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Engagez-vous, rengagez-vous

14/03/2017 Aucun commentaire

Parmi les ratages de ce quinquennat à l’agonie, qui aura une pensée, le moindre regret, la plus fugace condoléance, pour la Réserve citoyenne de l’Éducation nationale ? Qui en composera l’élégie ? Allez, je me dévoue.

Au lendemain des attentats de janvier 2015, nous étions tous ravagés par la tristesse, l’angoisse, le deuil, une gifle avait imprimé l’heure est grave sur nos joues. Une fois ébroués, et ayant analysé à grands traits la crise éducative, mentale, sociale, morale, politique, économique, démocratique, économique, culturelle, spirituelle, j’en passe, dont les sinistres jours d’attentats ne constituaient que la vitrine, nous nous requinquions en cherchant à faire quelque chose. Où s’engager, et dans quoi ? La responsabilité individuelle, ainsi qu’une vague culpabilité, étaient de mise, la République était en danger comme on disait en 1793. Qu’avions nous jusqu’alors fait, ou manqué de faire, pour que ce pays en soit arrivé là ? Mais que pouvions nous faire aujourd’hui, chacun colibri à petit bec, pour accomplir notre part, jouer notre rôle, sauver ce qu’on pourrait ?

Or justement à point nommé Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’Éducation nationale, annonça la création de la Réserve citoyenne de l’Éducation nationale, dispositif dont, je cite, « l’objectif est d’organiser, promouvoir, réguler, valoriser l’engagement citoyen des forces vives de la société civile, personnes physiques ou morales, aux côtés des enseignants et des équipes éducatives, pour la transmission des valeurs de la République, dans le système éducatif français ».

En gros, si vous vous sentiez des convictions, de l’expérience, du bagout, du civisme, éventuellement du talent, les portes des établissements scolaires vous étaient abracadabra ouvertes pour vous inviter à partager avec la jeunesse vos vues sur la démocratie, la citoyenneté, la laïcité, la tolérance, la paix, et puis les trois mots, là, liberté égalité machin. Désenclavons cette société de l’entre-soi qui crève et commençons par l’école, okay, super, parlons parlons parlons, c’est d’abord ça la démocratie. En plus, une vidéo dessin animé toute mignonne et pédagogique présentait le bazar et donnait envie de se lancer.

Je me suis dit, c’est ça, pile ça, ce dont j’ai besoin, je me le suis dit comme un égoïste (car c’est toujours l’ambiguïté de l’engagement : peut-être en ai-je davantage besoin que celui auprès duquel je m’engage, mais c’est même pas sûr et on s’en fout complètement quand il est temps de faire). Après tout, régulièrement (comme ici par exemple) je rencontrais grâce à mes livres des ados et des enfants et je leur causais bien volontiers de politique, la politique commence quand on est ensemble dans une pièce et qu’on discute, je les faisais écrire parce que moi c’est en écrivant que je réfléchis, j’étais prêt à partager la méthode, j’aimais le faire, je savais le faire, et je ne voyais aucun inconvénient à exercer en rab, à l’oeil, c’était le moment ou jamais.

Je me suis donc rué sur le site dédié, je me suis plié aux formalités administratives, j’ai rempli mon profil, j’ai signé la charte tout comme il faut, je devenais réserviste dis donc, et dès lors j’ai attendu qu’on m’appelle.

On ne m’a jamais appelé.

Oh, je ne suis pas le seul. En fait, si peu ont été appelés que le dispositif se révéla pour ce qu’il était, une inopérante usine à gaz, et sombra dans l’oubli dès l’attentat suivant. La crise éducative, mentale, etc., se poursuivait sans colibris et avec un peu plus de cynisme, un peu plus de désillusion. Passons.

Sauf que soudain, hier, je reçois ça.

Pour son septième rendez-vous annuel, le colloque Défense du trinôme académique (Éducation Nationale, l’Institut des Hautes Études de Défense Nationale et le ministère de la Défense), placé sous l’autorité de madame le Recteur, ouvre cette année la réflexion sur « Les Français et leur armée au XXIe siècle. De la conscription à l’esprit de défense, la société française et son armée : liens, attentes, représentations » .

La journée sera consacrée à l’étude des liens entre la société française et son armée par trois entrées : la symbolique qui réunit les Français à leur armée : l’armée comme vecteur d’intégration dans la société en considérant les mutations induites en terme de recrutement par l’évolution structurelle et fonctionnelle de l’armée ; les espaces et les territoires d’un rapport quotidien de la société à son régiment, à son armée. Chacun des axes sera étudié sous le double regard de la société et de l’armée.
A la demande de madame Reveyaz, inspectrice d’académie-inspectrice pédagogique régionale d’histoire-géographie, chargée de mission éducation-défense, déléguée de madame le Recteur au trinôme académique, la journée est ouverte aux réservistes citoyens de l’éducation nationale sous condition d’inscription.
Vous voudrez bien trouver ci-après le lien d’accès à l’espace internet dédiée à l’éducation-défense où vous pourrez télécharger le programme du colloque qui se déroulera le mardi 21 mars 2017 de 9h à 17h à l’amphithéâtre Boucherie de l’UFR de médecine de l’Université Grenoble Alpes (le plan d’accès au site est disponible).
Afin de vous accueillir dans les meilleures conditions, je vous demande de confirmer votre présence par mél à ce.education-defense-trinome@ac-grenoble.fr, avant le vendredi 17 mars 2017, en précisant vos nom, prénom et commune de domicile et votre qualité de réserviste citoyen de l’éducation nationale.
Je vous remercie par avance de l’attention accordée à cette invitation.

Mon sang ne fait qu’un tour. Je réponds ça.

Bonjour
« La réserve citoyenne » me désespère. Voici des mois, des années, des siècles, je me suis spontanément inscrit à ce dispositif, croyant voir en lui l’idée juste dont nous avions tous besoin. J’étais alors impatient d’agir, pressé d’en découdre, anxieux d’être utile, fébrile à la perspective d’aller à la rencontre des jeunes, leur « causer du pays », leur raconter des histoires, bref établir le contact, inventer des liens, questionner et répondre. Déployer mon énergie pour la confronter à la leur. Poser un petit sparadrap, au moins un à la fois, sur les plaies de la société, de l’école, de la jeunesse, de la laïcité.
Des mois, des années, des siècles plus tard, les seules sollicitations que j’ai jamais reçues de « la réserve citoyenne » sont vos invitations à des colloques. Or voilà que le dernier en date de ces colloques m’incite à envisager, je vous cite, « l’armée comme vecteur d’intégration ». Voilà qui ne me dit rien qui vaille. Ne reste donc plus aucun espoir, hormis la guerre qui vient, et aucune autre méthode envisagée pour « confronter les énergies » ? À l’horizon une bonne et nécessaire purge, comme il y a cent ans, mobilisation générale et fleur au fusil ? C’est pour moi la goutte d’eau. Le mot « réserve », fût-elle citoyenne, prend soudain une autre odeur. Et j’avoue que j’ai bien ri, quoique jaune, en lisant que votre colloque sur l’armée salutaire intégratrice se tiendrait dans l’amphithéâtre « Boucherie » (vous commîtes un plaisant lapsus, le véritable nom de cet amphi étant Boucherle, en hommage à feu le doyen de la faculté de pharmacie).
J’exigerais volontiers que mon nom et mes coordonnées, mon profil, soient au plus tôt supprimées du dispositif « réserve citoyenne », mais personne ne verrait la différence, ni moi non plus, on ne démissionne pas de quelque chose qui existe si peu.
Bien cordialement,
Fabrice Vigne

Je n’ai pas reçu de réponse.

Pour un témoignage similaire au mien, lire l’interview de Karine Miermont parue dans Libé. C’était il y a presque un an, j’ai mis plus de temps qu’elle à comprendre le gâchis, je ne suis pas très vif.

