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Dans l’atelier noir

14/05/2018 Aucun commentaire

Je lis L’atelier noir d’Annie Ernaux (Edition des Busclats, 2011). Il s’agit d’un journal de travail couvrant 25 ans d’écritures, chantiers, idées et réflexions. Certains passages sont tellement codés, n’ayant d’autre valeur que celle de pense-bête à l’usage exclusif de l’auteur, qu’ils en sont hermétiques, anecdotiques, et pas loin d’être fastidieux. Je dirais bien que nous sommes en présence d’un fond de tiroir mais cette expression oh là là là est tellement galvaudée de nos jours. Fallait-il faire un livre de ces notes privées ? Oui. Ce livre-ci, exactement. Le genre de livre pour complétiste, livre que nul ne saurait lire s’il n’a pas lu tous les autres au préalable, et pour curieux du métier, des affres, des cuisines, et des confidences.

Pour ma part je suis reconnaissant d’être convié, je me passionne aux longues hésitations sur la démarche littéraire (Ernaux utilisera-t-elle je, ou elle, ou nous, ou on ? suspense auquel je vibre davantage que de savoir si quelque commissaire finira par coincer quelque coupable), je m’émerveille de constater que le projet conscient de toute son œuvre passée et à venir est inscrit à la date du 4 novembre 1994 (« Faire des choses courtes, voire disparates, mais qui finissent par s’organiser autour d’un projet profond, venu du désir« ). Ou de découvrir comment Les Années, le chef-d’œuvre d’Ernaux envisagé en 1983 et publié en 2008, fut entre ces deux dates l’objet d’incessantes ruminations, d’essais et d’erreurs, de tentatives et de doutes, d’ambitions et de plans, tout d’abord sous l’abréviation de RT (roman total). Avec, en chemin, cette mention programmatique : « Au fond, avec l’autobiographie vide, je vais faire qq chose comme Les Choses [de Georges Perec] mais historique en plus ».

Je lis dans ce livre intime une citation d’André Gide, qu’Annie Ernaux recopie d’après Les Nourritures terrestres. Je la lis même deux fois, à neuf pages de distance, pp. 48 et 57 (ce journal d’écriture étant tenu par Ernaux de façon irrégulière, les neuf pages couvrent en réalité trois ans et demi – laps suffisant pour oublier qu’on a aimé une phrase au point de la recopier, et de recommencer).

Ce qu’un autre aurait aussi bien fait que toi, ne le fais pas. Ce qu’un autre aurait aussi bien dit que toi, ne le dis pas, — aussi bien écrit que toi, ne l’écris pas. Ne t’attache en toi qu’à ce que tu ne sens qu’en toi-même, et crée de toi, impatiemment ou patiemment, ah ! le plus irremplaçable des êtres.

Je m’arrête. Je réfléchis. Je comprends très bien, trop bien, ce que veut me dire cette phrase de Gide. Je ne l’aurais pas recopiée dans mon journal, ni une fois ni deux. Je ne l’aime pas tellement, mais je comprends aisément son pouvoir de séduction. Quiconque a eu, un jour, l’ambition d’écrire, ne peut que rêver d’entendre murmurer cette phrase à son oreille, de se faire appeler le plus irremplaçable des êtres, et de se laisser caresser l’ego dans le sens de la plume. Cette phrase grisante, bréviaire de la toute-puissance de l’auteur, cristallise et concentre en peu de mots plusieurs siècles d’imaginaire autour de la condition d’écrivain (vocation, don, inspiration… vocabulaire plutôt attaché jusque là aux prophètes), depuis 1750 (époque qui marque les prémices du sacre de l’écrivain selon Paul Bénichou) jusqu’au romantisme et à toutes ses variantes ultérieures, l’orgueil de Flaubert, l’égotisme de Stendhal…

Ce narcissisme créateur est aussi une doxa qui trouve sa vulgarisation dans moult expédients et confins de l’individualisme, et sans aller jusqu’à lui attribuer la perche à selfie, l’exhibitionnisme faceboukoïde, le culte de la nouveauté, et autres symptômes ultracontemporains d’hypertrophie du moi, on peut nettement observer ses effets par exemple dans l’égotrip permanent des rappeurs, ou bien dans tout ce qui s’écrit à la première personne dans la blogosphère. Combien de blogueurs tapotent en ce moment même sur leur claviers, animés par l’énergie que leur délivre la conviction d’être seuls à pouvoir écrire ce qu’ils sont en train d’écrire ?

Oh, je me compte dans le lot ! J’ai éprouvé les bons côtés de cette autolâtrie de l’auteur (libre-arbitre, épanouissement par le travail, recherche de sa propre voix et de sa propre originalité, opiniâtreté… intransigeance) et ses mauvais côtés (nombrilisme, prétention, stérilisation, susceptibilité, tics, entêtement… intransigeance). Pourtant j’ai la chance de disposer, pour ma part, d’un efficace contrepoison. Si j’ai écrit des livres que j’ai la faiblesse de croire singuliers et que personne d’autre n’aurait écrits, je fais aussi autre chose.

D’une part, je suis un peu musicien. En musique, je n’ai pas les mêmes ambitions qu’en écriture. En musique je ne compose pas, je n’arrange pas, je ne dirige pas (en écriture, si : je suis présent à toutes les étapes), je me contente de jouer la bonne note au bon moment et c’est déjà difficile. C’est autant de boulot qu’écrire, mais plus humble, d’ailleurs c’est toujours un travail d’équipe, alors ton individu t’es gentil mais tu le connectes aux copains.

D’autre part, je suis un peu comédien, et je m’applique à dire le plus justement possible le texte écrit par un autre ; je suis un peu conteur, j’ai appris cet art-là auprès d’un maître comme un bon artisan, et j’ai progressé en m’appliquant d’abord à reproduire, à raconter, certes à ma manière, mais en restituant l’histoire que j’avais reçue d’un autre. Et puis ma passion invétérée pour les contes, mythes et légendes m’a souvent rappelé qu’on trouve dans ces trésors de littérature anonyme les mêmes effrois, les mêmes tourments, les mêmes émerveillements, les mêmes rires et les mêmes larmes, en somme la même humanité, que l’on espère dans la littérature d’auteur, celle avec ego intégré de tous les êtres irremplaçables.

En musique comme en conte, la notion même de répertoire pré-existant tempère l’inclination à la mégalomanie démiurgique. Quand je joue, quand je conte, je me plie (sans casser) à une tradition, je m’efforce de donner la bonne mélodie, la bonne histoire, les bons mots, les bons accents qui feront leurs effets magiques sur le public et sur moi, mais je suis tout sauf irremplaçable. À part pour mon ego, je n’y vois aucun mal.

Ceci étant dit, je retourne à l’écriture de mon roman, celui que personne ne finira à ma place.

Annexe : vous avez sur vous votre exemplaire des Reconnaissances de dettes ? C’est le moment de consulter la citation-mantra d’Albert Einstein dans le paragraphe III,89.

Pas d’amalgame !

11/05/2018 Aucun commentaire

« Cette prétention de défendre l’lslamisme (qui est en soi une monstruosité) m’exaspère. Je demande, au nom de l’Humanité, à ce qu’on broie la Pierre-Noire, pour en jeter les cendres au vent, à ce qu’on détruise la Mecque, et que l’on souille la tombe de Mahomet. Ce serait le moyen de démoraliser le Fanatisme. »

Gustave Flaubert, Lettre à Madame Roger des Genettes, 19 janvier 1878

Juste ciel ! Gustave Flaubert était-il donc un odieux islamophobe ? Pas d’amalgame, je vous prie ! Car on trouve aussi dans sa correspondance quelques considérations qui prouvent assez que sa -phobie dépassait largement la seule religion mahométane :

« J’en ai bientôt fini avec mes lectures sur le magnétisme, la philosophie et la religion [lectures préparatoires à Bouvard et Pécuchet]. Quel tas de bêtises ! Ouf ! Et quel aplomb ! Quel toupet ! Ce qui m’indigne ce sont ceux qui ont le bon Dieu dans leur poche et qui vous expliquent l’incompréhensible par l’absurde. Quel orgueil que celui d’un dogme quelconque ! »

Le même, lettre à la même interlocutrice, 14 mars 1879

Ou bien…

« La manière dont parlent de Dieu toutes les religions me révolte, tant elles le traitent avec certitude, légèreté et familiarité. Les prêtres surtout, qui ont toujours ce nom-là à la bouche, m’agacent. C’est une espèce d’éternuement qui leur est habituel : la bonté de Dieu, la colère de Dieu, offenser Dieu, voilà leurs mots. C’est le considérer comme un homme et, qui pis est, comme un bourgeois. »

Le même, lettre à la même interlocutrice, 18 décembre 1879

L’Indien qui pleure

28/04/2018 Aucun commentaire

Comment, lorsque l’on n’est pas amérindien, représenter un Amérindien sans craindre de sombrer dans le stéréotype, voire dans l’injure ?

Pour des raisons politiques aussi bien que littéraires, je rumine (au risque de lasser les lecteurs de ce blog) cette délicate question depuis le jour où je l’ai entendue formulée dans l’outrance par des individus fort bien intentionnés qui postulaient que tout stéréotype est une offense, et que par conséquent dessiner un indien portant une coiffe de plumes nous rend ipso-facto coupable de racisme anti-indien et de je ne sais quel mépris colonialialiste, complice de la stigmatisation d’une minorité qui a déjà bien souffert…

Or je ne suis pas de cet avis. Un stéréotype (l’Allemand est blond et porte des chaussettes dans ses sandales / l’Écossais porte un kilt et joue de la cornemuse / le Grenoblois porte un bonnet et des dents pointues…) n’est jamais une vérité. Qu’il soit bienveillant (l’Indien est un fier et noble cavalier qui vit en harmonie avec la Nature et les autres hommes) ou malveillant (l’Indien est un cruel et féroce guerrier qui arrache les scalps), le stéréotype est par nature un petit arrangement avec la vérité : une généralisation statistique ou folklorique, un simplisme ou un truisme, une approximation, un symbole, une convention, un poncif, une culture générale, un prêt-à-penser, une caricature, etc… En somme, un code, aussi peu nuancé mais aussi commode qu’un pictogramme figurant sommairement un être humain sans jupe (attention ! ici toilettes pour hommes) en vis-à-vis du même pictogramme avec jupe (attention ! là toilettes pour femmes)…


Pour autant, sans être une vérité un stéréotype n’est ni un mensonge puisque les femmes ont quelquefois porté des jupes et les Indiens ont quelquefois porté une coiffe de plumes, ni une injure raciste – sauf si l’on sous-entend que porter une coiffe de plumes rend intrinsèquement un homme inférieur à celui qui porte une cravate rouge, ou que les humains porteurs de jupes sont ontologiquement une sous-catégorie des humains porteurs de pantalons mais dans ce cas c’est notre manière de penser qui est injurieuse, raciste, sexiste et débilitante, pas le symbole en lui-même. Le symbole en lui-même est un outil, a priori innocent de l’usage que l’on en fait.

