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À la jeunesse française

03/08/2021 Aucun commentaire

MESSAGE À LA JEUNESSE DE FRANCE (attention, devinette)

« Jeunes Français !
C’est à vous, jeunes Français, que je m’adresse aujourd’hui, vous qui représentez l’avenir de la France, et à qui j’ai voué une attention et une sollicitude particulières.
Vous souffrez dans le présent, vous êtes inquiets pour l’avenir. Le présent est sombre, en effet, mais l’avenir sera clair, si vous savez vous montrer dignes de votre destin.
Vous payez des fautes qui ne sont pas les vôtres ; c’est une dure loi qu’il faut comprendre et accepter, au lieu de la subir ou de se révolter contre elle. Alors l’épreuve devient bienfaisante, elle trempe les âmes et les corps et prépare les lendemains réparateurs.
L’atmosphère malsaine dans laquelle ont grandi beaucoup de vos aînés a détendu les énergies, amolli leurs courages et les a conduits par les chemins fleuris du plaisir de la pire catastrophe de notre histoire. Pour vous, engagés dès le jeune âge dans des sentiers abrupts, vous apprendrez à préférez aux plaisirs faciles, les joies des difficultés surmontées. (…)
Lorsque vous aurez choisi votre carrière sachez que vous aurez le droit de prendre place parmi les élites. C’est à elles que revient le commandement, sur les seuls titres du travail et du mérite.
Dans cette lutte sévère pour atteindre le rang que vos capacités vous assignent, réservez toujours une place aux vertus sociales et civiques, à l’entraide, au désintéressement, à la générosité.La maxime égoïste qui fut trop souvent celle de vos devanciers : chacun pour soi et personne pour tous, est absurde en elle-même et désastreuse en ses conséquences.
Comprenez bien, mes jeunes amis, que cet individualisme dont nous nous vantions comme d’un privilège est à l’origine des maux dont nous avons failli périr. Nous voulons reconstruire, et la préface nécessaire à toute reconstruction, c’est d’éliminer l’individualisme destructeur (…).
Seul le don de soi donne son sens à la vie individuelle en la rattachant à quelque chose qui la dépasse, qui l’élargit et la magnifie.
Pour conquérir tout ce que la vie comporte de bonheur et de sécurité, chaque Français doit commencer par s’oublier lui-même.
Qui est incapable de s’intégrer à un groupe, d’acquérir le sens vital de l’équipe, ne saurait prétendre à servir, c’est-à-dire à remplir son devoir d’homme et de citoyen.Il n’y a pas de société sans amitié, sans confiance, sans dévouement.Je ne vous demande pas d’abdiquer votre indépendance, rien n’est plus légitime que la passion que vous en avez.
Mais l’indépendance peut parfaitement s’accommoder de la discipline, tandis que l’individualisme tourne inévitablement à l’anarchie, qui ne trouve d’autre correctif que la tyrannie.
Le plus sûr moyen d’échapper à l’une et à l’autre, c’est d’acquérir le sens de la communauté sur le plan social et sur le plan national.
Apprenez donc à travailler en commun, à réfléchir en commun, à obéir en commun, à prendre vos jeux en commun.
En un mot, cultivez parmi vous l’esprit d’équipe.
Vous préparerez ainsi le solide fondement du nouvel ordre Français, qui vous liera fortement les uns aux autres, et vous permettra d’affronter allègrement l’œuvre immense du redressement national.
Mes chers amis, il y a une concordance symbolique entre la dure saison qui nous inflige ses privations et ses souffrances et la douloureuse période que traverse notre pays, mais au plus fort de l’hiver, nous gardons intacte notre foi dans le retour du printemps.
Oui, jeunes Français, la France, aujourd’hui dépouillée, un jour prochain reverdira, refleurira.
Puisse le printemps de votre jeunesse s’épanouir bientôt dans le printemps de la France ressuscitée. »

J’écoute ce discours bouche bée, écarquillé, éberlué… Je n’en crois pas mes oreilles… Quel jeune resterait insensible à cette magnifique perche tendue, à ce témoignage de vibrante compassion ? « Vous souffrez dans le présent, vous êtes inquiets pour l’avenir. Le présent est sombre, en effet, mais l’avenir sera clair… » Face à la catastrophe sous nos yeux, face à l’hiver métaphorique (winter is coming, ouais) et face à la tyrannie, les recours offerts semblent des valeurs de bon sens, sûres et saines, « Amitié, confiance, dévouement… » Et à l’horizon, promis : ce sera Bonheur et sécurité.

D’accord… Mais qui donc a prononcé ces paroles d’encouragement, de consolation, de galvanisation ? Où ? Quand ? Quelles circonstances ?

Serait-ce Emmanuel Macron, enfin soucieux de se montrer compréhensif envers la jeunesse ingrate, incalculable et abstentionniste, sacrifiée et angoissée en ces temps de pandémie et de pass sanitaire, Macron qui aurait enfin fait un pas vers les forces vives de la nation via Tiktok, aurait trouvé les mots pour remonter le moral des jeunes et les inviter à traverser la rue tout en conservant l’esprit d’équipe ?

À moins que ce discours ne soit issu du programme d’écolos collapsologues radicaux, qui, plein de ressentiment envers les générations coupables et insouciantes (okay boomers, vous avez détruit la planète, merci beaucoup pour « l’atmosphère malsaine« ), tenteraient de négocier avec la génération Thunberg qui « paie des fautes qui ne sont pas les siennes » pour inventer avec elle une nouvelle forme d’engagement, un don de soi quasi-mystique ?

Ou alors, attends, je réécoute… Ce « en commun » , leitmotiv martelé, dénote sans aucun doute le communisme. Aussi bien il pourrait émaner d’un Mélenchon, d’un Besancenot ou de quelque autre tenant de l’extrême-gauche, qui fustigerait le maudit « individualisme destructeur » et plaiderait pour un virage politique à 180°, pour une révolution carrément, pour la refondation d’un pacte social, participatif et solidaire ?

Et si c’était, tout au contraire, l’ultra droite à la manoeuvre, un quelconque général en retraite, pétitionnaire et chroniqueur à Valeurs actuelles, par exemple l’un des De Villers, ou le Zemmour en personne, sautant sur l’occasion de la crise pour flétrir à nouveau l’esprit de jouissance de Mai 68, mère de tous les vices et tous les maux (« les chemins fleuris du plaisir de la pire catastrophe de notre histoire« ), et incitant la jeunesse à se retrousser les manches ?

Non, non, non, et non. Aucun de tous ceux-là. Réponse à la devinette : il s’agit du Message à la jeunesse prononcé en chevrotant par le Maréchal Philippe Pétain, radiodiffusé le 29 décembre 1940. Je suis stupéfait par la modernité de Pétain. Ou peut-être, hélas, par le pétainisme de la modernité ? Attention, jeunes Français : les vieilles idées rances, comme la tentation du totalitarisme ou de l’homme providentiel, se font passer pour nouvelles, géniales et inédites, puisque les démagogues misent sur l’absence de mémoire.

(Source : j’ai entendu ledit discours par hasard, dans un musée, au détour d’une exposition temporaire, ici.)

Non mais franchement

09/06/2021 Aucun commentaire
Un album d’images Panini ressurgi de mon enfance : « Animaux préhistoriques » (1974), et dès la première page un brontosaure long comme trois bus

Des nouvelles de ma santé mentale ?
Ce matin, dans le bus, j’avise une jeune fille assise en face de moi, plongée dans un livre de poche. Par réflexe je penche doucement la tête sur le côté droit jusqu’à déchiffrer la couverture. J’y suis : Les hauts de Hurlevent, Emily Brontë. Ah, bon, OK.
Ma tête retrouve sa position initiale, de repos. Et c’est à ce moment-là soudain qu’un fusible saute quelque part entre deux neurones et qu’une pensée se forme par surprise dans mon esprit : « Emily Brontosaure » .
Et je trouve ça marrant, « Emily Brontosaure« , mais alors marrant ! Je le repense encore une fois pour vérifier : « Emily Brontosaure » ? Ah mais oui, en effet, c’est de plus en plus marrant !
Un spasme fuse de ma poitrine jusqu’à ma bouche et mon nez, je ne peux pas me retenir, je ris sous mon masque ! Des hoquets par quintes ! La jeune fille lève les yeux, elle se demande quoi, je me mords la bouche et je regarde par la fenêtre, je m’évente, il n’y a plus que mes épaules qui tressautent.
Je suis incapable de penser à autre chose, je me répète tellement « Emily Brontosaure » que je me sens sur le point de le dire à haute voix pour mieux l’entendre, c’est là en bord de lèvres, en starting block, il faut à toute force que je me surveille, je mords plus profond et je m’évente. Mais pendant ce temps en dedans le mouvement est lancé, la réaction en chaîne, les fusibles continuent de sauter en série : je cherche des variations, des améliorations, j’en trouve. « Diplo de Paléontolevant, par Emily Brontosaure » . Marrant ! Attends, attends, j’en ai une autre : « Paléo de Jurlevassiquevent » encore plus marrant ! Reparti de plus belle ! Rire, rire ! Je n’ose pas vérifier mais peut-être que tout le bus me regarde, je cherche un moyen pour arrêter de rire, je réfléchis à un truc bien nul bien chiant bien sinistre et lourd, tiens, par exemple, mets-toi en situation, imagine la galère si tu étais obligé d’expliquer à quelqu’un ce qu’il y a de marrant dans Emily Brontosaure… Perdu ! Je ris plus fort encore !
Enfin je descends à mon arrêt et je peux me laisser aller, soulagé je le prononce à voix haute, très haute, j’enlève le masque et je le balance au mur comme si je lui annonçais une nouvelle très attendue : « Emily Brontosaure ! »
Ensuite, régulièrement pendant la journée, des bouffées revenaient, je me souvenais d’ « Emily Brontosaure » et je me cassais en deux de convulsions à la stupéfaction de mon entourage. Et même là, ce soir, rien que de vous l’écrire sur mon clavier, je me concentre et je ventile mais c’est toujours aussi marrant, j’en suis encore secoué.
Bref : ma santé mentale vous embrasse bien fort.
Et vous, ça va ?

Envoi
Princesse qui lisiez ce matin dans le bus
Ne jugez par pitié point trop sévèrement
Le gars en vis-à-vis, le pauvre olibrius
C’est vrai, il est chelou mais il n’est pas méchant

J’ai raison

26/04/2021 Aucun commentaire
Tampon J’ai raison, création du Tampographe Sardon, en vente ici :
https://tampographe.com/ustensiles-varies/85-j-ai-raison.html

Il faut se lever de bon matin pour trouver un point commun entre Albert Camus et Louis-Ferdinand Céline.

Or figurez-vous que je me lève de bon matin, puisque ce sont deux auteurs que je lis sans discontinuer (et qui apparaissent tous deux en filigrane dans Ainsi parlait Nanabozo, avis aux chasseurs de références). À force d’infini même les lignes parallèles finissent par se croiser (je me comprends). Voici que je note une citation de chacun, où l’un et l’autre semblent parler de la même chose, c’est-à-dire de l’an 2021 :

« Nous étouffons parmi les gens qui croient avoir absolument raison, que ce soit dans leurs machines ou dans leurs idées. Et pour tous ceux qui ne peuvent vivre que dans le dialogue et l’amitié des hommes, ce silence est la fin du monde ».
Albert Camus, Le Siècle de la Peur (Combat, 1948)

« Au confrère : – Je vais être bien content à lire votre Tropic. – Déjà ce que j’ai parcouru m’intrigue et me donne bien envie de tout connaître. Puis-je me permettre une toute petite indication dans un genre que je connais assez bien. Soignez bien votre discrétion. Toujours plus de discrétion ! Sachez avoir tort – le monde est rempli de gens qui ont raison – c’est pour cela qu’il écœure. – Bien à vous. L.-F. Céline. « 
Louis-Ferdinand Céline, Lettre à Henry Miller, suite à la réception de Tropic of Cancer (octobre 1934)

Et tant que j’y suis, une autre lecture d’un écrivain du XXe siècle qui me fait réfléchir sur le XXIe.

Lisons les deux premières strophes d’À ceux qui viendront après nous (An die Nachgeborenen), poème écrit en 1939 par Bertold Brecht :

Vraiment, je vis en de sombres temps !
Un langage sans malice est signe
De sottise, un front lisse
D’insensibilité. Celui qui rit
N’a pas encore reçu la terrible nouvelle.

Que sont donc ces temps, où
Parler des arbres est presque un crime
Puisque c’est faire silence sur tant de forfaits !
Celui qui là-bas traverse tranquillement la rue
N’est-il donc plus accessible à ses amis
Qui sont dans la détresse ?

Ce poème noir en forme de dernier avertissement avant la catastrophe est à la fois universel et horriblement daté. L’idée que « parler des arbres » serait une frivolité de luxe, une diversion inconsciente, un bavardage indécent ou un écran de fumée complice des crimes n’est plus de mise, tant le sort des arbres est lié au nôtre.

Parlons des arbres ! Puisque c’est parler de nous. Parlons de leur mort, puisque c’est notre suicide.

Rappels : l’arbre est une pièce maîtresse de l’écosystème mondial, son abattage entraîne l’effondrement du reste façon dominos ; il disparaît dans le monde chaque année depuis 15 ans 80 000 km2 de forêt (solde tenant compte de la reforestation), soit la surface de l’Autriche ; la forêt amazonienne, que l’on n’ose plus appeler « poumon du monde » tant elle est métastasée, disparaît à un rythme de 1350 m2 chaque seconde, ce qui correspond à un terrain de football toutes les 7 secondes, et son extinction complète est prévue pour 2050 ; l’Union Européenne est le deuxième responsable de la déforestation mondiale ; maladie plus locale, les forêts d’épicéas ont brutalement disparu dans l’est de la France, quasi-intégralement en trois ans, la faute au scolyte, petit coléoptère qui s’épanouit grâce au dérèglement climatique. Etc., etc.

J’aimerais pouvoir penser à autre chose mais

09/11/2020 Aucun commentaire

J’aimerais pouvoir penser à autre chose…

Mais ma journée commence par une viscérale colère après la lecture d’une tribune dans lemonde.fr signée du philosophe Jacob Rogozinski, qui, coup de théâtre, dévoile le vrai coupable de notre temps, le responsable de l’épaisse saloperie faite de haine, de violence et d’intolérance dans laquelle nous barbotons : « Caricatures de Mahomet : nous sommes victimes de ce qu’il faut bien appeler l’aveuglement des Lumières. »

Ah, okay, le mal absolu et « aveuglant » ne serait pas le dogme religieux intégriste mais au contraire la philosophie des Lumières qui nous oppresse tous depuis bientôt trois siècles.

Cette tribune choque profondément ma sensibilité (sans, naturellement, que ne me saisisse l’envie de « venger » ma personne, mes valeurs ou mes croyances, en exécutant l’auteur). Elle plaide de façon unilatérale pour que les incroyants, penauds, fassent un pas vers les croyants sans jamais envisager la réciproque. Pardon, mais cela ressemble à un pur aveu de faiblesse : la religion ces jours-ci prouve qu’elle est forte, avec ses couteaux et ses kalachnikovs, aussi respectons sa force, implorons son pardon (tendons l’autre joue ? tendons l’autre cou ?), jurons devant Dieu que « le reflux des croyances religieuses [marque] un progrès vers plus de savoir et de liberté » (sic !). Cet aveu de faiblesse m’apparaît beaucoup plus inquiétant que notre « nihilisme » dénoncé dans le même article. Le nihilisme des sociétés occidentales existe, sans aucun doute, puisqu’elles ont échoué à remplacer la foi religieuse par une autre notion collective aussi coagulante (l’humanisme des Lumières était l’opposé d’un nihilisme ! Hélas où est-il passé ? Il a été noyé et dilapidé entre temps dans le consumérisme individualiste), mais la solution est-elle l’allégeance au plus menaçant et au mieux armé ?

Si je ne suis pas totalement accablé, c’est que je sais que cet article est faux factuellement : le postulat condescendant « Nous n’arrivons pas à comprendre que, pour des hommes qui croient en [Dieu], une insulte qui le vise est plus grave que celle qui les viserait personnellement. Sur ce point, un différend majeur sépare les croyants − y compris les plus ouverts au dialogue − de ces incroyants que nous sommes » est démenti par des musulmans éclairés dans un autre article du monde : « Chems-Eddine Hafiz, le nouveau recteur, depuis ­janvier, de la Grande Mosquée de Paris (GMP) […] soutient : « Que Charlie Hebdo continue d’écrire, de ­dessiner, d’user de son art et surtout de vivre. Que le drame qui a frappé cette publication, des policiers et nos compatriotes juifs serve de leçon à la communauté nationale, mais aussi à ceux qui se réclament de l’islam, à ceux qui se disent “amis des musulmans” et qui ne condamnent pas clairement ces crimes terroristes. » L’islam des lumières existe, c’est un interlocuteur valable avec qui il faut discuter avec sérieux et sans condescendance !

