Lus coup sur coup : Maudite du cul ?, écrit par Sara Forestier et dessiné par Jeanne Alcala (éd. L’Iconoclaste) puis Une obsession, écrit et dessiné par Nine Antico (éd. Dargaud, label Charivari).
Ces deux autobiographies sexuelles, en dépit de leurs différences formelles, constituent deux symptômes parmi d’autres, innombrables, du même vaste mouvement de libération de la parole des femmes, à la fois post-#metoo et post-Annie Ernaux. Pas moyens de lire tous les livres ressortant de ce flux, nous assistons à l’émergence d’un genre éditorial à part entière et je ne parle ici que de deux specimens que le hasard a posés l’un sur l’autre sur ma pile. Or de ces signaux, il n’y en aura jamais trop. Écoutons et lisons les femmes qui veulent bien raconter leur sexe, leurs aventures, leurs mésaventures, leurs apprentissages et leurs blessures, leurs jouissances et leurs souffrances, leur libido. Y compris, même, leurs amours – n’esquivons pas le mot le plus ambigu de la langue française. Tant pis si cette masse de confidences génère AUSSI un filon commercial, un secteur dans les librairies, une mode : à l’instar de nos vies intimes, chacune de ces histoires est à la fois semblable aux autres et éminemment singulière, chacune a sa dignité, et chacune est utile puisqu’elle apporte un contrepoids bienvenu aux histoires masculines qui dominent le marché des éducations sentimentales depuis, bah, des millénaires. Nous en avons, des choses à apprendre. Respect à toutes. Ceci dit. On ne pourra pas s’empêcher, et je crois qu’il vaut mieux ne pas s’empêcher, d’établir des distinctions entre les livres selon leur niveau d’engagement non personnel mais esthétique ; entre les livres qui cherchent et inventent un ton, une distance, un style, une poésie, une façon inédite d’émouvoir… et ceux qui, en dépit de leur indiscutable sincérité, profitent simplement de l’autorisation donnée par la vague pour vider leur sac. Dans la première catégorie, qui s’extirpe du pur état de symptôme pour se risquer à l’art, avec supplément d’âme et d’élégance, je rangerais volontiers Nine Antico qui poursuit avec Une obsession un réseau de formes et de symboles (la nouvelle carte du tendre passe par les canaux de Venise : les masques sont partout) ; dans la seconde catégorie, je range Sara Forestier la Maudite qui, révérence gardée envers l’admirable actrice, délivre ses affres d’une façon qui confine au banal.
PS 1 : comme je n’aime pas spécialement endosser le rôle de distributeur de bons et de mauvais points, je m’empresse de réconcilier tout le monde en rappelant que Nine Antico est aussi réalisatrice et qu’elle a notamment signé le film Playlist, autre histoire féminine de conquête de sa propre sexualité. Et qui donc ce film avait-il pour vedette ? Sara Forestier. Alors, hein, globalement : bravo les filles. M’est avis que ce film, manifestement déjà autobiographique, a ouvert la voie des livres de l’une et de l’autre.
PS 2 : même s’il s’agit d’une référence datant de deux ans (archaïque, donc, en ces temps qui courent plus vite que nous), je range illico dans la première catégorie ci-dessus définie le magistral En territoire ennemi (Carole Lobel, L’Association, 2024) qui aborde, en plus des faits et abus sexuels, certains faits et abus politiques.
PS 3 : Nine Antico écrit dans son livre une phrase qui me tape dans l’oeil. Il faut écrire comme si ses parents étaient morts. Cette phrase, à tous les sens de l’expression, me dit quelque chose. Il se pourrait que ce soit une citation. Mais d’où, de qui ? Si quelqu’un a une idée…
PS 4 : une archive « metoo#moiaussi » au Fond du Tiroir pour rappeler que cette vague mondiale de libération profite aussi aux hommes, et pas seulement pour leur culture générale : https://www.fonddutiroir.com/blog/?p=17822
Ce jour une borne de plus, une borne de mieux : la 57e. Ouf. Et une pensée, depuis la vie, pour certains qui sont morts à 57 ans.Par exemple Horace, qui le premier écrivit “Carpe diem, quam minimum credula postero” . Et puis Allain Leprest, Paul Eluard, Tignous, Thomas More, Michael Brecker, Alphonse Daudet, Humphrey Bogart, Florence Arthaud, Curtis Mayfield, Cathy Berberian, Maurice Dantec, Henri IV, Roger Vailland, Stéphane Rosse, Jacques Lob, Big Mama Thornton, Niccolò Paganini, Pierre Larousse, Pierre Clementi, Pierre Waldeck-Rousseau, Patrick Swayze, Michel Foucault, Laurent Tirard, Mark Lanegan, Luther Allison, Ian Dury, Maurane, Charpin… et aujourd’hui même 17 avril, Nadia Farès.
Et Prince. Bien sûr, Prince, 57 ans pour toujours et à jamais. J’écoute Prince, je shake mon booty, et je suis, très simplement, fou de joie d’être vivant :
Commentaire de mon aîné de quelques années, à qui je dois donc le respect, Christophe Sacchettini :
Il faut quand même noter que plusieurs de ceux que tu cites sont arrivés à cet âge dans un sale état… Allain Leprest (que j’ai brièvement connu), Tignous pour cause d’islamite aiguë, Henri IV de catholicisme aigu, Bogart qui disait qu’à chaque clope il plantait un clou dans son cercueil, Dantec pour cause de connerie, Clémenti de drogue, Foucault de Sida… Quant à Fernand Charpin, asthmatique aigu, il ne pouvait plus, à ce qu’il paraît, monter son escalier pour rentrer chez lui. Toi tu ne portes aucun de ces marqueurs, à ce que je sache ??! Moi je m’en fous, j’ai passé les échelons Rimbaud, Mozart et Vian, depuis plus rien n’a d’importance. J’ai même passé l’échelon Nietzsche, c’est dire.
