Double autoportrait aux lunettes : Goya (1800) et moi-même (2026).
I
Les tableaux de Goya sont rares en France. Les villes qui en détiennent sont au nombre de sept seulement. Et Bordeaux, où il a fini sa vie, ne fait même pas partie de la liste. Je suis donc prêt à faire des kilomètres pour voir un Goya en chair et en huile.
L’autoportrait ci-dessus trône au Musée Goya de Castres, tout en oeil, exprimant l’extreme attention et l’extreme anxiété du peintre.
Toutefois c’est sur le mur voisin qu’une oeuvre plus inattendue m’a saisi : l’extraordinaire Junte des Philippines (1815), la plus grande des oeuvres connues de Goya, 3,20 m x 4,30 m. Faisant les cent pas et plus dans le musée, je suis retourné cinq fois devant elle, sa majesté grandeur nature et retorse m’a filé cinq fois des frissons. Goya dépeint ici un rituel politique et, fidèle à sa manière, tout en le décrivant il le parodie : le roi au centre a l’air de n’être qu’un tableau enchâssé de lui-même, tandis que tous les congressistes ont l’air de bien se faire chier, assoupis comme à l’Assemblée Nationale ou prêts à en découdre. Et au milieu ? Au milieu, la lumière seule, et vide. Quelle dérision alors qu’il s’agit d’une oeuvre de commande. Quelle âpreté à vif, quelle vie.
Parmi les spectacles du trio Antoine/Commandeur/Vigne, l’opus 1, Le Goya n’a plus pour le moment de dates prévues, n’hésitez pas à l’inviter chez vous. En revanche, l’opus 2 (le Chagall) et l’opus 3 (le Courbet) seront joués prochainement, cf. l’agenda sur le blog du Fond du Tiroir. Et l’opus 4 est en phase d’écriture, création courant 2027…
II
À la veille de la première guerre mondiale, le 25 mai 1913, Jean Jaurès appelle à la paix au Pré Saint-Gervais. L’année suivante il est assassiné et la guerre a lieu.
Dans la bonne ville de Castres je ne suis pas allé qu’à la rencontre de Goya. J’y ai retrouvé aussi l’enfant du pays, Jean Jaurès (1859-1914), homme politique admirable (et quel plaisir rare, admirer un homme politique !), conscience et honneur de la gauche française.
J’ai visité le Centre National Jean-Jaurès que Castres héberge, j’y ai lu le long des murs d’innombrables citations exaltantes, propres à faire pousser des soupirs de désespoir tant on les chercherait en vain dans les bouches des dirigeants d’aujourd’hui.
Ainsi, celle-ci datant de sa jeunesse, 1887 :
« Pour moi qui n’ai jamais séparé la République des idées de justice sociale sans lesquelles elle n’est qu’un mot… »
Ainsi, surtout, celle-là, de 1911, à propos de l’équation fatale capitalisme-impérialisme-guerre, qui n’a jamais été aussi vérifiable qu’aujourd’hui (Palestine ? Ukraine ? Ormuz ? Groenland ? etc.) :
« La politique coloniale […] est la conséquence la plus déplorable du régime capitaliste, […] qui est obligé de se créer au loin, par la conquête et la violence, des débouchés nouveaux. […] Nous la réprouvons [aussi] parce que, dans toutes les expéditions coloniales, l’injustice capitaliste se complique et s’aggrave d’une exceptionnelle corruption : tous les instincts de déprédation et de rapines, déchaînés au loin par la certitude de l’impunité, et amplifiés par les puissances nouvelles de la spéculation, s’y développent à l’aise : et la férocité sournoise de l’humanité primitive y est merveilleusement mise en œuvre par les plus ingénieux mécanismes de l’engin capitaliste. »
Je remarque que j’ai visité un matin ce musée Jean-Jaurès absolument désert dans une ville qui vient d’être empochée par le Rassemblement National. La nouvelle municipalité RN de Castres (ce qu’est Castres aujourd’hui ? lire ici – il faudrait un Goya pour peindre ces tocards) est sans doute encombrée par ce fantôme de l’humanisme universaliste ringard, laïque, décolonialiste, antiraciste, anti-peine de mort, internationaliste, ennemi de l’idée même de guerre entre civilisations, et, en quelque sorte, archéo-islamo-gauchiste :
« La politique de rapine et de conquête produit ses effets. De l’invasion à la révolte, de l’émeute à la répression, du mensonge à la traîtrise, c’est un cercle de civilisation qui s’élargit. Nous n’avons rien décidément à envier à l’Italie, et elle saura ce que valent nos pudeurs. Mais si les violences du Maroc et de Tripolitaine achèvent d’exaspérer, en Turquie et dans le monde, la fibre blessée des musulmans, si l’Islam un jour répond par un fanatisme farouche et une vaste révolte à l’universelle agression, qui pourra s’étonner ? Qui aura le droit de s’indigner ? Mais si les contrecoups redoublés de ces entreprises injustes ébranlent la paix de l’Europe, de quel coeur les peuples soutiendront-ils une guerre qui aura son origine dans le crime le plus révoltant ? » (22 avril 1912)
Par ailleurs, Jaurès qui prit fait et cause pour Dreyfus, était un farouche adversaire de l’antisémitisme, ce qui fait qu’il encombre peut-être également la gauche contemporaine ?
La Dépêche du 2 juin 1892 : « Je n’ai aucun préjugé contre les juifs : j’ai peut-être même des préjugés en leur faveur, car je compte parmi eux, depuis longtemps, des amis excellents qui jettent sans doute pour moi un reflet favorable sur l’ensemble d’Israël. Je n’aime pas les querelles de race, et je me tiens à l’idéal de la Révolution française, c’est qu’au fond, il n’y a qu’une seule race : l’humanité »
NB : la photo illustrant ce qui suit est tirée d’un article de presse, elle a été prise durant les répétitions d’ Ici sont les dragons, 2e époque, alors qu’on ne voit pas cette image-là dans le véritable spectacle, c’est cela aussi l’art vivant.
Ariane Mnouchkine, trésor national, 87 ans, six décennies complètes consacrées à la création théâtrale, poursuit son inlassable recherche, frappe toujours les trois coups, ouvre la porte de la cartoucherie, déchire les tickets, dit bonjour à chaque spectateur… et, outre ce rituel folklorique, délivre cette année Ici sont les dragons, deuxième époque, 1918-1933 : Choc et mensonges. Ces derniers mots formant sous-titre sont attribués à Goebbels, dont la stratégie de menterie n’est pas pour rien dans l’actuelle prolifération des fake news (cf. cette archive au Fond du tiroir).
Comme le premier volet, comme aussi le troisième puis le quatrième qui viendront couronner l’épopée et marquer le passage de relai officiel de Mme Mnouchkine, celui-ci plonge ses racines dans une volonté de comprendre ce qui se passe aujourd’hui – la guerre en Ukraine et, quasiment, en Europe – en remontant la pendule, d’un siècle.