Persan intéressant

15/03/2015 Aucun commentaire

Couverture-le-sourire-des-marionnettes1

Internet, ce ne sont pas que des trolls haineux surexcitant l’air ambiant, des chapelets sans fin de vidéos youtioubées à curiosité molle puisque vous avez aimé ceci vous allez aimer cela mais Bon Dieu qu’est-ce que je fous encore devant mon écran alors que j’ai du boulot, des touites décérébrés retouités pour la galerie, ou des tutoriels permettant d’apprendre dans sa chambre le jihad et la vérité vraie sur les complots. Internet est, aussi, un miracle de connexion, sans cesse renouvelé, dont il est impossible jamais de se déclarer blasé : nous sommes à une queue de souris les uns des autres.

Ainsi il y a deux ans, je rentrai en contact, émerveillé, avec Dorothée Blanck, grâce à son blog ; aujourd’hui seulement (après un hiatus dû entre autres contretemps à une hospitalisation de la dame – mais elle va bien !), notre conversation trouve sa conclusion naturelle par un troc de livres. Je lui ai adressé un bouquet garni du Fond du tiroir, et j’ai reçu en échange deux de ses livres, La dériveuse et Rêves, deux témoignages pétillants et savoureux de sa vie, qui fut, qui est, exemplaire de liberté et de doux anticonformisme.

Autre genre de beauté : je lis un livre qui me surprend et me bouleverse, Le sourire des marionnettes de Jean Dytar. Quelques minutes plus tard, je discute d’Omar Khayyâm avec l’auteur sur son site. Internet, en fait, c’est bien.

Bonjour
Je viens de découvrir (oui, avec 5 ans de retard) votre magnifique Sourire des marionnettes. Outre ses vertus propres (histoire excellente au service d’une philosophie profonde, graphisme très neuf tout en étant très référencé – c’est curieux d’ailleurs comme la géométrie particulière des miniatures persanes, tellement précise qu’elle en fausse la perspective, vous rapproche d’une esthétique qui n’a rien à voir : celle de Chris Ware), votre livre lu aujourd’hui, c’est-à-dire dans la période nouvelle ouverte par les événements du 7 janvier, prend de très fortes connotations politiques. Nous puisons dans votre Omar Khayyâm revisité de quoi méditer sur certains invariants de l’islam et de l’être humain… La liberté et la manipulation, la culture et les jeux de pouvoir, la sophistication et la barbarie, l’humanisme et la violence, l’aveuglement et l’éphémère. Et cette conclusion extraordinaire et muette, les oeuvres nées des dépouilles disputées aux vautours…
Je vous remercie.
Cordialement,
Fabrice Vigne

 

 

Bonjour et merci beaucoup pour votre très gentil message, d’une grande finesse.
Vous semblez avoir pleinement perçu ce que j’ai essayé de mettre dans l’album, et oui, c’est vrai je l’ai moi-même relu après les évènements de Charlie Hebdo, et les résonances m’ont paru saisissantes. J’apprécie aussi votre commentaire sur la fin dans la mesure où pour plein de gens elle a été considérée comme trop hermétique, au point que j’ai parfois fini par la juger aussi comme telle (mais l’ayant donc relu dernièrement, je me suis de nouveau trouvé en affinité avec cette fin ouverte, et même émotionnellement je retrouvais dans la fuite désespérée d’Omar Khayyâm la sensation que j’éprouvais – et éprouve encore – suite à l’attentat contre Charlie – et et au vu de l’Etat Islamique – et Boko Haram… et j’aime toujours ce pied de nez final et dérisoire). Cela me fait plaisir de constater que des lectures fines et sensibles peuvent tout de même plonger dedans et investir ce final muet…
Enfin, d’un point de vue plus formel, le lien que vous faites avec Chris Ware est tout à fait pertinent. Je l’avais aussi en tête, bien sûr. Il fait partie de mon panthéon d’auteurs absolument indispensable, et nourrissant.
Merci donc pour votre message qui m’a beaucoup touché.
Bien cordialement,
Jean Dytar

 

Je trouve quant à moi ce final excellent, justement parce qu’ambigü, même si pour ma part j’y vois un sens très clair : LA vie qui se poursuit après NOTRE vie, Khayyâm n’aurait pas désavoué cela.
Merci beaucoup pour cet échange. Verriez-vous un inconvénient à ce que je le reproduise sur mon blog ? Dans tous les cas, bonne continuation et amicalement,
Fabrice

 

Bonjour,
je découvre votre blog, et par la même occasion que vous êtes écrivain et éditeur ! Je perçois autrement la finesse de votre regard, donc… (même si évidemment il n’est pas nécessaire d’être un créateur pour être un bon lecteur). Je retournerai vous lire quand j’aurai davantage de temps, mais j’ai l’impression de questionnements intéressants nourris d’une belle curiosité. C’est attirant.
Pour finir sur ce final, oui, je crois être resté proche de l’esprit de Khayyâm, avec cette figure du potier qui apparaît souvent dans ses poèmes, celui qui façonne l’argile, modeste personnification de la Création plutôt que Dieu transcendant. Il y a effectivement de ce que vous dites. Au départ, j’avais en tête un poème précis, que je voulais juste mettre en images, mais je ne voulais pas citer le poème pour ne pas terminer sur un final illustratif, rester plus énigmatique justement. J’ai toujours aimé les fins ouvertes qui prêtent à la rêverie, qui amènent à (ré)interroger l’oeuvre.
Le poème était celui-ci :
Quand mon arbre de vie se déracinerait
Et par ses éléments au sol retournerait
De ma poussière alors qu’on fasse une carafe
Et tout rempli de vin je ressusciterai
(traduction Sadegh Hedayat)
Petite pirouette devant l’absurde, « politesse du désespoir »…
Oui, vous pourrez relater cet échange si vous souhaitez.
Bonne continuation à vous aussi,
Au plaisir,
Jean

 

Transports, en commun

05/09/2014 un commentaire

tagincivilité

Je suis depuis toujours usager des transports en commun, et depuis 27 ans celui de la TAG, société de transports de l’agglomération grenobloise. Pour la première fois, j’ai adressé un petit courrier à cette auguste institution. Ci-dessous la correspondance qui en a découlé.

Chère TAG
Je t’aime beaucoup, je te fréquente quotidiennement, je tiens à te féliciter pour ton nouveau réseau, flambant neuf et indéniablement efficace… mais je suis au regret de te dire que tu m’affliges quand tu m’imposes, heure après heure, jour après jour, l’écoute de France Bleu Isère dans tes bus.
Depuis qu’elle est devenue, par ta faute, obligatoire, je ne supporte plus cette station. Je m’exaspère, trépigne et m’enrage sur mon siège, maudissant jusqu’au feu rouge qui retarde ma libération, quand je subis les enfilades de tubes des années 80 (France Gall, Lio ou même Jean-Pierre Mader), les jeux indigents camouflant des réclames pour des concerts navrants (ou le contraire), les tonitruants spots de pub des deux débiles de la Matmut ou d’autres tout aussi crétins, la bonne humeur forcée (alors Simone quel temps fait-il aujourd’hui à Saint Sulpice des Rivoires ? Il pleut ? C’est formidable !), les résultats sportifs des équipes locales (nationales aussi bien), voire l’horoscope aux heures de pointe (béliers : prenez soin de vos nerfs).
Las ! Tu me fais un peu rire (jaune), avec tes campagnes de pub, affichées dans les arrêts, promouvant le civisme élémentaire qui consiste à être discret dans les transports en commun, ou quand tu lances sur ton site même un sondage abordant ces questions… Car c’est bien toi la plus indiscrète ! La plus envahissante, la plus violeuse d’oreilles, la plus effrontée, la plus délinquante en somme, avec ta maudite France Bleu ! Quel exemple donnes-tu ! L’as-tu remarqué ? Plus tu balances France Bleu, et plus en réaction le brouhaha des voyageurs augmente – comment s’étonner que certains se sentent autorisés à diffuser, depuis leur téléphone portable, leur propre musique, privatisant l’espace sonore commun. Comme toi, ni plus ni moins.
J’ignore quels accords commerciaux tu as signés avec les pontes de la station de radio. Ceux-ci sont sans doute intéressants financièrement pour quelqu’un… Je formule cette hypothèse car je ne peux croire que tu nous infliges la radio par simple sadisme, ou que tu aies pu croire candidement que cette station locale « sympa » créerait du « lien social » consensuel dans les transports en commun… Mais du point de vue des usagers, de certains d’entre eux du moins, il est temps que tu saches que c’est une plaie. Les mieux protégés d’entre nous augmentent simplement le son dans leurs écouteurs, les autres rongent leur frein patiemment. Comme si la vie quotidienne des Français n’était pas assez difficile, avec la crise partout-partout !
Cette situation est également pénible pour tes propres chauffeurs, figure-toi : désormais, quand je monte dans le bus et que, contrairement à mes craintes, j’entends et savoure le silence, je souris, et je félicite toujours, en termes chaleureux, le chauffeur. Or parfois celui-ci me répond : « Ah, vous aussi vous en avez marre de France Bleu ? Imaginez un peu ce qu’on endure, nous c’est toute la journée ! » Plus inquiétant, le chauffeur me fait à l’occasion des confidences : « Normalement, on n’a pas le droit de couper, hein… On ne peut même pas baisser le son. Vous ne me dénoncerez pas, d’accord ? » Mais je dénonce le contraire, précisément !
Sache que, lorsque j’ai le choix, je privilégie un itinéraire où je peux voyager en tram plutôt qu’en bus, sans autre raison que celle-ci : dans le tram, on a la paix. On peut lire, ou réfléchir, bref on peut garder pour soi son « temps de cerveau disponible », si tu vois ce que je veux dire. Je te préviens que si à l’avenir tu décides de diffuser France Bleu jusque dans les rames de tram, sous prétexte d’accords commerciaux reconduits et encore plus juteux, je renoncerai définitivement à ma carte d’abonnement. La mort dans l’âme je reprendrai ma voiture. Mon moteur vrombira dans les rues et je chargerai comme une mule mon empreinte carbone. Tu auras cela sur ta conscience, je te le dis amicalement. Réfléchis bien.
Chère Tag, grosses bises,
Fabrice

