158).
Rentrez en vous-mêmes, et creusez en vous jusqu’à trouver la raison la plus profonde qui vous commande d’écrire, okay, merci Rainer, ça ne peut pas faire de mal, c’est beau comme du Paolo Coelho.

Pour qui se sentirait prêt à affronter des conseils un peu plus rigoureux, une discipline plus exigeante, un exemple plus mâle (revenez, les filles, c’est juste une désuète façon de parler, c’est pour vous aussi), et surtout le rappel fondamental que des règles d’écriture sont peu de chose sans de préalables règles d’existence (en tant qu’objectif, l’écriture vient après l’existence, et n’est au fond qu’un simple outil pour une exigence plus profonde et plus vitale : devenir une meilleure personne)… Pour ces téméraires-là, on conseillera les Règles de vie écrites par Léon Tolstoï. Un coup de fouet plutôt qu’un aimable tapotement sur l’épaule.
A priori, on les trouvera en bibliothèque publique au rayon Littérature russe (cote Dewey : 891.7), mais le bibliothécaire de service pourrait tout aussi pertinemment le ranger dans le fonds Éthique-Morale (cote Dewey : 170).

Tolstoï a commencé d’écrire son journal dès l’âge de 19 ans, pour le poursuivre jusqu’à sa mort. Et dès les prémices de cette écriture à son propre usage, il a dressé sans fin des listes de règles à tenir, règles morales bien avant d’être des règles littéraires.

Le recueil Règles de vie, publié en français chez Rivages Poche en 2024 seulement, traduit et préfacé par Rambert Nicolas, compile ces dizaines de pages compulsives extraites du Journal consacrées à l’auto-régulation. Si l’auteur génial mais en devenir y revient si constamment, allant jusqu’à faire de la nécessité des règles une règle à part entière (p. 52, règle n°9 : Écrire des règles), c’est notamment, de son propre aveu, parce qu’il se fixe des objectifs trop difficiles, qu’il échoue à s’y tenir, et doit sans cesse revoir sa copie !
On y trouve en effet une cataracte de conseils pour mener sa barque ou son oeuvre, certes fort utiles à quiconque se sent livré à soi-même ou bien tourmenté par la question Que faire, à présent ? (par exemple, moi-même, pointant au chômage le premier du mois prochain), mais d’une sévérité qui frôle l’ascèse et pourrait faire peur. Voici les premières, permettant de savoir instantanément si l’on est à la hauteur :

Se lever à 5h, se coucher entre 9h et 10h ; tu peux dormir deux heures dans la journée / Manger avec mesure, pas de sucrerie / Marcher une heure / Exécuter tout ce qu’on s’est prescrit / Une femme, une ou deux fois par mois / Autant que possible, faire tout par soi-même.

Entrepris à la même période, le tout premier roman de Tolstoï, le cycle Enfance, Adolescence, Jeunesse, se termine, inachevé, sur une scène où son double de fiction, Nikolenka Irteniev, au terme d’affres indicibles, se dit cette fois ça suffit, ça ne se passera pas comme ça, il est temps de réguler ma vie. Il farfouille dans ses papiers et retrouve un cahier qui lui était cher :

Je pensais, pensais, et enfin, un soir qu’il était tard et que j’étais seul en bas, écoutant la valse de ma belle-mère, je me levai d’un bond, grimpai à ma chambre et cherchai le cahier sur lequel étaient écrits ces mots : Règles de vie. Je l’ouvris, et j’eus alors une minute de repentir et comme un élan moral. Je pleurais, mais ce n’étaient plus des larmes de désespoir. Quand je fus un peu calmé, je pris de nouveau la résolution de me rédiger des règles de vie. J’étais fermement convaincu que je ne ferais plus jamais rien de mal, que je n’aurais plus jamais une minute de désœuvrement et que je ne changerais jamais rien à mes règles.

Tolstoï a transmis à son personnage une idée solidement ancrée en lui : redoutant plus que tout le laisser-aller de son âme, il voit dans les règles auto-édictées une méthode de perfectionnement moral et spirituel, le mot règle lui-même devenant un fétiche. La programmation en forme de pense-bête tourne à l’obsession durant ses années de jeunesse, à court comme à moyen ou long terme :

Aie un but pour toute ta vie, un but pour une certaine époque de ta vie, un but pour un certain temps, un but pour une année, pour un mois, pour une semaine, pour un jour, pour une heure et pour une minute ; sacrifie les buts inférieurs aux supérieurs.

Suivant Sei Shōnagon dans son goût des listes quoique dans un registre unique, celui de l’empire de sa volonté (Il me semble que j’ai trouvé une idée intime et un but permanent, à savoir développer ma volonté, 28 février 1951), le jeune homme aux velléités aristocratiques étend cet empire tous azimuts : la gymnastique (tant de tractions par jour, etc.), la musique (quotidiennement au piano, toutes les gammes, tous les arpèges, et un nouveau morceau), ses devoirs envers Dieu (interlocuteur équivoque tout au long de la vie de Tolstoï) ou la patrie, la gestion de son domaine, son éducation (apprendre telle langue, explorer tel champ de la connaissance humaine), la table de jeu (règle capitale : fixer la somme que je me suis proposé de perdre), enfin la bienséance en société (Ne te préoccupe pas de l’approbation des gens que tu ne connais pas ou que tu méprises/Occupe-toi plus de toi-même que de l’opinion d’autrui/Sois bon et efforce-toi à ce que personne ne saches que tu l’es)…

Et pour ce qui est des règles proprement liées à l’écriture ? On y vient. Outre celles purement pratiques (Avoir toujours sur soi un crayon et un cahier), elles ne sont pas moins ambitieuses que les autres, strictes et hautement morales :

Règles pour la littérature
1 – Le but de toute oeuvre doit être l’utilité – la vertu.
2 – Le sujet d’une oeuvre doit être élevé.
3 – Éviter les procédés de routine.
4 – Après avoir terminé un ouvrage au brouillon, révise-le en excluant tout le superflu et sans rien y ajouter.
5 – Quand tu critiques tes écrits, n’oublie pas de les considérer du point de vue de ton lecteur le plus limité qui ne cherche dans un livre qu’à se divertir.
[…]
7 – Mal ou bien – travaille toujours.