Et tout s’éclaire. Cette histoire, de la révolution russe, de d’inexorable montée du nazisme, de la montée vers la guerre totale, c’est bien la nôtre. Nous sommes dans ce miroir prodigieux. Par exemple, alors que chaque scène est dite dans la langue des protagonistes (et sur-titrée), l’une des plus longues séquences est en français, et elle m’a bouleversé. C’est le discours de Tours, prononcé par Léon Blum en 1920, qui, conséquence de la révolution bolchévique, prend acte de l’éclatement de la gauche française. Blum « garde la vieille maison« , et prévient : « Sommes-nous condamnés, alors que nous cherchons la même chose, c’est-à-dire la fin de l’ordre économique bourgeois, à nous parler en ennemis, et à nous traiter pour les uns de fous sanguinaires et pour les autres de socio-traitres ? » Bon sang, mais… Il est en train de décrire les invectives entre le PS et LFI ! Cela fait donc 106 ans que ça dure, et que le capitalisme peut dormir sur ses deux oreilles !
Autre exemple plus anecdotique mais plus personnel : en 1984, comme j’étudiais le russe au lycée, j’ai effectué un voyage scolaire en URSS durant lequel nous avions, passage obligé sous la Place Rouge, défilé sans avoir le droit ni de parler ni de nous arrêter devant la cage en verre contenant la momie de Lénine – or c’est seulement 60 ans plus tôt, échelle minuscule et humaine, à la mort de Lénine en 1924, que Staline décida de sa momification et la scène est montrée dans le spectacle, on comprend l’enjeu scientifique, symbolique, politique de la mise en scène macabre de cette pseudo-immortalité.
Mais c’est trop peu dire qu’on comprend : en réalité, on ressent. Car on est au théâtre. L’art de Mnouchkine est à la fois prodigieusement archaïque et prodigieusement contemporain, sur deux plans : – le théâtre : archi-archaïque (la geste et la gestuelle, les masques et la présence, la troupe virevoltante et les dizaines de personnages) et pourtant archi-contemporain (quelle merveille permanente d’assister à la réinvention de ce qui se peut faire sur scène avec la technique d’aujourd’hui qui ne remplace pas, mais s’ajoute à l’artisanat, et le monde entier, Moscou, Berlin, Paris, Londres, et le Japon et l’Amérique, existe devant nous) ; – la leçon d’histoire : archi-archaïque (depuis Hérodote, nous lisons le passé pour ne pas être dupe du présent ; la vulgarisation est brillante et engagée, on dirait Henri Guillemin ou Alain Decaux) et pourtant archi-contemporaine (on dirait les auteurs de podcasts historiques sur Youtube qui revisitent pour nous le passé, suivez mon regard). Bref : l’art vivant est vivant et le mot qui manque et que je dépose ici faute de lui avoir trouvé une meilleure place plus tôt est poésie. Merci madame et à l’année prochaine.
II – Regarde de tous tes yeux, regarde !
Si je cours les expositions c’est dans l’attente perpétuelle et l’espoir d’une révélation, encore une révélation, toujours une révélation, y compris une révélation d’une chose que je savais déjà, peu importe du moment que les images révèlent à tour de bras, sec et d’aplomb. Je pourrais m’aventurer sur une généralisation hyperbolique, au fond je n’attends rien d’autre non plus de la vie, mais je me contenterai des révélations au fil de mes visites de quelques expos à Paname.
– Ainsi, l’exposition « Global Warning » de Martin Parr au Jeu de Paume me révèle plus de reconnaissance que de connaissance. Elle me révèle avec brio, humour et couleurs pop que la frontière entre humanisme et misanthropie est paradoxalement ultra-mince, je me demande même, pour parodier un fameux slogan inventé par Sartre, si la misanthropie ne serait pas un humanisme tant on ne peut qu’être écœuré par les dégueulasseries commises par ce saligaud d’humain, or je me reconnais de façon troublante dans ce paradoxe-là : Parr documente les horreurs de masse (la surconsommation, le surtourisme, la bagnole, le selfie, le désir publicitaire, la malbouffe, la globalisation-poubelle)… est-ce que tout cela fait de lui un misanthrope ? Je crois que cela fait de lui avant tout un humaniste. Peut-être un humaniste blessé, conséquemment un romantique.
– Ainsi, juste après façon antidote, la rétrospective Sebastião Salgado à la Mairie de Paris me révèle l’exact contraire et ainsi ma dialectique avance : un grand photographe n’a pas besoin d’une once de misanthropie pour s’affirmer humaniste. Tandis que Parr montrait le problème humain, mais sans surplomb, rappelant qu’il en faisait partie à part entière, Salgado agit, récuse tout fatalisme à ce dit problème humain. Il est tout à la fois L’Homme qui plantait des arbres et Celui qui considérait que tous les humains avaient suffisamment de noblesse et de dignité pour être regardés. C’est bien aussi.
– Ainsi, l’exposition « Visages d’artistes, de Gustave Courbet à Annette Messager » au Petit Palais me révèle un Courbet que je connais par coeur, L’Autoportrait au chien noir (photo 1, 1842, tiens, je l’imaginais plus grand) de « l’homme le plus orgueilleux de France », et j’en suis ravi. Mais il me révèle des images inédites et j’en suis ravi pareillement. Le mur entier consacré aux essais de signatures d’Annette Messager est prodigieux, recherche d’identité entre le lisible et le visible. Concernant Courbet, je découvre une caricature d’époque qui m’enchante (photo 2) : Courbet surveille ses spectateurs (y compris nous-mêmes en 2026 ?) et se lamente : « Voilà un bourgeois qui s’arrête devant mon tableau !… Il n’a pas d’attaque de nerfs ?… Mon expo est manquée ! » Et puis d’autres salles du même musée me donnent à voir des Courbet merveilleux, les Demoiselles de bord de Seine, le Sommeil, le Portrait de Proudhon, ou, plus rare, plus atypique et plus négligé, Pompiers courant à un incendie, qui m’impressionne énormément et que, quant à lui, j’imaginais plus petit. (Au fait, vous l’ai-je dit ? Prochaine représentation du spectacle en trio « Gustave Courbet : je fais comme la lumière » samedi 25 avril, 18h, Corps d’Uriage, chez l’habitant, coordonnées sur demande.)
