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Où se niche l’autobiographie

06/10/2026 Aucun commentaire

Selon la version officielle Marjane Satrapi est « morte de chagrin », à 56 ans.
Il serait préférable et pudique de ne pas chercher à élucider de force ce que cet euphémisme recouvre, mais force est de se souvenir qu’elle est décédée un peu plus d’un an après celui qui fut l’amour de sa vie.

À l’occasion de sa disparition j’ai révisé sa filmographie, et rattrapé en DVD les deux films que je ne connaissais pas, qui sont ses deux derniers : Radioactive (2019) et Paradis Paris (2024). Au vrai ils m’avaient échappé comme ils avaient échappé à beaucoup, dédaignés par le public et démolis par la critique qui n’a jamais pardonné à l’autrice de ne pas reproduire l’originalité et la force autobiographique de l’oeuvre qui l’avait révélée, Persépolis.

Pourtant, où va-t-elle se nicher, et dans chaque création, l’autobiographie de celui ou de celle qui crée ? Voir ces deux films aujourd’hui permet (illusion rétrospective, sans doute) de les réévaluer autobiographiquement.

Le second, Paradis Paris, sur lequel Mathias Ripa, défunt mari de Marjane, était producteur, est un film choral au ton incertain, une comédie pas vraiment drôle mais parfois touchante, faisant tournoyer ses nombreux personnages autour de la perspective de la mort – notamment, la mort de la personne aimée… Comment vivre avec, comment vivre sans ? Ce film était une sorte d’autobiographie par anticipation (telle que conceptualisée par Pierre Bayard dans C’était écrit).

Quant au premier, Radioactive, il s’agit d’un biopic de Marie Curie, héroïne française, curieusement tourné en anglais (on imagine que c’est l’un des défauts retenus à charge par la critique), sans doute un peu artificiel mais passionnant. D’une part, il déploie dans nos yeux ce que nous avons aimé ailleurs chez Marjane Satrapi, ce foisonnement onirique et baroque ; les anachronismes qui perturbent la chronologie m’ont évoqué un livre sur un sujet finalement proche : La Bombe, où la bombe atomique en personne racontait comment elle, ainsi que nous, en sommes arrivés là, cf. https://www.fonddutiroir.com/blog/?p=14338 ).
D’autre part ce curieux objet cinématographique permet de préciser l’intéressante question : où va se nicher l’autobiographie dans une biographie que l’on choisit de raconter ? [Note personnelle : je sais à peu près où se case, discrète, ma propre vie lorsque je raconte celles, par exemple, de Goya, de Chagall, de Courbet ou de F.K.]
Marie Curie, tout comme Marjane Satrapi, immigrée ayant trouvé en France sa vocation et son âme sœur, était à la fois une sommité dans son domaine, et une anomalie, quasi-unique femme dans un champ exclusivement masculin, hétéronormé et patriarcal, eh, oui, la science physique tout autant que cette infime niche artistique qu’était la bande dessinée d’auteur… Marie et Marjane ont foncé dans le tas (de testostérone) avec détermination et obstination, sachant pourquoi elles étaient là.
Et puis, en 1906, voilà que Marie perd celui qui était à la fois son amour, son mari et son partenaire de recherche. Pierre Curie est mort bêtement, à 46 ans, en traversant la rue, renversé par un camion qui transportait quatre tonnes d’effets militaires. Que faire ensuite, seule ? Marie a continué de vivre et de travailler pendant 28 ans. Il faut pour cela beaucoup de force, et on ne peut pas juger ceux qui n’en ont pas autant.

Ceci, également : où va se nicher l’autobiographie de celui qui lit un livre ou regarde un film ? Quant à moi, Pierre Curie me rappelle mon père. Quand j’étais petit, à peut-être six ou sept ans, mon père me retenait fermement par la main pour m’empêcher de traverser la rue en courant, et me disait : « C’est comme ça qu’est mort Pierre Curie ».

La trahison

29/09/2026 Aucun commentaire

Le 14 mai 2011 dans l’hôtel Sofitel de New York, Dominique Strauss-Kahn violait une femme de ménage. Par cette agression, il sabordait sa carrière politique alors qu’il était donné gagnant aux élections présidentielles de 2012.
Je viens d’enchaîner sur ce sujet : une série documentaire, Chambre 2806 réalisée par le comédien Jalil Lespert ; un film de fiction, Welcome to New York d’Abel Ferrara ; un roman, L’enculé de Marc-Edouard Nabe.

Je laisse de côté le documentaire, fort bien fait et qui, se contentant de reconstituer les faits, respecte ma position de spectateur, à la bonne distance, celle du recul analytique et rétrospectif (à l’exception épidermique des apparitions de maître Richard Malka qui m’ont soulevé de dégoût : lui que j’avais tant admiré ailleurs, notamment pour Dieu peut se défendre tout seul ou pour l’affaire Mia, avec épouvante je le découvre complaisant et minimisant le viol sous couvert du « libertinage » et de la soi-disant « liberté » de son client DSK, enfin quoi, c’est si peu de chose voyons, c’est la France, on sait s’amuser… En fin de compte Malka n’est qu’un avocat, c’est-à-dire un mercenaire).

En revanche les deux fictions, le film et le roman, m’ont fait violence.
Formellement, le film est irritant dans ses scènes improvisées (même s’il est plus convaincant dans ses scènes écrites), comme si l’affaire n’était qu’un sujet pour exercice de l’Actors Studio, et le roman est horripilant par ses sarcasmes répétitifs, comme si l’affaire n’était qu’une matière à grasse plaisanterie.

Mais surtout, en mettant en scène l’impunité des riches et des puissants (y compris ceux dits « de gauche », ce masque ne faisant aucune différence) et de leurs pulsions, le film autant que le roman m’ont flanqué une nausée des profondeurs, comme si une main pressait ma nuque, me forçant à plonger le nez dans une merde chiée par Dominique Strauss-Kahn dans une cuvette en or afin que j’en apprécie l’odeur.

Le film et le livre sont aussi dégueulasses, aussi vulgaires, aussi cyniques que l’affaire dont ils s’emparent – cela signifie peut-être qu’ils sont réussis ? Heureusement, Ferrara n’est pas mon cinéaste préféré, Nabe n’est pas mon écrivain de chevet, donc je m’en remettrai. Mais je me sens sali.
Au fait, dans Welcome to New York il est perturbant quoique d’une certaine perverse façon, savoureux de voir Strauss-Kahn incarné par Gérard Depardieu, cet acteur qui tomberait peu après pour le même genre de raisons mais qui, pour l’heure, pouvait encore se gargariser de la fascination shakespearienne qu’il éprouvait pour son personnage – il faut bien reconnaître hélas que, dans le rôle, Depardieu est parfait.

Il y a quelque chose de morbide dans mon irréductible envie de me replonger là, de comprendre. Je ne sais pas pourquoi j’ai tenu à m’infliger une telle violence, pourquoi cette affaire répugnante me passionne autant, quinze ans après les faits. Ou plutôt je sais, je crains de savoir. Le crime de Dominique Strauss-Kahn est l’un des deux points de bascule de la damnation de la gauche dite de gouvernement, l’autre étant, l’année suivante en 2012, le compte caché du margoulin Jérôme Cahuzac.
La trahison du peuple puis l’impunité qu’incarnent Strauss-Kahn et Cahuzac, chacun s’étant refait entre temps une carrière (Cahuzac redevenu médecin, Strauss-Kahn prospérant en vendant ses conseils dans les milieux d’affaire et auprès de chefs d’état), sont les prémices de la crise que traverse aujourd’hui la démocratie française et dont nul ne sait encore si elle s’en relèvera.

Traduire du français au français

27/09/2026 Aucun commentaire

J’aime, tous les deux jours, lire sur Facebook André Markowicz, qui est l’une des raisons pour lesquelles je ne quitte pas ce réseau dit social.

Certains jours, le journal (appelons-le journal) de Markowicz m’instruit sur les conflits en cours, particulièrement la guerre en Ukraine ou à Gaza, et ces posts-ci, géopolitiques, font d’ailleurs un tabac, re-partagés d’innombrables fois ; d’autres jours il me passionne, et ces posts-là, poétiques, ont une audience nettement plus restreinte, en me parlant de littérature, de métrique, d’auteurs russes, de traduction (théorie et pratique), en somme en me parlant de son métier.

Il m’autorise à me pencher au-dessus de l’atelier, je vois comment naît un texte, j’observe le geste, il est superbe, lent, et profondément humain (a contrario, ce que Markowicz dit à propos de l’IA est très intéressant aussi).