Et puis, d’autres tribunes dans mon « quotidien de référence » me réconfortent. Publiée le même jour, celle de Pascal Bruckner, « Dieu lui-même est sans doute lassé », me ravit. Vive la presse libre et la confrontation d’idées contradictoires, au fait. Le monde est vaste, lemonde aussi. (Et je nuance encore car on aura beau faire on ne nuancera jamais assez : PAR AILLEURS Pascal Bruckner n’est pas mon idole, il me pue au nez lorsque chez lui la défense de sa caste de boomers arrivés prend la forme d’insultes abjectes envers Greta Thunberg.)

Mise à jour 25 novembre : complétons la revue de presse par cette excellente rétrospective, La gauche et l’islamisme : retour sur un péché d’orgueil par Jean Birnbaum.

Je m’arrête ou je continue

26/08/2020 un commentaire

Le lundi 16 mars 2020 a débuté un événement historique qui demeurera le grand fait collectif de cet an de grâce : le confinement. Je prends le pari que dans quelques décennies, ceux d’entre nous qui seront encore en état de produire du langage articulé évoqueront 2020 comme l’année du confinement davantage que comme l’année du coronavirus, puisque la maladie a touché quelques uns tandis que le grand lockdown a saisi tout le monde. « Tu te souviens du confinement ? Tu te souviens comme on autosignait son attestation avant de sortir pour tenter de trouver, un peu anxieux, dans les quelques magasins ouverts le PQ, le gel, la farine ? Ah, Raoult, la chloroquine, le télétravail, Zoom, les applaudissements de 20h aux soignants, la Peste de Camus en livre numérique, et les élections municipales masquées, c’est toute ma jeunesse !« 

Oui, souvenons-nous de ce printemps 2020 anormalement doux. À l’heure où la société française se délitait, se balkanisait en milliers de revendications identitaires et de chacun-pour-soi propice au triomphe du libéralisme, les conditions de vie ont brutalement basculé, pour tous, sans faire le tri entre exploitants et exploités, riches ou pauvres, jeunes ou vieux, joyeux ou moroses, malades ou bien portants, dévots ou blasphémateurs, une même enseigne créant un sentiment paradoxal et sans doute fugitif d’unité dans le peuple français – nous avions au moins ceci en commun, plus petit dénominateur. Second paradoxe : cette unité a pris la forme non d’une quelconque solidarité ou d’une fraternité comme le veut le 3e terme de notre devise, mais d’une atomisation absolue. Reste chez toi. Reste seul comme tout le monde.

Ce lundi 16 mars au soir, pogné par le besoin de rester en vie et d’échanger des nouvelles avec d’autres atomisés, mes frères et soeurs vivants eux aussi, j’ai entrepris d’écrire un journal quotidien, m’engageant à publier quelques lignes chaque jour à heure fixe sur un réseau dit social nommé Fakeboutre ou quelque chose comme ça. Cette pratique du journal de confinement, comme tout ce qui est susceptible de produire du lieu commun a été très critiquée et moquée – car tout de même la société française n’était pas révolutionnée au point de délaisser la critique et la moquerie. J’ai tenu 83 jours (84 si l’on compte le jour zéro). Puis, le 23 mai, j’ai renoncé, retournant en ce qui me concernait à la normale, c’est-à-dire à l’attente patiente, pour écrire, d’avoir quelque chose à écrire.

Six mois plus tard. C’est la « rentrée » paraît-il. Nous baignons encore, peu rassurés, dans l’expectative de la deuxième vague et dans le jus amer de cette maladie, mais nous pouvons déjà dresser un bilan de ce que nous avons vu de nouveau – lire le terrible texte Choses vues sur terrestres.org.

Pour ma part je viens de rouvrir et relire mon journal de confinement et je suis étonné de le trouver si lointain, témoin d’une période historique ouverte puis refermée. Je l’ai écrit pour l’Histoire, estimerais-je, si j’étais fat ; comme je ne le suis pas je sais que je ne l’ai écrit que pour mon histoire. Par souci d’archivage systématique de celle-ci, ce journal a été compilé ici même en cinq tranches :

Tranche 1 : du 16 au 31 mars.

Tranche 2 : du 1er au 15 avril.

Tranche 3 : du 16 au 30 avril.

Tranche 4 : du 1er au 15 mai.

Demi-tranche 5 (Coda) : du 16 au 23 mai.

De cette relecture exhaustive je retiens quelques idées qui mériteraient d’être creusées, mais que sans doute j’oublierai à nouveau. L’une d’elles pourtant me travaille, à la date du 1er mai 2020 :

Jour 46
1er mai sans défilé. Faute de collectif, cette date n’est plus que la fête du travail sur soi.
Je suis un dépressif chronique. Depuis l’âge de 12 ans environ je connais les mauvaises passes. Je n’en tire ni orgueil ni honte ni lamentation (excessive), en général j’attends juste que ça passe. Ces épisodes pénibles me délivrent-ils une expérience ? Ont-il, en cela, une fonction quelconque, une utilité ? « Traverser l’enfer pour n’y gagner qu’un peu plus soif » comme dit Céline dans Guignol’s Band.
Ils me ralentissent, me handicapent, m’empêchent, me diminuent. Ils m’apportent tout au moins une certaine connaissance de moi-même, et sans doute la connaissance, fût-elle de soi-même, est le bien suprême. La principale information qu’ils me délivrent mon sujet est une conscience aigüe de ma fragilité. Je suis fragile, j’en prends bonne note. Est-ce une sagesse ? Pas tout à fait, même si la sagesse part de là.
Eh, les bizuths, écoutez le briscard : la pandémie et le confinement, qui sont comme une dépression planétaire, nous donnent une conscience douloureuse de notre fragilité. On peut vivre avec, empêchés, diminués, fragiles et vivants. Reste à trouver la sagesse.

Je pousse la réflexion (le dialogue avec mon moi d’il y a quatre mois). Je la pousse comme une montagne et accouche d’une souris. Après des années d’expérience je parviens à un pauvre truisme, tout au moins à deux définitions extrêmement simples. La dépression n’était peut-être pas finalement une affaire de solidité ou de fragilité mais de sensibilité à la forme du temps – soit on ressent le temps continu, soit on ressent le temps brisé.

1) Temps brisé. La dépression consiste à être submergé par l’évidence (plus ou moins illusoire, on s’en fout) que quelque chose est irrémédiablement terminé (une étape, une époque, un amour, une amitié, un travail, voire un travail artistique, un espoir, une enfance, un lien, une habitude, un acharnement thérapeutique, un système, un statut, un coin de rue en travaux, un journal quotidien sur Fastbrücke, une dent qui tombe, un cheveu qui reste sur le peigne, un glacier qui fond, un millier d’espèces animales qui disparaît, le concept d’album en musique…) ; si quelque chose s’arrête tout s’arrête et par contagion la vie elle-même. La phrase la plus triste du monde ? C’est terminé.

2) Temps constant. L’absence de dépression se caractérise, de même que la santé se caractérise par l’absence de maladies, par la conviction (plus ou moins illusoire, on s’en fout) que quelque chose continue ; si quelque chose continue tout continue et par contagion la vie elle-même.

Cette dichotomie a beau être simplette, elle serait applicable à d’innombrables pans de notre vie, et pas seulement métaphysiques (oui, globalement tout ça va mal finir parce qu’à la fin on meurt). Un exemple suffira et je prends le premier qui passe. L’engouement pour les séries télé découle (pas seulement, bien sûr) du fait qu’elles ne s’arrêtent jamais (ou du moins qu’elles en donnent l’illusion, je vous dis qu’on s’en fout), encore un épisode, encore une saison, encore-encore. Tandis qu’un film, ou une oeuvre quelle qu’elle soit, est borné par un début et une fin, il est par conséquent potentiellement tragique, son début contient en germe sa fin et sa dépression. Mais pour conjurer la dépression, le cinéma n’a pas attendu 100 ans les séries télé pour comprendre tout seul qu’il devait proposer en permanence un nouveau tour de manège à coups de remakes, sequels, reboots ou spinoff, ou au moins de plagiats. À Hollywood où les histoires originales sont rarissimes tout est organisé pour ne pas désespérer le spectateur et lui suggérer Tu vois bien que ce n’est pas fini comme on donne une tape amicale sur l’épaule.

En gros, Stop ou encore.

Tiens, au fait.

J’ai entendu souvent que le tout premier morceau de rap français était Chacun fait c’qui lui plait de Chagrin d’amour en 1981, et je me le tenais pour dit.
Sauf que l’autre jour, par hasard à la radio j’entends Stop ou encore de Plastic Bertrand.
Mais ?… Plastic Bertrand en plus d’être un faux punk belge serait donc un proto-rappeur ? Car ce morceau est manifestement du rap, et il date de 1979, deux ans avant l’autre ! Il faut réécrire l’histoire ! (Avec une pensée et des gratitudes pour mon grand frère qui possédait les albums vinyles, dont un rose, de Plastic Bertrand, que j’ai écoutés sinon plus souvent, au moins plus longtemps que lui…)

Dans la foulée j’ai gouglé Plastic Bertrand, parce que je le croyais fini. Or il n’est pas fini du tout, il continue, il joue à guichet fermé dans les tournées Stars 80 devant des foules immenses et avides d’avoir sur scène la preuve (ou l’illusion, je vous répète que cela n’a pas d’importance) que quelque chose se poursuit.

(Bonus : comme Plastic Bertrand n’épuise pas tout à fait le langage poétique universel, voici un peu de Pessoa.)

Biatch

24/07/2020 Aucun commentaire

Et voici le retour de la rubrique « Joies de l’étymologie » de Tonton Fonddutiroir !

Le saviez-vous ? Lorsque Louis de Funès susurre à Claude Gensac Ma biche, ou lorsqu’un rappeur (ici, The Game vers 2005) appelle sa meuf avec une tendresse presque équivalente My bitch, le mot est le même.

Biche, qui désigne au sens propre la femelle du cerf, d’abord sous la forme bisse au XIIe s., est issu du latin populaire bistia « bête » (VIe s.). Le sens figuré, en tant que surnom affectueux à l’adresse d’une femme, se propage durant le XIXe s. romantique (la biche devient l’archétype de la créature faible, en danger, en attente d’un sauveur : J’aime le son du cor le soir au fond des bois (…) Soit qu’il chante les pleurs de la biche aux abois, Alfred de V. ; La biche le regarde, elle pleure et supplie, Alfred de M.), pourtant ce sens aura été dès le XVIIe s. précédé d’un autre, argotique et péjoratif, « femme entretenue » ou « prostituée ». L’origine latine ambivalente, la bête, révèle ce que voit réellement un homme qui regarde une femme, que ce soit d’un regard bienveillant et amoureux, ou bien luxurieux et méprisant : un animal, sauvage ou de compagnie. Ah et puis ça aussi.

Bitch, invective extrêmement courante et peut-être mot le plus répandu de la langue anglaise tout de suite derrière fuck (exemple : Kent répond à Oswald qui lui demande Pour qui me prends-tu ? Nothing but the composition of a knave, beggar, coward, pander, and the son and heir of a mongrel bitch, William Shakespeare, Le Roi Lear acte II scène 2), a de son côté de la Manche suivi une lignée parallèle : le moyen anglais biche (XIe s.) est issu de l’anglo-saxon bicce qui signifie « chienne » (on remarquera que chienne est resté, dans maints langages, très populaire en tant qu’insulte ou compliment ambigu adressé à une femme, voire en tant que revendication féminine paradoxale comme dans le cas des Chiennes de garde) qui lui-même provient du proto-gérmanique bikkjuna désignant la femelle du renard, du loup, ou de quelques autres espèces rivales de l’homme.

Biche comme bitch renvoient la femelle humaine à sa nature de bête. La femme serait une sorte de chaînon manquant entre le règne animal et l’humanité virile, elle est en somme la meilleure amie de l’homme. Peut-être même sa plus belle conquête.

La connotation sexuelle de cette relégation animale est implicite : insulter une femme c’est toujours insulter son sexe (j’espère qu’à votre âge vous aviez remarqué que parmi les injures les plus usuelles, con en français ou cunt son équivalent anglais, désignent le sexe féminin ; et que maints jurons martèlent, comme s’ils parlaient d’autre chose, l’ignominie de la sexualité féminine : putain, bordel…). Si la femme, sous-homme, est à ce point proche du règne animal, c’est parce qu’elle est l’objet d’une sexualité de bête en rut dans la forêt, elle a des désirs, des pulsions, des instincts, des fantasmes, du plaisir. (L’homme aussi ? Non mais attends ne compare pas, l’homme ça n’a rien à voir !) Disons que la femme est une créature assez peu fiable, frivole, dominée par la nature, qui tire plutôt du côté du bonobo, tandis que l’homme, lui, tient en ligne directe du bon dieu. Revoir pour s’en convaincre la Création d’Adam selon Michel-Ange, formidable témoignage de l’an 1511 que les obscurantistes prennent pour un témoignage de l’an – 4026.

Car, oui, l’influence religieuse sur l’animalisation de la femme est sans aucun doute décisive : pour comprendre la stupéfiante mauvaise réputation dont souffre la sexualité féminine et la culpabilisation induite, il faut évidemment se souvenir que l’Angleterre comme la France sont au moyen-âge des zones d’influence chrétiennes, des clusters idéologiques diffusant certaines fables au sujet d’une femme pècheresse ayant comploté avec un autre animal (le serpent) pour foutre tout le monde dans la panade pour les siècles des siècles. Cf. l’enquête de fond que Tonton Fonddutiroir a menée pour vous en 2018, révélant la fonction mythologique de la virginité de Marie désignée aux malheureuses jeunes chrétiennes comme modèle féminin le plus désirable.

Revenons en 2020 car il faut bien, hélas, finir par revenir à l’époque dont on est.

Le mardi 21 juillet 2020, un fait divers pitoyable a eu lieu sur les marches du Capitole, à Wahington DC, en marge des débats à la Chambre des représentants des États-Unis. Un quelconque abruti trumpiste nommé Ted Yoho (65 ans), siégeant dans cette Chambre au nom du troisième district congressionnel de Floride, s’est fendu d’un superbe « Fucking bitch ! » censé clore le bec de sa jeune collègue Alexandria Ocasio-Cortez (30 ans, benjamine du congrès), représentant quant à elle le quatorzième district de New York. Je vous prie de noter le verbe à la forme gérondif, fucking, qui vient renforcer le substantif bitch, l’ensemble pouvant se traduire littéralement par « salope qui baise  ». Le mot qui a échappé au monsieur a entraîné un petit scandale, ce qui l’a conduit à nier l’avoir prononcé ET à s’excuser de l’avoir fait (stratégie bizarre).

La nature de l’insulte, qui musèle un adversaire politique en l’enfermant dans une basse animalité gorgée de pulsions sexuelle, déplace le débat (à propos, il portait sur la criminalité à New York) sur le terrain d’une archaïque guerre des sexes : Tais-toi, bitch ! Les femmes feraient mieux de rester à la maison car elles sont trop dominées par leurs émotions, on n’aurait d’ailleurs jamais dû leur accorder le droit de vote, réforme de malheur, c’était le début de la chute pour la civilisation occidentale chrétienne.

Madame Occasio-Cortez a répliqué admirablement, avec sang froid et en dépassant son cas personnel : « C’est un problème culturel (…). C’est une culture de l’impunité, d’acceptation de la violence et de violence verbale à l’égard des femmes. Et c’est toute une structure de pouvoir qui soutient cela. »

On n’est pas sorti des ronces, mais courage. Les cerfs peuvent bien bramer. Allez les biches aux abois.

La petite biche, ce sera toi si tu veux / Le loup on s’en fiche, contre lui nous serons deux.

Cour de récré

09/07/2020 2 commentaires

(à la manière de Prévert) Le premier ministre est maire. Un nouveau premier ministre est appelé à régner. Araignée ? Quel drôle drôle de nom pour un premier ministre, pourquoi pas libellule ou papillon alors qu’il pourrait s’appeler Jean Castex comme tout le monde.
Le nouveau premier n’a encore rien fait (c’est d’ailleurs une honte ! Castex démission !) mais d’ores et déjà j’ai envie de lui écraser un œuf de bienvenue sur la tête, rien que parce que Castex sonne comme Clistax.

Alors, c’est quoi son équipe de bras cassés ? Roselyne Bachelot à la culture ??? Le Gorafi n’aurait pas osé, Clistax y va ! Cette guenille sarkoziste, qui a en son temps dézingué l’hôpital public (les ARS, c’est elle), qui a juré que sa carrière politique était terminée et que sa décision est irrévocable parce qu’elle tient ses engagements, la revoilà ministre parce qu’elle aime l’opéra et qu’elle est présente à la télé en tant que personnalité donc les jeunes la connaissent… À quel degré faut-il mépriser la culture pour bombarder Bachelot ministre d’icelle ?