Cher Monsieur,
Je vous remercie pour le mail que vous avez adressé à la Sémitag, pour le témoignage de satisfaction, mais surtout pour l’humour et le côté plaisant de vos remarques.
La radio à bord des bus était une demande forte d’une partie de la clientèle, mais nous constatons depuis quelque temps que cela ne répond plus au besoin de tranquillité de nos clients. Nous avions par ailleurs opté pour une radio généraliste qui transmettait également des informations concernant le réseau.
Pour reprendre votre expression, vous serez encore contraint de « rire jaune » pendant quelque semaines, voire quelques mois,  mais j’ai cependant le plaisir de vous informer que la Sémitag a décidé de la retirer progressivement de ses véhicules le temps d’équiper uniquement les postes de conduite.
Je vous remercie de votre confiance et du plaisir que nous avons eu à vous lire.
Cordiales salutations.
Service Relations Clients

Cher Service Relations Clients,
Merci pour cette réponse aimable.
Un aveu : je vous précise que ma menace de renoncer à mon abonnement annuel n’était que du bluff !
En réalité, je l’ai renouvelé, pas plus tard qu’hier, pour l’année 2014-2015.
Donc à bientôt, et cordialement,
Fabrice Vigne

Chère Annie Ernaux

28/04/2014 2 commentaires

regardeleslumieresmonamour

J’ai écrit à Madame Annie Ernaux.

Fabrice Vigne
11 rue du Champa
38450 Le Gua

À l’attention de Mme Annie Ernaux
via MM. Rosanvallon et Peretz
« Raconter la vie », éditions du Seuil
25, boulevard Romain Rolland
75014 Paris
Le Gua, le 19 avril 2014

Madame Ernaux

Je lis de longue date et avec passion votre œuvre. Je me suis précipité sur votre dernier, Regarde les lumières mon amour, pour une seconde raison : l’attrait, lui aussi invétéré, et non exempt d’ambiguïté, que j’éprouve pour les hypermarchés, pour les grandes surfaces qui les hébergent.

Parmi vos observations sociologiques et psychologiques, intimes autant que générales, humaines en somme, je me « suis retrouvé », comme on se retrouve régulièrement, fatalement, dans les travées des hypers, lieu commun aussi bien que non- lieu.

Mes propres usages de supermarché (en tant que client, bien sûr, mais également en tant que salarié, puisque j’ai quelque temps empilé des produits dans les rayons entretien et animalerie d’un Intermarché ; et en tant que voleur à l’étalage pincé par un vigile – deux expériences de jeunesse, remontant à plus de vingt ans) recoupent largement votre récit.

Si je devais y apporter une touche supplémentaire, ce serait pour évoquer le supermarché comme lieu érotique, puisqu’il est lieu de rencontre et de croisement, de frôlements. Je crois cet aspect non négligeable, quoiqu’un peu ridicule (je pense au Dragueur des supermarchés de Jacques Dutronc : Le chéri des libres-services/Qui libère les prix et les cœurs/Celui qui porte les paniers/Et qui s´occupe de vos bébés/Le Don Juan des ménagères/Avec son cœur de camembert…)

Je me souviens, lorsque j’étais jeune et employé de la grande distribution, des rapports de séduction, sinon de flirt, entre les caissières (à cette époque et en cet endroit, uniquement des femmes assises) et les manutentionnaires (presque uniquement des hommes debout) ; encore aujourd’hui, je me rends compte que, en plus des deux critères que vous mentionnez pour arrêter le choix de la caisse vers laquelle on va engager ses provisions (on évalue mentalement à la fois le volume du Caddie devant nous, et l’efficacité de la caissière), s’ajoute presque inconsciemment un troisième : j’opterai le cas échéant pour la caissière la plus jolie, alors même qu’il n’y aura aucun contact véritable, juste pour le plaisir de voir passer mes marchandises entre des mains liées à un joli visage. Aujourd’hui, on rencontre beaucoup de caissiers parmi les caissières, donc j’imagine que ces rapports de séduction superficielle, « valeur ajoutée » de la circulation des marchandises, sont susceptibles de concerner tous les sexes et toutes les préférences sexuelles.

Mais surtout, si je vous écris aujourd’hui, c’est que votre livre m’a frappé par ses similitudes avec un bref texte que j’ai moi-même écrit en 2007, dans un magasin IKEA. L’intention était différente, puisque je ne comptais pas en faire un livre – c’est le graphiste avec qui je travaillais alors, Patrick Villecourt, qui a eu l’idée d’en faire un « livre », en réalité un livre-objet ludique, un livre en kit, pastiche « afin de détourner le langage de l’adversaire » selon ses propres termes. La tonalité de mon J’ai inauguré IKEA est également distincte de votre Regarde les lumières mon amour, puisque j’ai glissé, conformément sans doute à ma nature, vers un traitement grotesque, un traitement en farce absurde, tandis que vous êtes sensiblement plus bienveillante (et en conséquence plus profonde, je crois). Cependant la « méthode » était bien identique : pénétrer dans un grand magasin, noter scrupuleusement  ce qu’on y voit et entend, afin de comprendre ce qui nous relie aux autres, et aux choses.

Je me fais une joie de vous offrir ci-joint un exemplaire de ce « livre » à monter soi-même. J’espère qu’il vous intéressera sur son fond, et qu’il vous distraira par sa forme.

Je joins en outre un second livre, Double tranchant, que j’ai réalisé avec le peintre Jean-Pierre Blanpain. Celui-ci est une fiction, le monologue d’un artisan coutelier, et n’a presque rien à voir… si ce n’est qu’en ce moment je tourne avec des musiciens un spectacle adapté de ces deux livres, et que la version scénique tente de rendre explicites les points communs du diptyque, la fabrication, la circulation, la consommation des objets.

Avec mon admiration, mes bien sincères salutations.

Fabrice Vigne

Post-scriptum : J’ai puisé dans votre livre des références littéraires que je ne manquerai pas d’explorer, Contrecoup de Rachel Cusk cité dans l’épigraphe, et De jeunes corps de Jon Raymond.
Réciproquement peut-être serez-vous intéressée par une liste de « films de supermarchés » que j’avais tenté de dresser il y a quelques années sur mon blog ?

