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Pendant ce temps à Galaxity

29/03/2020 un commentaire

Le confinement est un rétrécissement de l’espace. Quoi de plus naturel, en confinement, que l’envie nous prenne d’évasion dans l’Espace ? Tant qu’à faire, le vrai. Le grand, l’hyper, l’infini, le cosmos, l’univers, l’espace-temps einsteinien et le vertige pascalien.

Alors j’écoute sur Youtube, avec toujours autant de passion, les cours de l’astrophysicien Aurélien Barrau, cours de science dure avec parfois des échappées dans la poésie tant l’homme est honnête. Autrefois ses cours étaient filmés dans un amphi de Grenoble ; désormais pour cause de covid-19 ils sont enregistrés chez lui, on le voit appuyer sur le bouton de la webcam avant de dire bonjour. La nouvelle « saison » , les cours qu’il n’a pas pu donner live, est consacrée à l’épistémologie, le statut de la science, de la vérité, tout ça, et c’est fabuleux comme ça vous fertilise le cerveau. Aurélien Barrau s’accorde aussi, de temps en temps, une vidéo d’actualité où il parle du coronavirus et c’est pas mal non plus.

Et puis, toujours confiné entre quatre murs et en même temps en orbite dans l’espace intersidéral, je viens de relire l’intégrale des aventures spatio-temporelles de Valérian et Laureline, par Christin et Mézières. Cette saga a la particularité de constituer un tout cohérent, depuis la première histoire parue dans Pilote en 1967 (Les mauvais rêves) jusqu’au dernier album (post-scriptum dispensable) publié en 2019 en passant par sa véritable conclusion (L’Ouvretemps, 2010). Soit une histoire racontée durant 52 ans par les deux mêmes auteurs, phénomène exceptionnel, quand bien même on réformerait les retraites pour une durée totale de cotisation à taux plein de 43 ans.

Riche expérience, embrasser en un seul confinement une oeuvre aussi vaste. Vérifier si ça tient. Eh bien, ça tient. J’y repère de la cohérence et des fulgurances, et puis des faiblesses et plusieurs ventres mous. En gros, quatre périodes se distinguent.

1 – 1967-1979 : le space opéra. L’émerveillement façon Star Trek, Galaxity ici comme Starfleet là incarnant la civilisation propulsée en uniforme dans les étoiles, le progrès technologique et humain au service de l’exploration des confins de l’univers. Une mine d’or conceptuelle et graphique où le cinéma n’a eu qu’à se servir (Star Wars lui doit beaucoup, et le Faucon Millenium est profilé comme le vaisseau de Valérian…). Les neuf premiers albums forment un cycle d’aventures spatiales qui s’annonçaient sans fin, à la fois optimistes, naïvement héroïques (de moins en moins à mesure que Laureline supplante Valérian et relègue le macho au rayon des accessoires rétro), et toujours subtilement politiques (les idéologies sont abordées dans Les héros de l’équinoxe, l’oppression totalitaire et la propagande dans Les oiseaux du maître, la diplomatie internationale dans L’ambassadeur des ombres, le colonialisme dans Bienvenue sur Alflolol, la guerre des sexes dans Le pays sans étoiles…) Et puis au sein de ce premier mouvement de l’oeuvre figure mon album préféré, pardon c’est perso, c’est parce que celui-ci est le premier que j’ai lu, j’avais 9 ans, il me fera toujours rêver comme quand j’avais 9 ans, donc c’est le chef-d’oeuvre et c’est tout : Sur les terres truquées, merveille d’onirisme fantastique et fine critique de l’esthétisme et de la guerre éternelle.

2 – 1980-1985 : la charnière. Quatre albums constituent le sommet de la série et son coeur palpitant, depuis Métro Châtelet direction Cassiopée jusqu’aux Foudres d’Hypsis. La crise, le doute, la remise en question, le vacillement des références, un vrai sens du danger (l’apocalypse nucléaire, le trafic d’armes) procuré au lecteur en plus de l’émerveillement, du vertige, du mystère, de l’amour (le couple formé par les deux héros est parvenu à maturité y compris à l’épreuve de la séparation, ce qui est très original dans la bande dessinée mainstream) et une ampleur romanesque inédite, le paradoxe temporel qui explose l’esprit et le choc de voir une histoire de SF se dérouler sous nos yeux, dans notre pays, à notre époque. Moi qui ne suis pas parisien, je ne visite jamais le centre Beaubourg ou la station de métro qui le dessert sans repenser à cette histoire. Le personnage de Valérian en imperméable plutôt qu’en combi spatiale revisite avec classe l’archétype du roman noir avec scènes d’action sales et affres existentielles (un peu plus tard cet archétype de dur à cuire en imper chandlerien sera hélas, comme beaucoup d’autres éléments de la série, autoparodié avec les détectives siamois Harry et Frankie). Patatras ! Ce quadriptyque magistral s’achève en capilotade grotesque, annonçant le désastre des épisodes suivants, avec l’idée la plus stupide de toute la saga : la visite aux dieux qui ont en charge la Terre. Sur Hypsis, la fresque épique sombre soudain dans la gaudriole parabolique, et après presque vingt ans de brassage anthropologique ambitieux des millions de cultures possibles à l’échelle de l’âge des étoiles, Christin se ratatine sur l’un des concepts spirituels les plus tordus de l’homo religiosus comme s’il s’agissait du dernier mot de la cosmogonie terrestre : la sainte trinité chrétienne. Sous couvert de parodie et de clins d’oeil, ce qui ne fait qu’aggraver la débâcle. On découvre ainsi le Père (sous les traits répugnants d’Orson Welles dans La soif du mal), le Fils (un hippie qui joue de la guitare) et le Saint Esprit (une machine à sous détraquée). La série ne s’en remettra jamais vraiment.

3 – 1988-1998 : le flottement. Les albums suivants sont sans grand intérêt. La série est has-been. On lit en se forçant un peu des fastidieuses aventures qui tournent en rond à grands coups de références balourdes ou d’auto-références pas plus légères, de retours désastreux de personnages (mais pourquoi, au nom du ciel, pourquoi ressusciter Kistna et la réconcilier avec son assassin si ce n’est pour ajouter un happy end inepte à une magnifique histoire tragique ?) et d’humour pas drôle (par exemple avec le califon d’Iksaladam, garnement fils de riche, plagié sans scrupules sur l’Abdallah de Tintin au pays de l’or noir). Les allusions à l’actualité et les messages politiques y sont à présent assénés avec un symbolisme de seize tonnes et des idées qu’un éditeur aurait dû refuser poliment (le méchant homme d’affaire c’est Sat, soit Satan, avec des cornes, une queue et des mouches). À part Laureline qui reste flamboyante et confirme son statut de vedette de la série, les personnages sont falots, parodiques, transpirant leurs références, incapables d’inspirer l’empathie. Rien n’a d’importance. C’est du divertissement infantile. Me reste le plaisir rétinien intact que procurent les dessins de Mézières.

4 – 2001-2019 : la boucle bouclée. Il est temps de conclure et de relever un peu le niveau d’une série qui tourne à vide. Les albums ont des titres révélateurs, Par des temps incertains, Au bord du grand rien. Heureusement, Christin a une idée, une bonne, qui lui permet d’imprimer à sa saga un ultime mouvement pas trop indigne, une véritable conclusion, à la fois logique et surprenante, qui renvoie dans le passé ses héros futuristes. Reste que Christin continue de céder à ses facilités, il crée des personnages insipides à force de références (un scientifique à tentacules genre le Zoidberg de Futurama qui est darwinien donc qu’on baptise Chal’Darouine… un gentleman de fortune pseudo-vénitien nommé Molto Cortèse… franchement, ça amuse quelqu’un ?), et rassemble tendrement tous ses personnages qui s’adorent les uns les autres pour des retrouvailles incohérentes mais super-sympa, rappelant ce que faisait Uderzo (paix à l’âme de ce dessinateur génial et scénariste médiocre) dans ses derniers Astérix de sinistre mémoire. Mentionnons par souci d’exhaustivité les deux hors-série, Valérian vu par : l’album de Larcenet (pas mal quoiqu’un peu potache) et celui de Lupano et Lauffrey (excellent, bien écrit, trépidant, drôle, pertinent, il fait de l’ombre à Christin – est-ce pour cela qu’aucun autre Vu par n’est paru ensuite ?).

Pierre Christin est notoirement un écrivain engagé, un homme de gauche. C’est pourquoi, une fois le dernier épisode refermé je ne peux pas m’empêcher (je n’ai que ça à faire, je suis confiné) de relire dans la succession de ces quatre périodes toute l’histoire de la gauche intellectuelle française.

