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Tuer la mort

04/12/2016 un commentaire

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On peut, comme dans La jetée, être toute sa vie hanté par une scène vue durant l’enfance. Ou bien, par une image. Ou par un son, une mélodie. Ou par une lumière. Ou par un bout de madeleine amollie dans une tasse de pisse-mémé. Ou bien par une phrase. Question de sensibilité à tel de nos sens, ou à tel autre.

J’ai longtemps été hanté par cette phrase, lue très jeune : Tuer la mort, ne serait-ce qu’une seconde… N’est-ce pas devenir immortel l’espace d’une seconde ?

Cette phrase me remontait en tête périodiquement, le genre de leitmotiv qui nous saucissonne dans la spire des années, et à l’improviste nous nargue au reviens-y, « Salut c’est encore moi, la phrase, tu me remets ? Comment ça va depuis la dernière fois ? Non, ce n’est pas encore aujourd’hui que je te dirai d’où je viens, mais on peut discuter de là où tu te trouves, toi. Tu as grandi ? Tu as réfléchi ? Tu as enfin compris ce que je veux te dire ? Tu l’as senti, hein, que je n’étais pas une lapalissade, que j’étais une pensée profonde, que vivre c’est être immortel, du moins jusqu’à la mort, l’as-tu déjà éprouvé ? As-tu déjà vécu si intensément une seconde que tu en as tué la mort ? Oui ? Non ? Pas encore. Tu verras. Ça s’appelle un orgasme. On en reparlera la prochaine fois. À bientôt. »

Et toujours je me demandais comment cette phrase était en premier lieu entrée en moi pour ne plus me quitter, où, quand, par quel orifice ? Depuis quel poème, quelle chanson, quel traité, quel roman quel film ? Était-ce de Shakespeare ? Sade ? Prévert ? Jankélévitch ?  Strindberg ? Maupassant ? Jacques Brel ? Gaston Leroux ? Cavanna ? Mattt Konture ?

Non. J’ai fini par retrouver son auteur. Cette phrase est de Marcel Gotlib.

Aujourd’hui, Gotlib est mort. C’était son jour de cesser d’être immortel.

Coïncidence : j’ai relu (je me suis racheté, en fait) pas plus tard que la semaine dernière l’intégrale Rha Lovely + Rha Gnagna. C’est dans ce recueil extraordinaire, inconcevable, sans doute non reproductible en 2016, qu’on la trouve, la phrase.

Plus précisément, elle apparaît à la toute fin d’une bande dessinée qui jusque là était plutôt marrante, à mi-chemin de la satire et du non-sens, comme aimait à mélanger Gotlib, une bande dessinée intitulée L’amour en viager pour qu’on saisisse dès l’ouverture qu’il s’agit d’un faux mélodrame avec mari+femme+amant, d’un faux soap opera, et d’un vrai hommage au Viager, ce film génial de Goscinny (ex-mentor de Gotlib) et Tchernia (tiens ? encore un disparu de l’année).

Le Viager sort au cinéma en 1971. Gotlib publie en 1974 dans le 9e numéro de l’Echo des savanes, revue qu’il a fondée avec Mandryka et Bretécher, L’Amour en viager, récit en 12 planches qui en singe vaguement la trame : ici comme là, on attend la mort d’un personnage,  donné moribond dès le début mais qui mourra des décennies plus tard, éprouvant la patience de ceux qui n’espèrent que son trépas pour faire main basse sur sa maison (dans le film de Tchernia) / pour enfin convoler sans mauvaise conscience (dans la bande dessinée de Gotlib).

Dans toutes ses bandes dessinées de l’époque, sa plus libre, Gotlib parle énormément de sexe, comme ses confrères. Pas par provocation gratuite, juste parce qu’il fallait le faire pour éprouver les tabous, ceux des autres, ceux de soi, ceux du lecteur et ceux de l’auteur. Et moi, en léger différé, je découvrais dans la chambre de mon grand frère toutes ces images de cul, j’étais encore puceau, peut-être même pré-pubère, dix ans j’avais peut-être ? Onze ? Nous n’avons pas attendu Internet pour être exposé à des images qui ne sont pas de nos âges.

La première page de L’Amour en viager montre un couple faisant l’amour ; la deuxième page, abstraite, allégorique, pleine et tendue comme une bite, est remplie à ras-bord de métaphores sexuelles : un feu d’artifice ! Un torrent tumultueux ! Un tunnel ! Une fleur qui s’ouvre ! Une clef raide dans une serrure ! Un canon qui éjacule son boulet ! Une casserole qui bout sur le feu ! Un geyser !

L’histoire est marrante, comme je l’ai dit et comme on l’espérait, puisque Gotlib est un gars super-marrant. Elle déconne façon humour de répétition, elle est interminable jusqu’à l’absurde (gag : au fil de ces décennies d’ajournement, on regarde l’amant et l’amante vieillir peu à peu, ride à ride, tandis que le souffreteux éternel, malade terminal qui passe sa vie à mourir sur son lit de mort mais ne meurt pas, semble toujours avoir la même tronche). Quand un jour, couic, enfin ! Le mari gêneur lâche son dernier soupir. L’homme et la femme se regardent. Ils peuvent se retrouver, ne faire qu’un, librement. Se toucher, s’aimer, faire l’amour à nouveau. Mais… ils ont 90 ans. Ils se déshabillent, s’embrassent, et Gotlib le super-marrant ne ridiculise pas leurs corps fripés, flasques et bourrelés. Il leur accorde une seconde pleine page de métaphores sexuelles, écho atrophié de la première : un tout petit feu d’artifice, une toute petite clef, un tout petit canon, une clef molle, une fleur fanée, un ruisseau rachitique et caillouteux…

Et tombe alors, comme un rideau, en lieu et place de la morale, cette phrase, cette phrase aussi belle que celle, fameuse, attribuée à Stanley Donen (« Faire l’amour, c’est comme faire un film, quand c’est bien fait c’est magique. Et quand c’est moins bien fait, c’est magique quand même »).