Mais je peste tellement contre la nouvelle ministre de la Culture que j’en oublierais presque de tonner contre le nouveau ministre de l’Intérieur. J’ai pas quatre bras.
Or Gérald Darmanin est un dangereux petit crétin de 37 ans (mon cadet de 15 ans, cependant nettement plus vieux que moi) dont la nomination est un scandale, pas seulement parce que la charge de ministre de l’intérieur devrait être incompatible avec des procès en cours d’instruction (pour viols).
Christiane Taubira lui avait réglé son compte dès 2015 parce qu’il s’était permis de la traiter de « Tract ambulant pour le FN » (sous-entendu : vous savez ce qu’on dit sur les femmes ? sur les Noirs ? sur les gens de gauche ? et surtout sur les femmes noires de gauche ? eh ben il n’y a pas de fumée sans feu, faudra pas s’étonner après que les gens votent FN). Réponse de l’intéressée avec hauteur mais sang froid : « Déchet de la pensée humaine ». Taubira, c’est la meilleure. Elle est l’honneur de la politique française. Dans un univers parallèle (où, d’ailleurs, la fonction de ministre de l’Intérieur est incompatible avec des procès pour viols), Taubira est présidente de la République. Malheureusement la machine à changer d’univers n’a pas encore été inventée alors il faut se coltiner celui-ci.

Sitôt après mon coup de sang à propos de Darmanin (crapule !) ma tension est redescendue et je nourris des remords. Alors même que je m’étais promis de ne plus parler ici de politique (salauds !), j’ai à présent des regrets de m’être laissé aller (gredins !) pour des gens qui ne méritent que du mépris (gougnafiers !) et qui vous salissent rien qu’à vous obliger à penser à eux.
Donc je reviens à mes bonnes résolutions de ne parler que de ce qui me tire vers le haut. Là, par exemple, c’est Christophe Chassol.
En ce moment j’écoute en boucle le dernier opus de Chassol, Ludi, qui me fascine un peu plus chaque fois. Et notamment ce morceau-ci, « Savana, Céline, Aya », qui me fait un bien fou et que je suis capable d’écouter plusieurs fois à la suite. Quelle créativité, quelle joie, quelle émotion, quelle énergie ! Des petites filles qui jouent est sûrement le plus beau spectacle du monde, et Chassol, avec sa méthode brevetée de « l’ultrascore » a réussi a capter ce flux instantané pour révéler ce qu’il contenait de musique (par conséquent de créativité, de joie, d’émotion, d’énergie… in fine de liberté). C’est merveilleux. Il y a tellement plus de vie dans ces jeux de cour de récré que dans le morbide et rance gouvernement Clistax au grand complet (canailles ! fripouilles ! voyous ! – oh la la pardon, ma tension, ma tension, je vais me surveiller).

En quatorzaine (coda)

06/06/2020 un commentaire
« Demi-portrait d’un déconfiné progressif », juin 2020

Jour 76

Un clou de cercueil chasse l’autre. Nous vivons un temps où les disparitions s’enchaînent à une telle cadence que nous prenons à peine le temps de pleurer. Je pleure pourtant jours-ci Franck Prévot, homme et écrivain admirable, fauché à 52 ans, âge qui me menace personnellement. L’un de ses livres portait comme titre un programme en alexandrin, Je serai cet humain qui aime et qui navigue. Je n’ai aucun doute, il a accompli avant de partir cette ambition à douze pieds. Je l’ai croisé souvent, il était drôle, généreux, partageur, poète, et merde.
Dans ce contexte de deuil un peu perpétuel, quelle joie de découvrir que Boris Vian est vivant ! Il vient de publier, peu avant le confinement mais juste à temps pour son centenaire, son dernier roman, On n’y échappe pas (ed. Fayard). Bon, en réalité, sur la totalité du volume, il n’aura écrit que les quatre premiers chapitres, laissant des consignes à ses amis putatifs de l’Oulipo pour achever l’ouvrage. Ma foi, 45 pages inédites de Vian à se mettre sous la dent, c’est toujours ça que l’ennemi n’aura pas. La mort, je veux dire. Il s’agit d’une franche et dure série noire, qui eût plutôt été signée Vernon Sullivan que Boris Vian, une plongée dans la mythologie américaine des années 50 avec humour hardboiled, jazz, whisky, automatiques et petites pépées. Ce fond de tiroir (et je m’y connais) est délicieux, daté mais pas désuet puisqu’il y a l’écriture éternellement jeune de Vian.
À noter : la belle couverture, à la manière des éditions du Scorpion, est signée par l’excellente Clémentine Mélois, artiste, oulipienne, contributrice de Mon Lapin Quotidien, et auteure de livres tous originaux et tous stimulants (Cent titres, Sinon j’oublie, et le petit dernier, délicieux, lisez-le je vous prie, vous me remercierez ensuite : Dehors la tempête). Honneur aux vivants, tout de même.

Jour 77

Les cinémas, salles de spectacles et de concerts entrouvriront leurs portes courant juin, avec parcimonie et paranoïa de circonstance pour juguler tout excès dionysiaque (les rave parties ? parties). Fiesta rationnelle = oxymore. Invitation à un festin où l’on compterait une à une les calories, veillant scrupuleusement au mètre social entre chaque. C’est une demi-bonne nouvelle. Ou un quart, un huitième peut-être, les études sont en cours.
On sait que les concerts avec zéro public sont une alternative créative aux concerts avec trop de public : le Live at Pompeii des Pink Floyd joué pour personne était une réplique à Woodstock, d’un extrême l’autre.
Là, je viens de voir avec délice sur youtube Histoires de Rodolphe Burger. On y voit Burger partir en « tournée » en duo avec la contrebassiste Sarah Murcia dans la cambrousse alsacienne, et jouer pour une ou deux personnes à la fois, dans des fermes, des ateliers, des jardins. Le résultat est un beau et étrange court-métrage zen et musical qui sans mal console de la foule, mêlé à un documentaire délicat sur la vie à la campagne.

Jour 78

Le lipogramme (du grec leipein « enlever » et gramma « lettre ») est un exercice d’écriture consistant à se priver volontairement d’une ou de plusieurs lettres juste pour voir l’effet que ça fait. Les variantes sont innombrables. L’une d’elles, particulièrement sévère, consiste à n’utiliser que les voyelles, soit six lettres seulement (le Y, semi-voyelle, est toléré car nous ne discriminons pas les métis). Les circonstances de se prêter à cette contrainte difficile sont rares, mais voici qu’une d’elles surgit toute armée de l’actualité : la commission européenne a rendu public un livre blanc intitulé Intelligence artificielle, une approche européenne axée sur l’excellence et la confiance.
Une occasion rêvée pour interpeller le Secrétaire d’État chargé du Numérique, Cédric O, à propos de l’attitude européenne vis-à-vis de l’intelligence artificielle et de ses dangers, sur laquelle nous aurons entendu des informations extrêmement contradictoires :

« Ô, O ! A.I. ? Yoyo ouï à U.E. ! Oui, ou… aïaïaïe ? »

Et à part ça, quoi ? Il paraît que l’épidémie marque le pas. Le virus est en repli. Peut-être même en voie de disparition. Allons-nous assister à son éradication les bras croisés ? Serions-nous devenus mous, fatalistes, résignés, avachis par deux mois de confinement ? Je réponds non ! Réapprenons les gestes qui sauvent.
Merci Bernard ! Merci Claude Piéplu !

Jour 79

Halte au déconfinement ! La Confine poursuit sa route et propulse dans le cyberespace (ah, tiens, ça faisait des années que je n’avais pas entendu le mot cyberespace, je me le prononce à voix haute pour savourer, totalement démodé, déjà vintage !) propulse dans le cyberespace, le cyberespace, le cyberespace, son 10e épisode, couvrant les couplets 41 à 45 d’une chanson qui, je le rappelle aux oublieux, en comptera coûte que coûte 108. On n’en est pas à la moitié, les amis.
La dreamteam a encore frappé : Marie Mazille auteur-compositeur-interprète, Capucine Mazille illustratrice, Franck Argentier co-arangeur et magicien de l’animation, Fabrice Vigne qui, déconfiné, passait par là et a poussé la porte parce qu’il a vu de la lumière.
Qu’on se rassure, le n’importe quoi est loin d’être fini : le prochain numéro samplera le Boléro de Ravel, le suivant ce sera du hard-rock avec guitare saturée, celui d’après c’est du chant grégorien et de l’orgue, on a aussi en réserve des tambours japonais et du shakuhachi… Y’en a bientôt marre, de la confine, ou quoi ?

Jour 80

À la médiathèque, les livres sont placés en quarantaine comme des pestiférés ou, pire, comme des étrangers. Après la quarantaine seulement on est autorisé à se servir. Je viens de me servir et de lire un roman indisponible depuis l’automne, le dernier Amélie Nothomb, Soif.
Dans le paysage de la littérature française, la Nothomb est une tradition comparable au Beaujolais Nouveau : même quand ce n’est pas très bon, ça fait plaisir par où ça passe, en somme ça rassure comme un doudou, remplissant la fonction essentielle de toute tradition, la preuve de la stabilité de l’ordre cosmique. On espère tous que des repères cosmiques tel le Nothomb annuel et le Beaujolais nouveau existeront encore dans le monde d’après.
Nothomb sort un livre à l’automne, le temps que ses fans se l’arrachent je réussis à le lire au printemps. Bon, là, un petit délai supplémentaire s’est imposé pour des raisons connues de tous, mais l’effet qu’elle me fait est constant : je l’adore et elle m’horripile.
Je l’imagine écrire. Je la vois, elle a une illumination, une idée, une seule à la fois, elle fonce, elle écrit, elle bâcle, c’est torché avec des fulgurances et des facilités, davantage une grosse nouvelle qu’un roman, merci à l’année prochaine, à peine relu bon à tirer, et alors quel goût ce cru-ci fraise cerise banane.
Pourtant cette année le buzz était plus flatteur que d’habitude, Soif a été longtemps goncourable, on le prétendait plus ambitieux, personnel, profond, risqué… Eh bien, pas du tout, la tradition est intacte : délicieux et facile, une seule idée par livre. En l’occurrence, la passion du Christ réécrite à la première personne et selon une obsession unique, une sensation, une incarnation, une métaphore de l’élan vital, de l’amour autant que de la foi : la soif. Jésus, personnage à qui l’on a fait dire dans un autre best-seller Buvez, ceci est mon sang refuse, dans cet apocryphe, de boire la veille de son supplice afin de mieux éprouver ce qui lui arrivera le lendemain. Ma comparaison initiale entre ce narrateur singulier qui transforme l’eau en vin pour complaire à la noce, et le Beaujolais nouveau, vin de soif, s’en trouve plutôt renforcée.
Des facilités, il y en a – ce roman lu pratiquement aussi vite qu’il a été rédigé n’arrive bien sûr pas à la cheville (clouée) de La Dernière Tentation du Christ de Níkos Kazantzákis.
Mais des fulgurances aussi. Tiens, cette phrase-ci parmi d’autres, qui m’a paru superbe pour décrire une histoire d’amour : « Madeleine avait connu beaucoup d’hommes et je n’avais connu aucune femme. Néanmoins, notre absence d’expérience nous mettait à égalité. »
Et puis, elle est intelligente, la Nothomb. Elle dont les meilleurs livres sont les fragments autobiographiques réinventés, elle réussit à se glisser en Jésus pour clouer le bec à ses détracteurs littéraires (p. 52) : « Ma parole est d’une simplicité telle qu’elle déconcerte. C’est si simple que c’est voué à l’échec. L’excès de simplicité obstrue l’entendement. Il faut connaître la transe mystique pour avoir accès à la splendeur de ce que l’esprit humain, en temps normal, qualifie d’indigence. »
Bien joué. Merci, santé, à l’année prochaine.

Jour 81

Voltaire disait, en alexandrins, « L’univers m’embarrasse et je ne puis songer / Que cette horloge existe et n’ait point d’horloger. » La question théologique en fut décalée, de « Qui a créé l’horloge ? » à « Qui a créé l’horloger ? ». Aujourd’hui lorsqu’on a une question, on la pose à Google.OK, mais qui a créé Google ?
Si on vous le demande, vous n’aurez qu’à répondre Raymond Queneau, ici, à 6 mn 45. On trouve également dans ce court-métrage (Pierre Kast, 1951) cette sentence définitive qui, allez savoir, est peut-être une leçon politique : « Le zéro est un opérateur qui ne fonctionne qu’à droite ».

Et sinon quoi ? Sinon, un article du Monde que je maraude sur la page Farcebuick de M. Hervé Bougel. « Un français sur 10 s’est mis à écrire pendant le confinement. » Ce qui nous fait 6,7 millions de manuscrits en souffrance. Et moi, et moi, et moi.
Et moi : 4e tranche de récap sur le blog du Fond du tiroir, jours 61 à 75.

Jour 82

Mais où est passé le professeur Raoult ?… Le professeur Raoult au clair de lune ?… On a retrouvé le professeur Raoult !
Où donc ?
Les musées eux aussi ont entrouvert leurs portes. Je me rue. Quelle joie de poser à nouveau l’œil sur des vieilleries patinées plutôt que sur des écrans fabriqués l’an dernier en Chine ! L’expo qui vient de débuter au Musée de Grenoble, décalée de trois mois pour les raisons que l’on sait, est consacrée à Grenoble et ses artistes au XIXe siècle.
Entre autres merveilles invisibles depuis des éternités, un extraordinaire Berlioz mourant grandeur nature en marbre, par Pierre Rambaud, qui n’a pas fini de me hanter ; entre autres enseignements utiles, un annuaire de 1882 de la société Le Gratin, association des artistes dauphinois montés à Paris, qui semble expliquer le transfert sémantique du mot, depuis son sens initial de spécialité culinaire locale à celui d’élite mondaine.
Mais surtout, surtout, le clou de cette expo est le professeur Raoult lui-même. On tombe nez à nez avec un portrait imposant, peint par Édouard d’Apvril (1843-1928) de François-Marie Raoult (1830-1901), titulaire de la chaire de chimie à l’université de Grenoble et membre reconnu du monde scientifique dans les domaines de la physique et de la chimie. le cartel nous apprend que « Le peintre, mettant en évidence l’intelligence et la profondeur du modèle, le représente vêtu de la robe et de la toge professorale et arborant ses décorations universitaires ». Sic transit gloria mundi.

Jour 83

83 jours déjà ? On n’aura pas vu passer le temps, finalement.
C’est bien, 83. C’est presque une saison entière. C’est massif, c’est un bail, c’est le Var (préfecture : Toulon), il suffit d’être un peu tordu dans sa tête et 83 devient un chiffre parfaitement rond.
Dès l’annonce du confinement je me suis mis à rédiger sur Fichtreboc un petit mémo sur la vie à travers ma fenêtre, continue et confinée, connectée et contiguë, ce que j’y vois ce que j’y fais, ce qui m’a mu ce qui me meut, ce qui me met hors de moi puis hors de chez moi quitte à comprendre ensuite pourquoi. Exercice de consignation (être consigné c’est être confiné) renouvelé 83 jours, hygiène quotidienne un peu genre se laver les dents. Et voilà c’est fini. L’époque est bizarre, inquiétante, révoltante, indécise, je ne sais pas ce qui va se passer, je ne sais pas comment nous allons nous en sortir mais mon envie à présent que nous nous déconfinons vers le mur à grande berzingue, ce n’est plus de causer, c’est d’agir. Je veux chaque jour en me lavant les dents (figurez-vous qu’à présent que j’en ai pris l’habitude, je compte continuer de me laver les dents chaque jour) réfléchir à ce que je pourrais faire, non plus à ce que je pourrais écrire sur Facheberk, donc j’arrête là. Merci à qui m’aura lu une fois, ou deux fois, ou vingt fois, et gros bisous à celle qui m’aura lu 83 fois. C’est beau l’amour.
Mais pour la route, j’ajoute ce 83e caillou, un ultime paragraphe à cette liste façon Sei Shōnagon des « choses qui ont fait battre mon cœur confiné ».
Coup sur coup j’ai vu une série, Unorthodox, et j’ai lu un roman, La Promesse d’Oslo de Gilles Rozier, ayant pour cadre une communauté juive ultra-orthodoxe. Les deux m’ont passionné. Je crois profondément que de telles œuvres peuvent faire beaucoup contre l’antisémitisme, en montrant que les Juifs, fûssent-ils ultra-ceci-cela, sont des gens comme tout le monde – c’est-à-dire des cons et des génies et tous les possibles entre les deux, des fanatiques, des héros, des individus qui, comme le dit Shylock dans le Marchand de Venise, « saignent quand on les pique, rient quand on les chatouille et meurent quand on les empoisonne » . Et que croyez-vous qu’il advienne lorsqu’ils chopent le corona ? Ils tombent malades. Lu sur lemonde.fr :

Il n’y a plus d’îles coupées du monde. Les juifs ultra­orthodoxes, la communauté la plus fermée d’Israël, sont en train de l’apprendre. Eux, les haredim, ceux qui « tremblent » devant Dieu, sont les premières victimes de l’épidémie due au coronavirus dans le pays. A Jérusalem, ils représentent les trois quarts des cas de contamination. Ils ont tardé à comprendre que la nuée fondait sur eux comme sur les autres, ces juifs égarés, laïques ou traditionnels, qu’ils regardent de si haut. Leurs quartiers, leurs villes sont les principaux foyers d’infection. L’armée et la police les ont même bouclés pour Pessah, la Pâque juive.