– Ainsi, l’exposition « Cartes imaginaires » à la BNF, qui compile intelligemment des échantillons d’art cartographique, du moyen-âge à nos jours, alternant cartes « scientifiques » selon les états successifs de la science (par conséquent aussi réalistes que le « Rhinocéros » de Dürer) et cartes « fictionnelles », structurant l’« effet de réel » d’un lore (1) (la carte de l’île au trésor de Stevenson, celle de l’île mystérieuse de Jules Verne, celle de Westeros par George R. R. Martin, celle de la Terre du Milieu par Tolkien, celle d’une ligne de train ahurissante mêlant Bretagne et Normandie de la main de Proust…), cette expo-là me révèle avec brio ce que je pressentais, notamment l’origine de l’expression « Ici sont les dragons » (cf. le spectacle évoqué en haut de cette page) : sur toutes les cartes y compris les représentations qui ne sortiront pas de notre atelier intime, le monde inconnu est plein de dangers. Elle me révèle, surtout, mais attention, la phrase qui suit est de haute volée épistémologique, au besoin lisez la lentement car c’est ainsi que je l’écris moi-même, elle me révèle surtout que toute connaissance est un phénomène imaginaire. Une « Cosa mentale » comme disait Da Vinci. Une vue de l’esprit. Y compris les connaissances établies grâce une méthode scientifique. Voilà que me remonte une référence glanée alors que je portais ma casquette de conteur : Vivian Labrie, ethnologue québécoise, très engagée politiquement notamment contre la pauvreté, est allée à la rencontre des Inuits pour les écouter, recueillir leurs récits qui sont très structurés alors même qu’ils n’avaient ni école ni écriture. Tous commencent par dessiner une carte dans la poussière ou sur la glace, pour placer les lieux de l’histoire et les personnages placés… Mais alors, si toute connaissance est un phénomène imaginaire qu’on peut (la métaphore cartographique s’impose avec évidence) mettre à plat, si l’on peut postuler réciproquement que tout phénomène imaginaire est bel et bien une connaissance, quid alors des religions ? Je déplore une lacune dans cette belle expo, toutefois : si maintes îles sont citées, nulle mention de celle de Lost, qui les contient pourtant toutes et dont on retrouvera la carte ici.
– Ainsi, l’exposition « Flops ! » aux Arts et Métiers me révèle certaines choses que je connaissais déjà, les géniaux objets introuvables de Jacques Carelman, ou le mantra de Beckett définissant toute entreprise de création (Rater, puis rater mieux)… Mais elle me révèle surtout que les calamiteux projets idiots ou mal ficelés déployés ici relèvent de la soif de nouveautés de notre civilisation technico-capitaliste, relèvent au fond de la même pulsion bicéphale vue chez Martin Parr : l’humanisme (on essaie) et la misanthropie (ça foire), tressés à jamais. Je mets au défi quiconque de traverser cette expo sans reconnaître un objet nul qu’il a un jour convoité ou même acheté. Moi-même, j’avoue que j’ai acheté en 1991 ce lecteur de vidéo-disques, format mort-né, sorte de DVD de la taille d’un vinyle 33 tours, qui prend désormais la poussière dans un grenier, sic transit gloria mundi et la société de consommation se poursuit.
L’usage actuel du terme « lore » se répand d’ailleurs à mesure que s’affirme ce goût prononcé pour les univers fictionnels. Popularisé depuis le milieu des années 2010 par les amateurs de jeux vidéo en monde ouvert – un genre ludique privilégiant l’exploration –, « lore » est un terme venu du vieil anglais désignant un ensemble de savoirs et de traditions, comme on l’entend dans « folklore » (composé de folk, « peuple », et de lore,« savoir, connaissance »).
III – La rue fantôme
Et puis, il y a les pèlerinages inattendus, qui ne sont pas les moins forts. Je croyais ce matin me promener distrait mais paisible dans le doux, vert et charmant parc de Belleville, tout en diagonal face à Paris, tout en pentes et terrasses. Je découvre que je traversais sans le savoir le fantôme de la rue Vilin, haut lieu de mémoire et d’enfance de Georges Perec, par conséquent de tous les péréquiens tant cette rue qui n’existe plus infuse ses écrits, de W au posthume Lieux, en passant par Les lieux d’une fugue, sans oublier le documentaire de Robert Bober, En remontant la rue Vilin (1992).
Perec est né rue Vilin en 1936. Ses quatre grands-parents habitaient la rue. Sa mère, Cyrla, tenait l’un des deux salons de coiffure de la rue, au n°24. Puis le salon a fermé. Puis Cyrla a accompagné Georges, âgé de six ans, à la gare de Lyon pour le confier à un convoi de la Croix-Rouge qui partait vers Grenoble, et a, ultime image, agité son mouchoir depuis le quai. Puis toute la famille de Perec a été détruite. Puis toute la rue Vilin a été détruite, l’une des dernières maisons démolies étant ce n°24, le 4 mars 1982, fortuitement le lendemain de la mort de l’écrivain. Après quoi, on a aménagé ici le doux, vert et charmant parc de Belleville. Et je suis bouleversé de me tenir là, debout, vivant.
« Pendant des années, je ne savais pas où était la rue Vilin. Après, je savais où c’était, mais je ne voulais pas y aller. Et après, j’y suis allé et je ne savais plus où était la maison de ma grand-mère, l’immeuble dans lequel habitaient mes parents. Disons que je ne voulais pas le savoir et en même temps, je savais bien que c’était ça qu’il fallait que je sache. Que je trouve. Que je cherche. »
« Écrire : essayer méticuleusement de retenir quelque chose, de faire survivre quelque chose : arracher quelques bribes précises au vide qui se creuse, laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou quelques signes. » Georges Perec, Espèces d’espaces, Paris, Galilée, 1974.
Au revoir, au revoir, Prague, au revoir ! Je t’ai aimée.
À bientôt, Kafka. Je t’aime.
Kafka mérite-t-il les innombrables statues, plaques commémoratives, hommages divers contre lesquels on se cogne sans arrêt dans les rues de Prague ? Oui. Mais pas parce qu’il était pragois. Parce qu’il était écrivain.
Kafka, selon ses propres dires, n’est rien d’autre, ne veut être rien d’autre, ne peut être rien d’autre qu’écrivain. Ce qui fait qu’il y a très peu de place en lui pour être autre chose. Il est à peine pragois. Il est à peine tchèque. Il est à peine juif (« Qu’y a-t-il de commun entre les Juifs et moi ? J’ai déjà si peu en commun avec moi-même.« ) Il est à peine tuberculeux, même s’il en mourra à 40 ans, tant sa tuberculose est pour lui une métaphore d’un mal en lui plus invisible : de la littérature.
Une remarquable lettre à Max Brod du 14 novembre 1917 énumère les six facettes de sa « vie non vécue« , de son échec intime (ou, pour tenter un anachronisme, de son syndrome de l’imposteur) : la ville, la famille, la profession, la société, l’amour, la communauté du peuple (les relations sociales ?).