1 – La première période, à la fois consciente et insouciante, est le militantisme débordant d’espoir des années 60 et 70 ;

2 – La charnière (80-85), le moment décisif où l’on se demande avec ardeur et effroi ce que nous allons devenir est l’arrivée de Mitterrand au pouvoir – moment formidable où tout semble possible mais où l’imagination finira fracassée sur la Sainte Trinité libérale (le Marché, La Dérèglementation et la Privatisation) ;

3 – Les presque deux décennies d’hébétude clinquante et connivente qui suivent expriment la crise d’identité de la gauche au bord du grand rien, c’est-à-dire du grand renoncement, de la noyade dans la pensée unique avec un rire nerveux ;

4 – Au bout du compte il ne reste plus qu’à tenter de retomber sur nos pattes en ré-écrivant l’histoire du passé de façon satisfaisante, sans la moindre vue sur l’avenir.

Merci messieurs, votre belle saga a fait diversion quelques jours. Et maintenant je retourne dans l’actualité. Combien de morts du virus, aujourd’hui ?

P.S. : Je ne mentionne pas le film de Luc Besson inspiré de la bande dessinée, puisque je ne l’ai pas vu et que je ne compte pas le voir. Sa vision de Valérian m’indiffère. J’ai toutes les raisons de penser (parmi lesquelles la physionomie des deux acteurs principaux – oui, c’est pur délit de faciès) que l’infantile cerveau qui a accouché de la saga Taxi n’aura retenu de la saga Valérian que les aspects les plus superficiels, enfantins et rétiniens.

Âges farouches

06/03/2020 un commentaire

Les rubriques nécrologiques ont vu se succéder à quelques jours d’intervalle deux dessinateurs de bandes dessinées dont la carrière connut son apogée durant les années 70 : Claire Bretécher (les Frustrés, Cellulite, Agrippine) et André Chéret (Rahan). Deux personnalités tellement opposées que leur contraste pourrait être enseigné dans les écoles afin de mettre en évidence sous les yeux des jeunes enfants les différences entre un artiste, créateur singulier qui forge ses propres moyens d’expression, et un artisan, exécutant besogneux cependant pénétré d’une mission sacrée, celle de perpétuer auprès du public une certaine tradition ainsi que, dans le cas des arts de la narration, diverses figures mythiques et récits légendaires. Le créateur est plus célèbre que ses créatures (comment qu’il s’appelait déjà ce personnage de Bretécher, tu sais, le médecin, spécialiste bobologue ?) ; l’artisan, lui, est moins populaire que ses créations (comment qu’il s’appelait déjà, l’auteur de Rahan ?).

Il faut avoir l’esprit bien tordu pour gloser sur un quelconque point commun entre Bretécher et Chéret, que tout oppose. Eh bien, j’accepte la mission et m’y emploie sans délai car Tordu est mon deuxième prénom. Ou troisième, je ne sais plus.

Leur point commun, façon Reconnaissances de dettes, est simplement qu’ils ont tous deux, imprimés dans des hebdomadaires de gauche dont enfant je me nourrissais avidement, formé mon jeune esprit et mon goût, à la fois mon appétit pour le dessin et ma conscience politique.

D’un côté Bretécher, auteur très important qui, on le sait peu puisque c’était une femme, a inventé énormément de choses ayant profité à ses pairs, à commencer par l’auto-édition pour s’affranchir des éditeurs, dont le Fond du Tiroir est un bâtard lointain mais plein de gratitude. En guise d’hommage je rediffuse cet article que j’avais posté de son vivant, comparaison entre une planche de Bretécher et une autre de Posy Simmonds. Or au temps de mes culottes courtes, elle était publiée à raison d’une page par semaine dans le Nouvel Observateur, qui était une sorte de Figaro Magazine avec en bonus une bonne conscience progressiste. C’est ainsi qu’on lisait dans ce canard des diatribes égalitaristes, anticoloniales ou féministes, coincées entre d’abondantes réclames pour des produits de luxe (parfums, voitures, alcools), pour terminer par un cahier immobilier présentant au lecteur fortuné les meilleures opportunités de châteaux en Sologne pour quelques centaines de millions de francs – bref l’Obs était en quelque sorte le journal officiel de la gauche caviar et de sa schizophrénie, et contenait dans son ADN la mort programmée du socialisme français, son agonie pathétique dans les années 2010 sous l’ère du sinistre triumvirat Hollande-Cahuzac-Macron (plus DSK dans un univers parallèle où le Sofitel n’existerait pas). Mes parents, petits bourgeois de gauche, étaient abonnés au Nouvel Obs et je les en remercie puisque grâce à eux j’ai découvert Brétecher, ainsi que Reiser dans le même créneau (une page de déflagration graphique par semaine). Aujourd’hui, comme l’essentiel de la presse, surtout de gauche, le Nouvel Obs est un organe zombie, mort mais qui bouge encore, et dont on remarquera que la page hebdomadaire la plus formidable, quasiment la seule lisible (bon, demeure également, comme un archaïsme, la colonne de Delfeil de Ton) est encore faite de bandes dessinées, grâce au merveilleux Journal d’Esther de Riad Sattouf.

D’un autre côté André Chéret, dessinateur qu’on pourrait qualifier de série ou de studio, tâcheron interchangeable (d’autres plumes signeront quelques épisodes de Rahan : Romero, Zamperoni… sans compter l’ineffable Raaan publié par l’Association qui se révélait, selon la beauté premier degré des planches de Blutch ou de Goossens, plus un hommage qu’une parodie), humble travailleur abattant sa tâche, qui se faisait une joie de dessiner l’anatomie d’un athlète en pleine action, complet de tous ses muscles en tension et en mouvement, qui par conséquent aurait parfaitement pu faire carrière en tant qu’auteur de comics de super-héros en collants eût-il été Américain, mais qui, Français, créa avec son compère scénariste Roger Lecureux l’extraordinaire personnage de Rahan, homme préhistorique en pagne, à l’occasion du tout premier numéro de Pif Gadget (1969). Et moi, j’étais abonné à Pif Gadget, c’était comme mon Nouvel Obs perso dans la boîte aux lettres où toutes les pages étaient aussi intéressantes que celle de Bretécher dans le journal de mes parents.

Rappelons que Pif Gadget a ouvert ses pages à de nombreux génies débutants, Gotlib, Hugo Pratt, Mattioli, Mandryka, Tabary… Et qu’il était par ailleurs le journal pour la jeunesse financé par le Parti Communiste Français. Était-ce, outre un journal de petits miquets, un support de propagande bolchévique qui lavait le cerveau des jeunes lecteurs afin de préparer l’avènement de la dictature du prolétariat ? Il ne semble pas. En revanche, des valeurs de gauche, parmi lesquelles ne figuraient pas les résidences secondaires en Sologne, mais bien l’humanisme, la solidarité, la tolérance, l’égalité, la justice sociale, l’amitié entre les peuples, le progrès pour tous, l’universalisme etc., affleuraient régulièrement tant dans les grandes opérations de com du journal (la Main de Pif collée à l’arrière des bagnoles qui préfigurait celle de Touche pas à mon pote) que dans les séries de BD dites réalistes, dont les héros étaient un médecin du monde (Docteur Justice), un Amérindien écolo (Loup Noir), un chien fou de la résistance (le Grêlé 7-13) et, surtout, le plus important, la vedette, le fils des âges farouches, j’ai nommé Rahan.

Rahan est notre père à tous, le chaînon manquant entre la horde primitive et le genre humain. Il est le passeur de lumière qui entraîne ses frères « qui marchent debout » dans la grande famille humaine, qui apprend de chacun des clans qu’il rencontre mais ne s’attache jamais et ne veut pas du pouvoir, qui parcourt plusieurs fois le monde en poursuivant le soleil vers l’ouest et invente au passage, eh bien, euh, à peu près tout, puisque chacune de ses quelques 120 aventures pourrait se résumer à l’émergence d’une invention suite à l’observation de la nature et à l’expérimentation. La roue, le bateau, la boussole, la loupe, la longue-vue, le bobsleigh, le camouflage, l’astronomie, la phytothérapie, la pêche à la ligne, la couture, le piège à wampas, la démocratie, l’art, l’agriculture, la sarbacane, le saut à la perche, l’abolition de la peine de mort, la coopération, le féminisme, le gadget de Pif, la tourniquette pour faire la vinaigrette, le ratatine-ordures et le coupe-friture… On lira avec profit cet article de Guillaume Lecointre sur l’importance de la méthode scientifique dans Rahan.