Conclusion, dimanche 14 juin 2020

Attention : l’événement du week-end n’était pas le discours-très-attendu d’un président de la République en pré-campagne électorale qui met fin officiellement au Confinement et nous renvoie au boulot afin de sauver la France unie derrière son Chef, discours dont les mots clefs martelés étaient faciles à repérer : « fort », « force », « historique », « leçons tirées », « sans relâche ».
L’événement du week-end était bien sûr la mise en ligne du 11e épisode de la Confine.
La Confine est cette épopée signée Mazille/Mazille/Argentier/Vigne, qui a perdu sa fonction de miroir de l’actualité mais qui tire-toutes-les-leçons et restera un témoignage, historique, fort, sans relâche.

En quatorzaine (5/5)

31/05/2020 Aucun commentaire
« Une bonne tête de déconfiné » (juin 2020)

Cinquième et dernière tranche d’éphéméracovide, jours 61 à 75.

Jour 61

“ Le théâtre comme la peste est une crise qui se dénoue par la mort ou par la guérison. Et la peste est un mal supérieur parce qu’elle est une crise complète après laquelle il ne reste rien que la mort ou qu’une extrême purification. De même le théâtre est un mal parce qu’il est l’équilibre suprême qui ne s’acquiert pas sans destruction. Il invite l’esprit à un délire qui exalte ses énergies ; et l’on peut voir pour finir que du point de vue humain, l’action du théâtre comme celle de la peste, est bienfaisante, car poussant les hommes à se voir tels qu’ils sont, elle fait tomber le masque, elle découvre le mensonge, la veulerie, la bassesse, la tartuferie ; elle secoue l’inertie asphyxiante de la matière qui gagne jusqu’aux données les plus claires des sens ; et révélant à des collectivités leur puissance sombre, leur force cachée, elle les invite à prendre en face du destin une attitude héroïque et supérieure qu’elles n’auraient jamais eue sans cela. »
Antonin Artaud, Le théâtre et la peste (1934)

Parmi les loisirs que nous offre le confinement, et si l’on délaisse un instant les distractions pascaliennes, affleure parfois la question qui tue : et si je mourais ? Eh bien, après réflexion, j’ai le plaisir de coucher ici par écrit que, si je mourais aujourd’hui, j’aurais eu une bonne vie, parce que j’aurais reçu et donné de l’amour (cf. ci-dessous, jour 3 de ce journal), et pour finir j’aurais eu un bon confinement (cf. ci-dessous, jour 16).

Jour 62

Quoi ? Vous pensiez peut-être que le premier signe de déconfinement venu allait décourager la Confine ? Notre chanson fleuve qui pour les siècles des siècles témoigne du confinement de l’an de grâce 2020 en plus ou moins 107 couplets et quelques boutons rouges, n’a pas encore atteint son mi-chemin mais n’attendra pas la deuxième vague du virus pour affirmer bien fort, 107 fois s’il le faut, qu’il y en a bientôt marre de la confine.
Le 9e épisode vient d’éclore. C’est le plus beau au moins jusqu’au prochain. Tiens ? On y entend, outre Marie Mazille et moi-même, Patrick Reboud et Christophe Sacchettini, soit toute la drimetime d’In Situ Babel à l’exception de Norbert Pignol, occupé ailleurs et c’est très bien aussi.
Attention : avec cet épisode nous entrons dans le dur, nous célébrons notre chère et sainte Russie ainsi que la flemmardise et l’accumulation de papier Q, nous touchons au sublime et en même temps au n’importe quoi. Car j’y vocifère en russe et même je chante, c’est dire si nous sommes prêts à tout.
Et au cas où tout ne serait pas assez, demain je vous révèlerai si vous êtes sages certains couplets qui ne le sont pas, des sizains rédigés pour le plaisir mais censurés avant de parvenir à l’étape de l’enregistrement.

Jour 63

Chose promise chose due aux obsédés de la Confine. Éloignez les enfants du poste. Testant la puissance de censure de Fessebucre, je révèle au grand jour l’enfer de notre interminable chanson participative alternant deux rimes seulement (-ine et -en). Voici les couplets dits de cul écrits pour la joie d’être écrits mais également par souci de sincérité (où serait la vérité documentaire de ce projet si nous occultions qu’enfermés deux mois nous pensons fortement à la chose ?) et qui ne seront jamais enregistrés (encore que, allez savoir de quoi nous sommes capables). Et bon dimanche.

À l’XXXième jour de la confine
J’ai envie de baiser tout le temps
Parce que la libido en sourdine
Ça peut pas durer 107 ans
Je prendrais bien un coup de pine
Mais je suis loin de mon amant

(variante si c’est un homme qui chante :
Je mettrais bien un coup de pine
Mais ce n’est pas pour maintenant)

À l’XXXième jour de confine
Finalement c’est assez plaisant
Dans mon beau beau lit blanc comme de la farine
Je suis caressée par mes 15 amants
Je me réveille, inondée de cyprine 
Ce n’était qu’un rêve ! Un rêve glissant !

À l’XXXième jour de la confine
J’en ai ras-le-bol d’attendre mon amant
Et si j’en profitais pour devenir gouine
L’expérience me manque depuis X ans
Je regarde d’un autre oeil les photos de mes copines
Il faut bien parfois ajouter du piment

À l’XXXième jour de la confine
On se tiendra l’un autre fermement
Ta poitrine contre ma poitrine
À l’endroit et inversement
Tu me lécheras les babines
Et je te lécherai le gland

Jour 64

Qu’aurons-nous fait de nos confinements ? Moi, je sais. L’atelier d’écriture en ligne « Courage, écrivons » m’a beaucoup occupé, façon nouvelle et inédite d’exercer mon métier. Voici à ce sujet un extrait de La Peste de Camus (cf. ci-dessous jour 40 du présent journal) :

– Il faut cependant que je vous le dise : il ne s’agit pas d’héroïsme dans tout cela. Il s’agit d’honnêteté. C’est une idée qui peut faire rire, mais la seule façon de lutter contre la peste, c’est l’honnêteté.
– Qu’est-ce que l’honnêteté ? dit Rambert, d’un air soudain sérieux.
– Je ne sais pas ce qu’elle est en général. Mais dans mon cas elle consiste à faire mon métier.

L’atelier d’écriture en ligne que j’ai animé en honnête homme est officiellement clos après deux mois de bons et loyaux services et des centaines (sic) de contributions, merci-bravo à tous. L’une des participations les plus originales que nous ayons reçues est un tableau, puisque peindre c’est écrire avec d’autres outils : La faim du confinement de Jean-Pierre Blanpain, que je reproduis ici à la fois par copinage, gratitude et amour des belles choses. Ce couple en pleine autodévoration pourrait en outre illustrer les couplets de la Confine révélés hier ici même. Qu’aurons-nous fait de notre confinement ?

Jour 65

Depuis deux mois nous sommes tous devenus épidémiologistes. Euh, non, nous sommes tous devenus germophobes, je confonds toujours les deux.
Depuis presque aussi longtemps tourne dans ma tête une maladie infectieuse dont je n’avais pas entendu le nom depuis des lustres, rappelée à mon bon souvenir à la faveur d’un débat entre épidémiologistes. Euh, non, d’un apéro entre amis germophobes, je confonds encore.
La peste bubonique.
Depuis des semaines je me demande pourquoi je pense si fort à la peste bubonique et surtout pourquoi ces deux mots me font marrer. Je viens d’aller vérifier sur Wikipédia, la peste bubonique n’a rien de marrant, elle est même franchement dégueulasse. En gros, c’est la peste tout court mais agrémentée d’un épithète circonstancié qui lui donne un je-ne-sais-quoi de fantaisiste, de relevé, d’emphatique, voire d’italien (peste bubbonica avec gestes verticaux des deux mains). Je prononce dans ma tête « peste bubonique » et je pouffe, je devrais avoir honte.
J’ai fini, à force d’archéologie intime, par comprendre d’où cela me vient. Oh, de très loin, très profond. Alors que j’étais sur le point de devenir collégien, mon héros de roman préféré était un collégien, qui m’expliquait ce à quoi je devais me préparer. Il était anglais mais peu importe, à part l’uniforme je ne voyais pas trop de différences, il était dénommé Bennett, et ses aventures, signées par un certain Anthony Buckeridge, étaient publiées dans la Bibliothèque Verte que je dévorais. Je retourne faire un tour sur Wikip’ et j’apprends, stupéfait, que Bennett, dont les aventures ont paru en Grande-Bretagne des années 50 aux années 90 (cette longévité est le signe du conservatisme de l’éducation britannique – d’ailleurs Harry Potter prendrait la suite immédiate et, magie et mixité à part, la vie d’un collégien anglais y serait décrite de façon sensiblement identique), que Bennett, donc, ne s’appelait pas Bennett. Ce nom-là n’était qu’un alias réservé aux lecteurs français de la Bibliothèque Verte. En V.O., Bennett s’appelait Jennings. On m’a menti sur ce point depuis 40 ans ! Mais je continue de creuser le souvenir jusqu’à toucher du doigt la peste. Dans le premier tome, Bennett au collège, le personnage, encore timide et mal dégrossi, fait son entrée dans un internat. Il se présente au bureau d’enregistrement où on lui demande ses papiers, notamment son certificat médical. S’ensuit ce dialogue :

– Je crois que je n’en ai pas, m’sieur, dit Bennett.
– Il vous en faut un ! dit M. Carter avec un air de gravité souriante. Comment pouvons-nous savoir si vous n’êtes pas atteint des oreillons, de la rougeole, de la varicelle, de la coqueluche, de la scarlatine et de la peste bubonique ?

Dès ce moment, les mots peste bubonique, incompréhensibles pour les protagonistes comme pour les lecteurs, deviennent des prétextes drôlatiques à divers fantasmes, trouilles et plaisanteries. Bennett comprend peste pouponique laissant au lecteur le soin d’imaginer une abominable maladie frappant les nourrissons. 40 ans plus tard j’en pouffe encore. Pardon.

Jour 66

La terre est sens-dessus-dessous. Autant lever les yeux. Au moins là-haut brille la lune, repère invulnérable à l’usage des rêveurs, des amoureux et des poètes. Elle sera toujours là pour nous, n’est-ce-pas ? Eh bien, même pas. Information passée inaperçue au milieu de l’hystérie pandémique planétaire : l’imprévisible dément qui dirige les États-Unis planifie l’exploitation minière de la lune. Lui qui, il y a peu, savait à peine où situer la lune sur une carte, peut-être quelque part entre l’Afghanistan et les Deux-Sèvres (parmi les 1001 âneries qui jaillissent de lui en cataracte, l’hurluberlu a tout de même tweeté en juin 2019 que la lune « faisait partie de Mars » ), qui change d’avis sur la NASA plus vite que de cravate (un coup ça lui coûte un pognon de dingue, un coup il veut sans délai investir massivement pour make l’espace great again), voilà que ce gros moutard capricieux fait pression pour que les Accords Artemis (accords internationaux d’exploration de la lune, présentés par la NASA le 15 mai dernier) autorisent à partir de 2024 les compagnies privées à mettre en coupe réglée les ressources souterraines, eaux et minéraux, de notre satellite. Jusqu’à présent l’exploitation industrielle de la lune n’était qu’un fantasme de science-fiction, que j’ai moi-même utilisé pour un roman en abyme dans Jean II le Bon, séquelle.
La terre, c’est mort. La terre est rongée comme un os, sucée jusqu’à la moelle, surexploitée par les intérêts privés, empoisonnée, salopée peut-être à jamais, fragilisée et perdant ses défenses immunitaires (contre les pandémies, par exemple)… Qu’à cela ne tienne, projetons dans le firmament la folie suicidaire du productivisme néolibéral, il reste quelques dollars à se faire sur la lune !
Que maudit soit l’œil qui se pose sur le monde et ne voit qu’une ressource. (Tant qu’on y est, que maudit soit l’œil qui se pose sur un homme et ne voit qu’une ressource humaine.)
Pour lutter contre la bêtise, contre le terre-à-terre, contre l’accablement, contre le découragement, peut-être même contre le coronavirus : Sing to the moon de Laura Mvula, envolée céleste ici aux bons soins (mazette) de Snarky Puppy.

Jour 67

Séance de rattrapage pendant le confinement. Je chéris fort sur mon cœur la saga de Pixar Toy Story, qui a, dans mon cas, parfaitement rempli sa mission narrative, qui est de faire grandir ses spectateurs. La série de films (Toy Story en 1995, Toy Story 2 en 1999, Toy Story 3 en 2010) m’a accompagné de près lorsque je suis devenu jeune cinéphile, puis jeune projectionniste de cinéma, puis jeune adulte, puis jeune papa. Mais voilà. De même qu’en grandissant on délaisse ses jouets et on les oublie au fond de leur boîte (les premiers films m’avaient pourtant prévenu), en 2019 je n’ai pas pris la peine d’aller voir en salle Toy Story 4.
Pendant la Confine et la fermeture des cinémas, je l’ai rattrapé en dévédé. Verdict : un poil moins bon que les précédents, surtout parce qu’il y manque un méchant digne de ce nom – mon épisode préféré restera donc le 2, où le méchant était un collectionneur fétichiste : le sujet principal de la série étant l’imaginaire des enfants, montrer en guise de contre-exemple qu’un collectionneur est un enfant dont l’imaginaire a mal vieilli, s’est ratatiné, fossilisé et fétichisé, était un coup de génie. Mais tant pis, même au bout de quatre films j’adore ces personnages et le ressort fictionnel de l’animisme enfantin.
Le rapport de Woody avec « Fourchette » le jouet bricolé avec des détritus sorti de la poubelle est le miroir inversé de ses rapports initiaux avec Buzz l’Éclair : dans le 1er film, Woody le cow-boy terre-à-terre, pragmatique, tirait Buzz vers le bas, soignait son complexe de supériorité et sa mégalomanie en lui rappelant « Tu n’es qu’un jouet » soit un accessoire inerte, banal et éphémère, un parmi des millions. Vingt-cinq ans plus tard, il tire Fourchette-le-déchet vers le haut, il soigne sa dépression et son complexe d’infériorité en lui rappelant « Tu es un jouet » soit une belle et noble fonction de compagnon chéri et unique d’un enfant.
Dans les deux cas, qu’un jouet soit un produit industriel mondialisé ou un bricolage à deux balles de plastoc, il existe pour une petite personne. Il a une « âme » uniquement parce que l’imagination démiurgique de l’enfant l’a rendu vivant, c’est la réponse à la très belle dernière question posée dans le film par Fourchette, « Pourquoi je suis vivant ? » alors qu’il n’avait rien demandé à personne, comme tout le monde.
Ce qui fait la force de cette série est qu’elle s’adresse à la fois aux adultes et aux enfants, chacun l’attrape de là où il est. Les jouets qui se rengorgent ou s’encouragent ou se jalousent ou se raisonnent en prononçant un seul et même argument, « I have a kid » sont aussi des métaphores des adultes qui deviennent parents : avoir un enfant c’est avoir une responsabilité, c’est chiant et c’est merveilleux et ça oriente la vie et ça évacue faute de temps libre les questions du genre « Pourquoi diable j’existe » . Je m’identifie évidemment à Woody qui, dans des circonstances différentes à la fin des deux derniers épisodes, « laisse partir » les enfants dont il était le jouet aussi longtemps qu’ils étaient petits. Il faut laisser grandir puis partir les enfants. Mais avant cela il faut leur montrer des beaux films. Je me souviens que l’une des toutes premières cassettes VHS que j’ai achetée et beaucoup regardée avec ma fille est Toy Story premier du nom.
Pour modérer mon enthousiasme, un ami m’incite à lire un article très critique du site The Conversation consacré à cette franchise, qui traite Toy Story 4 de publicité géante, ce qui est indéniablement infamant…
Touché. Oui, cet article est intéressant, très bien informé, par exemple j’y apprends que Disney a réellement édité un jouet « Forky » (Fourchette) et alors ça c’est le comble du simulacre productiviste et commercial, un produit industriel qui imite une invention spontanée, spécimen idiosyncratique bricolé à partir de déchets… Mais l’auteure a le défaut très universitaire de traquer son sujet (ici, le placement de produits à Hollywood, qui transforme chaque blockbuster en plage de pub de deux heures), de le découper sur le lit de Procuste, il y en a un peu plus je vous le mets quand même, et de rester insensible à tout le reste. Ainsi, à trop vouloir décortiquer l’économie, celui qui la critique devient aussi cynique que l’économie elle-même, et passe totalement à côté de la poésie très réelle de ces quatre films.
Particulièrement, le sujet profond de la saga, qui est je le répète l’animisme de l’enfance, capable de s’inventer un monde où les objets, plus spécifiquement les jouets, ont une vie, échappe manifestement à l’auteure, qu’au fond je plains un peu puisqu’elle a sans doute perdu ses souvenirs d’enfance. Je dois pour ma part les avoir un peu entretenus…
D’abord, l’animisme enfantin qui imagine les jouets comme des créatures vivantes n’a pas été inventé par Pixar dans le seul but machiavélique de vendre des jouets en plastique, puisqu’on trouve cette idée chez les Grimm, chez Andersen, et dans maints contes ou livres ou films depuis des siècles (Pinocchio par exemple). Ensuite, que les produits dérivés à l’effigie des principaux héros paradent en tête de gondole dans les supermarchés, comme pour n’importe quel autre film de la marque Walt Disney, ne signifie aucunement que les enfants sont assez débiles pour imaginer que s’ils réussissent à convaincre leurs parents de les acheter, les jouets réagiront comme dans les films, c’est-à-dire bougeront et parleront de façon autonome, comme le suggère cet article : « … Pixar mène un double discours [puisqu’il juge utile un acte] de prévention sur la nécessaire distanciation entre fiction et réalité. Si ce message s’adresse d’abord aux adultes, les enfants peuvent le comprendre à leur niveau. On leur dit simplement que si on leur offre des jouets Toy Story, ils ne pourront pas réagir comme dans le film. Cette idée pourrait rompre tout enchantement… ».
Pardon, mais c’est cette interprétation qui prend les enfants pour des demeurés, des naïfs au premier degré, et pas du tout Toy Story dont le discours est un peu plus subtil puisque dans les quatre films, chaque fois que l’on voit les enfants interagir avec leurs jouets, ceux-ci redeviennent des objets inertes, comme pour faire comprendre au spectateur que leur vie est exclusivement dans la tête des enfants mais pas dans leurs mains, créant un jeu de cache-cache amusant et gratifiant pour le spectateur (quel que soit son âge), un jeu de chat-et-la-souris, je-te-vois-je-te-vois-pas, je fais comme si de rien n’était en présence d’un tiers, je sais très bien que ces jouets sont vivants mais exclusivement pour moi. De même, la dernière scène, où les jouets de récupe, moches, bricolés, se demandent comment ils ont obtenu la vie, est analysée par l’auteure comme l’aveu que ce film est une pub géante…
Conclusion affligeante de terre-à-terre ! J’ai quant à moi une toute autre interprétation de cet épilogue : les jouets qui s’interrogent sur l’origine de leur vie sans parvenir à comprendre qu’ils ne sont vivants que parce qu’un enfant les a imaginés tels, je les vois comme une projection vertigineuse et métaphysique de toutes nos propres questions existentielles : pourquoi existe-t-on, quel est le sens de la vie, l’âme existe-t-elle, le destin existe-t-il, Dieu nous a-t-il créés, et si oui pourquoi, etc… Peut-être que nous sommes vivants, toi et moi, que parce que quelqu’un nous a crus vivants ? Dieu ? Nos parents ? Les gens qui nous aiment et qui nous attribuent d’office une âme ? Extrapolons : chacun de nous est le jouet d’un autre, vivant parce qu’imaginé un beau jour par quelqu’un. Et je ne parle pas que de l’étincelle de désir dans l’œil de papa et de maman. Dans ce contexte, la réponse de Forky qui achève le film, « Alors là, aucune idée » n’est pas un aveu de cynisme mercantile mais un humble aveu d’impuissance à résoudre ces angoisses existentielles, et à vivre malgré tout de son mieux, sans comprendre, sans savoir. Notre condition, ni plus ni moins.
Diable, je n’aurais jamais cru que cette Conversation me placerait en position de prendre la défense du grand Satan Disney contre des universitaires, la vie est pleine de surprise.