La septième facette de son existence, la seule qu’il ne cite pas, et qui par défaut échappe peut-être à l’échec (alors qu’il n’a quasiment rien publié de son vivant, si ce n’est des fragments disparates), est l’écriture. L’écriture non en tant que carrière mais au contraire en tant qu’activité vitale et sens de la vie
« Très cher Max, ce que je fais est quelque chose de simple et d’évident : que ce soit dans la ville, la famille, la profession, la société, la relation amoureuse (mets-la en première position si tu veux), la communauté du peuple telle qu’elle existe ou telle qu’on peut la souhaiter, je n’ai fait mes preuves dans rien de tout ça, et ce, comme ce n’est arrivé à personne autour de moi – sur ce point j’ai fait des observations précises. […] Toi, tu fais tes preuves, donc fais tes preuves. Tu sais maintenir la cohérence de ce qui s’oppose, pas moi, ou du moins pas encore. »
Mon engagement littéraire est infiniment plus faible que celui de Kafka puisque j’ai préféré ne pas dédaigner ma vie non écrite, mais je me reconnais tout de même en lui comme quiconque, sans doute, a eu un jour l’ambition d’écrire. Ce que Kafka dénombre de sa vie non vécue ressemble à l’un de mes propres fragments épars et inachevés (qu’en l’occurence j’ai fort bien fait d’inachever), écrit il y a 25 ans : Reconnaissances de dettes, paragraphe III, 64.
Je ne le planifie jamais, mais j’adore au hasard dans une ville inconnue me retrouver dans une Gay Pride. L’événement est toujours joyeux, bon enfant, rigolo, énergisant, en un mot dansant, je défile très volontiers. J’aime en être, quoique je sois un indécrottable hétéro : il y a longtemps que j’ai compris que ce qui me différencie de la communauté LGBTetc., mon orientation perso, est bien peu de chose en comparaison de l’essentiel que nous avons en commun, à savoir l’élémentaire passion de la paix, pour soi et pour les autres. Tu es lesbienne ou gay ou ce que tu veux, ou ce que tu peux ? Tu as le droit à ce qu’on te foute la paix. Tu es un indécrottable hétéro ? Pareil, exactement. Si je marche dans le cortège, ce n’est même pas que j’y suis bienvenu ou toléré, c’est qu’on s’en fout. En voilà un idéal politique ! Voilà l’idéal absolu, pour lequel on devrait tous marcher : ta sexualité, mon gars, ma fille, mon non-identifié·e, on s’en fout, viens danser.
Hier dimanche je me suis retrouvé dans l’Happy Pride de Prague, sur l’île Kampa. Or, hasard objectif et remarquable, à peine une heure plus tôt je me gavais d’oeuvres de František « François » Kupka, le Tchèque de Paris (1871-1957). L’exposition permanente du musée Kampa, au bord de la Vltava, est l’une des plus riches collections au monde de tableaux de Kupka, couvrant ses presque sept décennies de carrière et ses hallucinants sauts stylistiques, depuis ses charmantes saynètes post-romantiques (Le Bibliomane est mignon comme tout) ou symbolistes, jusqu’à ses expériences cubistes ou machinistes (je cite de mémoire : On trouve dans les machines les mêmes composants graphiques que dans les cathédrales, des cercles, des ovales, des lignes, des courbes…), enfin ses étourdissantes recherches abstraites sur la vibration de la couleur ; tandis que l’exposition temporaire est en ce moment consacrée à Kupka caricaturiste. Autre paire de manches, autre carrière, autre talent, peut-être plus énorme, en tout cas plus brutal.
Kupka a été un pilier de L’Assiette au beurre, hebdomadaire humoristique et satirique créé en 1901, au sein duquel des génies graphiques et anarchistes, parfois au risque de la prison, se payaient la fiole du pouvoir, de tous les pouvoirs, le fric, la politique, l’église, l’armée et la guerre (la guerre qu’il connaîtra sur le tard puisqu’en 1914 il s’enrôlera dans la légion étrangère, ce qui fera de lui un personnage dans le roman autobiographique de Blasise Cendrars La main coupée), le colonialisme, le capitalisme, et même le patriarcat… Le tout avec une sidérante violence : qu’on en juge en lisant le numéro 162 consacré aux religions, entièrement dessiné par Kupka (et par bonheur consultable gratuitement sur Gallica parce que merde sur eBay il est hors de prix), d’une férocité incroyable qui ferait hurler aujourd’hui au blasphème parce que cette férocité-là a toujours fait hurler au blasphème – c’est ainsi : parfois il faut rentrer dans le lard et dégommer les cons, défiler pacifiquement en se dandinant pour qu’on nous foute la paix ne suffit plus. L’Assiette au beurre est le seul véritable précurseur de Charlie Hebdo, quoique le père fondateur de ce dernier, François Cavanna, s’en défendît, soucieux sans doute de défendre l’idiosyncrasie de son canard.
L’Assiette au beurre par Kupka, mai 1904. Sur la couverture, un curé bénit la tête d’un pékin afin de lui en extraire des pièces de monnaie. Blasphème ! Blasphème !
Dans cette expo sur Kupka caricaturiste, je tombe nez à nez sur un dessin que, d’après le contexte, je présume issu du n°89 de L’Assiette au beurre, consacré aux filles mères. Kupka l’a dédicacé : À madame Marguerite Vigne. Je sombre dans une rêverie où je reconstitue à loisir ce qu’a pu être la vie de Marguerite Vigne, fille mère, fille perdue, fille méprisée, fille crachoir à bourgeois, fille indigne mais fille dessinée digne par Kupka… Je souhaite de tout mon coeur qu’on ait fini par lui foutre la paix.
« Vigne » : au fait, je dois mon propre patronyme à une fille-mère (cf. Reconnaissances de dettes, I,52). Je connais le prénom de son fils, Riquier, mais pas le sien. Aussi bien, Marguerite.
Je me passionne tellement pour l’oeuvre si extraordinairement éclectique de Kupka que me vient une idée : en voilà, un artiste, qui mériterait son spectacle picturo-musico-politique dans la lignée de la trilogie Goya-Chagall-Courbet, et pour lequel l’accompagnement tchèque (Smetana, Dvorak, Janacek…) ne serait pas difficile à constituer… Mais je ne dois pas m’emballer, l’idée ne suffit pas : je crois que mes camarades Christine, Bernard, et moi-même pourrions avoir des idées de spectacles pour les 20 ans à venir mais pas la force de travail nécessaire.
Écoute je peux pas mieux dire je sais pas faire plus gros compliment : Prague me plaît tellement je la trouve si belle que pour un peu elle pourrait m’être italienne.
Juste une différence mais alors de taille : le langage autochtone. En italien je me débrouillerai toujours, j’ajoute à la plate langue française des Oh et des Ah en suffixes et le tour souvent est joué, je baragouine et fais illusion, tandis que le tchèque pardon, langue slave et très slave, je n’ai pas trop affinités ni repères, tout à refaire.
Depuis une semaine que je suis à Prague j’essaye de pratiquer un peu mon tchèque tous les jours, c’est en ligne que je m’entraine (oui je ferais mieux de m’entraîner dans la rue, je voudrais t’y voir). Or j’ai découvert un exercice de diction tchèque, un virelangue absolument merveilleux : « Strč prst skrz krk ». Soit « Enfonce ton doigt dans ta gorge ». Pas une seule voyelle ! Cela me rappelle une absurdité qui m’amusait beaucoup autrefois. Un ami par dérision estimait qu’il nous fallait apprendre à parler sans voyelles afin d’économiser l’oxygène, un geste pour la planète, et nous tentions de traduire quelques phrases usuelles en pures consonnes, nous riions trop pour aller au bout d’un seul mot et en conséquence notre consommation d’oxygène hélas s’en trouvait dangereusement accrue, mais voilà qu’il existe une langue réelle où cette parcimonie existe, félicitations aux Tchèques pour leur sobriété en oxygène.
