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Le chemin plutôt que la destination (2/2)

20/09/2020 2 commentaires

Suite à l’article précédent, on pourrait estimer (je pourrais estimer, vous ferez comme vous voudrez) que s’en remettre absolument au hasard, ne croire qu’en lui, est tout de même un peu nihiliste sur les bords. Encore faut-il habiller le hasard d’un peu de sagesse. Où trouver, où placer la sagesse ? Comment articuler hasard et sagesse ?

À l’heure où le soleil décline et rougeoie, que l’on est assis en lotus sur son rocher, OKLM, sans souffrance, que l’on contemple la plaine, que l’été est indien, que la douceur de l’air est agréable quoiqu’un peu louche, on se pose parfois ce genre de question.

Est-il possible de ne croire en rien ?

Si ne croire en rien est possible, est-ce souhaitable ? (C’est le nihilisme.)

Si ne croire en rien est impossible et/ou non souhaitable, en quoi faut-il croire ? Choisit-on ce en quoi l’on croit comme on choisit le plat qu’on pose sur son plateau à la cantine ?

Assis en lotus et sans souffrance sur mon rocher, j’énumère tout ce en quoi je crois, qui me protège du nihilisme. Attention, largage de credo. Il était temps, à mon âge. Je ne le ferai pas trente-six fois. Une profession de foi est un gros boulot : plus j’y réfléchis plus je crois à des trucs.

Je crois au chemin davantage qu’à la destination.

Je crois à tout ce qui est susceptible de rendre meilleur le long du chemin : la connaissance, la beauté, le lien, l’attachement, la joie, le rire, les rencontres. Je crois aux vertus de la contemplation du soleil couchant sur la plaine depuis un rocher.

Je crois en la raison, et je crois aussi que l’être humain est irrationnel : ce sont là deux types de croyances, compatibles puisqu’agissant à deux étages distincts. Je crois très fort que la distinction ferme entre les types de croyances, ici entre les idéaux et la réalité fait partie de ce qui nous rend meilleurs sur le chemin. Je crois aux Pensées pour moi-même, qui sont également des pensées pour tout le monde, de Marc Aurèle :

Que la force me soit donnée de supporter ce qui ne peut être changé et le courage de changer ce qui peut l’être mais aussi la sagesse de distinguer l’un de l’autre.

Je ne crois pas en dieu à proprement parler, mais je crois en l’univers. C’est-à-dire que je crois aux métaphores : l’univers est vieux de 13,7 milliards d’années ; dieu au sens monothéiste en est la métaphore jeune d’environ 6000 ans. Dieu est naturellement acceptable en tant que métaphore de tout ce qui est plus grand que nous, l’univers, la vie, la mort, la nature, le ciel, la mer, l’amour, le temps-qui-passe… « Deus sive Natura » (Spinoza). Exemples : Chacun pour soi et Dieu pour tous. Dieu soit loué ! À Dieu ne plaise. Dieu m’est témoin. « La majorité des faits, grâce à Dieu, sont prescrits » (Monseigneur Barbarin). Chaque jour que Dieu fait. Dieu ait son âme. Dieu vous le rendra. Mon Dieu je jouis. Etc. En revanche l’espérance en Dieu en tant qu’être, vaguement anthropomorphe et traditionnellement plus viril qu’efféminé, doté d’une conscience et surtout d’un quelconque intérêt pour ma petite personne, m’apparaît comme la manifestation du besoin infantile de croire que papa pense encore à moi lorsque je suis tout seul dans la nuit. Au surplus, le concept de dieu personnel (mon dieu me protège de même façon que mon parapluie ou mon doudou – j’ai relevé il y a quelques jours cette phrase dans le bus : Je suis en paix avec mon dieu), s’il est en adéquation avec nos sociétés individualistes, me semble en totale contradiction avec la théorie relativement stimulante du monothéisme. Il serait stupéfiant que je sois le seul à l’avoir remarqué.

Je crois, pour redevenir sérieux deux minutes, que dans l’univers de 13,7 milliards d’années coexistent le déterminisme et le chaos et que c’est ce qui rend le spectacle formidable.

Je crois que l’univers est, en gros, une entropie, et un chaos (je reste poli), c’est-à-dire une somme fourmillante de milliards de forces contradictoires, tellement diverses par leurs natures, leurs puissances, leurs provenances et leurs directions qu’il est impossible de saisir l’univers dans son ensemble. Au mieux, en se concentrant et en plissant les yeux depuis son rocher, on peut distinguer et saisir l’une de ces forces, comprendre une cause et un effet à la fois, comme on voit une étoile filante traverser le ciel du mois d’août. Dans ce cas il faut absolument éviter de se laisser griser, se souvenir des milliards d’autres forces que l’on ne voit pas, sinon on prendrait le risque de s’imaginer que celle qu’on a vue explique tout à elle seule, on prendrait le risque de croire qu’on est arrivé, qu’on a tout compris, en somme de sombrer dans le complotisme.

Je crois au hasard, comme grand principe aveugle au sein du chaos, le hasard se manifestant par le croisement et la rencontre entre deux de ces forces, collision à laquelle on donnera, selon ses conséquences, un sens rétrospectif.

Je crois, oh pas démesurément, je crois un petit peu, à l’organisation politique, qui est le moyen du lutter contre le chaos en son versant social. Je crois en tout cas aux principes directeurs de l’action politique (croyance de type : idéaux, et non : réalité – voir la distinction plus haut). Je crois à la liberté, je crois à l’égalité, et je crois, voyez comme c’est curieux, à la fraternité. Je crois à la laïcité, quatrième terme invisible de la devise nationale. (Au fait, je ne crois pas du tout à tout ce qui touche au nationalisme, mère patrie et autres billevesées puisqu’être né ici et maintenant est le pur effet du chaos et du hasard, voir plus haut.)

Je crois en revanche beaucoup aux forces personnelles volontaires voire volontaristes qui nous permettent de contrecarrer localement le chaos pour lui arracher un fragment de sens et d’intelligibilité. Parmi ces forces : la patience, l’observation, l’éducation, la transmission, la mémoire, l’échange, l’amour, l’art, le rituel, la répétition. Et les citations. Puisque ces mystères nous dépassent, feignons d’en être l’organisateur. (Jean Cocteau, les Mariés de la Tour Eiffel)

Je crois aussi, je crois enfin, aux contes, qui contiennent et prodiguent les forces énumérées au paragraphe précédent : patience, observation, éducation, transmission, mémoire, échange, amour, art, rituel, répétition, et citations. Je crois aux histoires en général, qui sont des moyens de faire se faufiler une idée d’un cerveau humain à un autre cerveau humain en l’habillant de péripéties. Je crois au récit lui-même en tant que force traversant le chaos, je crois au récit qui nous percute, nous transforme et nous révèle sa nature de métaphore et de métonymie de notre chemin.

Vrai ou non n’est pas la question. Je crois autant à l’imagination qu’au témoignage du moment que la parole est construite. Je crois à la parole. Je crois aux paraboles, je crois aux rêves, je crois aux mythes, récits princeps, je crois aux poèmes, aux chansons, aux chroniques, aux romans, aux bandes dessinées, aux films et à toutes les formes que prennent les histoires, y compris les stories… Mais avant tout et après tout, je crois aux contes, qui en leur temps intemporel avaient déjà quasiment tout inventé. Cf. ici pour un éloge des contes et surtout des conteurs.

Et voilà que rentre dans ma vie un livre merveilleux, un trésor. Si je jouais encore aux Reconnaissances de dettes je préciserais que je dois cette découverte au hasard, je vous prie de le remarquer, hasard qui ce jour-là prit la forme d’un séjour dans les chiottes chez un pote qui se reconnaîtra, séjour qui s’est prolongé bien plus longtemps que nécessaire aux fonctions organiques. Un livre qui mêle le hasard et les contes, soit l’essentiel des forces naturelles et surnaturelles que je reconnais et vénère : Le Livre des chemins d’Henri Gougaud.

Semblable au Yi King, livre des transformations dans le Maître du Haut Château dont je vous entretenais précédemment, Le Livre des chemins est un oracle que l’on consulte en s’en remettant au hasard, et qui vous délivre une réponse cryptée, sous la forme d’une histoire, d’un proverbe, ou d’une citation. Le mode d’emploi figure en quatrième de couve :

Les contes ont pour berceau la nuit des temps.
Combien de siècles, de pestes, de révolutions, de montagnes et de mers ont-ils traversé avant de nous parvenir ? Les contes sont dans l’âme humaine comme dans leur maison.
Ils ont vécu assez longtemps dans l’intimité des êtres pour tout savoir de nos soucis, de nos rêves, de nos désirs.
Ils savent ce que vous ignorez.
Demandez-leur une réponse aux questions qui vous préoccupent, ils vous répondront.
Posez la main gauche sur le livre et formulez votre demande secrète, les yeux fermés. Prenez un des trois signets-arbres de vie et devenez pêcheur de merveilles en tranchant dans le vif du recueil, au hasard. Il vous désignera le conte qui attendait votre lecture. Puis lisez l’aphorisme qui correspond au signet choisi ; il vous précisera la réponse donnée par le conte ou l’habillera d’une lumière inattendue…

Comme je me trouve, pour six mois, dans une situation singulière, inédite, une bizarre croisée des chemins, je me sens d’humeur à consulter un oracle. Je fais l’expérience devant vous, mesdames et messieurs, quatre fois de suite. Garanti sans trucages. (Entre temps je suis sorti des toilettes, hein.)

1) J’interroge une première fois le livre en formulant en mon cœur cette demande : Que puis-je espérer de cette période singulière de six mois qui s’ouvre devant moi ?

Le livre me répond par le conte Marko (p. 255). Sur ses vieux jours, un vieux chevalier rentre dans son village, après ses exploits, et attend désormais, assis devant son porche, disponible pour toutes les visites. Un jeune prince vient lui demander où il puisa son courage. Le vieux chevalier évoque un souvenir de son enfance. Un jour où il vit un chien bâtard, efflanqué, pelé et solitaire tenir tête à une meute. Cette image lui a servi toute sa vie. J’aimerais dire que le conte est tombé dans le mille et que je comprends exactement ce qu’il veut me dire, mais, hormis l’image de l’homme disponible sur son seuil, qui observe la plaine au crépuscule comme depuis un rocher, je suis perplexe. Heureusement le conte s’accompagne d’une citation de Maître Eckhart : On devrait attacher moins d’importance à ce que l’on fait qu’à ce que l’on est.

2) J’interroge une deuxième fois le livre en formulant en mon cœur cette demande : Que dois-je accomplir, que dois-je viser, durant cette période singulière de six mois ?

Le livre me répond par le conte très bref Un monde au-delà de nos vies (p. 39), qui évoque à nouveau l’échange entre un maître et un élève et m’enjoint (je suppose) à me mettre au travail tout en sachant que le sens global et final me restera inconnu. Le conte s’accompagne d’un koan zen : Lorsqu’il n’y a plus rien à faire, que faites-vous ? Je lève la tête, mâche, déglutis, avale.

3) J’interroge une troisième fois le livre en formulant en mon cœur cette demande : De quoi dois-je me défier, à quoi dois-je renoncer, durant cette période singulière de six mois ?

