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Un stylo dans la terre

21/04/2018 un commentaire

Pour la seconde fois, la première remontant à 2007, le hasard de mes voyages me fait traverser le village de Lourmarin (Vaucluse) à l’heure du crépuscule et des longues ombres. Pour la seconde fois, je décide un crochet par le bas du village et  me gare devant le cimetière. Ce coup-ci je reconnais mon chemin, je pousse le portail, je tourne à gauche, puis deuxième à droite, je fais comme chez moi déjà : me voici arrivé, devant la tombe d’Albert Camus. Elle est très belle parce que très simple, rien que du granit et du vert. Au premier plan, la pierre tombale massive à la gravure désormais presqu’illisible, est mangée et cernée par les plantes grasses et les herbes. Sous l’effet des grosses pluies des dernières semaines, la végétation y est très touffue. Je m’accroupis, je me recueille, je caresse les feuilles. Camus est mort à 46 ans. Lors de ma précédente visite, j’étais plus jeune que lui.

On lit Camus au lycée, et à cause de cela il trimbale une réputation idiote d’écrivain pour lycéens. Camus est un grand écrivain pour tous les âges parce qu’on est le bienvenu dans ses livres, on y puise à la fois l’intelligence et la limpidité, les affres y sont à notre échelle, ce sont les nôtres, c’est nous en personne mais nous avec des mots que l’on comprend, ce qui fait que ses livres rendent meilleur sans intimider – si Camus était prof de lycée il serait du genre dont on se souvient, dont on se dit quelques décennies plus tard ah oui grâce à lui. Bien sûr il est parfois cité dans ce blog (ici par exemple), ainsi qu’indexé dans les Reconnaissances de dettes, c’est la moindre des choses, il aurait pu l’être davantage.

Je me penche pour regarder ce qui pousse dans la terre, entre la plaque et l’arbuste.

Il pousse là, six pieds au-dessus de la dépouille de l’homme, quelques fleurs mais surtout des stylos. Stylos à bille pour la plupart, quelques-uns à encres, toutes les formes, toutes les couleurs. Ils pointent, verticaux, ou bien chacun avec sa propre inclination, comme s’ils émergeaient de ce terreau fertile. Je souris. Je trouve l’hommage émouvant, et juste. D’innombrables lycéens et ex-lycéens anonymes  se sont donc succédés devant la sépulture et, en guise de révérence, ont planté un stylo dans la terre, peu soucieux d’abandonner un outil facultatif – ce qu’ils conservent en eux d’irremplaçable, c’est l’écriture elle-même. Camus a fait lire, et aussi écrire, tous ceux qui auront laissé ici leur accessoire, et combien d’autres qui n’auront pas fait le voyage.

Si je me méfie des religions comme un allergique traque les traces d’arachide, en revanche j’aime les rituels. Je fouille mes poches, mon sac, j’ai forcément un stylo qui traîne. J’en trouve un, machinalement je vérifie qu’il fonctionne, du pouce je presse son sommet pour en faire sortir la pointe, je trace deux traits sur ma paume, je presse à nouveau, la pointe se rétracte. Puis, solennellement, je sacrifie mon stylo, au sens propre, je le rends sacré et l’enterre au tiers de sa hauteur parmi ses semblables. Je ne prie pas, il ne faut pas exagérer, mais ça y ressemble vaguement. Le soir tombe, je regagne ma voiture.

Françoise Malaval, imagière

04/04/2018 Aucun commentaire

Le dernier projet de Françoise Malaval, disparue en octobre 2016, était de longue haleine : elle voulait peindre mille bouddhas. Mille, chiffre rond pour se projeter plus loin que ne vont les yeux, elle voulait juste dire beaucoup, comme elle aurait dit cent ou ou un milliard. Elle qui avait tant voyagé, tant admiré les bouddhas croisés sur son chemin, et se doutant que ses pérégrinations touchaient à leur terme, avait décidé de poursuivre le voyage depuis son atelier, en recréant mille bouddhas à partir de ses archives photographiques, de sa mémoire, et même de ses désirs intacts de nouvelles découvertes. Elle a réalisé cette série d’aquarelles jusqu’au bout de ses forces, publiant chaque nouveau bouddha au fur et à mesure sur son blog. Et puis la maladie a interrompu son travail alors qu’elle n’en était qu’au 41e…

J’ai souvent croisé Françoise sur quelques lieux dédiés aux livres. Je ne la connaissais pas assez pour me dire son ami mais j’aimais sa joie, son énergie concentrée dans un corps menu, son rayonnement et bien sûr sa générosité puisque les bonnes ondes qui émanaient de sa personne étaient contagieuses. Naturellement j’ai adhéré à l’association Françoise Malaval Imagière créée pour maintenir vivante son œuvre par celui qui fut son compère et son complice toute une vie durant, Patrice Favaro.

J’ai souscrit à son livre posthume, qui recueille méticuleusement son ultime et inachevable travail : Le 42e et dernier bouddha. Je m‘attendais à un hommage posthume, j’attendais une sorte de livre de deuil, nécessaire et suffisant, et c’eût été déjà bien… Mais le résultat est bien mieux. Même si la longue préface de Patrice est très éclairante et émouvante, ce livre est magnifique tout court et sans contexte, il se tient en pleine évidence, il aurait été beau du vivant de Françoise, eût-elle fait un 42e ou un 1000e Bouddha, quelques-uns de plus ou de moins peu importe, et il demeurera ainsi entier, sans date de péremption. Maintenant que j’ai l’objet en mains je regrette presque son sort confidentiel et son absence de commercialisation, mais tant pis, 300 exemplaires réservés à ceux qui auront souscrit auprès de l’association, finalement c’est gigantesque si 300 lecteurs l’aiment autant que moi.

Techniquement, le soin apporté à la reproduction est extraordinaire : je suis épaté par ce dont est capable l’impression numérique aujourd’hui, les couleurs et jusqu’au grain du papier rendent honneur aux matériaux utilisés par l’artiste. Mais surtout le contenu du livre, ou pour mieux dire son esprit, est renversant de lumière, de charme, de douceur, de bienveillance. Car il y a un verso à chaque bouddha. Le fac-simile reproduit le revers de toutes les aquarelles, nous laissant découvrir que Françoise avait pris l’habitude de dédier chacun de ses bouddhas. Et l’on est bouleversé à la lecture de cette litanie de dédicaces manuscrites, qui commencent toutes par la même formulette-mantra, « À tous les êtres sensibles, et plus particulièrement à… », manière de distribuer la compassion d’abord de façon universelle, ensuite de façon spécifique, aux vivants, aux souffrants, aux animaux, aux oppressés, aux oppresseurs. Ainsi, en mars 2016, elle peint son Bouddha numéro 16 (qu’elle vit jadis à Dambulla, Sri Lanka) lorsque lui parvient la nouvelle que des bombes ont explosé à Bruxelles faisant au moins 31 morts. Elle rédige au dos de son oeuvre : « À tous les êtres sensibles, et plus particulièrement : aux victimes des attentats de Bruxelles, à ceux qui les ont perpétrés. » Cette façon de penser aux assassinés aussi bien qu’aux assassins, puisque tous sont morts de la même folie, est déchirante. Et au recto le Bouddha sourit. Il sourit quarante et une fois.

Après avoir lu l’ouvrage du début à la fin je l’ai laissé reposer, puis je l’ai souvent ouvert au hasard comme s’il me fallait le Bouddha du jour. Lentement, sûrement, régulièrement, ce livre me fait grand bien, et moi qui suis athée comme une tasse (expression de Francis Blanche – Patrice m’apprend à l’instant que Françoise aimait beaucoup Francis Blanche), en le lisant je me croirais presque disposer d’une âme puisque je sens qu’elle s’élève.

Mais voilà : ce livre, je ne l’ai plus. Puisque je l’aime, je l’ai offert. Et comme il est vraisemblable que je l’offre à nouveau, je viens d’en commander quelques uns d’avance. On ne saurait avoir trop de Bouddha.

C’est en lisant qu’on devient liseron (Raymond Queneau)

12/02/2018 Aucun commentaire

Sérendipité en ligne : je glane un amusant article au sujet d’un prof de français qui, dépité d’échouer à faire lire ses élèves, se paie leur tête en leur collant un devoir surveillé consacré à Oui-Oui.

Pour de vrai, en 2018, le collégien en milieu naturel lit-il ? Ma modeste expérience m’autorise à répondre avec la plus grande fermeté : oui et non. J’ai donné en janvier mes deux rencontres scolaires planifiées pour la saison. Toutes deux en collèges, et contrastées sur cette question.