Wikipedia m’apprend que d’autres phrases tchèques célèbres sont sans voyelles, comme : « Smrž pln skvrn zvlhl z mlh. » (« Une morille pleine de taches se mouilla dans la brume. ») ou « Prd krt skrz drn, zprv zhlt hrst zrn. » (« Une taupe a pété à travers une motte de gazon, ayant préalablement avalé une poignée de grains »), on dirait des haïkus.
On ne le dit pas assez, mais le monde est formidable. En quelque sorte.
Autre-chose-presque-rien-à-voir (1).
Fresque murale vue à Prague : « Nevěřte všemu, co si přečtete na internetu. » Soit : « Ne croyez pas tout ce que vous lisez sur Internet. » Aux quatre coins : « Les oiseaux n’existent pas – si ça vole, ça vous vole ; La Nasa ment, la terre est plate ; Chemtrails : ouvrez les yeux ! ; Attention ! Les Reptiliens sont là !«
Pour ne plus se laisser abuser : La théorie de la Compote, Fabrice Vigne, ed. L’Atelier du Poisson Soluble, malheureusement toujours non traduit en tchèque, on se demande bien à qui cette lacune profite. En vente en France dans toutes les bonnes librairies. Enfin, dans la plupart. Non, en fait, en vente seulement dans une infime poignée de librairies plus-que-bonnes triées sur le volet qui lorsqu’elles se croisent se reconnaissent entre elles au moyen de gestes cryptés.
Autre-chose-presque-rien-à-voir (2).
Comme je regarde assidûment les vidéos de Pacôme Thiellement, je n’ai pas loupé le troisième, dernier en date, épisode de Deep Web Fantasia – de très loin, sa série la moins intéressante formellement, la moins écrite et la moins mise en scène (il s’agit juste de deux mecs à lunettes qui discutent sur un canapé), co-signée par Bolchegeek. En dépit de la pauvreté formelle, on apprend des choses. Ainsi un épisode antérieur m’avait valu la découverte de Too Many Cooks et j’en suis à peine remis.
Les échanges sur le canapé sont riches grâce aux cultures complémentaires des quatre gars à lunettes (notamment Alt236 qui a écrit un livre sur le sujet, Liminal les nouveaux espaces de l’angoisse), toutefois je trouve dommage que les sources littéraires des liminal spaces, à l’exception de La maison des feuilles de Mark Z. Danielewski, soient si peu évoquées. Car les liminal spaces sont à la fois une forme imaginaire cauchemardesque archi-contemporaine et une très ancienne intuition littéraire, sans aucun doute liée à la naissance de notre mode de vie urbain et standardisé il y a un siècle et des poussières. Puisque je me trouve actuellement dans Franz Kafka jusqu’au cou, me saute aux yeux un transparent ancêtre des liminal spaces dans le premier chapitre, dès la deuxième page, d’Amerika (Le Disparu) de Kafka, roman rédigé vers 1912 :
Il jeta un coup d’oeil circulaire pour se repérer à son retour, et fila. Une fois en bas, il eut la déception de trouver pour la première fois fermé un passage qui eût été un raccourci notable, sans doute était-ce dû au débarquement de tous les passagers ; il lui fallut rechercher à grand peine des escaliers qui se succédaient à l’infini, débouchaient dans des coursives sinueuses, dans une pièce déserte avec une table de travail abandonnée, jusqu’au moment où, effectivement, comme il n’avait pris ce chemin qu’une ou deux fois et toujours en groupe, il se trouva complètement perdu. Désemparé, ne rencontrant personne et entendant sans cesse au-dessus de lui le raclement de milliers de pieds et, au loin, comme un halètement, les ultimes soubresauts des machines déjà stoppées, il se mit à frapper sans réfléchir à la première petite porte contre laquelle il se cassa le nez.
Sans parler des sources cinématographiques des liminal spaces ! Certes les quatre gentlemen assis ont raison d’invoquer des films récents tels le formidable Vivarium de Lorcan Finnegan (2019)… mais souvenez-nous, souvenons-vous des prototypes que furent Le Procès de Welles (ben voyons, encore et déjà Kafka, naturellement), de Playtime de Tati, d’Alphaville de Godard…
Actualité 2025 du motif liminal space au cinéma : Exit 8, de Genki Kawamura.
Point par point je vérifie ma liste de préparation, avant d’entrer dans Prague. Glisser dans ma valise Praga Magica (meilleur guide touristique du monde) d’Angelo Ripellino ? Tchèque ! Écouter la Moldau de Smetana ? Tchèque ! Revoir les films de Jiří Trnka pour me préparer à visiter l’expo qui lui est consacrée ? Tchèque ! Tenter de comprendre quelques rudiments de la langue sur Duolingo ? Tchèque ! Réviser mon Kundera, mon Forman, mon Hrabal, mon Dvorák, mon Hašek, mon Mucha, mon Don Giovanni, mon Koudelka, mes Petites marguerites, mon Golem, mon Scandale en Bohème, mon Kupka et même mon manuscrit de Voynich histoire de me prendre la tête ? Tchèque ! Et puis, surtout, lire et relire Kafka à forte dose soir et matin ? Tchèque ! Forte idée politique induite : si je me sens instantanément frère des Tchèques c’est grâce à la culture ; par extension, postulons que le seul moyen de renforcer, ou ne serait-ce qu’éprouver vaguement, ce qui serait déjà énorme, le sentiment d’appartenance à l’Europe serait de développer la culture commune qui est notre vrai bien commun, ainsi que la connaissance des cultures particulières de nos chers voisins, plutôt que de nous larguer en troupeau et sans bagages sinon une Carte Bleue par tête de pipe, nous les 450 millions de clients, au sein d’un grand marché unique tel que prévu dans l’article 3 du Traité de l’Union, qui fait de nous des concurrents économiques chacun contre tous plutôt que des frères à l’échelle d’un continent, mais on sait tout cela par coeur et on ne peut que soupirer.
