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Où se niche l’autobiographie

06/10/2026 Aucun commentaire

Selon la version officielle Marjane Satrapi est « morte de chagrin », à 56 ans.
Il serait préférable et pudique de ne pas chercher à élucider de force ce que cet euphémisme recouvre, mais force est de se souvenir qu’elle est décédée un peu plus d’un an après celui qui fut l’amour de sa vie.

À l’occasion de sa disparition j’ai révisé sa filmographie, et rattrapé en DVD les deux films que je ne connaissais pas, qui sont ses deux derniers : Radioactive (2019) et Paradis Paris (2024). Au vrai ils m’avaient échappé comme ils avaient échappé à beaucoup, dédaignés par le public et démolis par la critique qui n’a jamais pardonné à l’autrice de ne pas reproduire l’originalité et la force autobiographique de l’oeuvre qui l’avait révélée, Persépolis.

Pourtant, où va-t-elle se nicher, et dans chaque création, l’autobiographie de celui ou de celle qui crée ? Voir ces deux films aujourd’hui permet (illusion rétrospective, sans doute) de les réévaluer autobiographiquement.

Le second, Paradis Paris, sur lequel Mathias Ripa, défunt mari de Marjane, était producteur, est un film choral au ton incertain, une comédie pas vraiment drôle mais parfois touchante, faisant tournoyer ses nombreux personnages autour de la perspective de la mort – notamment, la mort de la personne aimée… Comment vivre avec, comment vivre sans ? Ce film était une sorte d’autobiographie par anticipation (telle que conceptualisée par Pierre Bayard dans C’était écrit).

Quant au premier, Radioactive, il s’agit d’un biopic de Marie Curie, héroïne française, curieusement tourné en anglais (on imagine que c’est l’un des défauts retenus à charge par la critique), sans doute un peu artificiel mais passionnant. D’une part, il déploie dans nos yeux ce que nous avons aimé ailleurs chez Marjane Satrapi, ce foisonnement onirique et baroque ; les anachronismes qui perturbent la chronologie m’ont évoqué un livre sur un sujet finalement proche : La Bombe, où la bombe atomique en personne racontait comment elle, ainsi que nous, en sommes arrivés là, cf. https://www.fonddutiroir.com/blog/?p=14338 ).
D’autre part ce curieux objet cinématographique permet de préciser l’intéressante question : où va se nicher l’autobiographie dans une biographie que l’on choisit de raconter ? [Note personnelle : je sais à peu près où se case, discrète, ma propre vie lorsque je raconte celles, par exemple, de Goya, de Chagall, de Courbet ou de F.K.]
Marie Curie, tout comme Marjane Satrapi, immigrée ayant trouvé en France sa vocation et son âme sœur, était à la fois une sommité dans son domaine, et une anomalie, quasi-unique femme dans un champ exclusivement masculin, hétéronormé et patriarcal, eh, oui, la science physique tout autant que cette infime niche artistique qu’était la bande dessinée d’auteur… Marie et Marjane ont foncé dans le tas (de testostérone) avec détermination et obstination, sachant pourquoi elles étaient là.
Et puis, en 1906, voilà que Marie perd celui qui était à la fois son amour, son mari et son partenaire de recherche. Pierre Curie est mort bêtement, à 46 ans, en traversant la rue, renversé par un camion qui transportait quatre tonnes d’effets militaires. Que faire ensuite, seule ? Marie a continué de vivre et de travailler pendant 28 ans. Il faut pour cela beaucoup de force, et on ne peut pas juger ceux qui n’en ont pas autant.

Ceci, également : où va se nicher l’autobiographie de celui qui lit un livre ou regarde un film ? Quant à moi, Pierre Curie me rappelle mon père. Quand j’étais petit, à peut-être six ou sept ans, mon père me retenait fermement par la main pour m’empêcher de traverser la rue en courant, et me disait : « C’est comme ça qu’est mort Pierre Curie ».

La guerre des étoiles est finie

17/09/2026 Aucun commentaire

J’ai lu avec beaucoup de curiosité et un peu de nostalgie les tomes 1 et 2 (une suite est prévue) de Les Guerres de Lucas, scénario Laurent Hopman et dessins Renaud Roche.

Star Wars est une mythologie quasiment au sens où l’entendait Roland Barthes : une représentation partagée par le plus grand nombre. Il est fort intéressant de découvrir dans ces deux livres le récit de la fabrication, au fond très artisanale, de cette mythologie à l’usage de la masse démocratique mondialisée. Cette genèse devient une légende à son tour.
Génèse chaotique bien sûr, et « héroïque » ainsi que le sont tous les biopics, l’intrépide héros, George Lucas, ramant seul contre tous ceux qui lui disent ça marchera jamais, ton affaire, c’est complètement con.

Anecdote fameuse, on sait que Lucas écrivait des dialogues pompeux et neuneus, au point que Harrison Ford, dans le rôle de Han Solo, réécrivait et improvisait ses propres phrases, au prétexte que « On peut peut-être écrire ces conneries, George, mais pas les dire à voix haute » (tome 1).