* Côté pile : une journée dans un grand collège-lycée de la Drôme. Je me suis trouvé à nouveau confronté à un phénomène qui me méduse encore et qui semble se répandre : un auteur dans une classe de 3e dont aucun élève ne lit. La prof s’y est résignée de bonne grâce et faute de mieux a courageusement lu à haute voix durant une douzaine d’heures de cours dispersées sur un trimestre l’intégralité de mon livre (j’étais invité pour mon tout premier roman, paru en 2003, et au passage je me sens sacrément chanceux que ce livre existe encore en CDI). Loin de moi l’idée de débiner les vertus de la lecture à haute voix (*), mais je me demande si les élèves, se laissant sans effort bercer par un timbre de douze heures, peuvent en tirer les mêmes profits que d’une lecture intime et silencieuse de même durée, avec pages à tourner. Quel investissement mental et même affectif, quel développement intellectuel, quel enseignement restent possibles lorsqu’a disparu cette invention géniale née au moyen-âge, lire pour soi ?

[Avertissement : mesdames et messieurs, les personnes les plus sensibles sont priées de détourner le regard, le paragraphe qui suit fait de moi un réac.] Ce renoncement historique engendre sous nos yeux une génération de candidats au décervelage, de proies pour tout ce qui ne nécessite ni doute ni réflexion ni introspection ni « culture générale » : les opinions, la télé-réalité, la religion, les théories du complot, Hanouna, Jul, l’hyper-consommation, les selfies sur Facebook, les fake news, la guerre… Le jour de la rencontre, ces élèves, sympathiques au demeurant, pas du tout turbulents, n’avaient pas vraiment de questions à me poser, à part celles, symptomatiquement, qui étaient chiffrées : combien vous gagnez avec vos livres ? combien vous en avez écrits ? quels sont les tirages ? les chiffres de ventes ? Combien de temps vous mettez pour écrire un livre ? C’est lequel le numéro un dans votre palmarès perso ? etc. Dans les esprits et dans notre société « numérisée » les chiffres remplacent les lettres, relire à ce sujet la vision prophétique de Gébé.

Ma perplexité a redoublé lorsque la prof m’a annoncé gaiement avoir inscrit ses élèves à un concours de nouvelles. Ils vont devoir écrire alors qu’ils ne lisent pas ? Comble de l’aberration. Écrire sans lire serait comme essayer de jouer de la musique sans en avoir entendu une note. Elle me presse de leur donner un conseil pour l’écriture de leur nouvelle. « Ben… Lisez… » Soudain c’est moi qui me suis senti con. Mais nous nous sommes quittés bons amis.

* Côté face : par quatre fois je suis intervenu auprès d’une classe de 4e dans un collège non loin de chez moi, pas du tout à propos de mes oeuvres, en simple accompagnateur d’un atelier d’écriture lié à Dis-moi dix mots. Mon heure d’intervention étant la première de l’après-midi, je me pointe un peu en avance, je rentre dans la classe, je salue adultes et enfants… Soudain, à 13h25, une sonnerie retentit et tout s’interrompt dans l’établissement. Tout le monde, mais vraiment tout le monde, élèves, enseignants, pions, personnel de ménage ou de cantine, dans les bureaux, les couloirs, le gymnase… Tout le monde arrête son activité du moment, s’assoit, sort un livre de son sac, et se met à lire. Son roman, sa bande dessinée, son documentaire, au choix. Seule la presse est interdite. Et le téléphone.

J’ai l’impression merveilleuse d’assister à un tour de magie. La documentaliste me glisse à l’oreille : « Ah, on a oublié de te prévenir, c’est Silence on lit, ça dure 10 minutes… Faut que tu lises toi aussi… Tu as un livre ? Sinon je peux t’en passer un. » Oh oui j’ai toujours un livre ou deux sur moi, en ce moment surtout des contes amérindiens, alors j’ai fait comme tout le monde, je me suis assis et j’ai lu. Mais j’avoue que j’ai levé le nez plusieurs fois de mon volume pour admirer le silence et toutes ces têtes penchées sur des mots, chacune concentrée, recueillie, sachant des phrases, coupée du monde connecté et bruyant… 13h35 : nouvelle sonnerie. Fin de la parenthèse. Chacun replace son marque-page, ferme son livre, les affaires reprennent, où en étions-nous ?

Le miracle s’est renouvelé quatre fois, de 13h25 à 13h35. Je suis ébloui par cette initiative qui fonctionne comme sur des roulettes (du moins à l’endroit où je la regarde). Moi qui suis de tempérament si large, tolérant, libertaire, hostile au réglementaire, à l’autoritaire, à l’obligatoire… j’en viens à penser que la contrainte a du bon [réac ! mais j’avais averti] : pendant dix minutes dans ta journée, tu arrêtes tout, et tu lis, c’est tout, tu n’as pas le choix, tu me remercieras plus tard, dans 40 ans s’il le faut, quand tu récapituleras les mots que tu as gagnés, les idées, les images, les émotions, les histoires, les plaisirs. 

Ces collégiens-là lisent, voilà tout ce dont je peux témoigner. Sous contrainte pendant dix minutes, et librement, espérons-le, dans la foulée. Et de fait, ils ont du vocabulaire. Mille mercis et hommage à la jeune fille de 13 ans qui ce jour-là m’a appris le mot zemblanité, très beau et très pratique, sorte de contraire de la sérendipité.

(*) : Vertus que Daniel Pennac énumérait haut et fort il y a 25 ans dans Comme un roman, il avait raison, et qu’il clame encore aujourd’hui, il a raison.

L’éternité dans le logo

04/01/2018 Aucun commentaire

Gaiement hanté par la mort, Pierre Desproges rappelait, imparable, que « Sur cent personnes à qui l’on souhaite bonne année bonne santé le premier janvier, deux meurent dans d’atroces souffrances avant le pont de la Pentecôte. »

Albert Camus, mort dès le début de janvier dans un accident de la route avec son éditeur Michel Gallimard, n’aura pas trop eu le temps de subir de vœux de bonne année bonne santé, et c’est une piètre consolation.

Idem Paul Otchakovsky-Laurens : 2 janvier, accident de la route, circulez.

Il y a près de vingt ans, j’avais adressé à Otchakovsky-Laurens mon premier manuscrit. Je ne connaissais pas si bien que ça son catalogue, j’avais lu un ou deux Duras, un Winckler, peut-être déjà quelques Emmanuel Carrère, mais surtout je savais qu’il avait été éditeur de Perec, cela me suffisait. Il n’avait pas retenu mon manuscrit (devenu un peu plus tard Voulez-vous effacer/archiver ces messages aux éditions Castells, qui elles aussi portaient, unique point commun, le nom de leur fondateur) pourtant si c’était à refaire, je le referai, peu importe d’être retenu chez P.O.L, au moins y était-on lu par un honnête homme.

Le mois dernier, je l’ai vu en chair et os, je peux affirmer qu’un mois avant sa mort il était vivant comme La Palice, toujours timide mais en pleine forme. Il présentait au Méliès son second film, Éditeur. Magnifique autobiographie filmée par un homme qui n’osait pas écrire. Film émouvant et profondément original, mis en scène avec poésie (quelques scènes muettes expressionnistes, quelques dialogues avec une marionnette fétiche) et douce chaleur qui rayonnait avec gratitude pour ses auteurs, pour son métier, pour son passé, pour la littérature.

On le voyait, gourmand, bienveillant, mesurer du regard la pile d’enveloppes en kraft déposée quotidiennement par le facteur, on l’imaginait s’isoler pour ouvrir chacune sans jamais perdre la conviction que la littérature était dedans, et c’était exactement cela son métier dont il avait fait le titre du film, métier noble et finalement humble, métier manuel et intellectuel, ouvrir des enveloppes et lire ce que d’autres avaient écrit. Le film est émaillé d’un florilège de bouteilles à la mer : les notes d’intention que les aspirants écrivains rédigent pour accompagner leurs oeuvres, dites par une auteure de la maison, Jocelyne Desverchere, qui est également comédienne. Et cette litanie est à la fois drôle, poignante, sincère, désespérée et cependant pétrie d’espoir, fiévreusement vouée à cette aspiration au graal des Lettres que je connais un peu, la publication.

J’ai appris aussi dans le film que POL devait le logo de sa maison à Georges Perec : ces sept mystérieuses pierres blanches et noires figuraient, ainsi que mentionné dans La Vie mode d’emploi, la position du Ko, soit l’Eternité.

