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Garmonbozia

06/12/2019 Aucun commentaire
Innocence sacrifiée sur fond bleu, figure A
Innocence sacrifiée sur fond bleu, figure B

Le 16 octobre 1984, alors que nous étions devant la télévision, le petit Grégory Villemin, 4 ans, était retrouvé mort, ficelé et visage couvert. Au beau milieu d’un décor froid, brumeux et sinistre, obstrué par d’infinies forêts de sapins, son corps dérivait lentement comme un bois flotté à la surface de la rivière. Même si l’entourage de l’enfant a été maintes fois soupçonné du meurtre, les sordides secrets de famille n’ont pas été élucidés, l’assassin n’a jamais été retrouvé, et depuis 35 ans l’affaire baigne dans une bouillie immonde faite de terreur, de chagrin et de douleur.

Sept ans après Grégory pourtant, alors que nous étions devant la télévision, la jeune Laura Palmer, 17 ans, était retrouvée morte, ficelée et visage couvert. Au beau milieu d’un décor froid, brumeux et sinistre, obstrué par d’infinies forêts de sapins, son corps dérivait lentement comme un bois flotté à la surface de la rivière. L’entourage de l’adolescente a été maintes fois soupçonné du meurtre, et les sordides secrets de famille ont fini par être partiellement élucidés grâce à la clairvoyance de l’agent Cooper qui arriva sur les lieux fort d’un regard neuf, conscient que cette affaire ressemblait à une autre, survenue quelques années plus tôt, et qu’il suffisait de recouper les indices. Ainsi l’assassin de Laura fut identifié par Cooper, c’était un nommé Bob, esprit maléfique échappé d’une dimension occulte où la nourriture favorite des démons est le Garmonbozia, bouillie immonde faite de la terreur, du chagrin et de la douleur des êtres humains.

Pour autant, l’affaire Laura Palmer n’était pas classée. Bob n’existant pas sur le plan matériel, il devait pour s’incarner prendre possession d’un hôte humain. Dès lors, s’exclamer Eurêka Bob a fait le coup ne pouvait marquer la résolution du meurtre et ne faisait que déplacer l’énigme : on ne savait toujours pas qui, parmi les proches de la jeune fille, avait eu le bras armé par Bob (bon, en fait si, on a fini par le découvrir un peu plus tard, mais je ne vais pas tout spoïler, non plus). Dire C’est Bob ne vaut guère mieux que ne rien dire du tout. Car cela revient ni plus ni moins à dire lorsqu’un grand malheur advient Il faut que le Diable y soit, ou C’est le Bon Dieu, C’est la vie, C’est le Destin, C’est la faute à la Malchance, C’est pas moi c’est Satan qui m’a fait faire des trucs… cela revient en somme à invoquer n’importe quelle force métaphysique et métaphorique manipulant en secret les humains et leurs pulsions mauvaises.

Voilà pourquoi je puis affirmer, sans la moindre ambiguïté et cependant sans prendre un risque exagéré : « C’est Bob qui a tué le petit Grégory le 16 octobre 1984, et dans la Loge Noire, derrière le rideau rouge, on se régale encore du Garmonbozia excrété en abondance par toute la famille Villemin et par la population française » . Par cette affirmation je serai toujours moins toxique que Marguerite Duras lorsqu’elle se mêlait de donner son avis, et accusait frivolement la mère, Christine Villemin, du sublime assassinat de son garçon.

La géniale série Twin Peaks de David Lynch, longue variation rêvée, à la fois loufoque et sordide, sur le film noir et donc sur l’essence du mal, est la mère de presque toutes les séries (du moins, les bonnes) qui ont déferlé sur nous au XXIe siècle. Elle a fait son retour inespéré en 2017 pour une saison 3 qui n’expliquait rien du tout, encore heureux, et renchérissait dans l’angoisse poétique. L’ahurissant épisode 8, le plus beau peut-être, révélait (?) comment Bob était libéré à la surface de la terre le 16 juillet 1945 lors de l’explosion de la toute première bombe atomique, dite Gadget, sur le site d’Alamogordo, Nouveau Mexique, explosion réussie qui conduisit le physicien nucléaire Kenneth Bainbridge à prononcer cette phrase historique, « Now we are all sons of bitches » (Maintenant nous sommes tous des fils de pute), mais cette information n’est pas une réponse, c’est une question.

La même année 2017 (hasard ? Je ne crois pas, dirais-je finement, avec un sourire entendu et en enroulant mystérieusement mon index autour de mon menton) l’affaire Grégory faisait elle aussi son grand retour, pour une énième saison, une énième mise en examen (sans suite) d’un membre de la famille et, coup de théâtre, le suicide du juge Lambert qui fit beaucoup pour embrouiller l’affaire au lieu de la démêler.

En 2019 enfin, l’affaire Grégory trouvait non pas sa conclusion mais son accomplissement en devenant à son tour une série télé, et l’une des plus palpitantes qu’on ait vues depuis Twin Peaks : Grégory, série documentaire en 5 épisodes réalisée par Gilles Marchand, qui fut le scénariste de Harry un ami qui vous veut du bien et le cinéaste de Dans la forêt, deux fictions remarquables où déjà planait l’ombre de Bob.

Je pensais que cette série allait m’intéresser, mais non, bien au contraire, elle m’a passionné. Flashback : j’ai vécu l’affaire de 1984 avec la même sidération, le même écœurement et la même curiosité louche que toute la France, en baignant dans les médias de l’époque, télé radio journaux, j’étais lycéen et je lisais en ricanant Zéro, journal bête et méchant. Mais un aspect m’avait totalement échappé, et cet aspect m’est révélé par cette magistrale série : si, trois mois après la mort du marmot, toute la meute (presse, justice, police – toutes trois incarnées par des hommes, ainsi que le public) s’est retournée contre la mère, Christine Villemin, en l’accusant d’infanticide sans le moindre début de mobile invoqué, c’est par l’effet d’un sexisme particulièrement retors. Tous ces messieurs ont estimé, impatientés par le piétinement de l’enquête, que désigner la mère comme coupable donnerait une super histoire ! Et pourquoi ? Ben parce que c’est une femme. Les femmes sont ainsi, vous savez, elles sont méchantes, elles sont folles, elles sont sorcières, elles font un pacte avec Bob et couchent avec lui dans des positions bizarres lors du sabbat dans des lieux de débauche au fond de la forêt et parfois même sur la frontière canadienne. Une chasse aux sorcières, c’est exactement cela qui s’est passé, et la mentalité anti-féministe en filigrane dans cette affaire vient de me saisir 35 ans après les faits, d’autant plus que j’en ai été complice moi-même, vaguement et passivement, puisque moi aussi je trouvais que c’était une sacrée bonne histoire, cette mère qui tue son enfant, un retournement de sens formidable, c’était tragique, c’était Médée, c’était « forcément sublime » comme écrivait la Duras qui aurait mieux fait de la fermer et n’aura réussi à prouver ce jour-là qu’une chose : les femmes, même les brillantes artistes, sont parfois les complices de l’anti-féminisme rampant.

Et maintenant la dernière couche, repliée sur elle-même.

Alan Moore racontait dans Dance of the Gull-Catchers comment il avait pris conscience, après cinq ans consacrés à son livre sur Jack l’Éventreur From Hell, qu’il n’était qu’un chasseur de mouettes parmi des milliers d’autres, c’est-à-dire un détective amateur se piquant à son tour de résoudre enfin l’affaire jamais classée de l’Éventreur (1888) et ne faisant qu’ajouter à la pile sa compilation, sa théorie, une version de plus, une histoire, un sursaut d’excitation à cette inextinguible folie collective, cette passion pour un crime atroce. De la même façon, la série documentaire sur l’affaire Grégory ne fait pas seulement rendre compte d’une folie collective qui agite l’opinion française depuis 35 ans ; elle en est partie prenante, et joue son rôle de brise sur les braises.

