En 1989 Richard McGuire a révolutionné l’oeil de ses lecteurs avec seulement six planches de bandes dessinées expérimentales (consultables ici), sous le titre concis et gigantesque de Here, inventant une manière extraordinairement originale de traiter un thème aussi archaïque que l’être humain, la sensation du temps qui passe (et l’enchaînement des générations) – cf. cette rediffusion au Fond du Tiroir.
En 2014 MacGuire a redoublé sa révolution, poussant sur 300 pages, et sans mollir une seule fois, son idée à la fois très abstraite et très narrative, pour peu que l’on accepte l’idée d’une narration cubiste, en un livre époustouflant du même titre (version française : Ici, Gallimard, 2015).
En 2024, Robert Zemeckis adapte le graphic novel de McGuire au cinéma. J’ai abordé la vision du film avec prudence, redoutant par principe l’inutile transposition dans un autre art d’une oeuvre ayant déjà trouvé sa forme parfaite, et m’attendant à un pur gadget numérique (tiens, Tom Hanks et Robin Wright à 18 ans, 30 ans, 45, 60, 80…).
Pourtant non : Here le long métrage (la VF conserve le titre original anglais tout en l’encombrant d’un sous-titre inepte, Les plus belles années de notre vie), mérite d’être vu, parce qu’il respecte à la fois la rigueur formelle (tout se passe dans l’image, pas de voix off, un lieu et un cadrage unique, par conséquent aucun moyen de glisser un panoramique, un zoom, un champ-contrechamp ou un gros plan), et l’émotion souterraine de la bande dessinée initiale. Je ne sais plus qui (Spiegelman ?) a dit que narrativement le cinéma et la bande dessinée n’avaient strictement rien à voir, que qualifier une bande dessinée de cinématographique ou inversement était une aberration et une fainéantise, puisque l’un maîtrise le temps (comme un morceau de musique) tandis que l’autre maîtrise l’espace – pourtant, d’accord, les deux, chacun avec ses moyens propres, est capable de parvenir à l’expression des mêmes affects.
Toutefois ! Selon moi la principale différence (voire la rédhibitoire trahison) entre l’original dessiné et l’adaptation filmée de Here tient dans le fait que le livre enchâssait l’histoire d’un homme et d’une maison au sein d’une Histoire universelle qui allait de la création de la Terre à sa destruction… tandis que le film choisit d’insérer bel et bien le début des temps (on y voit certes des volcans primitifs, et des dinosaures gambader là où sera un jour bâtie la maison) mais de faire pudiquement l’impasse sur la fin des temps. Or une scène apocalyptique, magnifique, qui donne à voir dans un futur indéterminé la maison en ruines envahie par les eaux, a bel et bien été tournée puisqu’on la retrouve dans les scènes coupées du DVD. Je recommande chaudement la vision de ce complément logique, qui doit absolument faire partie du puzzle sans forcément être la conclusion du film, et je soupçonne vaguement Zemeckis et son équipe (son producteur à tout le moins) de l’avoir raboté pour ne retenir que l’efficacité du mélo propre à son protagoniste… Ou alors, et ce serait pire, cette amputation est une lâche concession à l’air du temps trumpiste et climatosceptique qui nie que nous ne sommes que de passage sur terre et dans nos maisons, que le mot forever n’est qu’une vue de l’esprit et que même l’American Way of Life est mortel.
Du passage de la bande dessinée au film, je note une autre trahison, qui quant à elle lorgne plutôt du côté gauche de l’échiquier politique ricain, et qui jouit par conséquent de mon approbation (car, sans me vanter, je déborde de biais idéologiques) : parmi les nombreux habitants qui se sont succédés dans La Maison au fil des siècles, et qu’on n’aperçoit que fugitivement dans le livre, Zemeckis choisit de présenter plus longuement une famille noire. Et d’ajouter une scène où le père, assis dans le canapé, délivre à son fils, les yeux dans les yeux, certaines recommandations que seul un père noir donne à ses enfants, rejouant un rituel séculaire qui révèle le racisme systémique de la culture américaine : si jamais le jeune homme se fait arrêter par la police, il devra à tout prix se montrer très poli, très docile, très prudent et très lent dans chacun de ses gestes. Cette scène est extraite d’un autre livre, a priori sans le moindre rapport avec Here : The Talk, par Darrin Bell… La greffe prend étonnamment bien, puisqu’elle rejoint le thème principal, le passage de relai d’une génération à l’autre.
Au revoir, au revoir, Prague, au revoir ! Je t’ai aimée.
À bientôt, Kafka. Je t’aime.
Kafka mérite-t-il les innombrables statues, plaques commémoratives, hommages divers contre lesquels on se cogne sans arrêt dans les rues de Prague ? Oui. Mais pas parce qu’il était pragois. Parce qu’il était écrivain.
Kafka, selon ses propres dires, n’est rien d’autre, ne veut être rien d’autre, ne peut être rien d’autre qu’écrivain. Ce qui fait qu’il y a très peu de place en lui pour être autre chose. Il est à peine pragois. Il est à peine tchèque. Il est à peine juif (« Qu’y a-t-il de commun entre les Juifs et moi ? J’ai déjà si peu en commun avec moi-même.« ) Il est à peine tuberculeux, même s’il en mourra à 40 ans, tant sa tuberculose est pour lui une métaphore d’un mal en lui plus invisible : de la littérature.
Une remarquable lettre à Max Brod du 14 novembre 1917 énumère les six facettes de sa « vie non vécue« , de son échec intime (ou, pour tenter un anachronisme, de son syndrome de l’imposteur) : la ville, la famille, la profession, la société, l’amour, la communauté du peuple (les relations sociales ?).
La septième facette de son existence, la seule qu’il ne cite pas, et qui par défaut échappe peut-être à l’échec (alors qu’il n’a quasiment rien publié de son vivant, si ce n’est des fragments disparates), est l’écriture. L’écriture non en tant que carrière mais au contraire en tant qu’activité vitale et sens de la vie
« Très cher Max, ce que je fais est quelque chose de simple et d’évident : que ce soit dans la ville, la famille, la profession, la société, la relation amoureuse (mets-la en première position si tu veux), la communauté du peuple telle qu’elle existe ou telle qu’on peut la souhaiter, je n’ai fait mes preuves dans rien de tout ça, et ce, comme ce n’est arrivé à personne autour de moi – sur ce point j’ai fait des observations précises. […] Toi, tu fais tes preuves, donc fais tes preuves. Tu sais maintenir la cohérence de ce qui s’oppose, pas moi, ou du moins pas encore. »
Mon engagement littéraire est infiniment plus faible que celui de Kafka puisque j’ai préféré ne pas dédaigner ma vie non écrite, mais je me reconnais tout de même en lui comme quiconque, sans doute, a eu un jour l’ambition d’écrire. Ce que Kafka dénombre de sa vie non vécue ressemble à l’un de mes propres fragments épars et inachevés (qu’en l’occurence j’ai fort bien fait d’inachever), écrit il y a 25 ans : Reconnaissances de dettes, paragraphe III, 64.