Cette septième règle me va comme un gant (de crin). En revanche, j’avoue que la règle la plus impossible pour mon compte serait la n°4, puisque je en travaille que par strates et développements successifs… Mais bah, Tolstoï lui-même concède qu’il ne réussit pas toujours à suivre ses propres préconisations.

Le recueil se termine, judicieusement, par un texte de nature distincte quoique voisine : une longue introspection, intitulée Que suis-je ?, et non Qui suis-je ?, où il examine sa conscience et sa personnalité, avec moins de complaisance que de haine de soi.

Je n’ai pas de modestie ! Voilà mon grand défaut. Que suis-je ? […]
Je suis vilain, maladroit, malpropre, sans éducation mondaine.
Je suis irritable, j’ennuie les gens, je suis prétentieux, je n’ai aucune patience (un intolérant [en français dans le texte]), et j’ai honte comme un enfant.
Je suis presque inculte. Ce que je sais, je l’ai débrouillé tout seul, par bribes, sans lien, sans méthode, et si peu.
Je n’ai pas de tempérance, je suis indécis, inconstant, sottement vaniteux, et emporté comme tous les gens dépourvus de caractère. Je ne suis pas courageux. Je suis négligent dans la vie et si paresseux que l’oisiveté m’est devenue une habitude presque insurmontable.
Je suis intelligent, mais mon intelligence n’a jamais encore été sérieusement mise à l’épreuve dans quelque domaine que ce soit. Je n’ai ni esprit pratique, ni intelligence sociale, ni le sens des affaire.
Je suis honnête, c’est-à-dire que j’aime faire le bien […] mais il y a des choses que je préfère au bien – la gloire.

L’enjeu est de se connaître soi-même. Voilà l’endroit d’où il part. Voilà ce qu’il veut quitter, précisément en se fixant des règles et en forçant à croître sa volonté. Voilà qui suffirait à répondre à la question posée ci-dessus, à distance, depuis un autre pays et un autre temps, par Rilke : Creuse en toi jusqu’à trouver la raison la plus profonde qui te commande d’écrire

Ensuite, Tolstoï écrira Guerre et Paix, Anna Karénine, La Mort d’Ivan Illitch.

Coucou tout le monde

16/06/2026 Aucun commentaire

Quinze ans que ça dure. Depuis quinze ans, Xavier Dupont de Ligonnès abat à bout portant pendant leur sommeil, avec une carabine 22 Long Rifle, sa femme Agnès et leurs quatre enfants, Benoît, Anne, Thomas, Arthur, puis dissimule les cadavres en coulant une dalle de ciment sous sa terrasse. À la suite de quoi il laisse une lettre abracadabrante et primesautière (« Coucou tout le monde, méga-surprise !« ) où il s’invente une vie d’agent double en partance pour les Usa, et disparait dans la nature.

Comme quelques millions de Français, je me suis passionné pour l’affaire ; comme quelques dizaines de Français, je continue de me passionner pour ce massacre sans pourquoi. Pour cette énigme de l’imposture qui mène au carnage familial (idem Jean-Claude Romand). Pour cette atroce anomalie qui, ainsi que font les plus grands faits divers, révèle par défaut ce qui est atrocement normal (le conformisme, l’ambition, le petit mensonge qui devient gros puis trop gros, l’enfer des apparences à sauver, les critères toxiques d’une vie réussie). Pour cette déchirure tragique dans le tissu social qui, faute de retrouver le corps de l’assassin, ne sera sans doute jamais recousu.

Alors je continue de lire ce qui se publie sur l’affaire. Nous sommes dans le très romanesque, autant en faire des romans – en sus de la masse de documentaires et témoignages.
J’ai ainsi enchainé deux « romans » de valeur extrêmement inégale. Il est vrai que j’aurais dû m’en douter dès leurs titres : Comment j’ai retrouvé Xavier Dupont de Ligonnès (par Romain Puértolas, Albin Michel) est une formule toute faite, un slogan ronflant et creux, un coup publicitaire ; L’éternité de Xavier Dupont de Ligonnès (par Samuel Doux, Julliard) est une méditation métaphysique. Xavier Dupont de Ligonnès appartient à tout le monde.

Le livre de Puèrtolas, qui ressemble vaguement au synopsis d’un film de cavale hollywoodien, « retrouve » XDDL ayant refait son visage et sa vie aux USA. La posture de l’auteur est très vite irritante, rabâchant sous diverses formes un inepte argument d’autorité, une louche équation auto-justificatrice : Je suis écrivain = J’ai de l’imagination = J’ai raison. Comme d’autres disent « Faites-moi confiance, je suis médecin » Puèrtolas nous dit (vingt fois plutôt qu’une) « Faites moi-confiance, je suis écrivain« . Sauf qu’en fin de compte : rien, du vent, du divertissement pop-corn, du gratuit. D’une certaine façon, Puèrtolas tombe dans le panneau de XDDL : il lui accorde son rêve américain.

Le livre de Samuel Doux est d’une autre trempe. Lui aussi pourtant, à la première personne, montre l’écrivain en train d’écrire sur l’assassin, depuis son bureau et avec une connexion internet pour la documentation… mais pas comme un expert qui se la joue science infuse, plutôt comme un type qui cherche, qui peine, qui travaille, qui doute et prend peur, qui laisse venir à lui les visions sans jamais dissimuler ses limites, ses contraintes, son imaginaire propre entrelacé, son vécu, sa vie privée, et la question de savoir pourquoi cette affaire-là l’obnubile devient un problème supplémentaire à écrire. Se mettant en jeu plutôt qu’en scène, il prend des risques, d’erreur ou de folie, d’obsession à tout le moins, d’empathie horrible pour l’Adversaire, et l’on pense à Emmanuel Carrère ou à Grégoire Bouillier.