Dans la salle de cinéma, j’étais assis non loin d’un jeune homme qui, durant la projection, prenait des notes sur un calepin, agité parfois de petits tics nerveux. Durant le dialogue avec le public qui a suivi, il a demandé à POL, bégayant un tout petit peu : « Vous n’éditez pas de science-fiction, ça ne vous intéresse pas ou quoi ? » L’aimable éditeur, ferme mais doux, lui a répondu : « Détrompez-vous, je publie ce qui m’intéresse, et je publie de la science fiction quand je reçois de la science-fiction qui m’intéresse… J’ai publié Tel, et Tel, et Tel, et le dernier Marie Darrieussecq… » Le jeune homme fébrile lui aura envoyé son manuscrit de science-fiction, sans doute. Monsieur Otchakovsky-Laurens a-t-il eu le temps de le lire, en un mois ?

Un dernier jour, un premier jour

07/07/2017 Aucun commentaire

Vendredi 7 juillet 2017. Je me réveille et je me souviens qu’aujourd’hui est mon premier jour de désœuvrement. Pas la peine que je me lève et que je grimpe dans ma bagnole pour rejoindre ma place dans les bouchons puis dans l’endroit de mon enfermement professionnel. J’en ai fini avec cet endroit, et je suis dans un tel état d’esprit que par un accès d’optimisme je me dis que j’en ai peut-être fini pour toujours avec le travail salarié. Moment où jamais de regarder le monde du travail d’un regard neuf et extérieur, de le regarder comme un système vaguement frauduleux, comme une idéologie, comme une norme, par conséquent comme une violence (j’adore ce Message à caractère informatif). Et pour nous envoyer tous au turbin le gouvernement en remet couche sur couche, président après président, de l’impayable Travailler plus pour gagner plus jusqu’à l’actuel ruissellement qui est une réincarnation globalisée de l’arnaque à la pyramide de Ponzi, fantasme de réussite.

Me reste à inventer un autre emploi du temps et un autre temps de l’emploi, une façon de travailler qui ne tiendrait pas de la servitude volontaire, où je pourrais célébrer ma liberté plutôt que la subir. Tiens, et si je me programmais, pour ce premier jour, un re-visionnage de l’excellent brûlot de Pierre Carles, Attention Danger Travail, sous-titré Un autre discours sur le travail ?

Avant cela, un bilan de mon dernier jour, hier. De nombreux profs sont passés me dire au revoir, me souhaiter bonne chance, et surtout me dire merci, ce qui était inattendu et précieux, on remercie si rarement les gens avec qui on a travaillé. Oh, merci pour les mercis.

Cette année scolaire, ces dix mois à temps plein au coeur d’une vénérable institution culturelle municipale m’auront rappelé violemment ce dont j’avais pourtant l’intuition : la filière culturelle de l’administration, ce n’est pas la culture, c’est l’administration. Les rouages du pouvoir sont entre les mains des hommes en gris (ou des femmes), bureaucrates mesquins et sans poésie. Cette crapule invulnérable comme une machine de fer jamais ni l’été ni l’hiver n’a connu l’amour véritable (Baudelaire).

Pour conserver (ah ah, cas de le dire) une trace de mon année pour rien, de mon second rendez-vous manqué au sein de cet établissement (le premier, 25 ans plus tôt, est raconté dans les Reconnaissances de dettes, paragraphe I,91), j’avais l’intention de me munir hier d’un appareil photo pour saisir quelques images de cet environnement éphémère et gâché, que j’aurais aimé malgré tout. Mais les travaux, depuis une semaine, qui ont mis à sac ce qui était mon bureau au premier étage, m’en ont découragé : les traces disparaissent comme si elles n’avaient pas existé, il est déjà trop tard et ça n’a au fond aucune importance. Je me suis contenté de regarder de tous mes yeux, les rétines comme seules chambres noires. Il y a une si belle lumière, ici. Surtout en début d’après-midi.

De même, j’ai eu la vague intention de coucher par écrit, histoire de purger ma colère, tout le mal que je pense de cette organisation du travail en général, et en particulier de ma supérieure hiérarchique immédiate, sclérosante, discriminante, décerébrante, démotivante, infantilisante, souriante. Archétype du petit gestionnaire qui verrouille son petit pouvoir de petit chef.

Où et quand les choses ont-elles commencé à dérailler ? Dire que j’avais débuté, en octobre, dans un gigantesque enthousiasme, persuadé que « ce boulot est pour moi », funeste illusion. Je me disais gaiement : « Je suis en train de brader pour le SMIC mes compétences, ma culture, mes vingt ans d’expérience en bibliothèque, eh bien quoi, peu importe, puisque je vais me régaler ». Passant au fil des mois de déconvenue en désillusion et, ne me régalant point, j’ai réalisé que la situation était plus simple et pourtant pire : mes compétences, ma culture, mon expérience, nul n’en avait rien à secouer, et le SMIC est trop cher payé pour un simple outil à qui on ne demande que de faire acte de présence (cette institution culturelle est dotée d’une pointeuse). Je n’attendais pas qu’on me déroule le tapis rouge, seulement qu’on m’utilise… C’était déjà trop demander, au sein de cet auguste équipement dont le fondement, le sens même, devrait être de révéler et élever les talents de chacun.

Comment raconter précisément le mépris dans lequel j’ai baigné ? Comment décrire le sentiment de ratage, de gâchis, de gaspillage de mon expérience, de mes savoirs, de mon temps, par cette gestion du personnel débilitante à force de cloisonnement ? Observons cette reproduction en modèle réduit des classes sociales : d’un côté les cadres, élite qui donne les consignes (en entreprise on dit managers et je n’ai trouvé personne pour m’expliquer la différence), de l’autre les subalternes qui les exécutent sans la moindre autonomie ni capacité d’initiative. Remarquons un marquage symbolique de l’étanchéité des classes sociales, tacitement accepté par tous : les cadres entre eux se tutoient, ainsi que les subalternes entre eux ; mais cadres et subalternes se vouvoient.

J’aurais voulu avoir le talent et la patience d’écrire cela correctement. Mais je viens de lire l’excellent bouquin que Tardi a composé d’après les souvenirs de la seconde guerre mondiale de son père : Moi René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag II B. Or voilà que je tombe sur cet éclat de voix, pendant la débâcle de 1940 :

« Honte à nos chefs ! Ces lamentables imbéciles, totalement dépassés par les événements, et dont la médiocrité illumine encore le monde aujourd’hui, nous avaient abandonnés. Honte à eux ! J’ai vu des officiers prisonniers continuer à crâner à l’écart de leurs hommes, arborant des cannes d’éclopés, façon héros de la Grande Guerre. Peut-être ces connards pensaient-ils qu’ils venaient de remporter une victoire décisive ? C’est pas impossible. (…)
Quand tous les prisonniers de guerre français sont arrivés dans le camp de passage à Trèves (joli nom de ville, en temps de guerre), les officiers ont été séparés de la troupe et ont embarqué pour les Oflags. Nous n’en revîmes plus, excepté les médecins et les dentistes qui étaient une extrême minorité à l’intérieur des camps. Je me demande encore comment cette armée française de merde a pu fonctionner, avec la ségrégation qui existait entre officiers et troupe. Une armée essentiellement aristocratique. Les chefs n’ont pas fait de gros efforts pour se mêler aux soldats. Strictes paroles avec les subalternes.
– Mais, papa, elle n’a pas fonctionné, cette armée ! Vous avez perdu la guerre. »

Je lis ce dialogue et soudain tout s’éclaire, un récit de vie vieux de 75 ans illustre si bien ma situation actuelle que je n’ai plus besoin de l’écrire moi-même. Qu’est-ce qui cloche au juste dans le tréfonds de l’administration française ? Certes, elle est au XXIe siècle entièrement contaminée par cette merde de manadjemente, idéologie de l’efficacité prétendument rationnelle qui élime petit à petit les différences entre public et privé, mais si nous remontons aux racines, on se souvient qu’à sa conception au XIXe, l’administration fut calquée très exactement sur un autre modèle d’oppression pyramidale, celui de l’armée. Le prototype du fonctionnaire, c’est le soldat. Voilà le bilan que je cherchais : j’ai été trouffion dix mois, cette année a été mon second service militaire.

De quoi gerber un bon coup, devenir anarchiste pour le compte, déserter, gueuler Mort aux vaches, crosse en l’air et rompons les rangs, et qu’on n’en parle plus.

La page est tournée. Je vais lire, écrire, réfléchir, sur d’autres sujets.