Le livre me répond par le conte Confiance en Dieu (p. 113) qui est en somme une plaisanterie que j’ai lue autrefois sous la forme d’une sale blague dessinée par Vuillemin. C’est la grande inondation, c’est le grand déluge. Les rues sont devenues des torrents, un prêtre est monté sur le toit de son église, et refuse tout à tour l’aide d’un canot, d’un hors-bord de pompiers, d’un hélicoptère. Les trois fois, il répond Non merci, Dieu seul viendra à mon secours. Peu après, il meurt noyé. Au paradis, il engueule Dieu : Dis donc, tu t’es bien foutu de moi, je t’ai attendu et tu n’as pas bougé le petit doigt pour moi. Dieu lui répond indigné : Comment ça ? Quelle ingratitude ! Bougre d’andouille, je t’ai envoyé un canot, puis un hors-bord de pompiers, puis un hélico ! Cette fois le message est limpide.

4) J’interroge une quatrième fois le livre en formulant en mon cœur cette demande : À quoi puis-je me raccrocher, à quoi puis-je faire confiance, durant cette période singulière de six mois ?

Le livre me répond par le conte La mangouste et le serpent (p. 393). L’histoire est celle d’un fonctionnaire indien scrupuleux qui, absorbé par ses fonctions, se trompe du tout au tout sur ses affaires domestiques et croyant bien faire tue son animal domestique qui lui était tout dévoué. Bien sûr ce conte serait une fin en soi puisque ma demande cette fois-ci portait sur la confiance que je peux accorder autour de moi. Mais de surcroît il est accompagné, en guise de morales, de deux citations qui, pourtant sans lien entre elles, seraient, prises individuellement, des réponses nécessaires et suffisantes. L’homme est un animal enfermé à l’extérieur de sa propre cage. (Paul Valéry) Au milieu de l’hiver j’ai découvert en moi un invincible été. (Albert Camus)

Je recueille et médite chacune de ces réponses (et au passage j’ajoute quatre histoires à mon répertoire). Une conclusion ? Bien sûr que non, je n’ai pas de conclusion. Da capo : le chemin vaut mieux que la destination.

Le chemin plutôt que la destination (1/2)

16/09/2020 Aucun commentaire
Sharon Stone et son top rose. Paul Verhoeven est le champion olympique du bon goût au XXe siècle.

Qui l’eût dit ? L’un des effets collatéraux du confinement est le retour en grâce d’une pratique qu’on croyait désuète, les reprises en salle de vieux films. Aujourd’hui, 16 septembre 2020, ressort Total Recall (Paul Verhoeven, 1990). Je me souviens et j’en nourris l’envie de rejouer à Reconnaissances de dettes.

Le livre Reconnaissances de dettes (ne le cherchez pas, il est aussi introuvable que s’il n’avait jamais existé : soit vous le possédez, soit vous ne le possèderez jamais) témoigne d’un tortueux chemin d’écriture qui m’a tenu 18 ans, inventant au fur et à mesure sa méthode d’archéologie intime. L’intention initiale, naïve et vite abandonnée, était de dérouler l’entière pelote de ma psyché en partant d’un élément quelconque (un lieu, un livre, un film, un évènement, un objet, un souvenir qui en vaudrait un autre) et d’enchaîner les liens de cause à effet, les dettes, sans fin. Soit un élément A qui clignote dans ma mémoire… Je dois B à A, puis je dois C à B, D à C, E à D et ainsi de suite façon domino jusqu’à ce que s’épuisent les souvenirs et que s’achève un tour complet sur moi-même. Impossible, en réalité. Une fois lancée la mémoire tourne encore, comme un derviche.

Le livre achevé après 18 ans est finalement distinct de cette intention, plus erratique, avec 300 pistes engagées, certaines ouvrant sur des carrefours, d’autres fermant sur des culs-de-sac.

Mettons que je revienne à la méthode initiale, mettons que je l’applique en prenant Total Recall comme démarreur, parce que Total Recall est un souvenir qui en vaut un autre. Je pourrais aboutir à ce cheminement, à ce chapitre bonus des RdD :

1 – Je dois d’être allé voir Total Recall à sa sortie en 1990 non à sa vedette Arnold Schwarzenegger dont je me foutais absolument (pas client des gros bras qui disent des bons mots) mais à Sharon Stone, dont le regard par en-dessous, avec comme un infime strabisme vicelard, entrevu dans la bande annonce, avait fait bouillir mes hormones juvéniles.

2 – Je dois à la vision du film d’avoir porté à ébullition, au lieu de mes seules hormones comme escompté (on y voit assez peu Sharon Stone, finalement), toute mon imagination ainsi que les conceptions de vérité, d’illusion, de mémoire, de rêve, de foi dans le réel, de manipulation des sens, de paranoïa, de libre-arbitre.

3 – J’ai compris que le meilleur de ce film, son principe actif, n’était ni Verhoeven ni ses interprètes fussent-ils vêtus d’un top rose, mais l’auteur du roman originel, Philip K. Dick. Je dois à cette découverte de m’être plongé dans les oeuvres de Dick. (Blade Runner de Ridley Scott, adaptation du même, antérieure de quelques années, n’avait pas eu cet effet déclencheur, je n’avais vu sur l’écran qu’une aventure au sens plus classique, plus balisé, une enquête… une chasse à l’homme… une élucidation… certes des robots mais jamais ce doute insidieux sur ce qui est réel ou falsifié, cette vertigineuse et rétrospective mise en abyme de l’histoire qu’on nous raconte ainsi que de toutes les histoires, cette faille, cette authentique rupture de sens qui est une invitation à une initiation spirituelle vers d’autres paliers de conscience – aussi avais-je à peine relevé le nom de l’auteur initial).

4 – Je dois à ma passion instantanée pour Philip K. Dick d’avoir notamment dévoré dans un état presque second Le Maître du Haut Château. Ce roman m’a révélé ce qu’aucun livre d’histoire n’avait eu le courage d’écrire : la Seconde Guerre mondiale s’est achevée en 1947 par la victoire de l’axe germano-japonais, après que les débarquements alliés en Europe ont tous échoué et que les bombes atomiques allemandes ont rasé plusieurs villes américaines. Les USA n’existent plus, dépecés comme une vulgaire Pologne, partagés en deux zones d’occupation : le versant atlantique fait partie du Grand Reich Allemand ; le versant pacifique (dont la Californie) appartient à l’Empire Japonais. Quant au Maître du Haut château qui donne son titre au roman, c’est un personnage mythique, une légende urbaine, un écrivain qui selon certaines rumeurs aurait écrit un livre racontant que la guerre s’est en réalité achevée en 1945 par la victoire des Alliés…

5 – Je ne découvrirai les mot dystopie et uchronie que 10 ou 15 ans plus tard, comme tout le monde. Pour l’heure je devais à cette Amérique alternative des gouffres métaphysiques : ce qui existe devait-il exister ? Le réel est-il fatal ou contingent ? Échappe-t-on au déterminisme ? À quoi tient qu’une pièce qui tourbillonne tombe sur pile ou sur face ? Le résultat du jet en l’air de la pièce a-t-il un sens ? Destin ou simple destination ? Hasard ou nécessité ? (Monod) Pourquoi une chose plutôt qu’une autre ? Pourquoi d’ailleurs une chose plutôt que rien ? (Leibniz) le chat dans la boîte est-il mort ou vivant ? (Schrödinger)

6 – Je dois en outre à ce livre un autre livre dissimulé dedans : le Yi King. Les personnages du roman, vivant en Californie sous le joug de l’occupant japonais, sont imprégnés de culture asiatique, et plusieurs d’entre eux utilisent le Yi King au quotidien. Ils interrogent avec application cet oracle millénaire et portatif, leurs baguettes d’achillée entre les doigts, et avant de prendre des décisions importantes tiennent scrupuleusement compte des hexagrammes surgis pour eux seuls, même quand leur interprétation est sibylline. Le Yi King a une importance fondamentale sur l’intrigue et la construction du roman (Dick raconta à plusieurs reprises qu’il avait écrit son livre selon les instructions que lui laissait entrevoir l’oracle), et je dois à cette découverte un nouveau coup de boutoir propre à ébranler mes certitudes sur la réalité, déjà mises à mal par Philip K. Dick : est-ce donc cela, l’étape suivante ? Une fois admis le caractère globalement illusoire du monde, le voile de la Māyā selon les hindous, n’y a-t-il plus qu’à s’en remettre au hasard d’un tirage de signaux binaires, une suite de 0 et de 1, à l’aide de baguettes d’achillée ou faute de mieux d’une pièce de monnaie, pour tenter de comprendre quoi que ce soit à la vie ? Hasard est-il le nom du dieu suprême qui organise le cosmos, le réel ou la fiction, divinité dont les injonctions sont toujours à interpréter grâce à un intermédiaire, en l’occurence un manuel écrit en Chine il y a quelques 3000 ans ? Einstein, qui ne croyait pas en Dieu, a dit Dieu ne joue pas aux dés mais aussi, un autre jour, Le hasard c’est Dieu qui se promène incognito, débrouille-toi avec ça.

7 – Quelques mois plus tard, je dois à mon frère un fabuleux cadeau d’anniversaire : le Yi King lui-même, fort volume relié de toile jaune et d’une jaquette Rhodoïd, la fameuse édition Richard Wolhelm/Etienne Perrot dans une version de luxe complète de ses accessoires, quarante-neuf baguettes d’achillée serrées dans leur étui en plastique imitation cuir. Il faut croire que j’avais exprimé mon intérêt pour cet objet assez clairement, assez bruyamment, et assez souvent, en citant Le Maître du haut château comme source d’inspiration, pour que mon frère en déduise une idée de cadeau d’anniversaire. Merci, frangin.

8 – Je dois à ce cadeau des dizaines d’heures de jeu sérieux et solitaire, d’activité manuelle concentrée (tu parles c’est du boulot, ces baguettes, la durée du rituel fait office de garantie qu’il se passe quelque chose), de méditation à base de rationalisme pur (il ne s’agit au fond que de statistiques, de mathématiques combinatoires en base deux, yin et yang) et d’irrationalisme tout aussi pur (pourquoi diable l’ordre de ce jeu de mikado reflèterait l’ordre de l’univers, hein ?), d’introspection et de devinettes, de songes creux et de délices face aux réponses cryptées que l’oracle délivrait à mes questions vagues, je m’extasiais que l’hexagramme né sous mes doigts m’explique que l’homme noble doit agir avec sagesse et prudence, mais oui, c’est fou je vois exactement ce qu’il veut dire, comment a-t-il deviné. J’avais développé ce talent de société et à l’occasion j’en faisais profité autrui, comme ces bonnes copines qui vous tirent les cartes et qu’on croit à demi, par jeu, en riant. Encore aujourd’hui je me souviens de la méthode, je connais les huit trigrammes par leur nom et si vous me le demandez poliment je peux ressortir pour vous les baguettes d’achillée de leur étui en plastique imitation cuir.

9 – Dick lui-même devait son intérêt pour le Yi King à Carl Gustav Jung. La préface de son Yi King comme du mien, signée Jung, glosait sur la redécouverte des puissances traditionnelles de la méditation et de l’introspection, rejoignant les conceptions modernes d’inconscient. Je dois à sa lecture de m’être entiché de Jung, qui offrait une alternative rêveuse à la psychanalyse de Freud, si déprimante, si logique et implacable. Je me déclarais par conséquent plus jungien que freudien, ce qui signifiait peut-être quelque chose à cette époque.