NB : la photo illustrant ce qui suit est tirée d’un article de presse, elle a été prise durant les répétitions d’ Ici sont les dragons, 2e époque, alors qu’on ne voit pas cette image-là dans le véritable spectacle, c’est cela aussi l’art vivant.
Ariane Mnouchkine, trésor national, 87 ans, six décennies complètes consacrées à la création théâtrale, poursuit son inlassable recherche, frappe toujours les trois coups, ouvre la porte de la cartoucherie, déchire les tickets, dit bonjour à chaque spectateur… et, outre ce rituel folklorique, délivre cette année Ici sont les dragons, deuxième époque, 1918-1933 : Choc et mensonges. Ces derniers mots formant sous-titre sont attribués à Goebbels, dont la stratégie de menterie n’est pas pour rien dans l’actuelle prolifération des fake news (cf. cette archive au Fond du tiroir).
Comme le premier volet, comme aussi le troisième puis le quatrième qui viendront couronner l’épopée et marquer le passage de relai officiel de Mme Mnouchkine, celui-ci plonge ses racines dans une volonté de comprendre ce qui se passe aujourd’hui – la guerre en Ukraine et, quasiment, en Europe – en remontant la pendule, d’un siècle.
Et tout s’éclaire. Cette histoire, de la révolution russe, de d’inexorable montée du nazisme, de la montée vers la guerre totale, c’est bien la nôtre. Nous sommes dans ce miroir prodigieux. Par exemple, alors que chaque scène est dite dans la langue des protagonistes (et sur-titrée), l’une des plus longues séquences est en français, et elle m’a bouleversé. C’est le discours de Tours, prononcé par Léon Blum en 1920, qui, conséquence de la révolution bolchévique, prend acte de l’éclatement de la gauche française. Blum « garde la vieille maison« , et prévient : « Sommes-nous condamnés, alors que nous cherchons la même chose, c’est-à-dire la fin de l’ordre économique bourgeois, à nous parler en ennemis, et à nous traiter pour les uns de fous sanguinaires et pour les autres de socio-traitres ? » Bon sang, mais… Il est en train de décrire les invectives entre le PS et LFI ! Cela fait donc 106 ans que ça dure, et que le capitalisme peut dormir sur ses deux oreilles !
Autre exemple plus anecdotique mais plus personnel : en 1984, comme j’étudiais le russe au lycée, j’ai effectué un voyage scolaire en URSS durant lequel nous avions, passage obligé sous la Place Rouge, défilé sans avoir le droit ni de parler ni de nous arrêter devant la cage en verre contenant la momie de Lénine – or c’est seulement 60 ans plus tôt, échelle minuscule et humaine, à la mort de Lénine en 1924, que Staline décida de sa momification et la scène est montrée dans le spectacle, on comprend l’enjeu scientifique, symbolique, politique de la mise en scène macabre de cette pseudo-immortalité.
Mais c’est trop peu dire qu’on comprend : en réalité, on ressent. Car on est au théâtre. L’art de Mnouchkine est à la fois prodigieusement archaïque et prodigieusement contemporain, sur deux plans : – le théâtre : archi-archaïque (la geste et la gestuelle, les masques et la présence, la troupe virevoltante et les dizaines de personnages) et pourtant archi-contemporain (quelle merveille permanente d’assister à la réinvention de ce qui se peut faire sur scène avec la technique d’aujourd’hui qui ne remplace pas, mais s’ajoute à l’artisanat, et le monde entier, Moscou, Berlin, Paris, Londres, et le Japon et l’Amérique, existe devant nous) ; – la leçon d’histoire : archi-archaïque (depuis Hérodote, nous lisons le passé pour ne pas être dupe du présent ; la vulgarisation est brillante et engagée, on dirait Henri Guillemin ou Alain Decaux) et pourtant archi-contemporaine (on dirait les auteurs de podcasts historiques sur Youtube qui revisitent pour nous le passé, suivez mon regard). Bref : l’art vivant est vivant et le mot qui manque et que je dépose ici faute de lui avoir trouvé une meilleure place plus tôt est poésie. Merci madame et à l’année prochaine.
II – Regarde de tous tes yeux, regarde !
Si je cours les expositions c’est dans l’attente perpétuelle et l’espoir d’une révélation, encore une révélation, toujours une révélation, y compris une révélation d’une chose que je savais déjà, peu importe du moment que les images révèlent à tour de bras, sec et d’aplomb. Je pourrais m’aventurer sur une généralisation hyperbolique, au fond je n’attends rien d’autre non plus de la vie, mais je me contenterai des révélations au fil de mes visites de quelques expos à Paname.
– Ainsi, l’exposition « Global Warning » de Martin Parr au Jeu de Paume me révèle plus de reconnaissance que de connaissance. Elle me révèle avec brio, humour et couleurs pop que la frontière entre humanisme et misanthropie est paradoxalement ultra-mince, je me demande même, pour parodier un fameux slogan inventé par Sartre, si la misanthropie ne serait pas un humanisme tant on ne peut qu’être écœuré par les dégueulasseries commises par ce saligaud d’humain, or je me reconnais de façon troublante dans ce paradoxe-là : Parr documente les horreurs de masse (la surconsommation, le surtourisme, la bagnole, le selfie, le désir publicitaire, la malbouffe, la globalisation-poubelle)… est-ce que tout cela fait de lui un misanthrope ? Je crois que cela fait de lui avant tout un humaniste. Peut-être un humaniste blessé, conséquemment un romantique.
– Ainsi, juste après façon antidote, la rétrospective Sebastião Salgado à la Mairie de Paris me révèle l’exact contraire et ainsi ma dialectique avance : un grand photographe n’a pas besoin d’une once de misanthropie pour s’affirmer humaniste. Tandis que Parr montrait le problème humain, mais sans surplomb, rappelant qu’il en faisait partie à part entière, Salgado agit, récuse tout fatalisme à ce dit problème humain. Il est tout à la fois L’Homme qui plantait des arbres et Celui qui considérait que tous les humains avaient suffisamment de noblesse et de dignité pour être regardés. C’est bien aussi.