Je vous dirai si elle me répond.

À bas le travail

09/02/2012 Aucun commentaire

Des titres.
Des billets.
De l’or.
Et les grandes richesses, alors,
Et tout ce que les grandes richesses sont dans la vie,
Femmes, tableaux, chevaux, châteaux, tables servies,
Tout, j’ai tout, tout ce que je veux.
J’ai tout, tout ce qu’ils n’ont pas,
Alors comment est-ce qu’il se fait que ces autres choses ne soient pas à moi ?
Quand tout l’air sent bon comme ça.
Seulement l’odeur n’entre pas.
Les seules choses qui font besoin
Et tout mon argent ne me sert à rien, parce qu’elles ne coûtent rien.
Elles ne peuvent pas s’acheter.
C’est pas la nourriture qui compte, c’est l’appétit.
Charles-Ferdinand Ramuz, L’Histoire du soldat, 1917

(Cet article est dédié au taquin Fred P.)

Ouf. Le léger doute qui m’assaillait lors du précédent post est dissipé : j’ai finalement peu en commun avec Nicolas Sarkozy. Le 24 janvier dernier, l’excité en chef souhaitait en ces termes la bonne année aux acteurs de la culture : « Est-ce que l’on respecte ce qui est gratuit ? Non ! » Ben voyons. Respect = thune. C’est vrai, comment respecter un quelconque minable qui n’affiche pas sa réussite commerciale à même son poignet, surtout passé 50 ans ? Le pénible histrion de la bling aura donc incarné jusqu’au bout (courage, on le voit, le bout) l’immonde mépris pour ce qui est gratuit (le bénévolat ? pouah ! Les relations sociales désintéressées, s’il en reste ? Laissez-moi ricaner ! Et le dévouement, l’altruisme, le rêve ? L’amour ? Toutes ces valeurs ringardes ne finiront pas au caca-rente, alors du balai), et par extension pour toute activité à but non lucratif. Les services publics en général, tout s’explique, l’éducation en particulier. Ainsi que, donc, la culture. Le cynique a cru flatter le monde de la culture en le galvanisant, pour tout voeu, sur l’air « Vous êtes bankable ! » , sur l’air « … pour gagner plus ! » en somme, car il n’en connait guère d’autre.

Gloire au gratuit ! C’est beau, un coucher de soleil. C’est gratuit. Respect. J’ai la furieuse envie de ne plus célébrer, n’aimer, ne préconiser, que ce qui est gratuit. Le don, le contre-don, le potlatch, le sacrifice, le partage, le prêt, le téléchargement sub-légal, c’est ta tournée ? la prochaine est pour moi, n’importe quoi plutôt que la vente. J’en ai nourri fugitivement la tentation de distribuer gratos tous mes stocks de livres, allez pfuit, tout doit disparaître, marre de ces cartons dans mon garage, mais je me suis retenu à temps, me suis calmé, il me pousserait à la faute l’affreux jogger, mes livres restent en vente, achetez-les. J’ai trouvé un autre dérivatif : cette semaine, je viens de me payer le luxe de refuser une offre d’emploi. J’ai reçu ça :

Bonjour,
Dans le cadre du Forum des métiers (voir pièce jointe), on nous a contacté pour savoir si un écrivain pouvait témoigner de son métier : nous avons pensé à vous, seriez-vous disponible ?
Ces rencontres sont prévues les 8 et 9 mars, Salle Emile Allais, Savoie Technolac.
Nous sommes persuadés que votre contribution lors de ce forum pourra apporter aux jeunes un éclairage sur le métier d’écrivain, ainsi qu’une ouverture possible aux côtés d’activités professionnelles plus, oserais-je dire, « lisibles » ?
Pouvez-vous me tenir au courant quant à votre disponibilité ?
Merci beaucoup !
Cordialement,
XXXX
Chargée des relations internationales
Chargée des relations avec les établissements scolaires et universitaires

J’ai rédigé d’abord une réponse bien sentie :

Bonjour
Je vous remercie d’avoir pensé à moi.
Mais je ne suis pas certain d’être la personne la mieux indiquée pour présenter à des collégiens mon travail d’écrivain ou d’éditeur en termes de débouchés professionnels. Je suis très loin de vivre (« vivre » au sens financier) grâce aux livres que j’écris. Quant à ceux que j’édite, non seulement ne me rapportent-ils rien, mais ils me coûtent. J’ai récemment été rattrapé par le réalisme économique, et j’occupe désormais un emploi salarié à plein temps – très heureux d’avoir cette chance, alors que le chômage progresse encore. C’est cet emploi, et non mes livres, que je considère comme « mon métier », et d’ailleurs c’est lui qui occupera mon temps les 8 et 9 mars prochains. Mes travaux littéraires sont donc distincts de mon « métier », et cependant pas moins importants (euphémisme), parce qu’il n’y a pas que le métier, dans la vie. Voilà, je le crains, le genre de discours que je serais susceptible de tenir à ces collégiens, et que les organisateurs du Forum des métiers seraient fondés à juger contre-productifs !
Du reste, pour ne pas m’en tenir à mon cas personnel, je lis dans votre prospectus qu’il s’agit d’exposer aux jeunes « les métiers dans lesquels les différents secteurs recrutent », or je ne sache pas que le secteur du livre soit particulièrement porteur ces temps-ci, et je crois que je serais envahi par un sentiment de supercherie si je devais vanter à des élèves de 3e les perspectives alléchantes du marché de l’édition (-3% de livres vendus en 2011 en France par rapport à 2010)…
Voilà pourquoi je regrette de devoir décliner votre pourtant sympathique proposition. En revanche, j’entrevois une autre façon de contribuer : j’aurais envie, en toute compassion, de conseiller aux adolescents perplexes, incités toujours plus tôt à réfléchir à leur avenir professionnel, pressés par l’école, par les parents, par les conseillers d’orientation, par toute une société anxiogène, de se détendre un moment, de réfléchir et de prendre du recul, de rire un peu, en lisant mon roman Jean II le Bon, séquelle, qui parle précisément de cela.
Bien cordialement,
Fabrice Vigne

… Et puis finalement, j’ai changé d’avis, je me suis contenté de répondre : « Navré, je ne suis pas disponible ». Reçu aucune réaction. Suivant.

Orgueil et narcissisme (Troyes épisode 93)

18/12/2011 un commentaire

Je me rends compte que le temps est devenu le sujet principal de ce blog. Pas principalement le temps qu’il fait, mais lui aussi. La première neige est tombée chez moi ce matin, je ne la vois pas, je m’informe, mes montagnes me manquent. Ici, le vent a soufflé très fort ces derniers jours. Une tempête depuis sa fenêtre est un spectacle extraordinaire, et la phrase « Je vois la tempête » sonne faux comme le souvenir d’un rêve, une tempête ne se voit pas, ce n’est que de l’air qui passe, on ne voit que des arbres qui se penchent sur nous. On voit l’invisible seulement par ses manifestations, et c’est peut-être pour cela que le mot est identique faute de mieux, le temps. Voir une âme, pareil, une âme n’existe pas beaucoup, mais on la devine faute de la voir, elle est une manière de parler, on se comprend. (Une amie, lectrice de ce blog, a remarqué que depuis mon isolement j’abusais du vocabulaire mystique, thébaïde, etc. Eh, oh, y’a pas marqué Soubirous, je n’ai expérimenté aucune révélation. Dieu reste exclusivement une métaphore. Je crois dans la toute-puissance des métaphores.)

Orgueil et narcissisme, ce n’est pas un titre de Jane Austen, c’est le sujet de réflexion de cette nuit.

Une amie, une autre, qu’est-ce que vous croyez, j’ai beaucoup d’amies, m’a fait l’honneur de me donner à lire un album pour enfants qu’elle et son illustrateur ont composé il y a plus de dix ans mais qui est resté inédit. Je comprends parfaitement qu’une histoire à laquelle on tient reste dix ans dans notre tête ou notre tiroir et y murisse (ou pourrisse) en même temps que nous, encore le temps qui joue, toujours.