Dans ce registre, j’aimerais rétablir un fait historique, qui n’est mentionné ni dans ce livre ni ailleurs. Durant le tournage de L’empire contre-attaque (1980) raconté par le détail dans le tome 2, au moment où Solo, trahi, se fait cryogéniser et peut-être même exécuter, la princesse Leïa, d’en bas, éplorée, impuissante, lui dit « Je t’aime » et il était censé, selon le script, répondre « Moi aussi » . Depuis 36 ans on salue la trouvaille formidable d’Harrison Ford qui, estimant à juste titre cette réponse banale, a répondu en lieu et place, ajoutant à la morgue, au panache et au machisme de son personnage : « Je sais » , avant d’être englouti par son destin.

Sauf que pardon, un précédent existe ! Dans La guerre est finie (Alain Resnais, 1966, quatorze ans plus tôt), le dialogue est rigoureusement identique.
Yves Montand, debout dans l’encadrement de la porte, missionné pour porter une valise pleine de plastic, vit dangereusement et sait qu’il est surveillé, peut-être définitivement grillé. Ingrid Thullin, assise, éplorée, impuissante, lui dit « Je t’aime » . Montand, plein de morgue, de panache et de machisme, lui répond « Je sais » et file vers son destin. Vous pouvez vérifier, ça se passe 1h35 après le début du film.
Mais il y a davantage ! La guerre est finie qui est, lui aussi, un récit de la lutte de rebelles face à une dictature, espagnole celle-ci, emprunte son titre à une phrase que le général Franco a prononcée le 1er mars 1939, signifiant que la guerre civile espagnole avait pris fin et qu’il en était le vainqueur.
Or George Lucas place cette même phrase dans la bouche du sénateur Palpatine au moment où il prend le pouvoir et devient empereur galactique, à la fin de Star Wars, Épisode III : La Revanche des Sith (2005).

Pour Resnais et Montand, ainsi que pour les concepteurs de la mythologie Star Wars qui, même s’ils bossent dans l’industrie, ne sont pas forcément débiles, cette phrase était à comprendre à rebours. La guerre n’est jamais finie.

Paracuellos de Jarama

25/08/2026 Aucun commentaire

Durant les années 80 ou 90, je lisais Fluide Glacial pour me marrer un bon coup, comme tout le monde, puisque c’est à cela que sert cet increvable magazine depuis sa création en 1975, ayant hébergé quelques génies de l’humour et de l’absurde, Gotlib, Franquin, Binet, Edika, Goossens, Sattouf, Larcenet, Blutch…
Sauf que chaque mois, pendant quelques pages, je cessais de rire et me mettais à chialer. Car une série mélodramatique jurait avec le reste du journal, comme un trou noir au milieu d’un arc-en-ciel, ou comme une horde de féroces guerriers dissimulée à l’intérieur d’un cheval en bois : Paracuellos, de Carlos Gimenez.

L’auteur, né en 1941, pionnier de l’autobiographie en bande dessinée, y racontait son enfance, de 6 à 14 ans, dans les foyers de l’Auxilio Social (l’Assistance sociale), fondés par la Phalange, au temps de l’Espagne franquiste.
Paracuellos est devenu l’oeuvre de la vie de Gimenez, qui l’a entamée peu après la mort de Franco en 1975 puis y est revenu à intervalles réguliers jusqu’en 2022.
Ce temps très long (45 ans consacrés à chroniquer 8 ans de vie !) a bien sûr vu évoluer la narration (les chapitres, initialement de deux pages, se sont déployés sur quatre, puis six, puis huit) ainsi que le style de dessin, la dureté, la noirceur et les hachures du début cédant peu à peu la place à un trait plus dépouillé, codifié et caricatural. Mais l’essentiel, lui, n’a pas changé : une extraordinaire fresque de l’enfance, de la cruauté, du totalitarisme, sans équivalent.
Une fois posé les pinceaux, en 2024 Gimenez a transformé Paracuellos en roman, adressant cet ultime avatar « à ceux qui ne lisent pas de BD », affirmant ainsi à quel point le récit lui importait encore plus que la forme.

Cet été, je me suis lancé dans la lecture de l’intégrale de la bande dessinée, près de 600 pages, à l’occasion de la parution du 3e et dernier tome, toujours aux éditions Fluide Glacial. Je voulais mettre à l’épreuve mes souvenirs d’il y a 40 ans : l’oeuvre dans sa continuité, plutôt que par fragments, tient-elle toujours ?
Un peu, qu’elle tient.
On ne verra pas vraiment d’évolution dans la chronique, puisque les souvenirs, soit directement vécus soit recueillis par Gimenez, ne respectent pas la chronologie – du reste le franquisme avait bloqué la société, aucun changement perceptible, aucun espoir, durant des décennies.