Tuer la mort, ne serait-ce qu’une seconde… N’est-ce pas devenir immortel l’espace d’une seconde ?

Les Temps mauvais (Lectures pendant la canicule, 8)

31/08/2015 Aucun commentaire

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Depuis l’avènement de quelques succès fulgurants comme Persepolis, la bande dessinée autobiographique est devenue, sinon une tendance, du moins un secteur éditorial fécond qui produit bon an mal an ses grands livres (L’Arabe du futur de Sattouf) et ses tombereaux de niaiseries (les horripilantes chroniques de type girly, auxquelles la dessinatrice Tanxx a taillé un costard fort seyant).

Outre les grands anciens américains (Crumb en tête), l’un des pionniers européens de cette veine est l’Espagnol Carlos Giménez. Dès le milieu des années 70, il entame, en parallèle de ses nombreuses fictions (il est prolifique), son monumental cycle autobiographique avec Paracuellos, où il raconte son enfance, de 6 à 14 ans, sous Franco, dans les orphelinats de l’assistance publique phalangiste. La schlague des franquistes et le fouet de l’Église, les privations et les tortures, le sadisme des adultes et la violence des enfants entre eux… Paracuellos était noir, oppressant, triste à pleurer. Je me souviens que nous découvrions cette enfance cruelle par tranches de quatre pages dans Fluide glacial qui juraient avec le reste du magazine d’Umour, quatre pages de pathos à l’estomac, comme glissées par effraction entre les Bidochon et Carmen Cru, entre les gros nez d’Edika et les merveilleuses absurdités de Goossens. L’onde de choc de Parcuellos a engendré des effets immédiats (Binet s’est décidé à raconter sa propre enfance dans ce qui restera son livre le plus personnel, L’Institution) mais aussi à longue échéance puisque son aura sert toujours de modèle (L’Arabe du futur, déjà cité).

Suivront deux autres fresques, elles aussi en 5 ou 6 tomes : Barrio (récits de son adolescence) puis Les professionnels (chroniques de sa vie de jeune dessinateur de bandes dessinées), formant avec Paracuellos une sorte de trilogie sur le modèle L’enfant/Le bachelier/L’insurgé, où l’histoire d’un individu est le vecteur privilégié pour raconter l’Histoire (avec sa grande hache) d’un pays. Enfance, adolescence et âge adulte deviennent trois temps de l’histoire espagnole au XXe siècle, du verrouillage de la dicature au déverrouillage de la movida.

Près de 40 ans plus tard, Giménez boucle ce panorama avec Les temps mauvais, Madrid 1936-1939 (Malos Tiempos), pavé de 240 pages (paru en 4 tomes en version originale) dans lequel il revient aux sources du mal : la Guerre civile. Pour la première fois, sa propre personne et ses souvenirs sont absents du tableau, puisqu’il est né en 1941, et tous les récits y ont été exclusivement recueillis de la bouche de tierces personnes. En somme, une autobio d’avant la naissance de l’auteur : variante recevable du travail autobiographique, quoique tout le contraire de l’égotisme d’une autofiction ordinaire. La question posée est : comment s’est accompli cette catastrophe dont je suis né, que s’est-il passé juste avant moi, qui m’a donné à vivre cette vie ?

Fidèle à sa méthode, Giménez délivre une suite de récits de quelques pages, toujours poignants, à la fois épiques et intimes, politiques et viscéraux, où des personnages, qui ont été des personnes réelles, tentent de survivre : le temps qu’on s’attache à elles, elles tuent ou sont tuées. Ce contexte si particulier de la guerre civile, sans jamais absoudre les franquistes de leurs responsabilités initiales, est présenté comme un suicide collectif : « Quelle horreur Marcelino, quelle horreur ! Tous ces morts ! On s’entretue, on est des animaux, on est devenus fous ! Et les deux camps se vantent de tuer plus d’ennemis que les autres… »

On ne croisera ni Franco, ni Hemingway, ni aucun personnage retenu par les dictionnaires. Les « héros » de ce livre ne sont pas ceux qui font la guerre mais ceux qui la subissent. Les anecdotes triviales (ravitaillement, liens de famille, rivalités, humiliations de classe…) accèdent à l’universel en devenant des questions de vie et de mort. Les saynètes se succèdent, mais qu’on ne s’y trompe pas, elles sont liées comme les mailles d’une tapisserie, un personnage entrevu à un autre bout du livre peut surgir à nouveau pour se venger, ajoutant au charnier une autre puanteur, celui de la vendetta campagnarde, à la Garcia Lorca.

Comme pour parachever le grand œuvre entamé par Paracuellos, les enfants sont présents presque dans chaque histoire. Ils essaient de comprendre pourquoi l’oncle est mort, pourquoi le voisin est en fuite, pourquoi on a mangé le chat, et dans les décombres ils jouent eux aussi à la guerre, parce que les enfants jouent, même pendant la guerre. Le trait de Giménez, même s’il a pris quelque chose d’un peu routinier (notamment dans les visages, sur lesquels on reconnaît au premier coup d’œil ses types et ses tics), excelle à rendre le mélodrame organique. La faim le jour, la peur la nuit, c’est dans les corps que ça se passe. L’odeur du sang, de la sueur, des larmes. Rappel : la guerre a été, pour nos parents, nos grands-parents, nos voisins, la vie quotidienne. Elle l’est aujourd’hui pour d’autres, qui fuient leur pays. Combien de migrants espagnols en France, au fait ?

Comix Book (lectures pendant la canicule, 4)

15/07/2015 Aucun commentaire

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Dans Jean Ier le Posthume roman historique ainsi que sa séquelle, le personnage de Stan incarne la toute puissance de l’imagination, la liberté du démiurge, l’univers en expansion infinie dans un crâne de 1500 cm3 environ (comme le mien ou le vôtre – vérifiez). Il se prénomme « Stan » en hommage à l’idole de mes 11 ans, Stan Lee.