Qu’est-ce qui est en haut de ma pile ? En présence de Schopenhauer. Allons-y, lisons Schopenhauer. Extrait de Aphorismes sur la sagesse dans la vie, chap. 3, traduit par Michel Houellebecq :

Posséder suffisamment pour pouvoir, ne serait-ce que seul et sans famille, vivre commodément dans une véritable indépendance, c’est-à-dire sans travailler, est un avantage inappréciable: c’est là l’exemption et l’immunité des misères et des tourments attachés à la vie humaine, c’est aussi l’émancipation de la corvée générale qui est le sort naturel des enfants de la terre. Ce n’est que par cette faveur du destin qu’on est véritablement un homme né libre, qu’on est vraiment sui juris (son propre maître), maître de son temps et de ses forces, et qu’on peut dire chaque matin: « la journée m’appartient ». Aussi, entre celui qui a mille livres de rente et celui qui en a cent mille, la différence est-elle infiniment moindre qu’entre le premier et celui qui n’a rien. Mais la fortune patrimoniale atteint son plus haut prix lorsqu’elle échoit à celui qui, pourvu de forces intellectuelles supérieures, poursuit des entreprises qui s’accordent difficilement avec un travail alimentaire: il est alors doublement favorisé du destin et peut vivre tout à son génie. Il payera au centuple sa dette envers l’humanité en produisant ce que nul autre ne pourrait produire, et en lui apportant ce qui sera son bien commun, en même temps que son honneur. Un autre, placé dans une situation aussi favorisée, se rendra digne de l’humanité par ses œuvres philanthropiques. Celui qui au contraire ne fait rien de ce genre, qui n’essaie même pas, ne serait-ce qu’une fois, à titre d’essai, de faire progresser une science par des études sérieuses, ou de s’en donner si peu que ce soit la possibilité, n’est qu’un fainéant méprisable.

Le Fond du tiroir de l’inconnu

07/05/2017 3 commentaires

Dimanche 7 mai 2017, 7h du matin.

Journée morose et électorale. Il pleut et je suis en train de lire l’ultime roman de Marcel Aymé, Les Tiroirs de l’inconnu (1960). Ce soir je ne l’aurai pas terminé. Suspense. Objet littéraire fort curieux, décousu, mélangé, suite continue de ruptures, digressions et chausse-trappes. L’enjeu romanesque qui semble central (identifier un inconnu qui a rédigé un témoignage sordide dans les tiroirs d’un classeur, dans le bureau d’une entreprise) se disperse en permanence, jusqu’à ce qu’au deux tiers du livre le narrateur lui-même s’en détourne :

J’ai essayé de réfléchir à la disparition de Léopold Soufflard et à sa soeur dont le prénom de Floriane méritait de retenir l’attention, mais je me suis rendu compte que le mystère du jeune inconnu m’intéressait de moins en moins.

À sa sortie les critiques n’ont pas trop su quoi en penser. Certains ont tenté de le rattacher à quelques contemporains, Blondin, Sagan… Mais l’annotateur de l’édition entre mes mains (Pléiade) ose une comparaison inédite, avec Robbe-Grillet. Audacieux, puisque le Nouveau Roman était alors l’avant-garde pointue, et Aymé un traditionnel, un grand-public, voire un conservateur, un écrivain du passé, suspect de réaction.
Pourtant l’éditeur est convaincant quand il décrit Les Tiroirs de l’inconnu comme un « nouveau roman », faux roman de quête, faux roman policier, faux roman à « personnages » et à « intrigues », vrai roman de perplexité et de situation et de traces décapées de toute signification, tel que prescrit par A.R.-G. dans Pour un nouveau roman trois ans plus tard (1963) :

Que ce soit d’abord par leur présence que les objets et les gestes s’imposent, et que cette présence continue ensuite à dominer, par-dessus toute théorie explicative qui tenterait de les enfermer dans un quelconque système de référence, sentimental, sociologique, freudien, métaphysique ou autre. Dans les constructions romanesques futures, gestes et objets seront à avant d’être quelque chose, et ils seront encore là après, durs, inaltérables, présents pour toujours.

Etonnant, non ?
En dépit de cette modernité formelle, on retrouve dans Les Tiroirs de l’inconnu  un terrain politique connu, puisque saute aux yeux l’anarchisme ironique et désabusé de Marcel Aymé, le même que dans Uranus ou Le Confort intellectuel. Voici comment s’exprime Lormier, le patron du narrateur :

– Vous étiez né pour vivre dans la peau d’un garçon pauvre et honnête. Il est choquant de vous voir gagner cent vingt trois mille francs, et réflexion faite je vous ramène à cent dix-neuf. Cette diminution me fait du bien. Elle témoigne que je n’ai rien perdu de cette méchanceté utile à la classe possédante… Mais non, je me flatte. La vérité est que je suis pourri comme tous les autres patrons. Je me serais bien défendu, mais la gangrène socialiste est partout, dans l’air qu’on respire, dans le sens incertain et changeant des moindres paroles qu’on prononce. C’est ainsi qu’il m’arrive d’admettre que tous les hommes ont droit au travail, à la vie. Bien mieux, je me surprends parfois à être bon avec un employé. Voilà pourquoi nous sommes condamnés à disparaître. Le danger n’est pas que la Russie prenne pied chez les Bougnoules. Le danger mortel est cette faiblesse mortelle qui nous a amenés à considérer les classes laborieuses comme une catégorie de l’humanité. Tant pis. Vous êtes peut-être pour l’Algérie libre ?
– Oui, monsieur le président.
– Je vous ramène à cent dix-sept mille.

Propos que le narrateur commente bien plus tard, après quelques chapitres sans aucun lien :

Lormier me retenait souvent à son bureau après les heures de travail pour m’entretenir d’un projet, d’une éventualité qu’il redoutait ou même pour me livrer les réflexions que lui inspirait l’époque. Il ne m’aimait pas et il était assez fin pour sentir que je ne l’aimais pas non plus. (…) Lorsqu’il voulait connaître mon opinion, je me gardais bien de lui dire toute ma pensée, mais j’étais forcément amené à la formuler en moi-même. (…) Dans ces moments d’abandon, avec sa franchise brutale qui n’allait pas sans intention agressive à mon égard, Lormier était une sorte de miroir qui réfléchissait avec un grossissement considérable certaines façons d’être de ses pareils. C’est en l’écoutant qu’une fois pour toutes j’ai compris que les gens riches, les meilleurs, les plus bienveillants, les plus sincèrement chrétiens, sont intimement convaincus qu’ils appartiennent à une espèce à ce point différente de la mienne, qu’il n’existe pas, dans leur esprit, de commune mesure entre elles. C’est comme si la possession de l’argent suffisait à les persuader qu’ils ont du sang bleu. Du même coup, j’ai peut-être compris pourquoi je n’étais pas communiste. Je reconnaissais dans ce sentiment profond de supériorité bourgeoise celui du militant communiste à l’égard du non-initié qu’il regarde souvent de haut avec la forfanterie d’un gaillard qui a compris. De même que le bourgeois riche d’argent et d’honneur, l’homme enrichi de certitudes marxistes ne se reconnaît plus dans l’homme tout court. »

Je lis et je recopie, depuis deux bonnes heures, le jour est levé à présent. Je me suis réveillé dès 4h du matin parce que je devais aller récupérer ma fille à 4h45 devant son lycée : elle est partie à Paris voir un spectacle avec son groupe de théâtre, Une chambre en Inde par le Théâtre du Soleil, à la Cartoucherie, Vincennes. Ils sont partis en car, samedi à l’aube, sont revenus cette nuit. Je me suis fait flasher sur la rocade déserte, je roulais à 120 au lieu de 90. Ma fille me racontait dans la voiture le message que Mnouchkine leur passait avant ou après la pièce : « Le Théâtre du Soleil ne s’abstient pas, le Théâtre du Soleil vote Macron ».

Ma fille est montée se coucher, rattraper sa nuit et ses courbatures, moi je n’ai pas sommeil, je lis Marcel Aymé. Il est 7h, encore une petite heure à tenir : j’attends l’ouverture du bureau de vote de mon village, à 8h, je voterai puis j’irai me coucher.

Dimanche 7 mai 2017, 20h.

C’est fait. Le type pour qui j’ai voté il y a douze heures, à l’autre bout de la journée est président. Ce type malcommode à décrypter, ce type que François Hollande et Manuel Valls ont amoureusement encouragé à dépouiller « la gauche », qui de fait les a tous enterrés et qui ratisse encore. Ce type qui se pose comme l’homme nouveau, le providentiel sang neuf dans le sillon, le plus jeune chef d’État français depuis Napoléon, je viens d’entendre une groupie à la radio énoncer cela. Sa victoire serait « inédite », « radicale », inattendu coup-de-tonnerre, vent frais vent du matin et changement d’ère et quoi encore.