On peut certes tomber sur un Indien susceptible, qui nous refusera le droit de le représenter tel qu’on croit qu’il est (1), de même qu’on peut rencontrer un Français soupe-au-lait qui se sentira injurié par telle figure de Français dessiné ou filmé avec béret, baguette, petite moustache et arrogance. Alors on peut céder à la prudence, à la censure ou à l’auto-censure, et hésiter à représenter. Mais qui fixera les limites de ce principe de précaution, qui dira où s’arrête le « respect » et où commence la sclérose mentale ? Où placer le curseur ? Qui nous garantit que le pictogramme « femme » sur la porte des cabinets ne va pas ulcérer une femme qui n’a jamais porté une jupe de toute sa vie ? Ou que le pictogramme « homme » ne va pas discriminer un Écossais, qui, justement, quant à lui, etc. D’un autre côté le même Écossais pourrait aussi bien s’offusquer de se voir représenter avec un kilt et pourrait se sentir autorisé à dénoncer l’écossophobie latente d’une telle caricature – c’est sans fin.

On voit que la situation est très complexe. Notre jeune XXIe siècle ayant remarquablement accru les susceptibilités identitaires, et réduit d’autant les tolérances, il convient d’avancer avec circonspection.  Mais l’extrapolation absolue serait l’impossibilité pure et simple de la représentation… Voilà qui ressemble très fort à un tabou religieux, celui de l’aniconisme, qu’ont en partage les trois monothéismes avec diverses variations locales. Une époque qui encourage les susceptibilités identitaires et décourage la tolérance ressemblerait donc à une époque d’obscurantisme religieux ? Oh, quelle surprise !

Sur ces entrefaites je retourne mentalement à mes Indiens et je tombe sur un vieux spot de pub qui offre un cas d’école fort intéressant.

En 1971 l’organisation non-gouvernementale écologiste Keep America Beautiful diffusait une série de publicités dénonçant la pollution. On y voyait un amérindien à cheval (notez la plume qui orne son oreille droite), à pied ou en canoë, triste et perplexe face à l’immense gâchis environnemental qu’entraîne voire encourage le mode de vie productiviste et consumériste américain. Aux abords des métropoles il trempait sa pagaie dans des emballages plastiques, ou bien, le long des échangeurs autoroutiers, des automobilistes lui jetaient sur les pieds sans même prendre la peine de freiner les reliquats non bio-dégradables de leur junk food. Le spot de pub s’achevait, pendant que retentissait le slogan « People Start Pollution. People can stop it« , par un gros plan sur le visage de l’Indien, où coulait une larme, ce qui valut à cette campagne fameuse le surnom de « crying indian ad ».

Le sage autochtone en larmes, le peau-rouge instrumentalisé par la pub pour incarner la mauvaise conscience du Blanc gâté et gâcheur, s’appelle Iron Eyes Cody (1904-1999). Il a joui d’une grande popularité pendant près de cinq décennies, interprétant jusqu’à plus soif les guerriers, les sorciers ou les chefs indiens dans films et séries depuis l’époque du cinéma muet jusque dans un épisode de l’Agence tous risques, en passant par Un homme nommé Cheval. On l’a même entendu psalmodier des chants tribaux dans la chanson de Joni Mitchell, Lakota (1988). Le summum de sa carrière fut peut-être sa rencontre avec le président Jimmy Carter le 21 avril 1978, jour où il lui offrit une coiffe à plumes (quel cliché !), lui attribua un nom indien (Wamblee Ska, soit Grand Aigle Blanc) et tenta de le sensibiliser à la cause environnementale ainsi qu’au souvenir de la sagesse perdue des Premières Nations.

Depuis, on a appris qu’Iron Eyes Cody était un gros mytho, rendu un peu cinglé par ses rôles et les confondant avec sa vie réelle, selon le syndrome Johnny Weissmuller. Il avait beau se prétendre Cherokee, il était en réalité d’ascendance italienne et se nommait selon l’état civil Espera Oscar de Corti (comme dit la chanson : Tu vuoi far’ l’amerindiano, ‘merindiano, ‘merindiano, ma sei nat’ in Italy).

On sait par ailleurs que l’ONG Keep America Beautiful a été fondée par diverses compagnies qui comptent parmi les plus gros pollueurs du monde (Philip Morris, Coca, Pepsi, Budweiser…), ce qui indique assez que le greenwashing ne date pas d’hier. Bref, on sait par cœur tous les mensonges et toutes les contradictions au cœur de la civilisation publicitaire américaine, qui continue de donner le ton de toutes nos contradictions et de tous nos mensonges.

Pour autant, 47 ans plus tard, cette campagne est plus d’actualité que jamais, parce que la pollution (qui est un défaut de surface) et la destruction de la nature (qui est un drame très profond et un suicide global) atteignent des niveaux inédits. Les insectes d’Europe ont disparu à 80%. Les oiseaux, population suivante dans la chaîne alimentaire, à 50%. Suivent les plantes (dont la pollinisation est compromise par la disparition des abeilles), les mammifères, les hommes ? La chaîne est rompue. Le désastre est en cours.

Cette publicité était donc, comme un stéréotype, ou comme Jean Cocteau, un mensonge qui disait la vérité. Était-ce une mauvaise chose en 1971 (2) de mettre en scène un faux Indien au service d’une vraie mise en garde ? Était-ce une injure raciste de faire d’un Indien stéréotypé le symbole d’un lien brisé avec la nature ?

À ce sujet, méditons ces mots de l’anthropologue Philippe Descola qui permettent de mesurer l’étendue du malentendu :

La séparation radicale entre le monde de la nature et celui des hommes, très anciennement établie par l’Occident, n’a pas grande signification pour d’autres peuples […] Dire des Indiens qu’ils sont « proches de la nature » est une manière de contresens, puisqu’en donnant aux êtres qui peuplent la nature [plantes, animaux et esprits] une dignité égale à la leur, ils n’adoptent pas à leur endroit une conduite vraiment différente de celle qui prévaut entre eux.
Pour être proche de la nature, encore faut-il identifier la nature comme distincte de soi, exceptionnelle disposition dont seuls les modernes se sont trouvés capables et qui rend sans doute notre cosmologie plus énigmatique et moins aimable que toutes celles des cultures qui nous ont précédés.

Autrement dit, la mentalité des Indiens (je dirais volontiers leur sagesse, mais ce mot fait un peu marketing pour collection de livres feel-good), ainsi que celle de toutes les sociétés traditionnelles, impliquait de se considérer comme appartenant à la nature, comme membre à part entière du monde naturel, au même titre que notre frère le bison ou notre frère le séquoia. Un Indien qui vient de tuer un gibier ou de couper un arbre prie pour lui demander pardon de lui avoir ôté la vie. A contrario, la mentalité occidentale qui a conquis et dévoré le monde part du principe que l’homme et la nature sont séparés. L’homme n’est pas la nature, ce qui lui donne le droit et presque le devoir de posséder la nature, cet objet déployé sous ses yeux. Il est libre de la mettre en coupe réglée, l’asservir, l’exploiter, la rentabiliser, la vendre, l’épuiser, la détruire. Et il le fait.

Au passage il a également détruit les Indiens. Où s’arrêtera-t-il ?

(1) – Cette situation ne doit pas être confondue avec une autre : dans certaines circonstances extrêmement spécifiques, ritualisées et sortant de la vie quotidienne, il est normal de respecter le tabou de la représentation. Par exemple les cérémonies amérindiennes de danses du soleil (Sundance) interdisent à tout étranger de prendre une photo ou une vidéo. Dans ces cas-là seulement la captation constitue une injure et un manque de respect manifestes.

(2) – Affaire étrangement similaire : la même année 1971 est publié le texte d’un discours du chef indien Seattle prononcé lors des négociations de vente des terres au gouvernement américain en 1854. Ce discours gagna une célébrité instantannée et fut reproduit d’innombrables fois, en tant que condensé de la pensée indienne : « Le Grand Chef de Washington nous a fait part de son désir d’acheter notre terre (…) Mais peut-on acheter ou vendre le ciel, la chaleur de la terre ? Étrange idée pour nous ! Si nous ne sommes pas propriétaires de la fraîcheur de l’air, ni du miroitement de l’eau, comment pouvez-vous nous l’acheter ?« . Une phrase en particulier devint un slogan cité par tout le monde, par vous, par moi, par Al Gore (dans son livre Sauver la planète Terre) : « La terre n’appartient pas à l’homme, c’est l’homme qui appartient à la terre« … Vingt ans plus tard, en 1992, on apprend que ce discours est un fake, forgé de toutes pièces mais pour la bonne cause par un scénariste du nom de Ted Perry.

D’un Charlie l’autre

12/04/2018 3 commentaires

Il paraît que sort ces jours-ci un film intitulé Gaston Lagaffe. Pas besoin de lire les critiques (catastrophiques) pour manquer d’envie d’aller le voir.