En ce temps-là, c’était sous Giscard, je dévorais Strange (que l’on prononçait comme-ça-s’écrit, Strange et non Stwèndje) et chacune de ses variantes mensuelles, bimestrielles, trimestrielles. L’univers Marvel et son panthéon de héros en collants, à bras cassé ou à énergie pure, m’offraient rien de moins qu’une vie parallèle, incomparablement plus attirante, plus excitante, plus colorée, et peut-être même, attention terrible aveu de syndrome bovaro-quichottesque, plus réelle, que mon quotidien à l’école ou chez mes parents. Or, j’avais bien repéré que chaque nouveau chapitre de l’interminable saga de ce monde parallèle, qui me faisait explorer les rues de Manhattan et les confins du cosmos, s’ouvrait par la même formulette : « Stan Lee présente ».

Comment ? Un seul homme, et quel homme ! quel colosse ! quel titan ! se cachait donc derrière ces paysages merveilleux, tirant les ficelles de tous leurs habitants ? Ce Stan Lee avait engendré à la force de son seul poignet chaque personnage, chaque péripétie ? Il était plus fort qu’Homère, plus fort que Walt Disney, plus fort que les frères Bogdanoff qui enfilaient leur pyjama d’argent tous les samedis ! Son nom était un mantra, et le culte de sa personnalité était alors renforcé par la série Strange Spécial Origine, où Stan « The Man », dont on découvrait la trogne surgissant d’une machine à écrire (il était barbu et souriant), racontait complaisamment comment lui étaient venues toutes ces idées géniales. En moi s’épanouissaient une admiration fulgurante, et une première ambition littéraire : Je veux être Stan Lee ou rien (à l’époque je n’avais pas encore lu Chateaubriand).

Quelques temps après mes 11 ans, je me suis mis à lire des comics en VO, et surtout des comix underground , toute cette scène de freaks plus californiens que new-yorkais (Crumb, Shelton, Spiegelman, Bagge, les frère Hernandez, Clowes… Et toute l’équipe de Raw), qui m’ont explosé le ciboulot sans même que je n’aie recours à des substances illicites. J’ai révisé mon jugement et escamoté Stan Lee dans le purgatoire de mon imaginaire : finalement, il n’était qu’un vulgaire faiseur, consensuel et (pouah !) grand public, un homme d’affaires un peu escroc (un méchant patron de presse refusant leurs droits aux artistes), un peu usurpateur (il s’attribuait le mérite de créations qui devaient davantage au véritable auteur de la maison : Jack Kirby, avec lequel il s’était en outre fort mal comporté), horripilant avec son perpétuel sourire auto-satisfait… Entre temps la vague de films adaptés de son fond de catalogue vieux de 50 ans lui a permis de s’en donner à cœur joie dans son registre favori : le clin d’œil cabotin.

2015 : après la thèse et l’antithèse (l’enfance et l’adolescence), j’ai l’impression de tenir entre les mains la synthèse, l’improbable réconciliation entre la Marvel de l’âge épique de Stan Lee, et la révolution underground portée par des beatniks iconoclastes, drogués et obsédés sexuels, aux traits touffus et sales, drôles et conscients.

L’ouvrage s’appelle Comix Book. Il est traduit par le toujours impeccable Harry Morgan (allez donc visiter son site, des heures de culture générale et particulière en perspective !) et publié par les excellents éditions Stara, déjà responsables l’an dernier de l’édition française du passionnant recueil Anarchy Comics. Ce nouveau livre retrace et compile l’éphémère aventure du magazine Comix Book, lancé par Stan Lee en 1974 parce qu’il avait compris que les étudiants ne lisaient plus ses historiettes de super-héros et leur préféraient les comix alternatifs des hippies de la côte Ouest… Il a donc proposé à Denis Kitchen, fondateur des éditions Kitchen Sink Press, de publier au sein même de la maison Marvel un magazine alternatif, moins radical et explicitement sexuel que ce qui se faisait alors, mais explorant tout de même les voies de l’Underground, avec son humour corrosif, ses parodies, ses explorations graphiques, et son attitude très clairement anti-tout ce que représente la culture de masse. Imaginons Universal qui, chagrinée de perdre la clientèle des punks, voudrait à tout prix signer un contrat avec Didier Super (ah ben… c’est arrivé, ça, d’ailleurs… Le monde est étrange, quand on y pense…)

Finalement, le compromis était peut-être impossible et condamné congénital. Le magazine est abandonné au bout de cinq numéros seulement, et sombre dans l’oubli – il faut reconnaître que les stars de la contre-culture réunies ici (Justin Green, S. Clay Wilson, Alex Toth, Kim Deitch, Harvey Pekar…) firent mieux ailleurs, notamment chez le  concurrent direct de Comix Book, beaucoup moins corseté et qui, lui au moins, avait Crumb à offrir : Arcade. C’est donc quasiment d’un point de vue documentaire, historique, que cette réédition est captivante : comment peuvent cohabiter, fût-ce fugacement, le bouillonnement créatif d’une scène alternative et les contraintes de la production et de la distribution mainstream ? Ah, que n’avions-nous ce précédent en tête, pour analyser la dilution de la « nouvelle bande dessinée française » des années 90 chez les grands éditeurs commerciaux, et le pétage de durite consécutif de JC Menu, qui, dans ses Plates-bandes vilipende la récupération, les resucées tiédasses, les avant-gardes soft !

La première chose qui saute aux yeux est l’éclectisme du volume. Forcément, dès qu’on s’arrache aux traditions et conventions qui vous dictent d’imiter le style de Kirby là-bas, ou d’Hergé chez nous, toutes les façons de dessiner deviennent possibles. Conformément à ce fourmillement propre à tout ce qui est alternatif, on voit défiler en vrac du bon du mauvais, du gentil du méchant, de l’excitant du tarte, du frais du daté.