– Ainsi, l’exposition « Visages d’artistes, de Gustave Courbet à Annette Messager » au Petit Palais me révèle un Courbet que je connais par coeur, L’Autoportrait au chien noir (photo 1, 1842, tiens, je l’imaginais plus grand) de « l’homme le plus orgueilleux de France », et j’en suis ravi. Mais il me révèle des images inédites et j’en suis ravi pareillement. Le mur entier consacré aux essais de signatures d’Annette Messager est prodigieux, recherche d’identité entre le lisible et le visible. Concernant Courbet, je découvre une caricature d’époque qui m’enchante (photo 2) : Courbet surveille ses spectateurs (y compris nous-mêmes en 2026 ?) et se lamente : « Voilà un bourgeois qui s’arrête devant mon tableau !… Il n’a pas d’attaque de nerfs ?… Mon expo est manquée ! » Et puis d’autres salles du même musée me donnent à voir des Courbet merveilleux, les Demoiselles de bord de Seine, le Sommeil, le Portrait de Proudhon, ou, plus rare, plus atypique et plus négligé, Pompiers courant à un incendie, qui m’impressionne énormément et que, quant à lui, j’imaginais plus petit. (Au fait, vous l’ai-je dit ? Prochaine représentation du spectacle en trio « Gustave Courbet : je fais comme la lumière » samedi 25 avril, 18h, Corps d’Uriage, chez l’habitant, coordonnées sur demande.)
– Ainsi, l’exposition « Cartes imaginaires » à la BNF, qui compile intelligemment des échantillons d’art cartographique, du moyen-âge à nos jours, alternant cartes « scientifiques » selon les états successifs de la science (par conséquent aussi réalistes que le « Rhinocéros » de Dürer) et cartes « fictionnelles », structurant l’« effet de réel » d’un lore (1) (la carte de l’île au trésor de Stevenson, celle de l’île mystérieuse de Jules Verne, celle de Westeros par George R. R. Martin, celle de la Terre du Milieu par Tolkien, celle d’une ligne de train ahurissante mêlant Bretagne et Normandie de la main de Proust…), cette expo-là me révèle avec brio ce que je pressentais, notamment l’origine de l’expression « Ici sont les dragons » (cf. le spectacle évoqué en haut de cette page) : sur toutes les cartes y compris les représentations qui ne sortiront pas de notre atelier intime, le monde inconnu est plein de dangers. Elle me révèle, surtout, mais attention, la phrase qui suit est de haute volée épistémologique, au besoin lisez la lentement car c’est ainsi que je l’écris moi-même, elle me révèle surtout que toute connaissance est un phénomène imaginaire. Une « Cosa mentale » comme disait Da Vinci. Une vue de l’esprit. Y compris les connaissances établies grâce une méthode scientifique. Voilà que me remonte une référence glanée alors que je portais ma casquette de conteur : Vivian Labrie, ethnologue québécoise, très engagée politiquement notamment contre la pauvreté, est allée à la rencontre des Inuits pour les écouter, recueillir leurs récits qui sont très structurés alors même qu’ils n’avaient ni école ni écriture. Tous commencent par dessiner une carte dans la poussière ou sur la glace, pour placer les lieux de l’histoire et les personnages placés… Mais alors, si toute connaissance est un phénomène imaginaire qu’on peut (la métaphore cartographique s’impose avec évidence) mettre à plat, si l’on peut postuler réciproquement que tout phénomène imaginaire est bel et bien une connaissance, quid alors des religions ? Je déplore une lacune dans cette belle expo, toutefois : si maintes îles sont citées, nulle mention de celle de Lost, qui les contient pourtant toutes et dont on retrouvera la carte ici.
– Ainsi, l’exposition « Flops ! » aux Arts et Métiers me révèle certaines choses que je connaissais déjà, les géniaux objets introuvables de Jacques Carelman, ou le mantra de Beckett définissant toute entreprise de création (Rater, puis rater mieux)… Mais elle me révèle surtout que les calamiteux projets idiots ou mal ficelés déployés ici relèvent de la soif de nouveautés de notre civilisation technico-capitaliste, relèvent au fond de la même pulsion bicéphale vue chez Martin Parr : l’humanisme (on essaie) et la misanthropie (ça foire), tressés à jamais. Je mets au défi quiconque de traverser cette expo sans reconnaître un objet nul qu’il a un jour convoité ou même acheté. Moi-même, j’avoue que j’ai acheté en 1991 ce lecteur de vidéo-disques, format mort-né, sorte de DVD de la taille d’un vinyle 33 tours, qui prend désormais la poussière dans un grenier, sic transit gloria mundi et la société de consommation se poursuit.
L’usage actuel du terme « lore » se répand d’ailleurs à mesure que s’affirme ce goût prononcé pour les univers fictionnels. Popularisé depuis le milieu des années 2010 par les amateurs de jeux vidéo en monde ouvert – un genre ludique privilégiant l’exploration –, « lore » est un terme venu du vieil anglais désignant un ensemble de savoirs et de traditions, comme on l’entend dans « folklore » (composé de folk, « peuple », et de lore,« savoir, connaissance »).
III – La rue fantôme
Et puis, il y a les pèlerinages inattendus, qui ne sont pas les moins forts. Je croyais ce matin me promener distrait mais paisible dans le doux, vert et charmant parc de Belleville, tout en diagonal face à Paris, tout en pentes et terrasses. Je découvre que je traversais sans le savoir le fantôme de la rue Vilin, haut lieu de mémoire et d’enfance de Georges Perec, par conséquent de tous les péréquiens tant cette rue qui n’existe plus infuse ses écrits, de W au posthume Lieux, en passant par Les lieux d’une fugue, sans oublier le documentaire de Robert Bober, En remontant la rue Vilin (1992).