André Franquin a créé un personnage aussi drôle, aussi riche, aussi génial, a priori aussi éternel, que le Charlot que créa Charlie Chaplin. Charlot et Gaston ont ceci en commun d’être sociologiquement et économiquement enfants de leur époque : l’un est un vagabond jeté à la rue par l’immigration, la misère, et la crise de 1929 (même s’il est le héros de courts métrages dès 1915), l’autre est un freak des 30 glorieuses, énergumène poète et anarchiste qu’une grande entreprise ne se résout pas à virer car l’époque jouit alors du plein emploi, allez, on se le garde le trublion même si on ne sait pas au juste pourquoi, bienveillance faisant de Gaston une sorte de 1% culturel à lui tout seul, un luxe daté. Pour envisager la pertinence d’un film Gaston Lagaffe en 2018, demandons-nous également quel intérêt aurait cette même année un remake de Charlot ? Et pour formuler la question de façon encore plus absurde en jouant sur la symétrie, quel intérêt aurait en 2018 une adaptation en bandes dessinées de Charlot ?

Lisons Franquin, regardons Chaplin, puisque par chance ils sont toujours à portée d’œil et de main, et si nous sortons au cinéma allons voir un film contenant quelques idées originales, car il y en a.

Mais puisque nous parlons de rire et de Charlie (Chaplin), rappelons une nouvelle fois que l’autre Charlie, celui dont le nom de famille est Hebdo, vit toujours, vaille que vaille, même si depuis 2017 il est revenu à une situation « normale » : il est un journal satirique déficitaire (forcément, avec ses frais de protection et de blindage). Dans l’un des derniers numéros, j’ai bien ri en lisant le dessin de Félix reproduit ci-dessus. Puis je me suis interrogé sur mon propre rire.

Ce dessin mixe selon une méthode habituelle à Charlie deux informations distinctes (une grande/une petite, une proche/une lointaine, une immédiate/une décontextualisée… effet de disproportion propre à réordonner la hiérarchie dans le flux continu de l’actualité). En l’occurrence, il feint de s’en prendre à Bertrand Cantat, de fait mal reçu lors de son concert à la Belle Électrique, salle grenobloise, mais s’en prend en réalité aux Grenoblois réputés revêches. Je ne suis pas Bertrand Cantat, mais je suis Grenoblois, donc j’appartiens à l’une des deux cibles qui pourraient légitimement perdre leur sang froid, se sentir choquées, indignées, outrées par l’affront, je pourrais, je ne sais pas, lancer une pétition en ligne ou injurier et menacer Charlie sur les réseaux sociaux en traitant les caricaturistes de sales racistes anti-Grenoblois, d’intolérants, d’ignorants, d’irresponsables, parce que eh oh il y a des choses avec lesquelles on ne doit pas plaisanter, la liberté d’expression s’arrête là où l’on commence à froisser autrui alors ne t’avise pas d’insulter mon identité de Grenoblois, c’est comme si tu insultais ma mère, va plutôt baiser la tienne, au prochain attentat compte pas sur moi pour être Charlie tu l’as bien cherché faudra pas chougner fdp.

Sauf que pas du tout : ce dessin me fait rire. Son humour est justement dans son outrance, je trouve désopilante cette tronche de requin furieux censée figurer le visage ordinaire du Grenoblois idéal-type sous son bonnet. Drôle aussi, et avant tout, parce qu’intelligente, cultivée, référencée, misant sur la connivence. En effet, le sel de son humour repose sur l’expression du XVIIIe siècle la conduite de Grenoble et la blague ne saurait être comprise que d’un lecteur détenant cette clef, tiens, Stendhal par exemple, je suis sûr que ça l’aurait fait marrer – c’est dire si l’humour Charlie est exigeant. On relira avec profit l’exégèse de Luz sur le fonctionnement du dessin satirique et au besoin on le punaisera dans tous les lieux publics.

Question parallèle : pourquoi le slogan ambigu et encombrant « Je suis Charlie » a-t-il connu une pareille fortune dès le 7 janvier 2015 au soir ? Pourquoi tout le monde (moi compris) s’y est si rapidement et facilement identifié ? Non parce que l’époque serait Charlie (elle a prouvé le contraire entre temps), mais parce qu’elle est prompte à la revendication identitaire. Or ce slogan constitue, pronom personnel première personne plus verbe être, une revendication identitaire à lui tout seul, une « identité » prêt-à-porter. Qu’il ait engendré autant de répliques sur le même modèle syntaxique au sein d’une interminable parodie de débat (« Je suis musulman », « je suis Paris », « je suis Aylan », « je suis royingha », « je suis Grenoblois » etc.) est le signal d’une crise identitaire généralisée, individualisme insane, superficiel mais violent, moi je moi je, j’existe en cache-misère. Si nous étions, nous n’aurions pas à ce point besoin d’affirmer que nous sommes. À une classe de collège qui me demandait si « j’étais Charlie », j’avais répondu que ce slogan m’emmerdait et que je préférais lire Charlie plutôt que de me prétendre quoi que ce soit, d’une manière générale lire rend moins con, s’affirmer ceci ou cela, c’est moins sûr.

Je continue de lire Charlie, comme je le fais depuis 25 ans. Charlie a publié cette semaine un hors-série : Profs, les sacrifiés de la laïcité. Il y a là toujours de quoi rire (Vuillemin est un prince) mais il y a de quoi lire, de quoi réfléchir, de quoi s’inquiéter. Qui à part Charlie mène le combat pour la laïcité, contre les petites revendications identitaires religieuses explosives, l’ami imaginaire en bandoulière ? Pas grand monde. Pas le Président de la République, occupé présentement à flatter les évêques.

Justice sommaire et réseau wifi (ou : La nouvelle loi du far-west)

20/03/2018 3 commentaires

http://www.talentshauts.fr/868-large_default/le-meilleur-cow-boy-de-l-ouest.jpg

Autant l’avouer franchement : je suis degauche.

Je suis degauche depuis en gros toujours, par mon héritage puis par mon éducation, pour quelques raisons éthiques et politiques fondamentales (par exemple, je crois utile de favoriser davantage l’éducation que l’héritage).

Mais cela ne m’empêche pas, tout au contraire, d’écouter ce qu’ont à me dire certaines personnes intelligentes quoique classées plus ou moins abusivement dans le camp des réactionnaires, tels Houellebecq ou Onfray. Or ces deux-là dénoncent la ruine de la pensée degauche en pointant ce phénomène curieux : l’absence d’idées neuves (qui s’explique historiquement par la conversion du PS à l’économie de marché dans les années 80 – depuis lors, la messe est dite et il est un peu plus problématique d’énoncer une idée degauche) est compensée par les leçons de morale. Cette gauche de chevaliers blancs, moralisatrice et déboussolée, porte sinon un nom, du moins un sobriquet : le « camp du bien » (dès 1991 Philippe Muray parlait de L’Empire du bien). Si l’on observe en éthologue les mœurs de ce camp-là, on voit tous les jours des individus degauche et de fort bonne volonté enfourcher le premier cheval de bataille qui passe et qui permet de certifier qu’on est du côté des gentils, pas de celui des méchants, et puis hue cocotte.

Cette moraline binaire qui évoque une jolie chanson de Didier Super mène à des excès d’une violence d’autant plus aberrante que la pensée politique d’aujourd’hui, pour des raisons techniques, excède rarement les 140 signes.

Exemple : tout de suite le reportage de notre envoyé spécial auto-missionné.

J’ai infiltré récemment la réunion d’un club informel de personnes militant pour l’égalité hommes-femmes dans le milieu culturel, cause évidemment légitime, estimable et nécessaire. La fibre degauche y était un pré-requis implicite, même si on ne m’a pas demandé mes papiers à l’entrée de la salle de réunion.

Deux bibliothécaires, un homme une femme la parité tout va bien, présentaient ce jour-là leur travail de sensibilisation des marmots à l’égalité entre les filles et les garçons. Je hochais la tête, approuvant leur noble besogne de détricotage des idées reçues. Sauf qu’à un moment donné, ça a déraillé genre méchamment.

Verbatim : « Pour la médiation sur ce thème, nous utilisons souvent les ouvrages publiés par les éditions Talents Hauts, maison qui a justement été créee en 2005 sur cette ligne éditoriale, créer des livres dont le propos même réfute les clichés et discriminations sexistes. Malheureusement, nous avons constaté que malgré cette ligne intéressante, les textes ou les illustrations des livres chez Talents Hauts laissent souvent à désirer. Ce qui nous conduit à faire des choix. Au moment de lire certains livres, nous changeons certaines phrases et nous omettons certaines illustrations. Par exemple, dans ce livre-ci, Le meilleur cowboy de l’ouest, au pitch irréprochable (une petite fille déguisée en garçon gagne le concours du meilleur cowboy), une page nous a indignés et nous l’avons supprimée sans hésiter. On y voit l’héroïne de l’histoire confrontée à un chef indien avec des plumes. Cette représentation honteuse est un stéréotype racial manifeste qu’il serait contre-productif et même irresponsable de montrer à des enfants. Nous en concluons qu’il est très difficile de se fixer comme objectif éditorial la lutte contre une discrimination sans sombrer dans une autre discrimination, c’est à nous de rester vigilants. »

Je suis abasourdi par ce charabia confusionniste. Sous couvert de chasse aux clichés stigmatisants, vive l’ignorance, éradiquons un fait historique (les Indiens portaient des coiffes de plumes) et tout ce qu’il comportait de sens, de symbole, de valeur, d’honneur (ces plumes étaient d’aigle ! le gars qui avait approché l’aigle pour lui arracher suffisamment de plumes pour s’en faire une coiffe imposait le respect)…

Baudelaire sans aucun doute se rendait coupable par anticipation de stigmatisation-discrimination-caricature, lorsqu’il écrivait (Notes nouvelles sur Edgar Poe) : « Quelle lacune oserons-nous lui reprocher [à l’Indien] ? Il a le prêtre, il a le sorcier et le médecin. Que dis-je ? Il a le dandy, suprême incarnation de l’idée du beau transportée dans la vie matérielle, celui qui dicte la forme et règle les manières. Ses vêtements, ses parures, ses armes, son calumet, témoignent d’une faculté inventive qui nous a depuis longtemps désertés. » Mais peut-être conviendrait-il arracher de nombreuses pages de Baudelaire, si nocives à la jeunesse.