C’est ainsi que depuis sa diffusion, les internautes enquêtent, perquisitionnent, recoupent, échafaudent, accusent et dénoncent (dénoncent, surtout, parce que c’est la chose la plus facile à faire en ligne et Internet comme on sait est un tribunal populaire), bref à la faveur de la série qui ranime leur curiosité, ils se montent à nouveau le bourrichon par centaines sur l’Affaire. Et que constate-t-on ? Que nombreux et virulents sont les tenants de la culpabilité de Christine Villemin. Alors même qu’aucun mobile crédible n’est formulable et que son innocence a été matériellement démontrée. Pourquoi alors est-elle la coupable rêvée ? Parce que. C’est une femme, voilà tout (voir plus haut).

La religion nuit gravement

21/11/2019 4 commentaires

Ce matin, rencontre avec une classe de CP-CE1.

« Bonjour les enfants ! Aujourd’hui je viens vous parler de la mythologie grecque. Un mythe c’est une histoire. Une mythologie c’est un ensemble d’histoires qui ont des liens entre elles. Ces histoires-là ont entre 2000 et 3000 ans et on se les raconte de génération en génération parce qu’elles nous font toujours autant rêver, avec leurs héros et leurs monstres, leurs aventures fabuleuses, leurs voyages, leurs batailles, Ulysse, Thésée, Hercule… Je vous ai préparé une petite pile de livres, de contes, de romans, de bandes dessinées, et même de musiques, parce que ces histoires ont pris toutes les formes pour arriver jusqu’à nous, on verra bien ce que j’aurai le temps de vous raconter ! »

« La mythologie grecque a laissé de solides traces dans notre manière de voir et de dire le monde, puisque nous continuons à parler du chant des sirènes, du travail des titans, du cheval de Troie, du fil d’Ariane… Et ce beau centre culturel où nous nous trouvons, pourquoi croyez-vous qu’il s’appelle l’Odyssée ? Mais commençons par le commencement. Les Grecs avaient de nombreux dieux, et puis de demi-dieux, de héros, de rois… »

Une main se lève.

« Oui ? Tu veux dire quelque chose ?

– De nombreux dieux ce n’est pas possible. Il n’y a qu’un seul Dieu.

– Ah, bon ?… Alors ça, hein… On ne va peut-être pas rentrer dans cette discussion mais disons que certaines personnes sur terre croient à un dieu unique, on les appelle les monothéistes, d’autres croient à plusieurs dieux, on les appelle les polythéistes, et c’était le cas des Grecs. Ils ont imaginé que les dieux étaient très nombreux, qu’ils vivaient entre eux par familles et se mêlaient de la vie des hommes depuis leur ville, qui s’appelait l’Olympe. »

Une main se lève. Je commence à transpirer.

« Dieu n’habite pas dans une ville. Il est partout.

– Euh oui en quelque sorte. Mais tu sais, les religions, toutes les religions, se représentent les dieux d’abord en observant la nature. Un dieu est une explication à un phénomène naturel. Et les Grecs, tu vois, ils observaient cette immense montagne, à l’horizon, le Mont Olympe, ce phénomène naturel qui les dominait, qui semblait immense, inaccessible pour les hommes, et c’est pour cela qu’ils en ont conclu que les dieux habitaient là-haut. Et ils avaient des dieux pour tout ce qu’ils observaient dans la nature. La mer qui les entourait ? C’était le dieu Poséidon ! Le vent qui souffle ? C’est le dieu Éole ! Un éclair dans le ciel ? C’est une foudre lancée par Zeus ! On tombe amoureux, parce que cela aussi est un phénomène naturel, d’ailleurs très curieux à observer ? C’est un coup de la déesse Aphrodite ou du dieu Eros ! On se marie ? C’est la déesse Héra ! (Remarquons d’ailleurs comme c’est amusant, l’amour et le mariage sont attribués à deux déesses distinctes, une charmante jeune fille et une mégère…) On meurt, autre phénomène naturel très courant mais moins agréable ? C’est le dieu Thanatos ! Et ainsi de suite, tu comprends le truc ? Bref, chez les Grecs il y avait… »

Une main se lève. Je commence à transpirer beaucoup.

« Quand on meurt on va soit en enfer soit au paradis.

– Oui bon l’enfer est une bien plus vieille invention que le paradis, ce qui fait que les Grecs connaissaient l’enfer, c’était le royaume des morts gardé par Hadès, mais en revanche ils n’avaient pas encore inventé le paradis. Et c’est ainsi que pour les Grecs… »

Une main se lève. Je dégouline de sueur.

« Si on veut aller au paradis il faut faire ce qui est bien pour Dieu.

– Beuh peut-être si tu le dis mais c’est pas du tout de ça que je voulais vous parler, tu sais j’ai là sous la main plein de merveilleuses histoires qui font peur et rêver et rire et réfléchir et qui sont un peu plus compliquées que « ça c’est bon ça plaît à Dieu je file direct au paradis », je te parle d’un monde imaginaire grouillant de créatures bonnes ou méchantes ou entre les deux selon une infinité de nuances… »

Une main se lève. Je suis en nage.

« Il y a aussi les anges. Ce sont les anges et les démons qui essaient de nous influencer mais il faut écouter les anges. »

Les conversations se sont poursuivies sur ce mode jusqu’à l’heure de la fin de la rencontre où j’ai pu m’éponger. J’ai réussi à parlé un peu d’Ulysse, mais pas d’Hercule ni de Thésée, je n’ai ouvert aucun des livres que j’avais préparés, pas eu le temps. Nous sommes en 2019 et la religion a gagné les esprits des enfants de l’école dite laïque gratuite et obligatoire. Désormais, lorsqu’on parle de « dieux », on a de bonnes chances de tomber sur un enfant de CP/CE1 qui répond « Dieu » avec un D majuscule dans ta gueule en ayant l’air de savoir de quoi il parle, comme tous ceux qui en parlent, quel que soit leur âge. Ce qui fait qu’il devient difficile de transmettre ces belles histoires multimillénaires. Peut-être même que le différentialisme politiquement correct ira bientôt jusqu’à déconseiller formellement de parler aux enfants de mythologies, sous prétexte que cela froisserait la sensibilité des croyants. Ou celle des moralistes, puisque par ailleurs c’est rempli de viols et de meurtres.

J’en suis fort triste, inquiet et désemparé. S’il n’y a plus de place disponible dans les cerveaux des enfants pour les travaux d’Hercule, les voyages d’Ulysse ou même les amours bizarroïdes de Zeus, alors la religion est criminelle. La religion, en assénant ce qui est vrai, tue le plaisir d’entendre ou de raconter des « histoires », plaisir qui se situe dans la zone floue entre le vrai et le faux. Il me semble que les enfants savaient cela d’instinct, autrefois, et visitaient ladite Twilight Zone sans difficulté ni dommage, ils avaient le visa. La religion refuse le visa, paralyse une part d’émerveillement, une part d’imagination, une part d’intelligence, et une part de joie. La religion rend idiot. La religion tue et on devrait imprimer cet avertissement sur les emballages des livres sacrés comme on le fait pour les clopes.

Je me souviens de ces paroles de Michel Hindenoch, que je m’enorgueillis d’honorer comme mon maître, à l’époque où il présentait son spectacle inspiré de l’histoire du Minotaure :

« J’aime les mythes parce que ce sont des histoires qui nous dépassent. Ils nous relient à la naissance de l’humanité. Ils mettent en œuvre en nous une vertu précieuse et si rare aujourd’hui : la croyance. Depuis la nuit des temps, elles parlent de ce qui vit en nous, et aujourd’hui encore elles ne nous trompent pas. La raison et le savoir dont nous sommes si fiers ont étouffés notre capacité de croire, c’est à dire de faire confiance. Et notre monde est devenu craintif et avare. »

Ces paroles datent de 1992. Il y a près de 30 ans, on pouvait se permettre comme le fait Hindenoch de dénoncer le rationalisme comme l’ennemi mortel de l’imagination. Aujourd’hui on serait tenté de dire que cet ennemi impitoyable, c’est plutôt la religion. Peut-être que la situation s’est compliquée en 30 ans et que la partie ne se joue plus entre deux adversaires, mais trois ?