Parmi les morceaux de bravoure : les chroniques anachroniques de Leslie Carbaga qui, tournant le dos à la modernité de ses pairs, se passionne pour les années 20 (et offre une croquignolesque biographie des frères Fleischer, ces rivaux malheureux de Walt Disney) ; un récit inédit de Trina Robbins, Wonder Person se fait mettre enceinte, parodie féministe de qui-vous-devinez (le dessin sensuel et élégant de Robbins rappelle qu’elle est l’une des rares femmes dans un milieu masculin et, à l’occasion, machiste) ; et puis ces trois pages hallucinantes, la Shoah façon Funny Animals : la première mouture de Maus d’Art Spiegelman, quelques années avant que celui-ci ne se lance dans ce qui deviendrait l’œuvre de sa vie. Répétons-le, le monde est très étrange : Maus est donc initialement paru chez l’éditeur de Spiderman.

Je suis grand, maintenant. Je fais la part des choses. Crumb et Spiegelman sont des génies, entendu. Mais tous comptes faits, Stan Lee en est un autre. D’abord parce le charme des comics de super-héros qu’il écrivait dans les années 60 et 70 est intact, ils restent ce que la machine industrielle Marvel a produit de plus drôle, de plus humain, de plus pop et cool. Ensuite parce qu’en éditeur avisé, il a pris acte, en 1973, que la bande dessinée était en train de changer. Il a voulu participer au mouvement. Ça n’a pas tout à fait fonctionné, mais il a le mérite d’avoir essayé. Depuis, toutes les revues d’anthologie mêlant l’humour et la recherche, et cherchant tout de même la diffusion en kiosque, lui doivent quelque chose : été 2015, le n°3 de Franky et Nicole, la revue qui invertit son nom à chaque numéro, vient de paraître, comme si l’été n’était pas suffisamment chaud.

Excelsior !

Cruauté envers les animaux, un manuel (Lectures pendant le solstice, 2)

22/06/2015 un commentaire

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Hier j’ai donné dans le bon sentiment. Autant prévenir qu’aujourd’hui, ce sera du mauvais.

Cruauté envers les animaux (titre international : Cruelty to the animals) est un manuel réalisé par Vivien Le Jeune Durhin, publié par les Requins Marteaux en 2014.

Cet élégant volume, sobre, solide et maniable, définit ainsi ses objectifs, en six langues (anglais, allemand, français, chinois, espagnol, russe) et en croquis :

Ce manuel pratique fournit des méthodes indispensables et originales pour tous les amateurs d’actes cruels envers les animaux. Pour obtenir des résultats de cruauté optimale, il convient de suivre soigneusement les procédures illustrées, point par point. Les sujets sélectionnés par l’auteur constituent un panel de base représentatif du règne animal.

En 130 pages qui sont autant de fiches techniques fort bien conçues, au code graphique aisément assimilable, et classées par ordre alphabétique (attention : la langue de référence choisie étant l’anglais, on trouvera le Morse à la lettre W pour Walrus), le lecteur découvrira comment procéder, étape par étape et le plus efficacement possible, pour briser la tête d’un écureuil au casse-noix, crucifier un albatros, enflammer la crinière d’un poney, tresser des scoubidous avec les tentacules d’une pieuvre, faire tourner un hamster non dans sa roue mais dans une essoreuse à salade, ou encore obstruer l’évent d’un dauphin avec un bouchon de liège. L’auteur, dans un louable souci pédagogique, attribue une note à chacune des procédures en fonction de son niveau de difficulté ; ainsi, exploser des fourmis au micro-onde est une procédure de niveau un (débutant), tandis qu’abattre une patte d’éléphant à la hache est de niveau cinq (expert).

Voici le livre le plus drôle et le plus dérangeant que j’ai lu depuis celui du Tampographe Sardon – attendu que jamais on ne rit, sinon plus fort, du moins plus viscéralement, que lorsqu’on est dérangé.

Pourquoi est-ce comique, au juste, alors que c’est manifestement de si mauvais goût ? Parce que la cruauté envers les animaux existe. Elle est en nous, souvenez-vous. Que celui qui, enfant, n’a jamais arraché les ailes d’une mouche pour voir l’effet que ça faisait, à la mouche, et à soi, jette à l’auteur de ce livre (ainsi qu’à celui de ces lignes) la première pierre, et qu’il aille ensuite consulter la page 51 de l’audacieux bréviaire.

Un avertissement explicite, Ce manuel ne peut être utilisé qu’en conformité avec la législation propre au pays où l’on souhaite opérer. L’auteur ne pourra être tenu responsable d’aucune transgression, participe du comique quand on constate que la procédure consacrée au crabe préconise tout simplement de le jeter tout vif dans l’eau bouillante, pratique ordinaire, tout-à-fait recevable socialement, alors même que l’on sait que le crabe ressent la douleur. On apprendra aussi comment presser du citron sur une huitre vivante (niveau facile), ou obliger un tigre à passer à travers un cerceau (difficile), tortures banales mélangées à d’autres extravagantes en sus d’être malfaisantes.

Je postule que ce qui est ici livré en pâture au comique, ce qui est parodié, et par conséquent dénoncé, ce n’est pas notre sadisme intrinsèque, insupportable et tabou, ni notre indifférence à la douleur des autres espèces (voire des autres hommes puisque, rappelons-le pour mémoire, c’est le principe du racisme : si tel être humain est d’une autre race, alors sa douleur est négligeable, elle ne vaut pas la mienne). Non. Ce qui est moqué est la forme du manuel. La mise en scène absurde de l’objectif d’efficacité, la rationalisation, la transmission d’une méthode promettant d’optimiser des gestes ignobles, le côté Barbarie pour les nuls. Vous êtes cruels envers les animaux ? Vous souhaitez l’être mieux ? Apprenez grâce à notre méthode simple, pratique, personnalisée et multimédia, à rentabiliser au maximum votre férocité.