Jour 68

M. et Mme Corononavirus ont une fille comment qu’ils l’appellent hein hein ?
Quoi, vous en avez marre d’entendre parler du coronavirus ? Ben comment ça se fait ?
Okay, alors à la place voici une nouvelle photo où je fais n’importe quoi avec mes cheveux pour attirer un max de laïks sur Fistbourk. Ma coiffeuse perso s’est déconfinée, elle est à la maison, c’est pour ça, les cheveux.
Sinon le récapitulatif de la 4e quatorzaine (jours 46 à 60) est en ligne sur le blog.
Au cas où ça vous intéresserait quand même M. et Mme Coronavirus ont appelé leur fille Arlette.

Jour 69

Je prévoyais de parler de tout autre chose quand soudain Fichtreboque fait clignoter un anniversaire, comme le fait Fochtrebique à qui nous avons confié la régulation de notre temps.
23 mai 2010 : diffusion originale de l’ultime épisode de Lost, ma série préférée. Dix ans tout ronds.
Lost est une histoire gigogne terriblement sophistiquée et mystérieuse, dont le point de départ est pourtant aisément formulable : Lost est une histoire de confinement.
Sur une île déserte, quelques personnages échoués et dépareillés rêvent de déconfinement, et malheur à eux s’ils y parviennent.
L’une des premières découvertes qu’il leur faudra faire est qu’ils ne sont pas seuls sur l’île. L’histoire ayant commencé bien avant nous, même quand nous sommes seuls nous ne sommes pas seuls.
D’autres sont confinés sur l’île depuis plus longtemps qu’eux. Un homme se terre au fond d’une station souterraine, hermétiquement scellée par une trappe où se lit le mot QUARANTAINE, terrorisé à l’idée de sortir, croyant que l’extérieur est contaminé, impropre à la survie. Peut-être d’ailleurs est-ce vrai.
D’autres encore sont retranchés plus loin, protégés au sein d’une île dans l’île, et redoutant toute invasion, se protégeant les armes à la main de tout danger de « grand remplacement » . Les modalités du confinement sont décidément nombreuses.
Depuis dix ans, jour pour jour, la série nous a rendus. L’île nous a recrachés dans le monde, incertains et déconfinés, livrés à nous-mêmes, sans relâche perdus mais retrouvés, forcés d’accéder par nos propres moyens à la maturité, sans « sens » offert, sans orientation dans le proliférant labyrinthe de nos libertés.
Le lien avec notre condition me saute aux yeux. Le lien est tout simplement : que faire ? Que faire de soi et avec les autres ? Qu’avons nous fait ? Que serons-nous obligés de faire ? Qu’aurions-nous pu faire d’autre ? Que croire ? Et que peut bien vouloir dire « tout ça » ?
Si le lien vous échappe c’est que vous n’avez pas encore vu Lost, et je vous jalouserais si le revoir n’était pas mieux encore. Comme le dit John Locke après la projection du tout premier film d’orientation retrouvé, We’ll have to watch that again.

Jour 70

Un émerveillement et un aveu.
L’émerveillement, d’abord : l’une de mes joies en ligne durant le confinement aura été Replay, collection de courts-métrages sur Arte qui réinterprètent dans des contextes contemporains, grâce à des plans-séquences magistraux et des comédiens magnifiques (parfois issus du Français), quelques scènes du répertoire théâtral classique.
Trouble et splendeur des anachronismes, perfection des interprètes, beauté de la photographie, inventivité de la mise en scène… grands plaisirs pour l’œil comme pour l’oreille. La magnificence des alexandrins dix-septièmistes, notamment, est fulgurante – pour qui prétend écrire, retourner entendre cette langue natale est comme visiter un musée quand on est peintre, un besoin et une hygiène.
Je crois que mon préféré de la série est Médée de Corneille, tragédie parmi les plus brutales jamais écrites, concentré de haine conjugale et d’infanticide en germe, qui se rejoue ici dans une station service, la nuit. Et aussi Brutus avec une Sabrina Ouazani incandescente de sensualité et d’intensité. Mais justement, à propos de ce Brutus
L’aveu, à présent : parmi les huit textes classiques sélectionnés figurent cinq pièces que je connaissais pour ainsi dire par cœur, écrites par des hommes (Marivaux, Corneille, Feydeau, Edmond Rostand, Molière), et trois écrites par des femmes, dont je n’avais jamais entendu parler : Le mariage de Victorine de George Sand (bon, au moins, Georges Sand je vois à peu près qui c’est…) et, plus occultes encore, Brutus d’une certaine Catherine Bernard (1662-1712) et Arrie et Pétus d’une Marie-Anne Barbier (1664-1745). Je suis confondu par ma propre ignorance de textes dont pourtant on ne remarque nullement le caractère mineur, écrits par des mains reléguées au second plan de la mémoire collective et de la mienne sous prétexte qu’elles appartenaient au même corps qu’un vagin et non un pénis. Suite et conséquence de ce constat : demain.

Jour 71

Étymologiquement, la crise, c’est la décision. La crise décide de l’après-crise. Les penseurs et chroniqueurs appointés spéculent sur le monde d’après, faute de le décider eux-mêmes. Bah, rêver ne peut pas faire de mal, « ça n’engage à rien » hélas, on sait bien que les rêves réduisent à la cuisson et on redoute que le monde d’après ne soit en gros le même que celui d’avant (cf. ci-dessous, jour 57). Pour ma part je fantasme sur les femmes d’après. Plus que jamais je suis convaincu que la place des femmes, la reconnaissance des femmes (cf. ici même, hier) sera l’indice très fidèle de l’état d’avancement d’une société ; inversement, l’oppression des femmes restera le signal de la décomposition sociale. Or qu’apprend-on à propos des victimes du Covid-19 ? Ces victimes sont en majorité des hommes, les femmes semblant mieux protégées.
Ma machine à fiction se met à carburer. Et si, pour de bon, la pandémie annonçait un monde d’après qui rétablirait l’équilibre entre les sexes simplement parce que les hommes, ces chochottes, tiendraient moins le coup face au virus ? Cela fait penser au roman de science-fiction de Naomi Alderman, Le Pouvoir, où après des millénaires de patriarcat, les femmes renversent la vapeur, prennent le pas sur les hommes tout simplement parce qu’une mutation physiologique inattendue les rend plus costaudes que ces messieurs.
Dès qu’il y a pouvoir, il y a abus de pouvoir, c’est quasiment une loi thermodynamique. La force physique est un pouvoir. L’ancestrale domination de l’homme sur la femme est bêtement (oh, c’est le cas de le dire) une question de biscotos. Mais on peut toujours rêver au monde d’après, et, à tout le moins, lire des romans de science-fiction.

Jour 72

Cette nuit j’avais trouvé où partir en vacances cet été. Les parcs à thèmes genre le Puy du Fou ayant eu l’autorisation de rouvrir, j’avais opté pour un parc à moins de 100 kilomètres de chez moi consacré à la guerre froide, Cold War World. Moi et mes compagnons de voyage nous promenions entre des reproductions de baraquements en bois, grandeur nature, d’un camp de l’armée américaine. Il n’y avait pas grande animation dans les rues, de temps en temps on entendait une sirène ou une marche militaire, ou bien un bataillon casqué passait devant nous au pas cadencé mais c’était tout. C’était un peu ennuyeux mais pour ne pas me dédire je m’exclamais à l’attention de mes compagnons Oh ben si, si, quand même, c’est pas si mal, attends, on n’allait tout de même pas se faire chier au Puy du Fou, ici c’est vachement mieux, c’est culturel. Brutalement dans les hauts-parleurs les sirènes se sont tues et une voix de femme enjouée nous avertit que l’alerte atomique est imminente : « Il est minuit moins une minute sur l’horloge de l’apocalypse ! » . On voit passer à basse altitude un bombardier russe, pourvu d’une bombe H non dans sa soute mais vissée à son nez, devant le cockpit. La bombe est verte, presque aussi grosse que l’avion, on dirait deux avions qui se font un bison, dont un vert. Pile au-dessus de nos têtes, la bombe se détache et tombe dans la rue, à quelques mètres de nous. Elle rebondit mollement, elle est en plastique, puis s’immobilise. Je m’efforce de rehausser l’enthousiasme de mes compagnons : T’as vu, c’est super non, ils ont même une bombe atomique. Mais je ne crois pas trop à ce que je dis. Cet endroit est vraiment nul, en fait. Heureusement ce n’est pas très grave parce que mes compagnons de voyage je ne sais pas trop qui c’est, je réalise que je ne les connaissais pas avant aujourd’hui, je ne vois pas pourquoi je sauverais les apparences pour eux. Je me réveille.

Jour 73

Il paraît que les Français ont pris deux kilos et demi pendant la confine. J’avoue que sur ce coup je me montre sous un jour très français, platement statistique. Zéro sport en trois mois, à peu près. Tout au plus, certains soirs, ai-je poussé le volume à fond et gambillé comme un furieux jusqu’à la sueur.
Nietzsche disait « Je ne croirai qu’à un dieu qui danse » (implicitement : qu’à un dieu qui exalte la vie, et pas à un dieu qui exalte la mort-sur-la-croix en reportant le bon temps dans l’au-delà).
Quant à moi, plus modeste et prosaïque, je ne croirai un responsable politique que s’il danse.
Décidément, j’aime toujours autant Christiane Taubira. Femme politique noble, intelligente, têtue, cultivée, excellent écrivain, et en plus elle danse.
Vive Bowie ! Vive Taubira ! Vive la danse ! Vive Nietzsche ! Vive la République ! Vive la France !
(Un esprit chagrin de mes amis me souffle Y a Castaner aussi. Ah oui non mais là je peux pas, je garde le sac de ma copine. )

Jour 74

Arbre généalogique intellectuel : Claude Lévi-Strauss en grand-père, Philippe Descola en père, Alessandro Pignocchi en fiston.
Trois générations d’ethnologues au « regard éloigné » ayant étudié de près les Indiens d’Amazonie, par conséquent leur lente disparition à l’aune de ladite forêt, cette Amazonie connue aussi sous le nom de « poumon métastasé de la planète ».
Pignocchi le rejeton s’est révélé en rigolo de la famille : il a abandonné l’université pour la bande dessinée et les trois tomes de son Petit traité d’écologie sauvage (éditions Steinkis) sont un régal d’absurdité, d’utopie et d’intelligence. Une fable ironique et loufoque, mais dont la postface révèle la portée d’avertissement et d’encouragement. Soit nous écoutons attentivement ce qu’on à nous dire les Jivaro Achuar, soit nous sommes infiniment plus mal barrés qu’eux.
Profitez : en ce moment le premier tome de la trilogie est en lecture gratuite sur le site de l’éditeur.
Mais pendant ce temps, dans la famille, je réclame le père : Philippe Descola. Dans une stimulante interviou au Monde, il explique pourquoi nous sommes devenus « les virus de la planète » . La « mondialisation » devrait être autre chose qu’une aubaine économique à l’usage des ploutocrates, mais une belle idée, la prise de conscience de tout ce que 7,7 milliards d’humains et un nombre inconnu de milliards d’animaux ont en partage. Oui, c’est bien ça : tout. Morceau choisi :

« Au tournant du XVIIe siècle a commencé à se mettre en place en Europe une vision des choses que j’appelle « naturaliste », fondée sur l’idée que les humains vivent dans un monde séparé de celui des non-humains. Sous le nom de nature, ce monde séparé pouvait devenir objet d’enquête scientifique, ressource illimitée, réservoir de symboles. Cette révolution mentale est l’une des sources de l’exploitation effrénée de la nature par le capitalisme industriel en même temps que du développement sans précédent des connaissances scientifiques.
Mais elle nous a fait oublier que la chaîne de la vie est formée de maillons interdépendants, dont certains ne sont pas vivants, et que nous ne pouvons pas nous abstraire du monde à notre guise. Le « nous » n’a donc guère de sens si l’on songe que le microbiote de chacun d’entre « nous » est composé de milliers de milliards d’« eux », ou que le CO2 que j’émets aujourd’hui affectera encore le climat dans mille ans. Les virus, les micro-organismes, les espèces animales et végétales que nous avons modifiées au fil des millénaires sont nos commensaux dans le banquet parfois tragique de la vie. Il est absurde de penser que l’on pourrait en prendre congé pour vivre dans une bulle. »

Jour 75

« C’est partiiiii, ça recommence demain !… »
Déconfinature, lentement mais sûrement.
Le projet In Situ Babel s’apprête à recommencer ses interventions à Annemasse et banlieue, avec prudence, masque, gel et bonne humeur. Marie Mazille et moi-même animerons des ateliers de création de chansons les deux prochains lundis, 1er et 8 juin 2020 (pas la peine de nous faire remarquer que l’un des deux est férie, on est au jus). Le thème : la confine, bien sûr. Nous sommes comme-qui-dirait devenus des spécialistes.
Ateliers dans le quartier Pré-des-Plans, Côté jardin partagés – 53 rue des Voirons à Ville-La-Grand, en plein air, donc annulés en cas de pluie, et limités 10 personnes, et ouais.

En quatorzaine (4/5)

14/05/2020 Aucun commentaire
« Confiné de dos en train de penser Nous voulons des coquelicots » (mai 2020)

Quatrième et a priori avant-dernière tranche de quinze jours de quatorzaine. Mais l’avenir est incertain. Il l’a toujours été, c’est sa propriété ontologique, donc on n’a même pas peur.