Numérique ta mère

09/09/2019 un commentaire
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Nous passons notre vie dans le numérique. Je suis en train d’écrire sur mon blog, et quand j’écris ailleurs c’est dans des mails ou sur Facebook, et si je travaille sur mon roman c’est d’abord sur mon écran. Quand ai-je écrit une lettre, une vraie lettre, pour la dernière fois ?

Mais le livre ? Le livre au moins, le livre échappe-t-il au numérique ? Chez moi, oui, puisque je ne lis pas ce qu’on appelle de livres numériques.
Je me souviens d’une conférence il y a 30 ans où Umberto Eco prophétisait « Le numérique va remplacer les livres que l’on consulte mais pas les livres que l’on lit » . Je crois que rien depuis 30 ans n’est venu lui donner tort, mais je suis obligé de constater que je consulte de plus en plus et lis de moins en moins. Suis-je représentatif à moi tout seul d’un peuple entier de consulteurs qui ne sont plus lecteurs ? Je passe mon temps connecté et j’ouvre moins de livres et je peux toujours prétendre que c’est à cause de la journée qui s’obstine à ne compter que 24 heures soit 1440 minutes…
Sur ma table de chevet, toutefois : L’assassinat des livres par ceux qui oeuvrent à la dématérialisation du monde (L’Echappée, coll. Frankenstein, 2015), fort volume en vrai papier, aux contributions nombreuses et variées. Parmi lesquelles, celle de Jean-Luc Coudray qui écrit :
« Le livre numérique n’est pas un livre […] il n’est que l’image d’un livre. […] Programmer la disparition du livre en le remplaçant par une image, c’est détruire l’objet qui nous a civilisés. »
Je referme le livre, je lève les yeux pour digérer et j’évite de les poser sur un écran. Sur mon écran, des icônes m’attendent : un dossier, une feuille de papier. Des souvenirs d’objets réels.
Fétichisation de l’icône et disparition du réel… Voilà qui me fait furieusement penser à la première thèse de la Société du spectacle de Guy Debord :
« Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation. » Le numérique serait donc le parachèvement non de l’histoire de l’écriture, mais du spectacle, qui était lui-même l’accomplissement du capitalisme.
Et puis aujourd’hui, comme si je poursuivais une conversation, je lis sur lemonde.fr (je ne lis plus Le Monde, je lis lemonde.fr, car un quotidien ça se consulte) une belle interview d’Alain Rey, qui est mon héros :
« Franchement, c’est gravissime. Je pense qu’il n’y a pas de progrès sans catastrophe. Si on prend les choses dans leur dimension historique, le virage du numérique est aussi important que l’apparition de l’écriture. Or, l’apparition de l’écriture a été un immense progrès et en même temps une catastrophe. En Afrique, des civilisations pleurent de ne plus être des civilisations orales. Avec le numérique, je ne vois que des catastrophes : la fin de la lecture, l’imbécillité programmée, l’infantilisme. »

Dieu est amour

03/09/2019 un commentaire

J’aimerais penser à autre chose mais je pense encore à cette fiction si envahissante et toxique : l’idée que nous nous faisons de Dieu. Il se trouve que je suis de passage à Lyon, à la fois ville de Mgr Barbarin (le fameux distributeur de pardon aux prêtres pédophiles parce que « Dieu merci les faits sont prescrits » , cf. dessin de Coco ci-dessus) mais également ville où, le jour même de ma présence (ne me cherchez pas, j’ai un alibi), quelque abruti, la cervelle ravagée par ce funeste cocktail, drogue plus religion, a agressé des passants dans une station de bus, armé d’un couteau et d’une pique à barbecue. Bilan un mort et huit blessés parce que ce pauvre type entendait dans sa tête des voix lui enjoignant à venger Dieu insulté. Par ailleurs bien sûr Lyon est une très belle ville.

Bref, je rumine. Si vous souhaitez ruminer avec moi, je vous invite à tenter un syllogisme théologique.

Prémisse 1 : « Il n’existe pas d’amour, il n’existe que des preuves d’amour. » Aphorisme passe-partout et cependant fertile, dû à Pierre Reverdy quoique systématiquement attribué à Jean Cocteau parce que celui-ci a été le premier à citer (dans une préface au roman d’un troisième larron) cette phrase chipée à un autre, et parce qu’énoncer une citation c’est toujours un peu répéter ce qu’a dit le perroquet précédent. Toujours est-il que Cocteau s’empressait d’ajouter dans ladite préface : « Phrase admirable et qui peut se traduire en d’autres domaines. » On ne va pas se gêner.

Prémisse 2 : « Dieu est amour. » (Première épître de Jean, chapitre 4, verset 8)

Conclusion : « Il n’existe pas de Dieu, il n’existe que des preuves de Dieu. »

C’est ainsi que de dangereuses personnes pleines de foi agissent sous le coup des preuves de Dieu, que celles-ci prennent la forme d’un acte judiciaire (la prescription d’un crime) ou bien de voix entendues au fin fond d’une cervelle droguée.

Et maintenant voici l’heure de notre toujours populaire rubrique Actualité du spam, sans pour autant changer de sujet. Car la Providence dont les voies sont impénétrable m’envoie à point nommé le mail d’un expéditeur inconnu. Son adresse qui surgit sur mon écran, loeuvrededieu@gmail.com, m’incite à lire le corps de son message (lisez, ceci est mon corps) avec la plus grande attention.

Bonjour cher Bien aimé
Je sais que mon message sera d’une grande surprise quand tel vous parviendra. C’est vrai que vous ne me connaissez pas et moi aussi, je ne vous connais pas, mais j’ai trouvé votre adresse mail à travers mes recherches sur le net, il ne faudrait pas que cela vous soit étrange, je vous présente toutes mes excuses, j’espère avec prière que tout va bien chez vous et votre famille. Je suis Mme Jacqueline Jeanne PERE de nationalité française consultante au Bénin d’où j’ai servi pendant 12 ans en bref, En fait, je souffre d’un cancer de l’œsophage qui est en phase terminale, mon médecin traitant mon informé que mes jours sont comptés du fait de mon état de santé. Je suis hospitalisée à LONDRES en Angleterre à l’adresse : 639 Harrow Road Kensal Green où je vis ces dernières heures à cause de mon état de santé. J’envisage, vous faire don de ma fortune d’une somme importante pour que vous puissiez réaliser des projets humanitaires (Aide aux personnes vulnérables tel que : les enfants de la rue, les orphelins, les démunies sans-abris, etc.) je vous prie d’accepter cela, car c’est un don que je vous fais, et cela, sans rien demander en retour. NB : répondez-moi sur mon adresse mail loeuvrededieu@gmail.com pour que je vous mets en contact avec mon notaire pour le transfert des fonds sur votre compte. Que Dieu vous accorde son salut. [c’est moi qui souligne]
Mme Jacqueline Jeanne PERE

CQFD, ouais. Je pourrais en rester là mais ma passion irrationnelle du spam m’incite à gougueler l’adresse de l’hôpital où cette pauvre Jacqueline, mécène riche mais généreuse, agonise : 639 Harrow Road Kensal Green. On trouve à cette adresse l’Hostel 639, l’une des auberges de jeunesse les plus cheap de Londres. Je crois y avoir passé quelques nuits il y a 30 ans, à l’époque c’était moins un hôtel qu’un gymnase qui louait ses tapis de sol aux indigents nocturnes. Je n’oublie pas que l’endroit qui dans les grandes villes d’autrefois accueillait les indigents, les malades, les orphelins, les vagabonds, était nommé Hôtel Dieu. Si ça n’est pas une belle preuve d’existence, ça.

Foutrebol

07/06/2019 Aucun commentaire

Oh non merde aujourd’hui c’est reparti pour le foutrebol ! Coupe de championnat de chais pas quelle ligue de champions de baballe d’Europe du Monde de l’Univers quoi déjà ? Seule nuance c’est féminin ce coup-ci. Ah, bon… Hommage aux dames bien sûr mais tout de même ça reste du foutrebol, du foutrebol avec des seins qui dénonce l’injustice de ne pas avoir l’aura (comprenons : le pognon) du foutrebol avec des couilles. Or comme disait quelqu’un, « les femmes qui veulent être les égales des hommes manquent d’ambition » . Panem et circenses ? #metoo ! #metoo !