Noble mais pas aristo, Rahan est avant tout partageur, il est cet orphelin dont la soif de voyages et d’apprentissages est inextinguible, et qui fait profiter de sa science tous ses frères humains, dans une innocence merveilleuse et une infatigable foi hégélienne dans le progrès. Il est à moitié Candide, à moitié Prométhée, et à moitié Ulysse (oui, bon, ça va, tout dépend de la taille des moitiés), il est une force qui va et qui transforme le monde, il est le Monolithe de 2001 l’Odyssée de l’Espace, il est cette forte incarnation de l’émancipation humaine, et si vous tenez sérieusement Pif Gadget pour un torchon de propagande stalinienne c’est à mon avis parce que vous avez un problème avec l’émancipation humaine, lisez plutôt Eric Zemmour. Pour mémoire, le collier de Rahan est composé de cinq griffes qui représentent le courage, la loyauté, la générosité, la ténacité et la sagesse. Les cinq griffes ne sont pas le centralisme bureaucratique, le goulag, l’armée rouge, le KGB et le culte du Petit Père des Peuples.

Et puis, il y a sa vision de la religion. Rahan le globe-trotteur rationaliste observe les religions comme il observe tous les autres phénomènes. Il veut comprendre. Il remarque que Ceux qui marchent debout créent partout sur la terre leurs modes de vie, leurs cultures, leurs coutumes, leurs langues, leurs croyances… et leurs religions. Le pluriel de ce mot est génial à lui tout seul, parce qu’il s’oppose implicitement à toute hégémonie, à tout totalitarisme, à toute unicité d’un dogme, et même à tout monothéisme : la religion est, à l’instar d’une langue, un artéfact de la culture, c’est-à-dire une variation locale sur un thème universel. Je me souviens d’une histoire où Rahan affronte le clan du Dieu-Mammouth, qui vénère le crâne d’un mammouth monstrueux aux défenses gigantesques… Rahan touche ce crâne, en fait le tour, constate qu’il ne s’agit que de matière, de corne blanche et dure sans pouvoir surnaturel particulier. Rahan est un libre-penseur qui nous affranchit de la superstition. Ce qu’il invente ce jour-là est le scepticisme religieux, qu’en 2020 on appelle parfois « blasphème », puisqu’il déclare (on remarquera qu’en revanche il n’invente toujours pas la première personne du singulier) : « Rahan ne craint aucun dieu, mais il craint les hommes qui leur obéissent. »

Ne serait-ce que pour cette phrase précieuse, je tenais à rendre hommage à André Chéret comme j’ai rendu hommage à Claire Brétecher. Je suis tordu et je vous embrasse.

(Mise à jour : ci-dessous la vignette en question, retrouvée facilement, alors qu’on ne vienne pas dire que ma chambre est mal rangée. Mais je citais de mémoire, alors le dialogue n’est pas tout à fait celui que je reconstituais, bon, pas loin.)

Entre un grand mystère qui commence et gna gna gna gna gna

28/11/2019 2 commentaires

Généralement, le matin, je me réveille avec un air dans la tête. Une chanson populaire me revient, toute armée paroles et musique, celle-ci plutôt que mille autres pour des raisons si impénétrables que je préfère penser que le choix de la ritournelle du jour est aléatoire. Je ne m’amuse pas à la prendre pour un oracle, cette chanson ne signifie rien de plus qu’elle-même, l’entonner est juste un signe de bonne santé, comme une érection matinale. Et je fredonne cet air et je le sifflote jusque sous la douche, jusque dans mon bol, jusque sur les trottoirs, jusque dans le bus, jusqu’au soir dans les cas les plus graves.

Sans surprise, les airs en question surgis en demi-conscience des spires de mon hippocampe juke-box proviennent des répertoires que j’ai le plus écoutés au fil de mon existence, ça peut être des Beatles, de Brassens, d’Higelin, de Chet Baker, de Zappa, d’Ella, ou de Bill Deraime. Plus rarement, sans doute par souci de variété au sens Maritie-et-Gilbert-Carpentier du terme, le tube du matin peut être une bizarrerie comme Moi je mange mes godasses des Silver d’Argent, Allons-y chochotte d’Erik Satie, Dimanche des Limiñanas, J’peux point vous l’dire de Ray Ventura, I fink U Freeky de Die Antwoord, Pièce de viande des Trois Accords, I feel pretty de Bernstein ou l’Internationale.

Mais là ! ! Là pendant une semaine, je dis bien UNE SEMAINE, sept jours, je les ai comptés en pleurant, qu’ai-je fredonné au réveil puis pendant de trop longues heures durant la journée ? J’ai fredonné Quelque chose dans mon cœur, scie fatale, insondable niaiserie calibrée en usine pour canaliser les hormones des ados des années 80, susurrée par Elsa, 14 ans au moment des faits mais ce n’est pas une excuse.

Mais pourquoi, juste ciel, pourquoi ? Une chanson que je n’avais pas entendue depuis 30 ans, dont je me moquais à l’époque et à laquelle je n’avais plus accordé la moindre pensée depuis parce que tout de même la vie est courte ?

C’est la faute de Fabcaro. J’ai lu il y a peu son bouquin Like a steak machine où chaque souvenir de sa jeunesse est accompagné en guise de bande-son imprimée d’une chanson contemporaine. Or il cite au détour d’une page Quelque chose dans mon cœur. Et moi, comme un con : Attends oui ça me dit quelque chose c’était qui déjà cette Elsa c’était quoi cette chanson comment ça faisait ?, vite je vais me la réécouter sur Youtube.

J’ai cliqué, et à compter de cet instant, j’étais foutu. J’en ai pris pour une semaine, malheur à moi. J’espère que vous êtes tombés dans mon piège, que vous avez pensé Attends oui ça me dit quelque chose, que vous venez de cliquer sur le lien et que cette diabolique chanson vous est rentrée dans l’oreille pour touiller le fond de votre hippocampe pour faire remonter la pulpe, vous n’avez pas fini de fredonner, ça peut vous durer sept jours comme une bonne crève, ah ah ah je suis bien vengé.

Cependant, trêve de rire démoniaque. Maintenant que la malédiction m’est passée (ce matin je fredonnais sous la douche Il n’aurait fallu de Léo Ferré et c’est un peu plus chic et présentable), je réfléchis à la force de cette terrible chansonnette. Une semaine. Pour déployer un pouvoir pareil, il faut bien que la chanson ait en elle une vérité intrinsèque qu’on ferait bien de ne pas balayer d’un revers de sarcasme. Alors je relis les paroles.

Quelque chose dans mon cœur
Me parle de ma vie
Entre un grand mystère qui commence
Et l’enfance qui finit
Quelque chose dans mon cœur
Fait craquer ma vie
Une drôle d’envie, une impatience
Et la peur que j’oublie qui je suis

C’est pas du Jacques Brel. C’est pas du Brigitte Fontaine. C’est même pas du René Char (dont la poésie est si peu musicale). Mais n’empêche que ça parle. Ça dit quelque chose de l’adolescence, avec des mots simples et pas fiers. Ce n’est pas ridicule. Alors je repense à un film que j’ai adoré l’an dernier, Guy d’Alex Lutz, faux documentaire sur un chanteur populaire déclinant, qui survit sur ses lauriers après 40 ans consacrés à crooner l’amour-toujours. À un moment du film Guy s’emporte contre son interlocuteur qui le filme en le méprisant et, excédé, prononce face caméra cet avertissement, cette phrase-clef, qui résumerait à merveille toute l’histoire mais hélas ferait mauvais effet en tant que pitch : « Ne me prends pas pour un con » .

Ne prenons pas pour une conne la chanson populaire.

Matière et Couleur

22/04/2019 Aucun commentaire

De passage à Strasbourg pour presque la première fois de ma vie (si j’exclus l’époque de mon service militaire durant laquelle il m’arrivait d’attendre, mélancolique, des trains pour l’Allemagne au départ de la gare locale), je me précipite comme aimanté au Musée Tomi-Ungerer.

Je m’y baigne avec joie dans les oeuvres d’Ungerer mais aussi dans celles d’un autre strasbourgeois honoré par une expo temporaire : Blutch.