Jour 46

1er mai sans défilé. Faute de collectif, cette date n’est plus que la fête du travail sur soi.
Je suis un dépressif chronique. Depuis l’âge de 12 ans environ je connais les mauvaises passes. Je n’en tire ni orgueil ni honte ni lamentation (excessive), en général j’attends juste que ça passe. Ces épisodes pénibles me délivrent-ils une expérience ? Ont-il, en cela, une fonction quelconque, une utilité ? « Traverser l’enfer pour n’y gagner qu’un peu plus soif » comme dit Céline dans Guignol’s Band.
Ils me ralentissent, me handicapent, m’empêchent, me diminuent. Ils m’apportent tout au moins une certaine connaissance de moi-même, et sans doute la connaissance, fût-elle de soi-même, est le bien suprême. La principale information qu’ils me délivrent mon sujet est une conscience aigüe de ma fragilité. Je suis fragile, j’en prends bonne note. Est-ce une sagesse ? Pas tout à fait, même si la sagesse part de là.
Eh, les bizuths, écoutez le briscard : la pandémie et le confinement, qui sont comme une dépression planétaire, nous donnent une conscience douloureuse de notre fragilité. On peut vivre avec, empêchés, diminués, fragiles et vivants. Reste à trouver la sagesse.

Jour 47

La Confine creuse sa route et taille son sillon ou le contraire, aux bons soins de Mme Mazille (l’une), Mme Mazille (l’autre), M. Argentier et M. Vigne. Voici que déboule le 7e épisode, couvrant les couplets 27 à 31, et nous ne sommes pas au bout de nos surprises. La Confine se veut la grande fresque collective de nos confinements. Plus participative que jamais, elle invite ici deux nouvelles parolières, ce qui nous vaut : une revendication corporatiste en hommage aux enseignants que le gouvernement était à ça d’envoyer aux fraises (couplet 27) ; une histoire d’amour sensuelle et cependant tragique (couplet 28) ; une fort curieuse anecdote, l’histoire d’une femme cueillie par la confine à un moment charnière de son existence (couplet 30).
Attention ! Si vous souhaitez soutenir notre démarche, l’occasion vous en est offerte dans cet épisode. Au beau milieu du solo de cornemuse (car oui, nous avons un solo de cornemuse, nous ne nous refusons rien) surgit un gros bouton rouge. Aussitôt que vous verrez apparaître ce buzzer, n’hésitez pas à cliquer de toute la force de votre souris, ça nous fera bien plaisir.

Jour 48

Erratum. Contrairement à ce qui a été annoncé hier par erreur, le gros buzzer rouge, qui apparaît au moment du solo de cornemuse dans le clip du 7e épisode de la Confine, est malheureusement inactif. Suite aux milliers de réclamations que nous avons reçues en 24 heures d’internautes furieux essayant à toute force de cliquer avec leur souris et ne parvenant qu’à mettre le clip en pause, nous présentons nos humbles excuses pour le désagrément et promettons de tout mettre en œuvre pour résoudre le problème dans les plus brefs délais. Tous nos techniciens sont mobilisés.
Pfiou, c’est compliqué, la communication. Il y faut du doigté, on n’est jamais à l’abri d’une bourde, d’un démenti, d’un rétropédalage éhonté qui mise sur le manque de mémoire du public, d’un élément de langage sans scrupule, d’une fake news ou d’un pur et simple fait alternatif (nouveau nom du mensonge) aberrant, qu’il faut pourtant affirmer avec hauteur. C’est un métier, je le laisse aux pros. Sibeth Ndiaye fait ça superbien.
Et je retourne chez moi : sur le blog du Fond du tiroir je mets à jour la 3e quatorzaine qui récapitule les jours 31 à 45, précédemment égrainés au jour le jour chez un autre (Mark Zuckerberg).

Jour 49

Nous lançons l’avant-dernier atelier d’écriture virtuel et hebdomadaire de la médiathèque. Attention, on attaque le niveau expert, la contrainte de la semaine est difficile, quoique toujours dans la thématique confinée.

un incarcéré économe
« incarcérés nous écrivons sur une rame économisée au maximum. avec mon ami marin, assassin au surin, ennemi numéro un, nous rêvons un vrai amour, une évasion. nous en sommes au sixième mois. au soir venu, mon mur sonne en morse sous nos mains usées. vers une aurore rassérénée, mon cri vaincu s’amenuise. ma main anémiée renonce. crier non, mais croire oui. (…) écrivez-nous, amis, vous ouvrez nos coeurs aux rêves, vous irisez nos vies : en un univers aux ennemis sûrs, nous recevons, comme messie, vos missives censurées. écrivez. »
Paul Fournel

Avez-vous deviné la contrainte à l’oeuvre dans le 1er texte ci-dessus ? Si oui, vous êtes sans doute confiné(e) depuis longtemps !
Sinon, voici la clef. Justement la clef est tout ce dont rêve le narrateur de ce texte. Car il est prisonnier.La « contrainte du prisonnier », inventée par l’écrivain Paul Fournel, fait partie de ce que l’OuLiPo (Ouvroir de Littérature Potentielle) range dans la catégorie des « lipogrammes », les textes où l’on se prive d’utiliser certaines lettres – le lipogramme le plus fameux étant « La Disparition », roman de Georges Perec, écrit sans la lettre e.
Ici, le prisonnier économise le papier pour que sa lettre soit plus facile à dissimuler et à faire passer à l’extérieur. Il écrit donc le plus serré possible et ses lignes de pattes de mouche se condensent, réduisant au maximum les interlignes : il s’interdit d’utiliser toutes les lettres qui dépassent par le haut (lettres à hampe : b, d, f, h, k, l, t) ou par le bas (lettres à queue : g, j, p, q, y). Sont proscrits aussi, bien sûr, les majuscules, les points d’exclamation ou d’interrogation…
À vous de vous imaginer, sinon en prison, au moins en confinement, pour rédiger une lettre évoquant votre besoin de liberté et/ou votre future évasion.
À noter pour les musiciens parmi vous : il existe une variante musicale, car les compositeurs eux aussi pourraient se retrouver un jour incarcérés et devant économiser leur papier à musique. Dans ce cas, sont interdits tous les signes qui débordent des cinq lignes de la portée : notes obligeant à tracer des lignes supplémentaires, accords dont les hampes sortiraient de la portée, nuances et points d’orgue, clés de Sol ou Ut 1ère ligne, etc.

Je ne résiste pas à l’envie de recopier ici la magnifique contribution de l’ami JP Blanpain, qui m’a presque donné une érection de bon matin :

un amour swannien, sauce coronavirus
(à ma suave cousine, ma souris rousse, ma nana nue, mon ève naïve, ma sirène océane, ma muse incarcérée en sa cave)
mon icône, assise en vrac sur six coussins en soie.
oui, savourer ses savoureux seins,
son sexe si rose (ou son minou) savonné, oursin sucré au sucre cannien,
à sa source, sa sève au musc comme un vin xérès (non comme un vieux marc saxon),
ruisseau sauveur ou océan saumoné,
moi, mec novice ivre, marri, ma canine suceuse soucieuse à sacrer son iris nacré
s’use à en mourir à son orée moussue,
mon canari suranné, morveux et vaincu, oison oiseux, naine momie sans nom, me navre
sans son âme sorcière rusée.
un séisme, au secours…
sea sex sans sun ( sans caméra).
mais sussurre-moi si ça va, vouivre vorace…
censuré… censuré… censuré…

Jour 50

Je prends des nouvelles d’un ami. On fait cela, tout le jour, tous les jours, les uns, les autres, faute de s’embrasser. Je lui demande comment il la vit, la confine. Il me donne une réponse surprenante que j’ai failli prendre pour une pure provocation : il rêve de s’isoler. Il n’en peut plus de vivre dans « un hall de gare et une colonie de vacances » à l’heure où d’autres, qui n’en peuvent plus de vivre dans une atroce solitude sans fin, fantasmeraient volontiers gare ou colonie. Voilà qui me dévoile une vérité pourtant simple et limpide, sous mes yeux depuis le début, quasi un truisme : la très exacte cruauté du confinement n’est ni de nous isoler, ni de nous forcer à une compagnie pléthorique, elle est de nous figer dans l’un de ces deux états alors même que notre nature nous pousse à passer régulièrement et avec fluidité d’un à l’autre, sans mur à la frontière, aussi simplement que nous passons de la veille au sommeil et retour.
Sur ce, je regarde Mon oncle d’Amérique d’Alain Resnais (1980), qu’une célèbre plateforme de streaming, davantage connue pour ses séries américaines où des voitures explosent que pour des films d’auteurs français vintage, vient d’ajouter à son catalogue. J’avais vu ce film peu après sa sortie, surtout attiré par l’affiche peinte par Bilal, et je n’y avais à peu près rien compris. Aujourd’hui, quel film passionnant ! « Fiction scientifique » qui entrelace les péripéties romanesques de trois personnages avec les commentaires éthologiques du neurobiologiste Henri Laborit. Celui-ci commente les réactions des protagonistes en rappelant que nos comportements irrationnels naissent au tréfonds de nos trois cerveaux (reptilien, limbique, néocortex – théorie, peut-être démodée entre temps, d’un inconscient qui a peu à voir avec celui de Freud, si ce n’est ce point commun d’avoir été tout deux ringardisés par la pragmatique PNL et le développement personnel qui servent essentiellement l’idéologie dominante de l’épanouissement par le travail en entreprise). Cette manière choquante de filmer des personnages, voire des personnes, littéralement comme des rats de laboratoires, a pu passer pour du cynisme cérébral et surplombant, alors que je n’y vois que de l’empathie : reptilien mon semblable, mon frère.
Laborit prononce dès l’ouverture du film ces phrases qui, par synchronicité, recoupent ma candide découverte du jour, celle sur le besoin élémentaire de mouvement chez les humains, depuis l’isolement vers la convivialité et vice-versa, besoin contrarié par la confine :

« La seule raison d’être d’un être, c’est d’être. C’est-à-dire de maintenir sa structure. C’est de se maintenir en vie, sans cela il n’y aurait pas d’être. Remarquez que les plantes peuvent se maintenir en vie sans se déplacer. Elles puisent leur nourriture directement dans le sol, à l’endroit où elles se trouvent et grâce à l’énergie du soleil, elles transforment cette matière inerte en leur propre matière vivante. Les animaux, eux, donc l’homme, ne peuvent survivre qu’en consommant cette énergie solaire qui a déjà été transformée par les plantes, et ça, ça exige de se déplacer. Ils sont forcés de se déplacer à l’intérieur d’un espace. »

Fût-ce avec masque, gel, et attestation autosignée.
À l’autre bout du film, juste avant le générique de fin, Laborit explique comment toute la société humaine s’organise autour des pulsions reptiliennes, et surtout les pulsions de violence, de pouvoir, de rivalités de territoire, dissimulées ou sublimées par le langage. Il dit :

« On commence seulement à comprendre pourquoi et comment, à travers l’Histoire et dans le présent, se sont établies les échelles hiérarchiques de dominance. Tant qu’on n’aura pas diffusé très largement à travers les hommes de cette planète la façon dont fonctionne leur cerveau, la façon dont ils l’utilisent, et jusqu’ici cela a toujours été pour dominer l’autre, il y a peu de chance que quelque chose change. »

Cette conclusion me plonge dans la mélancolie (comme si j’avais besoin de ça). L’élucidation du fonctionnement de nos cerveaux n’est pas plus une passion populaire aujourd’hui qu’en 1980. Plutôt moins me semble-t-il, puisque tous les mécanismes d’institutionnalisation de la dominance (pouvoir économique, marketing, management, religion, sans compter l’autorité dite légitime des violences policières) tournent à plein régime sans la moindre remise en question.
Une pensée consolatrice : ce qui différenciera toujours les humains des rats à yeux rouges, et les sauvera peut-être, c’est l’imagination, l’art, la mise à distance. En somme, le cinéma. Contrepoint crucial dans Mon Oncle d’Amérique, l’imaginaire des personnages de ce film s’enracine dans d’autres films plus anciens, et c’est ainsi que défilent à l’écran Danielle Darieux, Jean Gabin, Jean Marais. Quant aux humains à têtes de rats de Resnais, ils m’éclairent soudain sur les « lapins » d’Inland Empire, le film le plus hermétique de David Lynch.

Jour 51

Plus que jamais, Nous voulons des coquelicots ! (c’est la saison, en plus.) Ne perdons pas de vue que pendant la petite catastrophe, la grande catastrophe continue. Cueilli sur la page FB d’Aurélien Barrau :
« La baisse estimée des émissions de CO2 pour 2020 n’est que des 2/3 de celle qui serait nécessaire chaque année pour tenir les 1.5 degrés d’élévation de température. Autrement dit : la réduction actuelle (en plus d’être évidemment transitoire) demeure insuffisante pour un avenir « gérable » (et je laisse ici de coté toute les chantiers « hors climat » qui sont aussi importants). Le problème est systémique. Mais, sinon, on peut aussi écouter le Medef et s’assurer qu’une minorité jouit à fond encore un tout petit peu ! »

Qu’est-ce qu’il aura fait chaud et beau pendant ce printemps confiné. Chaud-bien, pas chaud-terrifiant-canicule-de-fin-du-monde, bref chaud parfait. Le climat change, on le sait, mais là on sent comme un répit. Quand j’étais enfant, pour moquer le traditionnel bon sens paysan, incompatible avec la modernité et son rouleau compresseur, on utilisait une phrase ironique et toute faite : Ils nous ont détraqué le temps avec leur bombe atomique. Aujourd’hui, je crois qu’il faudrait le réhabiliter, le bon sens paysan (je crains, hélas, qu’en énonçant cela je me fasse classer dans la catégorie infamante des populistes). Ils savaient des trucs, les paysans. Des millénaires d’observation de la nature sans destruction.
Parmi mes lectures en confinement, l’énorme bande dessinée La Bombe (Alcante/Bollée/Rodier), pavasse de 600 pages pour retracer l’incroyable histoire de cet objet qui a changé l’Histoire et toutes les histoires (y compris l’épisode 8 de la saison 3 de Twin Peaks), la bombe atomique. Bon travail, colossal et pourtant humble puisque plus pédagogique qu’esthétique. La bombe a bel et bien détraqué le temps.

Jour 52

Il n’est pas de sauveur suprême, ni Dieu ni Macron ni tribun. Quelqu’un les attend pour de vrai les discours de Macron ? Je veux dire à part les journalistes qui sont bien obligés de gagner leur vie et signalent façon méthode Coué les discours « très attendus » du Chef de l’État ? Macron a prononcé hier un discours très attendu sur le soutien au monde de la culture, remplaçant le ministre attitré qui ne pipe mot. Macron a énoncé mille choses soit déjà connues soit toujours aussi floues, tout de même une information décisive (le rapport d’un an des droits des intermittents, authentique bonne nouvelle), ainsi que de très intéressantes incongruités, comme cette idée d’occuper les artistes l’été en « réinventant d’autres formes de colonies de vacances apprenantes et culturelles« .
Or justement j’écoute en boucle ces jours-ci Terre Neuve, le dernier album de Brigitte Fontaine qui, à 80 ans et 52 ans après son premier opus, dégaine une énième et fulgurante folie poétique. Dans cet album, la chanson « J’irai pas » semble une réponse au discours si attendu de Macron, car la Brigitte Fontaine, pythie et trésor national, l’avait par sorcellerie anticipé. Un artiste n’attend pas ce qui est attendu, un artiste le présage.
J’irai pas, j’irai pas
J’irai pas à vos colonies de vacances
J’irai pas, j’irai pas
J’irai pas me coucher
J’irai pas, j’irai pas
J’irai pas à votre hôpital
J’irai pas, j’irai pas
J’irai pas à vos Facebook

Jour 53

Macron annonce que le statut des intermittents du spectacle est renouvelé d’un an et c’est super. Le lendemain, Valentine Goby rappelle opportunément que les écrivains, eux, n’ont même pas de statut.
« Mais qui nous entend, nous ? Qui comprend le désastre de notre situation économique ? Les librairies rouvriront dans des conditions incertaines, les éditeurs publieront moins. Festivals, médiathèques, associations, établissements scolaires, vous avez été forcé d’annuler nos venues devant l’urgence sanitaire. Or qui sait qu’en temps ordinaire, la moitié d’entre nous perçoit des revenus d’auteur inférieurs au SMIC ? (…) »
Les écrivains sont dans la mouise. Ceux qui vivaient vivoteront. Ceux qui vivotaient ne vivront plus. Le Covid entraîne une sélection naturelle, seuls les plus forts (les plus gros tirages) resteront. Je ne plaide pas pour mon cas particulier, ayant admis depuis longtemps que mon oeuvre ne serait pas mon gagne-pain et ayant toujours cherché à gagner ma vie honnêtement par ailleurs – en somme rien ne changera pour moi. Mais la bibliodiversité sera encore plus fragile après qu’avant le virus et j’en suis navré.
Cette lettre ouverte de Valentine Goby a été lue à l’antenne de France Inter par Augustin Trapenard dans le cadre de sa rubrique Lettres d’intérieur. Chaque jour une personne est invitée à écrire une lettre au destinataire de son choix. La plupart sont des écrivains, quoi de plus normal puisque les écrivains écrivent (toujours Valentine Goby : « On nous demande des journaux de confinement, des conseils de lecture, des chroniques dans la presse, des textes de soutien aux librairies fermées, et même des PDF gratuits de livres devenus inaccessibles… »), ils donnent de leurs nouvelles à quelqu’un ainsi qu’à nous.
Amélie Nothomb écrit à son père, mort le premier jour du confinement…
Gaël Faye, lui aussi en deuil, écrit à un ami, d’une solitude à une autre solitude…
Philippe Djian écrit à Greta Thunberg, lui conseille de lire Cendrars, l’appelle « ma chérie » et lui dit « On m’a demandé de tenir un journal du confinement, mais pourquoi on ne demande pas ça à un type qui dort dans la rue si on veut savoir comment ça se passe« …
Annie Ernaux écrit au Président et elle est très remontée…
Brigitte Fontaine décoche un poème dont elle a le secret, et après ça va mieux…
Le plus drôle de tous naturellement est Houellebecq, qui évoque « cette épidémie réussissant la prouesse d’être à la fois angoissante et ennuyeuse  », car comme d’habitude il parle de lui-même, l’angoisse et l’ennui étant les deux mamelles du personnage houellebecquien.