Pourtant son élection, à tête reposée, est tout sauf une révolution. Elle apporte seulement la garantie que rien ne va changer. Et ce soir c’est suffisant, on est tous vachement soulagés, on se félicite de l’immobilisme parce que l’alternative était l’extrême-droite, et son lot de répression, d’intolérance, de muselage de la République. Ainsi nous sommes passés du syndrome de Prométhée à celui de Noé : aucun espoir de progrès, juste le souci de sauver ce qui peut l’être, voilà le visage du triomphe de Macron.

Qu’est le macronisme ? (mon correcteur orthographique insiste pour lui substituer le marcionisme, courant de pensée théologique dans l’Église primitive et croyance dualiste issue du gnosticisme suivant laquelle l’évangile du Christ est un évangile de Pur Amour, l’indice est maigre.) Le macronisme est non seulement un conservatisme, il est aussi identifiable comme l’énième acte d’une catastrophe planétaire en cours depuis 40 ans, dont le film La stratégie du choc de Naomi Klein fonctionne désormais comme un résumé des épisodes précédents. Ce feuilleton, c’est le hold-up opéré sur la Démocratie par les grandes entreprises et la finance. L’abdication programmée de la politique face aux marchés. Macron le bogosse dynamique est simplement la réincarnation glamour de Thatcher, Reagan, Friedman, les Chicago Boys etc., Trump le self-made-porc compris.

Macron est la version archi-connectée de la pilule « TINA » (There Is No Alternative), le visage fringant de la pensée unique néo-libérale droite dans ses bottes. La façon dont il a tardivement et laborieusement bricolé son programme révèle qu’un programme n’a plus d’importance. La politique n’a plus d’importance, la droite la gauche n’ont plus d’importance, l’Etat et les services publics n’ont plus d’importance… La seule chose importante est la liberté de circulation des capitaux, la liberté d’entreprendre ou à défaut de spéculer, la liberté pour les transnationales de transnationaliser. Quand la liberté supplante l’égalité, la droite évince la gauche. À ceci près Macron n’est ni-gauche-ni-droite (oh ben non surtout pas, gauche droite tout ça c’est de « l’idéologie » c’est caca c’est ringard).

Les entreprises aux chiffres d’affaire supérieurs à tant de PIB nationaux sont de plus en plus nombreuses ? Puisqu’on vous dit que c’est cela exactement la démocratie vraie, le sens de l’Histoire depuis la République de Platon, l’accomplissement d’un destin, d’ailleurs n’oubliez pas, c’est ça ou le fascisme.

On va se fader le bonhomme cinq ans, et le piège c’est qu’on a ce qu’on mérite, on a voté pour lui. Voilà où mène de croire que la démocratie consiste uniquement à voter. C’est long, cinq ans. On lira des livres et on tiendra le coup.

Son journal

08/03/2017 Aucun commentaire

Pierre Louÿs a surtout des défauts. Décadent fin de siècle puis mondain nouveau siècle, affabulateur dandy, collectionneur maniaque, anti-dreyfusard, fétichiste, maniéré, symboliste, drogué, en outre convaincu que Molière n’a jamais existé et que, comme le dit une blague au sujet d’Homère, en réalité toutes ses œuvres ont été écrites par un autre écrivain qui s’appelait aussi Molière.

Mais Pierre Louÿs a une qualité, et tant pis s’il n’en a qu’une puisqu’elle est phénoménale : il écrit. Il écrit magnifiquement, il écrit tel que ça coule et chante, tel que ça t’élève et te palpite, ça te force la vie et ça se retient par cœur malgré soi comme une chanson, la musique en sort toute seule et naturellement (écoutons ce que Debussy en fit), sa lyre directement reliée à tes nerfs, tiens, si tu ne me crois pas prends-toi ça dans l’oreille, c’est cadeau :

Enlaçons-nous. Le vent vertigineux des jours
Arrache la corolle avant la feuille morte.
Le vent qui tourne autour de la vie et l’emporte
Sans vaincre nos désirs peut rompre nos amours.

Nous mourrons lentement. Je meurs dès aujourd’hui.
Mon regard éperdu va perdre sa lumière,
Ma voix d’enfant, ma voix pâlira la première,
Mon rire, mon sourire et l’amour avec lui.

Dis ! quel amour futur, simple frère du nôtre,
Goûtera la fraîcheur de tout ce qui nous plut ?
Qui sentira brûlants, quand nous ne serons plus,
Les vers qu’entre nos bras nous fîmes l’un pour l’autre ?

Périr ! Et le savoir ! N’attendre que l’effroi !
Regarde s’étoiler mes jeunes doigts funèbres.
Je touche en me haussant les ailes des ténèbres.
par quel matin d’hiver crierai-je que j’ai froid ?

Aurore qui grandit, crépuscule qui tombe,
Sur mon être au linceul, déjà presque enterré,
Les orgues rugiront du ciel : Dies Irae !
Et les fleurs de mon lit me suivront sur la tombe.

Non ! Pas encor ! Ce soir nous exalte en sursaut !
Ferme sur toute moi, sur moi, ton bras qui tremble !
Nos deux corps, nos deux coeurs, nos deux bouches ensemble !
Ah ! je vis !… Tout est chaud ! Tout est chaud ! Tout est chaud !

Pervigilium mortis, II

J’ai fait l’éloge de Louÿs ici ou , et comme auprès de mes écrivains les plus chéris, souvent je reviens vers lui, je le lis dans le désordre mais avec minutie, jusqu’à épuisement. En outre Louÿs est un obsédé sexuel de premier ordre, et dans son cas l’expression écrivain de chevet vous prend une drôle d’odeur et des allures de sex toy rangé au fond du tiroir de la table de nuit. Figure-toi que je prépare, avec deux excellents camarades, un happening scénique que je crois inédit, adapté d’un des textes les plus crus et les plus amoureux de Louÿs. J’espère que nous serons suffisamment têtus pour mener ce projet à son terme et que je t’en reparlerai bientôt.

En attendant, je retourne lire Pierre Louÿs. Je lis pour l’heure le premier tome de son journal, très justement intitulé Mon Journal (20 mai 1888-14 mars 1890). Bouleversé par Victor Hugo ou Richard Wagner, échafaudant ses toutes premières tentatives d’écriture, le jeune homme a 16 ans. Il regarde passer les filles et pousser sa moustache, il décrit sa famille (son demi-frère Georges, qui selon toute vraisemblance est son père biologique), ses amis (André Gide est son camarade de classe), ses professeurs, les personnes illustres qu’il rencontre (son portrait de Sarah Bernhardt est vibrant d’amour), il est un peu potache, un peu brouillon, déjà snob mais déjà écrivain.

L’idée lui vient d’adresser son journal intime à lui-même quand il sera « vieux », c’est-à dire quand il aura 35 ans, postulant que la baderne décatie qu’il sera devenue sera son unique lecteur : « Vous serez alors, monsieur, un petit employé de ministère, bien timide, bien fier de votre titre de sous-chef adjoint, de votre ventre respectable, de votre femme assommante et de vos six enfants sur les genoux. Eh bien ! Monsieur, je suis là pour vous rappeler que vous ne connaitrez jamais de plus grands bonheurs que ceux de vos seize ans » . Mais voilà que Louÿs, qui ne jetait rien, relit ce manuscrit à diverses périodes de sa vie, y compris lors de sa vieillesse prophétisée (35 ans), et chaque fois il retouche, truffe les bas de pages de notes pour répliquer à l’ado qu’il était, opposant à une saillie une autre saillie, et une citation à une autre, se moquant tendrement de lui-même et s’invectivant, Pauvre petit puceau ! Salle gosse arrogant, tu n’as encore rien vu, etc.

Au pied d’un poème naïf, romantique et désarmant, où l’ado exprime en octosyllabes ses frustrations sexuelles, l’auteur dix ans plus tard raille : « Il est tout de même extraordinaire que je sois devenu un écrivain après avoir commencé ainsi.  Et pourtant c’est mal de rire de moi-même ; j’étais si sincère, et si heureux, en écrivant cela ! » Ce dialogue entre diverses époques du même homme, qu’on croque d’une seule bouchée comme un mille-feuilles, est magnifique, poignant mais drôle, et surtout profondément original, puisqu’il donne à voir, en relief, que chacun de nous n’est pas un point, mais une ligne.