Comment esquiver le foot partout-partout ? Facile : en éteignant les médias pardine. Et en lisant Shakespeare.

Le Roi Lear, acte I, scène 4. Le pauvre vieux Lear certes fou mais surtout désespéré, envoie bouler tous les fâcheux. Au moyen de quelle insulte ? Il vitupère contre Oswald, et le chasse en tonitruant « You base football player ! »

Oui, c’est bien ça : Casse-toi, sale joueur de foot.

Alors ouais on va encore subir dans le sillage du championnat de la coupe la légitimation du foot par convocation des intellectuels, le rappel qu’Albert Camus adorait ça gnagnagna… Camus avait ses raisons. Shakespeare aussi, OK ?

Je propose donc, à chaque fois que l’un de ces fâcheux pénétrera notre champ de vision durant toute la durée de cette coupe-est-pleine-du-monde, de l’édifier en citant Shakespeare : « Casse-toi, sale joueur de foot. » Si jamais le fâcheux est une fâcheuse ? Pas de discrimination ! Soyons inclusifs ! Ce sera tout simplement : « Casse-toi, sale joueuse de foot. » En adjoignant éventuellement un baisemain pour rappeler que la galanterie à la française est éternelle.

[Source : Sous ce lien un article en anglais sur le statut du football à l’époque de Shakespeare].

Les étapes de la pensée vasarélique

01/03/2019 4 commentaires

Je vous parle d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître et dont ils n’ont sans doute rien à foutre. En 1987… j’entreprends des études d’histoire et de sociologie. À cette époque, les professeurs de chaque matière distribuaient aux étudiants de longues bibliographies, qui généralement hiérarchisaient les lectures plus ou moins obligatoires, depuis les indispensables en tête de liste, jusqu’aux plus pointues réservées aux acharnés forçats en bas de la page polycopiée. Dans le meilleur des cas nous feuilletions les livres de la dernière catégorie à la BU ; mais quant à ceux de la première, il valait mieux les avoir sous le coude, et pour cela les acheter d’occasion dans un endroit nommé Gibert Joseph (bizarrement, le nom était placé avant le prénom, comme Lacombe Lucien, inversion dont Modiano disait qu’elle était la marque des humbles, des non éduqués – ainsi, l’usage prescrit était de se rendre sous l’enseigne d’un humble-non-éduqué pour espérer commencer de s’éduquer soi-même). On identifiait les manuels d’occasion de chez Gibert, objets passant de main en main comme le relai d’un 4×100 mètres, possessions successives et défraîchies d’un nombre aléatoire d’étudiants antérieurs, à ce qu’ils étaient marqués en bas du dos par une petite barre noire autocollante, malcommode à arracher, et parfois par des annotations au crayon.

En 1987… j’acquiers chez Gibert Joseph le manuel dont le titre figure en tête des bibliographies, celui qu’il me faudra avaler coûte que coûte d’ici les partiels, voire même annoter au crayon, avant peut-être, en quelque sorte, de le rendre à l’humble non-encore-éduqué de la génération suivante : Les étapes de la pensée sociologique de Raymond Aron. La couverture de ce livre est ornée de quatre curieuses figures géométriques, chacune présentant deux cubes superposés, un cube orangé sur un cube gris, et à la manière d’une illusion d’optique ces couples de cubes titillent l’esprit car à la faveur de jeux d’ombres contradictoires ils apparaissent à la fois l’un dans l’autre et l’un sous l’autre, en creux et en bosse, vides et pleins, convexes et concaves.

Outre que ces quatre énigmes visuelles que j’aurai longtemps eues sous les yeux seront pour toujours associées dans ma mémoires aux portraits que Raymond Aron dresse des pères fondateurs de sa discipline (un chapitre chacun : Montesquieu, Comte, Marx, Tocqueville, Durkheim, Pareto et Weber), et sans aller jusqu’à avouer qu’à force de les regarder elles finirent par constituer une métaphore visuelle de la réflexion sociologique (qu’est-ce qui est dessus ou dessous, dedans ou dehors, infrastructure ou superstructure au sein de la construction sociale ?), ces vignettes me semblaient étrangement familières, et pour tout dire normales. Je ne le percevais pas consciemment, je ne l’analysais pas puisque je n’avais pas encore entrepris ce long et minutieux travail d’archéologie intime qui s’intitule Reconnaissances de dettes, mais ces illustrations dues à Victor Vasarely (1906-1997) s’apparentaient en douceur à la zone vasarélienne de mon décor interne, de mon incubation, ces dessins m’étaient simplement contemporains, j’avais grandi avec Vasarely, j’étais pour tout dire d’une époque vasarélienne et par conséquent vasarélien moi-même. De même que le logo Renault, l’album Space Oddity de Bowie, La Prisonnière de Clouzot, l’anneau de vitesse de Grenoble, le jeu vidéo Q*Bert, et même, tiens, le Rubik’s Cube (Rubik était du reste hongrois comme Vasarely). Et, donc, de même que Les étapes de la pensée sociologique.

En 1976… Gallimard crée la collection « Tel » pour rééditer en semi-poche, à l’usage des étudiants, les livres classiques et fondateurs des sciences humaines et sociales. Vasarely illustrera les couvertures des 95 premiers volumes (Les étapes de la pensée sociologique de Raymond Aron porte le numéro 8), de 1976 à 1987. Massin, le grand manitou graphiste de la maison, raconte dans ses mémoires intitulées Du côté de chez Gaston :

« “Tel” c’était un parti-pris, et puis, que voulez-vous, Vasarely était à la mode : pendant deux décennies, on a affiché ses compositions dans les rues, les gares, les aéroports et, dans le living, cela succédait, avec Folon, à Brayer ou à Utrillo. Enfin, c’était bien pratique : il suffisait de passer un coup de fil à Vasarely – car je traitais directement avec lui, au grand dam de son agent. »

En 1994… mes études de sociologie culminent avec un improbable DEA de Recherches sur l’Imaginaire. Pour l’un des exposés que je prépare durant cette année, je choisis pour sujet l’herméneutique ou la sémiotique ou je ne sais plus trop comment on disait peut-être même la médiologie pour montrer qu’on n’avait pas loupé le dernier train, bref je choisis de faire l’exégèse des couvertures de livres. Car on pouvait alors sémiotiquer herméneutiquer exégérer à peu près n’importe quoi, selon le principe que le monde entier est là pour se faire interpréter par nous (d’ailleurs je te ferais dire que La Nature est un temple où de vivants piliers/Laissent parfois sortir de confuses paroles/L’homme y passe à travers des forêts de symboles/Qui l’observent avec des regards familiers), pour ma part ce sont les livres qui m’intéressent. Comme on me l’a appris à faire, méthodiquement je surinterpète les signes, et c’est ainsi notamment que je décortique la fameuse et ultra-conservatrice maquette de la collection blanche de Gallimard, née en 1911 et dessinée par Jean Schlumberger : jamais d’illustration mais un simple double cadre, un liseré noir, deux liseré rouges, suggérant que l’on encadre l’oeuvre littéraire sous la couverture comme pour l’exposer dans un musée, la maquette prestigieuse qui l’accueille devient un écrin précieux qui muséifie, embaume instantanément ; quant à l’emblématique couleur crème, je n’hésite pas à l’identifier comme un blanc cassé, un blanc patiné, un blanc vieilli (ne dit-on pas d’un vieux papier qu’il a jauni ?), qui renvoie au même registre symbolique que le double cadre : dans un semblable emballage, même une nouveauté revêt une aura de texte ancien, et en somme la Collection Blanche aux 33 prix Goncourt, si désirable pour les auteurs, ne publie que des classiques encadrés et pré-jaunis. Ah, on savait s’amuser dans le DEA de recherches sur l’imaginaire. Malheureusement, je ne songe pas à inclure dans mon exposé les couvertures de la collection Tel, sur le moment le Vasarely des Etapes de la pensée sociologique m’est totalement sorti de la tête, Vasarely est au purgatoire, et du reste on sait que le sociologue a un peu de mal à prendre pour objet d’étude le sociologue.