10 – Tout de même, au bout d’un moment, Jung, le hasard, le Yi King, les sagesses traditionnelles (dans le même ordre d’idée je dois à Moebius ma curiosité pour Carlos Castaneda, à Alejandro Jodorowsky ma passion pour le Tarot de Marseille…) ont accumulé un bric-à-brac mental dont je ne savais plus trop quoi faire ni ce que je lui devais, au juste. Moi qui me prétendais, moi qui me croyais, un esprit fort, athée, cartésien, qui décortiquais les dogmes religieux et compulsais avidement les textes sacrés en bonne part dans le but sournois de pointer leurs contradictions, lisais en m’esclaffant de joie et de rage l’abbé Meslier, moquais les superstitions, vomissais la vulgarité de l’astrologie (en ce temps-là, Michel Maffesoli, ponte de ma discipline universitaire, adoubait Elisabeth Tessier, ce qui m’indignait ; Maffesoli a fait pire depuis, s’affichant avec le FN et la sinistre Ligue du midi), quel sort devais-je réserver à toute cette part irrationnelle de l’esprit humain qui m’attirait si fortement, qui, pour le dire d’un mot très juste parce que justement ambigu, m’enchantait ? Comment concilier mes émerveillements littéraires devant le Yi King (trésor de sagesse et de spiritualité humaine !) et mon aversion pour l’opium du peuple ou mon dégoût pour la colonne horoscope de tous les magazines (quelle merde !) ? Comment résoudre mes propres incohérences, comment choisir entre l’Académie des sciences et la pensée magique ? Tiens, c’était pile une bonne question à soumettre à l’oracle.

11 – Au bout du cheminement, je dois à l’écriture de fiction, à la théorie mais surtout à la pratique de l’imaginaire, la résolution de cette épineuse dialectique intérieure. L’imaginaire est la zone grise idéale pour cultiver ce qui n’est ni tout-à-fait vrai ni tout-à-fait faux, ni science ni superstition, mais dont seul importe l’agencement narratif qui imite un peu les deux. Mon premier roman, TS, paru en 2003, mettait en scène un protagoniste utilisant un dictionnaire (objet qui est l’emblème absolu du rationalisme, de la pensée positiviste) en guise qu’oracle, l’ouvrant au hasard pour le consulter tel un objet sacré, comme un Yi King qui par un mystère insondable possèderait les réponses à toutes les questions, mais c’est fou je vois exactement ce qu’il veut dire, c’était justement le mot dont j’avais besoin, comment a-t-il deviné. Je dois au Maître du Haut Château une certaine disposition d’esprit de TS.

12 – Et ensuite ? Et depuis ? Ces questions me traversent toujours puisque je n’ai pas de réponse. La dialectique rationnel/irrationnel, comme un yin et un yang, est plus que jamais au coeur du roman qui m’a travaillé ces trois dernières années et qui peut-être sera publié un jour. Ou pas. Le Yi King n’est pas clair du tout à ce sujet et fait la sourde oreille.

Suite et fin demain ou un autre jour, pour parler de la même chose et de tout autre chose.

Duck and cover

09/08/2020 Aucun commentaire

Je passe l’été dans la vallée du Jura, pour les vacances mais également pour raisons professionnelles puisque j’accompagne ma fille dans ses démarches de recherche de stage.

Depuis quelques jours, une rumeur enfle et vient perturber le repos estival : le président russe, Vladimir Poutine, souhaite reprendre la main sur la scène internationale avec une stratégie belliqueuse dont le succès lui permettrait de modifier la constitution russe et devenir président à vie. Poutine a exhumé une très ancienne querelle territoriale et a exprimé sa volonté, pour l’honneur du peuple russe, d’exercer des sanctions contre la France, en lâchant des bombes atomiques sur le territoire français. Cette fanfaronnade lui permet de ré-affirmer que la Russie détient l’un des plus importants, si ce n’est le plus important, arsenal nucléaire au monde, et qu’il est prêt en s’en servir.

Je suis assis devant un ordinateur, au rez-de-chaussée d’un immeuble de montagne au cœur de la vallée, la fenêtre est ouverte, le paysage est paisible, montagneux et verdoyant. Je fais défiler sur Internet les derniers rebondissements de la crise diplomatique en cours : des ONG pacifistes manifestent devant les ambassades et plaident pour l’annulation de la frappe qu’ils dénoncent comme inutilement exagérée (le mot overkill figure en titre de tous les sites d’information), et il semble qu’elles aient au moins partiellement obtenu gain de cause. Après d’âpres négociations Poutine a accepté de réduire de moitié le nombre de bombes larguées, passant de 8 à 4, et de choisir comme cible une région peu fréquentée par les touristes (donc ni Paris, ni le littoral) afin de préserver la vie économique du pays, concession que le gouvernement français a saluée, avec soulagement et gratitude, se félicitant de ce bon compromis et rappelant que la Russie est une grande nation et un partenaire de premier rang. Les sites que je consulte affirment que la région retenue pour le bombardement sera finalement les Vosges, en souvenir des précédentes guerres mondiales.

Soudain un bruit à l’extérieur me fait quitter l’écran des yeux. C’est un bruit de moteur d’avion. Je sors précipitamment et me joins à la foule qui observe le ciel, parle à voix basse et tend des index. Quatre avions nous ont survolé puis ont disparu derrière les montagnes, au nord, en direction des Vosges. Nous sommes tous fébriles et terrifiés, même si règne surtout dans notre groupe en habit d’été une ambiance de feu d’artifice. Un petit malin a mis en place un bon coup, il revend à prix d’or un vieux stock de lunettes de cinéma 3D périmées en promettant qu’elles offrent une protection optimale, ce qui fait que de nombreux badaux arborent un oeil rouge et un oeil bleu. Tous braquent leurs regards vers le même horizon.

Et c’est là, c’est maintenant, ça arrive pour de bon. D’abord le bruit, qui fait trembler le paysage. Puis le souffle qui nous ébranle et nous fait nous raccrocher les uns aux autres. Puis le champignon atomique qui se déploie au-dessus de la ligne de crête. Il est bleu. Quelques secondes passent, puis un deuxième fracas, un deuxième souffle et un deuxième champignon. Puis un troisième et un quatrième. Les quatre champignons s’élève à des hauteurs différentes dans le ciel. Je trouve le spectacle magnifique mais je n’ose pas le dire, j’ai peur d’être mal compris. À la place je dis « Maintenant nous sommes tous des fils de pute » et j’espère que quelqu’un saisira l’allusion.

Je me réveille. Je ne suis pas dans le Jura, je suis dans ma chambre, couvert de sueur. Je regarde l’heure. 3h21. Je me lève pour faire pipi. Je me recouche. Je finis par me rendormir. Très exceptionnellement, le rêve se poursuit comme s’il s’agissait de l’épisode suivant d’une même série.

Je me trouve dans le grand réfectoire de ce centre de vacances dans la vallée du Jura. J’assiste à une assemblée générale d’où doivent sortir les décisions pour l’organisation de la vie quotidienne au sein de notre communauté, pour l’heure coupée du monde. Nous établissons les listes de ce que nous n’avons plus le droit de manger. Tous les produits frais sont interdits, il nous reste les surgelés et les conserves, qui s’épuisent rapidement. Les personnes présentes se fâchent, se coupent la parole, en viennent presque aux mains.

Il faut que je retrouve ma fille. Je quitte le réfectoire et descends au sous-sol où, d’après ce que j’ai compris, elle règle les démarches administratives de son stage et donne des cours de soutien scolaire à de jeunes enfants. Je la trouve dans un bureau sans fenêtre où elle travaille la grammaire française avec un petit garçon très brun, yeux noirs, teint basané. Je lui explique qu’il va falloir être sérieux, ne pas manger n’importe quoi. Elle me répond un brin agacée qu’il y a des choses plus importantes et me désigne de l’œil le stylo du petit garçon.

Je me réveille. Cette fois le jour est levé. Ma fille est en train de préparer le petit déjeuner.

Ce rêve a été induit par l’actualité libanaise, par le 75e anniversaire des destructions atomiques d’Hiroshima (6 août) et Nagasaki (9 août, aujourd’hui même), mais surtout par la lecture du livre extrêmement bien documenté et par conséquent anxiogène La Bombe (Alcante/Bollée/Rodier, éd. Glénat, 2020).

Archéologie de la fake news (3/3) : Armand Robin

05/08/2020 Aucun commentaire

« Le pouvoir d’expression vient d’être enlevé de la surface du globe ; aucun mot pour nommer la situation réelle où tous nous sommes. L’homme continue à remuer les lèvres, mais tout authentique usage de sa parole lui est retiré. Il s’agit d’une razzia contre son entendement. Les carnassiers mentaux en quête de pâture se repaissent de millions de cerveaux. L’être humain est mort alors qu’il croit vivre encore.« 
Armand Robin, textes préparatoires à La Fausse Parole :
« Outre-écoute » (Revue 84 – octobre 1950)

Après Machiavel et Swift, la troisième et dernière station de notre archéologie à grande vitesse de la fake news selon les écrivains sera entièrement consacrée à la figure passionnante et tragique d’Armand Robin (1912-1961), prophète, exégète, compilateur, exorciste et martyre de la Fausse Parole.

Né avec le breton pour langue maternelle, Armand Robin apprend le français à l’école après ses 5 ans, devient poète dans cette seconde langue et instantanément traducteur. Il ne cessera plus d’acquérir de nouvelles langues. Alors qu’un poète est cet individu rare qui s’épanouit au sein d’un langage, Robin en maîtrisait au moins vingt-deux (certaines sources disent quarante), et il traduisit une centaine d’auteurs parmi lesquels Goethe, Achim von Arnim, Gottfried Benn, Max Ernst, Lope de Vega, José Bergamín, Pouchkine, Vladimir Maïakovski, Boris Pasternak, Sergueï Essénine, Alexandre Blok, Endre Ady, Giuseppe Ungaretti, Fernando Pessoa, Constantin Cavafy, Adam Mickiewicz, Omar Khayyam, ou, c’est plus banal, Shakespeare. La poésie était pour lui un espéranto, un universel dont il explorait sans relâche les dialectes locaux, à moins que ce ne soit « un pays en plus » comme Godard disait du cinéma.

Avec de grands gestes,
J’ai jeté pendant quatre ans mon âme dans toutes les langues,
J’ai cherché, libre et fou, tous les endroits de vérité,
Surtout j’ai cherché les dialectes où l’homme n’était pas dompté.
Le martyre de mon peuple, on m’interdisait
En français,
J’ai pris le croate, l’irlandais, le hongrois, l’arabe, le chinois
Pour me sentir un homme délivré . . .
Je ne suis pas breton, français, letton, chinois, anglais
Je suis à la fois tout cela.
Je suis homme universel et général du monde entier. . .
S’il faut au désespoir un rendez-vous dans le monde,
Je suis là, passager possesseur d’une âme soumise,
On peut chez moi déposer les nouvelles du monde entier,
Des nouvelles du monde resté intact, resté vrai !
Pour que tous les mots vrais puissent exister,
Je me suis, moi par moi pillé, durement dénudé !

« Ma vie sans moi, suivi de Le Monde d’une Voix », ed Gallimard, collection Poésie, page 160.