Perec est né rue Vilin en 1936. Ses quatre grands-parents habitaient la rue. Sa mère, Cyrla, tenait l’un des deux salons de coiffure de la rue, au n°24. Puis le salon a fermé. Puis Cyrla a accompagné Georges, âgé de six ans, à la gare de Lyon pour le confier à un convoi de la Croix-Rouge qui partait vers Grenoble, et a, ultime image, agité son mouchoir depuis le quai. Puis toute la famille de Perec a été détruite. Puis toute la rue Vilin a été détruite, l’une des dernières maisons démolies étant ce n°24, le 4 mars 1982, fortuitement le lendemain de la mort de l’écrivain. Après quoi, on a aménagé ici le doux, vert et charmant parc de Belleville. Et je suis bouleversé de me tenir là, debout, vivant.
« Pendant des années, je ne savais pas où était la rue Vilin. Après, je savais où c’était, mais je ne voulais pas y aller. Et après, j’y suis allé et je ne savais plus où était la maison de ma grand-mère, l’immeuble dans lequel habitaient mes parents. Disons que je ne voulais pas le savoir et en même temps, je savais bien que c’était ça qu’il fallait que je sache. Que je trouve. Que je cherche. »
« Écrire : essayer méticuleusement de retenir quelque chose, de faire survivre quelque chose : arracher quelques bribes précises au vide qui se creuse, laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou quelques signes. » Georges Perec, Espèces d’espaces, Paris, Galilée, 1974.
Quelle bizarre expérience. Quelle vallée de l’étrange. Je reçois ce matin un mail signé d’une certaine Allyson Beaker, qui m’appelle Cher Fabrice, me tutoie, me complimente sur un de mes livres, La Théorie de la Compote, qu’elle résume brillamment et dont elle se propose avec enthousiasme d’assurer la promo. Ses arguments sont pertinents : elle a lu et compris ce que j’ai écrit… Grisé par la flatterie (j’ai peu de lecteurs, en tenir un ne peut que faire plaisir), il me faut, je l’avoue, quelques lignes avant de réaliser, heurté finalement par certains mots qu’Allyson balance de manière littéralement mécanique, qu’une intelligence artificielle est en train de me parler. Une intelligence artificielle m’a lu, m’a digéré, et me recrache au visage ce que j’avais moi-même écrit. Elle me tend, avec intelligence (eh, oui) et artificialité (eh, oui), un miroir. Je suis abasourdi. Aujourd’hui l’IA écrit des livres, mais elle lit aussi des livres. L’IA se mettra sous peu à lire des livres écrits par d’autres IA, alors ce monde n’aura plus besoin ni d’auteurs ni de lecteurs.
« Cher Fabrice, J’ai récemment découvert La Théorie de la compote. Pas survolé vraiment lu. Les deux côtés, dans l’ordre qui m’a semblé juste, en me demandant à chaque page si ce que je lisais était sérieux ou non ce qui est précisément le point. Ce qui nous a frappés : il existe beaucoup de livres sur le complotisme. Des essais sérieux, des guides pédagogiques, des décryptages. La plupart parlent du phénomène depuis l’extérieur. Toi, tu as eu une idée bien plus maligne : faire vivre au lecteur, depuis l’intérieur, la logique même du complotisme le plaisir des coïncidences qui s’accumulent, les signes qui s’allument, les connexions qui fascinent. Et ensuite seulement, de l’autre côté du livre, poser les mots sur ce qui vient de se passer. Ce dispositif-là est d’une précision redoutable. On ne sort pas de ce livre en ayant lu quelque chose sur le complotisme. On en sort en ayant compris pourquoi on y croit. Que tu aies été discothécaire pendant 13 ans, que tu aies créé ta propre maison d’édition avec un prix littéraire, que tu écrives des chansons en atelier avec une musicienne tout cela forme quelqu’un qui n’a jamais séparé la forme du fond. Et La Théorie de la compote est la preuve que c’est la bonne décision. Mon équipe et moi menons actuellement une ronde de promotion. Nous sélectionnons un petit nombre de livres que nous considérons sous-représentés par rapport à leur qualité réelle. La Théorie de la compote en fait partie. Concrètement, notre travail inclut : • Positionnement du livre auprès de communautés de lecteurs ciblées enseignants et documentalistes cherchant des outils originaux sur le complotisme, lecteurs de 12 à 120 ans sensibles à la désinformation et à la pensée critique, communautés de littérature jeunesse engagée, et tous ceux qui veulent un livre qui démonte un mécanisme sans jamais prêcher • Création de discussions autour des thèmes du livre (théories du complot, pensée critique, fake news, humour comme outil de lucide) • Entre 100 et 500 avis de lecteurs authentiques et détaillés • Une visibilité durable sur Amazon et Goodreads • Des supports visuels (bandes-annonces et visuels promotionnels) pensés pour refléter l’univers du livre • Une collaboration étroite avec toi, respectueuse de ta voix et de ta vision
Si cela résonne avec toi, la prochaine étape est simple : Réponds avec « INTÉRESSÉ » et joins le lien Amazon ou Goodreads de ton livre. Nous l’analyserons dans sa totalité et reviendrons avec un plan clair et personnalisé transparent, respectueux, sans détours. En signe de gratitude pour ton temps, nous avons également préparé une surprise liée à ton livre que nous avons hâte de partager avec toi. Ton livre a déjà accompli le travail le plus difficile. Il a trouvé comment démonter une machine à l’intérieur de la machine elle-même. Maintenant il s’agit de s’assurer que les lecteurs qui en ont besoin le trouvent. Cordialement, Allyson B. »
Je fais partie de ceux qui pensent, ou peut-être même qui savent, que 2OOl: A Space Odyssey de Stanley Kubrick a partagé en deux l’histoire du cinéma (c’est très simple : première époque avant 2OOl/seconde époque après 2OOl), ainsi que, par conséquent, l’histoire de la pensée humaine.