En 2005… ma fille ainsi que ses camarades de classe jouent à Vasarely. Leur instituteur de maternelle leur montre des tableaux du maître puis les fait dessiner et découper des damiers, des couleurs, des formes géométriques croisées et superposées… Je trouve l’idée excellente, Vasarely est un jeu joyeux à l’usage des enfants, d’ailleurs il m’évoque ma propre enfance, c’est sans doute une preuve, alors ni une ni deux pour fêter ça et prolonger la pédagogie je mets toute la famille dans la voiture et nous descendons à Aix-en-Provence pour visiter la Fondation Vasarely. Ici a lieu pour moi un premier choc de type ptite-madeleine ou Reconnaissance de dettes : mais oui, ben sûr, je reconnais ces oeuvres géométriques et monumentales, colorées, nettes, sans bavures, variées à l’infinies et pourtant simples, je les reconnais comme une couche de moi-même, un vieux poster encore collé sur mon histoire, sur notre histoire commune, sur mon éducation rétinienne, la déco sur le couvercle de mon bouillon de culture, de ma Weltanschauung. Et cependant, l’état de décrépitude du musée (je constate des souillures diverses sur les murs, des carreaux cassés, des fissures, des moquettes humides… Le purgatoire de Vasarely est son monument même), et sa désaffection (nous arpentons quasiment seuls ses volumes immenses) révèlent à quel point cette esthétique, aussi bien que le logo Renault, Q*Bert, Space Oddity, Tel de Gallimard, les études de sciences sociales et humaines en général, les jeux olympiques de Grenoble, et moi-même, tout ceci en vrac est daté. Peut-être même ringard.

D’ailleurs il y a belle lurette que la collection Tel a révisé sa maquette, remisé Vasarely, et que ses couvertures sont illustrées par des tableaux. Celle des Etapes de la pensée sociologique évoque désormais de façon naturaliste et non abstraite les luttes sociales marxistes du XIXe siècle – il s’agit (coup de chapeau au webmestre masqué du Fond du Tiroir qui a déniché pour moi la référence) du tableau Il quarto stato (le quart-état, par analogie au tiers-état, pour désigner le prolétariat) peint entre 1898 et 1901 par Giuseppe Pellizza, et c’est ainsi qu’aujourd’hui 1898 est plus moderne que 1970. Ceci dit, ce même tableau illustrait l’affiche de 1900 de Bertolucci en 1976, année de la création de la collection Tel.

En 2019… je visite l’exposition Victor Vasarely, le partage des formes, au Centre Beaubourg. Le choc intime, légèrement amoindri comme l’est une réplique après le tremblement de terre initial, a lieu à nouveau (quoiqu’ici tout soit très propre et neuf, aucune moquette humide, c’est à Beaubourg que Vasarely sort de son purgatoire). Je ne m’y trompe pas, le thème de cette expo est manifestement une époque de moi-même et du monde occidental. Très pédagogique et lumineuse (c’est la moindre des choses), l’expo rappelle que Vasarely était l’incarnation de l’optimisme de son temps – les Trente Glorieuses, grosso-modo. L’une de ses inventions majeures, l’unité plastique, c’est-à-dire un alphabet graphique de couleurs basiques et de formes géographiques simples, devait selon l’artiste donner lieu à une appropriation populaire où chacun, démocratiquement, aurait contribué à un folklore planétaire en créant sa propre oeuvre d’art qui ne serait qu’une des variations possibles parmi des millions d’autres – et ainsi ce serait enfin et pour toujours la paix, la concorde, et la beauté sur la terre, la mondialisation heureuse toute en couleurs. En quelque sorte, il a presque réussi son coup, il n’est pas passé loin, puisqu’en 2005 je peux témoigner que des élèves de maternelle jouaient à Vasarely.

Mais comme il est difficile de lutter contre ses penchants, la mélancolie m’envahit, à même Pompidou. Cet optimisme XXe siècle mort au XXIe apparaît comme une doucereuse et tragique naïveté. Je vois la couverture de mon exemplaire des Etapes de la pensée sociologique, elle est là sous vitrine, elle fait partie de l’expo parmi des dizaines d’autres volumes « Tel » ! J’essaie de réfléchir à ce que l’illustration de la couverture de mon manuel retrouvé, ainsi que les dizaines d’oeuvres vasareliennes qui l’entourent disaient de moi, de mon époque, de l’idéologie qui circulait, de nouveau je surinterprète les signes comme j’ai appris à le faire durant mes études. Et je tente une hypothèse : la caractéristique saillante de l’art de Vasarely, avec ses aplats de couleurs pures, ses variations algorithmiques et ses traits d’une netteté implacable, qui annonçaient l’art numérique, était sa rationalité. Cet art anti-romantique, joyeux, consommable, idéal à une époque qui célébrait la reproduction pour la masse, était l’apogée de la raison, ou sa systématisation et par conséquent sa caricature, dans tous les cas son stade ultime. Ce qui a disparu en même temps que cet art est la raison elle-même, en tant que principe moteur et désirable. La bascule historique s’est peut-être faite au moment où la rationalité a été confiée aux machines, à Internet, aux suites zéro-un, aux logiciels capables de dessiner un Vasarely d’un clic mieux que Vasarely ou que des élèves de maternelle, et c’est à ce moment-là que l’être humain a renoncé à sa propre raison.

Peut-être n’est-ce là qu’un petit coup de déprime. D’ailleurs il pleut sur le Centre Beaubourg.

L’une des oeuvres de l’expo de Beaubourg sur laquelle je me suis le plus longtemps arrêté s’intitule Vega 3On peut la voir ici.

Elle m’a immédiatement fait penser à la géniale et gentille parodie qu’en avait tirée Franquin. Franquin aussi constitue une couche essentielle de mon paysage intérieur, de ma vision un peu datée du monde, de mes Trente Glorieuses intérieures et de mes Reconnaissances de dettes. Et lui, en plus, il fait sourire.

Porca Madonna !

15/08/2018 Aucun commentaire

Je me promène en Sicile, pays très beau très sec très chaud très vieux, conquis et occupé par nombre de peuplades successives, Sicunes, Grecs, Carthaginois, Etrusques, Phéniciens, Romains, Ostrogoths, Byzantins, Musulmans, Normands, Espagnols, Français, Napolitains, Fascistes, Mafieux, Touristes… Où, en conséquence, les traces de civilisations anciennes, ruines de temples somptueux voués à des dieux désuets (c’est qui ce Jupiter ?), reliquats de maisons splendides, vestiges de raffinements éteints et de moeurs disparues, arts et techniques magnifiques et engloutis, s’accumulent par strates comme autant de memento mori adressés aux nations et aux religions.

La leçon de vanité ne porte guère, puisque l’île se révèle excessivement pieuse, or la religion du moment est le christianisme.

C’est ainsi que chaque coin de rue recèle sa Sainte Vierge en plâtre, son Crucifié en bas-relief, son Padre Pio en plastique, son San’ Gioacchino en bronze, son San’ Calogero en massepain ou quelque autre support à superstition. Comme ce matin encore je prenais un bain de mer sous l’oeil vide d’une statue de Marie voilée, je me décide avec intrépidité à célébrer le 15 août, jour de l’Assomption de la Vierge et jour férié d’un pays laïque, en glosant sur la virginité de ladite mère de Dieu.

La conception virginale (à ne pas confondre, ce que d’aucun commet fréquemment, avec l’Immaculée Conception, mystère distinct qui, lui, prend des majuscules, désigne la naissance sans péché de Marie, et se fête le 8 décembre de même que la journée mondiale du Climat – aucun rapport) a été proclamée par le concile de Constantinople en l’an 381. C’est donc à cette date que le mythe est devenu un dogme.

Les mythes m’émerveillent ; les dogmes m’emmerdent.