Aujourd’hui, il a partagé la traduction d’un poème, sombre mais chatoyant, sur le deuil, sur le deuil d’un autre, À un ami de Konstantin Batiouchkov, écrit en 1815.

Konstantin Batiouchkov
À un ami (Piotr Viazemski), 1815
Ceux d’entre vous qui me suivent depuis quelques années savent l’amour que je porte, depuis très très longtemps, à Konstantin Batiouchkov (1787-1855 — fou depuis 1821). J’ai traduit beaucoup (pas assez) de ses poèmes pour le « Soleil d’Alexandre », publié en 2011, puisqu’il est, pour Pouchkine, l’un de ses aînés, avec Vassili Joukovski (1783-1852) et Piotr Viazemski (1792-1878). J’ai parlé ici, et très souvent, de l’importance qu’il a pour Ossip Mandelstam, dont j’ai traduit-sans-traduire (en faisant un mot à mot commenté) le poème d’hommage qu’il lui a écrit en 1932, comme j’ai souvent évoqué sa présence dans l’œuvre de Guennadi Aîgui. Et, aussi, sa présence dans mes propres textes non-traduits, comme une figure tragique, de la recherche d’une harmonie impossible.
*
En 1811, Batiouchkov avait écrit un poème consacré à la mort de Varvara Ivanovna Kokochkina, épouse Fiodor Fiodorovitch Kokochkine, – l’un des proches du cercle d’amitié qui s’était formé autour des trois poètes. Ce poème est fondamental dans la littérature russe parce qu’il est le premier dans lequel Batiouchkov a essayé de donner à la langue russe ce qu’il appelait «une couleur italienne», une douceur, une musicalité (en particulier par l’usage des voyelles et des consonnes liquides). Ce poème, je l’avais traduit pour «Le Soleil d’Alexandre». Les amis se réunissaient, à Moscou, le plus souvent chez le prince Piotr Viazemski, héritier, à l’époque, d’une immense fortune et d’un très très grand nom… De Viazemski aussi, – qui allait devenir un des amis les plus proches de Pouchkine, – j’ai traduit un certain nombre de textes.
En 1812, Moscou a été détruite. – Batiouchkov parle, vous verrez, d’une «maison ravagée». Concrètement, Viazemski (âgé de 20 ans, et qui avait fait une dette de jeu de 100.000 roubles – une somme absolument faramineuse, équivalent à quelque chose comme plusieurs dizaines de millions d’euros) avait vendu son hôtel particulier en mars (bien avant l’invasion), mais, vous savez, là encore, si vous me suivez, qu’en Russie, le concept de « maison » ne désigne pas obligatoirement une maison physique.
Le poème de Batiouchkov est écrit en 1815 (on n’est pas sûr des dates précises), et il est dédié «À un ami». Nous savons que, cet ami, c’est Piotr Viazemski. 1815, c’est donc quatre ans après la mort de «Lise» (ainsi nommée par souci d’euphonie… En russe, dans les deux poèmes, elle est «Lila», mais j’avais, – et, je crois, à juste titre, – préféré «Lise» pour le poème de 1811, parce que j’avais besoin d’un mot dont la voyelle d’appui est le i, et d’un monosyllabe), et c’est trois ans après l’invasion de Napoléon. La vie a eu le temps de se réinstaller. Comment se fait-il que même les ombres amies finissent par disparaitre, et qu’est-ce que cette « sagesse » humaine, mondaine, qui cherche un sens à ça ?…
J’ai porté cette traduction pendant une bonne semaine – elle n’entrera pas dans « Le Soleil », puisque le livre est fait. Elle ira donc ici, dans ma maison sans lieu de Facebook.
*
Jeune sage, dis-moi, à quoi nous retenir ?
—-Nous avons bu la coupe pleine,
L’ambroisie du savoir et celle des plaisirs
—-Dans un domaine d’ombres vaines.

Où s’est fondu l’éclat fugace des festins ?
—-Du vin reste-t-il quelque chose ?
Et du brillant savoir de nos esprits mondains ?
—-Où sont ton Falerne et nos roses ?

Et ta maison, séjour du bonheur ?… Ravagée…
—-L’ortie y pousse après l’orage.
Mais je l’ai reconnue. J’y dépose, affligé,
—-Ces mots du cœur, vibrant hommage.

Sur sa cendre éloquente, au soir, quand tout se tait,
—-Vesper rougeoie d’un feu de glace.
Dans le nord ténébreux, ton ami s’y repaît
—-En méditant le temps qui passe.

Dans la mélancolie que j’ai toujours goûtée,
—-Dans la fraîcheur et la mollesse,
Du feu des passions et de la satiété
—-Je me défais avec tendresse.

Me croiras-tu ? ici, sur ces cendres sacrées,
—-Laissant les roses, les couronnes,
Submergé de douleur, je reviens déplorer
—-La beauté qui nous abandonne.

Éphémères errants, nous mesurons nos jours
—-De deuil en deuil, de tombe en tombe, –
Nous croyons retrouver nos amis, nos amours :
—-Ce sont nos rêves qui succombent.

Parmi tous tes amis, ici, combien de temps
—-La douce Lise brilla-t-elle ?
De favorables cieux lui offraient, éclatants,
—-Tout le bonheur d’une mortelle.

Le don de l’entretien, le goût de la beauté,
—-L’œil vif et l’âme qui palpite,
Le port de quelque Muse et sa simplicité, 
—- Le charme pur d’une Charite.

Toi aussi, oubliant le vain bruit des festins,
—-Tu jubilais à ses répliques
Comme dans le désert ferait un pèlerin
—-Qui trouve une fleur magnifique.

La fleur a disparu comme le rêve heureux…
—-Souffrant dans ses affres ultimes,
Vers ses amis présents elle tourna les yeux :
—-Ce regard d’adieu, nous le vîmes.

Mais aujourd’hui, qui sait si l’amitié l’oublie ?
—-Le temps assourdit la tristesse
Et l’ombre immaculée, souillée de calomnie,
—-Souffre à présent qu’on la délaisse.

Vanité d’une vie où les élans sont vains !
—-L’amitié même est si fugace !
Mais où pourrait briller dans un éclat sans fin
—-La flamme vive de la grâce ?

J’ai remué en vain les chartes du passé,
—-Les sombres livres de l’Histoire,
Des sages les discours, les leçons ressassées…
—-Bruyants silence, vains grimoires.

Comme une plume au vent portée de ci de là
—-Quand la tempête se déchaîne,
Comme un esquif battu par les vagues, si las
—-D’errer qu’il voit sa mort prochaine, –

J’errais, me torturant, mon âme à l’agonie,
—-Ma vie n’était que nuit confuse ;
Les doutes étouffaient la flamme du génie,
—-Je voyais vaciller la Muse.

Tremblant, épouvanté, j’interrogeai mon cœur :
—-Le jour se fit, mes yeux s’ouvrirent.
Je ressentis la foi, cet encens salvateur,
—-Et je vis l’espérance luire.

J’avance vers la mort d’un pas illuminé
—-Pour affranchir de la poussière
Les habits de l’errant et sentir rayonner
—-L’âme nimbée de sa lumière.

1815.
*
Ce poème, tragique, et l’un des plus beaux que je connaisse sur la foi, est aussi mystérieux pour ses lecteurs. Quelles sont ces « calomnies » qui accablent, par exemple, l’ombre de « Lise » ? Nous ne le savons pas, et, sans doute, nous n’avons pas à le savoir – même si Viazemski le savait, lui. 

Et puis, un dernier point, sur le Falerne… C’est évidemment le vin de Catulle, celui des festins, et du poème 27 « Jeune esclave qui verse un vieux Falerne/ Verse-moi une coupe plus amère… » – et c’est ce poème que Pouchkine va traduire en 1832. La « maîtresse du festin » de Catulle s’appelle Postumia. Mais Batiouchkov dit bien « ton » Falerne : c’est Viazemski qui régalait…

Je sens tellement de générosité dans les partages de Markowicz (partage : voilà un concept ancestral que Facebook n’a pas inventé à coup d’icône, et qui lui survivra) que je me permets d’y lire une invitation à considérer que le travail n’est jamais fini, un encouragement à mettre la main à la pâte. Alors, outrecuidant, j’ai l’idée de retraduire sa traduction. Je ne risque pas de me frotter à l’original russe, mais l’envie me prend de retravailler le texte français, de le chercher à nouveau, dans une autre direction.
Par exemple, ce quatrain :

Toi aussi, oubliant le vain bruit des festins,
—-Tu jubilais à ses répliques
Comme dans le désert ferait un pèlerin
—-Qui trouve une fleur magnifique.