Je ne le planifie jamais, mais j’adore au hasard dans une ville inconnue me retrouver dans une Gay Pride. L’événement est toujours joyeux, bon enfant, rigolo, énergisant, en un mot dansant, je défile très volontiers. J’aime en être, quoique je sois un indécrottable hétéro : il y a longtemps que j’ai compris que ce qui me différencie de la communauté LGBTetc., mon orientation perso, est bien peu de chose en comparaison de l’essentiel que nous avons en commun, à savoir l’élémentaire passion de la paix, pour soi et pour les autres. Tu es lesbienne ou gay ou ce que tu veux, ou ce que tu peux ? Tu as le droit à ce qu’on te foute la paix. Tu es un indécrottable hétéro ? Pareil, exactement. Si je marche dans le cortège, ce n’est même pas que j’y suis bienvenu ou toléré, c’est qu’on s’en fout. En voilà un idéal politique ! Voilà l’idéal absolu, pour lequel on devrait tous marcher : ta sexualité, mon gars, ma fille, mon non-identifié·e, on s’en fout, viens danser.
Hier dimanche je me suis retrouvé dans l’Happy Pride de Prague, sur l’île Kampa. Or, hasard objectif et remarquable, à peine une heure plus tôt je me gavais d’oeuvres de František « François » Kupka, le Tchèque de Paris (1871-1957). L’exposition permanente du musée Kampa, au bord de la Vltava, est l’une des plus riches collections au monde de tableaux de Kupka, couvrant ses presque sept décennies de carrière et ses hallucinants sauts stylistiques, depuis ses charmantes saynètes post-romantiques (Le Bibliomane est mignon comme tout) ou symbolistes, jusqu’à ses expériences cubistes ou machinistes (je cite de mémoire : On trouve dans les machines les mêmes composants graphiques que dans les cathédrales, des cercles, des ovales, des lignes, des courbes…), enfin ses étourdissantes recherches abstraites sur la vibration de la couleur ; tandis que l’exposition temporaire est en ce moment consacrée à Kupka caricaturiste. Autre paire de manches, autre carrière, autre talent, peut-être plus énorme, en tout cas plus brutal.
Kupka a été un pilier de L’Assiette au beurre, hebdomadaire humoristique et satirique créé en 1901, au sein duquel des génies graphiques et anarchistes, parfois au risque de la prison, se payaient la fiole du pouvoir, de tous les pouvoirs, le fric, la politique, l’église, l’armée et la guerre (la guerre qu’il connaîtra sur le tard puisqu’en 1914 il s’enrôlera dans la légion étrangère, ce qui fera de lui un personnage dans le roman autobiographique de Blasise Cendrars La main coupée), le colonialisme, le capitalisme, et même le patriarcat… Le tout avec une sidérante violence : qu’on en juge en lisant le numéro 162 consacré aux religions, entièrement dessiné par Kupka (et par bonheur consultable gratuitement sur Gallica parce que merde sur eBay il est hors de prix), d’une férocité incroyable qui ferait hurler aujourd’hui au blasphème parce que cette férocité-là a toujours fait hurler au blasphème – c’est ainsi : parfois il faut rentrer dans le lard et dégommer les cons, défiler pacifiquement en se dandinant pour qu’on nous foute la paix ne suffit plus. L’Assiette au beurre est le seul véritable précurseur de Charlie Hebdo, quoique le père fondateur de ce dernier, François Cavanna, s’en défendît, soucieux sans doute de défendre l’idiosyncrasie de son canard.
L’Assiette au beurre par Kupka, mai 1904. Sur la couverture, un curé bénit la tête d’un pékin afin de lui en extraire des pièces de monnaie. Blasphème ! Blasphème !
Dans cette expo sur Kupka caricaturiste, je tombe nez à nez sur un dessin que, d’après le contexte, je présume issu du n°89 de L’Assiette au beurre, consacré aux filles mères. Kupka l’a dédicacé : À madame Marguerite Vigne. Je sombre dans une rêverie où je reconstitue à loisir ce qu’a pu être la vie de Marguerite Vigne, fille mère, fille perdue, fille méprisée, fille crachoir à bourgeois, fille indigne mais fille dessinée digne par Kupka… Je souhaite de tout mon coeur qu’on ait fini par lui foutre la paix.
« Vigne » : au fait, je dois mon propre patronyme à une fille-mère (cf. Reconnaissances de dettes, I,52). Je connais le prénom de son fils, Riquier, mais pas le sien. Aussi bien, Marguerite.
Je me passionne tellement pour l’oeuvre si extraordinairement éclectique de Kupka que me vient une idée : en voilà, un artiste, qui mériterait son spectacle picturo-musico-politique dans la lignée de la trilogie Goya-Chagall-Courbet, et pour lequel l’accompagnement tchèque (Smetana, Dvorak, Janacek…) ne serait pas difficile à constituer… Mais je ne dois pas m’emballer, l’idée ne suffit pas : je crois que mes camarades Christine, Bernard, et moi-même pourrions avoir des idées de spectacles pour les 20 ans à venir mais pas la force de travail nécessaire.
Point par point je vérifie ma liste de préparation, avant d’entrer dans Prague. Glisser dans ma valise Praga Magica (meilleur guide touristique du monde) d’Angelo Ripellino ? Tchèque ! Écouter la Moldau de Smetana ? Tchèque ! Revoir les films de Jiří Trnka pour me préparer à visiter l’expo qui lui est consacrée ? Tchèque ! Tenter de comprendre quelques rudiments de la langue sur Duolingo ? Tchèque ! Réviser mon Kundera, mon Forman, mon Hrabal, mon Dvorák, mon Hašek, mon Mucha, mon Don Giovanni, mon Koudelka, mes Petites marguerites, mon Golem, mon Scandale en Bohème, mon Kupka et même mon manuscrit de Voynich histoire de me prendre la tête ? Tchèque ! Et puis, surtout, lire et relire Kafka à forte dose soir et matin ? Tchèque ! Forte idée politique induite : si je me sens instantanément frère des Tchèques c’est grâce à la culture ; par extension, postulons que le seul moyen de renforcer, ou ne serait-ce qu’éprouver vaguement, ce qui serait déjà énorme, le sentiment d’appartenance à l’Europe serait de développer la culture commune qui est notre vrai bien commun, ainsi que la connaissance des cultures particulières de nos chers voisins, plutôt que de nous larguer en troupeau et sans bagages sinon une Carte Bleue par tête de pipe, nous les 450 millions de clients, au sein d’un grand marché unique tel que prévu dans l’article 3 du Traité de l’Union, qui fait de nous des concurrents économiques chacun contre tous plutôt que des frères à l’échelle d’un continent, mais on sait tout cela par coeur et on ne peut que soupirer.