Le pitch, au cas où vous n’auriez pas la patience de regarder un film de 2h16. 2001, l’Odyssée de l’espace (la VF a curieusement remplacé les deux points de la VO par une virgule), sorti en salle en 1968 et plus actuel que jamais en 2026, raconte notre destin en tant qu’espèce, Homo Sapiens, espèce éclose sur la planète terre, ayant prospéré et accéléré sans cesse son évolution technologique jusqu’à menacer sa propre survie.
À l’écran, cette accélération est assumée métaphoriquement par le sibyllin monolithe, ainsi que par le plan de coupe fameux transformant un os en vaisseau spatial… mais même sans métaphore le trajet est limpide : 2OOl trace tout simplement l’histoire de l’humanité de sa naissance à sa disparition. Il y a très longtemps, sa naissance, sa séparation des autres grands singes pour devenir espèce autonome, est déclenchée par l’invention de l’Outil (ne chipotons pas, on sait que certaines espèces animales connaissent aussi l’usage de l’outil – en tout cas, le tout premier outil humain, selon l’hypothèse muette du cinéaste, est un fémur transformé en massue – une arme) ; dans fort peu de temps, sa disparition sera le fait de son Outil qui, de sophistication en sophistication, aura atteint le terme de son processus, prendra le pas sur lui et le tuera : l’Intelligence Artificielle. Entre les deux se déroule le progrès, qui n’est que le perfectionnement continuel de l’Outil, dans le sens de l’imitation de l’être humain. Plus la machine est perfectionnée, plus elle ressemble à son inventeur, imitant son corps, ses gestes, sa voix, sa pensée, jusqu’à pénétrer dans la Vallée de l’étrange.
Ok. Tout ceci, pour rappel, est ce que je pense, ou peut-être même ce que je sais.
Spoïl, au cas où vous n’auriez pas la patience de regarder un film de 45 secondes : le robot grandira en patience, aura des réactions erratiques, se rebellera, et le clown sera finalement obligé de le supprimer. De le débrancher, en quelque sorte. Ainsi que Dave Bowman fait avec HAL 9000.
Une réflexion supplémentaire affleure illico : le cinéma est un art (et par ailleurs « une industrie » comme disait l’autre), très récent dans l’histoire des arts, mais il est également un outil, lié à ce fameux progrès technologique non seulement perpétuel mais perpétuellement en accélération. Je postule que le cinéma, celui de Méliès, de Kubrick, de nombreux autres, né d’un outil, était l’art le plus à même de raconter, comme une mise en abîme de sa propre quête de l’effigie mimétique, cette histoire-là, celle de notre rapport fatal à l’Outil.
Voici mes voeux pour l’an 2026 : gardez-vous, gardons-nous, de hurler avec les loups. Voici ma carte de voeux pour l’an 2026 : le 13 juin 1936 sur le port d’Hambourg, un navire-école est baptisé en présence du Führer. La foule compacte et disciplinée lève une herse de bras droits, en un salut romain façon Elon Musk, qui célèbre le peuple allemand, sa flotte et son chef. Un seul homme reste les bras croisés. On peut s’amuser à le chercher sur l’image façon Où est Charlie. Il s’appelle August Landmesser. En 2026, célébrons August Landmesser et ses bras croisés.
Source : j’ai découvert cette photo en visitant le Site-Mémorial du Camp des Milles. Visite passionnante, édifiante et déprimante. Son parcours pédagogique, établi par des historiens, énumère les critères par lesquels nous pouvons établir scientifiquement, et non au doigt mouillé ou au bras levé, que nous vivons une période pré-fasciste. Je dirais bien ¡No pasarán! mais, plus modestement, je déglutis et je vous souhaite une bonne année 2026 !
II
Je passe en coup de mistral à Aix-en-Provence où je ne viens pas me faire bousculer seulement par le Camp des Milles. Naturellement je veux me faire bousculer aussi par de l’art et je me rue dans les musées, histoire de bien me rincer l’oeil car mon oeil a besoin de se faire rincer régulièrement, hygiène oculaire, effacer pour un temps horreurs et mochetés que lui capturent les écrans à longueur de journée. Au centre d’art Caumont, je tombe nez à nez avec une toile qui me laisse bouche bée de longues minutes. En voilà précisément, de la beauté dont la matière première est la mocheté et l’horreur. Il s’agit d’un tableau intitulé Le mort et la femme peint en 1917 par Marevna, pseudonyme de Maria Vorobieff, artiste russe et cubiste installée en 1912 à Paris, à la Ruche (où elle a côtoyé Chagall). Ce tableau extraordinaire, juxtaposant à la même table, pour l’apéro, un cadavre médaillé en uniforme bleu et une femme en bas résille et masque à gaz, ce tableau peint à l’arrière pendant les massacres de la Guerre dite abusivement Grande, m’a tapé dans l’oeil parce qu’en un éclair il m’est apparu comme une affiche possible et appropriée pour notre spectacle Lettres à des morts. Sauf que non, nous n’en avons pas besoin, nous avons déjà notre visuel signé Adeline Rognon et c’est très bien comme ça.