… Il est fort beau, pourtant je suis tenté de le chambouler, pour voir l’effet, comme on changerait la déco, la couleur ou la musique de fond. Je cherche une variation, une autre structure. Tel quel, le quatrain alterne rimes masculines sur les alexandrins et féminines sur les octosyllabes, distribution que le traducteur réitère d’ailleurs très souvent tout au long du poème. Or ce que je tente est l’inversion de cet ordre. Car la succession féminin-puis-masculin, plus à mon goût, « sonne » davantage classique que le contraire proposé par la traduction originale (sic), masculin-puis-féminin.
Ce qui donne, au pied levé :

Toi aussi, par-dessus les discours et les verres
—-Tu riais de ses joyeux traits
Ainsi qu’un pèlerin cueillant dans un désert
—-La fleur plus rare et colorée.

Je suis convaincu que « traduire » peut se faire au sein d’une même langue. Je crois que la traduction se fait même, au quotidien, essentiellement ainsi, et en permanence. Je ne sais pas ce qu’André Markowicz en pense. Mais je le cite, extrayant ces mots d’un autre post :

Traduire, je ne cesse de le redire, ce n’est pas transformer l’autre en soi, mais trouver en soi de quoi accueillir l’autre, – avec la gratitude que nous devons sentir envers celui qui nous ouvre des voies nouvelles en nous disant nous-mêmes.

De toute façon

18/09/2026 Aucun commentaire

« Il se produit dans le monde des choses extraordinaires, disait-il à Ursula. Pas plus loin que l’autre côté de la rivière on trouve toutes sortes d’appareils magiques tandis que nous autres continuons à vivre comme des ânes. »
(Gabriel Garcia Marquez, Cent ans de solitude, et José n’a encore rien vu, rien du tout, nous ne sommes qu’à la page 16, il en reste plus de 400…)

Le temps passe, de toute façon.

Je ne peux témoigner que de mon quotidien, c’est-à-dire de mes lectures de ce matin.

Primo, j’ai lu un article détaillé, documenté, accablant sur la folie spatiale et mégalomane d’Elon Musk qui bouche le ciel de ses satellites, sa « constellation », 15 000 satellites de merde au-dessus de nos têtes (il y en avait 600 il y a 20 ans ! Il y en aura 1,2 million dans 20 ans !), qui empêcheront bientôt de voir le ciel, tas de ferraille nous privant d’un patrimoine commun scientifique et poétique, et qui littéralement flinguent la couche d’ozone et l’atmosphère de polluants lorsqu’ils meurent et retombent en torche sur la terre (300 000 fois plus polluant que le CO2 émis sur le plancher des vaches).
Je lis ça et je suis épouvanté, amer, désespéré de croire que mon compost et mon tri sélectif de déchets vont faire la moindre différence.

Je me sens comment ? Je me sens dévitalisé.

Le temps passe de toute façon.

Secundo, fermant les écoutilles j’ai passé une heure plongé dans le roman que je lis en ce moment, Cent ans de solitude.
Bon dieu quel foisonnement, quelle énergie, quelle vie, quelles beautés et quelles horreurs !
Quelle opulence unique offre donc la lecture romanesque au long cours (comparable à rien d’autre sauf bien sûr à l’écriture) et je sais que j’en ai pour des semaines ou des mois, je me coupe du monde pour en visiter un plus intéressant, plus drôle mais moins ridicule, plus inquiétant mais moins déprimant, plus fantaisiste mais moins aberrant, en somme paradoxalement plus vrai, je lis et je suis requinqué.

Le temps passe de toute façon. Mais dans le livre il passe foisonnant, luxuriant, grisant, généreux comme un millier d’histoires mises bout à bout et qui n’en feraient qu’une, parce qu’elles feraient l’Histoire. La seule. La nôtre. Nous nous y perdons et quoi de plus normal. La famille Buendia et le village de Macondo sont des métonymies de nous-mêmes et de notre humanité, alors tout passera, l’amour, les jalousies, la guerre où les camps sont au fond interchangeables, la mort, la mémoire, les fantasmes et les fantômes, les lumières, la politique (plus explicitement dit : l’accaparement des ressources par le capital), tous les contes dans le conte et le temps passe de toute façon.

Le temps du surnaturel est d’abord sous nos yeux puis dans nos souvenirs, la moindre des habiletés de l’auteur n’est certes pas de placer les éléments fantastiques au sein d’une chronologie qui se floute avec la mémoire : « Stupéfait, il demanda à Ursula si tout cela était bien vrai, et elle lui répondit qu’en effet, bien des années auparavant, les gitans étaient venus à Macondo avec ces lampes merveilleuses et ces tapis volants : – Ce qu’il y a, soupira-t-elle, c’est que le monde va finissant peu à peu, et ces choses-là n’arrivent plus »…
Car nous sommes dans le réalisme et la magie. Le fameux réalisme magique sud-américain s’accordant à bien des définitions, je propose celle-ci, basique : le réalisme magique est un art du récit qui prend en compte, pour faire advenir les tribulations de ses personnages, la profonde irrationalité de l’être humain.
Quant au si beau titre, il ne trouvera son explication que bien tardivement. En attendant, « Cent ans » ? Voilà un centenaire s’écoulant jour après jour, heure par heure dans le sablier, chaque grain de sable plus chatoyant que le précédent ; « Solitude » ? Voici une solitude prodigieusement peuplée, et d’autant plus profonde, d’autant plus démultipliée par la foule.

Je me sens comment ? Je me sens revitalisé.

Le temps passe de toute façon.

De tous les livres que j’ai écrits, Reconnaissances de dettes est apparemment le plus important, j’en fais le constat a posteriori puisque c’est celui auquel je repense le plus souvent, le plus longtemps, en maintes occasions je le vérifie, pour ainsi dire, comme un pense-bête. Je me retiens de le retoucher, je ne le retouche pas car alors il faudrait le reprendre à zéro, mais il est là.

J’ai déployé là une recherche à la fois méthodique et désordonnée, une sorte de cartographie expérimentale de moi-même, pour comprendre ce que j’étais, ce que je suis, ce que je deviens, ce que je serai peut-être. L’ouvrant aujourd’hui, j’y explore à la fois les ombres de mon passé et certaines lumières de mon avenir. Dans ce livre figure une page (II, 49), écrite il y a près de 30 ans, où je raconte certaines circonstances qui m’engagent solennellement, un jour où l’autre, à lire Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez, eh bien voilà, j’y suis, enfin.

Carte postale envoyée par une pantoufle

30/08/2026 Aucun commentaire
Cénotaphe du Duc de Lesdiguières, Jacob Richier, début XVIIe s., Musée-Muséum départemental des Hautes-Alpes / Femme nue couchée de Gustave Courbet, 1862

Août 26 s’achève. Bien fait pour lui. Pas sûr qu’on le regrette, ce salaud, tant il a tout cramé et empoisonné l’atmosphère. Canicule et incendies, qui vont devenir la norme, ainsi que quelques autres facteurs convergents de crise partout-partout (économique, sociale, politique, diplomatique, culturelle, sanitaire…) ont progressivement et radicalement altéré le sens de mots qu’on croyait pérennes et consolants : août, été, vacances, loisirs… Peut-être même voyage. Peut-être même liberté.

En 1982, c’est au groupe Élégance que revenait de fredonner et faire fredonner le tube de l’été : Vacances j’oublie tout/ Plus rien à faire du Tout/ J’m’envoie en l’air ça c’est super/ Folie légère c’est fou. Paroles désinvoltes, impossibles aujourd’hui, scandaleuses ou simplement difficiles à comprendre. Adieu la légèreté et la récompense saisonnières, les insouciances bien méritées des congés payés, la légitime contrepartie de onze mois de turbin ! Mine de rien, encore un acquis du Front Populaire, ou du Programme du CNR baptisé optimistement Les Jours heureux, ou des Trente Glorieuses, qui s’effiloche. Vacances, j’oublie rien.

Cet août, on sue, on souffre, on déguste, on attend la rentrée et l’automne. Pour revitaliser un lieu commun : les temps sont durs. Que faire ?

Apprendre ! Et pour cela convoquer Yourcenar et Rabelais.