À propos de de Franz Kafka. Je suis pour l’heure plongé dans Amerika, ou plutôt Le disparu, titre original prévu par son auteur. Je me fonds comme si c’était hier dans son style à la fois ultra-précis, mimant la neutralité tel un compte-rendu d’autant plus rigoureux qu’irrationnel, et cependant gorgé d’images inoubliables : quand on lit Il lui jeta un regard comme s’il avait été une pendule incapable de donner la bonne heure, comment ne pas repenser non seulement à la dernière fois où l’on a regardé une telle pendule, mais aussi à la dernière fois où quelqu’un nous a jeté un tel regard. Un élément me frappe (en plus, évidemment, du fait que Kafka a écrit son roman américain sans jamais mettre les pieds en Amérique, et que peut-être cela aurait dû me servir de leçon, était-il absolument indispensable que je me rende à Prague alors que je pouvais me contenter de la rêver ? À quoi bon déplacer son corps quand on sait lire et écrire ?) Cet élément, que je découvre avec stupéfaction mais que des lecteurs plus professionnels que moi auront certainement décortiqué depuis lurette, est la profusion de points communs entre ce roman-ci et Voyage au bout de la nuit de Céline – similaire tragédie nomade, en dépit de leurs registres fort distincts, l’un tout en onirisme et l’autre tout en souvenirs personnels transformés en critique sociale : visions ici, choses vues là. Soient deux romans picaresques au début du XXe siècle, c’est-à-dire deux mésaventures de mal en pis, qui interrogent la condition moderne post-révolution industrielle, deux panoramas qui n’accorderont aucune émancipation à leurs protagonistes voyageurs. Deux récits propulsant sur la scène un jeune européen, fils de petits bourgeois mais déclassé lui-même, doubles de leur auteur respectif, Karl Rossmann ici, Ferdinand Bardamu là, deux desperados errant sur la terre et qui, pour se frotter au Nouveau Monde, commencent par arriver en bateau à New York, cette « ville debout » (Céline), cette antichambre des rêves de nouvelle vie, qui l’accueille sous la forme d’une Statue de la liberté alternative brandissant un glaive (Kafka). Le jeune homme fera en Amérique l’expérience de la pauvreté, de la dureté des hommes, de la compassion des femmes, et surtout de la solitude au milieu de la multitude, dans un immense hôtel aux étages innombrables – l’Occidental chez Kafka / le Laugh Calvin chez Céline. Après New York, épreuves et déconvenues se multiplieront sans rémission, et le jeune immigrant découvrira que, loin des fortunes rapides fantasmées, la seule place qu’on lui ménage sur cette « terre des opportunités infinies » est celle, ingrate, de sous-prolétaire, manard et hobo, rouage dans la froide machine. Or Karl et Bardamu, au fil de leurs pérégrinations, vont croiser à intervalles réguliers leur mauvais génie, leur « doppelgänger », leur double maléfique et alcoolique qui systématiquement les entraîne plus bas ou, dans le meilleur des cas, plus loin. Ce qui est stupéfiant c’est que Kafka et Céline, qui ne pouvaient s’être lus mutuellement (Amerika est écrit vers 1912 mais ne sera publié qu’à titre posthume en 1927, avec une première traduction française 20 ans plus tard ; Voyage paraît quant à lui en 1932) ont donné le même nom à ce personnage clef et louche de faux frère, de compagnon toxique quasi-surnaturel dans ses réapparitions menaçantes. Il s’appelle Robinson. Kafka et Céline, sans se concerter, ont tous deux choisi de réattribuer, peut-être ironiquement, le prénom fameux de l’éternel déraciné, du voyageur malheureux, du plus célèbre exilé de toute l’histoire littéraire.
Le chemin qui me mena vers ce livre fut tortueux. Le choc de la découverte des Lettres à des morts m’avait rendu curieux de son environnement : la riche et étrange collection Cosaques des éditions Cent pages. Mais si Lettres à des morts était un bref vade-mecum de l’horreur, mince et brève plaquette tenant dans la paume, je tombe envoûté, dans cette même collec, par l’exact contraire : Arrestations célèbres d’Emmanuel Bove est un extraordinaire livre-objet se déployant en géant, tel, et pour cause, un magazine tabloïd. Chaque page cache en pop-up le fac-similé de la une d’un journal des années 30.
Bove ? Attends une seconde.
M’apprêtant à chanter les louanges d’Emmanuel Bove je suis soudain freiné par un doute : n’ai-je pas déjà sur ce blog ressassé son éloge à maintes reprises ? Je me fais vieux puisque comme tel je retourne sempiternellement aux auteurs que j’aime, je les lis et relis au lieu que d’être attentif aux nouveautés, ce qui fait qu’à chaque nouvel artik ici-bas je crée des liens bleus vers des vieux artiks où je clamais les mêmes cinq ou six admirations littéraires parfois avec les mêmes mots, à peine plus nombreux.
Mais non… Ça va… Recherche et mots clefs dans ma propre maison me révèlent que j’ai, à ce jour, très peu parlé de Bove au Fond du Tiroir. Alors que je le lis depuis quelques décennies, que j’aime ses calmes déchirements, ses drames en chambre, sa marginalité propre-sur-elle, sa manière de ne pas être tout-à-fait là, son orgueil déguisé en discrétion, sa minutie en détachement, sa poésie timide et opiniâtre qu’il garde pour lui et nous ferons de même.
L’étrange compilation par laquelle je retourne à Bove cette année, Arrestations célèbres, le présente ainsi, reproduisant un entrefilet de Détective n°402 daté du 2 juillet 1936 :
Une seule ligne parfois dans un petit journal de quartier ou de province contient toute la misère, la folie, l’amour du monde. (…) Emmanuel Bove, l’un des jeunes maîtres du roman contemporain, se penche cette semaine sur ces « faits divers inconnus » .