Son œuvre poétique personnelle est rare, d’autant qu’il a lui-même jugé bon de l’escamoter. Son premier recueil, le plus connu, au titre programmatique, Ma vie sans moi (1940) alternait les poèmes de sa plume et ceux qu’il avait traduits, dans une démarche en miroir fort fertile et humble. Gallimard le trahira en le rééditant dans la collection Poésie (1970) amputé des traductions. Robin publia certains de ses volumes de traductions sous le titre paradoxal de Poésie non traduite, reconnaissant dans la préface qu’ Il est à jamais inconcevable que la poésie puisse être traduite : si la poésie n’était pas traduite en revanche Robin se traduisait lui-même en l’écrivant en langue française. Robin trouvait sa voix en réinventant celle des autres, et dira encore, plus radical, manifestant sa volonté d’effacement :

Je marque ma gratitude envers Brok, Essenine, Maïakovsky (1), Pasternak, pour m’avoir défendu contre ma propre poésie, l’importune.

Préface à ses traductions de ces quatre auteurs sous le titre « Quatre poètes russes » (1949)

Robin devint assez naturellement anarchiste, sans doute à force de révolte contre l’asservissement des langues par les pouvoirs, et contre le gâchis langagier qui est toujours un gâchis politique. Au sein des milieux anarchistes, il se lia notamment à Georges Brassens qui l’évoque dans son roman La Tour des Miracles sous le nom de Robin-la-liste-noire suite à une anecdote fameuse : Robin, ulcéré en 1945 d’être classé par le Comité National des Écrivains parmi les écrivains collaborateurs sous le prétexte qu’il était farouche antistalinien (mais aussi pour sanctionner ses missions pour le compte du ministère de l’information de Vichy, nous y reviendrons) ce qui l’empêche de publier pour dix ans, se porta « candidat d’avance pour toutes les listes noires » (Une liste noire où je ne serais pas m’offenserait disait-il, formule qui le rapproche plaisamment de Groucho Marx, qui affirmait Jamais je ne voudrais faire partie d’un club qui accepterait de m’avoir pour membre). Robin l’anar citait la phrase terrible de Louise Michel, Le pouvoir est maudit, et donnait cette extraordinaire description de la Cité Interdite de Pékin, lui qui entendait si bien le chinois :

Les Chinois des bons siècles tenaient en quelque lieu prudemment clos et interdit généralement nommé palais, leur tout petit nombre de déments. Là-dedans, licence de toute cabriole : former des gouvernements, dresser la police contre tout homme suspect d’honnêteté, lancer des lois contre le Fleuve Jaune, ces passe-temps de désordonnés n’étaient point dommageables, la population ayant pris ses précautions. Les laboureurs labouraient, les danseuses dansaient, les poètes étaient poètes, les chefs d’État déliraient.
Tchouang-Tseu ne hâta son pas qu’une seule fois : il cheminait par les rizières, on vint lui dire: « L’Empereur vous attend pour vous nommer ministre ». Épouvanté, ce sage détala.
En nos temps, hélas, il est reçu qu’il faut participer aux activités des révoltés au pouvoir. Le laboureur vote, la danseuse va chez les flics, les poètes signent ils ne savent quoi. Les Chinois se passionnent pour le monstre Mao-Tchang-Tseu-Kai-Tong-Chek.

« Se garer des révoltes », article paru dans La Parisienne, avril 1954

Mais ce qui nous intéresse en premier chef, pour notre archéologie de la fake news est ceci : en parallèle de son activité littéraire qui lui rapportait trois foi rien, Robin mena pendant la majeure partie de sa vie une autre besogne qui ne lui rapportait guère plus. Il l’appelle pourtant son métier. Dans sa chambre sous les toits, des années 30 à sa mort, il passait ses nuits à écouter les radios étrangères, passant d’une station à l’autre et prenant des notes. Il classait en entomologiste, et décortiquait en chirurgien, les propagandes du monde entier, avec une prédilection pour celle en provenance de Radio Moscou. Ex-communiste revenu désespéré de son voyage en URSS en 1933, il gardait un chien de sa chienne à l’Union Soviétique.

Bien que mainte circonstance ait paru agir, seuls des mouvements intérieurs m’ont mené peu à peu à vivre courbé sous les émissions de radios en langues dites étrangères. Ce métier me prit, lambeau d’âme après lambeau d’âme, plutôt que je ne le pris.
À l’origine, mes jours indiciblement douloureux en Russie. Là-bas, je vis les tueurs de pauvres au pouvoir ; le fortuné y assassinait savamment le malheureux en le contraignant à proclamer l’instant d’avant sa mort : «Toi, toi seul, tu es pour les malheureux ! » A Moscou, pour la première fois, j’entrevis des capitalistes banquetant.
Ici revenu, je me retins là-bas. Muet, ratatiné, hagard au souvenir du massacre des prolétaires par les bourgeois bolcheviks, je me serrai loin de tout regard auprès de chaque ouvrier russe tué en vue d’accroître le pouvoir de l’argent. Par sympathie pour ces millions et millions de victimes, la langue russe devint ma langue natale.
Tel un plus fort vouloir dans mon vouloir, besoin me vint d’écouter tous les jours les radios soviétiques : par les insolences des bourreaux du moins restai-je lié, traversant les paroles et comme les entendant sur leur autre versant, aux cris des torturés.
Si terrifiants ces cris qu’ils me jetèrent hors de moi, devant moi, contre moi. Ils me tiendront en cet état tout le temps que je vivrai.
Je mendiai en tout lieu non-lieu. Je me traduisis. Trente poètes en langues de tous les pays prirent ma tête pour auberge. Je m’embuissonnai de chinois pour mieux m’interdire tout retour vers moi.

« La fausse parole », pp. 31-32

Puis ajoutant, raisonnablement paranoïaque, mais surtout profondément solitaire et indépendant :

Le monde extérieur m’aida quelque peu : il me haït, me calomnia, me travestit. Hélas ! parfois aussi, comme pour me décourager, il me louangea.

Id.

Pourquoi cette obsession pour les discours de propagande ? Outre qu’il s’agissait d’un outil de veille stratégique que Robin monnayait (il commentait ses écoutes, les synthétisait pour prédire les tendances géopolitiques, ce qu’il appelait « prévision à distance par la prédiction logique« ), Robin était hanté par une angoisse plus métaphysique, l’idée que le mensonge idéologique a dévoré la langue. La fausse parole, le sous-langage martelé, le sabir de doctrine idéologique dans toutes les langues du monde, a réussi ce que lui-même avait échoué : la Fausse Parole est devenu le langage universel, notre langue maternelle à tous.

Ils ont oublié que la parole sert à dire le vrai, sont fiers de répondre par des mensonges à d’autres mensonges(…) ils sont stratégiques et tactiques, expliquent-ils dans leur jargon, ce qui signifie qu’ils ne parlent que par antiparoles ; derrière chacun de leurs mots on sent la présence de leurs intérêts de caractère matérialiste, c’est-à-dire la présence du néant.

« La fausse parole », p. 36

Le combat entre la poésie et la propagande a été perdu. Robin avance comme pièce à conviction (id., p. 24) les vers d’Eluard, La terre est bleue comme une orange/Jamais une erreur les mots ne mentent pas. Bien sûr qu’une orange n’est pas bleue, chacun le sait, pourtant voilà l’évidence, la vérité contenue dans une image fausse atteint au vrai dans l’esprit de son lecteur (« Quoi de plus naturel, quoi de plus clair ?« ). Robin oppose à cette fulgurance le flot de paroles politiques ininterrompues qui prend toutes les apparences de la vérité pour mentir, et donne comme exemple « Joseph Vissarionovitch Staline est l’homme le plus génial, le plus aimé, le plus savant que le monde ait connu » .

Une autre longue citation, issue cette fois de l’introduction à ses traductions des poèmes du Hongrois Endre Ady, permettra d’expliquer son propos :

Le spectacle donné depuis quelques années par les intellectuels est l’un des plus affligeants qu’on ait pu voir en Europe depuis des générations. Notre littérature vient d’être déshonorée par la misérable farce, qu’on appela par antiphrase « poésie de la résistance» (quelle poésie? quelle résistance?) A quelques exceptions près, les écrivains ont tous trahi, allègrement et précipitamment, au cours de la deuxième guerre mondiale et ils persévèrent dans leur trahison. On vit les chantres de la liberté présider des tribunaux d’inquisition, les destructeurs de prisons réclamer la multiplication des prisons, les sonores professionnels de la pensée demander la mort pour toute pensée. Ils ne prirent pas parti pour les massacrés de tous les pays, mais pour l’un des massacreurs ; jugeant peu avantageux de se mettre du côté de toutes les victimes, ils se hâtèrent vers le plus fort; ils ne cherchèrent pas les sacrifiés pour les aimer, mais les tyrans pour les flatter; ils ne se querellèrent que sur le choix de l’oppresseur à servir, ne se dressèrent contre certains camps de concentration que pour faire oublier d’autres camps de concentration (on attend toujours le poète véritablement prolétarien qui criera au nom des dix-sept millions de travailleurs actuellement déportés en Sibérie par les bourgeois et les capitalistes de l’ U.R.S.S.) ; ils acceptèrent de bavarder sur commande pour couvrir les gémissements d’une humanité torturée; ils firent du poème une vanité, de la parole une insolence destinée à bafouer le martyre des peuples, de l’instinct de justice une justification pour toutes les injustices ; tous les écrits devinrent des faux ; il y eut rupture complète entre ce qui se passait réellement sur terre et, ce qu’en disaient par ordre les littérateurs autorisés.

« L’un des autres que je fus », introduction au Poèmes d’Ady, éditions de la Fédération anarchiste, 1952. Cité en note dans « La Fausse Parole », p. 146.

L’avant-dernière phrase est décisive, et je la recopie une fois encore à l’attention de ceux qui l’auraient négligée dans le trop volumineux bloc ci-dessus, Tous les écrits devinrent des faux

À partir des monceaux de notes prises durant ses écoutes nocturnes, Robin rédige un « bulletin » quotidien ou pluri-hebdomadaire selon les périodes, qu’il dactylographie et ronéotype dans sa chambre de bonne, puis met sous enveloppe et distribue à la main ou par voie postale à une trentaine d’abonnés dont la liste est impossible a établir mais parmi lesquels figurent le ministère de l’information de Vichy (très vite il en fait fuiter des copies vers la Résistance) puis le cabinet du général de Gaulle, le Vatican, l’Élysée, le Canard Enchaîné, le Figaro ou le Comte de Paris.

Ces bulletins, éparpillés, souvent disparus (la collection la plus complète en compte pourtant au moins 300) sont fascinants en eux-mêmes. Mais le témoignage que Robin porte sur cette expérience l’est davantage encore. Il s’intitule La fausse parole et paraît en volume aux Éditions de Minuit en 1953, l’année de la mort de Staline. Il se présente comme un mode d’emploi, une implacable explication du pourquoi et du comment du discours de propagande, de la description cauchemardesque de l’emprise technologique sur ce qu’il nomme le peuple des télécommandés. L’extrait suivant fulmine contre la radio des années 50, mais l’expression appareil à bavardage et l’analyse qui en découle s’appliqueraient sans retouche aux autres médias dominants au fil des époques, la presse jusqu’en 1939, la télévision durant le dernier tiers du XXe siècle (mon pays natal) ou l’Internet au début du XXIe :

L’appareil à bavardages fournit la preuve que quelques techniciens en la science de l’oppression des esprits disposent d’une sorte de toute-puissance tout au long du trajet suivi par les propagandes depuis le cerveau de qui désire mentalement dompter jusqu’au cerveau de quiconque est mentalement domptable (…) Il est donc possible, l’écoute des émissions radiophoniques conduit à la penser, qu’une bonne partie de l’humanité actuelle ne désire plus du tout de vraie parole, qu’elle aspire à être entourée quotidiennement des bruissements des oiseaux de proie psychiques ; il se peut qu’elle aide de tout son pouvoir à la mise à mort du Verbe. Et cela expliquerait pourquoi d’autre part tant d’hommes se sentent envahis d’une secrète angoisse sitôt qu’un hasard les met en communication avec une émission de propagande. Peut-être le processus de mutation de l’espèce humaine en une sorte de chose ayant vitalement besoin de non-parole est-il plus avancé que les esprits les plus vigilants ne le soupçonnent ; peut-être quotidiennement côtoyons-nous déjà toute une catégorie d’objets, gardant provisoirement le nom d’hommes mais n’ayant de commun avec l’humanité que les formes extérieures irréductibles d’un tout petit nombre de comportements élémentaires ; peut-être le peuple des « atteints de propagande », plus inguérissables que les antiques populations massivement atteintes de la peste, se trouve-t-il déjà bien au-delà de toutes les thérapeutiques mentales connues. Les décervelés ont besoin de leur folie, les damnés de leur damnation.