À propos de de Franz Kafka. Je suis pour l’heure plongé dans Amerika, ou plutôt Le disparu, titre original prévu par son auteur. Je me fonds comme si c’était hier dans son style à la fois ultra-précis, mimant la neutralité tel un compte-rendu d’autant plus rigoureux qu’irrationnel, et cependant gorgé d’images inoubliables : quand on lit Il lui jeta un regard comme s’il avait été une pendule incapable de donner la bonne heure, comment ne pas repenser non seulement à la dernière fois où l’on a regardé une telle pendule, mais aussi à la dernière fois où quelqu’un nous a jeté un tel regard. Un élément me frappe (en plus, évidemment, du fait que Kafka a écrit son roman américain sans jamais mettre les pieds en Amérique, et que peut-être cela aurait dû me servir de leçon, était-il absolument indispensable que je me rende à Prague alors que je pouvais me contenter de la rêver ? À quoi bon déplacer son corps quand on sait lire et écrire ?) Cet élément, que je découvre avec stupéfaction mais que des lecteurs plus professionnels que moi auront certainement décortiqué depuis lurette, est la profusion de points communs entre ce roman-ci et Voyage au bout de la nuit de Céline – similaire tragédie nomade, en dépit de leurs registres fort distincts, l’un tout en onirisme et l’autre tout en souvenirs personnels transformés en critique sociale : visions ici, choses vues là. Soient deux romans picaresques au début du XXe siècle, c’est-à-dire deux mésaventures de mal en pis, qui interrogent la condition moderne post-révolution industrielle, deux panoramas qui n’accorderont aucune émancipation à leurs protagonistes voyageurs. Deux récits propulsant sur la scène un jeune européen, fils de petits bourgeois mais déclassé lui-même, doubles de leur auteur respectif, Karl Rossmann ici, Ferdinand Bardamu là, deux desperados errant sur la terre et qui, pour se frotter au Nouveau Monde, commencent par arriver en bateau à New York, cette « ville debout » (Céline), cette antichambre des rêves de nouvelle vie, qui l’accueille sous la forme d’une Statue de la liberté alternative brandissant un glaive (Kafka). Le jeune homme fera en Amérique l’expérience de la pauvreté, de la dureté des hommes, de la compassion des femmes, et surtout de la solitude au milieu de la multitude, dans un immense hôtel aux étages innombrables – l’Occidental chez Kafka / le Laugh Calvin chez Céline. Après New York, épreuves et déconvenues se multiplieront sans rémission, et le jeune immigrant découvrira que, loin des fortunes rapides fantasmées, la seule place qu’on lui ménage sur cette « terre des opportunités infinies » est celle, ingrate, de sous-prolétaire, manard et hobo, rouage dans la froide machine. Or Karl et Bardamu, au fil de leurs pérégrinations, vont croiser à intervalles réguliers leur mauvais génie, leur « doppelgänger », leur double maléfique et alcoolique qui systématiquement les entraîne plus bas ou, dans le meilleur des cas, plus loin. Ce qui est stupéfiant c’est que Kafka et Céline, qui ne pouvaient s’être lus mutuellement (Amerika est écrit vers 1912 mais ne sera publié qu’à titre posthume en 1927, avec une première traduction française 20 ans plus tard ; Voyage paraît quant à lui en 1932) ont donné le même nom à ce personnage clef et louche de faux frère, de compagnon toxique quasi-surnaturel dans ses réapparitions menaçantes. Il s’appelle Robinson. Kafka et Céline, sans se concerter, ont tous deux choisi de réattribuer, peut-être ironiquement, le prénom fameux de l’éternel déraciné, du voyageur malheureux, du plus célèbre exilé de toute l’histoire littéraire.
Comme nous sommes dimanche, jour des morts, et qu’il faisait beau, je suis allé me promener dans un cimetière. Je connaissais déjà (un peu) le Père Lachaise et Montparnasse, donc j’ai opté pour celui de Montmartre, au pif.
J’ai rendu hommage en m’inclinant, la main sur le coeur, sur quelques cher(e)s disparu(e)s : Berlioz (tombe noire et grave comme un requiem), Truffaut (tombe noire aussi mais très sobre), Rivette (tombe grise et encore plus sobre, effacée, très difficile à trouver, m’étonne pas de lui, toujours le goût du caché), Stendhal (tombe gravée en italien, Milanese soi-disant, ah ah tu parles, je citais déjà cette tombe menteuse il y a 25 ans sans l’avoir jamais vue dans ma nouvelle Lorsque je m’appelais Jean), les soeurs Boulanger et les frères Goncourt, Emmanuel Bove, H.-G. Clouzot, Siné (le plus beau sépulcre de Paris sans conteste, pierre tombale en forme de cactus et de doigt d’honneur : Mourir ? Plutôt crever !, tombe qu’il partage d’ailleurs en colloc non seulement avec sa femme Catherine mais aussi avec Delfeil de Ton, tous deux toujours de ce monde mais leurs noms sont déjà inscrits et patientent), Jeanne Moreau, Claire Brétecher, Daniel Darc, Offenbach…
Et puis, lorsqu’en fin de parcours je suis passé devant la tombe de Fred Chichin, j’ai vu une petite vieille accroupie devant le marbre. Je me suis dit ah merde, jamais tranquille, on ne peut donc pas se recueillir tout seul un dimanche, qu’est-ce qu’elle fabrique la vioque, elle en a pour longtemps… Sauf que… Mais ! Mais merde ! Mais oui ! C’est Catherine Ringer ! Putain Catherine Ringer en train d’arroser et de tailler un rosier sur la tombe de Fred Chichin ! Il n’y a pas que moi pour qui dimanche est le jour des morts !
La dame s’est retournée sur moi et sur les autres badauds en goguette nécrologique, elle nous a regardés, nous a souri et s’est campée dans cette pose qu’on lui connait et qu’on admire, cette pose de fierté, prête à en découdre, menton levé, mains sur les hanches. Je suppose qu’elle aurais volontiers discuté mais je me suis abstenu de la déranger, j’avais la larme à l’oeil. Ces deux-là, je les ai vus deux fois sur scène, à vingt ans d’écart et ce sont parmi les meilleurs concerts de ma vie. La première fois c’était « Les Rita Mitsouko », et la seconde « Catherine Ringer [veuve] chante les Rita Mitsouko ». Et là, c’était comme une troisième et dernière fois, quelle fidélité tous les deux, et moi aussi finalement. Je n’ai pas pris de photo, il y a des limites, j’ai écrasé ma larme et je suis sorti discrètement du cimetière.
Addendum : la scène narrée ci-dessus a eu lieu le 28 avril 2025. Or, selon Wikipedia, « Frédéric Alexis Alphonse Chichin est né à Clichy et déclaré né le 1er mai 1954 alors qu’il a vu le jour le 29 avril 1954 (quelques sources indiquent même le 28 avril 1954) ».
Dernier jour à Paname, 2
Puisque j’étais à Montmartre, et comme il faisait toujours beau, j’ai encore sillonné la Butte de haut en bas et du nord au sud, en crachant mentalement (pfouah c’est malin je m’en suis mis partout dans le cerveau) sur l’ignoble Sacré Coeur, insulte à la Commune, triomphe de l’obscurantisme et de la haine de la liberté, à chaque fois que sa pointe honnie dépassait à l’horizon.