Or en me présentant ce livre qu’elle se décide enfin à soumettre aux éditeurs, elle m’écrit ceci qui me choque profondément : « J’y crois, même si c’est sans prétention, j’espère que tu n’as rien contre ». S’ensuit un dialogue où je me risque à redéfinir et réhabiliter l’orgueil, péché capital, rien que ça.

Bien sûr que si, j’ai quelque chose contre l’absence de prétention. Il ne faut jamais dire « c’est sans prétention » ! Parce qu’il faut au moins prétendre faire un bon lire. J’espère que tu ne dis pas « c’est sans prétention » quand tu démarches un éditeur ? Je serais éditeur je ne te répondrais même pas !

(…)

Oh ben non ! Jamais je ne dirai ça pour eux ! Tu as mis le doigt sur quelque chose d’important chez moi : l’absence totale d’orgueil et de narcissisme ! J’essaie de ne pas le laisser transparaître auprès des éditeurs… Je suis bonne comédienne quand il faut.

(…)

Je ne crois qu’à moitié à ton absence d’orgueil. Peut-être est-ce parce que j’en suis moi-même bouffi, mais je ne parviens pas à imaginer comment quiconque peut créer sans orgueil. Pour moi c’est lié à la création elle-même : créer consiste à avoir suffisamment envie qu’une chose existe pour la faire exister, et dans ce contexte l’orgueil n’est pas autre chose qu’un autre nom pour la passion. Cela autorise tout le reste : avoir envie, croire en ce qu’on fait, le faire, et le défendre. Vive l’orgueil, si tu veux mon avis. Le narcissisme, c’est autre chose, ne pas confondre, c’est même tout le contraire… Pas indispensable du tout, celui-ci, et peut-être même nuisible. L’orgueil, c’est avoir une haute idée de ce qu’on fait (et alors on crée aussi librement que possible) tandis que le narcissisme, c’est avoir une haute idée de soi-même (et puisqu’on est content de soi, en somme on est complet, on n’a plus besoin de créer quoi que ce soit).

Ensuite la conversation prend un tour plus personnel, et ne vous regarde plus.

Un regret (Troyes épisode 65)

16/11/2011 Aucun commentaire

Certaines choses se font. D’autres ne se font pas. Ci-dessous un échange de mails à propos d’une chose qui, finalement, ne se fera pas, et ne me laisse qu’un regret. Il me reste à peine plus d’un mois de présence effective à Troyes. Je commence à pouvoir compter les choses qui se feront.

Bonjour Monsieur. Je suis enseignante de français en classe de 5ème dans un collège de Troyes et j’ai reçu vos coordonnées d’une maman d’élève qui vous a rencontré au Salon du Livre. Il se trouve en effet qu’une partie de mes élèves intègre dans le cadre du Conservatoire un projet théâtral autour de la pièce « l’Augmentation » de Georges Perec. Elle m’a dit que vous seriez heureux de partager votre passion de Perec avec la classe. Cela pourrait en effet être très enrichissant mais avant d’en parler concrètement à l’administration du collège, j’aurais voulu échanger un peu avec vous et voir sous quelle forme nous pourrions envisager cette intervention et quelle préparation vous souhaiteriez que je fasse en amont auprès des élèves. Je vous remercie en tous cas de cette proposition et reste à votre disposition. Bien cordialement.

Bonjour. Oui, c’est volontiers que je viendrai dans votre classe pour parler de Georges Perec. Reste à préciser… 1) la date. Je suis à Troyes jusqu’en décembre. 2) le contenu exact de mon intervention. Je pourrai causer à vos élèves, au choix, de : Georges Perec en général (je peux leur présenter la plaquette de Perec que j’ai rééditée et pour laquelle j’ai assemblé une préface et des notes, « Ce qui stimule ma racontouze » ) ; L’influence de Georges Perec sur mes propres livres (soit comme clin d’oeil, soit carrément comme inspiration majeure sur la structure et la composition des livres) ; le travail théâtral à partir d’un texte littéraire (il se trouve que je tourne depuis trois ans un spectacle adapté de l’un de mes romans). Bien à vous, et à bientôt, Fabrice Vigne

Merci de votre réponse.
1) Pour ce qui est des dates, nous pourrions envisager cela plutôt la semaine précédant les vacances de Noël, soit le lundi 12 décembre, soit le vendredi 16 décembre. 2) En ce qui concerne le contenu, je souhaiterais que vous leur présentiez Perec en général et sa vision de l’écriture. 3) Autre point prosaïque mais qui a néanmoins son importance : faut-il prévoir un financement et, si oui, sous quelle forme ? En fonction de tout cela, je soumets notre projet à l’administration du collège et vous tiens au courant. Merci, bien cordialement.

Bonsoir. La date du 12 décembre me convient. Vous me préciserez en temps utile l’horaire et l’adresse du collège. Concernant les finances, vous n’avez qu’à me considérer gratuit : j’estime que, pour les établissements troyens, je suis payé par l’association Lecture et Loisirs qui m’héberge à Troyes. Vous voyez que je ne suis pas exigeant. En revanche, je me permets de regretter un peu que vous ne profitiez pas de l’occasion pour vous intéresser, et surtout pour intéresser vos élèves, à mes propres livres. Non que je sois fou de narcissisme et d’auto-promotion, mais, s’il s’agit de présenter uniquement Perec, sa vie et son oeuvre, il me semble que vous êtes tout aussi qualifiée que moi ; ce que je peux apporter de spécifique, et de plus vivant, c’est témoigner comment Perec m’a fait écrire, m’a donné envie d’écrire, comment Perec entraîne à la littérature, comment il a ouvert de très nombreuses voies que nous pouvons explorer à sa suite. Mais naturellement, je m’en tiendrai au programme que vous me spécifiez. Bien cordialement, Fabrice Vigne

Bonsoir, je vous remercie de votre franchise et agirai donc de même à votre égard. Il n’y a en effet de ma part jamais eu d’autre intention, en vous invitant dans ma classe, que d’apporter un éclairage averti sur l’oeuvre de Perec et sa vision de l’écriture. Constatant qu’il y a eu malentendu, je préfère que nous nous en tenions là et, suivant votre conseil, présenterai moi-même Perec à la classe. Comme je n’avais prévu d’aborder le théâtre qu’au troisième trimestre, je serai ainsi plus libre d’introduire le sujet en temps et heure, me consacrant pour l’heure au Moyen-Age, période clef du programme de cinquième qui nous occupera aisément pour la fin de ce premier trimestre. Je vous remercie néanmoins d’avoir donné suite à cette prise de contact. Bien cordialement.

D’accord, nous en restons là. Le moyen-âge, c’est bien aussi. Je vous souhaite bonne continuation, et bonne Augmentation à vos élèves. Fabrice Vigne

Mais Bien sûr il y a plus grave que ces tristes rendez-vous manqués. C’est officiel : l’atmosphère européenne est ces jours-ci polluée par des particules radioactives dont on ignore tout. Cela signifie qu’une nouvelle catastrophe nucléaire s’est produite récemment sur un réacteur quelque part en Europe, et que, quel que soit le pays où elle est advenue, les autorités se sont bien gardées de l’annoncer. Tout va bien !

Hygiénisme et crime de guerre (Troyes épisode 36)

06/10/2011 Aucun commentaire

Ci-dessous un échange de mail avec Mano Gentil, dont il vous faudra lire sans faute l’effroyable prochain roman, Pavillon 19, à paraître quelque part en 2012 (mise à jour : le roman est finalement paru début 2013 sous le titre Le berceau de la honte), je vous garantis que c’est un gros morceau, j’ai eu l’honneur de le découvrir sur manuscrit car je suis dans ses petits papiers, expression idéalement adéquate. En attendant que ce nouveau volume soit disponible en librairie pour la vaine multitude ainsi que pour vous, sans vous commander vous feriez bien de lire toutes affaires cessantes (oui, immédiatement, laissez tomber ce blog, n’allez pas au-delà de cette phrase, d’ailleurs elle est trop longue, éteignez l’ordinateur, lisez plutôt des livres) Le Photographe, roman suffisamment fort pour qu’une fois ingéré il vous repête en tête, de loin en loin, en fonction de l’actualité. Bref. Ci-dessous un échange de mail avec Mano Gentil. Elle titre son message Née en 1961, comprenne qui pourra.