Surtout, Samuel Doux a une grille de lecture : la Bible. XDDL a été élevé selon une éducation catholique stricte et presque sectaire, dans la détestation de Vatican II. Sa mère, sainte femme, était le récipiendaire de messages du Christ en personne et animait un groupe de prière. Xavier vient de là. Tous les membres des groupes de prière ne deviennent pas des assassins, mais ceux à qui cette destinée advient ont en eux un arrière-monde, un bruit de fond mystique, une mythologie sanglante dans laquelle Dieu et Satan sont des êtres et non des concepts, ainsi que l’idée d’un rôle personnel à jouer. L’Apocalypse, cela veut dire la Révélation. Méga-surprise !
Parmi les nombreux écrits à la fois intimes et publics que XDDL a laissé traîner sur Internet, Samuel Doux cite celui-ci p. 146 : « De 1972 à 1995, ma vie a été dirigée par l’imaginaire pur ! Quelle était la RÉALITÉ (que je ne voyais pas, mais qui A EU LIEU… et que les autres voyaient) ? […] Quel était mon imaginaire qui enjolivait ma situation ? : j’étais un « élu », je faisais partie de la poignée de « choisis par Dieu », l’élite de l’élite, un des meilleurs ou un des plus chanceux sur terre, avec un avenir radieux en tant que bras droit du futur Roi et du futur Pape, donc n°3 du « futur gouvernement mondial » du Règne… avec en prime une bonne place au Paradis acquise une fois pour toutes. Peut-on rêver mieux ? »
Autre trace, pour la route. Peu avant la tuerie, Xav écrivait sur un forum catholique : « En quoi Dieu a-t-il besoin, ou envie, ou autre sentiment, qu’on lui offre la mort d’une bête, d’un enfant, d’un homme… de son Fils ? »

Samuel Doux écrit son récit en phrases très courtes, de cinq à quinze mots le plus souvent, contrastant fortement avec les citations fleuves des écrits bibliques, prophétiques ou hallucinés. Il écrit ceci, par exemple, qui dit tellement en si peu : « Je crains les pouvoirs de ceux qui sont persuadés d’en posséder.« 

Pentatonique

07/06/2026 Aucun commentaire

Lu avec délice et balancements syncopés des jambes et des hanches La Pentatonique du coeur de Marcus Malte, paru en 2025 aux éditions Buchet-Chastel, inaugurant la collection La Résonnante qui invite des écrivains à causer musique.

Excellent romancier, Marcus Malte s’adonne ici à la chronique autobiographique et c’est tout aussi brillant, quoiqu’étonamment joyeux – je dis « étonnamment » parce que ce texte-ci est presque exempt de la noirceur ou de l’horreur si coutumières de ses romans. Bien sûr il y aura des morts, des cadavres, des peurs, des estropiés, des coeurs qui palpitent ou ne palpitent plus… mais le ton est finalement primesautier, car l’auteur ne retient de l’ado qu’il était que l’énergie, la foi, l’envie, la découverte, tout ce qui tire vers le haut et pousse vers l’avant.

Il raconte comment, à l’âge de 13 ans, les Blues Brothers ont changé sa vie et décidé de son destin : M. M. ne s’appellerait plus Marcus Malte mais Muddy Miles, se procurerait un chapeau mou, des lunettes noires, un costard, même une guitare, et se vouerait corps et âme au blues.

L’éditeur a choisi comme quat’ de couv’ cet extrait du récit : « Il n’y a qu’un seul dieu, c’est le rhythm and blues, et Dan Aykroyd et John Belushi sont ses prophètes ». Pourquoi pas, mais il aurait pu en choisir un autre, plus lapidaire quoiqu’encore plus éloquent : « Il y en a qui se métamorphosent en cafard, d’autres en bluesman, chacun son truc ». Car le sujet en est bien la métamorphose, complète de chacune de ses étapes, le coming-of-age, l’éveil, l’initiation, la succession de premières fois, enfin la vocation, voire toutes les vocations et les passerelles entre elles, la musique comme l’écriture. La musique avant l’écriture. Le spectacle vivant, quelle merveille de bonus pour un écrivain !

« Ils se tenaient debout en arc de cercle devant nous. Je les sentais. Leur présence, leur densité, leur souffle. Leur écoute. Il n’y a pas grand-chose de meilleur dans l’existence. J’ai compris que c’était ça que je voulais. […] Et c’était bon. C’était bon d’entendre les gens applaudir. C’était bon de voir leurs visages radieux. C’était bon de se sentir vivant. La littérature, c’est pas mal, mais c’est l’art des croque-morts, un travail de pompes funèbres – embaumeurs, thanatopracteurs, empailleurs, tous autant que nous sommes. » (pp. 175-178)

De l’allant, de la justesse, pas d’acrimonie ni même de nostalgie : je vous raconte comment j’étais celui-ci, comment je suis devenu celui-là, et le leitmotiv est : « Il n’y a pas de hasard ». Puisqu’il n’y a que des rencontres et que les amitiés sont la condition sine qua non.

« Et que fais-je aujourd’hui sinon chercher à revenir à mon tour dans ce château du Souvenir, dans l’espoir d’y trouver un semblant de paix, ou pour le moins d’y dénicher la preuve que tout ceci a existé, que cela n’a pas été qu’un mirage ou un songe et que tout – c’est-à-dire mon existence entière – n’aura pas été vain ? » (p. 142)

Marcus Malte n’est pas devenu chanteur de blues, non, mais pas loin : aujourd’hui, il donne régulièrement des lectures musicales adaptées de ses livres. Celui-ci ne demande qu’à.

Muddy Miles énumère quelques chansons dont il a été l’auteur-compositeur-interprète de 13 à 19 ans et dont il a couvert les pages de deux cahiers, en english of course : Dakota Blues, Sorry, Mayflower, Close my Door, Crazy Snowman… Hein quoi pardon, Crazy Snowman ? Mais voilà qui pourrait être le titre alternatif de l’un de mes livres préférés de M.M., Le dernier hiver, ah non décidément il n’y a pas de hasard.

Il n’y a que de la littérature.
Car certaines distorsions rappellent in extremis que ce livre n’est pas une autobiographie, mais bien un roman. Le narrateur, Muddy Miles, guitariste, raconte à la fin du récit qu’il publie son premier roman, autobiographique, en 2008, intitulé La Pentatonique du coeur. Tandis que l’authentique (?) Marcus, qui n’était pas guitariste mais pianiste, a publié ses premiers romans en 1996 et 1997 qui avaient pour héros un pianiste de jazz.