Qu’aurait-on alors le droit de montrer aux enfants pour les édifier si jamais nous prenait la fantaisie de situer une histoire dans un contexte de western ? Voici ce qui, au sein de ce cénacle, fut suggéré sans rire dans la suite de la conversation (si jamais les éditeurs de Talents hauts lisent le Fond du Tiroir, qu’ils prennent des notes) : on sera mieux avisé de montrer aux enfants un Indien non conforme aux images de vieux westerns hollywoodiens, par exemple un Indien d’aujourd’hui, portant des jeans et un MP3 dans les oreilles. Ah, bon.

Les cowboys ont génocidé les indiens il y a 150 ans ? Ouh, c’est mal. À la suite d’une série d’équations mentales sans la moindre logique sinon idéologique, on arrive à ce corolaire débilitant : représenter un indien portant sa coiffe de plumes dans un livre pour enfants se déroulant au far west, c’est mal. Ouh, je ne veux pas être complice de cela, moi qui fais le bien (car je suis degauche je le rappelle, j’habite le camp du bien) par conséquent j’arrache la page de ce livre immonde, et grâce à moi le droit des Amérindiens ainsi que la lutte contre les inégalités progressent sensiblement.

Une fois les portes de sécurité séparant la libre création pour la jeunesse (on commence par la jeunesse, les enfants sont tellement fragiles, on se penchera dès demain sur la création pour adultes) et la bien-pensance-politiquement-correcte allégrement défoncées et réduites en petit bois, nulle raison de s’arrêter en si bon chemin. Le robinet à niaiseries coule à flots : puisque le chef indien du dessin se trouve, en outre, fort corpulent, a émergé dans le « débat » qui a suivi un autre et gigantesque motif d’indignation et fut lâché le mot grossophobie, mot fort intéressant qui ne saurait être forgé ailleurs que dans le camp du bien, là où l’on court à l’échalote et à la défense du plus discriminé.

Ces bibliothécaires très bien intentionnés réalisent-ils qu’ils pratiquent sans états d’âme une censure dogmatique mais degauche, ni plus ni moins débile et détestable que toute censure dogmatique dedroite, comme celles qui ont émaillé l’histoire récente de la littérature jeunesse (je pense bien sûr à la furie Belghoul qui invente un droit de retrait dans les écoles parce que l’ABCD de l’égalité lui pue au nez, ou bien à l’affaire Tous à poil ! avec ce jour-là Jean-François Copé dans le rôle d’Anastasie) ? Si l’on commence à découper dans les livres tout ce qui ne semble pas conforme à une ligne de pensée, si on charcute et traficote tel passage de tel livre jugé contre-révolutionnaire et ennemi du peuple, on tombe dans le travers stalinien de falsification des archives, des images, des œuvres, du réel lui-même, afin de faire ressembler le réel à l’idée que nous nous en faisons dans l’entre-nous de la cellule. Staline lui-même était vachement degauche, d’ailleurs.

Mais il y a pire.

Il y a les réseaux sociaux.

Les réseaux sociaux ont une puissance de frappe autrement menaçante qu’un couple de bibliothécaires. Le bûcher pour autodafé s’allume plus vite quand l’étincelle est numérique. Signons une pétition pour exprimer notre existence politique, c’est facile, clic, le pays tout entier s’indigne (est-ce vraiment cela qu’il voulait dire, Stéphane Hessel ?).

Autre affaire récente : le livre On a chopé la puberté.

Une cabale ahurissante (relayée, ou plutôt attisée, ici) s’est abattu contre cet ouvrage visant à parler de façon décontractée et sympa des règles, des seins, du maquillage, des hormones et de ce genre de choses à des jeunes filles pré-ados. Résultat : près de 150 000 personnes ont cliqué haro sur une pétition en ligne pour faire interdire cet ouvrage scandaleux.

On est en droit de dédaigner cette littérature sympa. On pourrait la moquer. On pourrait juste s’en branler. Mais ces 150 000 braves gens (beaucoup doivent être degauche et donc connaître biologiquement ce qu’est un livre qui mérite d’exister) voulaient davantage, voulaient sa peau, et ont eu gain de cause. L’ouvrage ne sera plus commercialisé et la collection dans laquelle il a paru, Les Pipelettes, est abandonnée.

L’illustratrice en a pris ombrage (tu m’étonnes) et, amère, a decidé de tout plaquer, ce qu’elle raconte dans un texte que je recommande de lire in extenso. Dans ce message d’adieu, triste et lucide, une phrase particulièrement consternante est très représentative de 2018 : « 148.249 personnes mobilisées contre un livre publié à 5000 exemplaires : donc des gens qui n’ont pas lu ce livre avant de le critiquer accusent l’éditeur de ne pas avoir lu ce livre avant de le publier, et estiment devoir empêcher les autres de le lire. »

Son texte se termine par le relai d’une amusante pétition pour interdire les pétitions lancée par Vincent Cuvelier. Je viens de la signer. Car oui figure-toi, sans vouloir me vanter, je suis degauche et je sais très bien où se situe le mal : le mal, c’est les pétitions pour censurer les livres.

Que faire une fois les bras tombés ? Citer l’imparable précepte de Wilde, « Dire d’un livre qu’il est moral ou immoral n’a pas de sens. Un livre est bien ou mal écrit – c’est tout » ? Ce ne sera pas suffisant. Le mal est plus vaste que ce que je peux en voir depuis ma province.

Le mal, c’est l’esprit de ce temps, c’est l’intolérance bien-pensante, c’est le coup-de-sang dans son fauteuil induit par Facebook et Tweeter, c’est la censure 2.0, l’oeillère à visage progressiste. On en trouve des exemples à tous les coins de rue. Je peux en citer deux de mémoire pour élargir le sujet.

Primo les abrutis finis du syndicat Sud-Solidaire qui entendent faire interdire les lectures publiques du livre de Charb pourtant capital pour faire avancer le débat, Lettre ouverte aux escrocs de l’islamophobie qui font le lit du racisme sans l’avoir lu évidemment mais les solidaires se sentent peut-être interpelés par le titre, seulement parce que Charb (qui est mort assassiné pour cette raison même) met en garde contre les compromissions avec l’islam radical. Selon Sud-Solidaire qui sait de quoi il parle puisque degauche, l’islamophobie c’est du racisme et le racisme, eh ben c’est mal, pilonnons Charb.

Ou secundo Bertrand Cantat, ah, oui, parlons de Bertrand Cantat, autre épouvantail de l’inconscient social, la haine de Cantat est l’archétype de la confusion qui règne et qui légitime l’appel au lynchage. Voilà un homme qui a tué sa femme il y a 15 ans. Ouh, sur ce coup-là on ne peut pas se tromper, tuer sa femme c’est mal. (Je suis degauche, je suis féministe, Je suis Marie Trintignant.) Cet abject repris de justice a le culot de prétendre exercer à nouveau son métier après ses années de prison et de retraite ? De partir en tournée librement sans même porter sur lui un passeport jaune ? Il faudra qu’il passe sur mon corps d’homme degauche, taïaut, je vais aller manifester devant la salle de concert où il doit jouer ce soir, on va voir ce qu’on va voir ! Si je l’empêche de chanter, je fais clairement avancer la cause des femmes battues !

Cette poubelle qu’est le site d’infos d’Orange clamait il y a quelques jours en guise de une : « Nadine Trintignant appelle Bertrand Cantat  à cesser sa carrière. » Ouais, ouais, c’est ça et à se suicider aussi ? Ce serait plus simple pour tout le monde.

Je crois qu’il ne doit rester en France qu’une poignée d’archéo-cocos et moi-même pour pester sur ce sujet : « Ah si seulement France Telecom n’avait pas été privatisé, spoliant le peuple français comme à chaque privatisation, Orange n’aurait jamais, dans son fil d’actualité, atteint de telles bassesses poujadistes pipolistes sex drugs rock’n’roll et justice expéditive ! » Je suis degauche mais crois-moi ce n’est pas facile tous les jours.

Capilliculture pour tous

12/03/2018 un commentaire

Je viens rechercher mes bonbons
Vois-tu Germaine, j’ai eu trop mal
Quand tu m’as fait cette réflexion
Au sujet de mes cheveux longs
C’est la rupture bête et brutale mais
Je viens rechercher mes bonbons

Et tous les samedis soir que j’peux
Germaine, j’écoute pousser mes ch’veux
Je fais « glou glou », je fais « miam miam »
J’défile criant : « Paix au Vietnam ! »
Parce qu’enfin, enfin, j’ai mes opinions
Je viens rechercher mes bonbons

Jacques Brel, Les Bonbons 67

En juillet 2016, je quittai avec fracas (oh surtout intérieur le fracas) mon emploi salarié, sans plan précis pour la suite et certainement pas celui de recouvrer un jour mon existence passée. Ce jour-là, porté par le désir plus ou moins conscient de marquer le coup, je me coupai les cheveux rasibus. Puis les laissai pousser à leur aise, et pensai à tout autre chose. Depuis, je ne les ai jamais retaillés, ce qui nous amène un an et demi plus tard, et les voici longs, le plus souvent attachés en queue de cheval. J’ai dix-huit mois de calendrier dans la nuque.

Ces jours-ci, par surprise autant que par nécessité j’ai renoué avec un emploi salarié, presque le même, ailleurs. Mes cheveux sont plus longs que jamais. J’hésite à leur faire un sort, et marquer ainsi un autre coup. En attendant que je tranche, il arrive que dans mon nouvel environnement professionnel un usager pénétrant le lieu ne me voit que de dos, ou de trois-quarts, et m’adresse un fort poli « bonjour madame ». Loin de m’en offusquer, et féministe invétéré, j’accueille la méprise comme un compliment, gardant à l’esprit une célèbre citation paradoxale de Reiser.

Parfois, quand je ne pense à rien, comme il est impossible de ne penser à rien, je pense à mes cheveux, ainsi qu’à cette bonne vieille distinction académique entre nature et culture.

Qu’est-ce que la nature ? Une donnée préalable : la première couche. Qu’est-ce que la culture ? Une construction postérieure : la seconde couche – en somme, la culture c’est du social (cliquer ici pour se prendre la tête sur la définition du social).