Blutch, comme nombre de mes autres dessinateurs préférés (Baudoin, Moebius, Crumb, Konture, Ungerer himself), est un « pur dessinateur » , par là je veux dire que chez lui le dessin est une fin en soi. Chaque dessin est intéressant à regarder, comme on l’imagine avoir été intéressant à composer, parce que chaque trait nouveau, à la fois très savant et très ignorant, remet instantanément tous les compteurs à zéro, avec lui une aventure à part entière commence. Chaque dessin porte sa nécessité, sa justification, et raconte sa propre histoire. Ces dessinateurs-là sont souvent des improvisateurs, qui confient au dessin le soin d’inventer la narration. Je me souviens avec émerveillement de certains dessins dans des livres de Blutch (des portraits de femmes, souvent) alors que je n’ai plus la moindre idée de ce que ces livres racontaient. Au fond, ce qu’ils racontaient, c’était l’histoire de dessins nouveaux.

La dernière fois que j’ai visité une expo consacrée à un dessinateur, c’était en février, Riad Sattouf à Beaubourg, or Sattouf appartient à une autre catégorie de dessinateurs, du reste tout aussi estimable : chez lui le dessin vient en second, au service de l’histoire qu’il a à raconter. Je range dans cette catégorie quelques autres de mes dessinateurs préférés (Tardi, Will Eisner), c’est dire si je ne discrimine en rien ces dessinateurs au style stable, sans cesse affiné quoique pas réinventé tous les quatre matins.

Je sors du Musée Ungerer la tête débordante de traits et d’images. Marchant sur le trottoir de Strasbourg sans le voir puisque nourri de mon paysage intérieur enrichi, je m’arrête au soleil, lève la tête pour faire couler, et songe que cette distinction entre les dessinateurs purs et les raconteurs d’histoires qui dessinent pourrait se transposer dans d’autres champs artistiques. On pourrait distinguer les musiciens qui composent et les musiciens qui improvisent par exemple, les comédiens qui se contentent d’être eux-mêmes (et c’est parfois gigantesque) et les caméléons de la composition. Et en littérature, ça donnerait quoi ?

Brutalement je repense, pour la première fois depuis une éternité, à l’un de mes ex-éditeurs, Philippe Castells, avec qui j’ai fait deux livres, Voulez-vous effacer-archiver ces messages ? et La Mèche. Castells s’est révélé un drôle de loustic, margoulin mégalomane, chelou charismatique, n’empêche qu’il était un éditeur de talent parce qu’il se faisait une certaine idée de la littérature : il avait conçu sa maison d’édition sur deux jambes, deux piliers, deux collections.

La collection « Matière » pour les purs écrivains, la collection « Couleurs » pour les raconteurs. Castells se passionnait pour les uns comme pour pour les autres. Il a arnaqué tout le monde, à parts égales et non sans admiration.

Excelsior ! (devise de l’État de New York)

12/11/2018 un commentaire
J’ai publié deux romans, aujourd’hui épuisés, où je tâchais de mettre en scène, pour rire mais pas seulement, le processus de l’écriture. Ces deux romans racontaient l’aventure de l’écriture en tant que jeu d’enfant, puis en tant qu’affre d’adolescent : Jean Ier le Posthume, roman historique (2005) et Jean II le Bon, séquelle (2010).
 
Les trois protagonistes de ces romans étaient des mini-écrivains qui découvraient tout, en l’écrivant : le monde, l’effort, l’art, la joie, eux-mêmes, les autres, au fur et à mesure et en même temps que moi. Parmi eux, celui qui incarnait la joyeuse et démiurgique toute-puissance de l’imagination se prénommait Stan.
 
Il s’agissait d’un hommage à Stan Lee, scénariste américain de bandes dessinées (1).
 
Durant les années 70 et 80, je lisais goulûment les comics Marvel, traduits et un peu caviardés dans Strange et autres périodiques des éditions Lug. Très tôt, j’avais remarqué que la pleine page (« splash page ») par laquelle s’ouvrait chaque épisode mentionnait dans un cartouche « Scénario : Stan Lee ». Par cette répétition m’était révélée, à l’âge de 8 ans, la notion d’ « auteur ». (Juste à la ligne en dessous dans le même cartouche, l’énumération des dessinateurs me révélait quant à elle la notion de style et affinait mon sens esthétique, puisque je m’exerçais à reconnaître dès le premier coup d’œil Jack Kirby à ses déflagrations cosmiques toujours plus anguleuses, Steve Ditko à ses angoisses kaléidoscopiques et aériennes, John Buscema à sa grâce expressionniste et mélancolique, Jim Steranko à son psychédélisme noir, Neal Adams à son « réalisme » hachuré et transpirant, John Romita à son énergie de prolo devenu hippie, Gene Colan à son clair-obscur poétique de série B… Je ne cite que quelques artistes majeurs alors que j’étais capable d’identifier y compris les suiveurs, les petits maîtres imitateurs des grands – toutefois c’est là l’histoire de ma sensibilité au trait, différente de celle que je veux raconter, la sensibilité aux mots.)
 
Stan Lee l’auteur, donc : l’être à la base de tout, cité en premier comme si le protocole était un indice. Je m’émerveillais, d’une part, que les histoires qui me faisaient rêver eussent besoin que quelqu’un les écrive ; d’autre part que ce quelqu’un portât souvent le même nom – quel extraordinaire pouvoir avait donc ce type unique, ce Stan qui par la seule force de son imagination et de sa machine à écrire, créait, animait, peuplait et dialoguait des mondes (ah, les dialogues, son talent le plus évident… qu’elles étaient donc drôles ces interminables palabres à la fois épiques et bouffones, y compris en plein cœur d’une baston qui rasait un pâté de maison, alors que tous les belligérants devraient être essoufflés et haletants). C’était décidé ! Je prêtais serment sur ma pile de Strange ! Je serais Stan Lee ou rien ! Car à l’époque, j’ignorais qui était Chateaubriand.
 
Peu après, disons, vers 9 ans, je remarquai autre chose : les épisodes s’égrainaient et les cartouches des splash pages spécifiaient de moins en moins « Scénario : Stan Lee » , délivrant à la place d’autres noms d’auteurs auxquels je me familiarisais rapidement, l’écriture aussi avait un style. Manifestement, le démiurge en chef s’éloignait de la terre et déléguait à ses disciples le soin de poursuivre ses sagas. En revanche, tous les épisodes de toutes les séries commençaient par un même cartouche, comme une enseigne au néon : « STAN LEE PRÉSENTE… » Qu’est-ce à dire ? En deux fois plus haut que n’importe qui son nom s’étalait (je m’voyais déjà…), à la place d’honneur du générique même lorsqu’il n’avait rien fichu ! Ainsi m’était révélée une seconde figure, pratiquement aussi importante que celle de l’auteur : le patron de presse un peu bluffeur, l’éditeur un peu exploiteur, le producteur un peu filou, le businessman un peu spoliateur, le publicitaire un peu mégalo (car, afin de donner un visage au culte de sa personnalité, nous était fréquemment exhibée l’icône de son sourire, sa moustache, ses lunettes, son air satisfait), la vedette bankable un peu warholienne qui faisait de son propre nom une marque standard afin de s’approprier l’œuvre des autres au sein d’un empire industriel.
 
Stan Lee est mort aujourd’hui lundi 12 novembre 2018, à l’âge de 95 ans.
 
J’adresse à son fantôme toute ma gratitude, et quasiment tout mon respect.
————-
(1) – Seconde référence plus subtile pour les gourmands, attention nous embrayons sur le niveau deux, sur l’hommage à double-fond : au détour d’une scène de l’un de mes deux romans, le lecteur apprend que « Stan » est en réalité le diminutif de Stanislas. Or ce prénom-ci était celui du papa de René Goscinny, que ce dernier utilisera parfois comme pseudonyme pour signer les pages d’actualité de Pilote (mâtin, quel journal !). Stan Lee et Goscinny, le Ricain et le Franco-Belge (Argentin), et voilà réunis dans le même prénom mes deux premiers modèles d’écrivains.

La libido de la bibliothécaire

08/07/2018 un commentaire

Oh moi je lis des livres, surtout. Parfois j’en écris mais ça comme c’est plus long c’est plus rare. Puis de temps en temps il m’arrive même d’en prêter, lorsque je travaille en bibliothèque. Là je viens de travailler quatre mois en bibliothèque alors j’ai prêté des tas et des tas de livres mais pour le moment c’est fini alors tiens ces jours-ci j’écris un livre, assez gros.

Mais comme j’ai dit, surtout j’en lis. Et je m’étonne d’un détail, coup sur coup trois de mes dernières lectures mettent en scène une bibliothécaire. C’est le destin ou quoi ? Le hasard ? Ou bien j’ai juste l’oeil aimanté, et je fais plus attention à certains types de personnages ? Si dans un univers parallèle j’étais disons charpentier, relèverais-je mieux que d’autres lecteurs chaque occurrence de charpentier dans les fictions, par exemple en lisant les Évangiles calculerais-je tout de suite Saint Joseph et ferais-je de lui le personnage principal de l’intrigue ? Je ne le saurai jamais, je sais seulement qu’ayant beaucoup exercé un autre métier que charpentier, je suis tel que tu me vois davantage sensible aux apparitions de Saint Jérôme, saint patron des archéologues, archivistes, traducteurs, étudiants et bibliothécaires.