Le sel de l’histoire est que ce beau petit volume, paru en 1994 dans la collection « L’école des lettres », a été co-édité par l’Ecole des loisirs. Comme si cette institution vénérable, vouée à l’édification de la jeunesse française, avait eu le souci de sensibiliser les tendrons au phrasé du Louÿs juvénile, afin que, quelques années plus tard, ils puissent accéder et jouir aux subtiles délices des pièces du Louÿs mature, telles que cet exquis sonnet :

Le clitoris

Blotti sous la tiédeur des nymphes repliées
Comme un pistil de chair dans un lys douloureux
Le Clitoris, corail vivant, coeur ténébreux,
Frémit au souvenir des bouches oubliées.

Toute la Femme vibre et se concentre en lui
C’est la source du rut sous les doigts de la vierge
C’est le pôle éternel où le désir converge
Le paradis du spasme et le Coeur de la Nuit.

Ce qu’il murmure aux flancs, toutes les chairs l’entendent
À ses moindres frissons les mamelles se tendent
Et ses battements sourds mettent le corps en feu.

Ô Clitoris, rubis mystérieux qui bouges
Luisant comme un bijou sur le torse d’un dieu
Dresse-toi, noir de sang, devant les bouches rouges !
Dresse-toi, noir de sang, devant les bouches rouges !

Ah… (soupir alangui)… Mais oui, belle jeunesse de France, tout ça c’est de l’amour, et de la littérature. Et pendant ce temps j’apprends par la Revue de presse de la Charte des auteurs qu’une fille de 15 ans sur quatre ignore qu’elle a un clitoris…

En 2017 je vote François Villon

01/02/2017 un commentaire

L’actualité est un chien galeux qui nous refile ses tics. Et on se gratte. En ces temps empestés, le bâtard malpropre eut du moins le mérite de nous remettre en tête une jolie chanson de Ricet Barrier :

Pénélope
C’est une sainte
Mais si elle feinte
C’est une…

Scandale financier, concussion, népotisme, argent public dilapidé, mauvaise foi éhontée. Le favori tombe, le châtelain exemplaire et sourcilleux, lui pourtant futur Président de la République garanti sur fausse facture par le clébard qui pue. Dehors. Au suivant. On peut être émoustillé par le vrai suspense de ces élections à rebondissement, où les têtes d’affiche font la culbute, mais on ne peut pas se réjouir de la chute minable du prochain-Président-de-la-République, parce que la République aussi en est décrédibilisée, et la démocratie fragilisée. L’idée fait son chemin, petit à petit, que la démocratie n’est pas éternelle, qu’elle a fait son temps, qu’elle pourrait bien, Cahuzac après Cahuzac (Cahuzac étant un terme générique désignant aussi bien les pourris de droite), un de ces quatre matins s’écrouler, vermoulue.

Je n’avais guère envie, moi, de voter pour ce triste sire au second tour, sous prétexte que le clebs fétide m’assurait qu’il serait l’idéal moindre mal. Ce que je retiens contre cet ex-futur-Préz de la Rép pour qui finalement je n’aurai pas à voter, c’est qu’il tenait, raccord avec l’époque, des propos chelous qui n’incitaient pas à le considérer comme la solution la moins pire.

Pas digéré ceci : « Je suis gaulliste et chrétien. Jamais je ne prendrai une décision qui soit contraire à la dignité humaine » , qu’il professait le zigue, au temps récent où on lui tendait des micros. Énormité qu’on a oubliée parce qu’elle a fait la une il y a déjà 15 jours, une éternité, le chien miteux est oublieux, la mémoire nuit au lustre de l’immédiat.

Je suis chrétien, donc, champion de la dignité humaine. Outre l’aberration logique (on ne perçoit pas trop le rapport cause-effet, l’Histoire n’enseignant pas que la dignité humaine fût le souci majeur de quelques fameux chrétiens à poigne, de Simon de Montfort au général Franco, des Magdalena Sisters au curé d’Uruffe, de Torquemada à Donald Trump)… Outre le ridicule mortel d’une telle assertion à présent que le gus s’est fait poisser comme un vil aigrefin (en guise de chrétien, il fait désormais figure de marchand du temple âpre au gain, voire de traître à trente deniers)… Outre tout cela, on pressent dans ces mots le gigantesque péril politique. Hors du périmètre de la la chrétienté, que croit-il qu’on trouve ? L’indignité humaine ? Musulman, par exemple ? Mais justement chez les musulmans, ça se porte superbien pareil, l’assimilation de sa foi à la dignité d’être humain, et la revendication identitaire. On entend des propos comme : En tant que musulman je suis respectueux, honnête, persévérant, solidaire, généreux… Même discrimination, même pensée binaire, le vrai le faux, le bien le mal, l’humain l’inhumain, le vrai croyant l’hérétique. Nous sommes mal barrés, tous, là, dès que nous nous considérons plus humain que l’humain d’en face sous prétexte qu’il vénère d’autres idoles.

La résurgence de l’affirmation d’une identité musulmane en France est observable depuis 30 ans tout rond  (1987 : Gilles Kepel publie Les banlieues de l’Islam), et présente aujourd’hui une dérive sectaire et théocratique. Faire machine arrière dans les têtes et les tiéquars demanderait un boulot de fou et énormément d’argent. Quelle politique en a les moyens ? Ou même la volonté ? La laïcité a un besoin urgent d’être refondée et réaffirmée, elle se trouve attaquée au contraire, dénigrée à coups de suffixes qui la ringardisent (« laïcards »)… et voilà qu’en guise de programme elle est piétinée par feu-le-président-qui-vient avec ses leçons de dignité humaine. Le retour du religieux dans nos vies et dans la dialectique de nos dites élites est une sévère régression. Ou peut-être seulement une parenthèse qui se referme.

Postulons, juste le temps de la démonstration, qu’une société humaine sans quelque croyance collective qui fournit au peuple un langage commun, est inconcevable. Une foi est un ciment. Jusqu’aux Lumières, ces croyances étaient évidemment dans nos contrées de nature religieuse. Durant les XIXe et XXe siècles, tandis que les dogmes et rites chrétiens accusaient un net recul, les adhésions collectives s’étaient reportées sur d’autres formes de récits et de mythes : on croyait en la science, la démocratie, l’éducation, le peuple, l’émancipation, le progrès, l’avenir, ou la culture. Le retour en force des fois antiques (je me souviens d’un autre livre de Kepel titré façon sequel de film d’action La revanche de Dieu) signe-t-elle le trépas des fois modernes, qui n’auront été qu’un intermède ?

Opium du peuple, tarte à la crème. La formule célébrissime de Marx a fait ses preuves. Pourtant je lui préfère une autre périphrase désignant la religion (ou la misère religieuse), extraite du même texte : l’esprit d’une époque sans esprit.

Pour toutes ces raisons, voici ma consigne de vote pour 2017 : aux prochaines élections, je vote utile, François Villon dès le premier tour. Attention à ne pas confondre les initiales. FV, facile à retenir, comme votre serviteur.

Villon aussi détourna un peu d’argent (quoiqu’artisanalement, à la main), et lui aussi invoquait le Bon Dieu à tout bout de champ, Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre ! Quand il rédige en 1461, sans doute en prison, dans l’attente de sa pendaison, son Testament, le poète voyou prend soin de s’en remettre à Dieu, seul témoin des différences de salut entre les riches et les pauvres, parce qu’au fond c’est la seule discrimination qui vaille. Pour les riches, pour leurs femmes, leurs enfants, pour leurs attachés parlementaires vrais et fictifs, tout baigne, que comprendraient-il à son poignant et leste memento mori. C’est pour les misérables ses frères, c’est pour toi et moi que Villon veut écrire :

Aux grands maîtres, que Dieu accorde de faire le bien, de vivre en paix et en repos : en eux rien n’est à corriger et il est bon de n’en rien dire. Ils ne manquent de rien, car ils ont assez de vin et de pitance. Mais aux pauvres qui n’ont pas de quoi, comme moi, que Dieu donne la patience ! (Testament, XXXIV)

Puis, plus loin, s’inspirant de la parabole du riche brûlant en enfer et du mendiant Lazare bienheureux au ciel :

Si on me disait : « Qu’est-ce qui vous fait avancer si hardiment cette parole, à vous qui n’êtes pas maître en théologie ? Il y a là de votre part présomption folle ! » C’est la parabole de Jésus touchant le Riche enseveli dans les flammes, et non dans une couche molle, et du Lépreux au-dessus de lui. (Testament, LXXXII)

Il est plus difficile pour un chameau, etc.