Ce que la somme révèle, ce sont les leitmotivs et rituels qui s’y font jour, les brutalités ordinaires surtout (brimades, sadismes, humiliations, injustices, arbitraire, privations et faim constante…), répétitives comme l’est le rythme de vie dans un environnement fermé (environnement global selon Michel Foucault). Et les personnages deviennent récurrents : le double de l’auteur, « Pablito » Gimenez, qui veut devenir dessinateur quand il sera grand, côtoie d’innombrables petits garçons ou adolescents que l’on identifie bientôt à leurs surnoms, à leurs caractères, à leurs habitudes, parfois à leurs histoires familiales, souvent à leurs violences et à leurs vices, qu’ils répercutent sur leurs camarades pour purger celles qu’ils subissent. Quant aux adultes, ils sont presque tous ignobles, rouages de l’autorité, de l’oppression paramilitaire et religieuse. Le directeur de l’institut, le redoutable père Rodriguez, est l’inventeur de la « double baffe » qui permet de sonner un garçonnet sur les deux joues simultanément afin qu’il reste debout pour recevoir la suite…

Gimenez ajoute une préface au premier tome de l’intégrale où il dit cette chose essentielle :

« Il ne faut surtout pas imaginer ces foyers de l’Assistance sociale comme des institutions perverses, corrompues ou marginales, au sein d’un État rationnel, humain et démocratique. Non, il faut savoir que ces institutions étaient tout à fait intégrées dans la normalité d’une Espagne qui lui ressemblait. L’Espagne franquiste. (…)
Si l’on demandait à ceux qui vivaient à l’époque comment étaient les casernes, les prisons, les asiles d’aliénés ou les internats, ils raconteront pratiquement les mêmes histoires, sinon pires. (…)
Nous savons aujourd’hui que dans les années 40 et 50 en Espagne, la norme était que dans les casernes les sergents battaient les recrues ; dans les collèges les professeurs maltraitaient les élèves ; dans les ateliers les officiers et les patrons tabassaient les apprentis ; les maris violentaient les épouses et les pères frappaient les enfants. »

Voici le fin fond du message utile, l’avertissement, documenté par Paracuellos : un état fasciste, violent par structure, autorise de façon fractale la violence des rapports humains, le passage à l’acte, les injustices, à l’intérieur de chacune de ses cellules.

Au fait, la série tire son titre de Paracuellos de Jarama, ville à 20 kms au nord-est de Madrid, qui abrita l’un de ces fameux foyers, mais qui est devenue célèbre pour autre chose : un événement sanglant de la guerre civile, le massacre systématique de milliers de personnes… non par les franquistes mais par le camp des républicains, dans le cadre de la Terreur rouge. Entre le 7 novembre et le 4 décembre 1936, plus de 2500 hommes, femmes et enfants tenus pour des ennemis de la République furent sortis de prison en vingt-trois convois sous prétexte de les transférer loin de la ligne de front et fusillés sommairement. Dans ce pays où Goya grava les Désastres de la guerre, témoignant des horreurs perpétrées par l’armée napoléonienne puis par les Espagnols eux-mêmes, on sait que le massacre et l’inhumanité n’appartiennent pas qu’à un seul camp.

Shit storm

18/06/2026 Aucun commentaire

Après 30 ans d’œuvre militante, quoique marrante, tous azimuts, à la radio, au cinéma, dans l’édition, dans la presse (Fakir, le Diplo)… François Ruffin vient de publier sa première (mais dernière, on peut le craindre) bande dessinée : Les aventures de François Ruffin député-reporter : Picardie Splendor (éd. Les Arènes), avec une douzaine de dessinatrices et dessinateurs.

La tempête de merde (par ces mots je traduis un anglicisme) que Ruffin a prise dans la trogne à cette occasion m’a éberlué. Une foule immense, essentiellement numérique bien sûr, et spécialement nombreuse dans son propre camp, la gauche, lui est tombée dessus à bras raccourcis, déversant un torrent de haine, d’indignation, de mépris, de décrédibilisation, avec des accusations fort graves de paternalisme, racisme, angélisme, égotisme, colonialisme, archaïsme, mythomanie, etc.

Ces critiques très violentes ont eu un effet sur le livre : bide absolu, personne ne le lira et chacun se félicitera de ne pas le lire en se contentant de perpétuer ce qu’il faut en savoir, on le trouvera bientôt dans les solderies ; et il a eu un effet sur moi : j’ai acheté l’album et je l’ai lu pour vous.

Bon… Formellement plan-plan, ce n’est certes pas un chef d’oeuvre de reportage en BD révélant un regard flambant neuf et urgent sur le réel (pour cela lisons plutôt, par exemple, La nuit sera longue de Zerocalcare ou Français Langue Étrangère de Salch), mais il n’y a pas non plus de quoi fouetter un député de la Somme jusqu’au sang. On y trouve bien quelques clichés, quelques maladresses, et systématiquement une propension à se mettre en avant (eh, bien, quoi ? c’est écrit à la première personne, voilà tout, c’est gonzo, et à tout prendre se présenter comme personnage de BD député-reporter, avec la dérision post-Tintin que cela sous-entend, est nettement moins mégalomane que brailler La République c’est moi), on y trouve aussi sans doute quelques arrangements avec le vécu, quelques erreurs, quelques simplifications sous couvert de vulgarisation… Mais de là à hurler à l’indignité, à l’obscénité, à la trahison ! Le livre reste plaisant, et surtout nécessaire dans ce qu’il montre de contacts avec le terrain (y’en a-t-il beaucoup qui font ce boulot, parmi les députés ?), d’oreilles tendues aux injustices quotidiennes, aux humiliations, aux discriminations, aux problèmes de société divers, à la lutte des classes, enfin dans ce qu’il retranscrit de paroles des quelques Français qu’il rencontre (et ce job-là, hein, celui-là, la simple attention… qui le fait, même à gauche ? Ruffin ! Sous toutes les formes possibles depuis 30 ans)…