Le vrai, le faux, bah, peu importe. La seule chose qui compte est de conserver le tempo quand on raconte une histoire sur scène.

Je gage que je ne serai pas le seul lecteur de ce livre à le refermer agité d’une triple pulsion : d’abord jouer de la musique, ensuite me souvenir précisément de ce qui m’enflammait à l’âge de 13 ans, enfin revoir, le plus vite possible, les Blues Brothers. Have you seen the light ?

Sémiotique et demie

15/05/2026 Aucun commentaire

Lu avec gourmandise : Je suis une fille sans histoire d’Alice Zeniter (2021, l’Arche, collection « Des écrits pour la parole »).

Il s’agit d’une défense et illustration de l’art du roman, pourrait-on résumer à gros traits si l’on tentait une vulgarisation de ce qu’elle vulgarise déjà elle-même très bien toute seule, sous une forme ludique, burlesque et plaisante, conçue pour être prononcée sur scène.

Très admirable romancière (cf. cette archive au Fond du tiroir), Alice Zeniter défend donc pro domo le roman et pédagogise malicieusement l’austère science sémiologique, et vivent les prises de têtes quand les têtes sont prises avec autant d’humour et de joie.

Il se trouve, et cela n’a pas grande importance, que je suis en désaccord avec elle sur un point.

Afin d’affirmer la grandeur, la noblesse et surtout l’autonomie du « mensonge » de la fiction par rapport au réel, elle dresse avec méthode le triangle sémiotique (un angle signifiant/un angle signifié/un angle référent) de deux personnages, l’un réel : Emmanuel Macron, l’autre romanesque : Anna Karénine.

Et elle prétend (cela se passe p. 69) qu’il « n’existe pas d’extérieur au texte fictionnel : les trois pointes se situent [exclusivement] dans le monde créé par Tolstoï ».

C’est ici que je m’insurge : le monde créé par Tolstoï, comme tout monde imaginaire, FAIT PARTIE du monde réel, par conséquent il n’y a absolument rien de poreux dans les parois de ses trois angles sémiotiques. Ainsi, dans la première pointe, celle du signifié des mots Anna Karenine, où Alice Zeniter se contente de remarquer que le prénom est un palindrome, c’est tout ? Ah, non, c’est un peu court, jeune femme, on pouvait dire, oh, bien des choses en somme, qui étaient ou non (aucune importance) présentes à l’esprit de Tolstoï : Anna est un prénom dérivé de l’hébreu qui dénote une grâce, une beauté voire une divinité intérieure ; déjà lourd à porter, mais Karenine l’est encore davantage : il agglomère les mots slaves kar, signifiant pur, et ine, signifiant chaste, Karenina symbolisant donc l’immaculée pureté et la vertu, l’intégrité, et alors quelle antiphrase ! Ou bien quel sens de la nuance et du paradoxe si l’on observe le destin d’Anna ! (Oups, je viens d’employer le verbe signifier sous sa forme participe présent et non passé, donc il n’est pas impossible que je me trompe de case, que nous soyons ici dans la pointe signifiant et non signifié ? Je m’y perds – mais en tout état de cause c’est en lien avec ledit monde réel.)
Et il n’y a pas que l’étymologie qui joue sur les charges symboliques du mot, puisque comme les êtres humains les mots ont une vie ultérieure bien plus complexe que ce que délivra leur simple origine : on pourrait ainsi signaler que, pour une oreille française, Anna Karenine a presque pour homonyme Anna Karina, actrice franco-danoise (1940-2019), et suggérer que les deux, le personnage et l’actrice, partagent et propagent confusément dans la langue française un imaginaire d’héroïne exotique, passionnée, romantique et sacrificielle. Et puis il faudrait ajouter les adaptations, les films, les voix : « Anna Karenine » est un référent-valise qui arborera, selon les générations, le visage de Greta Garbo, de Sophie Marceau ou de Keira Knightley. Sans compter le feedback ou choc en retour : je connais quelques Anna dans le monde réel et je ne jurerais pas que le choix du prénom par leurs parents est exempt d’influences (encore une fois, conscientes ou non ! peu importe…) tolstoïennes et d’incitation à la liberté en filigrane.

Je m’arrête ici alors que l’exégèse sémiologique est, par définition, infinie.

La présente pinaille n’enlève rien à l’énergique livre, mi-manuel mi-libelle, d’Alice Zeniter, en tout cas ne conteste en rien son éloge du romanesque, au contraire : simplement le roman est virtuellement aussi riche en imaginaire que la réalité, puisque « la réalité » est elle-même un phénomène absolument imaginaire. Le prétendu monde réel est une forêt de symboles, une méta-fiction, dont on oublie le statut illusoire à force de croire collectivement que ce qu’elle contient est réel. Emmanuel Macron compris.

Comptabilité de la compatibilité

02/05/2026 Aucun commentaire

Le fascisme qui vient ? Qui infuse l’air ? Qui attend son heure ? Qui guette la démocratie ?

Ce n’est pas si nouveau. Le fascisme est toujours, a toujours été, venant, attendant, guettant et infusant.
Creusant son terrier au sein même de la démocratie, forcément, nul meilleur endroit puisque la liberté est une condition nécessaire à l’émergence de son contraire. De même que la tolérance.

Depuis tout aussi longtemps, les visions existent, et les voyants.
Les fictions servent à cela, elle donnent à voir ainsi que nos rêves nocturnes, elles n’ont pas besoin d’être des science-fictions pour spéculer, pour attribuer une forme à ce qui guette, infuse et attend, à ce qui vient, à ce qui peut venir.
Des romans, à leur suite des films et des séries, ont imaginé, ont donné à voir et à penser cette bascule-là, le fascisme installé dans la démocratie. Le sommeil de la raison engendre des monstres nés viables, comme disait Baudelaire à propos de Goya.