Jeune maître ? Une expression proche m’était venu spontanément pour le qualifier : petit maître. Je la contrôle aussitôt dans des dictionnaires, je ne voudrais pas dire de bêtises, je me fais aussi pondéré et hésitant que certains des personnages de Bove. Je trouve ceci. Petit maître : Jeune élégant aux allures et aux manières coquettes, affectées et prétentieuses. Non, ce n’est pas du tout ce que je voulais dire, Bove élégant prétentieux ? Loin de là. Je poursuis mes investigations dans le vocabulaire des beaux-arts. « En peinture, un petit maître est un peintre qui « n’a pas la notoriété des peintres reconnus et recherchés », bien qu’ayant potentiellement contribué dans l’ombre à l’histoire de l’art. » Oui ! Cette fois on y est, exactement, Emmanuel Bove (1898-1945) n’a aucune notoriété bien qu’il ait contribué dans l’ombre à l’histoire de l’art. À mon histoire de lecteur en tout état de cause.
Les titres de ses romans ne paient pas de mine. Mes amis, Armand, Un père et sa fille, Le pressentiment, Un soir chez Blutel, Le pressentiment, Le piège, Un célibataire, La coalition, Un homme qui savait… Pourtant, une fois qu’on les a lus on les retient, et on ne les confond pas. On sait les abîmes que leur simplicité cache, par pudeur.
Bove qui a, aussi, gagné sa croûte en écrivant des polars sous pseudonymes, s’engage en 1936 dans la rédaction de notules consacrées à l’arrestation de grands criminels, au sein de Detective, le grand hebdomadaire des faits divers. Ce canard sanglant est lancé dès 1928 par Gallimard, oui, le Gaston en personne, éditeur plein de flair, et a connu en un presque siècle divers avatars plus ou moins honorables et glorieux, changeant de nom pour devenir Qui ? Police dans les années 70 puis Le nouveau détective dans les années 80. Incidemment, il vient de trouver un écho dans l’actualité cinématographique : dans le récent Rapaces de Peter Dourountzis, Sami Bouajila incarne un reporter retors voire filou bossant pour le journal Détective, réhabilitant discrètement ce titre archaïque et disparu, dont on aperçoit quelques numéros historiques affichés dans la salle de rédaction… Au fait, le film est excellent – débutant comme un quasi-documentaire sur le métier de fait-diversier, et se terminant sur un suspense qui tétanise à même le fauteuil.
Mais revenons en 1928 : avec Détective, Gaston rencontre un fulgurant succès populaire tout en sauvant l’honneur. Certes il vend du papier à la populace friande de frissons et de crapulerie mais la dignité littéraire est sauve, puisque l’ours déborde de plumes prestigieuses : Joseph Kessel, François Mauriac, Marcel Achard, André Gide, Pierre Mac Orlan, Georges Simenon, Marcel Duhamel, Francis Carco, Albert Londres… Toute la NRF s’encanaille ! Après tout, la littérature ne s’est-elle pas toujours, au moins depuis Balzac, Stendhal, Hugo, Zola… abreuvée aux sources des faits divers ? Le reportage devient ainsi l’un des deux moyens (l’autre étant la Série Noire, autre trouvaille géniale de Gallimard) pour les littérateurs de s’emparer du monde, à pleines mains ensanglantées.
Parmi ce panthéon, Bove est conforme à sa profondeur modeste, il ne donne pas dans le grand reportage mais dans le petit, au coin de la rue.
Dans la formidable compilation conçue par Cent pages, on trouve tous les faits-divers couverts par Bove au fil des ans, par exemple sa rencontre avec un forçat gracié à l’occasion de sa libération et du début de sa nouvelle vie (« Jean Hateau est donc un homme comme tout le monde, qu’aucun signe ne distingue des autres humains »… Cette phrase est-elle un cliché ? Est-elle devenue un cliché entre temps ? En tout cas elle est prodigieusement représentative de son auteur). Surtout, le plat de résistance est la série, pratiquement le feuilleton, en quatre épisodes, qui donne son titre au recueil : Arrestations célèbres, par lequel Bove se spécialise dans le récit de l’instant crucial où le criminel est mis hors d’état de nuire.
L’arrestation d’un criminel est la chose la plus émouvante, la plus dramatique qui soit. Plus encore qu’en s’entendant condamner à mort, il sait ce qu’il perd. Il défend sa liberté comme un naufragé sa vie – les policiers ne le savent que trop – une liberté qui n’est pourtant plus qu’à la merci d’une panne d’auto, d’une porte fermée, d’un incident fortuit.
Pendant mon adolescence, Franz Kafka a été le premier écrivain (ou peut-être le deuxième, après René Goscinny) à me procurer un tel choc immédiat, un tel goût de revenez-y et d’arrière-monde à explorer, que j’ai pris à son sujet l’engagement de tout lire, de la première à la dernière ligne.
35 ans plus tard, à l’occasion des 101 ans de sa disparition (j’ai dédaigné le centenaire) ainsi que d’un voyage dans sa ville natale, je m’y remets. Car non seulement n’ai-je toujours pas tout lu de Franz Kafka (je me crois immortel ou quoi), mais je réalise que je ne lirai jamais tout, qu’il est impossible de tout lire de Kafka, par définition.
La raison en est qu’on ne se baigne jamais deux fois dans le même Kafka. Ce qu’on a lu, on ferait bien de le relire pour se rendre compte qu’on ne l’avait pas lu. J’avais lu il y a fort longtemps une nouvelle intitulée Le verdict. Elle n’existe plus. Elle a été remplacée par une retraduction intitulée La sentence. Ainsi lis-je quelque chose de nouveau. Si la nouveauté est flagrante dans ce cas puisque les mots ont changé, elle est sensible également chaque fois que ceux-ci sont restés intacts, sans le crible de la retraduction. C’est que le lecteur lui-même aura changé, et la lecture idem.
La sentence fait partie des rares textes de Kafka publiés de son vivant, et des rarissimes que son auteur ne souhaitait pas détruire à jamais, en effacer toute trace avant de mourir. De fait, c’est sans doute son premier chef d’oeuvre. Puisqu’il en a connu la publication, il en a connu aussi la réception critique : « Étude laborieuse et tirée par les cheveux sur les malades mentaux » (au fait, cette sentence sur la Sentence pourrait aussi bien peser sur l’oeuvre entière de Kafka).