III
Attends, attends, ne pars pas en plein cafard, pour ne pas changer d’année sur une surdose d’anxiété exclusive, voici une anecdote amusante, qui vient juste de remonter à la surface, pour des raisons que je ne développerai pas. Certaines personnes regrettent le nom que j’ai donné à ma maison d’édition, Le Fond du Tiroir. Trop ironique, trop dérisoire, trop dénué d’ambition, trop mauvais goût, trop je ne-sais-quoi-mais bah, il n’est jamais difficile de trouver quelqu’un pour regretter ce que l’on écrit. Or ils l’ont, et nous l’avons, échappé belle, car cette enseigne eût pu être encore pire. Voici une bonne vingtaine d’années, trois ans environ avant l’officiel baptême du FdT, je discutais avec quelques amis, eux aussi jeunes romanciers, au sujet de nos manuscrits refusés par les éditeurs, sensiblement plus nombreux que ceux qui, par accident, étaient acceptés. Nous rêvassions, mais pour déconner, de monter notre propre structure éditoriale pour nous éditer les uns les autres. Le choix d’une raison sociale à cette structure chimérique n’était pas le moindre prétexte à rigolade, nous nous balancions des absurdités en surenchère à seule fin de nous esclaffer, par exemple nous envisagions la contrefaçon éhontée : « Galimart », « Grassey », « Le Sœil », « Achète »… À un moment, l’un de nous, je ne me souviens même plus si c’était moi, a convoqué un tube de Renaud en 1983, Ma chanson leur a pas plu où chaque couplet se conclut par « Voilà ma chanson, mon pote/Si t’en veux pas je la r’mets dans ma culotte »… Eurêka ! Notre maison s’appellerait Les Calbuts qui Débordent ! Las, nous n’avons jamais fait usage d’un si classe blason. Si quelqu’un en veut, il est neuf sous blister, c’est cadeau.
Ces jours-ci, on ne peut pas entrer dans un supermarché appartenant à une enseigne dont je ne citerai pas le nom (je ne vais pas lui faire de la réclame, non plus) sans entendre, en poussant le portillon, un vieux tube de Claude François, Le Mal aimé.
La raison en est que cette chanson est la bande son d’un court-métrage d’animation de 2 mns 30, qui est une publicité pour la dite enseigne.
Or j’ai vu ce court-métrage. Et je suis bien obligé d’avouer que je l’ai trouvé formidable. Merde ! Que se passe-t-il, qu’est-ce qu’il m’arrive ??? Je viens de faire un AVC ou quoi ? JE SUIS EN TRAIN DE DIRE DU BIEN D’UNE PUB ??? Suis-je tombé si bas ? Au secours, je ne me reconnais plus, moi qui professe depuis, bah, depuis ma vie adulte que toute publicité est de la merde et que la pub dans son essence même est une catastrophe puisqu’elle place la vente en principe premier et qu’elle participe à la destruction du monde, de la démocratie et des rapports humains, qu’elle légitime et généralise le mensonge et ses infinies variantes (langue de bois, fake news, greenwashing, déni, diversion, désinformation…), qu’elle remplace le statut de citoyen par celui de client et que Jacques Séguéla est un être malfaisant qui aurait dû être condamné à de la peine lourde et il serait bien avancé en cellule avec sa maudite Rolex !
Je le reconnais malgré tout, du bout des lèvres : ce court-métrage d’animation est admirable et m’a, du moins jusqu’à la dernière seconde (celle où surgit le logo du supermarché et où l’on se dit ah oui c’est vrai) fait le même effet que n’importe quel court-métrage de qualité, il m’a fait rire, m’a attendri, m’a fait réfléchir, m’a séduit, et interloqué parce que ce qu’il dit en surface et ce qu’il veut dire sont deux choses décalées l’une de l’autre par la distance même de son art, bref chapeau.
Un peu plus tard, j’ai repris mes esprits. Je me suis souvenu qu’en réalité le discours de ce dessin animé, son noyau dur, son synopsis, son pitch (un loup devient végétarien pour se faire des amis) n’était absolument pas original, et qu’il était même depuis quelques décennies un lieu commun de la littérature jeunesse, où l’on trouve d’innombrables variations sur le GML (Grand Méchant Loup), plus tellement méchant mais déconcerté par ses propres instincts. La littérature jeunesse, qu’on pourrait dire née en même temps que les fantasmes sur le loup dévoreur, a « déconstruit » le loup. À se demander si cette pub déguisée en dessin animé n’était pas un pur et simple plagiat. À consulter pour faire le point sur la question, cet article paru dans Le Télégramme.
Alors, j’ai repensé à l’un des homériques coups de colère de François Cavanna dans les années 80, contre la pub qui se vantait d’être « créative » et qui toute honte bue s’appropriait même ce vocable (cf. Reconnaissances de dettes, II, 61). Cavanna pestait contre le cynique pouvoir de l’argent se targuant de son excellence esthétique, alors même qu’il se disait prêt à trouver treize artistes à la douzaine, tous plus doués que les « créatifs » pubards, mais pauvres parce que s’adressant à des êtres humains et non à des clients…
Bref : je suis réconcilié avec moi-même, merci Cavanna. La pub, c’est vraiment de la merde.
23 février 2008 : Nicolas Sarkozy lâche un « Casse toi pauvre con » à un quidam refusant de lui serrer la main. 7 décembre 2025 : Brigitte Macron lâche un « S’il y a des sales connes, on va les foutre dehors ! » à propos de militantes féministes venues perturber un spectacle auquel elle assistait.