En réalité, ce qui se joue dans la réception calamiteuse essuyée par ce livre ne réside pas dans ses qualités intrinsèques, que l’on pourrait toujours discuter (sauf qu’on est empêché de le faire par le brouillard polémique). Elle réside dans une sale manie de la gauche, depuis toujours, depuis le congrès de Tours, de se bouffer le nez en famille, de se pointer du doigt d’un rang à l’autre comme l’homme à abattre, comme le traître (Ruffin est un ex-Insoumis, il ne s’est pas soumis aux Insoumis et voilà l’essentiel au fond de ce qu’on lui reproche), comme l’impur, comme l’usurpateur moins-de-gauche-que-moi, comme le dangereux déviant qui s’écarte de la doctrine et du lider maximo, comme le bouc émissaire à bâillonner, et si ça ne suffit pas à lyncher, et si ça ne suffit toujours pas à liquider d’un coup de piolet dans le crâne parce qu’il va ce salaud faire perdre la gauche s’il maintient sa candidature.

Pendant ce temps la droite et l’extrême-droite se régalent du spectacle en mangeant du pop corn, contemplent le boulevard ouvert, préparent la répartition des portefeuilles ministériels de 2027. 

Pays de poètes

08/06/2026 Aucun commentaire
llustration ci-dessus : une infographie pédagogique signée Salch, pour Charlie Hebdo, aux fortes vertus heuristiques quoique sans grand rapport avec ce qui suit. À l’attention des mal-comprenants qui s’indignent de façon sempiternelle contre la vulgarité de Charlie, il faut patiemment répéter que la vulgarité niche non dans un dessin de Charlie, mais dans ce dont parle le dessin de Charlie : le monde.

Marjane Satrapi est morte. De chagrin, dit-on. Quel tempérament exemplaire faut-il donc pour mourir de chagrin.

Par conséquent, outre son courage politique et son grand talent que j’admirais depuis longtemps, ayant découvert ses premières planches en direct (elles paraissaient dans la revue Lapin à laquelle j’étais abonné dans les années 90), je salue aujourd’hui le tempérament de celle qui, comme Gustave Courbet et une poignée d’autres admirables (on en trouvera la liste dans cette archive du Fond du Tiroir), a eu le cran de refuser la légion d’honneur, ce colifichet qui fait de vous un affidé, un esclave.

Marjane Satrapi est morte alors qu’elle n’était née qu’en 1969… de même que diverses personnes citées dans le plus petit ouvrage publié par le Fond du Tiroir, Le Flux…

Non seulement Marjane Satrapi est-elle morte, mais voilà que sur ces entrefaites Ubu-Trump se remet à bombarder son pays natal, l’Iran, apparemment parce qu’il ne sait pas trop quoi faire d’autre. Ubu veut aussi, tant qu’il y est, détruire la civilisation perse et la renvoyer à l’âge de pierre.
Je pense d’innombrables choses simultanées, ce qui revient à ne plus penser du tout, alors je vais au moins tâcher de citer ici, de façon intelligible, deux de ces choses, dont le point commun est d’avoir un lien avec une chaîne franco-allemande bien connue, ainsi qu’avec la poésie iranienne.

1 – Comme une question.
Je repense très fort quoique brusquement à une scène de The Deal, série que j’ai vue il y a peu sur Arte (désolé, elle n’est plus en ligne, désormais il faut pirater), thriller politique trépidant, ayant pour cadre les négociations d’avril 2015 à Genève entre les USA et l’Iran à propos du nucléaire iranien. C’était il y a seulement dix ans, autant dire une époque révolue où l’on s’efforçait de se parler plutôt que de se bombarder, certes la diplomatie était toujours précaire mais restait le meilleur remède à la guerre. Diplomatie qui n’empêche évidemment pas les accrocs, les débordements, les affrontements, les incompréhensions, les retours en arrière voire les insultes. Elle n’empêche que les morts et c’est tout ce qu’on lui demande.Or dans la scène qui me remonte ce soir, le diplomate iranien en charge des négociations, après une trop longue et trop stérile séance de dialogue de sourds, se fâche contre son homologue américain en ces termes : « Mais pour qui se prend-il ce mangeur de hamburgers ? Pour qui me prend-il ? La Perse est une civilisation millénaire, raffinée, cultivée, où le moindre des chauffeurs de taxi connait des dizaines de poèmes par coeur !« 
Voilà pour l’âge de pierre.