Si l’on me raconte qu’un barbu tout-puissant a créé l’univers en six jours, la lumière en premier pour ne point bosser dans le noir, la terre le ciel l’eau le feu les plantes les animaux, et qu’il a terminé par sa créature préférée qui tôt ou tard ne pouvait que le trahir, l’Homme, oh j’adore ça, je m’assois, j’ouvre la bouche et les yeux, encore-encore, j’estime comme Borges que « la théologie est une branche de la littérature fantastique » et puisque je kiffe à mort la littérature fantastique j’applaudis des deux mains la géniale métaphore, six jours pour rendre compte de 13,8 milliards d’années, chapeau le conteur.

Mais soudain, je réalise avec angoisse que des individus, qui sont mes contemporains, que je pourrais croiser dans la rue, croient dur comme fer à cette billevesée. Certains parmi les plus hardcore n’hésitent pas à partager l’humanité en deux camps : les élus, soit eux-mêmes, braves gens qui avalent cette fable, et les infidèles, soit moi-même, salauds qui n’y croient pas, darwinistes et blasphémateurs (à punir plus par des sanctions allant jusqu’aux sévices corporels), et chaque jour ces gens poussent stratégiquement leurs pions, en interdisant ici ou là l’enseignement de la théorie de l’évolution sous prétexte que ça les offense pauvres chochottes – à ce compte il faudrait ne plus apprendre à l’école que la terre est ronde pour ne pas offenser les auteurs chrétiens de l’Ecole théologique d’Antioche qui soutenaient que le monde a la forme de l’Arche d’alliance, terre plate à la base et ciel en couvercle, ni expliquer que la foudre est un phénomène électrostatique afin d’éviter de froisser la conviction de ceux qui partent du principe que les éclairs sont l’exclusif privilège et le projectile fétiche de Jupiter (mais ça bon c’est fini – c’est qui ce Jupiter ?).

Idem la virginité de Marie. Magistrale trouvaille de science-fiction ! Un être extraordinaire apparait parmi les hommes, et son caractère singulier est souligné dès sa conception : sa maman, échappant au sort commun et vulgaire des mammifères, se retrouve enceinte sans qu’un zizi ait jamais craché la purée dans son ventre. Je salue l’imagination de l’auteur… Je salue les artistes pleins de grâce qui s’en s’ont inspirés, Bach, Schubert, Gounod, Bruckner, et puis Brassens, et puis Godard (1), et et puis Gainsbourg… Sauf que là aussi le mythe s’est fait dogme et les ennuis commencent. Pour le coup le dogme de la conception asexuée est prodigieusement toxique, dont la fonction explicite est de contrôler la sexualité des femmes. Celle-ci ayant trait aux mystères de la vie, elle a toujours un peu terrifié les hommes, spécialement les barbons du patriarcat monothéiste qui y voient une inadmissible concurrence à la toute puissance de Dieu-le-Père.

Certes les deux autres monothéismes ne sont pas en reste d’apologie de la virginité (on sait le prix que les musulmans accordent à la marchandise « pucelage de mariée » (2) et que les abrutis du djihad sont motivés par les 70 vierges qui les attendent cuisses ouvertes dans l’outre-là, fantasme taillé sur mesure pour connard machiste puéril – faire l’amour avec une femme expérimentée étant une expérience nettement plus intéressante que dépuceler une jeunette (3) ) mais le christianisme a ceci d’original : la création d’une icône dévolue exclusivement à la sacralisation de l’hymen intact. Donner aux filles et aux femmes en exemple, en modèle de vie, un être imaginaire fait de pur esprit, sans sexualité, sans corps, sans libido, sans organe, sans désir, sans plaisir… puis culpabiliser quiconque, manquant fatalement à cet idéal impossible, découvrira qu’elle a un corps, une libido, des désirs et des plaisirs, est une torture mentale qui perdure depuis l’an 381. Porca Madonna…

En des temps plus héroïques ou philosophiques que les nôtres, le beau mot de vertu désignait « la disposition de l’âme à faire le bien, à suivre ce qu’enseignent la loi et la raison » (Furetière). Au XVIIIe siècle s’est effectué un glissement bizarre, réduisant le mot vertu à la chasteté féminine. On fera de semblables observations lexicales avec les mots pureté ou honneur. Cette distorsion du langage n’est que l’un des nombreux symptômes de l’exorbitante valorisation, dans nos contrées, y compris prétendument sécularisées, de la virginité des filles, qui reste le petit capital traditionnel des familles et la récompense des époux. On pourrait multiplier les autres conséquences collatérales de cette surcotation dans tous les recoins de la société : de la fréquence des prénoms en France (Marie est le premier prénom donné au XXe siècle, et se maintient aujourd’hui à la 7e place (4) tandis que Virginie obtient le rang honorable de 56e prénom du siècle)à l’insulte fils-de-pute (qui ne s’adresse, remarquons-le, qu’aux garçons, fille-de-pute n’existe pas puisque pour insulter une fille on lui dira plus simplement pute, on insultera sa sexualité à elle, non celle de sa mère), depuis les rites surannés des rosières de village jusqu’à une pop star qui se fait appeler Madonna et chante Like a virgin, en passant par le cas intéressant du drapeau européen... mais revenons au coeur du sujet, le mythe.

Dans l’espoir vain et donquichottesque d’attenter au mythe débilitant de la virginité perpétuelle de Marie Théotokos, le Fond du Tiroir s’en va l’examiner comme il convient, avec la méthode d’un mythologue, en isolant consciencieusement son « mythème », c’est-à-dire sa plus petite et irréfragable unité narrative : un homme exceptionnel est conçu miraculeusement sans relation sexuelle, par une mère réputée vierge, enceinte sans contact avec l’organe sexuel masculin.

Une fois identifié ce mythème, il nous appartient de le débusquer dans d’autres sources que les Évangiles, à fin de mythologie comparée, et à nous ébaubir de la diversité des occurrences. Pour que vous ne me soupçonniez pas d’affabulation, je donne toutes les sources dans des liens prêts-à-cliquer, qui sont ô splendeur bleus comme la Vierge.

* Rien que dans le judaïsme, les annonces prophétiques de naissances miraculeuses sont loin d’être rares, pas des lieux communs mais presque, et parmi les fils de vierges on trouve par exemple un certain Emmanuel (mentionné dans Isaïe 7:14 – forcément les chrétiens ont vu dans cette prophétie de l’Ancien Testament une bande-annonce du Nouveau et ont prétendu qu’Emmanuel était un autre nom pour Jésus) ou bien Melchisédech.

* Non loin de là, en Perse, un grand classique, Zoroastre alias Zarathoustra, naquit (en riant, selon Pline l’ancien) après que sa maman, Dughdova, ait été fécondée par un rayon de lumière. 

* Mais plusieurs siècles, voire quelques millénaires avant Zarathoustra, les Perses révéraient déjà un dieu né d’une vierge : Mithra, le dieu-soleil. Du reste, celui-ci a tellement de points communs avec Jésus (naissance le 25 décembre, 12 disciples, résurrection après trois jours, etc.) qu’on pourrait presque parler de plagiat chez les inventeurs de Jésus, heureusement que ni le copyright ni les avocats n’avaient encore été créés.

* Au XVe siècle, le poète mystique Kabir, trait d’union entre les Hindous et les musulmans soufis, est dit-on né d’une mère vierge, de sa paume ouverte qui plus est.

* Et puis chez les Asiatiques, tiercé gagnant : on trouve au moins trois superstars nés d’une vierge. Lao Tseu (sa mère a mangé une prune et/ou observé une comète), Krishna (sa mère nommée Devakî a quant à elle regardé de trop près un cheveu de Vishnou), et Bouddha (sa mère s’est retrouvée enceinte après avoir rêvé qu’un éléphant blanc entrait dans son ventre).

* Dans la mythologie grecque, l’origine de Dionysos est des plus tortueuses : il est né plusieurs fois, dont une fois de la cuisse de son papa. D’abord conçu par un coup de foudre de Zeus (au sens propre : le tonnerre fertilise la terre), il est ensuite tué, coupé en morceaux, et son coeur est donné à manger par Zeus à Sémélé, fille du roi de Thèbes dont il s’est épris, qui tombe enceinte (techniquement elle est toujours vierge). Notons que Dionysos (qui est, sans vouloir me la péter, mon dieu tutélaire perso, puisque dieu de la vigne) devient alors le seul dieu grec enfanté par une mortelle, ce qui fait de lui l’un des modèles historiques de Jésus.