« Le meilleur pour les turbulences de ­l’esprit, c’est apprendre. C’est la seule chose qui n’échoue jamais. Vous pouvez vieillir et trembler, vous pouvez veiller la nuit en écoutant le désordre de vos veines, vous pouvez manquer votre seul amour et vous pouvez perdre votre argent à cause d’un monstre ; vous pouvez voir le monde qui vous entoure dévasté par des fous dangereux, ou savoir que votre honneur est piétiné dans les égouts des esprits les plus vils, il n’y a qu’une seule chose à faire dans de telles conditions : apprendre. » (Marguerite Yourcenar, Journal)

Pendant ce temps, quatre siècles plus tôt, le géant Pantagruel, que Rabelais décrit « amateur de pérégrinité et désirant toujours voir et toujours apprendre », encourage son précepteur Epistémon, qui hésite à entreprendre un voyage initiatique. Il lui assène cette forte question :

« Que nuit de toujours savoir, et toujours apprendre, fût-ce d’un pot, d’une guedoufle, d’une moufle, d’une pantoufle ? » (François Rabelais, Tiers Livre)

Car Rabelais était un humoriste scatophile, et c’est déjà bien, mais il était aussi un humaniste pionnier de l’encyclopédisme, et c’est presque mieux. Comme lui, je crois que cette leçon vaut en tout lieu et en tout temps, fût-il caniculaire ou apocalyptique : nous aurons toujours quelque chose à apprendre quelque part. Y compris et peut-être avant tout les uns des autres, nous qui sommes si pots, si guedoufles, si moufles, moi-même je me sens assez pantoufle. Quoique pas pantouflard.

C’est ainsi qu’en cet août maudit j’ai pris mon baluchon et je suis parti apprendre, oh, pas très loin de chez moi, dans le département voisin : les Hautes Alpes. Pas besoin de l’autre bout du monde pour voir merveille ou tirer enseignement.

Gap : voilà une ville que j’ai traversée trois millions de fois en lui jetant à peine un regard mais où je ne m’étais jamais arrêté. Or c’est très charmant, Gap. Je me suis pris de passion pour le petit Musée-Muséum départemental, pas seulement parce qu’il avait la clim, cabinet de curiosité fourre-tout où s’amassent tout ce qui a un jour mérité d’être conservé et regardé : animaux empaillés, dessins d’anatomie, squelette de cerf, peinture espagnole du XIXe siècle, poteries antiques et céramiques modernes, art contemporain et monolithe survivant d’un dolmen préhistorique…

Deux recoins m’ont particulièrement emballé.

1 – Un demi-étage complet est consacré aux objets du Queyras recueillis par des collectionneurs. Je songe que ce geste patrimonial de collectage est la contrepartie tangible de ce qu’a accompli le couple Alice & Charles Joisten dans le domaine de l’intangible – pour voir ce que mes camarades et moi-même avons fait de leur irremplaçable collectage de contes et chansons du Queyras, cliquer ici.

Face à une peinture commerciale reproduite ci-dessus signée Achille Mauzan (grand affichiste, notamment pour la réclame et le cinématographe), qui vante en 1937 Saint-Véran, station d’hiver et d’été, je vérifie que je suis bien seul dans la salle, coup d’oeil à droite, coup d’oeil à gauche, oui, ok, le musée est à peu près désert… et j’entonne, débordant de diphtongues, le chant qui fut en quelque sorte le générique de notre spectacle : « Meuhon Séhaint-Véréhin est un pays charméhint !« 

2 – Dans un angle du rez-de-chaussée de ce même musée se trouve le cénotaphe de François de Bonne, duc de Lesdiguières, pair et maréchal de France (1543-1626). Or, là d’où je viens, le duc est un héros patrimonial, une vedette odonymique : Grenoble compte une rue, une porte et une caserne de Bonne, ainsi qu’une rue, un stade, un lycée, un hôtel, un bar Lesdiguières… Son omniprésence mémorielle sur les panneaux rappelle qu’il fut un grand bâtisseur et peut-être même un grand seigneur. J’avoue avoir contribué à la légende dorée : je me souviens d’un atelier d’écriture de chansons mené il y a pile dix ans en compagnie de ma collègue Marie Mazille auprès d’un groupe de môme où nous avions composé un hymne au Grand Duc, sorte de bande-annonce de ses hauts faits, légendaires compris – il a joué un bon tour au Diable en personne.
Pourtant, sa dépouille est loin de la ville dont il fut le gouverneur. Il est mort à Valence, enterré à Saint-Pierre-de-Sassenage et, donc, je découvre que son tombeau se trouve ici, à Gap.

Sur le cénotaphe, une sculpture peu héroïque, plutôt triviale, le représente en armure, allongé et même alangui sur le côté, détendu, nonchalant et presque sensuel, une jambe pliée sur l’autre, la tête soutenue par sa main gauche. On le croirait sur sa serviette, à la plage. Comme je suis obsédé par autre chose, la posture du duc me fait bizarrement penser à une peinture de Gustave Courbet, la Femme nue couchée, 1862 – au fait, vous ai-je dit que la prochaine représentation du spectacle Courbet : je fais comme la lumière, aura lieu le samedi 19 septembre à 11h au château de Valbonnais, dans le cadre des Journées du Patrimoine ? Or ce château qui trônait au milieu de terres stratégiques conquises par le duc, mandement et seigneurie de Valbonnais, a été bâti en 1606 par le propre neveu de Lesdiguières, dingue, cette coïncidence, non ?

Mais je suis frappé par davantage, je découvre du maréchal autre chose qu’une effigie languissante. Si Lesdiguières est un héros indiscutable (au sens propre : n’essayez pas de discuter) de mon côté de la barre des Écrins, il ne fait l’objet d’aucun culte, ni vénération, ni respect, de l’autre côté. Changement d’aura, d’imaginaire.
Jouxtant Gap, le château de Tallard a été l’un des foyers ardents des guerres de religion, et Lesdiguières est bien sûr passé par là. Or il y est abondamment dénigré et ridiculisé, notamment par l’historien local Joseph Roman : une personnalité brillante mais pas un noble caractère, un sceptique ambitieux et un habile courtisan, vil opportuniste sans convictions qui changea de camp et de religion deux fois par pur calcul, et qui, loin du génie militaire qu’on nous fait miroiter dans les régions où l’idéologie fait de lui une star, a essuyé cuisantes défaites et mémorables déculottées. Sont racontées dans l’audioguide certaines d’entre elles, dont une fort amusante au cours de laquelle ses ennemis s’affublèrent de draps blancs pour faire croire à la superstitieuse armée du duc qu’elle était assaillie par des fantômes.

Héros ici, couillon là-bas.
Tout dépend comme on regarde.
Voilà qui donne à réfléchir.
Je me dis qu’on pourrait écrire la biographie de n’importe quel grand homme d’État pour en faire un loser. Ah ah ah ! Quel gros nul ce général De Gaulle, quel stratège pourri et quel militaire raté, de la raclée qu’il s’est prise lors de la campagne de Dakar en septembre 40 jusqu’à sa rouste électorale au référendum de 1969, il aura vraiment tout manqué !

Voilà, notamment, ce que j’aurai appris lors de ce mois d’août, qui n’aura donc pas été perdu.

Trois fois la Bête

15/08/2026 Aucun commentaire

Ma lecture du torride été 26.

J’achève, longtemps après l’avoir entamée car c’est ainsi que je procède avec les oeuvres de grande amplitude (cf. Le Dossier M qui m’a réclamé deux ans), la trilogie si lumineuse et si noire de David Goudreault : La Bête à sa mère (2015), La Bête et sa cage (2016) et Abattre la Bête (2017).

Si Goudreault est lui-même un personnage fort singulier, travailleur social, slameur, intervenant dans les prisons, farouche défenseur de la langue française en son Québec cerné par les anglophones, champion du monde de poésie 2011 (oui, ça existe), chroniqueur télé percutant et juste se coltinant par conséquent quelques ennemis (cf. sa Lettre d’amour aux p’tits gars qui seront de grands hommes)… Alors que dire de son doppelgänger, le narrateur de sa trilogie, monstre inoubliable, chimère qu’il a modelée de toutes pièces quoiqu’avec ses propres obsessions, ambitions, addictions, palpitations – mais en pire ?

Cette Bête dont on ignore le nom (« Pas tes affaires ») est dotée d’une psyché complexe, crédible – à défaut, on le souhaite de tout coeur, d’être vraisemblable. Elle n’est pas sympathique, aussi sa fréquentation nous teste.
Bref rappel d’un mécanisme immémorial : un roman, surtout écrit à la première personne, invite à l’identification son lecteur, qui s’approprie, à ses risques et périls, les émotions et le récit d’un protagoniste, frotte son cerveau contre celui de la créature fictive, se compare, mesure ce qu’il a en commun ou de distinct.
Or, avons-nous encore la capacité littéraire, le second ou ixième degré, d’éprouver de la compassion pour un personnage non sympathique ?