2 – Comme une réponse.
Ceci, c’est toujours en ligne sur la même chaine, profitons-en : le court-métrage expérimental City of poets de Sara Rajaei.
Et c’est de la poésie sous forme de « found footage », suite de photos familiales de vie quotidienne en Iran, plus quelques vidéos, d’avant la révolution de 1979, puis d’un peu après, mises bout à bout pour raconter une histoire de ville qui change, de guerre, de poésie, de mémoire, de fantômes habitant dans des mûriers et des figuiers. Fascinant processus, le matériau de départ, on ne peut plus réaliste puisque réel, aboutit à une narration imaginaire, une sorte de conte. Ce processus, je crois reconnaître que c’est la poésie elle-même. Pour les chauffeurs de taxi et pour moi.Au détour d’une séquence on apprend que la ville où se déroule le film n’avait d’abord donné à ses rues que des noms de poètes, et ses habitants circulaient d’un poète à l’autre. Puis le temps a changé, la ville a grossi, s’est complexifiée, a compté trop de rues pour la poésie. Elle a fini par donner à ses rues des noms de martyres de la guerre.


À moi, la poésie !
Coda mirlitonne, pour célébrer en grandes pompes (au cul) l’anniversaire du Donald, 80 ans aux cerises. Rédiger ce qui précède m’a fait prendre conscience que Trump et Ubu possédaient la même voyelle unique. Voilà qui méritait de se fendre d’un monovocalisme en U :

TRUMP/UBU

Trump ? L’Ubu U.S. !
Trump ? Un duc nul sur un mur !
Trump ? Un bug du gugus !
Trump ? Un summum du bluff !
Trump ? Un putsch brun, sûr !
Trump ? Pub du lustucru !
Trump ? Zut, fuck !
Trump ? Chut… Un scud ! Flux du sud…
Brut guru d’un club, tu fus cru, tu plus… tu chus. Plus dur tu fus cru, plus dur tu plus… plus dur tu chus ! Cul nu.
Rut du Trump : futur cumul d’un truc, d’un trust, d’un humus, d’un Turc…
Trump ? Un pur truduc.

Maudite / Obsession

22/04/2026 Aucun commentaire

Lus coup sur coup : Maudite du cul ?, écrit par Sara Forestier et dessiné par Jeanne Alcala (éd. L’Iconoclaste) puis Une obsession, écrit et dessiné par Nine Antico (éd. Dargaud, label Charivari).

Ces deux autobiographies sexuelles, en dépit de leurs différences formelles, constituent deux symptômes parmi d’autres, innombrables, du même vaste mouvement de libération de la parole des femmes, à la fois post-#metoo et post-Annie Ernaux. Pas moyens de lire tous les livres ressortant de ce flux, nous assistons à l’émergence d’un genre éditorial à part entière et je ne parle ici que de deux specimens que le hasard a posés l’un sur l’autre sur ma pile.
Or de ces signaux, il n’y en aura jamais trop. Écoutons et lisons les femmes qui veulent bien raconter leur sexe, leurs aventures, leurs mésaventures, leurs apprentissages et leurs blessures, leurs jouissances et leurs souffrances, leur libido. Y compris, même, leurs amours – n’esquivons pas le mot le plus ambigu de la langue française. Tant pis si cette masse de confidences génère AUSSI un filon commercial, un secteur dans les librairies, une mode : à l’instar de nos vies intimes, chacune de ces histoires est à la fois semblable aux autres et éminemment singulière, chacune a sa dignité, et chacune est utile puisqu’elle apporte un contrepoids bienvenu aux histoires masculines qui dominent le marché des éducations sentimentales depuis, bah, des millénaires. Nous en avons, des choses à apprendre.
Respect à toutes.
Ceci dit.
On ne pourra pas s’empêcher, et je crois qu’il vaut mieux ne pas s’empêcher, d’établir des distinctions entre les livres selon leur niveau d’engagement non personnel mais esthétique ; entre les livres qui cherchent et inventent un ton, une distance, un style, une poésie, une façon inédite d’émouvoir… et ceux qui, en dépit de leur indiscutable sincérité, profitent simplement de l’autorisation donnée par la vague pour vider leur sac. Dans la première catégorie, qui s’extirpe du pur état de symptôme pour se risquer à l’art, avec supplément d’âme et d’élégance, je rangerais volontiers Nine Antico qui poursuit avec Une obsession un réseau de formes et de symboles (la nouvelle carte du tendre passe par les canaux de Venise : les masques sont partout) ; dans la seconde catégorie, je range Sara Forestier la Maudite qui, révérence gardée envers l’admirable actrice, délivre ses affres d’une façon qui confine au banal.

PS 1 : comme je n’aime pas spécialement endosser le rôle de distributeur de bons et de mauvais points, je m’empresse de réconcilier tout le monde en rappelant que Nine Antico est aussi réalisatrice et qu’elle a notamment signé le film Playlist, autre histoire féminine de conquête de sa propre sexualité. Et qui donc ce film avait-il pour vedette ? Sara Forestier. Alors, hein, globalement : bravo les filles. M’est avis que ce film, manifestement déjà autobiographique, a ouvert la voie des livres de l’une et de l’autre.