J’ai arpenté l’avenue Junot, émaillée de plaques commémoratives : ici ont habité Tristan Tzara, Pierre Dac, Edith Piaf, Gen Paul, Prévert, Nougaro, ici a été tourné (soi-disant mais le numéro 21 n’existe plus) L’assassin habite au 21 tout au bout la place a changé de nom et s’appelle désormais « Place Marcel Aymé » avec un beau passe-muraille en bronze (Marcel Aymé habitait donc place Marcel Aymé ? Ah ben c’est comme le professeur Choron alors ?)…
Et puis, à l’endroit où l’avenue Junot croise la rue Girardon, au numéro 4 de celle-ci, il n’y a pas de plaque « Ici a vécu Louis Destouches, dit Louis-Ferdinand Céline, écrivain et médecin. De ces fenêtres il a décrit les bombardements sur Paris dans le roman Féérie pour une autre fois. Ici ont été dérobées de nombreuses liasses de manuscrits qui ne sont réapparues qu’en 2021″.
Outre des visites guidées dans des fonds merveilleux voire mythiques : la BNF, la Médiathèque Musicale de Paris sise aux Halles ou encore la discothèque de Radio France (hallucinante caverne d’Ali Baba)… les débats et tables rondes étaient fort stimulants quoique sur un sujet peu neuf (c’était déjà celui des RNBM 2017), mais toujours vibrant d’actualité en notre époque de destructions tous azimuts : le patrimoine.
« Vous programmez deux jours consacrés au patrimoine, d’accord, merci, mais quid du matrimoine ? »
(ce dernier mot est souligné en rouge par mon correcteur d’orthographe, c’est dire.) La provocation est savoureuse, adressée à un parterre de professionnels s’ébrouant, selon les termes de leur cadre d’emploi, dans « les bibliothèques et le patrimoine ». Que conserve-t-on, au juste, que transmet-on et que néglige-t-on ? Examen de conscience : nous autres gardiens du patrimoine sommes-nous gardiens du patriarcat ?
« Matrimoine n’est pourtant pas un néologisme, mais de même que « autrice » il disparaît au XVIe siècle par la faute de ces messieurs de l’Académie française, qui considéraient qu’on ne recevait un héritage que de son père, en aucun cas de sa mère ! Car de la mère, et des femmes, on ne reçoit que des choses accessoires et sans valeur… »
Témoin de l’antériorité du substantif matrimoine, l’adjectif qui en découle est resté en usage : matrimonial. Soit : relatif au mariage. Puisque les femmes ne sont bonnes qu’à ça, à se marier et faire des gosses, merci la dot. Tandis que patrimonial, c’est du solide, du sérieux, pas de la bagatelle mais de la valeur, tous sens du terme. Les hommes, peut-être par archaïque jalousie de la gestation, ont toujours eu tendance à dénier aux femmes un autre pouvoir créateur que celui-ci : assignation à être génitrices et jamais génies (c’était le sujet d’un des tout premiers articles substantiels au Fond du Tiroir en 2007).
Sans matrimoine, sans l’idée même du matrimoine, pas d’héritage venu des femmes, pas de traces, pas de legs, pas d’œuvres conservées, nulle artiste femelle au panthéon, et ainsi des siècles de musiques écrites par les femmes ont été invisibilisés, jusqu’à se demander si ces femmes et ces musiques ont réellement existé – le doute est permis et alimente perversement l’idée reçue : les grandes compositrices n’existent pas, CQFD. On le sait, les « grands artistes » sont tous des hommes, en musique comme ailleurs.
Pourquoi avoir baptisé cette base de données Demandez à Clara ? Parce que Clara savait :
« Quand je ne serai plus, alors tout sera oublié de mon apport à l’art. » (Clara Schumann, tragiquement lucide, épouse de Robert et compositrice aussi géniale que lui mais à l’ombre de son mari.)
Maddalena Casulana (1535-1590) dédie ainsi son premier livre de madrigaux à Isabelle de Medicis :
« Je souhaiterais [révéler] aussi au monde (pour autant que cela me soit permis dans la profession de la musique) la vaine erreur des hommes, qui se croient maîtres des dons de l’intellect au point qu’il leur semble impossible de partager ces derniers avec les femmes. »
Je me trouve, à pied et par hasard, à chercher mon chemin dans les ruelles de l’une des plus petites préfectures de France, Digne-Les-Bains (Alpes-de-Haute-Provence, ex Basses-Alpes).
Je remonte, toujours par hasard, la rue de l’Hubac lorsque soudain, au n°47, je tombe nez à nez avec une plaque m’informant qu’ici vécut l’évêque De Miollis, que Victor Hugo prit pour modèle en écrivant Monseigneur Myriel dans Les Misérables.
J’en suis bouleversé comme si je découvrais accidentellement l’authentique lieu natal de quelque héros. Ulysse, D’Artagnan, Jean Moulin, Spider-Man, Paul Watson ou Greta Thunberg, ce calibre, pas moins.
Monseigneur Myriel est introduit dans une séquence qui fonde à la fois l’incomparable roman-fleuve (dont le tout premier paragraphe, le fil qui dépasse et s’apprête à dévider toute la bobine, est : « En 1815, M. Charles-François-Bienvenu Myriel était évêque de Digne. C’était un vieillard d’environ soixante-quinze ans ; il occupait le siége de Digne depuis 1806. »), bien des consciences politiques dont la mienne, et diverses théories éducatives.
Myriel est « Un juste » (titre du livre premier) qui donne sa confiance à Jean Valjean et lui montre, par l’exemple et sans prêchi-prêcha, que le bien est possible. La bonté advient si la bonté est possible, et la bonté est possible aussitôt qu’un geste de bonté prouve qu’elle est possible. Elle est non seulement possible, mais elle est là, entre toi et moi, et maintenant à toi de jouer, non non, c’est à toi, tu peux garder les chandeliers, tu les avais oubliés.
Considérer que son interlocuteur est bon le rend bon (inversement, considérer qu’il est mauvais le rend mauvais – et ad libitum on peut remplacer « bon » ou « mauvais » par ce qu’on voudra, « intelligent » ou « stupide », « généreux » ou « égoïste », le paradigme s’appliquera).
Je me trouve devant le 47 rue de l’Hubac à Digne (quel nom de ville prédestiné, au fait) et je suis ému, presqu’aux larmes, comme si j’avais devant moi le nombril du monde, le centre natif de tout espoir possible.
Au cul les tristes sires et les fauteurs de guerre, Trump, Musk, Poutine, Bardella ! Vos gueules puisque la bonté est possible !
Je m’ébroue pour ne pas céder à l’angélisme mou, et plutôt que de citer Mgr Myriel, j’ai envie de donner ici un poème d’un autre natif des ex-Basses-Alpes, le poète Lucien Jacques, pote et par certains aspects Doppelgänger de Jean Giono :
CREDO
Je crois en l’homme, cette ordure. Je crois en l’homme, ce fumier, Ce sable mouvant, cette eau morte. Je crois en l’homme, ce tordu, Cette vessie de vanité. Je crois en l’homme, cette pommade, Ce grelot, cette plume au vent, Ce boute feu, ce fouille-merde. Je crois en l’homme, ce lèche-sang.