1) New York Trilogie, de Will Eisner

Inépuisable fresque urbaine sise dans la Ville des Villes, dessinée par le romancier graphique Will Eisner (rappelons que l’expression débile « roman graphique » labélisant désormais au pistolet à étiquette toute BD snob et chère n’a eu de pertinence que pour l’endroit et pour l’époque où Eisner l’a inventée, New York, 1978), cette somme de 420 pages est le meilleur livre jamais publié sur New York, révérence rendue à Salinger, Paul Auster, Dos Passos, Bret Easton Ellis, ou même Céline. Je relis Will Eisner in extenso ou en morceaux choisis tous les cinq ans environ, il faut croire que le moment était venu. L’effet est intact. Eisner est à la fois un humaniste et un formaliste, mélange parfait pour raconter l’être humain dans la jungle urbaine, le cabossé au fond du géométrique : vois comme ça bouge dans le cadre. Son expressionnisme fait toujours merveille pour raconter les tragi-comédies des petites gens des grandes villes. Dans la dernière section, intitulée Invisible People (car, expérience commune, les gens que l’on croise dans les rues sont invisibles), nous faisons la connaissance d’Hilda Gornish, quadragénaire, vierge, bibliothécaire. Elle a consacré sa vie à son vieux papa malade et déclare à sa collègue de boulot : « Si j’ai quelqu’un dans ma vie ? Et qui veux-tu que je rencontre dans ce travail ? Un livre ?« 

2) Drôle d’endroit pour de la neige, de Fred Paronuzzi

Délicieux petit roman, épopée modeste et fleur-de-peau d’une échappée belle. On ne connaitra pas le prénom de l’héroïne, mais on apprendra, tardivement, au détour d’une conversation, au moment où il faut bien se faire violence et se présenter à l’autre, qu’elle est bibliothécaire. « Je donne à lire et à rêver à des gosses qui n’ont pas grand chose à lire et pas beaucoup de sujets sur lesquels rêver... » OK, on voit le genre. Mais quid de sa vie sentimentale et sexuelle, alors ? Mariée depuis trop longtemps à un homme qui ne la regarde plus, qui du reste fait carrière dans la phynance, elle avoue se sentir pure spectatrice de la chose et regarder le plafond pendant le devoir conjugal, « comme un accessoire dans le one-man-show » du goujat conjugal, son corps est en jachère tout comme sa vie. Elle prend la tangente pour quelques jours d’automne au bord de la mer, le temps de se redécouvrir, c’est-à-dire réapprendre à découvrir les autres, et le désir entre elle et eux. On lui envoie tous nos voeux de bonheur, tout comme d’ailleurs à Hilda Gornish.

3) Sex Criminals, de Matt Fraction et ChipZsarsky

Avec l’impétueuse Suzie, nous changeons sensiblement de registre. Bibliothécaire passionnée, Suzie a aussi un secret : elle s’est découvert à l’adolescence un super-pouvoir. À chaque fois qu’un orgasme la saisit, le temps s’arrête. Ce n’est pas une figure de style : le temps se fige littéralement. Qu’elle soit seule ou en couple, dès que Suzie jouit l’univers s’immobilise. Le corps exalté, exulté et épuisé, elle peut alors déambuler flottante, à sa guise parmi un environnement de statues humaines, dans un décor silencieux… jusqu’à ce que s’estompe cette phase paisible que les sexologues nomment de manière un peu métaphysique résolution, et qu’enfin les aiguilles des horloges redémarrent. Sex Criminals a le défaut de bien des séries américaines : le récit tire à la ligne d’épisode en épisode jusqu’à épuisement des personnages et des lecteurs, mais son point de départ est une idée merveilleuse, poétique, comme à chaque fois que dans une fiction fantastique un sentiment existentiel abstrait s’incarne en péripétie concrète (cf. Neil Gaiman et ses filles extraterrestres). Chacun a ressenti un jour (du moins je le lui souhaite bien sincèrement) cette sensation, l’orgasme qui fait basculer de l’autre côté du temps, qui liquide l’ordinaire dans le corps, le trivial dans la tête, la fatalité, l’écoulement, la mortalité, le Flux. C’est en retravaillant une bonne sensation qu’on fait une bonne histoire.

Donc. L’idéal-type de la bibliothécaire (la bibliothécaire, oui, car le bibliothécaire est une femme, son genre est partie prenante du cliché) est une célibataire revêche portant la plupart du temps un chignon, des lunettes, et une jupe serrée de couleur terne. D’âge mûr, assez sévère, elle ne rigole pas tous les jours, d’autant que son job consiste à vous rappeler les pénalités de retard et à vous faire chut l’index sur la bouche, en vous rappelant la règle de silence qui règne en son domaine. Au cinéma souvenez-vous c’est la même chose, l’image en plus. Un exemple entre mille, mais un chef d’oeuvre : dans La vie est belle (Franck Capra, 1946), un homme est sauvé du suicide par un ange qui lui montre à quel point la vie des autres serait triste ans lui – il découvre notamment que son épouse Mary, belle, aimante, épanouie, sans lunettes, aurait connu un destin tragique s’il ne l’avait pas épousée, elle serait restée vieille fille et, de dépit, serait devenue bibliothécaire à lunettes. VDM.

Les trois personnages livresques énumérés ci-dessus rappellent que la bibliothécaire imaginaire ne peut qu’avoir une libido problématique, au minimum inexistante, sans aucun doute contrariée, retardée, empêchée, voire bizarre. Elle ne baise pas, elle lit. Pourquoi, nom d’une bite ?

Au-delà du folklore, qui est toujours source d’amusement (et de fantasmes, avec leurs lots de tabous prêts-à-profaner : la bibliothécaire est un personnage de films porno au même titre que l’infirmière, la policière, la femme d’affairesl’institutrice, la bonne soeur etc., et ce film-ci au fait, le connaissez-vous ?), le Fond du Tiroir en profite pour réfléchir sur le registre mythique de ce métier, son aura, son histoire, voire sa préhistoire. Un bibliothécaire, autrefois, était un moine. C’est-à-dire un homme qui s’est abstrait de la vie charnelle, qui aspirait à la seule vie spirituelle du livre, et dont les seules peaux qu’il pouvait espérer toucher étaient celles des reliures en vélin. Car lire ce n’est pas vivre, c’est renoncer à vivre pour ne se consacrer (momentanément ? définitivement ?) qu’à la représentation de la vie. Un livre n’est qu’un simulacre, ceci n’est pas une pomme, ne l’oublions jamais hors du temps contractuel de la fiction. Les bibliothécaires du XXIe siècle, toutes modernes et hyperconnectées qu’elle soient, sont les héritières symboliques de l’abnégation des moines, tant pis pour elles.

Et moi ? Oh, moi, je lis des livres, surtout. Parfois j’en écris, parfois j’en prête. Et sinon, je fais l’amour. Il y a un moment pour tout et un temps pour toute activité sous le ciel, dit l’Ecclesiaste.

Bonus

Helena Bonham Carter, bibliothécaire dans un clip de Rufus Wainwright, bien complète de ses lunettes, son chignon, sa jupe grise, et sa frustration sexuelle qui explose :

D’un Charlie l’autre

12/04/2018 3 commentaires

Il paraît que sort ces jours-ci un film intitulé Gaston Lagaffe. Pas besoin de lire les critiques (catastrophiques) pour manquer d’envie d’aller le voir.

André Franquin a créé un personnage aussi drôle, aussi riche, aussi génial, a priori aussi éternel, que le Charlot que créa Charlie Chaplin. Charlot et Gaston ont ceci en commun d’être sociologiquement et économiquement enfants de leur époque : l’un est un vagabond jeté à la rue par l’immigration, la misère, et la crise de 1929 (même s’il est le héros de courts métrages dès 1915), l’autre est un freak des 30 glorieuses, énergumène poète et anarchiste qu’une grande entreprise ne se résout pas à virer car l’époque jouit alors du plein emploi, allez, on se le garde le trublion même si on ne sait pas au juste pourquoi, bienveillance faisant de Gaston une sorte de 1% culturel à lui tout seul, un luxe daté. Pour envisager la pertinence d’un film Gaston Lagaffe en 2018, demandons-nous également quel intérêt aurait cette même année un remake de Charlot ? Et pour formuler la question de façon encore plus absurde en jouant sur la symétrie, quel intérêt aurait en 2018 une adaptation en bandes dessinées de Charlot ?