Nous vivons dans une civilisation du rendement, du lean management, de la productivité dépassionnée, en somme de l’horreur économique, celle-là même qui dans toutes les langues lisse et climatise la cruauté, éradique l’humain dans l’homme et la vie sur la planète, dans le plus parfait et scandaleux mépris de la disparition des animaux, ce qui rejoint le sujet du livre.

L’humour du Manuel est la projection de cette mécanique tragique et planétaire sur nos bas instincts d’enfants pervers, conformément à la définition classique de l’humour selon Bergson : « Du mécanique plaqué sur du vivant » . En cela, Vivien Le Jeune Durhin fait merveille : sa charte graphique pince-sans-rire, ses schémas méthodiques, répugnants mais propres, reproduisent mécaniquement d’innombrables guides pratiques standard – exactement la même démarche, je me permets de le signaler pro domo, que celle de Patrick Villecourt lorsqu’il parodiait le langage d’IKEA pour J’ai inauguré IKEA.

L’humour noir est une tradition immémoriale, célébrée en son temps par André Breton. Il faut croire que nous ne vivions plus à l’époque de Breton : le seuil de tolérance s’est abaissé dans bien des domaines, l’humour noir est aujourd’hui inadmissible, et un trait trop noir peut être prétexte à une levée de boucliers de quiconque se sent offensé (ici : un ami des animaux dont on aura semble-t-il insulté le prophète), puis à un lynchage dans les réseaux sociaux, dans ces égouts à ciel ouvert que sont les commentaires d’internautes. Cf. la façon dont ce livre a été traîné dans la boue sur Amazon : la violence y est confondante, et bien moins drôle que le livre lui-même. Ces nombreuses attaques ont obligé l’auteur à se fendre d’un droit de réponse sur le site de son éditeur. Sa justification (plutôt : le fait qu’il ait besoin de se justifier, presque de s’excuser) est triste comme une blague qu’on prend la peine d’expliquer aux mal-comprenants, et a suffi à me motiver pour rédiger cet article.

Aux hommes de bonne volonté

07/03/2015 Aucun commentaire

paixComment survivre en ces temps troublés ? Comment vivre ? Culturellement, spirituellement, socialement… Et économiquement, déjà.

Pour parler de l’économie de la création artistique, on n’est pas obligé de pleurer (mieux vaut rigoler un bon coup, comme avec les délicieux vidéo-tracts de Guillaume Guéraud), mais force est de reconnaître que la situation est grisouille.

Comment produire des livres, des CD, des spectacles, etc., comment s’exprimer ? Sinon en faisant fortune, puisqu’on est libre de ce genre de rêve staracoïdes ou macronesques, du moins en gagnant sa vie décemment.

Les plus touchés par la crise (dite crise partout-partout) sont les musiciens, puisque la chaîne économique de distribution de la musique enregistrée est désormais en ruine, et ce sont eux les premiers qui, dans la grande tradition D.I.Y. ont inventé des solutions de financement alternatif. La plus radicale dont j’ai eu vent est la plateforme Donation Conspiracy, où chacun est invité à faire un don au musicien ou au label de son choix. Nulle contrepartie du genre poster dédicacé ou MP3 exclusif. Rien : on apprécie un artiste, on a envie qu’il continue, on lui file du blé, j’aime beaucoup ce que vous faites voici dix euros, c’est tout.

Mais la plus connue, sans doute la plus efficace, de ces économies de rechange, est le crowdfunding, littéralement financement par la foule : le don avec contrepartie, sur projet. C’est la souscription 2.0, le pré-achat participatif à l’échelle Internet.

On peut crowd-funder n’importe quoi : un livre, un journal, un disque, un spectacle, une expo, une boutique, un jeu, un festival, une invention, une start-up, un film (des cinéastes reconnus s’y sont essayés, récemment Jodorowsky ou Dario Argento), la restauration d’une œuvre d’art, voire une école dans le tiers-monde (en ce cas la contrepartie peut être un dessin d’enfant, sacré trophée) ou une campagne électorale (un magnifique porte-clefs avec le logo du parti – chacun ses goûts).

En 2014, j’ai sérieusement étudié la possibilité de transiter par une plateforme de crowdfunding pour boucler le budget du dernier livre du Fond du tiroir… et puis, pressé par les délais et par le souci du contrôle absolu, et doutant quelque peu de rassembler plus efficacement une fanbase sur ladite plateforme que par mes propres moyens, j’ai renoncé. Mais je pourrais y revenir pour le prochain.

En attendant ce jour, je suis curieux des initiatives qui pullulent dans les marges participatives, et je suis client occasionnel de projets en crowdfunding. Des livres, principalement. Dernier en date : Ahimsâ l’instant neige d’Etienne Raphael et Dom (dessinateur autrefois connu sous un autre pseudo, Lidwine). L’épais volume ne paraîtra qu’en 2017 (un tel militantisme n’a de sens que long et lent), mais dans l’intervalle on reçoit régulièrement des infos sur l’avancement du projet, sous forme de réflexions, de nouvelles, de références historiques, de dessins (ou sous la forme du drapeau reproduit ci-dessus, orné du nom des 500 premiers souscripteurs : on peut s’amuser à traquer son propre blase façon Où est Charlie), et c’est excitant comme de participer à une utopie en marche, de rejoindre des gens qui pensent et qui font. Ça tombe bien : le livre lui-même est consacré à une utopie. La non-violence. Commencer par le plus difficile : y croire. Tous les détails ici. Il ne reste que 15 jours pour participer à la souscription.

Noël-Noël est-il le fils caché de Lola Lola et Humbert Humbert ? Et sinon, quoi ?