PS 2 : même s’il s’agit d’une référence datant de deux ans (archaïque, donc, en ces temps qui courent plus vite que nous), je range illico dans la première catégorie ci-dessus définie le magistral En territoire ennemi (Carole Lobel, L’Association, 2024) qui aborde, en plus des faits et abus sexuels, certains faits et abus politiques.

PS 3 : Nine Antico écrit dans son livre une phrase qui me tape dans l’oeil. Il faut écrire comme si ses parents étaient morts. Cette phrase, à tous les sens de l’expression, me dit quelque chose. Il se pourrait que ce soit une citation. Mais d’où, de qui ? Si quelqu’un a une idée…

PS 4 : une archive « metoo#moiaussi » au Fond du Tiroir pour rappeler que cette vague mondiale de libération profite aussi aux hommes, et pas seulement pour leur culture générale : https://www.fonddutiroir.com/blog/?p=17822

« Être paranoïaque n’empêche pas les autres de réellement comploter dans votre dos » (R. Crumb)

22/02/2026 Aucun commentaire

Attendu (1) que les théories du complot, matière imaginaire extraordinaire, me passionnent au point que je leur ai consacré un petit livre en 2023 ;

Attendu (2) que Robert Crumb est l’un des artistes, toutes catégories confondues, pour lesquels j’ai le plus d’admiration, car son parcours sur six ou sept décennies relève d’une recherche perpétuelle, d’une indépendance intransigeante, d’une création sans cesse remise sur le métier et d’une puissance d’inspiration difficilement égalable propre à faire école, lui qui est pourtant un solitaire absolu (j’incline à penser que quiconque écrit et/ou dessine dans un registre autobiographique aujourd’hui, qu’il le sache ou non, doit quelque chose à Crumb, comme à Jean-Jacques Rousseau, par exemple) ;

… Naturellement, je me suis jeté, comme les Gafam sur nos données privées, sur le premier livre de Crumb depuis des années, Tales of Paranoia (chez Fantagraphics – la traduction française sous le titre Chronique de la paranoïa a suivi peu après chez Cornelius), qui promettait un énième autoportrait mais cette fois « en paranoïaque » , sur le fil tendu entre deux registres éminemment contemporains, l’anxiété et le complotisme. Parce que l’un n’empêche pas l’autre.

Ce livre ne sera pas le plus plaisant ni le plus facile d’accès de son auteur.
Crumb, à 82 ans, ne s’inquiète pas de prendre son lecteur à rebrousse-poil, en commençant par de longues pages sur la pandémie de Covid-19 (farouche anti-vax, Crumb a refusé l’injection), allant jusqu’à formuler l’hypothèse bien connue que cette histoire planétaire a été un complot ourdi par les actionnaires de Big Pharma.
Certes, cette provocation est bien dans sa manière, lui qui autrefois ne rechignait pas à se montrer misogyne, misanthrope, antipathique, maniaque, hypocondriaque, obsédé sexuel, handicapé social, etc., provocations non gratuites puisqu’elles étaient la contrepartie de la sincérité… Restent que ces pages d’ouverture ne sont pas les plus originales du livre, Crumb se contentant de recopier des sources et de se dessiner en train de les lire.

Espérons-le, les lecteurs rebutés pourront du moins être comme moi sensibles à un argument de Crumb qui, lui, mérite d’être répété : la dénonciation, accompagnée de l’injure « complotiste », du moindre opposant remettant en cause les bienfaits ou l’innocuité des vaccins, était (est toujours) une façon totalitaire d’empêcher tout débat. Totalitaire, et par conséquent laissant soupçonner un vague complot…

La suite de l’opus, selon la méthode de ses comix d’antan, est faite de pièces et de morceaux, variations sur le même thème (« Être paranoïaque n’empêche pas les autres de réellement comploter dans votre dos ») s’enchaînant par associations d’idées, et recèle des trésors plus personnels et plus nourrissants :
– un épisode posthume, drôle et touchant de Dirty Laundry (la bande dessinée/journal intime qu’il réalisait à quatre mains avec son épouse Aline Kominsky, décédée en 2022) dans lequel Aline est persuadée de porter la poisse à ses éditeurs et galeristes, qui mettent tous la clef sous la porte après avoir travaillé avec elle ;
– un souvenir des années 60, terrifiant bad trip au LSD débouchant sur une révélation indicible, presque lovecraftienne (Crumb, donnant l’exemple de sa mère, rappelle que les USA sont un pays profondément paranoïaque depuis l’usage massif des psychotropes – qui donc en a inondé le pays à l’époque ? La CIA ?… Est-il paranoïaque de chercher à comprendre l’origine de l’épidémie de paranoïa ???) ;
– un portrait biographique d’une femme de l’état profond fort bien documenté, qui rappelle ce qu’est au juste cet état profond, matière à fantasme des complotistes : non pas une secte occulte et machiavélique, simplement l’ensemble des personnes du bon côté du manche ;
– une succession de médaillons où il tire le portrait des puissants et malfaisants de ce monde (qui ne sont pas plus « cachés » que ne l’est l’état profond : on reconnaît certaines de leur binettes, dont l’actuel président des États-Unis…), suivi d’une analyse et d’une introspection passionnante qui explicite sa démarche, presque un discours de la méthode – il les dessine pour se les approprier, pour les comprendre : « Pfiou ! Content d’en avoir fini ! C’était déprimant de dessiner ce tas de salopards ! Et dans quel but, en fait ? C’est clairement un exercice futile ! (…) Bon, graphiquement, ça rend bien… Mais ai-je appris quelque chose de cet exercice, en étudiant leurs visages ? Hum… J’ai compris que toutes ces personnes avaient un point commun. Un talent qui manque à la plupart d’entre nous, à savoir qu’ils savent très bien jouer le jeu… » ;
– enfin, sous forme de gags en une planche, quelques dialogues absurdes entre Crumb et Dieu, comme pour rappeler que parler à Dieu est l’une des formes les plus courantes et les mieux admises de ce qu’on appelle paranoïa. Au fait, le seul livre de Crumb absolument premier degré et dénué d’humour est son adaptation du livre de la Genèse.