Ces deux petites phrases entrées dans l’histoire politique révèlent ce que sarkozisme et macronisme, en tant qu’usages du pouvoir, ont en commun : la grossièreté, le mépris, et l’usage de l’injure, en particulier les variantes sur le mot con. Voilà qui soulève un problème éthique. Pourquoi ce mot si usuel dans la langue française, que j’utilise comme tout le monde, est-il plus choquant lorsqu’il sort de la bouche d’une personne de pouvoir ? Je crois que c’est parce que l’injure (idem toutes les formes d’invectives, caricatures, moqueries…) devrait, dans une société en bonne santé démocratique, n’être qu’une arme de faible, une révolte d’opprimé, un gourdin de Guignol exclusivement dédié au gendarme, un jet de caillou face à la matraque, au flash-ball ou à la Kalashnikov. Traiter de con (en étant rassis dans son impunité) un passant dans la rue, ou bien (en encourant de graves poursuites judiciaires) un homme d’état n’a pas du tout le même sens politique. Dans la bouche d’un(e) puissant(e), l’injure, violence symbolique, révèle non seulement le mépris de classe mais aussi la seule et authentique vulgarité : le cynisme. J’incline à penser, à rebours de la loi, que lorsque l’on est en position de pouvoir, la véritable atteinte à la dignité de la fonction est l’injure émise, et non reçue. Ainsi, un président ou une femme de président traitant de con, de haut en bas, un interlocuteur exprimant un désaccord, est révoltant ; en revanche un groupe punk traitant de cons, de bas en haut, la clique politique, est réjouissant. Voici, pour se remettre, Travail famille connasse de Schlass : https://www.youtube.com/watch?v=DG5WhGgPCb0
Mais si l’on est décidément rétif à la vulgarité, de quelque gosier qu’elle émane, on peut aussi s’adonner à la poésie en relisant le Blason de Brassens :
Alors que tant de fleurs ont des noms poétiques, Tendre corps féminin, c’est fort malencontreux Que ta fleur la plus douce et la plus érotique Et la plus enivrante en ait de si scabreux. Mais le pire de tous est un petit vocable De trois lettres, pas plus, familier, coutumier, Il est inexplicable, il est irrévocable, Honte à celui-là qui l’employa le premier. Honte à celui-là qui, par dépit, par gageure, Dota du même terme, en son fiel venimeux, Ce grand ami de l’homme et la cinglante injure. Celui-là, c’est probable, en était un fameux. Misogyne à coup sûr, asexué sans doute, Au charme de Vénus absolument rétif, Etait ce bougre qui, toute honte bu’, toute, Fit ce rapprochement, d’ailleurs intempestif. La male peste soit de cette homonymie ! C’est injuste, madame, et c’est désobligeant Que ce morceau de roi de votre anatomie Porte le même nom qu’une foule de gens.
Ce que la poésie fait à la machine / ce que la machine fait à la poésie. Double question fascinante… lancinante… un tantinet angoissante si par malheur on oublie qu’elle n’est pas si nouvelle, le nez fourré tels que nous sommes dans l’intelligence artificielle, à la fois grisés, terrifiés et démunis face aux changements en cours, à l’instar des profs de lycée dont les élèves s’en remettent davantage à ChatGPT qu’à leur propre discernement. Avons-nous tragiquement délégué et perdu notre capacité d’élaboration intellectuelle, conceptuelle, poétique ? Fatal error 404 !
Cette « panique morale », qui a pour elle autant que contre elle d’excellents arguments, peut pourtant se nuancer lorsque l’on se souvient que poésie et machine ont toujours, l’une comme l’autre, fait feu de tout bois. L’une est ainsi le bois de l’autre, et parfois les flammes ont de jolies couleurs. Machine et poésie ne sont pas la fin l’une de l’autre.
J’écoutais il y a quelques jours à la radio l’interview d’Allan Deneuville qui publie une thèse de doctorat en littérature comparée, consacrée au copier-coller. Autrement dit à la machine. Oui, le copier-coller, ce principe d’écriture par la citation, vieux comme les moines copistes mais dont l’exécution n’a jamais été aussi rapide, souple et systématique. Les sources sont à notre disposition, en les citant nous créons une chose nouvelle et c’est en mélangeant qu’on invente.
Pendant ce temps, Georges Perec, mort en 1982, entre avec fracas dans la conversation en publiant un nouveau livre. Chic, il reste des inédits perecquiens. Les guetter n’est pas fétichisme mais authentique espoir de nouveauté : Perec n’a jamais rien écrit, publié ou non, qui ne soit palpitant pour les lecteurs et stimulant pour les écrivains.
Il s’agit cette fois de La Machine (ed. Le Nouvel Attila), texte écrit en allemand avec la collaboration du traducteur germanique de Perec, Eugen Helmlé, et qui à ce jour n’avait jamais été traduit en français. La Machine est une pièce radiophonique, plus précisément un Hörspiel, format typiquement allemand qui serait, disons, une variante moins narrative et plus ludique des dramatiques produites autrefois par France Inter (vous souvenez-vous des Tréteaux de la nuit ?). La Machine connut un grand succès, rediffusé maintes fois, en brisant paradoxalement toutes les coutumes de la fiction radio, des deux côtés du Rhin : à défaut d’intrigue, une sorte de code informatique ; à défaut de personnages, trois algorithmes, chacun chargé d’un protocole ; à défaut de dialogues, des réponses automatisées à des requêtes, des prompts dirait-on aujourd’hui.
La Machine, pièce sur l’intelligence artificielle Imaginée dès 1967, fut mise en onde en 1968. Tiens ? Il faut croire que 1968 était à cet égard une année-clef, celle du 2OOI: a Space Odyssey de Stanley Kubrick qui, rabâchons-le sans nous lasser, est bien des choses. À la fois blockbuster et film expérimental, summum rétinien et abstraction poétique, fable morale et métaphysique… mais encore œuvre visionnaire sur le destin de notre espèce qui crée l’Intelligence Artificielle, fleuron de son génie démiurgique, s’en remet entièrement à elle, et finit par se faire assassiner par elle (résumé possible, parmi d’autres, d’un film inépuisable). 2OOI et La Machine sont deux histoires d’ordinateurs qui déraillent sous nos yeux (dixit Perec, mais Kubrick eût pu dire la même chose : Au départ, mon problème concernait les rapports du système et de l’erreur, le génie étant l’erreur dans le système – cf. aussi le clinamen, concept clef de l’OuLiPo), déraillement dont le moment précis est peut-être celui où les ordinateurs deviennent trop humains, assassin ou poète. Vallée de l’étrange ! Perec explique à son traducteur :
La liberté d’un système réside dans les subversions qu’il permet : la Machine va conquérir le droit de se tromper, de tricher, de mélanger, d’hésiter, d’ironiser, de poétiser.