Très cher Fabrice,
J’ai attendu jusqu’à ce jour pour lire ta lettre adressée au Docteur Haricot. Je ne sais pas pourquoi avoir tardé autant. Peut-être sans le savoir, envie de la lire quasiment un an après , jour pour jour, que tu l’aies écrite.
J’admire ta science et ton écriture. Cette intimité avec Céline me laisse entrevoir les vides que j’ai encore à combler. Pourtant de cet écrivain, je n’ai jamais rien voulu savoir. J’ai lu, un point c’est tout. Et au fond de moi, j’ai toujours pensé qu’il en voulait plus à lui même qu’à l’humanité. Pour moi, il se sentait condamné à vie et pour ce, il lui fallait taper sur quelqu’un. Alors pourquoi pas le Juif? Après tout, humain qu’il était, quoi de plus humain que la faiblesse et la facilité en un temps où il n’était pas le seul à avoir donné « un statut » aux Juifs!
Pour moi, il était également un humoriste, certes cynique, mais tellement drôle. J’ai dernièrement visionné des entretiens entre lui et ceux qui cherchaient à débusquer la bête curieuse. Ils ne les a pas roulés, il leur a donné à voir!
J’espère ne pas te décevoir avec ma vision superficielle qui a cependant l’avantage de ne pas être celle d’un mouton. Ce qui est bien meilleur pour le haricot.
Je t’embrasse et ne peux m’empêcher de te dire encore Bravo.
Mano

Chère Mano
Eh, bien, en voilà un message qui me requinque de bon matin ! Mieux qu’un café + jus d’orange.
Le savais-tu, je suis à Troyes, en résidence d’écriture, fort seul en règle générale, et mes mises en route du matin sont un peu laborieuses. Sauf aujourd’hui.
Merci Mano.
Ta vision nest pas si superficielle que ça puisque, ayant lu Céline de la cave au grenier, je tombe finalement sur la même analyse : l’antisémitisme de Céline est un symptôme de son désespoir. Symptôme fort malvenu sous l’Occupation, ou l’antisémitisme cesse (pour toujours, semble-t-il) d’être une simple opinion stupide, pour devenir complicité de crime de guerre. Céline a une certaine vision des hommes, en gros il ne les aime pas, même s’il a de la tendresse pour eux en tant que médecin (« je suis devenu médecin parce qu’il n’y a que quand ils sont malades que les hommes cessent d’être méchants »), et dans ses romans il sublime cette misanthropie mélangée, il en fait la pâte de sa littérature, aucun lecteur ne peut s’en remettre. Cette misanthropie est, disons, métaphysique, parce qu’elle regarde l’humanité en général ; mais elle devient criminelle entre 1937 et 1941 parce qu’elle précise sa cible. Les trois livres publiés dans cet intervalle ne disent plus, soudain, « l’homme est mauvais » mais « le Juif est mauvais », comme si Céline avait enfin identifié le problème, diagnostiqué en docteur la maladie. C’est mystérieux et écoeurant depuis 70 ans.
Bon, et comment vas-tu ? Raconte un peu. Il est prêt à sortir, ton roman ? Non sans liens, d’ailleurs : une autre édifiante histoire de médecine et d’antisémitisme…
Tu connais cette blague sur l’écrivain qui parle de lui, encore de lui, toujours de lui, qui saoule son interlocuteur pendant une demi-heure puis finalement dit : « Mais assez parlé de moi. Parlons un peu de vous. Qu’avez-vous pensé de mon dernier livre ? » Il paraît que c’est une anecdote authentique mais je ne sais pas à qui elle est attribuée.
Bises
Fabrice

La suite de cette conversation privée, où nous avons parlé de nous et de nos livres, ne vous concerne pas, vaine multitude. Parlons un peu de vous. Que pensez-vous de ce que nous pensons ?

Toi aussi tu peux devenir trader

10/01/2011 un commentaire

Oui, toi aussi, deviens trader d’un seul clic. Ou, ce qui revient un peu au même, joue au poker sur un site quasi-gratuit parrainé par une ancienne vedette. Ou fais ce que tu veux, du moment que c’est en ligne. Songe à la gamme d’expériences humaines qui t’est offerte en ligne ! Des rencontres en ligne, de la politique en ligne, du commerce en ligne, des encyclopédies en ligne, du réseau social en ligne, des bonnes blagues virales en ligne, de l’existence médiatique genre : quart-d’heure-de-gloire en ligne, de la pornographie en ligne, du cinéma en ligne, des dessins animés en ligne, de la musique en ligne, du pipole en ligne, du donquichottisme en ligne, du best-of en ligne, de l’art même, en cherchant bien, entremêlé au temps perdu en ligne… Ah, les joies de l’énumération en ligne !

Tout, quoi. Tout est là. À quoi bon quitter l’écran. C’est dingue, quand on y pense, tous ces en-ligne, ça finit par m’évoquer suivant le noir que je broie, des hameçons pour pêche au gros, des queues devant les magasins en temps de solde ou de disette, des défilés militaires, des murs de fusillés.

Et moi, pauvre petit écrivain, je fais quoi, là, tout connecté mais à quoi on se demande, en ligne comme tout le monde, turbogédéon, cyberbécassine ? Je fais de la littérature jeunesse, paraît-il. Il faut que je m’y fasse, je suis labélisé « jeunesse », Nelly Kapriélian ne lira pas mes livres et ne viendra pas m’interviewer avec une bouteille de champ’. Au lieu de quoi, je reçois des sollicitations de lycéennes qui ont des devoirs à faire sur La famille dans la littérature jeunesse et qui au petit bonheur adressent des questionnaires à une flopée d’ « auteurs jeunesse » dont elles ont dégoté l’adresse allez savoir comment. Bon, je suis bien élevé, je réponds à leurs questions, je veux bien faire vos devoirs et les miens, vérifier si j’ai quelque chose à dire sur la famille dans la littérature jeunesse. Mais la prochaine fois pensez au champagne, s’il vous plaît.

Bonjour, nous sommes trois lycéennes de de première Economique et Social au lycée de la côtière dans l’Ain, et nous préparons en ce moment un questionnaire pour les TPE concernant la littérature jeunesse.
Nous aimerions vous poser quelques questions pour nous aider a élaborer correctement notre TPE.
Les questions sont les suivantes:
1: Comment délivrez-vous (les auteurs) un message a travers vos livres?
2: Quelles sont les attentes explicites/ implicites des parents par rapport au sexe de leurs enfants?
3: Quel est le rôle de l’illustration par rapport au texte?
4: Existe-t-il des difficultés a plaire et à instruire en même temps?
5: Existe-t-il des formes variées d’oeuvres pour la jeunesse?
6: Quelles sont les préférences des enfants?
7: Comment est représentée la famille dans la littérature jeunesse? A-t-elle un rôle important dans l’hisoite racontée?
8: Existe-t-il des stéréotypes, Si oui, lesquels?
9: Quelle est la représentation de la famille (famille nucléaire, famille élargie, famille monoparentale…)? A-t-elle évolué ces dernières années?
10: Comment est représenté l’enfant?
11: Pensez-vous que ces personnages ont-ils un impact sur les manières d’agis et de penser de l’enfant?
12: La littérature jeunesse a-t-elle, selon-vous, un rôle socialisateur? Si oui/ non pourquoi?
Si vous pouviez répondre, ne serait-ce qu’à quelques questions, cela nous aiderait beaucoup et faciliterait notre démarche.
Merci d’avance.