Des deux yeux, pour pleurer

18/02/2026 Aucun commentaire

I

Si je tenais une rubrique intitulée « Le dernier livre qui m’a fait pleurer » (comme si je n’avais que ça à foutre ! moi qui préfère chialer dans mon coin), je parlerais aujourd’hui de La bande des bédémaniacs de Scott McCloud et Raina Telgemeier (éditions Rue de Sèvres, 2025).

Or ces larmes ont jailli par surprise, sans être invitées, d’un livre qui (n’) est (qu’) un manuel a priori inoffensif de pratique artistique destiné aux enfants.

Scott McCloud a publié il y a plus de 30 ans Understanding comics (en VF : L’Art Invisible) qui reste, malgré débats et mises à jour, le meilleur livre qui fut jamais conçu, du moins que j’ai jamais lu, à la fois théorique et pratique, consacré à ce singulier et cependant universel moyen d’expression qu’est l’art séquentiel – en résumé : on pose une image, puis une autre image, et c’est dans leur succession, leur séquence, que se bâtit un récit, une émotion ou un discours (cf. cette archive au Fond du Tiroir).

Si longtemps après, cette fois en duo, avec du sang neuf, et grâce à lui, en la personne de l’autrice Raina Teigemeier, McCloud propose de son classique une sorte de version vulgarisée à l’attention de la jeunesse.

Je n’y ai rien découvert de neuf en regard de son magnum opus… si ce n’est, in fine, non une idée mais quelques larmes, alors même que la tonalité globale est souriante, joyeuse et de bonne humeur.

Car ce livre, contrairement à son grand frère, s’habille d’une forme romanesque, mettant en scène quatre jeunes protagonistes, aspirants dessinateurs. Il ne fait pas l’impasse, quoique subtilement, discrètement, intelligemment, sur les mystérieuses raisons qui, à l’adolescence, voire un peu avant, font que l’on ressent (ou pas) cette pulsion de coucher sur le papier des mots et/ou des dessins, en séquences. Que faire de cette pulsion, au lieu que de chialer seul dans son coin ? – on y revient. Je me suis reconnu, ce qui a déverrouillé les canaux lacrymaux, conformément au principe même de l’identification.

Comme le dit Aragon, Ce qu’il faut de malheur pour la moindre chanson, ce qu’il faut de regrets pour payer un frisson, ce qu’il faut de sanglots pour un air de guitare…

II

Si je devais ouvrir une rubrique « Le dernier film qui m’a fait chialer » (tiens, ne viens-je pas déjà de dire quelque chose comme ça ? je radote ?) je parlerais aujourd’hui de Hamnet, de Chloe Zhao.

Quelle splendeur.

Splendide, depuis la toute première image, un panoramique vertical sur deux troncs d’arbres dans la forêt, côte à côte, l’un droit l’autre tordu, et tout est déjà dit, jusqu’à la toute dernière scène, avec ces mêmes arbres peints sur un décor de théâtre, et tout est redit. Re-créé. Re-transposé, re-mis en scène, re-bâti et re-pleuré. Entre les deux, de bord à bord, uniquement de la beauté, crue, organique, viscérale, sorcière, des lichens de soleil et des morves d’azur, de la beauté y compris dans l’horreur. C’est-à-dire que le sujet est peut-être là : que faire de la vie, que faire de l’horreur, sinon de la beauté, ou bien on crève debout.

Je l’écris ici parce que je ne l’ai lu nulle part ailleurs : ce Hamnet ressemble, mutatis mutandis, au Molière d’Ariane Mnouchkine, où le jeune acteur et dramaturge, enfant puis adolescent puis homme fait (ou à faire), assistait à la mort des siens (de sa mère avant tout, scène fondatrice), et se débrouillait pour encaisser et transmuter sur scène ces écroulements. Question de vie ou de mort : finir sur les planches, plutôt qu’entre quatre d’entre elles. Molière de Mnouchkine m’a été une révélation il y a 45 ans et mèche, dès lors il fallait que je fasse du théâtre ; je suis sûr qu’Hamnet montrera de semblables perspectives à qui est en âge de les recevoir.