« La fausse parole », p. 48

La Fausse parole procède également d’un journal personnel où Robin expose son état d’esprit. Par vocation, presque par sacrifice, il s’est placé au centre du monde, au centre des langues, et a relayé les mots des hommes qui sont des mensonges de guerre :

J’ai besoin chaque nuit de devenir tous les hommes et tous les pays. Dès que l’ombre s’assemble, je m’absente de ma vie et ces écoutes de radios, dont je me suis fait cadeau, me servent de prétexte à des fatigues plus reposantes en vérité que tous les sommeils.
Chinois, Japonais, Arabes, Russes, Turcs, Espagnols font au-dessus de moi leur petit bruit, m’aident à quitter tous mes enclos ; dégoûté de ce pensionnat qu’est la fade existence personnelle, je fais le mur. Avec la parole d’autrui je goûte à de merveilleuses bamboches nocturnes où plus rien de moi ne m’espionne.
C’est vers les quatre heures de la nuit que je vaque le plus exquisément : mon corps, je l’ai précipité depuis longtemps dans un Niagara d’anéantissement ; sa mort me vivifie ; qu’importe si par instants encore, telle une rageuse écume exigeant de parader sur les flots noirs de l’abîme, blanchoie son désir que je l’endorme ? Je suis tout au plaisir de me percevoir délesté de cette créature étrangère, abusive.
Attroupées depuis le début de la nuit, toutes les paroles des hommes en guerre donnent l’assaut à ce gîte pour caillots sanglants qu’est le cœur. En foule, se proclamant puissants chefs de peuples, se pressent des marmots braillards et bafouillants, batailleurs et balafrés ; chacun de ces bambins tire derrière lui son jouet de millions d’hommes physiquement et mentalement tués. Inaltérablement vide, je deviens leur champ de bataille où ne plus pouvoir batailler ; lieu absolu de tous les heurts, j’annule, très lisse, l’univers de heurts.

« La Fausse parole », pp. 34-35

Parallèlement, L’homme sans nouvelle est un très curieux texte écrit en 1949 et qui ne sera publié qu’après sa mort, une anti-autobiographie (Robin déclarait que la biographie était un genre littéraire qu’il fallait laisser à la police), où minutieusement il démonte et dément toutes les informations qui auraient pu servir à reconstituer sa vie. Il devient clair que Robin souhaite ne pas exister. Par une ironie déconcertante, il disqualifie sous le terme de propagande tous les témoignages qui attesteraient de son existence (Par propagande chuchotée de bouche à oreille, on accrédita que j’étais né à Plouguernével, Côtes-du-Nord, France, le 19 janvier 1912…) Tout le langage est désormais cul par-dessus tête.

La trace que laisse un écrivain est traditionnellement un cliché à deux entrées : Sa vie-Son œuvre. Robin avait commencé par estomper son œuvre (la diluant dans les traductions puis renonçant complètement à toute littérature personnelle), il a poursuivi logiquement en effaçant sa vie. Comment ne pas voir dans cette démarche exceptionnelle assimilable à un suicide symbolique, l’effet du dégoût qu’il ressentait face à la fausse parole, au sous-langage, aux mots morbides que nuit après nuit (il ne dormait que trois heures par jour, improbable préfiguration des no-life d’aujourd’hui qui scrutent la lumière bleue comme une orange du web à longueur de nuit blanche) il recevait comme une insulte personnelle et qu’il consignait pourtant compulsivement jusqu’à épuisement ? Toute parole est viciée, alors qu’au moins s’il vous plaît on ne me recouvre jamais de ce vice en parlant de moi ou des mots que j’ai eu autrefois la faiblesse d’ajouter aux mots…

Robin se voulait insaisissable. Il fut finalement saisi, rattrapé de la plus sordide façon. Sa mort est extrêmement louche, pure friandise pour complotiste : passablement clochardisé, sans doute alcoolisé, il est arrêté le 28 mars 1961 après une altercation dans un café, et conduit au commissariat de son quartier. Là, il est passé à tabac et abandonné à l’agonie sur une banquette. Il meurt le lendemain, à 49 ans, à l’infirmerie du dépôt de la préfecture de police, sans que les agents aient pu apporter d’information significative sur les circonstances exactes de sa mort.

Armand Robin est aujourd’hui méconnu, comme s’il avait post-mortem réussi à propager la rumeur de sa non-existence. Les éditions Le Temps qu’il fait, qui lui doivent leur nom (titre de l’unique roman de Robin, 1942), s’emploient courageusement à la réédition de certains de ses ouvrages, dont La Fausse parole. Le présent article doit beaucoup à cette édition, et les extraits cités renvoient à sa pagination.

Voir le vrai Armand Robin (interviewé à propos de Pouchkine), ici.

Voir le faux Armand Robin, .

* 1 – Sans aucun doute Robin aura-t-il été particulièrement sensible au destin tragique de Maïakovski, victime de la lutte entre poésie et propagande, entre vérité et mensonge. Martyre et héros du bolchévisme, d’abord poète révolutionnaire puis propagandiste officiel de la révolution, juste avant de se tira une balle dans le coeur il écrira J’ai piétiné la gorge de mon propre chant.

Conclusion en image. Le Fond du tiroir en vacances vous fait un gros poutou à pleine bouche et vous adresse en guise de carte postale ce beau portrait de Hannah Arendt, croisé ce matin à l’improviste dans une ruelle de Die (Drôme), qui résonne à point nommé avec notre série d’été sur l’archéologie de la fake news. Sur les sources de cette citation qui traîne partout et pas seulement à Die (Drôme), cliquer ici.

Privilège

04/08/2020 Aucun commentaire
« Orange is the New Black », saison 4, épisode 12 (2016). Une femme noire meurt sous la main et le genou d’un homme blanc, selon les mêmes modalités que George Floyd quatre ans plus tard en pleine rue à Minneapolis, le 25 mai 2020. Je préfère reproduire sur ce blog une image de fiction qu’une image dite réelle car il y a des limites à la pornographie.

La mort atroce de George Floyd, le mouvement Black Lives Matter et ses équivalents en France, fouettent les tensions entre Noirs et Blancs.

Ressurgit dans les débats un concept forgé en 1989 par Peggy McIntosh, le privilège blanc. En gros : paraître à la naissance enveloppé de blanc plutôt que d’une autre teinte Pantone facilite toutes les étapes de la vie quotidienne (les Blancs détiennent plus de capital matériel et culturel que les non-blancs). Jusqu’ici, comment ne pas être d’accord ? C’est une évidence de type il vaut mieux être riche et bien portant que pauvre et malade. Le privilège blanc est un fait, et une injustice, puisque personne n’a choisi sa couleur ni ses ancêtres.

Dans la foulée, plein de bonne volonté, je tente de lire ce qui me semble l’étape suivante, l’essai Fragilité blanche de Robin DiAngelo, best-seller racialiste, bible des déboulonneurs. Titre complet : White Fragility, Why It’s So Hard for White People to Talk About Racism (La Fragilité blanche-Pourquoi il est si difficile pour les personnes blanches de parler de racisme), édition française les Arènes, 2020.

DiAngelo, disciple de McIntosh, passe de la notion de Privilège blanc à celle de Fragilité blanche, cette fragilité étant basée sur un mensonge, le grand déni des Blancs qui réfutent le racisme alors même qu’ils en bénéficient. Elle dénonce une hypocrisie de masse et se pose en seule habilitée à décerner aux Blancs un certificat d’antiracisme à l’issue d’un long processus d’auto-flagellation.

Alors là pardon, mais je décroche. Il faut croire que mes a priori de blanc privilégié prennent le dessus, c’est trop pour moi. Je n’y ai vu qu’une éreintante tentative de culpabilisation, une rationalisation fondée sur un syllogisme neuneu, « les Blancs profitent du système donc les Blancs sont racistes puisqu’ils sont blancs » , de même calibre que, par exemple, « les obèses sont complices de la faim dans le monde puisqu’ils sont obèses » .

Rien à faire, ce « racialisme » qui se présente comme ennemi et remède du racisme m’apparaît tout bonnement raciste. Je suis tout prêt pourtant à admettre le caractère systématique voire « systémique » du racisme dans nos sociétés, mais je ne vois pas comment racialiser tout le monde, donc ajouter une couche de racisme, permettra d’y voir plus clair (oups pardon, ce voir plus clair révèle sans aucun doute mon racisme inconscient, le clair valorisé comme bon et le sombre stigmatisé comme mauvais, pardon je reprends : permettra d’y voir plus… euh… d’y voir plus, tout court). Démonstration par l’absurde : si chacun doit se positionner selon sa couleur comme les racistes et Robin DiAngelo l’y enjoignent, que faire alors des métis, quarterons, octavons, etc. ? À compter de quelle proportion de « sang noir » ou « sang blanc » dans leurs veines sont-il priés de se revendiquer d’un côté ou de l’autre, victimes ou oppresseurs par héritage et ontologie ? (Mais les « racisés » de tout poil, de gauche ou d’extrême droite, ne raisonnent qu’en termes de races pures – fictions débilitantes.)

Je resterai, même si ma position est ringarde, ce vieil universaliste qui considère que le sang est rouge, le mien comme celui de George Floyd.

Je viens de relire une archive du Fond du tiroir sur le racisme anti-blanc et je vous invite humblement à faire de même. Avertissement : ouh la la, attention vieillerie, nous étions en 2012, j’y parlais de Jean-François Copé, c’était qui déjà ce Jean-François Copé ?

Archéologie de la fake news (2/3) : Jonathan Swift

31/07/2020 Aucun commentaire

« Le secret – ce qu’on appelle diplomatiquement la « discrétion », ou encore
« arcana imperii », les mystères du pouvoir – la tromperie, la falsification délibérée et le mensonge pur et simple employés comme moyens légitimes de parvenir à la réalisation d’objectifs politiques, font partie de l’histoire aussi loin qu’on remonte dans le passé. La véracité n’a jamais figuré au nombre des vertus politiques,et le mensonge a toujours été considéré comme un moyen parfaitement justifié dans les affaires politiques. »
Hannah Arendt – Du Mensonge à la violence ; essais de politique contemporaine (1972)

Résumé de l’épisode précédent : nous avions laissé la fake news en 1532 entre les mains de Machiavel qui, dans son manuel, encourageait le Prince à mentir puisque le souverain bien est le pouvoir, non la vérité.