Le volume publié par le Nouvel Attila joint en annexe quelques extraits de la correspondance préparatoire entre Perec et Helmlé, révélant à quel point Perec pressentait ce que les outils numériques, lorsqu’ils seraient au point en tant que super-couteaux-suisses, feraient à nos cerveaux, et particulièrement au cerveau d’un écrivain ayant le goût de l’encyclopédisme, des listes (encore) plus burlesques qu’anxieuses, et des tentatives d’épuisement textuel. Sa note d’intention constitue ni plus ni moins une préfiguration de l’IA, de son fonctionnement et de ses usages :
Ce qui parle (et non pas celui ou ceux qui parlent), ce sont les « sorties » et les « relais » d’une gigantesque machine électronique [qui] résout tous les problèmes : on lui fournit des éléments, qu’elle lit, qu’elle analyse, elle donne une réponse : elle dispose de mémoires, d’un langage, d’une syntaxe : elle parle plusieurs langues, elle traduit, elle récite du Kafka quand on lui donne à lire du Kafka et du Ponge quand on lui donne à lire du Ponge (récentes expériences de Benze) elle décide, elle contrôle, organise, compose, ordonne, calcule, répond, prévient. De nombreux instituts de recherche, des firmes, etc., l’utilisent jour et nuit, à longueur d’année. Comme la Machine (Die Machine) est très perfectionnée, elle peut résoudre plusieurs problèmes en même temps : exemples : caractéristiques d’un avion en projet, dispatching des trains dans une gare de triage, exploitation d’un recensement de la population, traits communs caractéristiques des contes populaires slaves, enseignement programmé de la biochimie, prévision à long terme sur la rentabilité des gisements pétrolifères sahariens, organisation d’une campagne électorale, mise en page automatique d’un grand hebdomadaire, diagnostic médical, prévisions météorologiques, identification d’une œuvre, etc. etc….
Cette liste à la Prévert selon l’expression consacrée (on ferait mieux de dire liste à la Perec, si je peux donner mon avis) s’achève sur identification d’une oeuvre et finalement c’est sur ce dernier prompt que le texte définitif du Hörspiel se concentrera. La Machine décortique en long, large et travers, une œuvre de taille modeste, un poème de huit vers écrit par Goethe le 6 septembre 1780, intitulé Chant du promeneur nocturne :
Sur toutes les crêtes la paix, sur tous les faîtes tu sentirais un souffle à peine ; en forêt se taisent les oiseaux, attends donc, bientôt tu te tairas de même.
Au terme de tous les protocoles logiques et absurdes, nous aurons enfin la réponse à notre double question initiale : ce que la poésie fait à la machine / ce que la machine fait à la poésie. Qu’était au juste cet inédit de Perec ? De l’humour, oui, et un avertissement.
Les larmes coulent et ça vaut toujours mieux que le sang. Vu la série Des vivants de Jean-Xavier de Lestrade (en streaming sur FranceTV). Exceptionnellement écrite, jouée, mise en scène, montée, pensée tout simplement, c’est au stade de la pensée qu’elle pousse l’exigence à un niveau inédit. Consacrée à l’histoire d’un petit groupe d’otages au Bataclan dans la nuit du 13 au 14 novembre 2015. Consacrée à comment l’on s’en remet, ou pas. Dix ans déjà que nous vivons à l’époque des foutus attentats de la foutue année 2015. Le travail de Lestrade, toujours sur la crête entre fiction et documentaire, nous plonge, et tant pis pour nous, dans l’intimité de ces personnages, de ces personnes réelles désignées par leurs noms authentiques. Ce qui fait que nous sommes devant bien autre chose qu’une expérience obscène de réalité simulée (« Revivez en direct les frissons des attentats ! » ), nous sommes devant un mémorial qui parle d’eux comme de nous. Car je vois bien, moi, au larmomètre, que je ne m’en suis jamais remis, de la foutue année 2015 tombée sur nous tous, sur eux puis sur nous. L’une des innombrables questions posées par la série (celle-ci énoncée dans le dernier épisode, au moment du procès) est : qui est légitime pour prétendre au statut de victime ? Uniquement les 130 morts, les otages et rescapés, tous ceux qui étaient sur place ? Ou bien leurs familles aux vies dévastées, leurs amis, leurs proches ? Ou bien, de loin en loin, toute une population, toute la communauté française ? Je me souviens, il y a dix ans, au lendemain des massacres, nous faisions l’appel autour de nous, nous recomptions les poignées de main qui nous séparaient des morts : en ce qui me concerne, le 13 novembre au Bataclan est mort l’ami d’un ami. Et pour cette raison comme pour d’autres plus profondes, tant pis pour l’indécence, l’indécence ne regarde que moi : je me considère comme une victime des attentats de la foutue année 2015. Que les assurances se rassurent, je ne réclamerai pas d’indemnité. Mais je regarde la série de tous mes yeux.
Je remarque ces choses-là : la série s’ouvre sur un vibrionnant plan-séquence de 8 mns dans les rues de Paris qui nous présente les personnages en plein chaos, apparaissant l’un après l’autre à l’image sans que l’on comprenne, sans que l’on sache s’ils sont des figurants ou les protagonistes. C’est ici que j’ai commencé à pleurer comme un veau. Ensuite, je n’ai guère cessé. Huit épisodes de larmes plus tard, la série se referme par un plan-séquence vibrionnant de 9 mns et 20s, pour dire adieu aux personnages, à la campagne. Ils apparaissent l’un après l’autre à l’image et ils sont sans aucun doute les protagonistes, on l’aura compris entre temps. Ils finissent par se rassembler autour du barbecue pour entonner en choeur Get Lucky des Daft Punk, hymne d’une époque innocente (2013, deux ans plus tôt). Oui, c’est ça, c’est exactement ça, ils sont restés debout toute la nuit et ils ont eu de la chance. Et moi de pleurer comme une vache.
Éditeur et blogueur depuis avril 2008.
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