La Bête est un meurtrier psychopathe et sentimental, bourré de préjugés et dénué d’empathie, imaginatif mais sans surmoi, idéaliste mais sans régulation des pulsions, autiste à main armée, marginal, asocial, junkie, manipulateur, sadique, raciste, misogyne y compris jusqu’au viol, homophobe, se rêvant gangstarapeur ou à la rigueur écrivain, pour la thune, mais gangstarapeur ce serait tout de même mieux, vocation vraie. Nous voyageons dans sa tête et, comme il le dit lui-même, c’est un endroit sale. Le fameux narrateur non fiable qui ouvre la littérature à une forme de modernité, c’est bel et bien lui, mais entendons-nous, il n’est pas fiable non au sens où il dirait des mensonges (hélas, il ne dit que sa vérité) mais au sens où, personnellement, je ne lui donnerais pas à garder mon animal de compagnie. Même s’il a travaillé à la SPA.

Son monologue est d’une nervosité inouïe, gorgée de court-circuits, de bascules, de comparaisons qui laissent pantois (Mon coeur s’est emballé comme un cadeau de Noël), de références distordues. Car ce narrateur a beau être un dangereux taré, il est aussi un fin lettré, qui a beaucoup lu, puis tout mêlé. Il cite d’abondance les auteurs mais rarement avec exactitude, obligeant en permanence le lecteur à relever le nez et se souvenir qu’il ne faut rien prendre pour argent comptant : il indique par exemple qu’il aimerait se replonger avec bonheur dans ce bon vieux Bukowski et ses nymphettes (hein pardon quoi ?) alors même qu’à la radio Metallica chantait Highway to Hell (hein quoi pardon ?), ou alors il se souvient que Lorsque la voie du destin paraît bloquée, il faut frapper dans le tas et frapper fort, dixit Gandhi, un avocat indien spécialisé dans les citations sur Internet (pardon hein quoi ?), et D’ailleurs Zachary l’a dit : Travailler c’est trop dur et voler c’est plus simple (pardon quoi hein ?).

De même, les proverbes ou locutions sont allègrement bistournés ou approximativement extrapolées : Il n’y a pas de sot métier mais il y a des connards professionnels, selon le principe que c’est en mélangeant qu’on invente. Ce flot de faux est là pour brailler le vrai, et on se demande si ce réagencement étourdissant ne serait pas une métaphore de la fiction elle-même, en plus d’être un avertissement : voyez, braves gens, la culture générale ne protège pas de tout.

Ses tics de langages eux-mêmes sont d’une précision d’horlogerie déraillée : régulièrement, après avoir proféré quelque idée reçue dégueulasse ou une calme énormité, il conclut par C’est documenté. Or oui, voici exactement ce qui est documenté : la banalisation de la violence sous couvert de liberté d’expression. Et voilà ce que la prose scandaleuse et drôle de David Goudreault révèle, politiquement parlant : en notre époque grouillante de bêtes en liberté même si heureusement ne passant pas toutes à l’acte, les agressions verbales, les horreurs décomplexées puis forwardées, les paroles de bêtise ou de haine, les pré-supposés biaisés, les opinions de réseaux sociaux (on disait autrefois de comptoir) qui s’alimentent en vase clos, sont abondamment documentés.

Avertissement : ici les mots québécois fourmillent, quoique davantage dans les dialogues que dans les narrations, et il est préférable de posséder quelques bases, savoir par exemple qu’un dépanneur n’est pas un mécanicien mais une épicerie ouverte la nuit (ami franchouille, le savais-tu ? Si oui, bravo, le test est passé, tu as le niveau, lis Goudreault). Mais au lecteur français non averti, cette couche de langue dépaysante ne sera pas un obstacle, elle ajoutera au contraire à l’étrange, au décalage qui fait largement le sel. En outre, l’édition française, chez 10-18, est augmentée d’un lexique à l’usage des égarés transatlantiques. Tandis que l’édition originale, chez Stanké, comportait d’éclairantes préfaces, dont l’une signée Fred Pellerin, bien placé pour reconnaitre un conteur de génie.
(Pour explorer quelques facettes de la parlure québécoise, on lira cette archive au Fond du Tiroir.)

Les bonheurs d’écriture, par conséquent, vus d’ici, les bonheurs de lecture, sont innombrables. Je prends une page presque au hasard, dans le troisième tome, celui que j’ai en tête puisque je viens de le refermer (même si, cela va sans dire, il est impératif de lire les trois volumes dans l’ordre). Je souligne ces deux phrases :

À l’instar des doigts de la main, c’est souvent le plus vulgaire qui sort du lot.

Ça me donnait envie de jouer à la roulette américaine. C’est comme la roulette russe, mais le barillet est plein et on tire dans le tas.

Dans la même page ! On se figure le feu roulant de l’invention langagière, qui est le personnage lui-même, puisque Le style c’est l’homme disait Céline. Tiens ? D’ailleurs je relève que Céline est convoqué au passage, tout discrètement, p. 115, lorsque le narrateur tente une approche de drague auprès d’une fille qu’il a étiquetée intello, et lui adresse un trait d’esprit alambiqué dont le sens risque d’échapper à ceux qui ne possèdent pas une minimale culture à la fois québécoise et française :

Céline est écoutée davantage qu’il n’est lu.

Du reste, il se prend un bide, la fille tourne les talons. Qu’espérait-il ? Sa blague sophistiquée ne s’entendait pas, n’était compréhensible qu’à l’écrit. Il est bien un écrivain.

Mais voici un plus long extrait que je donne in extenso puisqu’il me touche spécialement. Il se situe p. 50, alors que la Bête erre dans les rues de Montréal.

L’important quand on va nulle part, c’est de savoir s’arrêter. Alors que je suivais un petit cul bombé sous le nylon distendu d’un legging parfaitement trop ajusté, l’oasis m’est apparue. Une immense bibliothèque se dressait devant moi, la Bibliothèque nationale. C’était écrit, en grosses lettres de bronze payées par les contribuables qui n’y mettront jamais les pieds. Bibliothèque et Archives Nationales du Québec. Ému, j’ai aussitôt abandonné l’attraction des muscles fessiers pour aller me river le nez dans la porte vitrée de ce havre littéraire. C’était fermé, mais ouvrirait dans quelques heures. Et ce le serait à longueur de semaine. J’avais trouvé la planque, la B.A.N.Q. Des livres, des cubicules où m’isoler, des livres, des toilettes où consommer, des livres, des étudiantes à reluquer, des livres, des ordinateurs pour retrouver la trace de ma mère, des archives, des bandes dessinées et encore des livres, tout ce dont j’avais besoin. C’était un signe ! La vie me semblait si belle que je ne la reconnaissais pas.

Et après ? Un de ces jours ou un de ces étés je lirai Maple, roman subsidiaire qu’en 2022 Goudreault a consacré à un personnage secondaire, quoique clef, de sa trilogie. Son surnom éponyme signifie Érable.

Plus tard, voire beaucoup plus tard, n’étant ni pressé ni systématiquement avide de nouveauté, je lirai peut-être et enfin Traumathys, nouveau roman que l’auteur fait paraître ces jours-ci et qu’il tient pour son meilleur.

Borne électrique

19/06/2026 Aucun commentaire

Lu avec passion La Commune : la Guerre civile des Français de Michel Winock, paru dans la collection « Les journées qui ont fait la France » (Gallimard, 2026).
L’inscription dans cette collection est du reste trompeur : certes l’histoire y est racontée de façon factuelle du 18 mars 1871 à la Semaine sanglante quelques deux mois plus tard (rappel du bilan final selon les derniers décomptes : 877 morts dans le camp versaillais, 20 000 voire 30 000 morts dans le camp communard, plus grand massacre de civils dans l’histoire de France…), mais ce livre est aussi un livre de mémoire sur le long terme, dont le sujet change en cours de route, n’est plus la Commune le 18 mars 1871 mais la Commune depuis lors, jusqu’à la Commune aujourd’hui.
La Commune est un enjeu politique mémoriel encore brûlant ! Qui s’en réclame et comment ?