 

Monsieur Vigne & Monsieur Néant (Sereine, dépitée)

14/12/2016 Aucun commentaire

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Devinette sociologique : comment tourner, en 2016, un compliment à un ami que l’on entend féliciter d’avoir fait ce qu’on attendait de lui ? Réponse : on lui déclare, levant le pouce, « Tu gères ». Je salue le gestionnaire en toi. Tu es un vrai homme d’affaires, vieux. Les particules fines dans l’atmosphère ne s’en portent pas tellement mieux, le pic de pollution est plutôt un plateau. Gestionisme… Macronisme… Fillonisme… Trumpisme… Cahuzakisme… Uberisation… Libéralisme débridé où chaque auto-entrepreneur (nouveau nom de ce qu’on appelait autrefois le citoyen) joue des coudes dans la jungle pour choper plus de clients que son voisin, puis planquer ses noisettes au Panama, au pire au Luxembourg s’il croit encore aux vertus de l’Union Européenne… Notre époque a été prophétisée par Flaubert voici 140 ans :

Un temps va venir où tout le monde forcément sera « homme d’affaires » ? Mais dans ce temps-là, Dieu merci, je ne vivrai plus. Tant pis pour nos neveux ! Les générations futures seront d’une grossièreté ignoble. (Lettre à la Princesse Mathilde, 23 novembre 1876)

Car les artistes sont des voyants, ils savent l’avenir comme l’a démontré Pierre Bayard. C’est pourtant le présent qui les fait.

Tiens, un bon sujet pour le bac, ou même pour une thèse : sachant que chaque œuvre est le produit de son époque en plus d’être le produit de son auteur, montrer en quoi Massacre à la tronçonneuse a été réalisé par Richard Nixon, et Massacre à la tronçonneuse 2 par Ronald Reagan. À quoi ressembleront les films réalisés par Donald Trump ? Sacré corpus à venir, films catastrophe. Je me demande pourquoi je pense à ça. Dès qu’on se demande pourquoi on pense à ça, on arrête de penser. À la place, on se regarde penser. Oh, cartographier le fatras mental peut s’avérer fertile aussi, dans le genre. Et ainsi les idées s’associent.

Mais déjà je pense à autre chose. J’écoute Leonard Cohen, mort trop jeune pour décrocher le Nobel de littérature. Ten new songs sur ma platine, un de mes albums préférés, qui me fait penser à mon voyage au Québec. Je pense en parallèle, vertical, horizontal, oblique, je sais pas, à Bird on a wire, excellent film documentaire qui racontait la tournée 1972 de Cohen, tournée un peu ratée, pleine d’incidents techniques lamentables, et aussi de moments comiques comme celui où Leonard Cohen , gentleman si drôle dans l’adversité, interrompt son concert pour improviser, gratouillant sa guitare, une ode à un haut-parleur défectueux, dans l’espoir qu’il veuille bien fermer sa bouche à larsen.

Comme j’ignore qui a réalisé ce film, je pose la question à Google, ce réseau de nos synapses externes, précieux outil de sérendipité, et hop, j’arrive ailleurs. Puis un peu plus loin en circonvolutions, puis de retour mais de passage.

Le réalisateur de Bird on a wire est un certain Tony Palmer. Ah, bon. Qu’a-t-il fait d’autre dans sa vie, ce particulier ? Plein de choses, en fait, et surtout musicales. Quelques films que j’ai vus. Tiens ? 200 motels de Zappa, c’est de lui (même si c’est surtout de Zappa). Ça alors si je m’attendais, c’est lui aussi qui a réalisé Testimony ! Biopic fabuleux et anxiogène avec Ben Kingsley dans le rôle de Dmitri Chostakovitch. Pour le coup on est à fond dans le sujet, quel sujet déjà ? Oui, celui-ci, les liens politique/art : Staline n’entravait rien à la musique mais entravait les compositeurs, il est l’auteur indéniable de quelques symphonies de Chostakovitch. J’ai vu ce film à la télé il y a 25 ans, depuis il n’existe que dans ma tête avec ses forts contrastes impressionnistes, ses noirs ses blancs et sa musique, il est introuvable ailleurs, caché, inédit en DVD. Sauf que non, rien n’est vraiment introuvable en 2016. Une simple requête Youtube, un seul mot et j’y suis, je peux enfin le revoir, intégral, 2h30 sur un plateau.

Ensuite, Youtube me propose autre chose de Chostakovitch. Va pour la 14e, effrayante et macabre « symphonie » qui ressemble plutôt à un cycle de chansons pour voix de basse et soprano. Pour la composer en 1969, année de ma naissance, Chostakovitch puisa ses textes dans les œuvres de quatre poètes. On y trouve notamment, car il faut bien rire un peu au fond des gouffres, l’arrogante et désopilante Réponse des cosaques zaporogues au sultan de Constantinople d’Apollinaire, haut chef d’œuvre de ce genre littéraire exquis qu’est l’injure publique :

Poisson pourri de Salonique
Long collier des sommeils affreux
D’yeux arrachés à coup de pique
Ta mère fit un pet foireux
Et tu naquis de sa colique

Attends une minute. Je connais ces mots, ça me revient d’un coup, je connais ce texte dans une autre version éructée, je le connais même depuis une époque où je n’aurais pas été capable d’épeler correctement Apollinaire, je l’ai entendu sur disque il y a bien longtemps. Ce vieil album aussi, je parie qu’on le retrouve intégral sur Youtube ? Oui, bingo : La chanson du mal aimé, par Léo Ferré. (Le passage consacré aux cosaques, si l’envie vous prend de comparer avec la version Chosta, se trouve à la 17e minute).

J’aime autant que ses textes ou sa voix le travail choral et symphonique de Léo Ferré. Pour la suite du programme je me laisse téléguider par Youtube, « vidéos recommandées pour vous », toutes les musiques sont là enchaînées comme au bagne et plus jamais je ne lève le cul de ma chaise pour farfouiller dans mes CD, bonjour les escarres 2.0, station suivante je m’écoute le Requiem de Ferré, grandiloquente énumération de coqs et d’ânes, ou plutôt d’aigles et de loups, où l’on trouve au moins ce quatrain, lui aussi pile dans le sujet, quel sujet tu disais ? Pas le même que tout à l’heure : la prophétie (Pour ce siècle imprudent aux trois quarts éventé écrit-il ici car il est/nous sommes en 1975), et la mémoire assistée par Google Youtube Wikipédia :

Pour la perforation qui fait l’ordinateur
Et pour l’ordinateur qui ordonne ton âme
Pour le percussionniste attentif à ton cœur
Pour son inattention au bout du cardiogramme

Qu’écouter ensuite, que lire, que faire. Depuis cet endroit, mille bifurcations possibles. Tu parles, un Requiem de plus, œuvre d’art sur la mort. Autant dire une bonne moitié de l’histoire des arts et lettres et hommes et femmes. Me prend l’envie d’énumérer des Requiems mais je renonce vite, il y en a trop, je n’ai pas deux ans devant moi (ou alors si, peut-être les ai-je, on ne sait pas, comme je dis toujours Mors certa hora incerta).

Nous avons le Requiem pour un con… Pour un twister, du même auteur… Pour un massacre… Pour une planète… Pour un caïd… Pour une idole… Pour un vampire (Jean Rollin 1972, coucou Tof)… For a dream… Für Mignon (Op. 98b)… Même pour un Alien vs. Predator… Ah, un que je ne connais pas : Requiem pour une nonne, roman de William Faulkner, traduit, adapté pour le théâtre et mis en scène en 1956 par Albert Camus. J’ignorais que Camus eût fait de la mise en scène. Tant que j’y suis je change de page Wikipédia, ben dis donc il en a écrit des livres Camus qui ne me sont jamais passés entre les mains, Quand je pense à tous les livres qu’il me reste à lire j’ai la certitude d’être encore heureux, ça c’est du Jules Renard et pour l’heure je passe en revue tous les livres de Camus qu’il me reste à lire.

La mort heureuse… Roman de jeunesse, écrit en 36, publié posthume en 71. Je lirai peut-être un jour, je cite d’ores et déjà, c’est dans le sujet aussi il me semble, dans celui de Camus sans doute, puisque ça résonne avec il faut imaginer Prométhée heureux.

Et ça, c’est quoi, encore ? L’impromptu des philosophes. Farce écrite par Camus, sans doute en 1947, signée du pseudonyme Antoine Bailly, elle met en scène les dialogues ridicules entre un Monsieur Vigne, pharmacien et notable (doublet archétype de la fatuité, dans la lignée du Homais de Flaubert) et un Monsieur Néant, « placier en doctrine nouvelle », caricature d’un philosophe existentialiste creux et néanmoins délirant (Sartre venait de publier l’Être et le Néant).

Mon sang ne fait qu’un tour ! Monsieur Vigne ? C’est de moi que tu parles ? J’arrive donc au terme de mon voyage pour aujourd’hui : tôt où tard, à force de sérendépéter, on tombe sur soi-même. Ce phénomène d’ailleurs sert de trame à un livre que j’ai écrit, Lonesome George(s), sans me vanter je dois être un peu visionnaire moi-même.