Trois grands romans américains (dont un canadien) viennent à l’esprit. Trois imaginations magistrales de l’irruption fasciste au sein de la démocratie américaine qui se prenait alors pour le fleuron de la liberté éclairant le monde, et nous autres Français d’en prendre de la graine.
Trois oeuvres nées à une époque où l’on utilisait déjà le mot uchronie mais pas encore dystopie.
Trois démonstrations, trois avertissements, trois comptabilités de la compatibilité entre démocratie libérale et fascisme :

  • Le Maître du Haut Château, Philip K. Dick, 1962. Les Alliés n’ont pas gagnés la guerre en 1945. C’est l’Axe (l’Allemagne nazie, le Japon impérial, l’Italie fasciste) qui finit par remporter la victoire en 1947. Depuis, les ex-États Unis d’Amérique ont été dépecés, pillés, occupés et partagés par les vainqueurs… comme l’a été l’Allemagne dans notre monde.
    J’ai lu ce roman à l’adolescence et, pour traduire littéralement un éloquent anglicisme, il m’a soufflé le cerveau. Il m’a, inestimable leçon littéraire ET politique, fait comprendre que ce qui est, n’est qu’une possibilité de ce qui peut, a pu, pourrait, pourra être. Cette fonction cardinale du roman s’applique aux deux exemples suivants.
  • La Servante écarlate, Margaret Atwood, 1985. À la suite d’événements violents (calamités, guerre civile…), les États-Unis ont été remplacés par la République de Gilead, régime fasciste religieux (car oui, rappelons-le aux oublieux et à LFI : le fascisme peut être religieux puisque la religion est un outil au service de ce qu’on voudra, elle voudrait se fait passer pour une fin alors qu’elle est un moyen), théorisant sa dictature sur une lecture fondamentaliste de la Bible.
  • Le complot contre l’Amérique, Philip Roth, 2004. Roosevelt n’est pas, comme dans notre monde, réélu président des États-Unis en 1940 (au fait, dans le roman de Philp K. Dick, il avait été assassiné dès 1933…). Le nouveau locataire de la Maison Blanche est le très populaire aviateur Charles Lindbergh, antisémite forcené et admirateur d’Hitler. La face du pays en est changé, celle du monde également.

Il est remarquable que ces trois grands romans aient été, entre temps, transformés en trois grandes séries, matérialisant en images animées, sans doute pour un plus large et plus moderne public, les visions initialement contenues dans de simples mots.
On note, autre signe des temps, que le passage du livre à l’écran s’accompagne de l’abandon de la traduction des titres. Ces trois séries sont ainsi connues en France sous leur titre original :

  • The Man in the High Castle, quatre saisons, 2015-219.
  • The Handmaid’s Tale, six saisons, 2017-2025.
  • The Plot against America, six épisodes, 2020. L’art des séries étant collectif contrairement à celui du roman, on n’y retient que rarement le nom, la patte, la griffe, d’un auteur singulier. Exception ici : il faut mentionner que l’auteur de cette série n’est autre que David Simon, auguste signataire de The Wire ou Treme.

(J’ajoute un quatrième roman, hors série puisque roman graphique : The Life and Times of Martha Washington in the Twenty-First Century de Frank Miller et Dave Gibbons, épopée du fascisme américain en 600 pages publiée entre 1990 et 2007. Celui-ci aussi ferait une excellente série télévisée. Elle arrivera peut-être. Sauf s’il est trop tard pour les avertissements. Est-il trop tard pour les avertissements ?)

Or, dans ces trois séries, la compatibilité Amérique-fascisme semble couler de source comme si la première n’attendait que le second, et s’incarne en des personnages passionnants d’ambiguïté, qu’en français on appellerait collabos mais ce serait un brin simplificateur. Des nazis zélés, archi-fascistes, arrivistes affidés du nouveau régime… et cependant américains jusqu’au bout des ongles, d’allure comme de tempérament, exprimant tout l’esprit d’initiative et de conquête du Nouveau Monde, l’énergie, la conviction, la volonté, la recherche de l’opportunité (l’opportunisme ?), la main sur le coeur en chantant l’hymne devant le drapeau… Un fascisme as american as apple pie :

  • dans The Man in the High Castle, le SS-Obergruppenführer John Smith (impossible de faire un patronyme plus ricain – accolé à son grade, il sonne aussi absurdement que le SS-Standartenführer belge Léon Degrelle…), parfaite fusion entre le héros américain et l’idéal-type nazi : mâchoire carrée à la Kirk Douglas, pommettes saillantes, yeux azur, bottes, imperméable en cuir, uniforme et médailles de SS. Ce personnage n’existait pas dans le roman de Philip K. Dick, où l’on trouvait cependant d’autres figures américaines de collabos, prolos fascistes ou bien cols blancs dévoués à l’occupant (l’antiquaire Robert Childan, cultivé, veule et onctueux) ;
  • dans The Handmaid’s Tale, Tante Lydia, passionaria du régime, matrone tortionnaire de femmes, évoquant dans un autre registre les femmes partisanes de l’excision ;
  • dans The Plot against America, et il n’est pas le moins inquiétant puisqu’il s’agit d’une personne réelle, Charles Lindbergh.

Resterait à réfléchir sur les raisons de cette compatibilité, à identifier pourquoi la démocratie libérale capitaliste de type américain (ou européen) est un terreau propice au fascisme, à envisager si l’un porte l’autre en germe (thèse en vogue de Johann Chapoutot : c’est un consortium capitaliste qui a permis la prise de pouvoir par le nazisme), à vérifier s’il existe entre les deux un petit dénominateur commun, une articulation logique, quelques traits de parenté congénitaux : patriotisme, impérialisme, militarisme, triomphe de la volonté, culte du leader, messianisme, millénarisme, culture de masse, propagande / publicité / cinéma / soft power, paranoïa, sens de la famille et des affaires, légitimité de la violence, valorisation de la force, de la santé, de l’ambition, de la réussite… racisme institutionnel…
Mais pour embrasser tout cela, les arts du récit ne suffiraient plus. Il y faudrait de la philosophie. Simone Weil, bien sûr ! Relisons L’Enracinementau besoin relisons-le au Fond du Tiroir :

[Parmi les] obstacles [qui] nous séparent d’une forme de civilisation susceptible de valoir quelque chose, notre conception fausse de la grandeur (…) est la tare la plus grave et celle dont nous avons le moins conscience comme d’une tare. Notre conception de la grandeur est celle même qui a inspiré la vie tout entière d’Hitler. […]


Également en lien avec les États-Unis, terre de fascisme, mais cette fois via la musique et la photographie :

Sauf à s’engager dans la lutte sur le terrain, mais tout le monde n’en est pas capable, résister au fascisme ambiant pour un artiste consiste à pratiquer son art, et c’est déjà beau.
Tom Waits + Massive Attack + Thefinaleye = Boots on the ground, ma chanson préférée du jour ou de la semaine ou du mois ou de l’année.