Kafka estimait que les bonnes critiques relevaient d’un malentendu et étaient inutiles et exagérément élogieuses (j’ai bonne mine, moi, à parler de ses chefs d’oeuvre), tandis que les mauvaises critiques lui semblaient raisonnables. Voilà qui m’éclaire sur un aphorisme énigmatique de Kafka que j’ai souvent remâché sans jamais en percer tout-à-fait le sens : « Entre toi et le monde, choisis le monde », injonction bien trop complexe et ambiguë pour être réduite à une simpliste haine de soi, et que je situerais plutôt du côté de l’amor fati nietzschéen.
Livre fort épais (450 pages bien tassées), instructif et parfois déchirant. Même si le terme « enquête » y est un un peu surfait : le volume recèle moins la rigueur d’une enquête qu’une recherche très personnelle, les états d’âmes d’un journal intime (première moitié à Paris) ou d’un récit de voyage (seconde moitié en Israël), un baromètre intérieur depuis les attaques du 7 octobre 2023, la guerre sans merci qui a suivi, et cette lancinante question : est-il encore possible d’être juif en France ? Alors même que, mécaniquement, quand un Palestinien tue un Israélien, l’antisémitisme augmente en France, tandis que quand un Israélien tue un Palestinien, l’antisémitisme augmente en France.
Au détour d’une page, comme une blague juive, cette conversation téléphonique entre un fils et sa mère :
« Maman, comment ça va ? – Bien, mon fils. – D’accord. Maman ? – Quoi ? – Rappelle-moi quand tu seras seule. »
Je relève aussi cette conversation de l’auteur avec Georges Kiejman :
« Il était fou ! Fou, Albert Cohen, de vouloir que les gens aiment les Juifs ! J’ai moins d’ambition, je ne demande pas qu’on m’aime, notez ça, Sfar. L’antisémitisme consiste à détester les Juifs exagérément. Qu’untel ou unetelle pense ceci ou cela, qu’importe. Souhaitons juste qu’ils se bornent à ne pas nous massacrer. Mais vous voyez, Sfar, même quand on ne demande à nos semblables que ce presque rien, on est parfois déçu. »
Je relève enfin p. 175 cette note d’intention de Sfar :
« Mon métier, c’est [le même que celui de] Chagall, c’est : « Je voudrais mettre les Juifs du monde en sécurité dans mes toiles ». »
Lisant, je bondis. Il me faut toutes affaires cessantes vérifier la source précise de cette citation afin de l’insérer, peut-être, dans mon spectacle Chagall, l’ange à la fenêtre. Je la gougueulise : chou blanc. Nulle trace. Sfar l’a sans doute, sinon inventée de toutes pièces, du moins recréée et réagencée à partir de propos similaire. (Sachant que j’ai lu autrefois de Sfar les deux tomes du récit intitulé Chagall en Russie qui se révélait, tiens c’est constant chez lui finalement, moins une biographie rigoureuse qu’une fantaisie onirique et une recherche poétique très personnelle.)
Je lance ici un appel : quelqu’un qui passerait le long de cette page pourrait-il, – soit m’aider à débusquer la citation exacte (il appert, grâce à la décisive contribution d’un correspondant, que l’extrait provienne de l’autobiographie de Chagall, Ma vie, rédigée en 1923-24, par conséquent le contexte est celui des pogroms dans la Biélorussie de sa jeunesse et non les persécutions nazies), – soit me donner discrètement le moyen de joindre Sfar afin que je lui demande directement.
Même si je n’ignore pas qu’il doit être débordé. Il est en pleine pré-production de l’adaptation cinématographique de Voyage au bout de la nuit d’un antisémite dont j’ai oublié le nom. Lorsque j’ai appris il y a quelques mois que Sfar qui est aussi cinéaste avait acquis les droits de ce roman réputé impossible à adapter, pour l’encourager je lui ai adressé, via sa maison de prod, ma Lettre ouverte au Dr. Haricot, mais je ne sais si elle lui est parvenue.
Pense-bête : Fabrice Vigne, s’il te plaît, souviens-toi de ne plus jamais, jamais, jamais voter pour la France dite Insoumise, déshonorée par un antisémitisme aussi décomplexé que le racisme ou le fascisme du RN. Les complexes avaient du bon, finalement. Les complexes participaient d’une certaine décence. Dans ce parti à vomir, on en est désormais à reprocher aux Juifs français de dénoncer par pur opportunisme les crimes d’Israël à Gaza : par conséquent, on dénie aux Juifs toute bonne foi, toute humanité, et on leur reproche, comme c’est original, d’être ontologiquement, racialement, retors, manipulateurs, insincères, opportunistes, unis en bloc, et manoeuvrant dans l’ombre tous les médias entre leurs mains crochues. Voici la dégueulasserie qu’ose écrire le député Aymeric Caron sur le réseau social du nazi Elon Musk :
Au moment où Israël est entré à Gaza dans une phase criminelle dont l’excuse des « victimes collatérales » ne parvient plus à dissimuler les intentions génocidaires (la famine organisée), les soudains appels à la paix par [Delphine] Horvilleur [qui a évoqué la faillite morale d’Israël], [Anne] Sinclair et [Joann] Sfar ont un objectif médiatique et politique bien précis. Au-delà de l’intérêt personnel que ces soutiens inconditionnels d’Israël espèrent retirer de leur revirement officiel, la manœuvre consiste à préserver à ces personnes leur situation privilégiée dans les médias comme commentateurs de la situation à Gaza.
Comprenons bien le propos : tout le monde a le droit voire le devoir de dénoncer l’horreur en cours à Gaza (emboîtons le pas d’Annie Ernaux), SAUF LES JUIFS à qui ce droit et dénié, ils n’ont qu’à fermer leurs gueules et s’il pouvaient même disparaître ce serait parfait. Pourquoi ? Parce qu’ils sont juifs.
Philippe Napoletano est écrivain – « entre autres » comme la plupart des écrivains. Mais têtu, comme beaucoup (pas tous : jeter l’éponge est l’un de leurs droits souverains).
Dès son premier livre, il y a près de trente ans, Philippe Napoletano avait annoncé qu’il publierait dix livres et ensuite basta merci bonsoir – c’est moi qui lui ai fait remarquer la similitude entre son intrépide programme et celui de Quentin Tarantino, tonitruant de longue date qu’il ne réaliserait que dix films. Il en était à neuf depuis un bout de temps… Tarantino aussi… Or soudain, tergiversant finalement beaucoup moins que QT, il publie ces jours-ci avec l’émotion qu’on devine son dixième livre. Il s’appelle Quelque part au soleil, c’est un roman, et c’est l’Harmattan qui l’édite.