05/12/2014 Aucun commentaire

Franquin

Pour le plaisir, je reproduis un dessin d’André Franquin. J’admire Franquin avec constance depuis une bonne quarantaine d’année, soit depuis l’instant crucial où, à peine capable de me tenir assis tout seul sur mon derrière, je fus (je me revois) saisi soudain par l’intuition que la destruction par mâchouillage n’était pas le seul usage possible de l’objet « livre » qu’une grande personne avait placé entre mes mains. Depuis lors, jamais je n’ai vu un mauvais dessin de Franquin. Je ne connais que le trait toujours bienveillant de Franquin, expressif, drôle (alors que l’homme était dépressif chronique), généreux, humaniste… Franquin est nourrissant. On puise dans son dessin une joie sans cesse renouvelée, une évidence, une justesse, une souplesse qui est aussi souplesse de l’esprit, on puise tout ce qui semble couler de source mais qui en réalité provient d’un travail acharné, d’une pratique quotidienne. La maîtrise sereine mêlée à la recherche perpétuelle (comme chez Moebius ou Crumb, deux similaires passions de longue durée). Un grand artiste. Une humilité maladive, avec ça.

Pour le plaisir, je reproduis CE dessin d’André Franquin. Autoportrait expéditif, crobard modeste et cependant merveilleusement représentatif de son art. Le contexte a beau être poignant voire funeste (Franquin se remet alors de son premier infarctus – quelques années plus tard, le prochain aura raison de lui), ce dessin est un memento mori plein de grâce, d’esprit, de vie même, de profonde légèreté, de métaphysique-pour-tous, qui rendrait des points aux variations sur le même thème par les maîtres de la Renaissance.

Je constate que je me suis laissé déborder… Je voulais procéder comme d’habitude, glisser une illustration sans rapport direct avec mon propos, et sans prendre le soin d’expliciter le lien, débrouillez-vous lecteurs, je vous tiens pour intelligents… Mais ce matin, pour une fois, l’exégèse du dessin a pris le dessus, j’en ai finalement écrit deux paragraphes. C’est parce que j’aime Franquin. (Sous ce lien, une mise en scène maison, autre hommage à un gag de Franquin.)

Revenons tout de même au sujet. Or quel est-il ?

Il est plus tard que je ne croyais. Le temps vole : c’est un oiseau, c’est un voleur.

Deux ans que je n’avais pas publié de livres. Je rattrape en vitesse, avec un doublon, un doublet, un doubli, un double-clic, deux livres en quinze jours. Des faux jumeaux, comme en 2010.

* Vironsussi, avec Olivier Destéphany et Romain Sénéchal, Le Fond du Tiroir, décembre 2014 (op. 15)

* Fatale spirale, avec Jean-Baptiste Bourgois, Sarbacane, janvier 2015 (op. 16)

Tous deux sont calés, chez l’imprimeur, cordon coupé, je ne peux plus corriger, je peux toujours me gratter. Ils ne se ressemblent pas tellement. Je sais de moins en moins quoi répondre quand on me demande Vous faites quoi comme genre de livre, aucune idée, un livre après l’autre, pas très vendeur l’absence de genre. Ces deux-là je leur cherche des points communs… À première vue je n’en trouve qu’un, peu significatif : ils contiennent tous deux l’expression « œil pour œil dent pour dent ». Je suis le maître es-Talion, ou quoi ?

Concernant l’arrière-boutique au Fond-du-Tiroir, sachez que la souscription de Vironsussi a relativement bien marché : plus de 30 souscripteurs à ce jour, merci à eux. Le livre atteindra son seuil de rentabilité au bout de 230 exemplaires écoulés, c’est dire si nous ne sommes pas encore extraits des ronces (certes on a fait pire : certains titres antérieurs, comme La Mèche ou L’Échoppe n’ont remboursé leurs frais de fabrication qu’au bout de plusieurs années ; d’autres comme ABC Mademoiselle ou Lonesome George n’y parviendront a priori jamais…), donc continuez à remplir et renvoyer le bon de souscription, braves gens ! Et vous recevrez avant Noël un bel ouvrage augmenté de son CD. En déballant le paquet, vous découvrirez en outre et en exclusivité la vraie couleur de sa couverture, différente des quatre précédemment envisagées… Encore plus belle, je ne vous dis que ça. Les non-souscripteurs ne savent pas ce qu’ils perdent. C’est même à cela qu’on les reconnaît.

Munographie

05/11/2014 Aucun commentaire

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L’héroïque Jean-Christophe Menu tente de planifier et d’orchestrer l’Apocalypse. Le nouveau site de cette valeureuse maison d’édition sera mis en ligne le lundi 17 novembre. (D’ici là, vous pouvez toujours y aller, mais les infos sont un peu moisies. Des nouvelles plus fraîches sur leur page Facebook.)

Promotion à venir : pour quelques livres achetés sur cet imminent site flambant neuf, l’amateur se verra gratifié d’une belle et verte réédition du livre Munographie (la première mouture vit le jour aux Éditions de l’an 2, 2004) où je suis cité en tant que mederologue, dignité qui m’honore aujourd’hui comme autrefois.

Ça, c’était pour l’infiniment petit. Du côté de l’infiniment grand, voyons un peu ce qui se passe chez nos amis d’IKEA.

L’extraordinaire monde intérieur des écrivains

10/10/2014 Aucun commentaire

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Je lis, tout désopilé, Literary life de Posy Simmonds, qui raconte à l’anglaise, la-langue-dans-la-joue, le milieu littéraire, ses vanités, ses frustrations, ses malentendus et ses aléas. Et page 37, je tombe sur ce gag-ci.

Or illico je le reconnais : je l’ai déjà lu il y a plus de 30 ans, sous la plume de notre Posy Simmonds à nous, j’ai nommé Claire Bretecher. C’était ce gag-là.