Pile deux siècles plus tard, en 1733, Jonathan Swift pousse le curseur un peu plus loin avec L’Art du mensonge politique, traité fort curieux proposé en souscription, brochure qui se prétend la réclame d’un livre à paraître et qui ne paraîtra jamais. On note au passage que les arguments de souscription ainsi que la notion de contrepartie n’ont pas tellement été révolutionnés, au XXIe siècle, par les plateforme de crowdfunding :

Conditions proposées aux souscripteurs
I. L’auteur promet de délivrer le premier volume aux souscripteurs au terme de la Saint Hilaire prochaine, s’il est encouragé par le nombre de souscriptions.
II. Le prix des deux volumes sera pour les souscripteurs de quatorze chelins, dont sept se paieront d’avance et les sept autres lorsqu’il délivrera le second volume.
III. Ceux qui souscriront pour six exemplaires auront le septième gratuit. Ainsi chaque volume ne reviendra pas à six chelins.
IV. Les noms & demeures des souscripteurs seront imprimés tout au long dans le livre.

Ce livre qui n’existera pas est cependant détaillé, résumé chapitre par chapitre, et présenté comme une sorte de mise à jour et à niveau du Prince de Machiavel. Swift écrit, frisant la parodie :

L’Art du mensonge politique, si utile et si noble qu’il peut à juste titre prétendre avoir place dans l’Encyclopédie, principalement dans celle qui doit servir de modèle pour l’éducation d’un habile prince.
(…)
Le mensonge politique est l’art de convaincre le peuple, l’art de lui faire accroire des faussetés salutaires et cela pour quelque bonne fin.

Swift souligne le sérieux de son propos en donnant à cet art un nom nouveau, la pseudologie (beau mot qui ne s’est hélas pas imposé en français, mais semble exister en anglais du XXIe siècle avec le sens de pratique amateur ou professionnelle de la désinformation, et qui est depuis 150 ans très courant en allemand avec le sens de mythomanie). Bref, Swift se fout de la gueule du monde. Il expose en pédagogue patelin des atrocités morales. Il énumère de façon placide des idées outrageantes (catalogue des types de mensonges…), exacerbant ou sublimant le cynisme machiavélien, fidèle à la manière ironique et railleuse de son auteur (ceux qui s’intéressent à mes propres livres savent que la Modeste proposition de Swift est le modèle de ma Fatale Spirale).

Mais arrêtons-nous sur le titre du pamphlet qui associe trois mots de façon particulièrement provocatrice : art, mensonge, politique.

L’art est essentiellement mensonge. Surtout l’art narratif, l’art qui raconte, depuis le mythe tout en haut de la tradition (Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?, excellente question), puis le conte, le théâtre, le roman, la bande dessinée, le film, les séries. Certains artistes l’ont avoué franchement. Quelques jalons chronologiques : La Fontaine a vendu la mèche, à propos de La Montagne qui accouche : Quand je songe à cette fable/Dont le récit est menteur/Et le sens est véritable ; Diderot dans son Paradoxe sur le comédien a expliqué que le meilleur comédien n’est pas le plus sensible (car celui-là est une chochotte tout juste au niveau du mensonge vulgaire, pratiqué en salon et en société) mais le comédien qui au contraire ment de sang froid, maître de lui-même ; Aragon a théorisé le mentir vrai ; Cocteau a dit « Le poète est un mensonge qui dit toujours la vérité » ; enfin Brian de Palma : « Godard a tout changé dans le cinéma. Mais je ne suis plus du tout d’accord avec lui lorsqu’il dit que le cinéma c’est la vérité 24 fois par seconde. Je crois justement que c’est plutôt le mensonge 24 fois par seconde. »

Certains artistes de l’image non narrative (des peintres) ont avoué à leur tour qu’ils mentaient. Magritte évidemment (il estimait d’ailleurs que la peinture non narrative était une vue de l’esprit semblable à la cuisine non alimentaire), qui faisait remarquer que ce qu’il peignait n’était ni une pipe ni une pomme.

L’art est essentiellement un mensonge et il n’y a aucun mal à cela puisque l’art est une mise à distance de la réalité. L’ambiguïté millénaire du statut de la vérité dans l’art fait partie du plaisir, et du contrat tacite entre celui qui raconte et celui qui écoute. Le conteur énonce une histoire fausse en assurant qu’elle est vraie et son talent repose sur cette persuasion qui oblige l’auditeur à faire comme si. Bref, tout va bien.

Les ennuis commencent et les repères se brouillent lorsque le faux se prétend vrai ailleurs que dans un cadre préalablement établi pour le mensonge rituel et artistique (une veillée de contes au coin du feu ou un abonnement Netflix), lorsque le faux contamine sciemment le lieu du réel. Or le lieu du réel, c’est quoi, idéalement ? C’est le discours politique, qui empoigne le réel (fonction descriptive) puis le transforme (fonction performative). Idéalement, hein.

Corollaire : les ennuis commencent lorsque la politique se prend pour un art. Dès lors il y a dangereux mélange des genres et le responsable politique se sent autorisé à mentir artistement. L’application (la perversion ? la prostitution ?) des arts du récits aux contenus politiques porte un nom anglophone et cependant littéral, le storytelling. Pour ajouter à la confusion, artiste est en outre un compliment bizarre que des courtisans adressent à des hommes politiques connus pour leurs menteries, artiste exprimant admiration et indulgence pour l’insincérité du bonhomme – exemple François Mitterrand, portrait d’un artiste d’Alain Duhamel. (Ah la la, sacrés artistes !)

Machiavel, auguste prédécesseur de Swift, n’utilisait pas dans son manuel le mot art pour décrire le travail du Prince (il usait en revanche maintes fois de l’expression, également remarquable, l’art de la guerre, qui est le titre de son autre livre célèbre). Swift, lui, l’emploie presque une fois par phrase. Selon lui, l’auteur du livre imaginaire l’Art du mensonge politique

… appelle [le mensonge] un art, afin de le distinguer de l’action de dire la vérité, pour laquelle il semble qu’il n’est pas besoin d’art ; (…) parce qu’en effet il faut plus d’art pour convaincre le peuple d’une vérité salutaire que pour lui faire accroire et recevoir une fausseté salutaire. (…) Par ce mot de bon, il n’entend pas ce qui est absolument et essentiellement bon mais ce qui paraît tel à l’Artiste, c’est-à-dire à celui qui fait profession de l’art du mensonge politique.

Au fait, après enquête il semble que L’art du mensonge politique, attribué à Swift, ait pour authentique auteur John Arbuthnot (1667-1735).
Quoi ? On nous aurait menti ?

(à suivre)

Peste, papier et memorandum

28/07/2020 Aucun commentaire

Je résiste tant que je peux aux livres numériques. Mais quand faut y aller faut y aller, tout en restant sur place. Pendant le confinement j’ai téléchargé (légalement ? aucune idée, en tout cas gratuitement) La Peste de Camus, best-seller de 1947 et de 2020. J’ai commencé à le relire puis l’écran a fini par me fatiguer et j’ai terminé ma lecture deux mois plus tard sur un bon vieil exemplaire papier.

Malgré quelques lacunes qu’on pourrait regretter mais, ce faisant, on se rendrait coupable d’anachronisme (l’absence des femmes dans le roman, l’absence des autochtones algériens racisés en dépit de la situation du drame à Oran… Oh certes il y aurait de quoi déboulonner toutes les statues de Camus, heureusement qu’il n’en a pas), La Peste est aussi bon qu’on le dit, aussi pertinent qu’on le prétend pour comprendre notre propre confine, aussi visionnaire de ce que nous éprouvons et avons éprouvé. Tiens, par exemple, à propos des masques qui sont devenus nos visages :

Tarrou fit entrer Rambert dans une petite salle, entièrement tapissée de placards. Il ouvrit l’un deux, tira d’un stérilisateur deux masques de gaze hydrophile, en tendit un à Rambert et l’invita à s’en couvrir. Le journaliste demanda si cela servait à quelque chose et Tarrou répondit que non, mais que cela donnait confiance aux autres.

Ou bien sur les pensées irrationnelles (cf. le jour 12 de mon journal de confine), on dirait carrément que Camus est envoyé spécial en 2020 :

La plupart des gens […] avaient remplacé les pratiques ordinaires par des superstitions peu raisonnables. Ils portaient plus volontiers des médailles protectrices ou des amulettes de saint Roch qu’ils n’allaient à la messe. On peut en donner comme exemple l’usage immodéré que nos concitoyens faisaient des prophéties. […] Certaines de ces prophéties paraissaient même en feuilleton dans les journaux et n’étaient pas lues avec moins d’avidité que les histoires sentimentales qu’on pouvait y trouver, au temps de la santé. Quelques-unes de ces prévisions s’appuyaient sur des calculs bizarres où intervenaient le millésime de l’année, le nombre des morts et le compte des mois déjà passés sous le régime de la peste. D’autres établissaient des comparaisons avec les grandes pestes de l’histoire, en dégageaient les similitudes (que les prophéties appelaient constantes) et, au moyen de calculs non moins bizarres, prétendaient en tirer des enseignements relatifs à l’épreuve présente. Mais les plus appréciées du public étaient sans conteste celles qui, dans un langage apocalyptique, annonçaient des séries d’événements dont chacun pouvait être celui qui éprouvait la ville et dont la complexité permettait toutes les interprétations. Nostradamus et sainte Odile furent ainsi consultés quotidiennement, et toujours avec fruit. Ce qui d’ailleurs restait commun à toutes les prophéties est qu’elles étaient finalement rassurantes. Seule, la peste ne l’était pas..

Ou bien sur la liberté, grand sujet de Camus et grande préoccupation de tous les confinés du monde :

Les fléaux, en effet, sont une chose commune, mais on croit difficilement aux fléaux lorsqu’ils vous tombent sur la tête. Il y a eu dans le monde autant de pestes que de guerres. Et pourtant pestes et guerres trouvent les gens toujours aussi dépourvus. (…) Quand une guerre éclate, les gens disent : « Ça ne durera pas, c’est trop bête. » Et sans doute une guerre est certainement trop bête, mais cela ne l’empêche pas de durer. (…) Nos concitoyens à cet égard, étaient comme tout le monde, ils pensaient à eux-mêmes, autrement dit ils étaient humanistes : ils ne croyaient pas aux fléaux. Le fléau n’est pas à la mesure de l’homme, on se dit donc que le fléau est irréel, c’est un mauvais rêve qui va passer. Mais il ne passe pas toujours et, de mauvais rêve en mauvais rêve, ce sont les hommes qui passent, et les humanistes en premier lieu, parce qu’ils n’ont pas pris leurs précautions. Nos concitoyens n’étaient pas plus coupables que d’autres, ils oubliaient d’être modestes, voilà tout, et ils pensaient que tout était encore possible pour eux, ce qui supposait que les fléaux étaient impossibles. Ils continuaient de faire des affaires, ils préparaient des voyages et ils avaient des opinions. Comment auraient-ils pensé à la peste qui supprime l’avenir, les déplacements et les discussions ? Ils se croyaient libres et personne ne sera jamais libre tant qu’il y aura des fléaux.

Depuis 70 ans, l’exégèse de La Peste fait volontiers de ce roman existentialiste une allégorie sur le nazisme et l’Occupation. Je me méfie un peu de cette interprétation même si elle a été encouragée par Camus lui-même (je présume qu’il n’avait rien contre le fait d’ajouter du sens à son œuvre tant qu’on n’en retranchait point), parce que l’assimilation des nazis aux bacilles de la peste me semble aussi louche que l’assimilation des juifs aux rats propre à l’idéologie nazie (du reste, qui propage la peste ? les rats, alors nous voici bien avancés). Je persiste à voir dans les juifs et dans les nazis des êtres humains – mes frères.