Philippe Napoletano est un ami. Il est toujours risqué de lire le livre d’un ami. Et si par malheur je ne l’aimais pas, ou même, si je l’aimais moins que l’un des neuf précédents ?
Ouf, ça va : je l’aime. Mais, double ouf, ça va : je ne l’aime pas absolument, j’ai des mini-réserves, comme pour me garantir contre les accusations de parti pris et de copinage (j’aime un tout petit peu moins son dernier, je l’avoue, que certains des neuf autres, puisque je garde un sacré souvenir de L’usine ou de Alors j’étais mort).
C’est l’histoire de deux filles à la dérive. Pas tout à fait des louseuses, mais sur le fil, rien à perdre et prêtes à tout. Elles s’appellent Sandy et Cindy, et au début elles dansent. La danse va les emmener dans de drôles de régions, vers de drôles de dangers. Elles sont ce que j’ai préféré : j’ai aimé d’emblée ces deux cagoles à qui on ne la fait pas, extrêmement bien dessinées et complémentaires, impossibles à confondre malgré leurs blases, je les ai senties, j’ai cru très fort à leur présent (c’est le nôtre) comme à leur passé, à leurs familles comme à leurs fragilités intimes, elles aussi complémentaires hélas, à leurs rapports au boulot (c’est-à-dire à l’argent) comme à la danse (c’est-à-dire à leur corps), c’est bien simple j’avais envie de les embrasser, ne serait-ce que pour les retenir, les empêcher de faire des conneries.
Quant à mes mini-réserves autant copier-coller un message que j’ai adressé à l’auteur :
En revanche, j’ai un peu décroché aussitôt que tu t’éloignes de tes deux gonzesses. En particulier, ma lecture a résisté et patiné durant le passage sur la bande de malfrats de Lyon, qui m’a paru inspirée moins de la vie elle-même, et plus des clichés du cinéma des années 50. Jo la paluche et consort, ce n’est certes pas sans charme mais je n’y ai pas trop cru. Si cela peut te consoler, j’ai éprouvé sensiblement la même chose en lisant le dernier tome des aventures de Malaussène de Daniel Pennac (Terminus Malaussène) : j’ai toujours de l’affection pour ses personnages, sauf pour celui qui est devenu le personnage principal, Pépère le gangster qui m’a l’air de sortir d’un film de Jean Gabin et non pas du cercle d’amis de Pennac. Bon, globalement : bravo, et je serais tout prêt à te souhaiter le même succès qu’à Pennac, sauf qu’on sait bien hélas que l’Harmattan, c’est l’Harmattan, pas la Blanche de Gallimard.
Et désormais j’attends le onzième, pour voir, puisqu’un autre droit souverain des écrivains est de changer d’avis.
Actualité des livres écrits par des gens de cinéma : je lis coup sur coup le livre d’un prédateur et celui d’une proie. Les mémoires de Roman Polanski, Ne courez pas ! Marchez !, et celles d’Anouk Grinberg, Respect. Deux témoignages de survivants, deux dénonciations d’horreurs vécues. Aucun des deux ne fait de l’ombre à l’autre, ou ne saurait diminuer la portée de son voisin. Pourtant…
– Le premier livre est une retranscription d’un grand entretien de Polanski pour l’INA en 2006, complétée de deux documents écrits par le père du cinéaste, Ryszard Polanski, somme hétéroclite qui documente la double expérience du garçonnet Roman enfermé dans le ghetto de Cracovie, et de l’adulte Ryszard déporté à Mathausen, tous deux tentant de survivre à l’extermination systématique des Juifs durant la Seconde Guerre mondiale, dans l’espoir de finalement se retrouver. Comme je feuilletais le livre, une collègue lisant le nom de l’auteur sur la couverture a tenté une plaisanterie : Polanski publie un manuel sur comment on viole les femmes ? C’est ça que signifie le titre, Ne courez pas ? Je tique. Je souris poliment alors qu’au fond de moi je suis consterné (et paradoxalement je pense à toutes les femmes qui plus souvent que moi sourient poliment alors qu’au fond d’elles sont consternées par les blagues des hommes – je reviendrai, ou plutôt Mme Grinberg reviendra un peu plus bas sur ce sourire faux des femmes). Il y a cinq ans déjà, j’avais été embarqué dans une discussion sur Polanski qui m’avait permis de fixer ma position : je suis loin de plaider (ou même de comprendre) la distinction fallacieuse entre l’homme et l’artiste puisque l’art ne sort pas par magie de nulle part, il faut bien que les artistes soient des hommes (ou des femmes) ; en revanche je suis partisan absolu de la distinction entre l’homme-artiste et l’oeuvre. Ce sont ces deux-là qu’il faut juger séparément. Il convient de vérifier si l’oeuvre a violé qui que ce soit, ou du moins si elle a défendu, justifié le viol, ou l’a montré sous un jour favorable, ou a innocenté un violeur, bref si elle s’est montrée complice de quelque façon. Si c’est le cas, ok, on condamne. Sinon on lui fout la paix et on la juge selon d’autres critères. Qu’on entende moquer et débiner Polanski, qu’on lui ferme sa gueule sur tous les sujets, y compris lorsqu’il témoigne des camps de la mort et des persécutions nazies, parce qu’il a été un prédateur sexuel, est une aberration, une injustice.
– Le second livre, les mémoires d’une jeune fille fragile rédigées par une vieille dame très digne, est un brûlot décortiquant d’une écriture claire, posée et parfois illuminée (Le déni est une pluie de matraques molles, quelle phrase !) à la fois une aliénation individuelle et un fait social massif, les mœurs dans le cinéma, les violences et abus faits aux femmes. Rappelons qu’il est très sain, très révélateur et peut-être inévitable que le mouvement #metoo soit né dans le milieu du cinéma avant de faire tache d’huile dans tous les recoins de la société : les actrices, utilisées, manipulées, insultées, humiliées, entendent durant toute leur carrière (du moins aussi longtemps qu’elles sont jeunes et sexy) « Tu n’as pas le choix, tu dois y passer, c’est normal pour une actrice » ; ainsi, elles sont implicitement l’avant-garde de toutes les femmes, utilisées, manipulées, insultées, humiliées, qui entendent durant toute leur vie « Tu n’as pas le choix, tu dois y passer, c’est normal pour une femme » .