Mais nous baignons tellement dans la culture que nous avons tendance à confondre, et à croire la culture naturelle (« L’homme est un être culturel par nature parce qu’il est un être naturel par culture », Edgar Morin). Manger, c’est naturel. Manger tel aliment, à telle heure, dans telle position, en compagnie de tels convives, avec tels couverts, en prononçant telles paroles… c’est culturel. Or juste après l’alimentation, le cheveu est le terrain idéal pour comprendre comment nature et culture s’articulent. Plus précisément, comment la culture, seconde, compose avec la nature, première. Un phanère filiforme composé de kératine poussant sur la tête, c’est de la nature. Une enseigne en pleine rue Keske j’peux f’hair j’sais pas quoi f’hair, c’est, qu’on le veuille ou non, de la culture.

Développons, avec une étude de cas, mon intuition : la culture surenchérit sur la nature.

Grand A, nature : il arrive qu’un choc psychologique ou émotionnel agisse brutalement sur les cheveux d’un être humain, entraînant leur chute, leur changement d’aspect ou de couleur. Exemples historiques fameux de canitie subite : Jean Gabin a blanchi en une nuit de 1943 lors d’une bataille navale au large d’Alger ; idem Marie-Antoinette, la veille de sa décapitation, laissant, c’est mieux que rien, son nom à la science, avec le syndrome de Marie-Antoinette.

Grand B, culture : comme tout le monde ne peut pas être Marie-Antoinette ou Jean Gabin, la communauté humaine prend acte que Jean Gabin et Marie-Antoinette ont existé, et que des changements capillaires drastiques peuvent se manifester en cas d’accident existentiel. Alors l’usage se répand, construction culturelle, de modifier profondément, et volontairement, l’aspect de notre chevelure lorsque notre vie change abruptement, afin de figurer le tournant à même notre corps, à nos yeux comme à ceux des autres. J’endure un deuil douloureux ? Je sacrifie ma toison. Je déménage, je change de vie, ou de ville ? Je passe aussi chez le coiffeur pour devenir presque un autre. Je suis en crise personnelle et ma tronche me fait horreur dans le miroir ? Plutôt que de me taillader les veines je me rase le crâne pour découvrir pour la première fois la peau qui se cachait sous les poils. Ce salaud m’a quittée pour une pétasse plus jeune que moi ? Je change ma frange et je me fais une couleur, tu vas voir que je peux encore séduire sale connard. Je perds mon job, ou j’en trouve un autre ? Je coupe tout je marque le coup puis on verra.

Vous suivez ? Okay, c’est parti pour le niveau deux : cheveu et identité sexuelle.

Petit un, nature : lorsque nos lointains ancêtre hominidés devenus bipèdes ont quitté leurs natales forêts pour s’aventurer dans la savane, ils ont peu à peu perdu leurs poils, qui leur tenaient trop chaud dans les moments où il leur fallait courir après le gibier. En revanche, Homo Sapiens a conservé la portion de son pelage qui couvrait le crâne, parce que là, tout de même, c’était assez commode pour se protéger du soleil. Ce qui fait que les hommes, et quand je dis les hommes je dis aussi les femmes, je dis L’Homme au sens de la revue française d’anthropologie (ah merci de ne pas venir m’emmerder avec l’écriture inclusive, fausse solution à un faux problème, il suffit d’admettre qu’en français le neutre est semblable au masculin sans offenser qui que ce soit, personne ne lit l’écriture illisible et pendant ce temps les clichés sexistes courent toujours), je disais, ce qui fait que les hommes des deux sexes se sont retrouvés pourvus de cheveux. Hommes et femmes à égalité : les cheveux poussent, vieillissent, se renouvellent, blanchissent, sur papa aussi bien que sur maman. Sauf qu’apparaît sur le tard une spécificité sexuée : la calvitie. Dès 20 ans pour les plus malchanceux, vers 40 ans en moyenne, jamais pour une poignée de veinards, l’homme se déplume, et cette fois quand je dis homme ce n’est pas neutre, je parle bien de l’homme chromosomé XY, livré bien complet de son service trois pièces et de sa décalvation en puissance. Passé un certain âge, la femme a des cheveux, l’homme non.

Petit deux, culture : riche de l’observation de la nature, et posant les équations symboliques femme = cheveu, homme = non-femme = non-cheveu, la culture va s’employer à faire ce que fait la culture : surenchérir, extrapoler et renforcer la nature. C’est ainsi que dans de nombreuses sociétés humaines (je serais tenté de dire, sans preuves, dans la plupart des sociétés humaines, mais on pourrait me rétorquer comme fait Wikipédia Cet article ne cite pas suffisamment ses sources), l’on devient homme en portant les cheveux courts, l’on devient femme en portant les cheveux longs. On notera a contrario que chez les Amérindiens, les hommes portent leurs cheveux aussi longs voire plus longs que les femmes, et que ô coïncidence les ethnies amérindiennes ont gagné à la loterie génétique puisqu’elles ignorent à peu près la calvitie des hommes d’âge mûr.

Chez nous, dès la naissance, dès quelques mois en tout cas, les parents vont coiffer bébé comme une fille ou bien comme un garçon, et toute sa vie l’individu se fera retailler la tignasse pour conserver son identification à une moitié de l’humanité, ou l’autre. Même en notre siècle où les genres sont âprement discutés et controversés, le simple geste pour un mâle de porter des cheveux longs, de même sans doute que celui, pour une dame, de se coiffer court à la garçonne, garde quelque chose de transgressif et de propice aux quiproquos. « Oh pardon ! Je voulais dire bonjour monsieur. »

Et puis quoi encore ? Et puis, caressons-nous les poils ailleurs, plus bas. Homme et femme ont exactement autant de poils, figurez-vous. Mais ceux des femmes sont plus fins et plus courts, donc moins visibles à l’oeil nu, voilà pour la donnée naturelle. Conséquence culturelle en enfonçage de clou : les femmes s’épilent les jambes, les aisselles, les moustaches, l’intégral. Tandis que les hommes, surtout ceux qui veulent affirmer catégoriquement leur virilité que c’en est même presque louche (surtout pour certains, qui entendent voiler les cheveux des filles), ils se laissent pousser la barbe.

Voilà où peut mener la méditation anthropologique induite par la brosse à cheveux. Mais maintenant je retourne au turbin, puisque turbin j’ai.

(ah et puis sinon autre variation sur les cheveux et leurs usages y compris professionnels, cet hommage à André Franquin.)

Charlie la joie

23/01/2018 un commentaire

Notre époque est vieille de trois ans.

Pour fêter (façon de parler) le troisième anniversaire des attentats, Charlie Hebdo publie un numéro spécial sur-titré « Trois ans dans une boîte de conserve » consacré à ses nouvelles conditions de travail, auxquelles personne ne pourrait s’habituer. Les contraintes que subissent les dessinateurs et rédacteurs de Charlie au fond de leur bunker (clandestinité, oppression, angoisse, encadrement policier, coeur en syncope au moindre bruit imprévu… ainsi qu’une fortune hebdomadaire à débourser pour payer leur sécurité) sont autant de victoires posthumes des terroristes.

Mais l’amer bilan de ces trois ans ne saurait être uniquement comptable, ni circonscrit à la seule panic room qu’est devenue la salle de rédaction de Charlie. Un article particulièrement consternant de ce numéro, intitulé « Charlie à l’école, du point d’honneur au doigt d’honneur » (allez donc voir, Charlie n°1328, page 7) interroge les leçons que l’Éducation Nationale a tirées après les horreurs de janvier 2015. Les programmes ont-il changé, la laïcité est-elle patiemment vulgarisée, les religions sont-elles (gentiment mais fermement) remises à leur place ? Eh bien, pas du tout.

Charlie compte sur ses doigts ses alliés dans la lutte pour la laïcité et redoute de n’en point trouver dans la salle de classe, interroge les possibilités mêmes de débattre de la laïcité à l’école, in fine déplore la tétanisation de l’EN et sa je cite « couardise institutionnelle ». Ici aussi, les terroristes ont gagné puisque la laïcité est tabou à l’école afin de ne froisser personne, l’école de la République pète de trouille et à nouveau se vérifie la terrible sentence de Salman Rushdie, qui veut que le « respect de la religion » dont on se gargarise est un euphémisme pour éviter de dire « la peur de la religion » .

Sur ce sujet brûlant d’actualité pour aujourd’hui et demain, je dépose à nouveau devant vos yeux un article que j’ai rédigé en mars 2017. Je n’ai hélas rien à changer dans ce texte, et certainement pas sa conclusion désappointée, « Je n’ai jamais reçu de réponse ».

Ce numéro de Charlie souhaitant amorcer le débat, lançait à l’attention du corps enseignant un appel à témoignages sur la façon dont est débattue la laïcité en milieu scolaire. Moi qui ne suis pas de la maison, je leur ai adressé le texte suivant, qui constitue, faute de mieux, un voeu de bonne année.

« Bonjour Charlie

Suite à votre appel à témoignages sur l’enseignement de la laïcité à l’école, je vous fais part de l’anecdote suivante. Un peu hors sujet, d’une part parce je ne suis pas enseignant mais écrivain, parfois intervenant en milieu scolaire. D’autre part parce que mon anecdote n’aborde pas directement la laïcité à l’école, mais seulement le curieux changement de sens que prennent les mots et les expressions.

Hier, j’animais un atelier d’écriture dans un collège, auprès d’élèves de 4e. L’objectif de l’atelier était de rédiger puis de jouer des saynètes ayant pour décor unique un banc public. Un garçon me présente son synopsis : « J’ai pensé à un banc au bord d’une falaise, face à la mer, pour admirer le coucher de soleil. Et puis il y a un personnage qui trébuche, il appelle à l’aide, il s’accroche au rebord, mais à la fin il tombe, et il meurt. (le collégien se met à rire) Ah ben oui elle finit mal mon histoire, désolé, c’est pas très Charlie. »

Je sursaute. « Hein quoi pardon ? Pas très Charlie ? Tu veux dire quoi ? Qu’est-ce que ça veut dire, d’après toi, être Charlie ? »

Le voilà embarrassé par ma question, comme s’il rechignait à définir une chose que tout le monde sait spontanément.