Maudite / Obsession

22/04/2026 Aucun commentaire

Lus coup sur coup : Maudite du cul ?, écrit par Sara Forestier et dessiné par Jeanne Alcala (éd. L’Iconoclaste) puis Une obsession, écrit et dessiné par Nine Antico (éd. Dargaud, label Charivari).

Ces deux autobiographies sexuelles, en dépit de leurs différences formelles, constituent deux symptômes parmi d’autres, innombrables, du même vaste mouvement de libération de la parole des femmes, à la fois post-#metoo et post-Annie Ernaux. Pas moyens de lire tous les livres ressortant de ce flux, nous assistons à l’émergence d’un genre éditorial à part entière et je ne parle ici que de deux specimens que le hasard a posés l’un sur l’autre sur ma pile.
Or de ces signaux, il n’y en aura jamais trop. Écoutons et lisons les femmes qui veulent bien raconter leur sexe, leurs aventures, leurs mésaventures, leurs apprentissages et leurs blessures, leurs jouissances et leurs souffrances, leur libido. Y compris, même, leurs amours – n’esquivons pas le mot le plus ambigu de la langue française. Tant pis si cette masse de confidences génère AUSSI un filon commercial, un secteur dans les librairies, une mode : à l’instar de nos vies intimes, chacune de ces histoires est à la fois semblable aux autres et éminemment singulière, chacune a sa dignité, et chacune est utile puisqu’elle apporte un contrepoids bienvenu aux histoires masculines qui dominent le marché des éducations sentimentales depuis, bah, des millénaires. Nous en avons, des choses à apprendre.
Respect à toutes.
Ceci dit.
On ne pourra pas s’empêcher, et je crois qu’il vaut mieux ne pas s’empêcher, d’établir des distinctions entre les livres selon leur niveau d’engagement non personnel mais esthétique ; entre les livres qui cherchent et inventent un ton, une distance, un style, une poésie, une façon inédite d’émouvoir… et ceux qui, en dépit de leur indiscutable sincérité, profitent simplement de l’autorisation donnée par la vague pour vider leur sac. Dans la première catégorie, qui s’extirpe du pur état de symptôme pour se risquer à l’art, avec supplément d’âme et d’élégance, je rangerais volontiers Nine Antico qui poursuit avec Une obsession un réseau de formes et de symboles (la nouvelle carte du tendre passe par les canaux de Venise : les masques sont partout) ; dans la seconde catégorie, je range Sara Forestier la Maudite qui, révérence gardée envers l’admirable actrice, délivre ses affres d’une façon qui confine au banal.

PS 1 : comme je n’aime pas spécialement endosser le rôle de distributeur de bons et de mauvais points, je m’empresse de réconcilier tout le monde en rappelant que Nine Antico est aussi réalisatrice et qu’elle a notamment signé le film Playlist, autre histoire féminine de conquête de sa propre sexualité. Et qui donc ce film avait-il pour vedette ? Sara Forestier. Alors, hein, globalement : bravo les filles. M’est avis que ce film, manifestement déjà autobiographique, a ouvert la voie des livres de l’une et de l’autre.

PS 2 : même s’il s’agit d’une référence datant de deux ans (archaïque, donc, en ces temps qui courent plus vite que nous), je range illico dans la première catégorie ci-dessus définie le magistral En territoire ennemi (Carole Lobel, L’Association, 2024) qui aborde, en plus des faits et abus sexuels, certains faits et abus politiques.

PS 3 : Nine Antico écrit dans son livre une phrase qui me tape dans l’oeil. Il faut écrire comme si ses parents étaient morts. Cette phrase, à tous les sens de l’expression, me dit quelque chose. Il se pourrait que ce soit une citation. Mais d’où, de qui ? Si quelqu’un a une idée…

PS 4 : une archive « metoo#moiaussi » au Fond du Tiroir pour rappeler que cette vague mondiale de libération profite aussi aux hommes, et pas seulement pour leur culture générale : https://www.fonddutiroir.com/blog/?p=17822

Ici Paris

11/04/2026 Aucun commentaire

I – Spectacle vivant

NB : la photo illustrant ce qui suit est tirée d’un article de presse, elle a été prise durant les répétitions d’ Ici sont les dragons, 2e époque, alors qu’on ne voit pas cette image-là dans le véritable spectacle, c’est cela aussi l’art vivant.

Je ne monte pas à Paname sans une excellente raison. La raison du jour est la même que celle de l’année dernière, pratiquement jour pour jour : voir le nouveau spectacle d’Ariane Mnouchkine et du Théâtre du Soleil.

Ariane Mnouchkine, trésor national, 87 ans, six décennies complètes consacrées à la création théâtrale, poursuit son inlassable recherche, frappe toujours les trois coups, ouvre la porte de la cartoucherie, déchire les tickets, dit bonjour à chaque spectateur… et, outre ce rituel folklorique, délivre cette année Ici sont les dragons, deuxième époque, 1918-1933 : Choc et mensonges. Ces derniers mots formant sous-titre sont attribués à Goebbels, dont la stratégie de menterie n’est pas pour rien dans l’actuelle prolifération des fake news (cf. cette archive au Fond du tiroir).

Comme le premier volet, comme aussi le troisième puis le quatrième qui viendront couronner l’épopée et marquer le passage de relai officiel de Mme Mnouchkine, celui-ci plonge ses racines dans une volonté de comprendre ce qui se passe aujourd’hui – la guerre en Ukraine et, quasiment, en Europe – en remontant la pendule, d’un siècle.