Vers la page 50, Anouk Grimberg entre dans le vif et commence à déballer sur Bertrand Blier, dont elle fut l’actrice, la « muse » (qui donc ose encore utiliser au premier degré, sans sourciller, ce terme débile entérinant le fait qu’une femme est juste bonne à être la chose et la projection des fantasmes d’un homme-artiste ?), et l’épouse. Blier étant mort en janvier dernier, a-t-elle attendu cette échéance pour parler ?
Quand je pense à moi à cette époque, du temps où j’étais avec lui, quand je revois des interviews du passé, je ne connais pas cette femme. Elle me fait peine… peine. Je suis une étrangère à moi-même. Mes sourires, mon masque de félicité, tout est faux. Aujourd’hui, je vois une jeune femme qui lèche les barreaux de sa prison. Je me suis raconté à l’époque que j’étais libre et heureuse, et pourtant j’ai bien failli en mourir. (…) Mon aveuglement a duré si longtemps qu’avant d’y perdre mon âme, j’ai cru qu’il me faisait renaître. Et plus je le croyais, plus je déposais ma conscience à ses pieds. Le plus étonnant pour moi, ce ne sont pas les neuf ans passés pendant lesquels il m’a pillée, ce sont les neuf ans pendant lesquels je me suis menti pour survivre. J’ai cru à l’amour quand il ne s’agissait que d’envoûtement et d’emprise, j’ai dit qu’il était le plus grand libérateur de femmes et qu’avec lui j’étais au paradis. J’ai brouillé toutes les pistes pour qu’on me laisse en liberté en enfer.
Pour ma part, sans avoir jamais été un grand admirateur du cinéma de Bertrand Blier (à son anarchisme je préférais celui de Mocky, moins misanthrope et plus politique) et sans avoir pris énormément de plaisir devant ses film, du moins (cela suffirait-il à exiger de moi un mea culpa ?) étais-je content qu’il existe dans le paysage du cinéma, en tant que radicalité, en tant que champ des possibles, en tant que provocation et baromètre de la possibilité de provocation, en tant que tête-de-turc des réacs (ainsi lorsque Zemmour consacre un chapitre de son Suicide français à expliquer que Les Valseuses est la métonymie voire la cause princeps de la décadence française, je m’insurge aussi sec et soudain je suis prêt à défendre Blier contre Zemmour).
Pourtant, si je veux être cohérent avec moi-même (et je veux toujours être cohérent avec moi-même), il me faut reposer la question précédemment soulevée pour juger les films et les mémoires de Polanski : ses oeuvres sont-elles complices de quelque chose ?
Celles de Polanski, non (parfois, tout au contraire : il faudrait évoquer Tess, film qui dénonce les abus sexuels d’une jeune fille utilisée, manipulée, humiliée, mais alors prendrions-nous le risque de nous voir rétorquer que son réalisateur est un violeur et par conséquent un hypocrite ?).
Celles de Blier, oui. Sous couvert de liberté, d’anarchie, d’humour le cinéma de Blier est profondément misogyne. Les femmes y sont rabaissées, humiliées, violées, jetées après usage, et c’est vachement marrant. Grinberg rappelle opportunément que dans Les Valseuses, Miou-Miou se fait insulter et cogner du début à la fin. Hymne à la liberté, Les Valseuses est peut-être surtout un hymne à la liberté des hommes.
Il me disait que toutes les femmes étaient des putes, des connes, des salopes. (p. 57)
Si c’est Anouk Grimberg et non Eric Zemmour qui ringardise définitivement Bertrand Blier, je m’incline. Respect.
Le cinéma m’émeut. Peut-être est-ce la forme d’art qui m’émeut le plus, celle qui m’apparaît la plus en phase avec la vie, la mort, et la mélancolie entre les deux, parce qu’elle est elle-même entre la vie et la mort, elle parle des morts aux vivants et, peut-être, réciproquement.
Apparition et mouvement : le cinéma est par essence l’art des fantômes, d’autres l’ont dit et mieux que moi, Derrida, Clélia et Éric Zernik… Il paraît que le carton le plus célèbre du cinéma muet est « Passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre » (Nosferatu, Murnau, 1922). Bien évidemment, le pont en question est le cinéma lui-même. Le fond étant la forme remontée à la surface (Victor Hugo), tout beau film est un film de fantômes et vice-versa. (Incidemment : le dernier film de fantômes que j’ai vu, l’un de ces films dont on se dit que le cinéma a été inventé pour eux, est Au cœur des volcans, requiem pour Katia et Maurice Krafftde Werner Herzog, qui contient quelques unes des plus époustouflantes images que j’ai jamais vues sur un écran, et où les fantômes traqués jusqu’à l’ultime image sont les deux Krafft, bien sûr).
Pour les mêmes raisons, j’aime la salle de cinéma elle-même, aussi sûrement qu’un pont lieu de rencontres surnaturelles, et j’aime les cinémas fantômes : les cinémas fermés, désaffectés, en ruines, sont les lieux les plus hantés que je puisse imaginer. Il s’en est tant passé en leur dense obscurité !
En mars 2024, à quelques rues de chez moi, le cinéma Rex de Grenoble (spot historique où eu lieu la première séance de cinéma grenobloise en 1896) a définitivement fermé ses portes. Une ou deux saisons plus tard, il a bradé quelques uns de ses fauteuils. J’en ai acheté un et l’ai installé chez moi, certes par pur fétichisme, par clin d’œil à ce que pourrait être vraiment et fantomatiquement le home cinema, mais aussi par respect pour l’objet, pour ce qu’il représente d’émotions, par dévotion à tous les fantômes, ceux qui s’étaient assis sur lui comme ceux qui avait traversé l’écran d’en face. J’ai désormais un fantôme familier.
Et puis je l’ai fait customiser, ce fauteuil. Ça branlait dans le manche : lui qui autrefois tenait debout par rangée entière avait tout seul besoin d’un socle solide et lourd pour assurer son assise. J’ai fait appel aux services d’un mien cousin, magicien de ses dix doigts et orfèvre de la ferronnerie : Sébastien Roux. Comme il est un peu artiste en plus d’être pleinement artisan, il m’a dit : « Tu ne veux pas que je le décore, ton socle de fauteuil ? Que je le dessine ? Choisis ton motif… » J’ai trop longtemps réfléchi, et lorsque je lui ai finalement suggéré d’inscrire sur ce socle le simple mot SILENCIO (David Lynch venait de disparaître, je ne pouvais pas trouver meilleure façon de concentrer en quelques signes ce que sont les fantômes du cinéma), il avait déjà commencé à découper une autre décoration : ce socle rond serait une bobine de cinéma, vintage, argentique, technologie devenue fantôme à son tour… On peut constater sur les photos ci-dessus qu’il a habilement réussi à cumuler son idée et la mienne. Chapeau.