« Ben je sais pas trop… Charlie, quoi ! Être Charlie, c’est, genre… être joyeux. »

Il me regarde comme si j’allais lui attribuer une note.

Je suis interloqué. Cette expression qu’on a trop vue a sans qu’on y prenne garde encore légèrement changé de sens dans la tête de ce collégien, et peut-être dans d’autres.
Sur le moment, je n’avais pas trop le temps de débattre avec le jeune homme, nous avions une saynète à écrire, mais j’y ai beaucoup réfléchi depuis, et je me dis que si ce glissement de sens est un malentendu, alors il est aussi riche de sens qu’un lapsus. Mais oui ! Après tout il a raison le petit gars, être Charlie, c’est être joyeux ! Surgit dans ma mémoire une image de Cabu : je ne me souviens plus qui, dans un reportage tourné à l’époque des attentats, définissait Cabu par un seul mot, l’enthousiasme. Cabu riait sans cesse, et très fort. Et cette caractéristique était aussi celle de Bernard Maris, d’Elsa Cayat, de Tignous…

Charlie c’est la joie. C’est ressentir pour soi et rayonner pour d’autres la joie de l’humour, du jeu, de l’irrévérence, de la liberté, de la collégialité, de la complicité, de la création, mais aussi l’immense joie du savoir, de la découverte, de l’apprentissage, du pas de côté à la Gébé (la joie de L’an 01), de l’affranchissement que seule permet la culture. La joie de résister à un monde sérieux, fatal, sévère et triste. La joie de la démocratie. La joie de la laïcité. Ah ? Tiens, finalement je ne suis pas si hors sujet que ça.

Bien à vous, et tous mes vœux de joie, même au fond de votre bunker. L’époque est folle qui doit protéger la joie dans un bunker.

Fabrice Vigne »

Souvenirs de Ramatuelle

09/10/2017 2 commentaires

Août 2017 : pour la seconde année, les Mother Funkers étaient « en tournée » à Ramatuelle. Qu’appellent-ils au juste tournée ? En gros, des vacances, mais en mieux.  Le jour durant nous nous dorions la pilule sur la plage, et le soir nous jouions notre joyeuse set-list ici ou là. Ici, dans le chaleureux camping familial et prolo où nous avions notre camp de base, entre la buvette et le terrain de boules ; , dans l’exact contraire, le camping cinq étoiles où le festival de jazz nous avait dégotté un contrat, village global et bulle autarcique avec bungalows par quartiers, mobil homes par arrondissements, et tout au fond le ghetto populaire où les pauvres plantent leur tente, partout musique, boutiques, personnel pléthorique, restaurant panoramique, cinq piscines avec toboggans, spa, centre de bien-être, courts de tennis, beach volley, mini-golf, plage de sable fin, coiffeur, jeux pour enfants et pour adultes, trois scènes de spectacle, formules all-inclusive et open bar, hauts-parleurs dans tous les coins, encore une magnifique journée, le parfum du jour est fraise, animations non-stop de l’aube à l’aube pour empêcher le client de s’ennuyer une seule seconde, et même, juste devant la paillote lounge, pour quatre jours exclusivement et votre plus grand plaisir, les Mother Funkers en personne, que le gentil animateur dans son micro n’hésite pas à qualifier de mignons.

Les deux établissements, qui partagent le même titre générique de camping, de la même façon qu’une fourgonnette R4 et une Ferrari Testarossa entrent à égalité dans la catégorie sémantique voiture, offrent un saisissant contraste sociologique. Quand nous jouions, nous voyions bien que ça ne se trémoussait pas avec le même entrain. Les différences de tarif sont à l’avenant : les nuitées sont facturées là dix à quinze fois plus cher qu’ici. Deux conceptions des vacances coexistent au bord de la mer, bonne franquette et rythme circadien balisé essentiellement par l’heure de la sieste et celle de l’apéro, contre pure consommation de loisirs à temps plein. L’été sur la Côte, ça crée des souvenirs pour quand on reprendra le boulot en septembre. Selon ton boulot, tu peux t’offrir tel type de souvenirs.

Et pour nous les Funkers, qui faisions le pendule de l’un à l’autre, du camp où nous logions à l’autre où nous pointions, quels souvenirs d’été demeurent tandis qu’à ma montre octobre est déjà avancé ? Que nous arriva-t-il d’inoubliable durant cette tournée 2017 ? Si l’on devait en croire ses yeux, l’on pourrait croire que nous avons partagé la scène avec Céline Dion, ainsi que le suggère le document exclusif ci-dessus. Or, pas du tout. Tout est illusion, comme il est dit dans Mulholland Drive.

L’un des soirs où nous jouions dans ce camping superluxe, la grande attraction, la vedette pour qui nous avions en somme chauffé la salle, était le sosie de Céline Dion. Son concert a débuté peu après la fin du nôtre. Une chanteuse qui avait un peu la tête de Céline, un peu ses cordes vocales, un peu son costard et tout son répertoire, faisait le show comme une professionnelle, une vraie, bien kitsch, avec mimiques et fumigènes, et coeur mimé avec les mains pendant les déclarations d’amour aux centaines de campeurs, qui sur leur gradin avec ferveur s’échauffaient le smartphone et la voix en choeur, Céliiiiine, Céliiiiine, la pseudodion était l’événement de leur été, Las Vegas en pleine Côte d’Azur, elle fait le job, c’est-à-dire qu’elle fait illusion. Moi qui, déjà, ne suis guère client de la vraie, j’étais confondu par ce culte rendu à la fausse, comme s’il était rendu à la fausseté en général. La passion du faux est un phénomène tout-à-fait fascinant, né en même temps que la reproduction technique des oeuvres d’art (cf. Walter Benjamin) et observable par exemple au musée Grévin, où maints chalands en frémissant quêtent l’ivresse de frôler les dieux du Panthéon alors qu’ils ne frôlent que de la cire.

À la fin du spectacle, ronchonnant mollement contre le fanatisme de masse pour les faux-semblants, je remâchais sur ma chaise quelques vieux souvenirs de Baudrillard (« Le simulacre est vrai ») lorsque mes poteaux Funkers sont venus me chercher, allez viens bouge-toi on va prendre la queue pour déconner, on va se faire tirer le selfie avec « Céline » mais si allez viens ça va être marrant, je n’étais pas chaud du tout, je n’avais pas envie de me prêter à la mascarade… Finalement j’ai fait la queue, j’ai fait le selfie, j’ai même fait la bise à la fausse Céline, eh bien, merci infiniment les gars de m’avoir tiré et poussé jusque là, parce que non seulement ça n’a pas fait mal, mais c’était même étrangement agréable. La Dion-en-toc m’a délivré un grand sourire, m’a souhaité Beaucoup de bonheur, pris de court j’ai bredouillé comme une andouille Heu oui merci vous aussi, et je me suis dit bon puisque je suis là après tout je les prends ses bons voeux, je les prends comme s’ils étaient vrais, l’absence de cynisme désarme, vive le désarmement, peace and love, voilà tout entier le message de la pop, y’a pas de mal, y’a même plutôt du bien.

Toutefois, ma rencontre la plus fulgurante de la soirée n’aura pas été Miss Céline Bis.

Ce même soir, dans le restaurant du camping cinq étoiles, c’est moules-frites à volonté. Il faut imaginer la grande échelle, l’hectare de terrasse où petits et grands s’attablent et enfournent avec les doigts des monceaux de moules et frites. Chacun se lève saladier à la main pour faire la queue au buffet et se faire remplir son récipient de moules ou de frites. Je remarque que le préposé à la distribution, derrière son buffet, petit gros entre deux âges, tablier, toque, collier de barbe, oeil narquois, est sur le qui-vive de la déconne. Il blague chaque affamé, pince sans rire, C’est pour quoi ? Ben, pour des moules et des frites, pardi. Y’en a plus ! dit-il louche à la main, alors que les bacs devant lui débordent et fument de rien d’autre. Je le trouve sympathique. J’engage. Tant pis pour ceux qui attendent derrière moi.

– Pour moi (je feins l’hésitation)… Ce sera des moules et des frites s’il vous plaît.
– Excellent choix. Je crois que vous êtes au bon endroit.
– Eh ben dites-moi, ça en fait des quantités de frites et de moules en flux tendu, par mètres cubes presque. J’imagine qu’il y a du gaspillage en fin de service, (coup de menton vers la terrasse) ils ne vont pas manger tout ça…
– Vous n’imaginez même pas. Ça me rend malade, tout ce qu’on jette.
– Et vous ne pouvez pas donner le surplus aux Restos du coeur, je suppose.
– Ah, non, pas moyen. Tant pis pour les Restos. C’est écoeurant. On se rattrapera autrement. Je fais partie des cons qui envoient un petit chèque de temps en temps aux Restos.
– Pourquoi, des cons ? Non, c’est bien, il en faut, des cons, bravo, tout le monde ne peut pas être ici à faire la queue en direct pour une louche de moules frites.
– Ouais. Il faut bien donner à manger à ceux qui ont faim. Je ne peux plus faire comme dans ma jeunesse, quand j’allais chercher l’argent là où il était.
– Je vous demande pardon ? Vous faisiez quoi dans votre jeunesse ?

Il se recule un peu, plisse les yeux, me jauge avant de répondre, s’assure que je mérite d’entendre ce qu’il a à dire et que personne d’autre n’écoute. Et c’est là que se produit l’événement extraordinaire, le cadeau, le météore de vérité dans mon assiette, mon vrai souvenir de l’été 2017 pour me tenir chaud l’automne.

– Je braquais des camions de la Brinks.
– Hein ? C’est un peu radical, ça, comme méthode de redistribution des richesses.
– Je dis pas qu’il faut le faire. Je dis juste que je l’ai fait, et que je le referai plus. Je ne le recommande à personne. J’ai deux enfants, c’est pas un métier que je leur conseille, voyez.
– Un métier ?
– Bien sûr c’est un métier. Plus que de servir des louches de moules.

Je crains d’avoir par cette question blessé son orgueil. Il se rengorge :

– Qu’est-ce que vous croyez, c’est difficile un braquage, ça s’improvise pas. Il faut des talents. Le mien, c’était le volant. C’est parce que je conduisais bien que mes frangins m’ont embauché. Je faisais le guet dans la voiture, fallait démarrer vite.