Jour 54

Alors alors ? Quelles joies numériques à se mettre sous la dent de souris aujourd’hui ? La Confine, évidemment ! Qui publie sans faiblir son 8e épisode, le plus long à ce jour, compilant les couplets 32 à 37, et au chant une spéchole guèste : Catherine Faure. Chaque couplet est la recension d’un dommage collatéral du confinement qui vous rappellera forcément « quelque chose » accompagné d’un dérapage presque contrôlé à l’intérieur d’un genre musical. Chaque fois que vous penserez qu’on ne pourra pas aller plus loin, on ira plus loin, okay ? Après avoir vu cet épisode, guettez en trépignant le suivant, qui contient le déjà mythique couplet russe et vous entendrez ce que je veux dire.
Et quoi d’autre ? Une variante : la Confine est aussi un grand projet participatif qui entend écrire à mille mains la geste de notre confinement, avec le plus grand nombre possible de déclinaisons et appropriations, y compris par les enfants. Sous ce lien, une version de la Confine dont les paroles sont écrites par des élèves de CM2 de l’école du Salève (Gaillard), avec qui la fine équipe d’In Situ Babel a cet hiver entamé un travail, poursuivi ensuite chacun-chez-soi… Écoutez les paroles, c’est LEUR confine, à ces braves petits.
Et quoi encore ? Toujours avec nos amis et partenaires d’Annemasse, l’équipe d’In Situ Babel télétravaille ! Sur la page fatchebouc attitrée vous entendrez plein de sons tout-à-fait curieux, dont ma propre voix lisant des textes écrits sur place (coucou Tremplin).
Et puis ? À part ça ? Bon, je pourrais aussi vous parler de plein d’autres choses formidables où je ne suis pas impliqué, mais avez-vous vraiment besoin de moi pour une vidéo vue la veille, un texte déjà lu, une idée déjà pensée ? Tiens, par exemple, vous l’avez sûrement déjà entendu par un autre chemin, l’excellent appel de Vincent Lindon, vigoureuse synthèse politique établie par un authentique honnête homme et relayée des centaines de fois ? Non ? Okay, alors le voici, je vous en prie, c’est avec plaisir.

Jour 55

Les Rencontres photographiques d’Arles sont annulées, comme tout le monde. J’avais pris l’habitude de consacrer à ces Rencontres deux ou trois jours chaque été, luxe d’un banquet pour les yeux, gloutonnerie d’images à chaque coin de rue. Ma foi, comme toujours, les livres remplaceront les voyages, c’est à se demander s’ils n’ont pas été inventés pour cela.
Juste avant la fermeture de ma médiathèque j’ai mis la main sur deux beaux livres de photos, sans trop réfléchir, comme un instinct de survie dans une maison en feu. Choix au petit bonheur l’urgence. C’est seulement en les feuilletant que j’ai réalisé leur criant point commun : tous deux sont des catalogues de portraits de femmes qui fixent l’objectif et le lecteur. J’avais « sauvé » du confinement deux séries de visages féminins, je regardais des femmes qui semblaient me regarder mais regardaient fièrement l’objectif.
Il s’agit de Détenues de Bettina Rheims (femmes confinées en prison dont la succession lancinante n’est pas sans rappeler le générique d’Orange is the new Black) et Unsung heroes : Elles brisent le silence de Denis Rouvre, recueil de portraits mais aussi de vies d’une soixantaine de femmes ayant fui les violences d’une guerre, d’une persécution, ou d’un simple ordre social qui les écrabouille – attention, la lecture de celui-ci en une seule traite sera éprouvante, on lit une histoire abominable et on voit un visage, on tourne la page, on lit une autre histoire abominable et un autre visage, et ainsi jusqu’au bout.
(J’ai eu la chance et l’honneur autrefois de me faire tirer le portrait par le même Denis Rouvre, archive ici.)
Et comme par hasard-mais-il-n’y-a-pas-de-hasard, une fois refermés ces deux livres d’images et de témoignages, j’ouvre la presse et je lis ceci : « La pandémie de Covid-19 aggrave la condition des femmes dans le monde. Le Fonds des Nations unies pour la population alerte sur les risques accrus de grossesses non désirées, de mariages forcés et de violences sexistes pendant l’épidémie. »
La femme est le prolétaire de l’homme, disait Marx. Elle est aussi sa confinée.
Et voilà que l’Académie Française exige que nous disions la covid au lieu de le covid ? Outrage au féminin supplémentaire, qui ne passera pas par moi.

Jour 56

Pour agrémenter votre déconfinement progressif je vous copicolle l’intégralité d’une formidable interviou d’Ariane Mnouchkine (source : la page FB de Philippe Caubère), qui vient de se remettre, aussi lucide et énergique que devant, du satané covid. Mon admiration pour cette vieille femme géniale est intacte. L’entretien se passe d’exégèse mais juste un mot sur ce passage, qui me fait spécialement gamberger : « – Les Français sont-ils infantilisés ?
– Pire. Les enfants ont, la plupart du temps, de très bons profs, dévoués et compétents, qui savent les préparer au monde. Nous, on nous a désarmés psychologiquement.
« 
Le « désarmement psychologique » que Mnouchkine évoque, peu importe qu’on l’appelle langue de bois, post-vérité, désinformation, communication, ou Sibeth Ndiaye, est aussi criminel et destructeur que la négligence sanitaire, le serrage de vis policier ou le démantèlement de l’hôpital. Une fois la parole officielle vidée de toute vérité et par conséquent de toute légitimité, les esprits psychologiquement désarmés que nous sommes se jettent dans les bras du nihilisme, ou bien du complotisme (toutes ces foutaises sur le virus inventé en labo ou diffusé pour profiter au lobby des vaccins…) ou bien du fanatisme, ou bien du fascisme. Ce gouvernement-ci n’est pas fasciste, il ne faut pas utiliser de tels mots à la légère, mais il fait figure de « gouvernement de transition » et fout la trouille. Et maintenant je me tais, je laisse parler la dame.

« Réclusion des aînés, mensonges, infantilisation… Ariane Mnouchkine ne cache pas son indignation face aux couacs du pouvoir. Et la directrice du Théâtre du Soleil milite pour que l’art vivant, essentiel à la société, ne soit pas oublié. Depuis 1970, à la Cartoucherie de Vincennes, Ariane Mnouchkine révèle grâce au théâtre l’ange et le démon qui sommeillent en nous. Qu’elle monte Eschyle, Shakespeare, Molière, qu’elle s’inspire du réel, la directrice du Théâtre du Soleil explore la limite entre le bien et le mal. Terrassée par le Covid-19, elle s’est réveillée dans une France confinée où les théâtres étaient à l’arrêt, artistes et intermittents sans travail, salles de représentation fermées. Cette crise historique, elle la traverse en artiste et en citoyenne. Dès que possible, elle reprendra les répétitions avec ses comédiens. Et avec eux transformera sa colère en une œuvre éclairante.
– Comment se vit le confinement au Théâtre du Soleil ?
– Comme nous pouvons. Comme tout le monde. Nous organisons des réunions par vidéo avec les soixante-dix membres du théâtre et parfois leurs enfants. Retrouver la troupe fait du bien à tous. Surtout à moi. Nous réfléchissons : après le déconfinement, comment faire ? Comment reprendre le théâtre, qui ne se nourrit pas que de mots mais surtout de corps ? Quelles conditions sanitaires mettre en œuvre sans qu’elles deviennent une censure insupportable ? Masques, évidemment, distanciations physiques dans les activités quotidiennes telles que les repas, les réunions, mais en répétition ? Se demander comment faire, c’est déjà être, un peu, dans l’action. Il se trouve que, le 16 mars, nous allions commencer à répéter un spectacle étrangement prophétique. Le sujet, que je ne peux ni ne veux évoquer ici, sous peine de le voir s’évanouir à tout jamais, ne varie pas. Mais sa forme va bouger sous les coups du cataclysme qui ébranle tout, individus, États, sociétés, convictions. Alors nous nous documentons, nous menons nos recherches dans tous les domaines nécessaires. Nous devons reprendre l’initiative, cette initiative qui, depuis deux mois, nous a été interdite, même dans des domaines où des initiatives citoyennes auraient apporté, sinon les solutions, du moins des améliorations notables sur le plan humain.
– Quel est votre état d’esprit ?
– J’ai du chagrin. Car derrière les chiffres qu’un type égrène chaque soir à la télévision, en se félicitant de l’action formidable du gouvernement, je ne peux m’empêcher d’imaginer la souffrance et la solitude dans lesquelles sont morts ces femmes et ces hommes. La souffrance et l’incompréhension de ceux qui les aimaient, à qui on a interdit les manifestations de tendresse et d’amour, et les rites, quels qu’ils soient, indispensables au deuil. Indispensables à toute civilisation. Alors qu’un peu d’écoute, de respect, de compassion de la part des dirigeants et de leurs moliéresques conseillers scientifiques aurait permis d’atténuer ces réglementations émises à la hâte, dont certaines sont compréhensibles mais appliquées avec une rigidité et un aveuglement sidérants.
– Parlons-nous du théâtre ?
– Mais je vous parle de théâtre ! Quand je vous parle de la société, je vous parle de théâtre ! C’est ça le théâtre ! Regarder, écouter, deviner ce qui n’est jamais dit. Révéler les dieux et les démons qui se cachent au fond de nos âmes. Ensuite, transformer, pour que la Beauté transfigurante nous aide à connaître et à supporter la condition humaine. Supporter ne veut pas dire subir ni se résigner. C’est aussi ça le théâtre !
– Vous êtes en colère ?
– Ah ! ça oui ! Je ressens de la colère, une terrible colère et, j’ajouterai, de l’humiliation en tant que citoyenne française devant la médiocrité, l’autocélébration permanente, les mensonges désinformateurs et l’arrogance obstinée de nos dirigeants. Pendant une partie du confinement, j’étais plongée dans une semi-inconscience due à la maladie. Au réveil, j’ai fait la bêtise de regarder les représentants-perroquets du gouvernement sur les médias tout aussi perroquets. J’avais respecté la rapidité de réaction d’Emmanuel Macron sur le plan économique et son fameux « quoi qu’il en coûte » pour éviter les licenciements. Mais lorsque, dans mon petit monde convalescent, sont entrés en piste ceux que je surnomme les quatre clowns, le directeur de la Santé, le ministre de la Santé, la porte-parole du gouvernement, avec, en prime, le père Fouettard en chef, le ministre de l’Intérieur, la rage m’a prise. Je voudrais ne plus jamais les revoir.
– Que leur reprochez-vous ?
– Un crime. Les masques. Je ne parle pas de la pénurie. Ce scandale a commencé sous les quinquennats précédents de Nicolas Sarkozy et de François Hollande. Mais appartenant au gouvernement qui, depuis trois ans, n’a fait qu’aggraver la situation du système de santé de notre pays, ils en partagent la responsabilité. En nous répétant, soir après soir, contre tout bon sens, que les masques étaient inutiles voire dangereux, ils nous ont, soir après soir, désinformés et, littéralement, désarmés. Alors qu’il eût fallu, et cela dès que l’épidémie était déclarée en Chine, suivre l’exemple de la plupart des pays asiatiques et nous appeler à porter systématiquement le masque, quitte, puisqu’il n’y en avait pas, à en fabriquer nous-mêmes. Or nous avons dû subir les mensonges réitérés des quatre clowns, dont les propos inoubliables de la porte-parole du gouvernement qui nous a expliqué que, puisque elle-même — la prétention de cet « elle-même » — ne savait pas les utiliser, alors personne n’y parviendrait ! Selon de nombreux médecins qui le savent depuis longtemps mais dont la parole ne passait pas dans les médias-perroquets au début de la catastrophe, nous allons tous devoir nous éduquer aux masques car nous aurons à les porter plusieurs fois dans notre vie. Je dis cela car dans le clip qui nous recommande les gestes barrières, le masque ne figure toujours pas. Je suis de celles et ceux qui pensent que son usage systématique, dès les premières alertes, aurait, au minimum, raccourci le confinement mortifère que nous subissons.
– Subir est-il le pire ?
– Nous devons cesser de subir la désinformation de ce gouvernement. Je ne conteste pas le fameux « Restez chez vous ». Mais, si l’on est (soi-disant) en guerre, ce slogan ne suffit pas. On ne peut pas déclarer la guerre sans appeler, dans le même temps, à la mobilisation générale. Or cette mobilisation, même abondamment formulée, n’a jamais été réellement souhaitée. On nous a immédiatement bâillonnés, enfermés. Et certains plus que d’autres : je pense aux personnes âgées et à la façon dont elles ont été traitées. J’entends s’exprimer dans les médias des obsédés anti-vieux, qui affirment qu’il faut tous nous enfermer, nous, les vieux, les obèses, les diabétiques jusqu’en février, sinon, disent-ils, ces gens-là encombreront les hôpitaux. Ces gens-là ? Est-ce ainsi qu’on parle de vieilles personnes et de malades ? Les hôpitaux ne seraient donc faits que pour les gens productifs en bonne santé ? Donc, dans la France de 2020, nous devrions travailler jusqu’à 65 ans et une fois cet âge révolu, nous n’aurions plus le droit d’aller à l’hôpital pour ne pas encombrer les couloirs ? Si ce n’est pas un projet préfasciste ou prénazi, ça y ressemble. Cela me fait enrager.
– Que faire de cette rage ?
– Cette rage est mon ennemie parce qu’elle vise de très médiocres personnages. Or le théâtre ne doit pas se laisser aveugler par de très médiocres personnages. Dans notre travail, nous devons comprendre la grandeur des tragédies humaines qui sont en train d’advenir. Si nous, artistes, nous restons dans cette rage, nous n’arriverons pas à traduire dans des œuvres éclairantes pour nos enfants ce qui se vit aujourd’hui. Une œuvre qui fera la lumière sur le passé pour que l’on comprenne comment une telle bêtise, un tel aveuglement ont pu advenir, comment ce capitalisme débridé a pu engendrer de tels technocrates, ces petits esprits méprisants vis-à-vis des citoyens. Pendant un an, ils restent sourds aux cris d’alarme des soignantes et soignants qui défilent dans la rue. Aujourd’hui, ils leur disent : vous êtes des héros. Dans le même temps, ils nous grondent de ne pas respecter le confinement alors que 90 % des gens le respectent et que ceux qui ne le font pas vivent souvent dans des conditions inhumaines. Et que le plan Banlieue de Jean-Louis Borloo a été rejeté du revers de la main, il y a à peine deux ans, sans même avoir été sérieusement examiné ni discuté. Tout ce qui se passe aujourd’hui est le résultat d’une longue liste de mauvais choix.
– Cette catastrophe n’est-elle pas aussi une opportunité ?
– Oh ! une opportunité ? ! Des centaines de milliers de morts dans le monde ? Des gens qui meurent de faim, en Inde ou au Brésil, ou qui le risquent dans certaines de nos banlieues ? Une aggravation accélérée des inégalités, même dans des démocraties riches, comme la nôtre ? Certains pensent que nos bonnes vieilles guerres mondiales aussi ont été des opportunités… Je ne peux pas répondre à une telle question, ne serait-ce que par respect pour tous ceux qui en Inde, en Équateur ou ailleurs ramassent chaque grain de riz ou de maïs tombé à terre.
– Les Français sont-ils infantilisés ?
– Pire. Les enfants ont, la plupart du temps, de très bons profs, dévoués et compétents, qui savent les préparer au monde. Nous, on nous a désarmés psychologiquement. Une histoire m’a bouleversée : dans un Ehpad de Beauvais, des soignantes décident de se confiner avec les résidentes. Elles s’organisent, mettent des matelas par terre et restent dormir près de leurs vieilles protégées pendant un mois. Il n’y a eu aucune contamination. Aucune. Elles décrivent toutes ce moment comme extraordinaire. Mais arrive un inspecteur du travail pour qui ces conditions ne sont pas dignes de travailleurs. Des lits par terre, cela ne se fait pas. Il ordonne l’arrêt de l’expérience. Les soignantes repartent chez elles, au risque de contaminer leurs familles, avant de revenir à l’Ehpad, au risque de contaminer les résidentes. En Angleterre, c’est 20 % du personnel qui se confine avec les résidents. Mais non, ici, on interdit la poursuite de cette expérience fondée sur une réelle générosité et le volontariat, par rigidité réglementaire ou par position idéologique. Ou les deux.
– Cette mise à l’écart des personnes âgées révèle-t-elle un problème de civilisation ?
– Absolument. Lorsque la présidente de la Commission européenne suggère que les gens âgés restent confinés pendant huit mois, se rend-elle compte de la cruauté de ses mots ? Se rend-elle compte de son ignorance de la place des vieux dans la société ? Se rend-elle compte qu’il y a bien pire que la mort ? Se rend-elle compte que parmi ces vieux, dont je suis, beaucoup, comme moi, travaillent, agissent, ou sont utiles à leurs familles ? Sait-elle que nous, les vieux, nous acceptons la mort comme inéluctable et que nous sommes innombrables à réclamer le droit de l’obtenir en temps voulu, droit qui nous est encore obstinément refusé en France, contrairement à de nombreux autres pays. Quelle hypocrisie ! Vouloir nous rendre invisibles plutôt que de laisser ceux d’entre nous qui le veulent choisir le moment de mourir en paix et avec dignité. Lorsque Emmanuel Macron susurre : « Nous allons protéger nos aînés », j’ai envie de lui crier : je ne vous demande pas de me protéger, je vous demande juste de ne pas m’enlever les moyens de le faire. Un masque, du gel, des tests sérologiques ! À croire qu’ils rêvent d’un Ehpad généralisé où cacher et oublier tous les vieux. Jeunes, tremblez, nous sommes votre avenir !
– Qu’est-ce que cela dit sur notre société ?
– Sur la société, je ne sais pas, mais cela en dit beaucoup sur la gouvernance. Dans tout corps, une mauvaise gouvernance révèle le plus mauvais. Il y a 10 % de génies dans l’humanité et 10 % de salopards. Dans la police, il y a 10 % de gens qui ne sont pas là pour être gardiens de la paix mais pour être forces de l’ordre. Je respecte la police, mais lorsqu’on donne des directives imprécises, laissées à la seule interprétation d’un agent, cet agent, homme ou femme, se révélera un être humain, bon, compréhensif et compétent, ou bien il agira comme un petit Eichmann 1 investi d’un pouvoir sans limite, qui, parce que son heure est enfin venue, pourra pratiquer sa malfaisance. Donc il fera faire demi-tour à un homme qui se rend à l’île de Ré pour voir son père mourant. Ou il fouillera dans le cabas d’une dame pour vérifier qu’elle n’a vraiment acheté que des produits de première nécessité. Et s’il trouve des bonbons, il l’humiliera. Quand je pense qu’ont été dénoncées, oui, vous avez bien entendu, dénoncées, et verbalisées des familles qui venaient sous les fenêtres pour parler à leurs proches reclus en Ehpad… Se rend-on compte de ce qui est là, sous-jacent ?
– Redoutez-vous un État liberticide ?
– Il y a, indubitablement, un risque. La démocratie est malade. Il va falloir la soigner. Je sais bien que nous ne sommes pas en Chine où, pendant le confinement de Wuhan, on soudait les portes des gens pour les empêcher de sortir. Mais, toute proportion gardée, oui, en France, la démocratie est menacée. Vous connaissez, bien sûr, l’histoire de la grenouille ? Si on la plonge dans l’eau bouillante, elle saute immédiatement hors de l’eau. Si on la plonge dans l’eau froide et qu’on chauffe très doucement cette eau, elle ne saute pas, elle meurt, cuite. C’est l’eau fraîche de la démocratie que, petit à petit, on tiédit. Je ne dis pas que c’est ce que les gouvernants veulent faire. Mais je pense qu’ils sont assez bêtes pour ne pas le voir venir. Oui, je découvre avec horreur que ces gens, si intelligents, sont bêtes. Il leur manque l’empathie. Ils n’ont aucune considération pour le peuple français. Pourquoi ne lui dit-on pas simplement la vérité ?
– Avez-vous encore espoir en nos dirigeants politiques ?
– Lorsque le 12 mars Emmanuel Macron dit : « Il nous faudra demain tirer les leçons du moment que nous traversons, interroger le modèle de développement dans lequel s’est engagé notre monde depuis des décennies et qui dévoile ses failles au grand jour… La santé… notre État-providence ne sont pas des coûts… mais des biens précieux », nous nous regardons, ahuris. Et cela me rappelle l’histoire de l’empereur Ashoka qui, en 280 av. J.-C., pour conquérir le royaume de Kalinga, livra une bataille qui se termina par un tel massacre que la rivière Daya ne charriait plus de l’eau mais du sang. Face à cette vision, Ashoka eut une révélation et se convertit au bouddhisme et à la non-violence. Nous espérons parfois de nos gouvernants cette prise de conscience du mal qu’ils commettent. J’avoue que, ce soir-là, j’ai espéré cette conversion d’Emmanuel Macron. J’ai souhaité que, constatant son impuissance face à un minuscule monstre qui attaque le corps et l’esprit des peuples, il remonte avec nous la chaîne des causalités, comprenne de quelle manière l’Histoire, les choix et les actes des dirigeants, de ses alliés politiques, ont mené à notre désarmement face à cette catastrophe. J’aurais aimé qu’il comprenne à quel point il est, lui-même, gouverné par des valeurs qui n’en sont pas. Ça aurait été extraordinaire. J’aimerais avoir de l’estime pour ce gouvernement. Cela me soulagerait. Je ne demanderais que ça. Au lieu de quoi je ne leur fais aucune confiance. On ne peut pas faire confiance à des gens qui, pas une seconde, ne nous ont fait confiance. Quand, permises ou pas, les manifestations vont reprendre le pavé, seront-elles de haine et de rage, n’aboutissant qu’à des violences et des répressions, avec en embuscade Marine Le Pen qui attend, impavide, ou seront-elles constructives, avec de vrais mouvements qui font des propositions ? Certains matins je pense que ça va être constructif. Et certains soirs, je pense l’inverse. Ce dont j’ai peur surtout, c’est de la haine. Parce que la haine ne choisit pas, elle arrose tout le monde.
– Vous avez peur d’un déconfinement de la haine ?
– Exactement ! Peur du déconfinement de la haine coléreuse. Est-ce que le peuple français va réussir à guérir, ou au moins à orienter sa rage, donc ses haines, vers des propositions et des actions novatrices et unificatrices ? Il serait temps. Car le pire est encore possible. Le pire, c’est-à-dire le Brésil, les États-Unis, etc. Nous n’en sommes pas là mais nous y parviendrons, à force de privatisations, à force d’exiger des directeurs d’hôpitaux qu’ils se comportent en chefs d’entreprises rentables. Heureusement Emmanuel Macron a eu la sagesse d’immédiatement mettre en œuvre un filet de sécurité — le chômage partiel — pour que la France ne laisse pas sur la paille treize millions de ses citoyens. C’était la seule chose à faire. Il l’a faite. Cela doit être salué. Mais cette sagesse n’a rien à voir avec une pseudo « générosité » du gouvernement, comme semble le penser un certain ministre. Elle est l’expression même de la fraternité qui est inscrite sur nos frontons. C’est la vraie France, celle qui fait encore parfois l’admiration et l’envie des pays qui nous entourent. Pour une fois, on a laissé l’économie derrière afin de protéger les gens. Encore heureux !
– Qu’attendez-vous pour les artistes, les intermittents ?
– Je viens d’entendre qu’Emmanuel Macron accède, heureusement, à la revendication des intermittents qui demandent une année blanche afin que tous ceux qui ne pourront pas travailler dans les mois qui viennent puissent tenir le coup. C’est déjà ça. Ici, au Soleil, nous pouvons travailler, nous avons une subvention, un lieu, un projet et des outils de travail. À nous de retrouver la force et l’élan nécessaires. Ce n’est pas le cas des intermittents et artistes qui, pour trouver du travail, dépendent d’entreprises elles-mêmes en difficulté. Même si, en attendant, certains vont réussir à répéter, il va falloir, pour jouer, attendre que les salles puissent ouvrir à plein régime. Cela peut durer de longs mois, jusqu’à l’arrivée d’un médicament. Ceux-là ne doivent pas être abandonnés, l’avenir de la création théâtrale française, riche entre toutes, peut-être unique au monde, dépend d’eux. Personne ne pardonnerait, ni artistes ni public, qu’on laisse revenir le désert. Lors d’une inondation, on envoie les pompiers et les hélicoptères pour hélitreuiller les gens réfugiés sur leurs toits. Quoi qu’il en coûte. Le virus nous assiège tous, mais, de fait, les arts vivants vont subir le plus long blocus. Donc, comme pendant le blocus de Berlin, il faut un pont aérien qui dure tant que le siège n’est pas levé, tant que le public ne peut pas revenir, rassuré et actif, avec enthousiasme. Avec masque, s’il est encore nécessaire. Mais la distance physique ne sera pas tenable au théâtre. Ni sur la scène, ni même dans la salle. C’est impossible. Pas seulement pour des raisons financières, mais parce que c’est le contraire de la joie.
– N’est-il pas temps d’appeler à un nouveau pacte pour l’art et la culture ?
– Pas seulement pour l’art et la culture. Nous faisons partie d’un tout. »
(Ariane Mnouchkine, Théâtre du Soleil)