Le chapitre consacré à la Commune dans les manuels scolaires est à ce titre édifiant : sous la IIIe République, les Communards sont des salauds qui ont été bien punis, et bien fait pour leurs gueules ; sous la IVe en revanche ce sont des républicains martyres préfigurant la Résistance ; sous la Ve on tente de nuancer, et enfin de nos jours, l’enseignement de l’Histoire étant de toute manière mis à mal et sacrifié par l’Éducation Nationale, la Commune n’est tout simplement pas abordée. Ou alors en quelques lignes expéditives qui ne seront de toute façon pas lues en cours, entrefilet où, signe des temps, le seul nom propre cité est celui d’une femme – personnage très admirable et conséquent mais qui n’est certainement pas la Commune à elle toute seule : Louise Michel.

La Commune a légué toute une mythologie sur laquelle la gauche et la droite continuent de s’affronter, puisque gauche et droite existent encore contrairement à ce que prétendent Macron (qui est de droite) ou le RN (qui est d’extrême-droite). Dis-moi ce que tu penses de la Commune et je te dirai où tu te situes… Les pro-Commune se référent à la tradition marxiste (on note que Michel Winock, dans son sous-titre, reprend presque littéralement le titre du pamphlet écrit à chaud par Karl Marx : La guerre civile en France), et les anti-Commune depuis Thiers jusqu’aux droitards d’aujourd’hui perpétuent une sévère imagerie empreinte de condamnation idéologique, peignant les hommes comme des soudards sanguinaires ivres de vin et de destruction, manipulés, totalitaires et décérébrés (comparez avec les charges contre les Gilets-Jaunes en 2019 : même chose), et leurs femmes comme des « pétroleuses » sauvages et poilues (magistral chapitre 9 consacré à la légende urbaine sexiste des pétroleuses… elles n’ont en réalité jamais existé !).

Autre chapitre formidablement instructif, celui sur la Commune selon les écrivains. On sait que les écrivains bourgeois contemporains ont craché en peloton sur la Commune : Théophile Gautier, Barbey d’Aurevilly, Maxime du Camp (particulièrement abject), les Goncourt, Littré, Taine, Renan, George Sand (bon sang, elle qui en d’autres temps ne jurait que par le peuple !), Zola (cette fois-là du bon coté du manche, celui de l’ordre moral… contrairement à ses positions courageusement anticonformistes sur Dreyfus un peu plus tard), Flaubert (qui, à sa décharge, s’inquiète tout autant du pouvoir repris par les Versaillais que de celui fugitivement entre les mains des Communards : « Savez-vous ce qui m’effraie ? C’est la réaction qui va se faire (…) Peu importe le nom dont elle se couvrira, elle sera antilibérale. La peur de la Sociale va nous jeter dans un régime conservateur d’une bêtise renforcée« )…
Victor Hugo, comme d’habitude, est une catégorie à lui tout seul : d’emblée anti-communard (il s’indigne de la mise à bas de la Colonne Vendôme, qui rendait hommage aux grognards napoléoniens dont son papa, ce héros au sourire si doux), il ne cessera de témoigner sa solidarité aux Communards massacrés, de réclamer pour eux réhabilitation et amnistie.

Alexandre Dumas fils mérite d’être cité longuement tant sa verve bilieuse anti-Commune est répugnante, outrancière, animalisant ses adversaires politiques, Courbet en tête :

« De quel accouplement fabuleux d’une limace et d’un paon, de quelles antithèses génésiaques, de quel suintement sébacé peut avoir été généré, par exemple, cette chose qu’on appelle monsieur Gustave Courbet ? Sous quelle cloche, à l’aide de quel fumier, par suite de quelle mixture de vin, de bière, de mucus corrosif et d’œdème flatulent a pu pousser cette courge sonore et poilue, ce ventre esthétique, incarnation du Moi imbécile et impuissant ? Ne dirait-on pas une farce de Dieu, si Dieu, que ce non-être a voulu détruire, était capable de farce et pouvait se mêler de cela ? Et ses pareils avec formes différentes sont par milliers dans cette zoologie de révolutionnaires, depuis le mignon changé en cocotte comme Grousset jusqu’au Paillasse a queue rouge comme Pipe-en-bois. Nous ne dirons rien de leurs femelles, par respect pour les femmes à qui elles ressemblent quand elles sont mortes »…

On se frotte les yeux, on aimerait se les laver au collyre, après qu’ils ont été atteints par la bassesse de cette dernière phrase.

Mais la droite n’a pas le monopole de l’ordure. Winock ne passe pas sous silence que l’un des écrivains qui, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle prit fait et cause pour les Communards, est une autre fieffée crapule : l’immonde Edouard Drumont, auteur de La France Juive, grand vulgarisateur de l’antisémitisme qui prépara le terrain à Vichy. Représentatif d’une certaine tendance du complotisme et du populisme prospérant aujourd’hui comme hier, tendance qui cherche à réconcilier le vrai peuple avec l’autorité de l’élite aristocrate vieille France (Drumont était monarchiste), il explique que la si belle Commune a été trahie par la classe moyenne, celle des possédants, des bourgeois… celle des Juifs, bien sûr. La preuve : pendant les émeutes et les incendies, comme de par hasard les immeubles des Rothschild n’ont pas été touchés. Moralité, si possible : défions-nous des défenseurs du peuple qui, sous nos yeux encore, agitent les chiffons rouges en direction des habituels boucs émissaires.

Pour nous remettre de toutes ces dégueulasseries :

Les journalistes, policiers,
Marchands de calomnies,
Ont répandu sur nos charniers
Leurs flots d’ignominies !
Les Maxime Du Camp, les Dumas
Ont vomi leur eau-forte
Tout ça n’empêche pas, Nicolas,
Qu’la Commune n’est pas morte !

Paroles Eugène Pottier, 1886

Cette borne électrique elle aussi (appelle-t-on vraiment ceci une borne électrique ? si on l’appelle transformateur, cela me plaît autant), désormais, appartient à l’histoire. Je l’ai photographiée en 2024 au bas de chez moi, le tag a été effacé entre temps.

La cote 170

17/06/2026 Aucun commentaire
Léon Tolstoï, vers l’âge de 20 ans

Il est plus facile d’écrite dix tomes de Philosophie
que de mettre en pratique
ne serait-ce qu’un principe.
Léon Tolstoï, Journal, 17 mars 1847

Quelle lecture conseiller à une jeune personne exprimant le désir de se confronter à l’écriture ?

Les Lettres à un jeune poète de Rainer Maria Rilke font souvent l’affaire mais, justement, elles sont si souvent citées qu’elles ont tourné cliché. Elles trainent partout (ainsi dans toute bibliothèque publique à la cote Dewey 831 : Poésie allemande), transmises depuis un siècle comme un mantra, édulcorées au point de faire désormais figure de manuel facile plein d’innocuité, de bonnes paroles reprises en slogan et de bienveillance émolliente (dans les bibliothèques publiques ce serait plutôt : voyez au rayon Développement personnel, cote Dewey 158).
Rentrez en vous-mêmes, et creusez en vous jusqu’à trouver la raison la plus profonde qui vous commande d’écrire, okay, merci Rainer, ça ne peut pas faire de mal, c’est beau comme du Paolo Coelho.

Pour qui se sentirait prêt à affronter des conseils un peu plus rigoureux, une discipline plus exigeante, un exemple plus mâle (revenez, les filles, c’est juste une désuète façon de parler, c’est pour vous aussi), et surtout le rappel fondamental que des règles d’écriture sont peu de chose sans de préalables règles d’existence (en tant qu’objectif, l’écriture vient après l’existence, et n’est au fond qu’un simple outil pour une exigence plus profonde et plus vitale : devenir une meilleure personne)… Pour ces téméraires-là, on conseillera les Règles de vie écrites par Léon Tolstoï. Un coup de fouet plutôt qu’un aimable tapotement sur l’épaule.
A priori, on les trouvera en bibliothèque publique au rayon Littérature russe (cote Dewey : 891.7), mais le bibliothécaire de service pourrait tout aussi pertinemment le ranger dans le fonds Éthique-Morale (cote Dewey : 170).

Tolstoï a commencé d’écrire son journal dès l’âge de 19 ans, pour le poursuivre jusqu’à sa mort. Et dès les prémices de cette écriture à son propre usage, il a dressé sans fin des listes de règles à tenir, règles morales bien avant d’être des règles littéraires.