Ensuite, jusqu’à la fin du repas, jusqu’à ce que nous n’en puissions plus, à chaque fois qu’à ma table nous nous retrouvions à court de moules ou de frites, c’est moi qui me dévouais, volontiers, je me levais avec mon saladier et je trottinais jusqu’au buffet pour aller échanger quelques mots supplémentaires avec mon nouvel ami, qui sans se faire prier ajoutait par bribes des anecdotes et des précisions. Il avait fait sept ans de cabane dans les années 90. Et maintenant chaque fois qu’il rentrait dans une banque, il s’assurait d’être muni de sa carte bleue. Et puis, il avait totalement renoncé à porter une cagoule, parce que ça gratte.

Le lendemain, nous jouions encore dans ce même camping plein de surprises. Je comptais après notre set poursuivre la conversation. Hélas, ce soir-là, le buffet à volonté n’était plus au programme, le petit gros avec collier de barbe et oeil à l’affût avait disparu, il n’aura été que l’extra d’un soir dans un camping cinq étoiles. Je ne lui avais même pas demandé comment il s’appelait. J’ignore son nom comme j’ignore le nom de celle que j’appelle Céline-Dion. Une moralité pour la soirée ? Quelque chose comme : le faux est intéressant, le réel encore plus, les deux font des souvenirs, l’un sur la scène en pleine lumière pour les selfies, l’autre à l’ombre près des cuisines.

Empire Américain, an LXXII

06/08/2017 Aucun commentaire

Je suis assis dans le bus, côté fenêtre. La canicule sévit et je profite de la climatisation des transports en commun. Durant l’arrêt, j’observe une publicité perchée au-dessus de la circulation, sur panneau géant quatre par trois. Mon oeil est attiré naturellement par cette image, de loin le point le plus coloré, vortex dans la grisaille du carrefour, on pourrait presque dire qu’elle apporte de la beauté, de la fantaisie au moins. L’affiche vante un produit lacté industriel. Une blonde pulpeuse et bronzée, en plan américain, porte à sa bouche un flacon en plastique de yaourt à boire. Derrière elle, la mer et le ciel, bleus. Je déchiffre le slogan découpé en blanc sur le ciel bleu : Ce summer restez fresh. Je remâche cette phrase quelques secondes, le temps de m’assurer qu’il ne s’agit pas de mots jetés en vrac mais bien d’une proposition cohérente censée signifier un message, le temps que le bus se remette en branle.

Ce summer restez fresh. La marque de produits lactés est célèbre. La fille bronzée est jeune. Apparemment, le slogan quoiqu’outrancier est authentique, ce n’est pas une exagération à fin parodique, une satire qui soulignerait en riant l’inanité congénitale de la pollution publicitaire en milieu urbain, jamais des plaisantins n’auraient eu les moyens du quatre par trois, et d’ailleurs la publicité récupère y compris sa propre parodie, elle récupère tout, n’invente rien, c’est à ça qu’on la reconnait, elle a récupéré le summer et le fresh, le summer est le fresh étaient là avant elle, comme la mer et le ciel et les jeunes filles dorées par le soleil.

Ce summer restez fresh. Je pense à Etiemble, Etiemble pourfendait le franglais il y a plus de 60 ans, alors qu’il n’avait encore rien vu, de son temps on ne recommandait à personne de rester fresh tout le summer, or là c’est quatre par trois sur l’avenue, protester contre le franglais il y a 60 ans était donc une cause perdue, heureusement qu’Etiemble n’en savait rien.

Ce summer restez fresh. Toute publicité est de la merde, c’est entendu, mais rien n’empêche de faire un peu de coproscopie, de se salir les doigts pour soupeser le phénomène. Comment, pourquoi, en sommes-nous venus à trouver normal cette présence invasive jusqu’à l’absurde de termes anglais dans notre paysage, réel et mental ?

Ce summer restez fresh. Je descends du bus et malgré moi, comme je me suis fait une obsession de ce slogan, je me mets à lire de l’anglais partout, la moindre passante est fresh, le plus anodin pavé sur le trottoir est summer, et toutes les enseignes de la rue, toutes, sont Shop, Time, Food, Hair, Wash, Book, Show, Chicken, Work, Coffee, Phone, Cash, Home, Park, Fitness ou Happy. Sans parler des affiches de cinéma : titres anglais, catch phrases traduites de l’anglais, donnant l’impression que le français n’est qu’une langue de traduction.

Un peu plus tard le même jour mes pas me portent vers mon université, près des bâtiments où j’ai fait mes études il y a 30 ans. À l’époque où nous nous fréquentions, cette université s’appelait Pierre-Mendès-France, mais elle a récemment changé de nom. Désormais, elle est un produit qu’il faut vendre à l’international, et c’est pourquoi elle s’est dotée d’un slogan : Explore, explore more. Outre que ce slogan est d’une fadeur extrême et anonyme qui lui permettrait de s’appliquer avec le même bonheur, plutôt qu’à une université, à un opérateur téléphonique, à un bouquet de chaînes satellite, à une voiture, à un parfum, à un jeu vidéo, à un musée, à n’importe quel service public privatisé (la Poste, la SNCF, l’EDF…), à une ville, un département ou une région qui voudrait redorer son blason, ou même à un pays européen où personne ne songe à passer ses vacances (L’Azerbaïdjan ? Explore… Explore more…), à une enseigne franchisée de restaurants, à un système d’exploitation, à un magazine, à une gamme de sex toys, ou à n’importe quel prestataire de service quel que soit le service, voire pourquoi pas à un yaourt à boire… on remarque que ce slogan est évidemment anglais, ce qui ne joue pas pour rien dans son universalité. Cool.

Je déambule sur le campus et je vois des affiches qui déjà préparent la rentrée de septembre. J’apprends que la Party, journée festive d’accueil des nouveaux étudiants, s’articulera autour de trois concepts : Rallye ton campus, Centrale Park, et l’After. Trois jeux de mots franglais. What else ?

Je passe mon chemin. Je me souviens tout en marchant que le département où je réside, l’Isère, a lui aussi pris conscience qu’il était une marque à valoriser auprès des touristes et qu’il s’était dès lors adjoint un H afin de goupiller un slogan anglo-français, Alpes Is (h)ere. Dans le département voisin aussi, le nom de la ville a été transformé avec succès en marque anglophone : Only Lyon. Comment saluer toutes ces trouvailles de communiquant ? Wonderful.

Je marche, le temps passe, tiens à propos, joyeux anniversaire : le 6 août 1945 à 8h15 heure locale, il y a 72 ans pile, et pour toujours depuis 72 ans, au milieu d’un summer qui n’était pas fresh pour tout le monde, l’armée des Etats-Unis larguait au-dessus d’Hiroshima, Japon, la bombe atomique baptisée Enola Gay, assurant pour longtemps la suprématie militaire américaine sur le monde. Avec la suprématie militaire vient la suprématie culturelle, et le langage. Depuis 72 ans tout rond nous parlons l’américain. Nous ne parlons pas la langue de Shakespeare, même pas celle de Steinbeck, mais celle de Robert Oppenheimer, de Henry Ford, de Milton Friedman, des Chicago Boys, en fin de compte celle de Donald Trump. Great.

Moi parmi les autres, combien en ai-je des mots anglais, sur mes T-shirts ou mes étagères ? Moi qui écris, j’écris des mails et plus jamais de courriers, j’écris sur un blog pour être lu sur le Web. Comme tout le monde, ce que j’écris, ce que je lis, c’est de l’américain plus ou moins bien traduit. Les livres que je lis, les films et les séries que je regarde, et la musique que j’écoute, tout est ricain, et le travail salarié que j’accomplis pour me payer tout ça, en start-up ou en open space, au risque d’être overbooké voire en burn-out.

Parler américain quand on parle français, penser américain quand on pense sur terre, est-ce un bien, un mal ? Je ne sais pas, puisque l’essentiel est de parler et de penser. J’ai conscience de ce poids anglophone aujourd’hui davantage qu’un autre jour, uniquement parce que le slogan Ce summer restez fresh, était un peu, comment dire, j’ai le mot sur le bout de la langue, un peu too much, un peu over the top pour le dire franchement, mais sinon je ne m’en rends pas plus compte qu’un autre et je ne m’en plains pas.

D’ailleurs je joue de la musique américaine. Et j’aime ça, je m’en trouve fort heureux. Je joue du trombone dans un groupe de funk dont le nom est soigneusement américanoïde, dont 100% du répertoire, des compositeurs, des titres de morceaux, est américain (à l’exception d’une reprise d’un groupe de rock français… Oh, mais attends, regarde bien, le titre de ce morceau est un prénom anglais). Mon groupe, mon band en quelque sorte, mon combo si tu veux, s’appelle The Little Mother Funkers, et aujourd’hui je me demande par quel mouvement centenaire, de cause à effet, d’aile de papillon à domino, mon groupe est relié intimement à une bombe atomique baptisée Enola Gay. Mais laisse, ça va passer.

Retrouvez les Little Mother Funkers du 13 au 20 août à Ramatuelle, à l’occasion du festival de jazz off et un peu partout autour. À défaut sur Youtube.

Peace, love, and fresh summer.

Monsieur Vigne & Monsieur Néant (Sereine, dépitée)

14/12/2016 Aucun commentaire

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Devinette sociologique : comment tourner, en 2016, un compliment à un ami que l’on entend féliciter d’avoir fait ce qu’on attendait de lui ? Réponse : on lui déclare, levant le pouce, « Tu gères ». Je salue le gestionnaire en toi. Tu es un vrai homme d’affaires, vieux. Les particules fines dans l’atmosphère ne s’en portent pas tellement mieux, le pic de pollution est plutôt un plateau. Gestionisme… Macronisme… Fillonisme… Trumpisme… Cahuzakisme… Uberisation… Libéralisme débridé où chaque auto-entrepreneur (nouveau nom de ce qu’on appelait autrefois le citoyen) joue des coudes dans la jungle pour choper plus de clients que son voisin, puis planquer ses noisettes au Panama, au pire au Luxembourg s’il croit encore aux vertus de l’Union Européenne… Notre époque a été prophétisée par Flaubert voici 140 ans :

Un temps va venir où tout le monde forcément sera « homme d’affaires » ? Mais dans ce temps-là, Dieu merci, je ne vivrai plus. Tant pis pour nos neveux ! Les générations futures seront d’une grossièreté ignoble. (Lettre à la Princesse Mathilde, 23 novembre 1876)

Car les artistes sont des voyants, ils savent l’avenir comme l’a démontré Pierre Bayard. C’est pourtant le présent qui les fait.