Même idée exactement, même chute, même ressort comique. Seule différence en 30 ans (à part l’ordinateur qui remplace la machine à écrire) : l’inversion des sexes. L’auteur est devenue auteure, et c’est son époux, au lieu de l’épouse, qui s’occupe des enfants. Est-ce un progrès ? Est-ce le seul progrès d’une époque sur l’autre ? Oui. Je fais partie des dégénérés qui croient que la possibilité d’intervertir les rôles sociaux dévolus aux deux sexes est une mesure très fiable du progrès social. Et j’emmerde la Manif pour tous.

Pour le reste, rien n’a bougé. Le monde intérieur des écrivains, ces héros (et héroïnes, donc) de la modernité post-romantique, est demeuré un mystérieux sanctuaire extraordinairement fascinant. Je vous prie de me laisser seul, à présent, j’ai un livre à écrire.

Moi la synapse

01/10/2014 un commentaire

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Regarde-le lui-là qui revient enfariné bismuthé, avec ses deux neurones… Au moins grâce à lui on se souvient fugitivement pourquoi en 2012 on a voté pour l’autre.

Bon. Pour éviter que l’actualité politique ne me rende complètement idiot, je lis des livres. Les livres sont comme les neurones, bons à rien un par un, fertiles et utiles dès qu’ils se connectent, à la faveur d’une synapse. Vive Hermès, dieu de tout ce et de tous ceux qui se déplace(nt) ! Dieu des connexions ! Dieu des voleurs, des commerçants, des messagers, et des synapses ! Des magiciens aussi, c’est logique.

Comment faire bon usage de ses synapses ? C’est en mélangeant qu’on invente, et j’ai pour habitude d’associer les idées… La manie de faire surgir des liens entre des éléments disparates porte un nom : l’apophénie. L’apophénie peut conduire à diverses pathologies mentales comme la théorie du complot, mais elle fait merveille dans le processus créatif, pour révéler (ou inventer, mais c’est presque pareil) le sens caché des choses. On ne m’ôtera pas de l’idée que l’apophénie, favorisant la « rencontre fortuite » , fait les poètes, depuis que le parapluie, la machine à coudre et la table de dissection font la poésie.

Je lis coup sur coup, d’une même lecture, deux livres sans le moindre rapport. Je fais le rapport. C’est moi la synapse.

La présence de Pierre Jourde (éd. Les Allusifs, 2011) est un récit autobiographique et anxiogène sur l’attachement morbide à un lieu familier, en l’occurrence une maison d’enfance, écrit comme un conte d’angoisse de Maupassant. Les objets, et les masses d’air elles-mêmes qui les renferment, sont des fantômes.

Prokon de Peter Haars est une bande dessinée d’agit-prop-psychedelik-crypto-situ, une grosse farce à grosse trame, singeant Roy Lichtenstein et la société de consommation, et réinventant peut-être sans les connaître ses contemporains, Guy Pellaert ou Spain Rodriguez. Publié en 1971 par le graphiste suédois Peter Haars, cet objet hallucinogène où un savant fou menace par pure méchanceté l’économie capitaliste en rendant les marchandises éternelles (au lieu que d’être jetables selon le principe de l’obsolescence programmée), est enfin traduit, pour la première fois, par les rares et excellentes éditions Matière.

Dans le premier, je lis ceci :

Comme toutes les pièces [de la maison familiale inoccupée], le petit salon rouge comportait un lit, équipé de plusieurs matelas superposés, et une surpopulation de chaises, car il s’agit de ne rien laisser perdre. Jeter une vieille chaise est en soi inimaginable. La maison avait donc tendance, au fil des années, à s’enrichir de tous les meubles usagés qui ne servaient plus […] mais qu’on entreposait, au cas où. Aucune de ses pièces qui ne fût encombrée de sièges, semblant toujours attendre que quelqu’un voulût bien s’y poser, ce qui n’arrivait jamais. […]
L’amoncellement d’objets, la poussière, la prolifération des recoins d’où l’obscurité souriait comme une eau les retirait à eux-mêmes, les dérobait à l’emprise de la main ou du regard.
Le plus vaste de ces espaces était le grenier qui occupait tout le deuxième étage, au-dessus des chambres, voué tout entier à l’amoncellement d’un capharnaüm séculaire. On n’y montait jamais que pour ajouter l’un de ces innombrables objets inutiles qui peuvent toujours servir, selon les préceptes de la prudence paysanne. On apercevait des dictionnaires, des lits de fer, des fusils, des casques, des chaises, des lessiveuses, des bancs, des balances…

Dans le second, cela (notons que, le dogme productiviste restant inchangé depuis des décennies, on ne peut se douter que cette caricature date de 1971) :

Prokon était une ville heureuse…
Où chacun pouvait tout se permettre… d’en profiter !
Chacun pouvait acheter… consommer… et se fournir à nouveau !
À Prokon, tout le monde avait un travail.
Les produits étaient séduisants.Tout le monde désirait les acquérir.
Ainsi, tout le monde était heureux : les commerçants, les ménagères, les jeunes, les cadres, les patrons, les ouvriers.
« Nous produisons nos propres besoins : nous formons une grande famille heureuse dans une société libre. »
Mais !
Au plus profond de la forêt, le Dr Dracenstein mettait au point une sinistre invention.
« Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Je serai le maître de Prokon !
Tout ce qui sera aspergé par ce fluide durera…
ÉTERNELLEMENT !
La « loi de l’offre et de la demande » qui régit Prokon va m’aider à vendre la pulvérisation d’éternité qui… mènera au chaos !
Mon invention va annihiler Prokon ! »

Je ne sais si quiconque en dehors de moi voit le rapport. Après tout, une synapse, c’est perso. Mais moi je vois même, et très clair, le rapport entre J’ai inauguré IKEA et Double tranchant, c’est pour dire. D’ailleurs, maintenant que j’en parle, c’est un peu du même ordre… La fabrication et la circulation des objets… Le destin des choses…