Et tout s’éclaire. Cette histoire, de la révolution russe, de d’inexorable montée du nazisme, de la montée vers la guerre totale, c’est bien la nôtre. Nous sommes dans ce miroir prodigieux. Par exemple, alors que chaque scène est dite dans la langue des protagonistes (et sur-titrée), l’une des plus longues séquences est en français, et elle m’a bouleversé. C’est le discours de Tours, prononcé par Léon Blum en 1920, qui, conséquence de la révolution bolchévique, prend acte de l’éclatement de la gauche française. Blum « garde la vieille maison« , et prévient : « Sommes-nous condamnés, alors que nous cherchons la même chose, c’est-à-dire la fin de l’ordre économique bourgeois, à nous parler en ennemis, et à nous traiter pour les uns de fous sanguinaires et pour les autres de socio-traitres ? » Bon sang, mais… Il est en train de décrire les invectives entre le PS et LFI ! Cela fait donc 106 ans que ça dure, et que le capitalisme peut dormir sur ses deux oreilles !

Autre exemple plus anecdotique mais plus personnel : en 1984, comme j’étudiais le russe au lycée, j’ai effectué un voyage scolaire en URSS durant lequel nous avions, passage obligé sous la Place Rouge, défilé sans avoir le droit ni de parler ni de nous arrêter devant la cage en verre contenant la momie de Lénine – or c’est seulement 60 ans plus tôt, échelle minuscule et humaine, à la mort de Lénine en 1924, que Staline décida de sa momification et la scène est montrée dans le spectacle, on comprend l’enjeu scientifique, symbolique, politique de la mise en scène macabre de cette pseudo-immortalité.

Mais c’est trop peu dire qu’on comprend : en réalité, on ressent. Car on est au théâtre. L’art de Mnouchkine est à la fois prodigieusement archaïque et prodigieusement contemporain, sur deux plans :
– le théâtre : archi-archaïque (la geste et la gestuelle, les masques et la présence, la troupe virevoltante et les dizaines de personnages) et pourtant archi-contemporain (quelle merveille permanente d’assister à la réinvention de ce qui se peut faire sur scène avec la technique d’aujourd’hui qui ne remplace pas, mais s’ajoute à l’artisanat, et le monde entier, Moscou, Berlin, Paris, Londres, et le Japon et l’Amérique, existe devant nous) ;
– la leçon d’histoire : archi-archaïque (depuis Hérodote, nous lisons le passé pour ne pas être dupe du présent ; la vulgarisation est brillante et engagée, on dirait Henri Guillemin ou Alain Decaux) et pourtant archi-contemporaine (on dirait les auteurs de podcasts historiques sur Youtube qui revisitent pour nous le passé, suivez mon regard).
Bref : l’art vivant est vivant et le mot qui manque et que je dépose ici faute de lui avoir trouvé une meilleure place plus tôt est poésie. Merci madame et à l’année prochaine.

II – Regarde de tous tes yeux, regarde !

Si je cours les expositions c’est dans l’attente perpétuelle et l’espoir d’une révélation, encore une révélation, toujours une révélation, y compris une révélation d’une chose que je savais déjà, peu importe du moment que les images révèlent à tour de bras, sec et d’aplomb. Je pourrais m’aventurer sur une généralisation hyperbolique, au fond je n’attends rien d’autre non plus de la vie, mais je me contenterai des révélations au fil de mes visites de quelques expos à Paname.

– Ainsi, l’exposition « Global Warning » de Martin Parr au Jeu de Paume me révèle plus de reconnaissance que de connaissance. Elle me révèle avec brio, humour et couleurs pop que la frontière entre humanisme et misanthropie est paradoxalement ultra-mince, je me demande même, pour parodier un fameux slogan inventé par Sartre, si la misanthropie ne serait pas un humanisme tant on ne peut qu’être écœuré par les dégueulasseries commises par ce saligaud d’humain, or je me reconnais de façon troublante dans ce paradoxe-là : Parr documente les horreurs de masse (la surconsommation, le surtourisme, la bagnole, le selfie, le désir publicitaire, la malbouffe, la globalisation-poubelle)… est-ce que tout cela fait de lui un misanthrope ? Je crois que cela fait de lui avant tout un humaniste. Peut-être un humaniste blessé, conséquemment un romantique.

– Ainsi, juste après façon antidote, la rétrospective Sebastião Salgado à la Mairie de Paris me révèle l’exact contraire et ainsi ma dialectique avance : un grand photographe n’a pas besoin d’une once de misanthropie pour s’affirmer humaniste. Tandis que Parr montrait le problème humain, mais sans surplomb, rappelant qu’il en faisait partie à part entière, Salgado agit, récuse tout fatalisme à ce dit problème humain. Il est tout à la fois L’Homme qui plantait des arbres et Celui qui considérait que tous les humains avaient suffisamment de noblesse et de dignité pour être regardés. C’est bien aussi.

– Ainsi, l’exposition « Visages d’artistes, de Gustave Courbet à Annette Messager » au Petit Palais me révèle un Courbet que je connais par coeur, L’Autoportrait au chien noir (photo 1, 1842, tiens, je l’imaginais plus grand) de « l’homme le plus orgueilleux de France », et j’en suis ravi. Mais il me révèle des images inédites et j’en suis ravi pareillement. Le mur entier consacré aux essais de signatures d’Annette Messager est prodigieux, recherche d’identité entre le lisible et le visible.
Concernant Courbet, je découvre une caricature d’époque qui m’enchante (photo 2) : Courbet surveille ses spectateurs (y compris nous-mêmes en 2026 ?) et se lamente : « Voilà un bourgeois qui s’arrête devant mon tableau !… Il n’a pas d’attaque de nerfs ?… Mon expo est manquée ! » Et puis d’autres salles du même musée me donnent à voir des Courbet merveilleux, les Demoiselles de bord de Seine, le Sommeil, le Portrait de Proudhon, ou, plus rare, plus atypique et plus négligé, Pompiers courant à un incendie, qui m’impressionne énormément et que, quant à lui, j’imaginais plus petit. (Au fait, vous l’ai-je dit ? Prochaine représentation du spectacle en trio « Gustave Courbet : je fais comme la lumière » samedi 25 avril, 18h, Corps d’Uriage, chez l’habitant, coordonnées sur demande.)