Lisons Franquin, regardons Chaplin, puisque par chance ils sont toujours à portée d’œil et de main, et si nous sortons au cinéma allons voir un film contenant quelques idées originales, car il y en a.

Mais puisque nous parlons de rire et de Charlie (Chaplin), rappelons une nouvelle fois que l’autre Charlie, celui dont le nom de famille est Hebdo, vit toujours, vaille que vaille, même si depuis 2017 il est revenu à une situation « normale » : il est un journal satirique déficitaire (forcément, avec ses frais de protection et de blindage). Dans l’un des derniers numéros, j’ai bien ri en lisant le dessin de Félix reproduit ci-dessus. Puis je me suis interrogé sur mon propre rire.

Ce dessin mixe selon une méthode habituelle à Charlie deux informations distinctes (une grande/une petite, une proche/une lointaine, une immédiate/une décontextualisée… effet de disproportion propre à réordonner la hiérarchie dans le flux continu de l’actualité). En l’occurrence, il feint de s’en prendre à Bertrand Cantat, de fait mal reçu lors de son concert à la Belle Électrique, salle grenobloise, mais s’en prend en réalité aux Grenoblois réputés revêches. Je ne suis pas Bertrand Cantat, mais je suis Grenoblois, donc j’appartiens à l’une des deux cibles qui pourraient légitimement perdre leur sang froid, se sentir choquées, indignées, outrées par l’affront, je pourrais, je ne sais pas, lancer une pétition en ligne ou injurier et menacer Charlie sur les réseaux sociaux en traitant les caricaturistes de sales racistes anti-Grenoblois, d’intolérants, d’ignorants, d’irresponsables, parce que eh oh il y a des choses avec lesquelles on ne doit pas plaisanter, la liberté d’expression s’arrête là où l’on commence à froisser autrui alors ne t’avise pas d’insulter mon identité de Grenoblois, c’est comme si tu insultais ma mère, va plutôt baiser la tienne, au prochain attentat compte pas sur moi pour être Charlie tu l’as bien cherché faudra pas chougner fdp.

Sauf que pas du tout : ce dessin me fait rire. Son humour est justement dans son outrance, je trouve désopilante cette tronche de requin furieux censée figurer le visage ordinaire du Grenoblois idéal-type sous son bonnet. Drôle aussi, et avant tout, parce qu’intelligente, cultivée, référencée, misant sur la connivence. En effet, le sel de son humour repose sur l’expression du XVIIIe siècle la conduite de Grenoble et la blague ne saurait être comprise que d’un lecteur détenant cette clef, tiens, Stendhal par exemple, je suis sûr que ça l’aurait fait marrer – c’est dire si l’humour Charlie est exigeant. On relira avec profit l’exégèse de Luz sur le fonctionnement du dessin satirique et au besoin on le punaisera dans tous les lieux publics.

Question parallèle : pourquoi le slogan ambigu et encombrant « Je suis Charlie » a-t-il connu une pareille fortune dès le 7 janvier 2015 au soir ? Pourquoi tout le monde (moi compris) s’y est si rapidement et facilement identifié ? Non parce que l’époque serait Charlie (elle a prouvé le contraire entre temps), mais parce qu’elle est prompte à la revendication identitaire. Or ce slogan constitue, pronom personnel première personne plus verbe être, une revendication identitaire à lui tout seul, une « identité » prêt-à-porter. Qu’il ait engendré autant de répliques sur le même modèle syntaxique au sein d’une interminable parodie de débat (« Je suis musulman », « je suis Paris », « je suis Aylan », « je suis royingha », « je suis Grenoblois » etc.) est le signal d’une crise identitaire généralisée, individualisme insane, superficiel mais violent, moi je moi je, j’existe en cache-misère. Si nous étions, nous n’aurions pas à ce point besoin d’affirmer que nous sommes. À une classe de collège qui me demandait si « j’étais Charlie », j’avais répondu que ce slogan m’emmerdait et que je préférais lire Charlie plutôt que de me prétendre quoi que ce soit, d’une manière générale lire rend moins con, s’affirmer ceci ou cela, c’est moins sûr.

Je continue de lire Charlie, comme je le fais depuis 25 ans. Charlie a publié cette semaine un hors-série : Profs, les sacrifiés de la laïcité. Il y a là toujours de quoi rire (Vuillemin est un prince) mais il y a de quoi lire, de quoi réfléchir, de quoi s’inquiéter. Qui à part Charlie mène le combat pour la laïcité, contre les petites revendications identitaires religieuses explosives, l’ami imaginaire en bandoulière ? Pas grand monde. Pas le Président de la République, occupé présentement à flatter les évêques.

Un dernier jour, un premier jour

07/07/2017 Aucun commentaire

Vendredi 7 juillet 2017. Je me réveille et je me souviens qu’aujourd’hui est mon premier jour de désœuvrement. Pas la peine que je me lève et que je grimpe dans ma bagnole pour rejoindre ma place dans les bouchons puis dans l’endroit de mon enfermement professionnel. J’en ai fini avec cet endroit, et je suis dans un tel état d’esprit que par un accès d’optimisme je me dis que j’en ai peut-être fini pour toujours avec le travail salarié. Moment où jamais de regarder le monde du travail d’un regard neuf et extérieur, de le regarder comme un système vaguement frauduleux, comme une idéologie, comme une norme, par conséquent comme une violence (j’adore ce Message à caractère informatif). Et pour nous envoyer tous au turbin le gouvernement en remet couche sur couche, président après président, de l’impayable Travailler plus pour gagner plus jusqu’à l’actuel ruissellement qui est une réincarnation globalisée de l’arnaque à la pyramide de Ponzi, fantasme de réussite.

Me reste à inventer un autre emploi du temps et un autre temps de l’emploi, une façon de travailler qui ne tiendrait pas de la servitude volontaire, où je pourrais célébrer ma liberté plutôt que la subir. Tiens, et si je me programmais, pour ce premier jour, un re-visionnage de l’excellent brûlot de Pierre Carles, Attention Danger Travail, sous-titré Un autre discours sur le travail ?

Avant cela, un bilan de mon dernier jour, hier. De nombreux profs sont passés me dire au revoir, me souhaiter bonne chance, et surtout me dire merci, ce qui était inattendu et précieux, on remercie si rarement les gens avec qui on a travaillé. Oh, merci pour les mercis.

Cette année scolaire, ces dix mois à temps plein au coeur d’une vénérable institution culturelle municipale m’auront rappelé violemment ce dont j’avais pourtant l’intuition : la filière culturelle de l’administration, ce n’est pas la culture, c’est l’administration. Les rouages du pouvoir sont entre les mains des hommes en gris (ou des femmes), bureaucrates mesquins et sans poésie. Cette crapule invulnérable comme une machine de fer jamais ni l’été ni l’hiver n’a connu l’amour véritable (Baudelaire).

Pour conserver (ah ah, cas de le dire) une trace de mon année pour rien, de mon second rendez-vous manqué au sein de cet établissement (le premier, 25 ans plus tôt, est raconté dans les Reconnaissances de dettes, paragraphe I,91), j’avais l’intention de me munir hier d’un appareil photo pour saisir quelques images de cet environnement éphémère et gâché, que j’aurais aimé malgré tout. Mais les travaux, depuis une semaine, qui ont mis à sac ce qui était mon bureau au premier étage, m’en ont découragé : les traces disparaissent comme si elles n’avaient pas existé, il est déjà trop tard et ça n’a au fond aucune importance. Je me suis contenté de regarder de tous mes yeux, les rétines comme seules chambres noires. Il y a une si belle lumière, ici. Surtout en début d’après-midi.

De même, j’ai eu la vague intention de coucher par écrit, histoire de purger ma colère, tout le mal que je pense de cette organisation du travail en général, et en particulier de ma supérieure hiérarchique immédiate, sclérosante, discriminante, décerébrante, démotivante, infantilisante, souriante. Archétype du petit gestionnaire qui verrouille son petit pouvoir de petit chef.