Cinq strates

27/03/2014 Aucun commentaire

structureL’industrie culturelle de masse fonctionne, à l’image de la grande distribution, du prêt-à-porter ou du fast food, par franchises, par déclinaison des marques connues du public. C’est-à-dire qu’elle produit ses marchandises selon des plans quinquennaux (exemple : Star Wars VII 2015, Star Wars VIII 2017, Star Wars IX 2019) sous la forme de ce que l’on nomme des séquelles, des prolongements d’œuvres antérieures qui, quelles que fussent leurs valeurs propres et notamment leurs qualités d’achèvement ou d’inachèvement, ont marché, ont fait rentrer de la maille. Ainsi sont fabriqués suites, remakes, reboots, spin-off et autres variations, selon un crédo relevant non de l’esthétique mais du marketing : Ce qui a marché marchera. Le résultat est parfois ridicule, parfois terrifiant de nullité, parfois bon, le plus souvent insignifiant… peu importe, pas de règle générale, puisque la nécessité de leur existence ne réside pas dans leur excellence.

Si l’on était aussi courageux que cohérent, on se ferait une règle de boycotter absolument la consommation de toutes ces séquelles. Sauf que les dogmes sont toujours tristes.

Et la curiosité l’emporte. Je viens de lire la gamme de comics Before Watchmen, qui a l’outrecuidance de broder autour d’une œuvre-somme, achevée, parachevée, accomplie, définitive : Watchmen (Alan Moore, Dave Gibbons, 1986), déjà affublée d’une adaptation au cinéma en 2009.

Je n’en attendais rien, je ne suis pas déçu. Quelques bonnes histoires, quelques beaux dessins, mais le sentiment dominant est celui de la paraphrase superflue.

Et pourtant non. Quelque chose m’en reste, une fois le livre refermé. Je repense sans arrêt aux cinq vérités. L’image des couches concentriques, cinq strates d’histoires, comme un plan de coupe géologique, s’enracine et je rumine. L’image est imagination.

L’un des concepteurs du projet, et scénariste de deux des séries, J. Michael Straczynski, a révélé que l’ensemble de l’histoire, des histoires, chacune dévoilant petit à petit le passé d’un personnage, repose sur ce concept, les cinq vérités. Il l’explicite au cours d’une scène, quand un personnage éméché (Hollis Mason) explique à un autre (Dan Dreiberg), juste avant de lui « offrir » un aveu sinistre, que chaque être humain porte en lui « cinq vérités ». Cinq façons de se comprendre, qu’il appartient à chacun de révéler ou non, s’il en a envie, et s’il en est capable. Cinq strates, cinq récits de soi-même ainsi superposés, de la plus publique à la plus intime :
– la vérité qu’il révèle à ses connaissances, à ses relations, à ses collègues, à l’état civil. Enchanté. Pour vous, je suis…
– la vérité qu’il révèle à sa famille, à ses amis. Vous qui me connaissiez à l’époque où je…
– la vérité qu’il révèle à ses amis intimes. Toi qui sais (mais garde le pour toi) que je…
– la vérité qu’il ne révèle qu’à lui-même – par un journal intime, ou la méditation.
– la vérité qu’il n’ose révéler à quiconque, pas même à lui-même – ou alors dans des circonstances exceptionnelles.

Il n’est pas innocent que le personnage qui énonce cette doctrine soit celui qui, dans la trame globale de Watchmen, écrit. Hollis Mason a rédigé ses mémoires, intitulées Sous le masque, pièce importante du puzzle narratif, et incidemment l’on découvre, si longtemps après, comment et pourquoi il les a caviardées. Il a été initié par l’écriture. Il a accompli, écrivant, cette fulgurante découverte : d’où que l’on démarre dans la cartographie, que l’on se situe dans la vérité une, ou deux, ou trois… l’acte d’écrire permet de franchir un palier et d’accéder au cercle suivant. J’adhère sans réserve. J’en ai fait l’expérience. Je me demande aussi, question subsidiaire, laquelle des cinq vérités un blogueur ordinaire (moi, puisque je m’ai comme exemple) donne à ses lecteurs. Jusqu’où vous dire ? Êtes-vous mes relations ? Mes amis ? Mes familiers ? Mes alter ego ? Nous ne sommes pas si intimes, puisque moi je ne connais pas vos vérités.

Et quid de la « vérité » que chacun donne de soi à longueur de journée sur les réseaux dits sociaux ? Milliards de vérités à lire sur la toile…

L’idée des cinq vérités m’a immédiatement frappé par sa force, sa limpidité, sa clarté, son utilité heuristique. Elle m’est apparue si évidente que j’ai supposé spontanément que Straczynski citait une théorie ancienne, sans donner ses sources. Hélas le personnage n’en dit pas davantage, me laissant ignorant de l’origine.  S’agissait-il d’un auteur connu (comme quand on cite « chaque homme est un misérable tas de secrets » et qu’on se dit ah oui, kissékadiçadéjà je l’ai sur le bout de la langue) ? S’agissait-il d’une leçon de sagesse millénaire, bouddhiste ou hindoue ou kabbaliste ou soufie ? De la théorie d’un psychanalyste du XXe siècle, ou de l’un de ses descendants bâtards via la PNL ? De préceptes émis par quelque grand penseur des lumières, où de l’intuition d’un antique ? Des méthodes de travail d’un maître storyteller, conteur ou cinéaste ou romancier, révélant l’agencement d’un de ces mythiques grands romans américains ? D’un occultiste, d’un schizophrène, d’un docteur, d’un poète ? D’un Chinois, d’un Russe, d’un Malien, d’un Toltèque, d’un Français ? S’agissait-il de tout autre chose ?

Après vérification, il s’agit d’une pure invention de J. Michael Straczynski. Je ne dirai plus que Before Watchmen est une vulgaire séquelle superflue. J’en conserverai une idée et quelques questions. Ce n’est pas rien.