* Dans la mythologie romaine, Romulus et Rémus, les jumeaux qui fondèrent Rome, sont les enfants d’une vestale vierge, mise enceinte par le regard de Mars (et je suis prêt à parier mon missel que c’est sur leur modèle que furent inventés deux autres jumeaux, Jacob et l’Homme-en-Noir, nés pour régner sur une île d’une mère romaine dont on ne connaît pas d’époux). Tant qu’on y est, faisons un lot avec les conquérants antiques : Alexandre le Grand, quelques Césars, les Ptolémaïques, se sont tous passés de géniteur, tellement qu’ils étaient virils.

* Même pas besoin d’être un dieu, un héros, un tyran ou un chef militaire pour être un grand homme né d’une vierge. Ça fonctionne aussi si l’on n’est que philosophe. Écoutons ce que dit Diogène Laërce de Périctioné, la mère du grand Platon : « Quand Périctioné fut nubile, Ariston voulut la violer, mais ne put y parvenir ; ayant cessé ses violences, il vit le visage d’Apollon, dont l’intervention conserva Périctioné vierge jusqu’à son accouchement. »

* Chez les Aztèques : Quetzalcoatl, le grand serpent à plumes, avait quant à lui une maman nommée Chimalman qui fut engrossée par un rêve du dieu Ometeotl.

* Chez les Amérindiens, Le Grand Pacificateur, parfois appelé Deganawida ou Dekanawida, fondateur mythique de la communauté iroquoise au XVe siècle, avait lui aussi une mère vierge.

* Au Japon, le héros traditionnel Kintaro a pour mère Yama-uba, qui l’a conçu par un éclair envoyé par le dragon rouge du mont Ashigara.

* Cette liste de beaux bébés (uniquement des garçons, au fait… tiens tiens… une fille n’est pas assez pure pour naître d’une vierge, peut-être ?) ne saurait être exhaustive, mais terminons par une mention de la religion jediiste, sans doute l’une des plus récentes sur le marché de la spiritualité, selon laquelle le prophète Anakin Skywalker, connu après son initiation mystique sous le nom de Darth Vader (quoique certaines sectes dissidentes l’appellent encore Dark Vador), est le fils unique d’une vierge nommée Shmi, ensemencée par l’Esprit Saint que les dévots locaux nomment Force.

Une citation de pleine sagesse, pour finir, que j’emprunte à un couple d’auteurs catholiques, Colette et Jean-Paul Deremble, car n’étant point sectaire je ne doute pas que l’on puisse être catho et croire cependant que deux et deux sont quatre et quatre et quatre sont huit (belle religion que l’arithmétique) :

Ce thème de la conception virginale (…) récurrent dans toutes les religions anciennes (…) reconnu indubitablement mythique pour les autres cultures, aurait-il valeur réaliste pour le seul Christianisme ? Ne serait-il pas raisonnable de reconnaître qu’il s’agit, pour l’Evangile aussi, d’un mythe, grandiose et structurant comme il en est de tous les mythes, et de se préoccuper d’en comprendre le sens ?

Amen, si je puis me permettre.

__________________________

  • (1) – À propos de Je vous salue Marie de Jean-Luc Godard (1985), on notera avec intérêt que le film a « profondément blessé » certains catholiques intégristes qui ont manifesté dans les rues et même incendié un cinéma, bref qu’il a fait scandale comme est susceptible de faire scandale auprès des cons n’importe quelle intervention publique qui évoque le mythe sans se plier au dogme, alors même qu’il est au fond extrêmement respectueux de la transcendance et du mystère de la conception virginale – excellent pitch pour grand écran. Godard ne fait rien d’autre que ce qu’ont fait les artistes durant des siècles : un remake. C’est-à-dire qu’il a peint à nouveau des personnages imaginaires, Marie, Joseph, Jésus, avec les atours, les vêtements, les moeurs et le langage de leur propre époque, en somme il les a réincarnés pour aujourd’hui. Lire cet article de Natalie Malabre : « Le film [accepte] le mystère de Marie sans jamais dévier de sa lecture catholique« .
  • (2) – Cf. par exemple cette description extraordinaire d’une pratique ordinaire, dans L’Amande, Nedjma, Plon, 2004 :
    « Enfin est arrivé le jour des noces. Neggafa a poussé notre porte de bon matin. Elle a demandé à ma mère si elle voulait vérifier la « chose » avec elle. – Non, vas-y toute seule. Je te fais confiance, a répondu maman. Je crois que ma mère cherchait à s’épargner la gêne qu’une telle « vérification » ne manque jamais de susciter, même chez les maquerelles les plus endurcies. Je savais à quel examen on allait me soumettre et je m’y préparais, le cœur noyé et les dents serrées de rage. Neggafa m’a demandé de m’étendre et d’enlever ma culotte. Elle m’a ensuite écarté les jambes et s’est penchée sur mon sexe. J’ai senti soudain sa main m’écarter les deux lèvres et un doigt s’y introduire. Je n’ai pas crié. L’examen a été bref et douloureux, et j’ai gardé sa brûlure comme une balle reçue en plein front. Je me suis juste demandé si elle s’était lavé les mains avant de me violer en toute impunité. « Félicitations ! a lancé Neggafa à ma mère, venue aux nouvelles. Ta fille est intacte. Aucun homme ne l’a touchée. » J’ai férocement détesté et ma mère et Neggafa, complices et assassines. »
  • (3) – « Mais d’abord… est-ce que tu as déjà dépucelé des filles, toi ?
    – Oui. Ça n’est pas drôle. Tu es bien gentille de ne plus l’avoir, ton pucelage. » (Pierre Louÿs, Trois filles de leur mère)
  • (4) – Incroyable mais vrai ! Je connais un groupe dont tous les membres féminins, soit précisément la moitié de l’effectif, s’appellent Marie. C’est un miracle. Tiens d’ailleurs plutôt que de perdre votre temps sur Internet vous feriez mieux d’aller regarder leur clip, il est très beau.

Jambon Jambon

06/08/2018 un commentaire

Je n’enverrai pas de cartolina mais je vous embrasse depuis la Sicile. Voyager est une fort bonne activité, car déplacer son corps c’est déplacer son âme et c’est loin de chez soi que l’on peut découvrir d’autres horizons, d’autres paysages, d’autres cultures, d’autres images et d’autres esprits.

C’est ainsi qu’en pleine rue de Canicattì, à la devanture d’une boucherie-charcuterie je tombe, émerveillé et confondu comme si cette apparition était l’accomplissement de mon fatum lui-même qui m’attendait ici par-delà les mers, sur la publicité la plus vulgaire du monde. Je témoigne de l’apogée et vous en fais profiter. Il s’agit d’une publicité pour du prosciutto dont le slogan est Il n’a jamais été aussi bon, il n’a jamais été aussi beau. Bouffons des culs et bon été à tous mes amis végétariens.

Laissez-moi un ou deux jours pour me remettre, relire mes notes, et je reviens avec un autre article nettement plus long, plus sérieux, plus substantiel et sans couenne, quoique toujours consacré au corps des femmes (parce que hein quel autre sujet franchement).

Dans l’atelier noir

14/05/2018 Aucun commentaire

Je lis L’atelier noir d’Annie Ernaux (Edition des Busclats, 2011). Il s’agit d’un journal de travail couvrant 25 ans d’écritures, chantiers, idées et réflexions. Certains passages sont tellement codés, n’ayant d’autre valeur que celle de pense-bête à l’usage exclusif de l’auteur, qu’ils en sont hermétiques, anecdotiques, et pas loin d’être fastidieux. Je dirais bien que nous sommes en présence d’un fond de tiroir mais cette expression oh là là là est tellement galvaudée de nos jours. Fallait-il faire un livre de ces notes privées ? Oui. Ce livre-ci, exactement. Le genre de livre pour complétiste, livre que nul ne saurait lire s’il n’a pas lu tous les autres au préalable, et pour curieux du métier, des affres, des cuisines, et des confidences.