Où et quand les choses ont-elles commencé à dérailler ? Dire que j’avais débuté, en octobre, dans un gigantesque enthousiasme, persuadé que « ce boulot est pour moi », funeste illusion. Je me disais gaiement : « Je suis en train de brader pour le SMIC mes compétences, ma culture, mes vingt ans d’expérience en bibliothèque, eh bien quoi, peu importe, puisque je vais me régaler ». Passant au fil des mois de déconvenue en désillusion et, ne me régalant point, j’ai réalisé que la situation était plus simple et pourtant pire : mes compétences, ma culture, mon expérience, nul n’en avait rien à secouer, et le SMIC est trop cher payé pour un simple outil à qui on ne demande que de faire acte de présence (cette institution culturelle est dotée d’une pointeuse). Je n’attendais pas qu’on me déroule le tapis rouge, seulement qu’on m’utilise… C’était déjà trop demander, au sein de cet auguste équipement dont le fondement, le sens même, devrait être de révéler et élever les talents de chacun.

Comment raconter précisément le mépris dans lequel j’ai baigné ? Comment décrire le sentiment de ratage, de gâchis, de gaspillage de mon expérience, de mes savoirs, de mon temps, par cette gestion du personnel débilitante à force de cloisonnement ? Observons cette reproduction en modèle réduit des classes sociales : d’un côté les cadres, élite qui donne les consignes (en entreprise on dit managers et je n’ai trouvé personne pour m’expliquer la différence), de l’autre les subalternes qui les exécutent sans la moindre autonomie ni capacité d’initiative. Remarquons un marquage symbolique de l’étanchéité des classes sociales, tacitement accepté par tous : les cadres entre eux se tutoient, ainsi que les subalternes entre eux ; mais cadres et subalternes se vouvoient.

J’aurais voulu avoir le talent et la patience d’écrire cela correctement. Mais je viens de lire l’excellent bouquin que Tardi a composé d’après les souvenirs de la seconde guerre mondiale de son père : Moi René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag II B. Or voilà que je tombe sur cet éclat de voix, pendant la débâcle de 1940 :

« Honte à nos chefs ! Ces lamentables imbéciles, totalement dépassés par les événements, et dont la médiocrité illumine encore le monde aujourd’hui, nous avaient abandonnés. Honte à eux ! J’ai vu des officiers prisonniers continuer à crâner à l’écart de leurs hommes, arborant des cannes d’éclopés, façon héros de la Grande Guerre. Peut-être ces connards pensaient-ils qu’ils venaient de remporter une victoire décisive ? C’est pas impossible. (…)
Quand tous les prisonniers de guerre français sont arrivés dans le camp de passage à Trèves (joli nom de ville, en temps de guerre), les officiers ont été séparés de la troupe et ont embarqué pour les Oflags. Nous n’en revîmes plus, excepté les médecins et les dentistes qui étaient une extrême minorité à l’intérieur des camps. Je me demande encore comment cette armée française de merde a pu fonctionner, avec la ségrégation qui existait entre officiers et troupe. Une armée essentiellement aristocratique. Les chefs n’ont pas fait de gros efforts pour se mêler aux soldats. Strictes paroles avec les subalternes.
– Mais, papa, elle n’a pas fonctionné, cette armée ! Vous avez perdu la guerre. »

Je lis ce dialogue et soudain tout s’éclaire, un récit de vie vieux de 75 ans illustre si bien ma situation actuelle que je n’ai plus besoin de l’écrire moi-même. Qu’est-ce qui cloche au juste dans le tréfonds de l’administration française ? Certes, elle est au XXIe siècle entièrement contaminée par cette merde de manadjemente, idéologie de l’efficacité prétendument rationnelle qui élime petit à petit les différences entre public et privé, mais si nous remontons aux racines, on se souvient qu’à sa conception au XIXe, l’administration fut calquée très exactement sur un autre modèle d’oppression pyramidale, celui de l’armée. Le prototype du fonctionnaire, c’est le soldat. Voilà le bilan que je cherchais : j’ai été trouffion dix mois, cette année a été mon second service militaire.

De quoi gerber un bon coup, devenir anarchiste pour le compte, déserter, gueuler Mort aux vaches, crosse en l’air et rompons les rangs, et qu’on n’en parle plus.

La page est tournée. Je vais lire, écrire, réfléchir, sur d’autres sujets.

Qu’est-ce qui est en haut de ma pile ? En présence de Schopenhauer. Allons-y, lisons Schopenhauer. Extrait de Aphorismes sur la sagesse dans la vie, chap. 3, traduit par Michel Houellebecq :

Posséder suffisamment pour pouvoir, ne serait-ce que seul et sans famille, vivre commodément dans une véritable indépendance, c’est-à-dire sans travailler, est un avantage inappréciable: c’est là l’exemption et l’immunité des misères et des tourments attachés à la vie humaine, c’est aussi l’émancipation de la corvée générale qui est le sort naturel des enfants de la terre. Ce n’est que par cette faveur du destin qu’on est véritablement un homme né libre, qu’on est vraiment sui juris (son propre maître), maître de son temps et de ses forces, et qu’on peut dire chaque matin: « la journée m’appartient ». Aussi, entre celui qui a mille livres de rente et celui qui en a cent mille, la différence est-elle infiniment moindre qu’entre le premier et celui qui n’a rien. Mais la fortune patrimoniale atteint son plus haut prix lorsqu’elle échoit à celui qui, pourvu de forces intellectuelles supérieures, poursuit des entreprises qui s’accordent difficilement avec un travail alimentaire: il est alors doublement favorisé du destin et peut vivre tout à son génie. Il payera au centuple sa dette envers l’humanité en produisant ce que nul autre ne pourrait produire, et en lui apportant ce qui sera son bien commun, en même temps que son honneur. Un autre, placé dans une situation aussi favorisée, se rendra digne de l’humanité par ses œuvres philanthropiques. Celui qui au contraire ne fait rien de ce genre, qui n’essaie même pas, ne serait-ce qu’une fois, à titre d’essai, de faire progresser une science par des études sérieuses, ou de s’en donner si peu que ce soit la possibilité, n’est qu’un fainéant méprisable.

Tuer la mort

04/12/2016 un commentaire

cikiaceligljgdoo

On peut, comme dans La jetée, être toute sa vie hanté par une scène vue durant l’enfance. Ou bien, par une image. Ou par un son, une mélodie. Ou par une lumière. Ou par un bout de madeleine amollie dans une tasse de pisse-mémé. Ou bien par une phrase. Question de sensibilité à tel de nos sens, ou à tel autre.

J’ai longtemps été hanté par cette phrase, lue très jeune : Tuer la mort, ne serait-ce qu’une seconde… N’est-ce pas devenir immortel l’espace d’une seconde ?

Cette phrase me remontait en tête périodiquement, le genre de leitmotiv qui nous saucissonne dans la spire des années, et à l’improviste nous nargue au reviens-y, « Salut c’est encore moi, la phrase, tu me remets ? Comment ça va depuis la dernière fois ? Non, ce n’est pas encore aujourd’hui que je te dirai d’où je viens, mais on peut discuter de là où tu te trouves, toi. Tu as grandi ? Tu as réfléchi ? Tu as enfin compris ce que je veux te dire ? Tu l’as senti, hein, que je n’étais pas une lapalissade, que j’étais une pensée profonde, que vivre c’est être immortel, du moins jusqu’à la mort, l’as-tu déjà éprouvé ? As-tu déjà vécu si intensément une seconde que tu en as tué la mort ? Oui ? Non ? Pas encore. Tu verras. Ça s’appelle un orgasme. On en reparlera la prochaine fois. À bientôt. »

Et toujours je me demandais comment cette phrase était en premier lieu entrée en moi pour ne plus me quitter, où, quand, par quel orifice ? Depuis quel poème, quelle chanson, quel traité, quel roman quel film ? Était-ce de Shakespeare ? Sade ? Prévert ? Jankélévitch ?  Strindberg ? Maupassant ? Jacques Brel ? Gaston Leroux ? Cavanna ? Mattt Konture ?

Non. J’ai fini par retrouver son auteur. Cette phrase est de Marcel Gotlib.

Aujourd’hui, Gotlib est mort. C’était son jour de cesser d’être immortel.

Coïncidence : j’ai relu (je me suis racheté, en fait) pas plus tard que la semaine dernière l’intégrale Rha Lovely + Rha Gnagna. C’est dans ce recueil extraordinaire, inconcevable, sans doute non reproductible en 2016, qu’on la trouve, la phrase.

Plus précisément, elle apparaît à la toute fin d’une bande dessinée qui jusque là était plutôt marrante, à mi-chemin de la satire et du non-sens, comme aimait à mélanger Gotlib, une bande dessinée intitulée L’amour en viager pour qu’on saisisse dès l’ouverture qu’il s’agit d’un faux mélodrame avec mari+femme+amant, d’un faux soap opera, et d’un vrai hommage au Viager, ce film génial de Goscinny (ex-mentor de Gotlib) et Tchernia (tiens ? encore un disparu de l’année).