Malgré tout ce qu’il a pu faire De mortel et d’irréparable. Je crois en lui Pour la sureté de sa main, Pour son goût de la liberté, Pour le jeu de sa fantaisie
Pour son vertige devant l’étoile. Je crois en lui Pour le sel de son amitié, Pour l’eau de ses yeux, pour son rire, Pour son élan et ses faiblesses.
Je crois à tout jamais en lui Pour une main qui s’est tendue. Pour un regard qui s’est offert. Et puis surtout et avant tout Pour le simple accueil d’un berger.
Je prends la pose à Arles, devant un décor de cinéma : Atlantic Bar de Fanny Molins. Dommage que le troquet soit fermé, mais ledit film m’avait prévenu.
1) C’est aujourd’hui même, paraît-il, que nous célébrons le bicentenaire de l’invention de la photographie, puisque le 16 septembre 1824, le jour où incidemment décède le roi Louis XVIII, Nicéphore Niépce écrit à son frère : “ À l’aide du perfectionnement de mes procédés, je suis parvenu à obtenir un point de vue tel que je pouvais le désirer, et que je n’osais guère pourtant m’en flatter, parce que jusqu’ici, je n’avais eu que des résultats fort incomplets. Ce point de vue a été pris de ta chambre du côté du Gras […] L’image des objets s’y trouve représentée avec une netteté, une fidélité étonnantes, jusque dans ses moindres détails, et avec leurs nuances les plus délicates.” (Toutefois l’expérience de Niépce sera plus concluante en 1827 donc nous aurons d’autres occasions de fêter l’anniversaire…)
Je célèbre ces 200 ans d’images en séjournant quelques jours, comme chaque année, en Arles, capitale mondiale du déclic, pour les Rencontres photographiques. Joie scopique, orgie rétinienne où je prends la température, sinon du monde, au moins de sa représentation. Quelle grande tendance ? L’an dernier, en 2023, j’en avais rapporté des questions sur le genre, et sur mon propre état de travesti… Alors, cette année ?
2) Si j’en crois la presse, la tendance lourde 2024 est le Japon. Je veux bien. Certes les Nippons sont très présents, et pas seulement les marques d’appareils photographiques. Mais pour ma part, pardon de casser l’ambiance, parmi les expos d’Arles 24 ce qui me saute aux yeux et on ne saurait mieux dire, c’est la guerre. L’inquiétant fil rouge est, je le crains, belliqueux : ce sont des nouvelles du front que je ramène.
La guerre était partout (ou alors je l’ai vue partout, il ne faut pas sous-estimer l’oeil interne qui n’a rien à envier à l’oreille interne) dans les images qui ont le plus sûrement imprimé ma chambre noire intime. Plus précisément, la préparation à la guerre plutôt que la guerre. La répétition générale. Le virtuel qui imprègne tellement le réel qu’il finit par le préméditer. (À force d’écrire des choses horribles, les choses horribles finissent par arriver.) Le spectacle de la guerre : le théâtre des opérations. Le simulacre de guerre, qui est à la fois un jeu d’enfant (ou d’adultes dangereusement infantiles) et un avertissement premier-degré raide-sérieux, un modèle réduit aujourd’hui et un entraînement à l’authentique guerre demain. D’ailleurs, anagramme amusante : Arles est le minuscule = Seul sent le simulacre.
Au moins cinq expositions, comptant parmi mes favorites du cru, participent de ce jeu sérieux :
Citoyens modèles de Debbie Cornwall, sans doute l’installation la plus saisissante, se consacre aux modalités par lesquelles les USA jouent à la guerre : centres d’entraînement de l’armée avec jeux de rôles grandeur nature, dioramas historiques dans les musées, rassemblements déguisés de militants pro-trump, et montages d’extraits hollywoodiens : le soft power est explicitement pousse-au-crime, prépare les nerfs des nerds. S’il n’y avait pas ici de cartels, le spectateurs serait démuni, incapable de savoir si ce qu’il voit est pour de vrai ou pour de faux et ce doute-là est une puissante théorie de l’image, en actes, sans un mot.
Fashion Army de Matthieu Nicol déploie de mystérieuses archives déclassifiées de l’armée US, lancinant défilé de mode d’uniformes militaires pour toutes circonstances, du plus relax au plus contraint, du désert torride à l’hiver nucléaire. Le sourire ou l’air crispé des mannequins créent un décalage qui prête à rire – mais d’un rire jaune et nerveux.
Échos de Stephen Dock. Dock, ex-reporter de guerre, a retravaillé ses archives de conflits couverts dans six pays distincts : Syrie, Jordanie, Irak, Liban, Lesbos (Grèce) et Macédoine. Il les mélange sans contextualisation, et ce que nous avons sous les yeux est un pays en plus, abstrait et pourtant terriblement présent, générique mais immédiatement identifiable : le pays de la Guerre elle-même. Extrêmement troublant.
Au sein de la foisonnante expo fleuve et collective Quand les images apprennent à parler, je retiens (outre les géniaux portraits sur le long terme de Hans-Peter Feldmann et de Nicholas Nixon), au chapitre de la thématique turlupinante du jeu-de-guerre-qui-prépare-à-la-guerre, la série Ayer vi a un niño jugando [Hier j’ai vu un enfant jouer] de Luc Chessex où des enfants hilares s’amusent à se tirer dessus avec des jouets.
Enfin, la formidable expo autobiographique-géopolitique Beirutopia de Randa Mirza ajoute une couche d’ambiguïté avec un cas pratique de mise en scène ironique de la guerre, de la guerre/après-guerre/avant-guerre, en l’occurence celle du Liban, guerre d’hier et d’aujourd’hui et de toujours.
3) Carte postale alternative d’Arles, parce que dans la vie il n’y a pas que le sabre, il y a aussi le goupillon : Le dogme chrétien de la Trinité (le dieu « unique » se révèle, tout compte fait, composé de trois entités distinctes qui chacune le contient entièrement : le Père, le Fils, le Saint-Esprit) est ce que l’on appelle un « mystère » . C’est-à-dire une aberration inaccessible à la raison, qu’il ne faut pas chercher à comprendre ou à discuter, et qui ne peut être révélée à l’esprit que par la grâce. Ou, à la rigueur, pour les malheureux sans-grâce, par quelques années d’études en théologie. Cette si mystérieuse trinité, qui, au passage fait bien marrer les musulmans (« Vous osez vous qualifier de monothéistes avec un pareil panthéon ? Et vos saints, d’ailleurs, on en parle ? Vous priez qui, déjà, quand vous avez perdu vos clefs ? » ), gagnera pourtant, comme tant d’autres obscures notions pieusement métaphysiques, à s’inscrire dans une iconographie limpide qui ne demande qu’à trouver place dans les églises afin d’oeuvrer à la vulgarisation de la foi auprès des masses. C’est ainsi que nous pouvons actuellement admirer, en la chapelle de la Charité d’Arles, une exposition du photographe et athlète luxembourgeois Michel Medinger, dont l’une des installations illustre et éclaire définitivement cette si étrange trinité qui n’est qu’une seule chose :
Éditeur et blogueur depuis avril 2008.
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