Je me contrefiche absolument de savoir si le pitch du film de Chloe Zhao (Shakespeare aurait écrit Hamlet en songeant à son fils mort Hamnet) est vrai, ou ne serait-ce que vraisemblable. Ce qui compte, comme au théâtre où tout est faux (ceci n’est pas Hamlet mais un acteur, ceci n’est pas un arbre/pas une forêt mais un fond de scène, ceci n’est pas une pomme/pas une pipe mais un Magritte), n’est pas que l’histoire soit vraie, c’est que les émotions le soient. Afin qu’elles deviennent les miennes, moi qui suis dans la salle. Et que, fébrile, je tende la main, comme le public dans la dernière scène. Pleurant et heureux de pleurer. C’est un film sur la catharsis, au fond. Le meilleur film possible sur la catharsis. Mais beau en plus.

III

Et maintenant que j’ai pleuré de chaque oeil, je parviens à comprendre ce que les deux notules ci-dessus ont en commun. Si ces deux oeuvres ô combien dissemblables ont ouvert les mêmes vannes en moi c’est qu’elles ont réactivé d’anciennes émotions de jeunesse et d’enfance, certaines pulsions qui m’avaient fait primitivement écrire, dessiner, jouer. Ah, c’est donc ainsi que je fonctionne ! La science avance.

Angoulême off

01/02/2026 Aucun commentaire

Le festival d’Angoulême ayant été annulé, je décide de remettre mon prix tout seul : ma meilleure bande dessinée de l’année 2025 est Ancolie de Salomé Lahoche.

Aussi drôle, vachard et punk que les précédents opus de l’autrice (Ernestine était déjà excellent quoiqu’un peu nihiliste), mais avec un degré supplémentaire d’ampleur romanesque, angoisse et suspense compris. C’est beau à voir, cet infléchissement vers le premier degré afin de se garantir contre le cynisme.

Disons que la sorcière Ancolie est le lieu où se croisent Harry Potter (cité explicitement), quelques récits féministes qui vulgarisent intelligemment Mona Chollet (citée explicitement aussi) et consorts ou plutôt consoeurs, un zeste de fictions pour la jeunesse avec quête, émancipation, etc. (mais avec gros mots et scènes de sexe explicite), et puis un album d’Aya Nakamura, et puis une pincée de pensée écologique globale à la manière de la collection « Mondes Sauvages » chez Actes Sud, et en guise de piment quelques BD trash mon-poing-dans-ta-gueule genre Tanxxx.

En somme, un mélange archi-contemporain, et bienvenu.

« Dire qu’on est peut-être en train de sauver le monde ! Heureusement que la magie existe. Haha, ouais ! Ce serait chaud, sinon. »

Le dernier fantôme

22/12/2025 Aucun commentaire
LES SEPT FANTÔMES

La boucle Aristophane est bouclée avec la parution d’un ultime posthume intitulé Les sept fantômes.
Voilà, ça y est, je possède désormais l’oeuvre complète d’Aristophane, sept livres (sont-ce eux, les sept fantômes prémonitoires ?) dont un collectif et un pour enfants, il n’y aura jamais de huitième et c’est un chagrin et c’est une catastrophe qu’on s’efforcera d’oublier en relisant les livres existants, alignés là sur l’étagère.

Firmin Aristophane Boulon (1967-2004), que JC Menu, dans la préface, présente à juste titre comme « l’Artiste Maudit de la bande dessinée » , débuta en 1993 sa si brève carrière aux éditions du Lézard ; en notre 2025 il voit (ou plutôt ne voit pas) sa bibliographie augmentée de ce codicille, recueil de 34 planches autrefois publiées en fanzine, de nouveau chez le Lézard, qui ressuscite pour l’occasion. Les fantômes qui nous parlent sont bien plus nombreux que sept, finalement.

L’encre charbonneuse d’Aristophane, identifiable en un seul trait et merveilleuse pour exprimer tant les affres tordant les visages humains que les textures, éléments et matières (les pages sur l’océan déchaîné sont à couper le souffle), se met ici, de nouveau, au service d’une mythologie, d’une exploration de l’outre-monde traversé par les âmes.

Dans les deux chefs d’oeuvre d’Aristophane, Conte démoniaque (cf. cette archive au Fond du Tiroir) et Faune, l’inspiration provenait respectivement des enfers judéo-chrétiens (plus dantesques que bibliques) et grecs. Cette fois nous sommes au Japon. Car au Japon aussi, les humains meurent et deviennent esprits. Six fantômes en accueillent un septième, une jeune fille qui vient de passer de vie à trépas, et se déclarent au complet. On ne parlera que de mort, par conséquent de vie.

Pénétrant ce mince volume, si le lecteur ignore tout d’Aristophane, il pourrait n’être que subjugué par la splendeur graphique et l’audace intemporelle de ses planches. Mais s’il connaît son destin qu’il faut bien appeler tragique, s’il sent le goût de l’inachevé et la frustration de cette puissance créatrice prophétique et brisée, il pleurera de chagrin et de rage.