Ce fantôme-ci s’était estompé dans ma mémoire lorsque, l’an dernier, les frères Warren & Steven Lambert ont traversé le pont à ma rencontre, au sujet de cette vieille photo. Comme leur nom me disait quelque chose, j’ai vérifié sur Google : ah, oui, ça me revient, Warren Lambert est l’auteur de Tropique du Splendid, essai sur la France des Bronzés, intrépide pamphlet contre l’humour du Splendid, contre cet esprit vachard dont les saillies prolifèrent en clins d’oeil dans nos conversations triviales (c’est cela, oui, etc.) mais dont l’auteur démasquait le rôle de rouleau compresseur soft power, sarcasme cynique, manifestation du mépris de classe (toujours adressé au faible, jamais au fort) ayant précédé et accompagné la révolution conservatrice, ayant préparé le terrain pour Sarkozy et Macron. Voilà un livre qui n’a pas peur de se faire des ennemis.
Mais les frères Lambert toquaient à ma porte pour tout autre chose : ils lancent leurs maison d’édition, consacrée au cinéma, qu’ils baptisent Alhambra Editions. Littéralement, Château rouge : ce terme arabe qui désignait le palais des rois maures à Grenade, est le nom d’innombrables cinémas encore en activité (L’Alhambra est le cinéma de Robert Guédiguian à l’Estaque, par exemple) ou bien devenus ectoplasmes, tel celui de Troyes. Or les Warren souhaitent utiliser ma fameuse photo de 2011 en guise de quatrième de couve de leur premier livre à paraître. Quels gentlemen de me demander l’autorisation ! Eussent-ils utilisé la photo sans m’en parler, qui l’aurait su ? Certainement pas moi ! En échange de ma dérisoire contribution, ils promettent de m’envoyer un exemplaire… Et je trouve aujourd’hui dans ma boîte la promesse tenue. Elle est magnifique et passionnante.
Le livre s’appelle Des lettres d’amour dans les banques, et il s’agit de la retranscription de trois conférences données en 2004 au Japon par le cinéaste portugais Pedro Costa. Je suis emballé et convaincu dès la première page, quasiment la première ligne, où Costa, courtois, rend hommage au pays qui l’accueille (même si tout le monde sait depuis Godard que le cinéma c’est plutôt un pays en plus) :
Plus que reconnaître, on peut connaître les choses par le cinéma. [Oui !] Moi, par exemple, j’aimais et je connaissais plein de choses du Japon sans y être jamais venu auparavant. Je connaissais le Japon des films grâce aux trois cinéastes que j’aime le plus, c’est-à-dire Mizoguchi, Ozu et Naruse.
Suit un éloge d’Ozu et je bois ce petit lait, moi qui nourris pour lui une passion, puis des considérations sur le cinéma en tant principe d’enregistrement de ce qui disparaît sous nos yeux :
C’est une donnée historique basique : le premier film [la sortie des usines Lumière], la première photo [selon Costa, la première photo publiée dans la presse serait celle des cadavres des Communards dans leurs cercueils en 1871], ce sont des choses terribles. Ce ne sont pas des histoires d’amour, mais d’inquiétude. C’est quelqu’un qui a pris une caméra pour réfléchir, pour penser et pour interroger. Il y a pour moi dans ce geste, qui peut être le désir de faire un film ou de faire une photo, ou aujourd’hui une vidéo, quelque chose de très fort, quelque chose qui vous dit : « N’oubliez pas. N’oubliez pas que vous êtes humains et mortels. »
N’oubliez pas que vous êtes des fantômes, ou que vous le serez bientôt.
Ensuite, à l’avenant, des dizaines de pages de sensibilité et d’intelligence, revenues de loin, d’un Portugais au Japon. Merci et longue vie aux éditions de l’Alhambra. La séance se termine par les bandes annonces : juste avant ma modeste photo en quatre de couve, les titres annoncés à paraître sont très alléchants, dont un signé par Monsieur Merde, cette infâme créature, perpétuellement intruse et sauvage et qui possède, à la manière d’un esprit frappeur, Denis Lavant.
Addendum 21 juin 2025
Vu ce soir le fort beau The Life of Chuck de Mike Flanagan – dont le chef d’oeuvre, au fait, The haunting of Hill House, abonde dans le sens de ce qui précède à propos des liens serrés entre cinéma et fantômes ; celui-ci aussi, certes, mais seulement à la marge, ou plutôt dans le grenier.
Je salue l’intelligence de la bande annonce qui ne déflorait absolument rien de la construction de Life of Chuck, alors même que la construction en est l’atout majeur, en concentre et révèle le sens lui-même : voilà un pur film de scénario et de montage. Ce qui fait que je suis entré vierge dans la salle, comme si je n’avais pas vu la bande-annonce, sans avoir le moindre indice sur ce qu’est ce film.
Maintenant que je sais, que je suis capable de définir ce qu’est ce film, je pourrais dire, sans trop divulgâcher : Life of Chuck est une version « feel good » de Mulholland Drive de Lynch. (Voire, dans sa première partie, une version « feel good » de Melancholia de Lars Von Trier, mais c’est tout de même avec Mulholland Drive que le parallèle est le plus fécond.)
J’emploie « feel good » sans condescendance ni volonté de débiner : il n’y a pas de mal à se faire du bien…
Le point commun de ces deux films qui sont des labyrinthes mentaux avec jeux de miroirs, c’est que le personnage principal exprime une ambition de carrière artistique (dans le cinéma pour l’un, avec hommage à Rita Hayworth : Gilda / dans la danse pour l’autre, avec hommage à Gene Kelly ET Rita Hayworth : Cover Girl/La reine de Broadway), rêve qui tourne court et se fracasse contre le réel. Or dans la version « feel bad » (Mulholland Drive) la frustration tourne à l’obsession, au morbide et à la mort ; dans la version « feel good » (Life of Chuck) la frustration est métabolisée par le personnage, et la leçon morale du film est : « Pas grave, tu n’as pas fait carrière, la vie est belle quand même ». La leçon morale n’est jamais ce qu’il y a de mieux dans un film…
Éditeur et blogueur depuis avril 2008.
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