Pour ma part je suis reconnaissant d’être convié, je me passionne aux longues hésitations sur la démarche littéraire (Ernaux utilisera-t-elle je, ou elle, ou nous, ou on ? suspense auquel je vibre davantage que de savoir si quelque commissaire finira par coincer quelque coupable), je m’émerveille de constater que le projet conscient de toute son œuvre passée et à venir est inscrit à la date du 4 novembre 1994 (« Faire des choses courtes, voire disparates, mais qui finissent par s’organiser autour d’un projet profond, venu du désir« ). Ou de découvrir comment Les Années, le chef-d’œuvre d’Ernaux envisagé en 1983 et publié en 2008, fut entre ces deux dates l’objet d’incessantes ruminations, d’essais et d’erreurs, de tentatives et de doutes, d’ambitions et de plans, tout d’abord sous l’abréviation de RT (roman total). Avec, en chemin, cette mention programmatique : « Au fond, avec l’autobiographie vide, je vais faire qq chose comme Les Choses [de Georges Perec] mais historique en plus ».

Je lis dans ce livre intime une citation d’André Gide, qu’Annie Ernaux recopie d’après Les Nourritures terrestres. Je la lis même deux fois, à neuf pages de distance, pp. 48 et 57 (ce journal d’écriture étant tenu par Ernaux de façon irrégulière, les neuf pages couvrent en réalité trois ans et demi – laps suffisant pour oublier qu’on a aimé une phrase au point de la recopier, et de recommencer).

Ce qu’un autre aurait aussi bien fait que toi, ne le fais pas. Ce qu’un autre aurait aussi bien dit que toi, ne le dis pas, — aussi bien écrit que toi, ne l’écris pas. Ne t’attache en toi qu’à ce que tu ne sens qu’en toi-même, et crée de toi, impatiemment ou patiemment, ah ! le plus irremplaçable des êtres.

Je m’arrête. Je réfléchis. Je comprends très bien, trop bien, ce que veut me dire cette phrase de Gide. Je ne l’aurais pas recopiée dans mon journal, ni une fois ni deux. Je ne l’aime pas tellement, mais je comprends aisément son pouvoir de séduction. Quiconque a eu, un jour, l’ambition d’écrire, ne peut que rêver d’entendre murmurer cette phrase à son oreille, de se faire appeler le plus irremplaçable des êtres, et de se laisser caresser l’ego dans le sens de la plume. Cette phrase grisante, bréviaire de la toute-puissance de l’auteur, cristallise et concentre en peu de mots plusieurs siècles d’imaginaire autour de la condition d’écrivain (vocation, don, inspiration… vocabulaire plutôt attaché jusque là aux prophètes), depuis 1750 (époque qui marque les prémices du sacre de l’écrivain selon Paul Bénichou) jusqu’au romantisme et à toutes ses variantes ultérieures, l’orgueil de Flaubert, l’égotisme de Stendhal…

Ce narcissisme créateur est aussi une doxa qui trouve sa vulgarisation dans moult expédients et confins de l’individualisme, et sans aller jusqu’à lui attribuer la perche à selfie, l’exhibitionnisme faceboukoïde, le culte de la nouveauté, et autres symptômes ultracontemporains d’hypertrophie du moi, on peut nettement observer ses effets par exemple dans l’égotrip permanent des rappeurs, ou bien dans tout ce qui s’écrit à la première personne dans la blogosphère. Combien de blogueurs tapotent en ce moment même sur leur claviers, animés par l’énergie que leur délivre la conviction d’être seuls à pouvoir écrire ce qu’ils sont en train d’écrire ?

Oh, je me compte dans le lot ! J’ai éprouvé les bons côtés de cette autolâtrie de l’auteur (libre-arbitre, épanouissement par le travail, recherche de sa propre voix et de sa propre originalité, opiniâtreté… intransigeance) et ses mauvais côtés (nombrilisme, prétention, stérilisation, susceptibilité, tics, entêtement… intransigeance). Pourtant j’ai la chance de disposer, pour ma part, d’un efficace contrepoison. Si j’ai écrit des livres que j’ai la faiblesse de croire singuliers et que personne d’autre n’aurait écrits, je fais aussi autre chose.

D’une part, je suis un peu musicien. En musique, je n’ai pas les mêmes ambitions qu’en écriture. En musique je ne compose pas, je n’arrange pas, je ne dirige pas (en écriture, si : je suis présent à toutes les étapes), je me contente de jouer la bonne note au bon moment et c’est déjà difficile. C’est autant de boulot qu’écrire, mais plus humble, d’ailleurs c’est toujours un travail d’équipe, alors ton individu t’es gentil mais tu le connectes aux copains.

D’autre part, je suis un peu comédien, et je m’applique à dire le plus justement possible le texte écrit par un autre ; je suis un peu conteur, j’ai appris cet art-là auprès d’un maître comme un bon artisan, et j’ai progressé en m’appliquant d’abord à reproduire, à raconter, certes à ma manière, mais en restituant l’histoire que j’avais reçue d’un autre. Et puis ma passion invétérée pour les contes, mythes et légendes m’a souvent rappelé qu’on trouve dans ces trésors de littérature anonyme les mêmes effrois, les mêmes tourments, les mêmes émerveillements, les mêmes rires et les mêmes larmes, en somme la même humanité, que l’on espère dans la littérature d’auteur, celle avec ego intégré de tous les êtres irremplaçables.

En musique comme en conte, la notion même de répertoire pré-existant tempère l’inclination à la mégalomanie démiurgique. Quand je joue, quand je conte, je me plie (sans casser) à une tradition, je m’efforce de donner la bonne mélodie, la bonne histoire, les bons mots, les bons accents qui feront leurs effets magiques sur le public et sur moi, mais je suis tout sauf irremplaçable. À part pour mon ego, je n’y vois aucun mal.

Ceci étant dit, je retourne à l’écriture de mon roman, celui que personne ne finira à ma place.

Annexe : vous avez sur vous votre exemplaire des Reconnaissances de dettes ? C’est le moment de consulter la citation-mantra d’Albert Einstein dans le paragraphe III,89.

Pas d’amalgame !

11/05/2018 Aucun commentaire

« Cette prétention de défendre l’lslamisme (qui est en soi une monstruosité) m’exaspère. Je demande, au nom de l’Humanité, à ce qu’on broie la Pierre-Noire, pour en jeter les cendres au vent, à ce qu’on détruise la Mecque, et que l’on souille la tombe de Mahomet. Ce serait le moyen de démoraliser le Fanatisme. »

Gustave Flaubert, Lettre à Madame Roger des Genettes, 19 janvier 1878

Juste ciel ! Gustave Flaubert était-il donc un odieux islamophobe ? Pas d’amalgame, je vous prie ! Car on trouve aussi dans sa correspondance quelques considérations qui prouvent assez que sa -phobie dépassait largement la seule religion mahométane :

« J’en ai bientôt fini avec mes lectures sur le magnétisme, la philosophie et la religion [lectures préparatoires à Bouvard et Pécuchet]. Quel tas de bêtises ! Ouf ! Et quel aplomb ! Quel toupet ! Ce qui m’indigne ce sont ceux qui ont le bon Dieu dans leur poche et qui vous expliquent l’incompréhensible par l’absurde. Quel orgueil que celui d’un dogme quelconque ! »

Le même, lettre à la même interlocutrice, 14 mars 1879

Ou bien…

« La manière dont parlent de Dieu toutes les religions me révolte, tant elles le traitent avec certitude, légèreté et familiarité. Les prêtres surtout, qui ont toujours ce nom-là à la bouche, m’agacent. C’est une espèce d’éternuement qui leur est habituel : la bonté de Dieu, la colère de Dieu, offenser Dieu, voilà leurs mots. C’est le considérer comme un homme et, qui pis est, comme un bourgeois. »

Le même, lettre à la même interlocutrice, 18 décembre 1879