Jour 57

Allez, « dehors maintenant » tout le monde !
Pour fêter ça, Outside now par Zappa, avec un solo de trombone de Bruce Fowler du genre dont on se dit ouais quand je serai grand je ferai le même.
En regardant ce matin, perplexe, la rocade de Grenoble bouchée, les files compactes, interminables et immobiles de voitures distillant du stress et du CO2 en grande quantité exactement comme avant le confinement, j’ai pensé à ceci, publié par Aurélien Barrau que les musiciens apprécieront.
(Je sais, je cite souvent ce qui se passe sur la page FB d’AB, il est un peu mon idole, mais pas tout-à-fait puisque des fois il m’énerve et dans ce cas-là je retrouve mon libre-arbitre : là il vient de suggérer que les critiques envers Sibeth Ndiaye étaient du sexisme et du racisme, et ça me laisse pantois ! On ne critique pas Sibeth Ndiaye parce qu’elle est une femme noire mais parce qu’elle est nulle et surtout parce qu’elle est un symbole, celui du mensonge en politique (sinon on critiquerait pareillement Christiane Taubira ce qui serait obscène, d’ailleurs Taubira et Ndiaye dans la même phrase sonne bizarre, l’honneur et le déshonneur de la classe politique réunies uniquement pour des raisons de genre et de couleur de peau, autant dire pour rien).

Jour 58

Il fait un temps de rentrée comme on dit en septembre : froid et humide. Je remets les pieds pour la première fois depuis deux mois dans mon lieu de travail. Je ne sais encore ni comment ni pourquoi, mais j’y vais. Je suis devant. Je n’en mène pas large. D’ailleurs le lieu en question semble avoir rétréci. Je ne pensais pas retrouver ce type d’illusion d’optique, qu’on éprouve d’habitude lorsqu’on revient sur le tard dans des endroits qu’on a habités enfant : tout a rapetissé comme par magie. Alors qu’en fait non, c’est nous qui, depuis la dernière fois, avons grandi. Bizarre. Je suis pourtant certain de ne pas avoir grandi en deux mois de confinement. Grossi, ça, d’accord, presque trois kilos, peut-être que c’est ça, la circonférence rentre en ligne de compte dans l’hallucination.
Je pousse les portes avec prudence, comme si j’allais m’effondrer du Covid aussitôt après les avoir effleurées, je porte mon masque, je respire lentement, l’air ambiant est peut-être tissé d’ennemis invisibles embusqués, comme dans les ruines de Tchernobyl. Le familier est devenu dangereux. J’ai déjà envie de me laver les mains. Bon, allez, tout ça c’est dans la tête. Je rationalise, je répète le mantra 4% de contamination seulement dans la population française. Au boulot.

Jour 59

Les cinémas restent fermés. Autant revoir LE film absolu du confinement, film du confinement absolu : Shining (Stanley Kubrick, 1980). Un homme accepte un job saisonnier, gardien d’un hôtel fermé pour l’hiver et confiné par la neige. Il s’imagine que les longs mois d’isolement feront le plus grand bien à sa créativité, et il en perd la boule. All work and no play makes Jack a dull boy. Voilà qui mérite une rediffusion au Fond du tiroir (2011).

Sauf que non. Comme on ne peut tout de même pas voir Shining à chaque confinement, j’ai vu hier soir Doctor Sleep (Mike Flanagan, 2019) qui est une sorte de Shining 2. Le petit Danny qui parlait à son auriculaire pour ne pas perdre la boule comme papa est devenu grand (il a désormais la tronche de Ewan McGreggor), mais pour autant pas tout-à-fait équilibré ni délesté de son hérédité, et d’ailleurs alcoolique. Il a toujours le Shining en lui mais ne sait pas trop quoi en faire. Il va falloir qu’il retourne à l’Overlook…
Normalement, je n’aurais jamais dû avoir envie de voir ça. Car il ne faut pas toucher à Shining, c’est un principe sacré. (Pourquoi pas caricaturer le prophète, tant qu’on y est.) Mais je me suis laissé aller à la curiosité parce que j’ai beaucoup aimé le Haunting of Hill House du même Flanagan sur Netflix.
Verdict : plaisant, pas tout-à-fait déshonorant, cousu de fil rouge, appliqué dans ses copiés-collés, mais ne joue pas dans la même catégorie que Shining le seul le vrai.
J’ai vu je crois 7 fois Shining, j’ai eu peur 7 fois, je le reverrai peut-être encore une ou deux fois dans ma vie et j’aurai encore peur d’une peur intacte, même en le connaissant par coeur, en sachant quelle image succède à celle que j’ai devant les yeux, parce que je suis incapable de rationaliser ce film (ne venez pas « m’expliquer » Shining, pas la peine, j’ai lu tous les livres), Shining s’en prend à une couche de mon cerveau qui ne réfléchit pas même si on lui explique lentement, une partie enfouie qui rêve et tremble et imagine au sens propre, c’est-à-dire produit des images. Tandis que Doctor Sleep produit une histoire, surtout.
Cette séquelle, que je ne reverrai plus jamais, ne m’a pas foutu une seule fois les choquottes. En expliquant clairement les tenants et les aboutissants, elle renonce à être un film de pure angoisse pour se transformer en thriller fantastique, voire en film de super-héros (confrontation attendue entre personnages ayant des pouvoirs surnaturels), et pas des meilleurs.
Au fond, qu’est-ce que j’espérais ? It’s just a Little bit of history repeating ! Schéma identique : 2001 l’Odyssée de l’espace (Kubrick, 1968) est inoubliable et incompréhensible de prime abord, et réclame d’être revu encore et encore car lui aussi s’adresse directement, sans intermédiaire, au cerveau enfoui, au cerveau de nuit qui imagine, qui sent, qui laissera le cerveau de jour conclure plus tard ; sa suite 2010 : L’Année du premier contact (Peter Hyams, 1984) est bavarde, explicite, déjà oubliée, et ne supporte d’être vu qu’une seule fois, à la rigueur.

Jour 60

Parlons incivilités. Le projet In Situ Babel, connu également sous le titre Les Formidables Aventures de Mustradem à Annemasse, est pour l’heure en cale sèche – mais les affaires reprendront incessamment. En attendant, la page Fatchéboucre dédiée dévoile régulièrement des archives de l’année échue, à admirer par les yeux et les oreilles. Parmi lesquelles, une chanson tout-à-fait singulière créée par Marie Mazille, moi-même, et une classe de 5e du collège Michel-Servet réputée quelque peu turbulente et « incivile » . Tous ensemble nous avons causé insultes. Nous nous sommes insultés à titre expérimental, pour comprendre. C’est quoi une insulte, dans quelles circonstances elles se formulent, quel effet elles produisent, quelles sont les plus fréquentes (spontanément : à l’adresse d’une femme on insultera sa sexualité, « sale pute » tandis qu’à l’adresse d’un homme on insultera la sexualité de sa mère, « fils de pute » , par surcroît l’insulte la plus générique de toute la langue française est con qui, à nouveau, injurie le sexe féminin, et rien qu’avec ces trois faits on a de quoi discuter quelques heures avec des ados – ou des adultes, d’ailleurs)… Ensuite on a joué à faire des chansons, en déformant légèrement ces insultes, une lettre décalée suffit pour le pas de côté vers la poésie. Le résultat s’appelle Fils de poutre, et on en entend des échos sur ce reportage de Radio Magny/Radio Ado.