Peste soit de l’allégorie puisque La Peste fonctionne à merveille au niveau littéral : un récit sur l’effet social, l’effet global, d’une maladie. Les éléments du récit sont innombrables à résonner dans notre quotidien, dans notre patience, notre endurance, notre espérance, notre soif de donner du sens. Jusque dans la prospective du monde d’après :

Tarrou estimait qu’il valait mieux cependant envisager le retour à une vie normale.
– Admettons, lui dit Cottard, admettons, mais qu’appelez-vous le retour à la vie normale ?
– De nouveaux films au cinéma, dit Tarrou en souriant.
Mais Cottard ne souriait pas. Il voulait savoir si l’on pouvait penser que la peste ne changerait rien dans la ville et que tout recommencerait comme auparavant, c’est-à-dire comme si rien ne s’était passé. Tarrou pensait que la peste changerait et ne changerait pas la ville, que, bien entendu, le plus fort désir de nos concitoyens était et serait de faire comme si rien n’était changé et que, partant, rien dans un sens ne serait changé, mais que, dans un autre sens, on ne peut pas tout oublier, même avec la volonté nécessaire, et la peste laisserait des traces au moins dans les coeurs.

Puis la conclusion, quasiment la morale, quelques pages plus loin, pharamineuse parce que minuscule :

Tarrou avait perdu la partie, comme il disait. Mais lui, Rieux, qu’avait-il gagné ? Il avait seulement gagné d’avoir connu la peste et de s’en souvenir (…) Tout ce que l’homme pouvait gagner au jeu de la peste et de la vie, c’était la connaissance et la mémoire. (…) Mais si c’était cela, gagner la partie, qu’il devait être dur de vivre seulement avec ce qu’on sait et ce dont on se souvient, et privé de ce qu’on espère.

Enfin on saute directement à la toute dernière page, tant pis si je spoïle quelqu’un :

[C’est alors que] le docteur Rieux décida de rédiger le récit qui s’achève ici, pour ne pas être de ceux qui se taisent, pour témoigner en faveur de ces pestiférés, pour laisser du moins un souvenir de l’injustice et de la violence qui leur avaient été faites, et pour dire simplement ce qu’on apprend au milieu des fléaux, qu’il y a dans les hommes plus de choses à admirer que de choses à mépriser.

Memorandum nécessaire et suffisant. Phrase à inscrire sur un post-it ou à défaut sur un blog au fond du tiroir pour ne jamais être tenté de l’oublier : il y a dans les hommes plus de choses à admirer que de choses à mépriser.

Chaque fois que je reviens vers Camus je me souviens à quel point il est digne, profond, fondamental, et un tout petit peu méprisé par les gens de lettres sous prétexte qu’il est facile à lire. (Je crois y voir un héritage d’une rivalité des années 60 entre Sartre et lui, aussi artificielle qu’entre les Stones et les Beatles.)

Camus a eu une influence décisive sur moi, notamment La Chute, mon Camus préféré, dont je mets encore à profit la trouvaille narrative géniale, l’adresse à un interlocuteur qui est peut-être le lecteur mais peut-être un autre personnage (coucou Nanabozo).

Célébration du philtrum

21/07/2020 Aucun commentaire
Dante Gabriel Rossetti (English, 1828-1882)
Jane Morris, the blue silk dress
1868
Oil on canvas
110.5 x 90.2 cm
Londres, The Society of Antiquaries

Je lis un livre anglais sur mon second écrivain anglais préféré (le premier est Shakespeare car je suis très académique comme garçon), Alan Moore.
J’en suis à un témoignage du dessinateur Bryan Talbot. Je trébuche sur une phrase, je la relis trois fois mais un mot m’échappe :

[Alan] loved my suggestion of basing her [Talbot parle du personnage principal d’une bande dessinée qui finalement n’a jamais existé, Nightjar] on Jane Morris, the pre-raphaelite model and wife of William Morris. The straight nose, strong jaw, and pronounced philtrum. [She] went against the then contemporary received wisdom of never drawing philtrums on attractive female characters, as it made them look masculine. »

Philtrum ? Mais qu’appelez-vous au juste un philtrum ? Je crois comprendre que le mot désigne un détail anatomique, mystérieuse partie d’un visage qu’a priori les canons esthétiques interdisent ou du moins interdisaient de représenter chez un personnage féminin, mais qui était cependant bien visible chez Jane Morris, égérie des préraphaélites (cf. portrait ci-joint, que j’observe à la loupe), diable diable.
S’agirait-il d’un mot existant en anglais mais absent de la langue française ?

Vérification faite, le philtrum existe aussi en français, puisqu’il existe sur tous les visages. Il est cette petite gouttière, plus ou moins prononcée selon les individus, qui relie le nez à la lèvre supérieure et qui, pivot central, est le garant de la symétrie de tout faciès. Le philtrum est aussi visible que le nez au milieu de la figure et j’ignorais jusqu’à ce soir, parvenu minimum à la moitié, peut-être aux trois quarts de mon existence, qu’il s’appelât philtrum ! Je n’ai pas souvenir que le mot philtrum apparaisse dans L’empreinte de l’ange de Nancy Huston pourtant c’est bien de lui qu’il est question… Notons pour le plaisir que philtrum provient du grec φιλέω, par conséquent l’amour.

Il y a une douzaine d’année, alors que j’écrivais un abécédaire gentiment sensuel pour Marilyne Mangione, ABC Mademoiselle, ce recoin que j’aimais pourtant beaucoup n’avait pour moi pas de nom. J’imaginais peut-être que j’étais seul au monde à le contempler. Quand on est amoureux on croit toujours être le premier amoureux du monde. J’avais décidé de le caser à la lettre K, orpheline et exempte d’autres organes plus proéminents, de mon énumération du corps féminin :

« Mon Kiki que je Kiffe… Mon Koin préféré, dont j’ignore le nom, ma rigole en forme de Kayak… Kiss ! »

Je saurais aujourd’hui qu’il convient de le ranger à la lettre P. On n’a jamais fini d’apprendre, en ces domaines.

Archéologie de la fake news (1/3) : Machiavel

19/07/2020 Aucun commentaire

“La notion même de vérité objective est en train de disparaître de ce monde”, George Orwell, Réflexions sur la guerre d’Espagne, 1942

« Nous avons vu comment l’impossibilité de distinguer le mensonge de la vérité, et non le règne exclusif du mensonge, nous rendait manoeuvrables à souhait, comment, la moindre information probante étant systématiquement démentie dans la journée par une autre non moins improbable, il suffisait d’entretenir un certain brouillard sur toutes les données dont les gouvernants ont le monopole pour nous faire perdre pied.« 
Julien Coupat, « Choses vues, mai-août 2020 » in terrestres.org

Donald Trump, président des États-Unis d’Amérique, est un maître incontesté de l’enfumage rhétorique. Bobard de la semaine, qui sera oublié et remplacé par celui de la semaine prochaine : « Les USA ont l’un des taux de mortalité lié au Covid-19 les plus bas du monde » – c’est faux, au contraire il s’agit de l’un des plus hauts du monde (les USA tiennent le premier rang mondial du nombre de morts, le huitième rang une fois ce nombre rapporté à la population), mais quelle importance ? Quotidiennement, Trump dit (et tweete) n’importe quoi avec un aplomb si phénoménal que ses mensonges politiques resteront comme une sorte de chef d’œuvre dans l’histoire du mensonge politique. Un accomplissement, une apogée. Son règne aura été marqué par une généralisation et, mieux encore, une conceptualisation, de la mise à mort de la vérité en tant que valeur, idéal ou fin en soi – Rien n’est vrai, tout est permis, prophétisait Nietzsche. Qu’on l’appelle storytelling, intox, éléments de langage, fake news ou, plus pervers que tout, faits alternatifs (1), le mensonge vit sous nos yeux son âge d’or. L’Ère post-vérité, en tant qu’époque historique, a même droit à sa page Wikipedia, dans laquelle on compte pas moins de 83 occurrences du mot Trump.

Pour autant, l’athlète du bullshit ne doit pas nous leurrer : Trump n’est en rien l’inventeur du mensonge en politique. De toute éternité le mensonge a fait partie intégrante de la fonction politique, en tant qu’outil, technique professionnelle, une règle et non une exception, en somme le métier qui rentre (Les promesses n’engagent que ceux qui les croient, Charles Pasqua)… Dès lors, à quoi bon tenir rigueur à Jérôme Cahuzac et autres malfaisants de mentir les yeux dans les yeux, puisqu’ils ne font là que leur job ?

On sait que « Nous ne parlons pas pour dire quelque chose mais pour obtenir un effet » (attribué à Goebbels) ; on sait que « La propagande nous a permis de conserver le pouvoir, la propagande nous donnera la possibilité de conquérir le monde » (attribué à Hitler) ; on sait que « Un mensonge répété dix fois reste un mensonge, répété dix mille fois il devient une vérité » (attribué à Goebbels ET à Hitler selon les sources, normal qu’on se la dispute, c’est la meilleure de toutes les citations) ; on sait que l’organe officiel de propagande de la Russie soviétique, incomparable tissu de billevesées, s’intitulait La Pravda (1912-1991), c’est-à-dire la Vérité, et à ce niveau de renversement du sens des mots, Orwell n’avait aucun besoin d’imagination pour composer son roman 1984, il n’avait qu’à se baisser pour « inventer » un ministère de la propagande nommé Ministère de la Vérité (Miniver en novlangue) ; on sait enfin qu’ « il ne faut pas désespérer Billancourt » (attribué à Jean-Paul Sartre – même si l’aphorisme s’avère impossible à sourcer, il est facile à traduire : il faut mentir aux ouvriers de Renault-Billancourt sur la réalité de l’URSS afin de ne pas leur faire perdre leur foi dans le communisme). On sait, donc, que l’histoire des totalitarismes est, grosso-modo, une histoire du mensonge. Lorsque les démocraties font le même usage sans scrupules du mensonge d’état que les totalitarismes, on peut affirmer que le mensonge a gagné la partie et recouvre la surface de la terre. Ici une archive du Fond du Tiroir : En 2014, tout le monde ment.

Outre le logos politique, le mensonge est le propre et la norme de nombreux autres corps de métiers, tels l’armée (La première victime de la guerre est la vérité, Rudyard Kipling), la justice (le but d’un procès n’est jamais l’établissement de la vérité, réputée inconnaissable, mais, faute de mieux, d’une décision consensuelle qui remplace la vérité – dès lors tous les acteurs d’un procès, avocat, procureur, témoins qui ont beau jeu de jurer de dire toute la vérité, accusé lui-même, jouent leur rôle non en fonction de la vérité mais en fonction du but à atteindre, qui est de peser sur la décision finale), la religion (garante d’une prétendue vérité révélée, la religion est jalouse de ses secrets et ment comme personne, cf. les scandales sexuels, que ce soit Tariq Ramadan ou le père Preynat, étouffés ou niés jusqu’en enfer et au-delà), l’industrie (exemple récent et mémorable : le trucage des résultats des moteurs diésel), la finance ou les avocats d’affaire, les spin doctors et lobbyistes en tous genres et, bien entendu, tout au fond de la hiérarchie de l’ignoble, la lie de l’humanité, la publicité ou la communication d’entreprise.