Le recueil Règles de vie, publié en français chez Rivages Poche en 2024 seulement, traduit et préfacé par Rambert Nicolas, compile ces dizaines de pages compulsives extraites du Journal consacrées à l’auto-régulation. Si l’auteur génial mais en devenir y revient si constamment, allant jusqu’à faire de la nécessité des règles une règle à part entière (p. 52, règle n°9 : Écrire des règles), c’est notamment, de son propre aveu, parce qu’il se fixe des objectifs trop difficiles, qu’il échoue à s’y tenir, et doit sans cesse revoir sa copie !
On y trouve en effet une cataracte de conseils pour mener sa barque ou son oeuvre, certes fort utiles à quiconque se sent livré à soi-même ou bien tourmenté par la question Que faire, à présent ? (par exemple, moi-même, pointant au chômage le premier du mois prochain), mais d’une sévérité qui frôle l’ascèse et pourrait faire peur. Voici les premières, permettant de savoir instantanément si l’on est à la hauteur :

Se lever à 5h, se coucher entre 9h et 10h ; tu peux dormir deux heures dans la journée / Manger avec mesure, pas de sucrerie / Marcher une heure / Exécuter tout ce qu’on s’est prescrit / Une femme, une ou deux fois par mois / Autant que possible, faire tout par soi-même.

Entrepris à la même période, le tout premier roman de Tolstoï, le cycle Enfance, Adolescence, Jeunesse, se termine, inachevé, sur une scène où son double de fiction, Nikolenka Irteniev, au terme d’affres indicibles, se dit cette fois ça suffit, ça ne se passera pas comme ça, il est temps de réguler ma vie. Il farfouille dans ses papiers et retrouve un cahier qui lui était cher :

Je pensais, pensais, et enfin, un soir qu’il était tard et que j’étais seul en bas, écoutant la valse de ma belle-mère, je me levai d’un bond, grimpai à ma chambre et cherchai le cahier sur lequel étaient écrits ces mots : Règles de vie. Je l’ouvris, et j’eus alors une minute de repentir et comme un élan moral. Je pleurais, mais ce n’étaient plus des larmes de désespoir. Quand je fus un peu calmé, je pris de nouveau la résolution de me rédiger des règles de vie. J’étais fermement convaincu que je ne ferais plus jamais rien de mal, que je n’aurais plus jamais une minute de désœuvrement et que je ne changerais jamais rien à mes règles.

Tolstoï a transmis à son personnage une idée solidement ancrée en lui : redoutant plus que tout le laisser-aller de son âme, il voit dans les règles auto-édictées une méthode de perfectionnement moral et spirituel, le mot règle lui-même devenant un fétiche. La programmation en forme de pense-bête tourne à l’obsession durant ses années de jeunesse, à court comme à moyen ou long terme :

Aie un but pour toute ta vie, un but pour une certaine époque de ta vie, un but pour un certain temps, un but pour une année, pour un mois, pour une semaine, pour un jour, pour une heure et pour une minute ; sacrifie les buts inférieurs aux supérieurs.

Suivant Sei Shōnagon dans son goût des listes quoique dans un registre unique, celui de l’empire de sa volonté (Il me semble que j’ai trouvé une idée intime et un but permanent, à savoir développer ma volonté, 28 février 1951), le jeune homme aux velléités aristocratiques étend cet empire tous azimuts : la gymnastique (tant de tractions par jour, etc.), la musique (quotidiennement au piano, toutes les gammes, tous les arpèges, et un nouveau morceau), ses devoirs envers Dieu (interlocuteur équivoque tout au long de la vie de Tolstoï) ou la patrie, la gestion de son domaine, son éducation (apprendre telle langue, explorer tel champ de la connaissance humaine), la table de jeu (règle capitale : fixer la somme que je me suis proposé de perdre), enfin la bienséance en société (Ne te préoccupe pas de l’approbation des gens que tu ne connais pas ou que tu méprises/Occupe-toi plus de toi-même que de l’opinion d’autrui/Sois bon et efforce-toi à ce que personne ne saches que tu l’es)…

Et pour ce qui est des règles proprement liées à l’écriture ? On y vient. Outre celles purement pratiques (Avoir toujours sur soi un crayon et un cahier), elles ne sont pas moins ambitieuses que les autres, strictes et hautement morales :

Règles pour la littérature
1 – Le but de toute oeuvre doit être l’utilité – la vertu.
2 – Le sujet d’une oeuvre doit être élevé.
3 – Éviter les procédés de routine.
4 – Après avoir terminé un ouvrage au brouillon, révise-le en excluant tout le superflu et sans rien y ajouter.
5 – Quand tu critiques tes écrits, n’oublie pas de les considérer du point de vue de ton lecteur le plus limité qui ne cherche dans un livre qu’à se divertir.
[…]
7 – Mal ou bien – travaille toujours.

Cette septième règle me va comme un gant (de crin). En revanche, j’avoue que la règle la plus impossible pour mon compte serait la n°4, puisque je en travaille que par strates et développements successifs… Mais bah, Tolstoï lui-même concède qu’il ne réussit pas toujours à suivre ses propres préconisations.

Le recueil se termine, judicieusement, par un texte de nature distincte quoique voisine : une longue introspection, intitulée Que suis-je ?, et non Qui suis-je ?, où il examine sa conscience et sa personnalité, avec moins de complaisance que de haine de soi.

Je n’ai pas de modestie ! Voilà mon grand défaut. Que suis-je ? […]
Je suis vilain, maladroit, malpropre, sans éducation mondaine.
Je suis irritable, j’ennuie les gens, je suis prétentieux, je n’ai aucune patience (un intolérant [en français dans le texte]), et j’ai honte comme un enfant.
Je suis presque inculte. Ce que je sais, je l’ai débrouillé tout seul, par bribes, sans lien, sans méthode, et si peu.
Je n’ai pas de tempérance, je suis indécis, inconstant, sottement vaniteux, et emporté comme tous les gens dépourvus de caractère. Je ne suis pas courageux. Je suis négligent dans la vie et si paresseux que l’oisiveté m’est devenue une habitude presque insurmontable.
Je suis intelligent, mais mon intelligence n’a jamais encore été sérieusement mise à l’épreuve dans quelque domaine que ce soit. Je n’ai ni esprit pratique, ni intelligence sociale, ni le sens des affaire.
Je suis honnête, c’est-à-dire que j’aime faire le bien […] mais il y a des choses que je préfère au bien – la gloire.

L’enjeu est de se connaître soi-même. Voilà l’endroit d’où il part. Voilà ce qu’il veut quitter, précisément en se fixant des règles et en forçant à croître sa volonté. Voilà qui suffirait à répondre à la question posée ci-dessus, à distance, depuis un autre pays et un autre temps, par Rilke : Creuse en toi jusqu’à trouver la raison la plus profonde qui te commande d’écrire…

Ensuite, Tolstoï écrira Guerre et Paix, Anna Karénine, La Mort d’Ivan Illitch.

Coucou tout le monde

16/06/2026 Aucun commentaire

Quinze ans que ça dure. Depuis quinze ans, Xavier Dupont de Ligonnès abat à bout portant pendant leur sommeil, avec une carabine 22 Long Rifle, sa femme Agnès et leurs quatre enfants, Benoît, Anne, Thomas, Arthur, puis dissimule les cadavres en coulant une dalle de ciment sous sa terrasse. À la suite de quoi il laisse une lettre abracadabrante et primesautière (« Coucou tout le monde, méga-surprise !« ) où il s’invente une vie d’agent double en partance pour les Usa, et disparait dans la nature.

Comme quelques millions de Français, je me suis passionné pour l’affaire ; comme quelques dizaines de Français, je continue de me passionner pour ce massacre sans pourquoi. Pour cette énigme de l’imposture qui mène au carnage familial (idem Jean-Claude Romand). Pour cette atroce anomalie qui, ainsi que font les plus grands faits divers, révèle par défaut ce qui est atrocement normal (le conformisme, l’ambition, le petit mensonge qui devient gros puis trop gros, l’enfer des apparences à sauver, les critères toxiques d’une vie réussie). Pour cette déchirure tragique dans le tissu social qui, faute de retrouver le corps de l’assassin, ne sera sans doute jamais recousu.

Alors je continue de lire ce qui se publie sur l’affaire. Nous sommes dans le très romanesque, autant en faire des romans – en sus de la masse de documentaires et témoignages.
J’ai ainsi enchainé deux « romans » de valeur extrêmement inégale. Il est vrai que j’aurais dû m’en douter dès leurs titres : Comment j’ai retrouvé Xavier Dupont de Ligonnès (par Romain Puértolas, Albin Michel) est une formule toute faite, un slogan ronflant et creux, un coup publicitaire ; L’éternité de Xavier Dupont de Ligonnès (par Samuel Doux, Julliard) est une méditation métaphysique. Xavier Dupont de Ligonnès appartient à tout le monde.