Le Viager sort au cinéma en 1971. Gotlib publie en 1974 dans le 9e numéro de l’Echo des savanes, revue qu’il a fondée avec Mandryka et Bretécher, L’Amour en viager, récit en 12 planches qui en singe vaguement la trame : ici comme là, on attend la mort d’un personnage,  donné moribond dès le début mais qui mourra des décennies plus tard, éprouvant la patience de ceux qui n’espèrent que son trépas pour faire main basse sur sa maison (dans le film de Tchernia) / pour enfin convoler sans mauvaise conscience (dans la bande dessinée de Gotlib).

Dans toutes ses bandes dessinées de l’époque, sa plus libre, Gotlib parle énormément de sexe, comme ses confrères. Pas par provocation gratuite, juste parce qu’il fallait le faire pour éprouver les tabous, ceux des autres, ceux de soi, ceux du lecteur et ceux de l’auteur. Et moi, en léger différé, je découvrais dans la chambre de mon grand frère toutes ces images de cul, j’étais encore puceau, peut-être même pré-pubère, dix ans j’avais peut-être ? Onze ? Nous n’avons pas attendu Internet pour être exposé à des images qui ne sont pas de nos âges.

La première page de L’Amour en viager montre un couple faisant l’amour ; la deuxième page, abstraite, allégorique, pleine et tendue comme une bite, est remplie à ras-bord de métaphores sexuelles : un feu d’artifice ! Un torrent tumultueux ! Un tunnel ! Une fleur qui s’ouvre ! Une clef raide dans une serrure ! Un canon qui éjacule son boulet ! Une casserole qui bout sur le feu ! Un geyser !

L’histoire est marrante, comme je l’ai dit et comme on l’espérait, puisque Gotlib est un gars super-marrant. Elle déconne façon humour de répétition, elle est interminable jusqu’à l’absurde (gag : au fil de ces décennies d’ajournement, on regarde l’amant et l’amante vieillir peu à peu, ride à ride, tandis que le souffreteux éternel, malade terminal qui passe sa vie à mourir sur son lit de mort mais ne meurt pas, semble toujours avoir la même tronche). Quand un jour, couic, enfin ! Le mari gêneur lâche son dernier soupir. L’homme et la femme se regardent. Ils peuvent se retrouver, ne faire qu’un, librement. Se toucher, s’aimer, faire l’amour à nouveau. Mais… ils ont 90 ans. Ils se déshabillent, s’embrassent, et Gotlib le super-marrant ne ridiculise pas leurs corps fripés, flasques et bourrelés. Il leur accorde une seconde pleine page de métaphores sexuelles, écho atrophié de la première : un tout petit feu d’artifice, une toute petite clef, un tout petit canon, une clef molle, une fleur fanée, un ruisseau rachitique et caillouteux…

Et tombe alors, comme un rideau, en lieu et place de la morale, cette phrase, cette phrase aussi belle que celle, fameuse, attribuée à Stanley Donen (« Faire l’amour, c’est comme faire un film, quand c’est bien fait c’est magique. Et quand c’est moins bien fait, c’est magique quand même »).

Tuer la mort, ne serait-ce qu’une seconde… N’est-ce pas devenir immortel l’espace d’une seconde ?

Les Temps mauvais (Lectures pendant la canicule, 8)

31/08/2015 Aucun commentaire

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Depuis l’avènement de quelques succès fulgurants comme Persepolis, la bande dessinée autobiographique est devenue, sinon une tendance, du moins un secteur éditorial fécond qui produit bon an mal an ses grands livres (L’Arabe du futur de Sattouf) et ses tombereaux de niaiseries (les horripilantes chroniques de type girly, auxquelles la dessinatrice Tanxx a taillé un costard fort seyant).

Outre les grands anciens américains (Crumb en tête), l’un des pionniers européens de cette veine est l’Espagnol Carlos Giménez. Dès le milieu des années 70, il entame, en parallèle de ses nombreuses fictions (il est prolifique), son monumental cycle autobiographique avec Paracuellos, où il raconte son enfance, de 6 à 14 ans, sous Franco, dans les orphelinats de l’assistance publique phalangiste. La schlague des franquistes et le fouet de l’Église, les privations et les tortures, le sadisme des adultes et la violence des enfants entre eux… Paracuellos était noir, oppressant, triste à pleurer. Je me souviens que nous découvrions cette enfance cruelle par tranches de quatre pages dans Fluide glacial qui juraient avec le reste du magazine d’Umour, quatre pages de pathos à l’estomac, comme glissées par effraction entre les Bidochon et Carmen Cru, entre les gros nez d’Edika et les merveilleuses absurdités de Goossens. L’onde de choc de Parcuellos a engendré des effets immédiats (Binet s’est décidé à raconter sa propre enfance dans ce qui restera son livre le plus personnel, L’Institution) mais aussi à longue échéance puisque son aura sert toujours de modèle (L’Arabe du futur, déjà cité).

Suivront deux autres fresques, elles aussi en 5 ou 6 tomes : Barrio (récits de son adolescence) puis Les professionnels (chroniques de sa vie de jeune dessinateur de bandes dessinées), formant avec Paracuellos une sorte de trilogie sur le modèle L’enfant/Le bachelier/L’insurgé, où l’histoire d’un individu est le vecteur privilégié pour raconter l’Histoire (avec sa grande hache) d’un pays. Enfance, adolescence et âge adulte deviennent trois temps de l’histoire espagnole au XXe siècle, du verrouillage de la dicature au déverrouillage de la movida.

Près de 40 ans plus tard, Giménez boucle ce panorama avec Les temps mauvais, Madrid 1936-1939 (Malos Tiempos), pavé de 240 pages (paru en 4 tomes en version originale) dans lequel il revient aux sources du mal : la Guerre civile. Pour la première fois, sa propre personne et ses souvenirs sont absents du tableau, puisqu’il est né en 1941, et tous les récits y ont été exclusivement recueillis de la bouche de tierces personnes. En somme, une autobio d’avant la naissance de l’auteur : variante recevable du travail autobiographique, quoique tout le contraire de l’égotisme d’une autofiction ordinaire. La question posée est : comment s’est accompli cette catastrophe dont je suis né, que s’est-il passé juste avant moi, qui m’a donné à vivre cette vie ?

Fidèle à sa méthode, Giménez délivre une suite de récits de quelques pages, toujours poignants, à la fois épiques et intimes, politiques et viscéraux, où des personnages, qui ont été des personnes réelles, tentent de survivre : le temps qu’on s’attache à elles, elles tuent ou sont tuées. Ce contexte si particulier de la guerre civile, sans jamais absoudre les franquistes de leurs responsabilités initiales, est présenté comme un suicide collectif : « Quelle horreur Marcelino, quelle horreur ! Tous ces morts ! On s’entretue, on est des animaux, on est devenus fous ! Et les deux camps se vantent de tuer plus d’ennemis que les autres… »

On ne croisera ni Franco, ni Hemingway, ni aucun personnage retenu par les dictionnaires. Les « héros » de ce livre ne sont pas ceux qui font la guerre mais ceux qui la subissent. Les anecdotes triviales (ravitaillement, liens de famille, rivalités, humiliations de classe…) accèdent à l’universel en devenant des questions de vie et de mort. Les saynètes se succèdent, mais qu’on ne s’y trompe pas, elles sont liées comme les mailles d’une tapisserie, un personnage entrevu à un autre bout du livre peut surgir à nouveau pour se venger, ajoutant au charnier une autre puanteur, celui de la vendetta campagnarde, à la Garcia Lorca.

Comme pour parachever le grand œuvre entamé par Paracuellos, les enfants sont présents presque dans chaque histoire. Ils essaient de comprendre pourquoi l’oncle est mort, pourquoi le voisin est en fuite, pourquoi on a mangé le chat, et dans les décombres ils jouent eux aussi à la guerre, parce que les enfants jouent, même pendant la guerre. Le trait de Giménez, même s’il a pris quelque chose d’un peu routinier (notamment dans les visages, sur lesquels on reconnaît au premier coup d’œil ses types et ses tics), excelle à rendre le mélodrame organique. La faim le jour, la peur la nuit, c’est dans les corps que ça se passe. L’odeur du sang, de la sueur, des larmes. Rappel : la guerre a été, pour nos parents, nos grands-parents, nos voisins, la vie quotidienne. Elle l’est aujourd’hui pour d’autres, qui fuient leur pays. Combien de migrants espagnols en France, au fait ?