Tiens, un bon sujet pour le bac, ou même pour une thèse : sachant que chaque œuvre est le produit de son époque en plus d’être le produit de son auteur, montrer en quoi Massacre à la tronçonneuse a été réalisé par Richard Nixon, et Massacre à la tronçonneuse 2 par Ronald Reagan. À quoi ressembleront les films réalisés par Donald Trump ? Sacré corpus à venir, films catastrophe. Je me demande pourquoi je pense à ça. Dès qu’on se demande pourquoi on pense à ça, on arrête de penser. À la place, on se regarde penser. Oh, cartographier le fatras mental peut s’avérer fertile aussi, dans le genre. Et ainsi les idées s’associent.

Mais déjà je pense à autre chose. J’écoute Leonard Cohen, mort trop jeune pour décrocher le Nobel de littérature. Ten new songs sur ma platine, un de mes albums préférés, qui me fait penser à mon voyage au Québec. Je pense en parallèle, vertical, horizontal, oblique, je sais pas, à Bird on a wire, excellent film documentaire qui racontait la tournée 1972 de Cohen, tournée un peu ratée, pleine d’incidents techniques lamentables, et aussi de moments comiques comme celui où Leonard Cohen , gentleman si drôle dans l’adversité, interrompt son concert pour improviser, gratouillant sa guitare, une ode à un haut-parleur défectueux, dans l’espoir qu’il veuille bien fermer sa bouche à larsen.

Comme j’ignore qui a réalisé ce film, je pose la question à Google, ce réseau de nos synapses externes, précieux outil de sérendipité, et hop, j’arrive ailleurs. Puis un peu plus loin en circonvolutions, puis de retour mais de passage.

Le réalisateur de Bird on a wire est un certain Tony Palmer. Ah, bon. Qu’a-t-il fait d’autre dans sa vie, ce particulier ? Plein de choses, en fait, et surtout musicales. Quelques films que j’ai vus. Tiens ? 200 motels de Zappa, c’est de lui (même si c’est surtout de Zappa). Ça alors si je m’attendais, c’est lui aussi qui a réalisé Testimony ! Biopic fabuleux et anxiogène avec Ben Kingsley dans le rôle de Dmitri Chostakovitch. Pour le coup on est à fond dans le sujet, quel sujet déjà ? Oui, celui-ci, les liens politique/art : Staline n’entravait rien à la musique mais entravait les compositeurs, il est l’auteur indéniable de quelques symphonies de Chostakovitch. J’ai vu ce film à la télé il y a 25 ans, depuis il n’existe que dans ma tête avec ses forts contrastes impressionnistes, ses noirs ses blancs et sa musique, il est introuvable ailleurs, caché, inédit en DVD. Sauf que non, rien n’est vraiment introuvable en 2016. Une simple requête Youtube, un seul mot et j’y suis, je peux enfin le revoir, intégral, 2h30 sur un plateau.

Ensuite, Youtube me propose autre chose de Chostakovitch. Va pour la 14e, effrayante et macabre « symphonie » qui ressemble plutôt à un cycle de chansons pour voix de basse et soprano. Pour la composer en 1969, année de ma naissance, Chostakovitch puisa ses textes dans les œuvres de quatre poètes. On y trouve notamment, car il faut bien rire un peu au fond des gouffres, l’arrogante et désopilante Réponse des cosaques zaporogues au sultan de Constantinople d’Apollinaire, haut chef d’œuvre de ce genre littéraire exquis qu’est l’injure publique :

Poisson pourri de Salonique
Long collier des sommeils affreux
D’yeux arrachés à coup de pique
Ta mère fit un pet foireux
Et tu naquis de sa colique

Attends une minute. Je connais ces mots, ça me revient d’un coup, je connais ce texte dans une autre version éructée, je le connais même depuis une époque où je n’aurais pas été capable d’épeler correctement Apollinaire, je l’ai entendu sur disque il y a bien longtemps. Ce vieil album aussi, je parie qu’on le retrouve intégral sur Youtube ? Oui, bingo : La chanson du mal aimé, par Léo Ferré. (Le passage consacré aux cosaques, si l’envie vous prend de comparer avec la version Chosta, se trouve à la 17e minute).

J’aime autant que ses textes ou sa voix le travail choral et symphonique de Léo Ferré. Pour la suite du programme je me laisse téléguider par Youtube, « vidéos recommandées pour vous », toutes les musiques sont là enchaînées comme au bagne et plus jamais je ne lève le cul de ma chaise pour farfouiller dans mes CD, bonjour les escarres 2.0, station suivante je m’écoute le Requiem de Ferré, grandiloquente énumération de coqs et d’ânes, ou plutôt d’aigles et de loups, où l’on trouve au moins ce quatrain, lui aussi pile dans le sujet, quel sujet tu disais ? Pas le même que tout à l’heure : la prophétie (Pour ce siècle imprudent aux trois quarts éventé écrit-il ici car il est/nous sommes en 1975), et la mémoire assistée par Google Youtube Wikipédia :

Pour la perforation qui fait l’ordinateur
Et pour l’ordinateur qui ordonne ton âme
Pour le percussionniste attentif à ton cœur
Pour son inattention au bout du cardiogramme

Qu’écouter ensuite, que lire, que faire. Depuis cet endroit, mille bifurcations possibles. Tu parles, un Requiem de plus, œuvre d’art sur la mort. Autant dire une bonne moitié de l’histoire des arts et lettres et hommes et femmes. Me prend l’envie d’énumérer des Requiems mais je renonce vite, il y en a trop, je n’ai pas deux ans devant moi (ou alors si, peut-être les ai-je, on ne sait pas, comme je dis toujours Mors certa hora incerta).

Nous avons le Requiem pour un con… Pour un twister, du même auteur… Pour un massacre… Pour une planète… Pour un caïd… Pour une idole… Pour un vampire (Jean Rollin 1972, coucou Tof)… For a dream… Für Mignon (Op. 98b)… Même pour un Alien vs. Predator… Ah, un que je ne connais pas : Requiem pour une nonne, roman de William Faulkner, traduit, adapté pour le théâtre et mis en scène en 1956 par Albert Camus. J’ignorais que Camus eût fait de la mise en scène. Tant que j’y suis je change de page Wikipédia, ben dis donc il en a écrit des livres Camus qui ne me sont jamais passés entre les mains, Quand je pense à tous les livres qu’il me reste à lire j’ai la certitude d’être encore heureux, ça c’est du Jules Renard et pour l’heure je passe en revue tous les livres de Camus qu’il me reste à lire.

La mort heureuse… Roman de jeunesse, écrit en 36, publié posthume en 71. Je lirai peut-être un jour, je cite d’ores et déjà, c’est dans le sujet aussi il me semble, dans celui de Camus sans doute, puisque ça résonne avec il faut imaginer Prométhée heureux.

Et ça, c’est quoi, encore ? L’impromptu des philosophes. Farce écrite par Camus, sans doute en 1947, signée du pseudonyme Antoine Bailly, elle met en scène les dialogues ridicules entre un Monsieur Vigne, pharmacien et notable (doublet archétype de la fatuité, dans la lignée du Homais de Flaubert) et un Monsieur Néant, « placier en doctrine nouvelle », caricature d’un philosophe existentialiste creux et néanmoins délirant (Sartre venait de publier l’Être et le Néant).

Mon sang ne fait qu’un tour ! Monsieur Vigne ? C’est de moi que tu parles ? J’arrive donc au terme de mon voyage pour aujourd’hui : tôt où tard, à force de sérendépéter, on tombe sur soi-même. Ce phénomène d’ailleurs sert de trame à un livre que j’ai écrit, Lonesome George(s), sans me vanter je dois être un peu visionnaire moi-même.

Là il est tard, je ferme enfin l’ordi, je file à la bibliothèque pour me procurer Œuvres tome II de Camus, et je lis du papier.

Après lecture je rallume l’ordi pour achever l’écriture de cet article. L’impromptu des philosophes est une bouffonnerie, ou pour mieux dire une sotie (genre littéraire qui, le croiriez-vous, fut mis en vogue à la cour à la faveur d’une pièce jouée en 1508, Le Nouveau monde, signée d’un certain André de la Vigne, 1470-1526 – Est-ce à lui que Camus emprunta mon patronyme ?), une bonne blague de circonstance qui n’ajoutera rien à la réputation de son auteur, si ce n’est qu’on admire le rire de Camus, et son habile contrefaçon du style de Molière. Si Monsieur Néant est un mélange de Trissotin et Tartuffe, Monsieur Vigne est la pure et simple réincarnation de Monsieur Jourdain, bourgeois gentilhomme si soucieux de son statut social et culturel qu’il se laisse bluffer par la pensée moderne, débilitante et amphigourique poudre dans les yeux. Cet homonyme me servira-t-il de leçon ? Bah.

MONSIEUR NÉANT, mangeant terriblement  son jambonneau : De l’angoisse, encore de l’angoisse, toujours de l’angoisse, monsieur Vigne, et nous serons sauvés.
MONSIEUR VIGNE : En effet, je n’avais point aperçu cela, mais j’y vois clair à présent. (Un temps.) Ce que j’aperçois moins bien, cependant, c’est ce que je devrais faire pour les prochaines élections.
MONSIEUR NÉANT : Eh ! Bien, monsieur, cela est simple. Puisque vous ne sauriez être libre sans avoir lutté votre vie durant pour la liberté, puisque vous ne pouvez lutter que si vous êtes opprimés, vous proclamerez votre amour de la liberté et vous voterez en même temps pour ceux qui veulent la supprimer.