Le livre de Puèrtolas, qui ressemble vaguement au synopsis d’un film de cavale hollywoodien, « retrouve » XDDL ayant refait son visage et sa vie aux USA. La posture de l’auteur est très vite irritante, rabâchant sous diverses formes un inepte argument d’autorité, une louche équation auto-justificatrice : Je suis écrivain = J’ai de l’imagination = J’ai raison. Comme d’autres disent « Faites-moi confiance, je suis médecin » Puèrtolas nous dit (vingt fois plutôt qu’une) « Faites moi-confiance, je suis écrivain« . Sauf qu’en fin de compte : rien, du vent, du divertissement pop-corn, du gratuit. D’une certaine façon, Puèrtolas tombe dans le panneau de XDDL : il lui accorde son rêve américain.

Le livre de Samuel Doux est d’une autre trempe. Lui aussi pourtant, à la première personne, montre l’écrivain en train d’écrire sur l’assassin, depuis son bureau et avec une connexion internet pour la documentation… mais pas comme un expert qui se la joue science infuse, plutôt comme un type qui cherche, qui peine, qui travaille, qui doute et prend peur, qui laisse venir à lui les visions sans jamais dissimuler ses limites, ses contraintes, son imaginaire propre entrelacé, son vécu, sa vie privée, et la question de savoir pourquoi cette affaire-là l’obnubile devient un problème supplémentaire à écrire. Se mettant en jeu plutôt qu’en scène, il prend des risques, d’erreur ou de folie, d’obsession à tout le moins, d’empathie horrible pour l’Adversaire, et l’on pense à Emmanuel Carrère ou à Grégoire Bouillier.

Surtout, Samuel Doux a une grille de lecture : la Bible. XDDL a été élevé selon une éducation catholique stricte et presque sectaire, dans la détestation de Vatican II. Sa mère, sainte femme, était le récipiendaire de messages du Christ en personne et animait un groupe de prière. Xavier vient de là. Tous les membres des groupes de prière ne deviennent pas des assassins, mais ceux à qui cette destinée advient ont en eux un arrière-monde, un bruit de fond mystique, une mythologie sanglante dans laquelle Dieu et Satan sont des êtres et non des concepts, ainsi que l’idée d’un rôle personnel à jouer. L’Apocalypse, cela veut dire la Révélation. Méga-surprise !
Parmi les nombreux écrits à la fois intimes et publics que XDDL a laissé traîner sur Internet, Samuel Doux cite celui-ci p. 146 : « De 1972 à 1995, ma vie a été dirigée par l’imaginaire pur ! Quelle était la RÉALITÉ (que je ne voyais pas, mais qui A EU LIEU… et que les autres voyaient) ? […] Quel était mon imaginaire qui enjolivait ma situation ? : j’étais un « élu », je faisais partie de la poignée de « choisis par Dieu », l’élite de l’élite, un des meilleurs ou un des plus chanceux sur terre, avec un avenir radieux en tant que bras droit du futur Roi et du futur Pape, donc n°3 du « futur gouvernement mondial » du Règne… avec en prime une bonne place au Paradis acquise une fois pour toutes. Peut-on rêver mieux ? »
Autre trace, pour la route. Peu avant la tuerie, Xav écrivait sur un forum catholique : « En quoi Dieu a-t-il besoin, ou envie, ou autre sentiment, qu’on lui offre la mort d’une bête, d’un enfant, d’un homme… de son Fils ? »

Samuel Doux écrit son récit en phrases très courtes, de cinq à quinze mots le plus souvent, contrastant fortement avec les citations fleuves des écrits bibliques, prophétiques ou hallucinés. Il écrit ceci, par exemple, qui dit tellement en si peu : « Je crains les pouvoirs de ceux qui sont persuadés d’en posséder.« 

Pentatonique

07/06/2026 Aucun commentaire

Lu avec délice et balancements syncopés des jambes et des hanches La Pentatonique du coeur de Marcus Malte, paru en 2025 aux éditions Buchet-Chastel, inaugurant la collection La Résonnante qui invite des écrivains à causer musique.

Excellent romancier, Marcus Malte s’adonne ici à la chronique autobiographique et c’est tout aussi brillant, quoiqu’étonamment joyeux – je dis « étonnamment » parce que ce texte-ci est presque exempt de la noirceur ou de l’horreur si coutumières de ses romans. Bien sûr il y aura des morts, des cadavres, des peurs, des estropiés, des coeurs qui palpitent ou ne palpitent plus… mais le ton est finalement primesautier, car l’auteur ne retient de l’ado qu’il était que l’énergie, la foi, l’envie, la découverte, tout ce qui tire vers le haut et pousse vers l’avant.

Il raconte comment, à l’âge de 13 ans, les Blues Brothers ont changé sa vie et décidé de son destin : M. M. ne s’appellerait plus Marcus Malte mais Muddy Miles, se procurerait un chapeau mou, des lunettes noires, un costard, même une guitare, et se vouerait corps et âme au blues.

L’éditeur a choisi comme quat’ de couv’ cet extrait du récit : « Il n’y a qu’un seul dieu, c’est le rhythm and blues, et Dan Aykroyd et John Belushi sont ses prophètes ». Pourquoi pas, mais il aurait pu en choisir un autre, plus lapidaire quoiqu’encore plus éloquent : « Il y en a qui se métamorphosent en cafard, d’autres en bluesman, chacun son truc ». Car le sujet en est bien la métamorphose, complète de chacune de ses étapes, le coming-of-age, l’éveil, l’initiation, la succession de premières fois, enfin la vocation, voire toutes les vocations et les passerelles entre elles, la musique comme l’écriture. La musique avant l’écriture. Le spectacle vivant, quelle merveille de bonus pour un écrivain !

« Ils se tenaient debout en arc de cercle devant nous. Je les sentais. Leur présence, leur densité, leur souffle. Leur écoute. Il n’y a pas grand-chose de meilleur dans l’existence. J’ai compris que c’était ça que je voulais. […] Et c’était bon. C’était bon d’entendre les gens applaudir. C’était bon de voir leurs visages radieux. C’était bon de se sentir vivant. La littérature, c’est pas mal, mais c’est l’art des croque-morts, un travail de pompes funèbres – embaumeurs, thanatopracteurs, empailleurs, tous autant que nous sommes. » (pp. 175-178)

De l’allant, de la justesse, pas d’acrimonie ni même de nostalgie : je vous raconte comment j’étais celui-ci, comment je suis devenu celui-là, et le leitmotiv est : « Il n’y a pas de hasard ». Puisqu’il n’y a que des rencontres et que les amitiés sont la condition sine qua non.

« Et que fais-je aujourd’hui sinon chercher à revenir à mon tour dans ce château du Souvenir, dans l’espoir d’y trouver un semblant de paix, ou pour le moins d’y dénicher la preuve que tout ceci a existé, que cela n’a pas été qu’un mirage ou un songe et que tout – c’est-à-dire mon existence entière – n’aura pas été vain ? » (p. 142)

Marcus Malte n’est pas devenu chanteur de blues, non, mais pas loin : aujourd’hui, il donne régulièrement des lectures musicales adaptées de ses livres. Celui-ci ne demande qu’à.

Muddy Miles énumère quelques chansons dont il a été l’auteur-compositeur-interprète de 13 à 19 ans et dont il a couvert les pages de deux cahiers, en english of course : Dakota Blues, Sorry, Mayflower, Close my Door, Crazy Snowman… Hein quoi pardon, Crazy Snowman ? Mais voilà qui pourrait être le titre alternatif de l’un de mes livres préférés de M.M., Le dernier hiver, ah non décidément il n’y a pas de hasard.

Il n’y a que de la littérature.
Car certaines distorsions rappellent in extremis que ce livre n’est pas une autobiographie, mais bien un roman. Le narrateur, Muddy Miles, guitariste, raconte à la fin du récit qu’il publie son premier roman, autobiographique, en 2008, intitulé La Pentatonique du coeur. Tandis que l’authentique (?) Marcus, qui n’était pas guitariste mais pianiste, a publié ses premiers romans en 1996 et 1997 qui avaient pour héros un pianiste de jazz.

Le vrai, le faux, bah, peu importe. La seule chose qui compte est de conserver le tempo quand on raconte une histoire sur scène.

Je gage que je ne serai pas le seul lecteur de ce livre à le refermer agité d’une triple pulsion : d’abord jouer de la musique, ensuite me souvenir précisément de ce qui m’enflammait à l’âge de 13 ans, enfin revoir, le plus vite possible, les Blues Brothers. Have you seen the light ?