Là il est tard, je ferme enfin l’ordi, je file à la bibliothèque pour me procurer Œuvres tome II de Camus, et je lis du papier.

Après lecture je rallume l’ordi pour achever l’écriture de cet article. L’impromptu des philosophes est une bouffonnerie, ou pour mieux dire une sotie (genre littéraire qui, le croiriez-vous, fut mis en vogue à la cour à la faveur d’une pièce jouée en 1508, Le Nouveau monde, signée d’un certain André de la Vigne, 1470-1526 – Est-ce à lui que Camus emprunta mon patronyme ?), une bonne blague de circonstance qui n’ajoutera rien à la réputation de son auteur, si ce n’est qu’on admire le rire de Camus, et son habile contrefaçon du style de Molière. Si Monsieur Néant est un mélange de Trissotin et Tartuffe, Monsieur Vigne est la pure et simple réincarnation de Monsieur Jourdain, bourgeois gentilhomme si soucieux de son statut social et culturel qu’il se laisse bluffer par la pensée moderne, débilitante et amphigourique poudre dans les yeux. Cet homonyme me servira-t-il de leçon ? Bah.

MONSIEUR NÉANT, mangeant terriblement  son jambonneau : De l’angoisse, encore de l’angoisse, toujours de l’angoisse, monsieur Vigne, et nous serons sauvés.
MONSIEUR VIGNE : En effet, je n’avais point aperçu cela, mais j’y vois clair à présent. (Un temps.) Ce que j’aperçois moins bien, cependant, c’est ce que je devrais faire pour les prochaines élections.
MONSIEUR NÉANT : Eh ! Bien, monsieur, cela est simple. Puisque vous ne sauriez être libre sans avoir lutté votre vie durant pour la liberté, puisque vous ne pouvez lutter que si vous êtes opprimés, vous proclamerez votre amour de la liberté et vous voterez en même temps pour ceux qui veulent la supprimer.

Max (lectures pendant la canicule, 7)

26/07/2015 2 commentaires

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Max, de Sarah Cohen-Scali, encore une variation sur la Seconde (oui, on dit toujours Seconde, jusqu’au jour où on dira Deuxième) Guerre Mondiale. Mais cette fois, c’est de littérature jeunesse que nous parlerons, aussi permettez que je commence par vous digresser la patte.

Sur leurs blogs, les auteurs de livres pour la jeunesse exposent parfois leurs affres, et leurs revendications. Je l’ai fait ici, plus souvent qu’à mon tour.

Souvent, les auteurs jeunesse (« jeunesse » étant devenu un épithète permettant de les distinguer des auteurs tout court) regrettent d’être si peu pris au sérieux – mais il ne s’agit pas (seulement) d’une blessure narcissique : ils déplorent non le mépris ou la négligence endurée personnellement, mais bien le mépris et la négligence dont souffre la littérature jeunesse elle-même, dans les médias, dans les librairies, dans les salons du livre (où l’on déplore fréquemment l’apartheid entre, sic, la Littérature et la Jeunesse). Voire, et c’est le plus grave, ceux qui analysent ce phénomène identifient le mépris et la négligence comme adressés directement à la jeunesse ; par ricochet, à la culture que celle-ci consomme ; en dernière et infinitésimale conséquence, à l’auteur.

J’encourage à lire le récent et éloquent article de Florence Hinckel à ce sujet. Sa conclusion est implacable : Ensuite, nous nous moquerons de l’inculture [des jeunes]. Tout y est très bien dit. Ce qui me fait tiquer, c’est qu’à l’œil nu, les lignes ne bougent pas d’ un millimètre : tout aurait pu être aussi bien dit il y a vingt ans quand j’ai commencé à lire de la littérature jeunesse et, si ça se trouve, tout pourra être aussi bien dit dans vingt ans. Je prends date.

Restent donc essentiellement méconnus : le continent de la littérature jeunesse, son histoire, son patrimoine, son éthique (car il y en a une, voire plusieurs – je ne sais pas si c’est pertinent, mais je pense brusquement à une chanson de Serge Reggiani), ses grandes maisons et ses petites mains, et surtout ses trésors littéraires. Qu’on parle de livres, enfin.

Fin du préambule. Parlons d’un livre. Ou plutôt, pour les besoin de la démonstration, de deux.

Cas d’école : soient deux romans. Le berceau de la honte, de Mano Gentil (Calmann-Lévy). Et Max, de Sarah Cohen-Scali (Gallimard, collection Scripto).

Les deux sont parus quasi en même temps (respectivement, janvier 2013 et juin 2012) ; tous deux abordent de front le même terrible sujet : le Lebensborn, ce programme de production industrielle de bébés aryens, mis en place par Himmler à la fin des années 30, pendant que la Shoah accomplirait l’autre moitié de la grande entreprise de purification de la race ; tous deux sont éprouvants, d’une cruauté, d’une noirceur, d’une violence, à la hauteur de leur sujet ; tous deux sont a priori excellents, remplissant avec brio leur mission : transformer une documentation rigoureuse et précise en aventure palpitante, terrifiante, édifiante ; tous deux mettent en scène des protagonistes forts, qui marquent la mémoire, deux monstres engendrés par une époque monstrueuse, deux rouages brisés sur le rêve morbide des nazis, deux créatures ambiguës, à la fois victimes et complices d’une grande épopée inhumaine qui les dépasse : la trop belle et sensuelle fille de ferme du Berceau de la honte, l’enfant fanatique de Max.

Alors, quelle différence ? J’en vois deux. La première, c’est que le destin respectif de ces deux livres est congénitalement marqué, comme s’ils appartenaient (nous continuons, étonnamment, de parler du même sujet) à deux races distinctes : l’un parut en adulte, l’autre en jeunesse. Or je mets au défi quiconque, en blind test, de deviner lequel. Du moins, jusqu’à ce que l’on se souvienne d’un indice, invisible comme une lettre compromettante posée en évidence sur le bureau d’un voleur : l’un des deux romans a pour héros un enfant.

La seconde, c’est qu’en matière d’audace formelle, d’originalité littéraire, l’un se démarque et coiffe l’autre au poteau. Or c’est Max (pardon et gros bisou, Mano) : contre toute attente, le plus innovant et le plus bizarre des deux est le roman jeunesse.

C’est à n’y rien comprendre et à douter de tout, particulièrement du dogme selon lequel la littérature jeunesse n’a d’autre intérêt que fonctionnel, celui d’apprendre à lire aux têtes blondes (euh… cette expression est presque obscène, ici) afin qu’un beau jour enfin elles se frottent à l’Art, à l’authentique Littérature, exigeante – la pataugeoire avant le bassin olympique pour grandes personnes. Conneries.

Max est un roman exceptionnel, littéralement inouï, dont le narrateur est un jeune aryen fabriqué méthodiquement par le Lebensborn. Or l’histoire commence la veille de sa naissance. Durant les deux premiers chapitres, la voix qui nous parle est celle d’un fœtus, tout à l’exaltation de sa naissance imminente, qu’il essaye de retarder de quelques minutes, jusqu’à minuit pile, afin de naître le 20 avril, jour anniversaire du Führer. L’accouchement lui-même survient, et il est à couper le souffle, raconté à la première personne comme une aventure extraordinaire et héroïque, l’homme nouveau en train d’advenir, il ne manque que les caméras de Leni Riefenstahl pour immortaliser l’instant. Cette scène d’ouverture hallucinante plonge le lecteur dans un état de sidération, et de doute sur le statut de ce qu’il est en train de lire : d’où sort ce bébé qui pense, qui perçoit tout, qui sait tout, mais qui est fou, fou d’orgueil et de racisme, qui est nazi jusqu’à la racine de ses cheveux blonds ? Ce procédé littéraire subvertit l’usage habituel de la narration à la première personne (ficelle d’empathie)… Qu’est-ce qui est ici incarné ? Est-on en présence d’une métaphore, mais en ce cas, de quoi ? Du fanatisme inscrit dans les chairs et les matrices, dans les fœtus, dans la voix de l’air du temps, dans la jeunesse ?

La sidération ne cessera pas avant l’autre bout du livre, la catastrophe finale à Berlin en mai 1945, au bout de cent péripéties. Max est un un roman d’apprentissage, d’un genre qui n’existait pas encore.

Lisez Max. Lisez aussi le Berceau de la honte. Lisez de bons livres, jeunesse ou pas, et quel que soit votre âge. Conseil que je donnais à l’identique il y a vingt ans. Que je redonnerai.