Tous ces métiers qui consistent à mentir, et l’on notera avec intérêt qu’ils comptent parmi les plus prestigieux de nos sociétés, les mieux rémunérés et par conséquent les plus désirables aux yeux de jeunes gens entrant sur le marché de l’emploi. Logiquement, ils comptent aussi parmi les plus fréquemment représentés des séries télé, parce que l’ambiguïté sur la vérité et le mensonge est une inépuisable ressource romanesque : politiciens dans House of cards, avocats dans Better Call Saul, espions dans The Americans ou Le Bureau des légendes, pubards dans Mad Men, adeptes de la double vie en tous genres, qu’ils soient super-héros, serial killers, adultères, comédiens ou gangsters… Tous nos héros sont menteurs ! Ces métiers du mensonge forment une grande famille, un bel arbre généalogique où les rameaux s’entrecroisent et s’embrassent.

C’est ici que nous pouvons commencer notre entreprise d’archéologie de la fake news selon les écrivains, et remonter à la Grèce.

Tous ces métiers ont en commun d’être les héritiers de ce que Socrate appelait les sophistes, c’est-à-dire ceux dont la maîtrise du langage est mise au service d’un client. Or souvenons-nous un instant que le rêve du néolibéralisme, qui est devenu notre air conditionné, est de privatiser l’ensemble de la société afin que l’unique rapport humain qui subsiste soit celui du client, la place de chacun dans la société déterminée par deux questions, de qui est-il client/qui sont ses clients. La généralisation du rapport de force clientéliste (uberisation) est logiquement la généralisation du mensonge, le sophiste a gagné, et le mensonge est devenu normal (au sens de norme). Selon Socrate (- 2420 avant Donald Trump), le sophiste était le contraire, voire l’ennemi, du philosophe. Le philosophe, quant à lui, recherche avec une obstination ringarde et désintéressée le vrai le beau le bien et vit généralement dans un tonneau.

Même si les sophistes ont fait leurs preuves à Athènes il y a 25 siècles, l’escale déterminante d’une archéologie de la fake news serait pourtant Florence au XVIe siècle. L’événement en la matière est la publication du Prince de Nicolas Machiavel en 1532. Nous faisons de Machiavel notre patient zéro.

La postérité de l’adjectif machiavélique en dit long sur le cynisme, ou à tout le moins le pragmatisme, prôné par ce manuel classique à l’usage des dirigeants politiques de Florence, Paris, Moscou, Istanbul, Perpignan ou Washington DC. Machiavel signale de façon très claire que le mensonge n’est absolument pas un défaut pour un prince, peut au contraire se révéler une qualité décisive puisque, dans l’exercice du pouvoir, une qualité est ce qui permet de conquérir ou de conserver le pouvoir, un défaut est ce qui entraîne l’échec et la chute. Morceau choisi, au chapitre 18 du bréviaire, Comment les princes doivent tenir leur parole :

Chacun comprend combien il est louable pour un prince d’être fidèle à sa parole et d’agir toujours franchement et sans artifice. De notre temps, néanmoins, nous avons vu de grandes choses exécutées par des princes qui faisaient peu de cas de cette fidélité et qui savaient en imposer aux hommes par la ruse. Nous avons vu ces princes l’emporter enfin sur ceux qui prenaient la loyauté pour base de toute leur conduite. (…)
Un prince bien avisé ne doit point accomplir sa promesse lorsque cet accomplissement lui serait nuisible, et que les raisons qui l’ont déterminé à promettre n’existent plus : tel est le précepte à donner. Il ne serait pas bon sans doute, si les hommes étaient tous gens de bien; mais comme ils sont méchants, et qu’assurément ils ne vous tiendraient point leur parole, pourquoi devriez-vous leur tenir la vôtre? Et d’ailleurs, un prince peut-il manquer de raisons légitimes pour colorer l’inexécution de ce qu’il a promis ? (…)
Ainsi donc, pour en revenir aux bonnes qualités énoncées ci-dessus, il n’est pas bien nécessaire qu’un prince les possède toutes ; mais il l’est qu’il paraisse les avoir. J’ose même dire que s’il les avait effectivement, et s’il les montrait toujours dans sa conduite, elles pourraient lui nuire, au lieu qu’il lui est toujours utile d’en avoir l’apparence. Il lui est toujours bon, par exemple, de paraître clément, fidèle, humain, religieux, sincère ; il l’est même d’être tout cela en réalité : mais il faut en même temps qu’il soit assez maître de lui pour pouvoir et savoir au besoin montrer les qualités opposées. (…)
[Quoiqu’il soit] souvent obligé, pour maintenir l’État, d’agir contre l’humanité, contre la charité, contre la religion même (…), il doit prendre grand soin de ne pas laisser échapper une seule parole qui ne respire les cinq qualités que je viens de nommer ; en sorte qu’à le voir et à l’entendre on le croie tout plein de douceur, de sincérité, d’humanité, d’honneur, et principalement de religion, qui est encore ce dont il importe le plus d’avoir l’apparence.

Sur ce dernier point, capital, la tartufferie des Princes faux dévots, observons Erdogan ménager ses amis islamistes ou Trump, encore lui, prendre la pose devant les photographes une Bible à la main.

(1) – Sur cette notion d’alternative, on est en droit de considérer qu’il s’agit d’un progrès démocratique : « Il faut distinguer le mensonge totalitaire des mensonges démocratiques. Le mensonge démocratique est pluraliste. Il ne prétend pas à l’exclusivité mais coexiste, tolérant, avec ceux de la concurrence » (« Le mentir-vrai », préface de Jean-Jacques Courtine à L’art du mensonge politique de Swift).

(à suivre)

Seconde vie

27/06/2020 3 commentaires

J’ai longtemps eu sous les yeux, façon liste de courses aimantée à la porte du frigo, une citation de Gérard de Nerval : « Le rêve est une seconde vie » . À force de relire la même phrase au petit matin, on finit par la comprendre. Puis la recomposer de diverses manières et l’extrapoler, la varier comme on ferait d’un standard de jazz, en ajoutant une note à l’accord. J’ajoutai dans ma tête un troisième terme, la fiction, pour démultiplier les sens. La fiction est une seconde vie. La fiction est un second rêve. Le rêve est une seconde fiction… Toutes ces jongleries étaient vraies et réversibles sans besoin de préciser qui était le double de quoi. Puis un quatrième terme : le cinéma. Que le cinéma soit une seconde vie m’apparaissait une telle évidence, un tel truisme, que Nerval l’avait sans le moindre doute pressenti. J’imaginais Nerval prophétisant les films, je le rêvais rêvant et peu importe qu’il se soit pendu à une grille d’égout 40 ans avant l’avènement de l’invention des frères Lumière.

Durant le confinement, le 22 mai dernier, tombait l’anniversaire de Gérard de Nerval. Certes, ce n’était pas un chiffre rond, Nerval fêtant ses 212 ans. Tout de même, je n’allais pas souffler les bougies tout seul, aussi à tout hasard j’ai feuilleté (.fr) mon journal (.fr) quotidien (.fr) de référence (.fr)… Hélas, à la une ce jour-là, aucune mention de Nerval. Cependant un autre anniversaire était célébré : les 40 ans du jeu Pac-Man. Moins classe, mais… Un jeu vidéo est une fiction. Donc une seconde vie. Donc ça marche. Un jeu vidéo est un second rêve, etc. J’ai pensé à tous les no-life, mes frères gamers, qu’on appelle sans-vie parce qu’en réalité ils délaissent la première pour jouer dans la nuit la seconde. J’ai pensé aussi à Chris Marker, pionnier de la réalité virtuelle, qui vantait la plateforme Second Life, l’habitait sous la forme de son avatar, donnait là ses rendez-vous, ses entretiens, ses expositions.

Puis j’ai lu le dernier Pennac, La loi du rêveur. Selon la couverture il s’agit d’un roman mais Pennac y parle à la première personne de ses rêves, de ses souvenirs, surtout de ses souvenirs de rêves. Car le rêve est un second souvenir, le souvenir est un second roman, réciproquement et ainsi de suite, le vrai le faux le rêve tout fait histoire.

Peu de temps auparavant, j’avais lu son gigantesque Journal d’un corps (cf. ci-dessous, au jour 45 de ma confine), qui peut-être restera comme le chef-d’œuvre de son auteur, même s’il faudra attendre sa mort pour en être sûr, et à comparaison cette Loi du rêveur m’est apparue au premier abord plaisante et mineure, négligeable. Composer un livre à partir de ses rêves me semblait une facilité, une pirouette, un trop simple ego-trip, presque une complaisance (quoi, c’est moi qui juge ainsi ? Je ne manque pas de culot ! J’en ai fait un autrefois, de livre de mes rêves) et je jugeais l’inspiration de ce prétendu roman bien courte. Quoique pas désagréable lorsque l’on goûte le style et les archétypes pennaquiens (chez lui le scribe, de fiction ou de mémoire, se fait systématiquement chroniqueur d’une tribu bigarrée et parfaite où chaque individu à la personnalité très marquée occupe sa juste place, le monde de Pennac est une utopie politique où chacun est différent et complémentaire, et l’unité est donnée par celui qui écrit – comme le lui dit l’un des personnages du livre : Toi et tes instincts de chien de berger…)

Sauf que non, ce n’était pas ça, pas ça du tout, la loi du rêveur, j’avais été induit en erreur, j’avais dû rêver. Attention, ce livre est piégé comme un rêve. Oui, bien sûr, il raconte les rapports entre notre première, notre seconde, notre troisième, notre ixième vie… mais pas comme on le croit en premier lieu, les articulations entre les strates sont plus subtiles et plus passionnantes. Il faut aller au bout. J’ai commencé en appréciant distraitement le livre, j’ai terminé en l’adorant. Et la nuit suivante, il m’a valu un rêve. Un livre qui fait rêver est un bon livre (axiome).

Federico Fellini tient une place majeure dans ce livre comme dans les rêves de Pennac. Fellini, grand rêveur, filmait ses rêves, ce qui peut expliquer que l’on rêve à la Fellini. Pour ma part, même si j’aime Fellini (cf. une autre entrée de mon journal de confine, jour 23), mon cinéaste de rêve est David Lynch. Ainsi, cette fameuse nuit sous influence du livre de Pennac, j’ai fait un rêve réalisé par Lynch. Le décor réagençait des éléments de mon enfance dans une maison déserte et un cadavre était caché dans une horloge comtoise aussi haute que le mur, horloge que je connais fort bien mais qui n’a rien à faire là (qui, dans la première vie, repose pour l’heure, démontée, désossée, neutralisée dans mon garage). Tandis que les va-et-vient du pendule étaient ceux de mon coeur dont les battements allaient crescendo, un zoom avant final révélait par transparence, sur le disque de cuivre qui oscillait lentement, un visage, le visage d’un homme, mort, moustachu, et hurlant.

Je me suis réveillé haletant et tremblant du cou aux orteils. Les frissons montaient et descendaient par vagues, alors même que depuis quelques jours la canicule s’est bien installée, même la nuit. Ces convulsions n’étaient pas de froid mais d’effroi. J’étais saisi par une fulgurante sensation de révélation, et même de vérité, une vérité essentielle qu’on m’avait cachée et que le rêve me rendait enfin avec les frissons, une clef qui expliquait tout. J’avais reconnu le moustachu mort et hurlant sur le battant de l’horloge. C’était Gérard de Nerval.