– Ainsi, l’exposition « Cartes imaginaires » à la BNF, qui compile intelligemment des échantillons d’art cartographique, du moyen-âge à nos jours, alternant cartes « scientifiques » selon les états successifs de la science (par conséquent aussi réalistes que le « Rhinocéros » de Dürer) et cartes « fictionnelles », structurant l’« effet de réel » d’un lore (1) (la carte de l’île au trésor de Stevenson, celle de l’île mystérieuse de Jules Verne, celle de Westeros par George R. R. Martin, celle de la Terre du Milieu par Tolkien, celle d’une ligne de train ahurissante mêlant Bretagne et Normandie de la main de Proust…), cette expo-là me révèle avec brio ce que je pressentais, notamment l’origine de l’expression « Ici sont les dragons » (cf. le spectacle évoqué en haut de cette page) : sur toutes les cartes y compris les représentations qui ne sortiront pas de notre atelier intime, le monde inconnu est plein de dangers.
Elle me révèle, surtout, mais attention, la phrase qui suit est de haute volée épistémologique, au besoin lisez la lentement car c’est ainsi que je l’écris moi-même, elle me révèle surtout que toute connaissance est un phénomène imaginaire. Une « Cosa mentale » comme disait Da Vinci. Une vue de l’esprit. Y compris les connaissances établies grâce une méthode scientifique. Voilà que me remonte une référence glanée alors que je portais ma casquette de conteur : Vivian Labrie, ethnologue québécoise, très engagée politiquement notamment contre la pauvreté, est allée à la rencontre des Inuits pour les écouter, recueillir leurs récits qui sont très structurés alors même qu’ils n’avaient ni école ni écriture. Tous commencent par dessiner une carte dans la poussière ou sur la glace, pour placer les lieux de l’histoire et les personnages placés…
Mais alors, si toute connaissance est un phénomène imaginaire qu’on peut (la métaphore cartographique s’impose avec évidence) mettre à plat, si l’on peut postuler réciproquement que tout phénomène imaginaire est bel et bien une connaissance, quid alors des religions ?
Je déplore une lacune dans cette belle expo, toutefois : si maintes îles sont citées, nulle mention de celle de Lost, qui les contient pourtant toutes et dont on retrouvera la carte ici.

– Ainsi, l’exposition « Flops ! » aux Arts et Métiers me révèle certaines choses que je connaissais déjà, les géniaux objets introuvables de Jacques Carelman, ou le mantra de Beckett définissant toute entreprise de création (Rater, puis rater mieux)… Mais elle me révèle surtout que les calamiteux projets idiots ou mal ficelés déployés ici relèvent de la soif de nouveautés de notre civilisation technico-capitaliste, relèvent au fond de la même pulsion bicéphale vue chez Martin Parr : l’humanisme (on essaie) et la misanthropie (ça foire), tressés à jamais. Je mets au défi quiconque de traverser cette expo sans reconnaître un objet nul qu’il a un jour convoité ou même acheté. Moi-même, j’avoue que j’ai acheté en 1991 ce lecteur de vidéo-disques, format mort-né, sorte de DVD de la taille d’un vinyle 33 tours, qui prend désormais la poussière dans un grenier, sic transit gloria mundi et la société de consommation se poursuit.

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(1) – Un article du Monde m’apprend opportunément que…

L’usage actuel du terme « lore » se répand d’ailleurs à mesure que s’affirme ce goût prononcé pour les univers fictionnels. Popularisé depuis le milieu des années 2010 par les amateurs de jeux vidéo en monde ouvert – un genre ludique privilégiant l’exploration –, « lore » est un terme venu du vieil anglais désignant un ensemble de savoirs et de traditions, comme on l’entend dans « folklore » (composé de folk, « peuple », et de lore,« savoir, connaissance »).

III – La rue fantôme

Et puis, il y a les pèlerinages inattendus, qui ne sont pas les moins forts. Je croyais ce matin me promener distrait mais paisible dans le doux, vert et charmant parc de Belleville, tout en diagonal face à Paris, tout en pentes et terrasses.
Je découvre que je traversais sans le savoir le fantôme de la rue Vilin, haut lieu de mémoire et d’enfance de Georges Perec, par conséquent de tous les péréquiens tant cette rue qui n’existe plus infuse ses écrits, de W au posthume Lieux, en passant par Les lieux d’une fugue, sans oublier le documentaire de Robert Bober, En remontant la rue Vilin (1992).

Perec est né rue Vilin en 1936. Ses quatre grands-parents habitaient la rue. Sa mère, Cyrla, tenait l’un des deux salons de coiffure de la rue, au n°24. Puis le salon a fermé. Puis Cyrla a accompagné Georges, âgé de six ans, à la gare de Lyon pour le confier à un convoi de la Croix-Rouge qui partait vers Grenoble, et a, ultime image, agité son mouchoir depuis le quai. Puis toute la famille de Perec a été détruite. Puis toute la rue Vilin a été détruite, l’une des dernières maisons démolies étant ce n°24, le 4 mars 1982, fortuitement le lendemain de la mort de l’écrivain. Après quoi, on a aménagé ici le doux, vert et charmant parc de Belleville. Et je suis bouleversé de me tenir là, debout, vivant.

« Pendant des années, je ne savais pas où était la rue Vilin. Après, je savais où c’était, mais je ne voulais pas y aller. Et après, j’y suis allé et je ne savais plus où était la maison de ma grand-mère, l’immeuble dans lequel habitaient mes parents. Disons que je ne voulais pas le savoir et en même temps, je savais bien que c’était ça qu’il fallait que je sache. Que je trouve. Que je cherche. »

« Écrire : essayer méticuleusement de retenir quelque chose, de faire survivre quelque chose : arracher quelques bribes précises au vide qui se creuse, laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou quelques signes. »
Georges Perec, Espèces d’espaces, Paris, Galilée, 1974.

Page dédiée sur le site de la ville de Paris : https://www.paris.fr/dossiers/en-remontant-la-rue-vilin-254

Rediffusion au Fond du Tiroir : https://www.fonddutiroir.com/blog/?p=16435