Bonjour mesdemoiselles
Ne vous attendez pas à recevoir beaucoup de réponses… Les questions que vous posez, à part peut-être la première (et encore) ne s’adressent pas vraiment à des personnes qui écrivent des livres, mais plutôt à celles qui les lisent, et qui ont par conséquent sur la production éditoriale dans son ensemble certaines lumières, certaines idées, certaines opinions : des éditeurs, des libraires, des critiques, des journalistes, des universitaires, des professeurs, des documentalistes…
Pour ma part, je me déclare incompétent. J’ignore absolument quelle peut être la représentation de la famille dans la « littérature jeunesse ». Je ne pourrais que vous délivrer quelques clichés sans intérêt, ou alors vous décrire comment telle ou telle famille précise est représentée dans tel ou tel de mes livres, mais ce n’est pas cela qui vous intéresse.
Je vous souhaite bon courage,
Fabrice Vigne

Bonjour,
Tout d’abord, je voudrais vous remercier d’avoir répondu à notre mail, quelques uns l’on fait mais une majorité s’en est abstenu, vous aviez raison. En fait le questionnaire à bel et bien eté conçu pour les écrivains, mais je vous accorde qu’il n’a pas été très clair, voire pas du tout.
C’est pourquoi je me permets de vous renvoyer un autre questionnaire que j’espère plus adapté. Cela me gêne terriblement de vous importuner comme nous le faisons, cependant si nous avions ne serait-ce que quelques bribes d’informations, sur votre opinion personnelle.
merci.
C’est vrai que ce questionnaire était assez général. Nous avons dû l’envoyer à un maximum de personnes pour avoir le plus d’éléments possible, sachant que certains ne répondraient pas.
Nous avions également peu expliqué notre démarche, cela peut aider à comprendre certaines questions.
Nous devons préparer une épreuve du bac, le TPE, où une problématique nous est posé, à partir de cette problématique, nous devons monter un dossier afin d’y répondre. La nôtre est: “Dans quelle mesure les œuvres de littérature jeunesse contemporaines françaises qui abordent le thème de la famille ont-elles une visée éducative?”. Tout en traitant le sujet, nous devons inclure deux matière, le français et la science-économique et social. C’est pour cela, qu’il nous faut traiter le côté littéraire mais aussi une certaine analyse « sociologique ».

-Votre premier souhait est-il de délivrer un message précis aux enfants ou avant tout de les distraire ?
– Quel est le rôle de l’illustration par rapport au texte ?
– Vous est-il déjà arrivé d’écrire un livre en partant d’une illustration ?
–  Quelles sont les difficultés que vous rencontrez,  pour plaire et instruire en même temps ?
– Connaissez-vous d’autres formes d’œuvres pour la jeunesse ?
– Quelles sont les histoires préférées des enfants ?
– Représentez-vous la famille dans vos livres ? A-t-elle un rôle important dans l’histoire racontée ?
– Cette famille est elle plutôt “traditionnelle”, monoparentale, recomposée,… ?
– Comment représentez-vous l’enfant ?
– Pensez vous que les personnages ont un impact sur la manière d’agir et de penser de l’enfant ?
– La littérature jeunesse a t-elle selon vous, un rôle socialisateur? Si oui/ non, pourquoi ?
– Les maisons d’édition ont elles des attentes précises?

Bonsoir jeunes filles.
Voici mes réponses. Elle vous paraîtront peut-être un peu décalées. J’ai fait de mon mieux. Mais je ne crois pas être représentatif de quoi que ce soit… Or, vous, vous avez besoin de « représentatif » ! de sociologique ! catégoriel et catégorique ! Sinon votre copie n’a pas de sens.
Enfin, bon courage à nouveau.
Fabrice Vigne

-Votre premier souhait est-il de délivrer un message précis aux enfants ou avant tout de les distraire ?
Ni l’un ni l’autre. En littérature je me méfie autant des « messages » (synonyme possible : leçon de morale) que des « distractions » (synonyme possible : diversion). Mon premier souhait est plus simple que cela : je cherche à donner une forme littéraire à une idée qui me fait rire et/ou qui m’émeut et/ou qui me donne à méditer, et dans l’idéal cette forme (le texte) permettra de communiquer mon émotion au lecteur.

-Quel est le rôle de l’illustration par rapport au texte ?
Je ne suis pas illustrateur, mais je crois que le rôle de l’illustration consiste à donner une certaine interprétation du texte, une vision, qui doit aiguiller celle du lecteur, mais pas la prendre en otage. Il faut se souvenir que le lecteur s’empare d’abord de l’illustration, en un clin d’œil, puis seulement dans un deuxième temps, beaucoup plus long, du texte. L’illustration ne doit donc ni trahir le texte (ne pas dire le contraire), ni le répéter bêtement (ne pas dire exactement la même chose) – c’est donc très délicat. Heureusement, je ne suis pas illustrateur.

-Vous est-il déjà arrivé d’écrire un livre en partant d’une illustration ?
Oui, deux fois.
« Les Giètes » a été écrit à partir de photographies ; « ABC Mademoiselle » à partir de gravures. C’est très stimulant. J’ai donc fait, à rebours, le travail que je crois être celui de l’illustrateur et que je décrivais dans ma réponse précédente : j’ai tenté d’exprimer une vision de ces images, qui ne disait ni la même chose, ni le contraire…

– Quelles sont les difficultés que vous rencontrez pour plaire et instruire en même temps ?
J’ai l’impression que votre question, « plaire/instruire », reformule la sempiternelle dichotomie entre « le fond » et « la forme », la forme « plaisante » étant censée faire passer la pilule du fond « instructif »… Alors qu’on sait bien depuis Marshall McLuhan que le fond EST la forme (the medium is the message). Par conséquent, je pars du principe qu’instruire PEUT plaire, et je ne me pose plus jamais cette sorte de question. Disons que, lorsque j’écris, je cherche à me plaire, et à m’instruire, vraiment les deux à la fois, l’un dans l’autre. C’est le test. Si je me plais et si je m’instruis, alors mon texte a une chance d’instruire et de plaire à autrui.

– Connaissez-vous d’autres formes d’œuvres pour la jeunesse ?
Je ne comprends pas bien la question. Des films pour enfants ? De la musique pour enfants ? Des spectacles pour enfants ? Oui, bien sûr, je sais que cela existe.

– Quelles sont les histoires préférées des enfants ?
Aucune idée ! Les histoires de vampires sont très à la mode, paraît-il.

– Représentez-vous la famille dans vos livres ? A-t-elle un rôle important dans l’histoire racontée ?
Oui, c’est très important. La famille dans la littérature jeunesse me semble inévitable, puisque la famille est au cœur de la vie des enfants. Il faut bien que la littérature (jeunesse ou non) reflète un peu la vraie vie.

– Cette famille est elle plutôt “traditionnelle”, monoparentale, recomposée,… ?
Tout dépend de l’histoire, il est impossible de répondre à cette question par une généralité. Mon dernier roman en date, « Jean II le Bon, séquelle », met en scène trois adolescents. Or, le premier vit au sein d’une famille recomposée (beau-père et demi-sœur), le second vit dans une famille que l’on peut qualifier de « traditionnelle » (papa, maman, un garçon, une fille, et même un chien), et le troisième dans une famille monoparentale (le garçon vit seul avec sa mère). Tout le panel en un seul bouquin ! Strike !

– Comment représentez-vous l’enfant ?
Idem. Tout dépend du contexte, de l’histoire, de l’intention. Dans mes livres, les enfants sont de diverses sortes (je n’ose pas dire « de toutes sortes », ce serait prétentieux), parce que dans la vie, plusieurs modèles existent aussi…

– Pensez vous que les personnages ont un impact sur la manière d’agir et de penser de l’enfant ?
De penser, sans aucun doute. Puisque la lecture est exclusivement un phénomène de pensée. D’agir, c’est moins certain, mais c’est possible dans certains cas. En gros, un personnage rencontré dans un roman peut appeler deux types de réaction chez le lecteur, qu’il soit adulte ou enfant : l’identification, et l’altérité. C’est-à-dire : 1) Ce personnage me ressemble – ça alors, je ne suis pas tout seul au monde, j’ai trouvé quelqu’un comme moi. 2) Ce personnage ne me ressemble pas du tout – ça alors, il existe donc dans le monde des gens très différents de moi, et voilà à quoi leur vie ressemble. Je crois importants, instructifs, et, pour le dire platement, utiles, ces deux types de lecture. On lit pour se connaître, et pour connaître le monde. À tous les âges, à nouveau.

– La littérature jeunesse a t-elle selon vous, un rôle socialisateur? Si oui/ non, pourquoi ?
Qu’entendez-vous par « socialisateur » ? Que la littérature apprend à vivre en société ? Je suppose que oui. Je ne peux pas l’affirmer. Je peux juste témoigner que moi, Fabrice Vigne, je me positionne aujourd’hui à 42 ans dans la société en tant qu’individu marqué par ses lectures, y compris d’enfance.
Et qu’entendez-vous par « rôle » ? Soit vous voulez dire « effet », et là c’est indéniable, soit vous voulez dire « mission », par conséquent vous sous-entendez un aspect volontariste, conscient, et là c’est plus discutable. En tant qu’écrivain, j’espère avoir un effet sur mon lecteur, mais je ne me sens pas investi d’une mission.

– Les maisons d’édition ont elles des attentes précises?
Je ne sais pas, certaines maisons d’édition sont peut-être plus marquées que d’autres par une certaine idéologie, une volonté de déployer telle ou telle vision du monde, je ne les connais pas toutes. En tout cas, les maisons avec lesquelles je travaille ont surtout des attentes littéraires. Que le texte soit bon, voilà le premier critère.

Un peu d’amour, un peu de vulgarité, un peu d’envie de tout casser

19/10/2010 4 commentaires

Un peu de tout en somme, comme la vie. Par quoi commencer ?

1) Par l’envie de tout casser, tiens.

L’increvable, incorruptible, le politiquement incorrect Bob Siné est toujours aussi énervant, et j’aime me faire énerver par lui.

J’aimais bien Siné semant sa zone dans Charlie Hebdo… (Mais Philippe Val l’a viré.)

J’aimais bien Siné semant sa zone dans Siné Hebdo… (Mais j’avoue qu’à part les éditos du bonhomme, je ne lisais guère son canard – je m’y étais abonné par principe… Bon, il n’existe plus.)

J’adore la zone semée en long  large et travers dans l’autobiographie de Siné, Ma vie mon oeuvre mon cul, un feu d’artifice d’une extraordinaire liberté, un chef d’œuvre dans son genre, et au fond un genre à lui tout seul.

J’aime Siné quand il sème sa zone en plein jazz

Et j’aime toujours Siné, à présent qu’il sème sa zone sur Internet. Il sème, je récolte. Je trie, tout de même. Mais globalement, je me marre quand il commente l’époque. Je prélève par exemple ce commentaire dans sa zone de cette semaine :

Le groupe LVMH, dirigé par Bernard Arnaud, ami intime de Sarko-la-peste, vient d’accueillir deux petites nouvelles au sein de son conseil d’administration : Bernadette Chirac, bombardée « ambassadrice du luxe » (sic) et Florence Woerth, nommée au conseil de surveillance de la société Hermès, filiale de LVMH. Florence Woerth recevra 400000 € par an, Bernadette seulement 65000. Est-ce que vous avez comme moi, chers lecteurs, parfois des envies de tout casser ?

Bien sûr que je l’ai, l’envie, et Siné me la fouette chaque semaine. Il est démago ? De mauvais goût ? Vulgaire ? Ah, tout est affaire d’échelle : il l’est beaucoup moins que la clique au pouvoir, Sarko-Woerth-Chirac-Arnaud (ce dernier étant peut-être le plus influent en France, alors qu’il n’a pas été élu), qui nous explique qu’il faut trimer deux ans de plus et de l’autre main continue tout raide de toucher ses dividendes au beau milieu de la crise partout-partout (dans la rue, sur les routes, dans les lycées, dans les cités, dans les stations services…).

2) Vulgarité, justement. On change de genre, on change de blog, mais pas de sujet : où placer le curseur de la vulgarité ?

Je reçois la revue de presse hebdomadaire du CRILJ, Centre de Recherche et d’Information sur la Littérature pour la Jeunesse. Je lis chaque lundi cette documentation, soit attentivement, soit distraitement… jamais avec passion. Jusqu’à ce jour ! Jusqu’à un certain article, déniché et froidement retransmis par le CRILJ comme si de rien n’était, un article intitulé Censurer les livres pour enfants ?. D’ordinaire, l’essentiel du courrier du CRILJ est constitué d’échos professionnels et savants, notamment les programmes de tous ces colloques qui décortiquent savamment les œuvres pour la jeunesse, le CRILJ appelle à communication, et donne rendez-vous pour discuter entre gens de bonne compagnie du pourquoi et du comment des livres pour enfants, il distribue en somme les horaires des messes et prêche les convaincus. Cet article-là ? Rien à voir ! Un autre son de cloche tout à fait ! Une vraie douche froide ! Allez donc voir le blog en question

Censurer les livres pour enfants ? est un redoutable cas d’école qui m’a mis en rogne comme rarement, un concentré d’a priori et de conventions qu’on supposait d’arrière garde… Une conception « édifiante » du livre jeunesse qu’on croyait d’avant la guerre (laquelle ?)… Voir dans le délicieux album pour touts-petits Ma culotte d’Alan Mets un dangereux fauteur de »vulgarité » et de « style texto », quelle énormité ! Quelle ignorance ! Ce livre date de 1997, alors que le « style texto » n’existait même pas ! Autant voir du SMS dans la première phrase de Zazie dans le métro (1959) : « Doukipudonktan ? » Roman d’une grande vulgarité, au reste.

Ainsi, ce révoltant article, apologie de la censure, est salutaire puisqu’il nous réveille, il nous rappelle que la bataille de la littérature jeunesse contre la bien-pensance n’est jamais gagnée. On finirait par l’oublier, à force de rester confortablement entre soi, dans certains milieux, parmi les récipiendaires du courrier du CRILJ, dans la communauté des « bibliothécaires jeunesse », salons jeunesses, auteurs jeunesse…, tous ces milieux qui n’en font qu’un et qui prennent la « littérature jeunesse » au sérieux et lui consacrent imaginez un peu, des colloques. Dans la société « réelle », les livres pour enfants ne sont pas des objets culturels ! Ils sont des outils d’élevage, et la moraline fait encore rage quand il s’agit d’autoriser ou pas des enfants à ouvrir des livres. Dans la vraie vie, des parents corrigent les livres au Tipp-Ex pour protéger les enfants de la vulgarité.

Vive la vulgarité, nom de Dieu ! Et vive Siné ! Ah comme l’envie me prend, parfois, plus sûrement encore que celle de tout casser, de me gorger, de m’enivrer de gros mots ! Merde à toutes les censures !

3) Allons, terminons par l’amour, s’il vous plaît. Vous allez voir, je ne perds pas de vue mon sujet du jour : où est la vulgarité ?

J’ai adressé à Susie Morgenstern un exemplaire de mon roman Jean II le Bon. Je le lui ai dédicacé en ces termes (je réécris de mémoire) :

Chère Susie, j’ai le plaisir de t’offrir ce livre, parce que j’ai eu une pensée pour toi en l’écrivant, vers la fin, à l’avant-dernier chapitre. Je me rendais compte que j’étais en train de composer une apologie de l’amour, et j’avais peur d’être concon, cul-cul, gnan-gnan. [NDLR : Peur d’être vulgaire, en quelque sorte.] Mais soudain je me suis souvenu : « Ah, mais Susie le fait bien ! Elle fait l’apologie de l’amour dans chacun de ses livres ! C’est son grand sujet, presque son seul, et elle n’est JAMAIS ridicule ! Alors, allons-y… » Et j’ai terminé mon livre. Susie, je t’aime !
Fabrice

Par retour de courrier, l’adorable Susie m’adressait un adorable accusé de réception :

Oh Fabrice ! Je t’aime aussi. Il ne faut jamais avoir peur d’être cucul. J’en suis la reine !
Merci et je t’embrasse très fort,
Susie

Et c’est ainsi que l’amour sauvera le monde de la vulgarité. Et de la crise partout-partout.

(Est-ce que je crois à ce que je viens d’écrire ? Euh… Bon, déjà, je l’écris, c’est un début.)