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Un regret (Troyes épisode 65)

16/11/2011 Aucun commentaire

Certaines choses se font. D’autres ne se font pas. Ci-dessous un échange de mails à propos d’une chose qui, finalement, ne se fera pas, et ne me laisse qu’un regret. Il me reste à peine plus d’un mois de présence effective à Troyes. Je commence à pouvoir compter les choses qui se feront.

Bonjour Monsieur. Je suis enseignante de français en classe de 5ème dans un collège de Troyes et j’ai reçu vos coordonnées d’une maman d’élève qui vous a rencontré au Salon du Livre. Il se trouve en effet qu’une partie de mes élèves intègre dans le cadre du Conservatoire un projet théâtral autour de la pièce « l’Augmentation » de Georges Perec. Elle m’a dit que vous seriez heureux de partager votre passion de Perec avec la classe. Cela pourrait en effet être très enrichissant mais avant d’en parler concrètement à l’administration du collège, j’aurais voulu échanger un peu avec vous et voir sous quelle forme nous pourrions envisager cette intervention et quelle préparation vous souhaiteriez que je fasse en amont auprès des élèves. Je vous remercie en tous cas de cette proposition et reste à votre disposition. Bien cordialement.

Bonjour. Oui, c’est volontiers que je viendrai dans votre classe pour parler de Georges Perec. Reste à préciser… 1) la date. Je suis à Troyes jusqu’en décembre. 2) le contenu exact de mon intervention. Je pourrai causer à vos élèves, au choix, de : Georges Perec en général (je peux leur présenter la plaquette de Perec que j’ai rééditée et pour laquelle j’ai assemblé une préface et des notes, « Ce qui stimule ma racontouze » ) ; L’influence de Georges Perec sur mes propres livres (soit comme clin d’oeil, soit carrément comme inspiration majeure sur la structure et la composition des livres) ; le travail théâtral à partir d’un texte littéraire (il se trouve que je tourne depuis trois ans un spectacle adapté de l’un de mes romans). Bien à vous, et à bientôt, Fabrice Vigne

Merci de votre réponse.
1) Pour ce qui est des dates, nous pourrions envisager cela plutôt la semaine précédant les vacances de Noël, soit le lundi 12 décembre, soit le vendredi 16 décembre. 2) En ce qui concerne le contenu, je souhaiterais que vous leur présentiez Perec en général et sa vision de l’écriture. 3) Autre point prosaïque mais qui a néanmoins son importance : faut-il prévoir un financement et, si oui, sous quelle forme ? En fonction de tout cela, je soumets notre projet à l’administration du collège et vous tiens au courant. Merci, bien cordialement.

Bonsoir. La date du 12 décembre me convient. Vous me préciserez en temps utile l’horaire et l’adresse du collège. Concernant les finances, vous n’avez qu’à me considérer gratuit : j’estime que, pour les établissements troyens, je suis payé par l’association Lecture et Loisirs qui m’héberge à Troyes. Vous voyez que je ne suis pas exigeant. En revanche, je me permets de regretter un peu que vous ne profitiez pas de l’occasion pour vous intéresser, et surtout pour intéresser vos élèves, à mes propres livres. Non que je sois fou de narcissisme et d’auto-promotion, mais, s’il s’agit de présenter uniquement Perec, sa vie et son oeuvre, il me semble que vous êtes tout aussi qualifiée que moi ; ce que je peux apporter de spécifique, et de plus vivant, c’est témoigner comment Perec m’a fait écrire, m’a donné envie d’écrire, comment Perec entraîne à la littérature, comment il a ouvert de très nombreuses voies que nous pouvons explorer à sa suite. Mais naturellement, je m’en tiendrai au programme que vous me spécifiez. Bien cordialement, Fabrice Vigne

Bonsoir, je vous remercie de votre franchise et agirai donc de même à votre égard. Il n’y a en effet de ma part jamais eu d’autre intention, en vous invitant dans ma classe, que d’apporter un éclairage averti sur l’oeuvre de Perec et sa vision de l’écriture. Constatant qu’il y a eu malentendu, je préfère que nous nous en tenions là et, suivant votre conseil, présenterai moi-même Perec à la classe. Comme je n’avais prévu d’aborder le théâtre qu’au troisième trimestre, je serai ainsi plus libre d’introduire le sujet en temps et heure, me consacrant pour l’heure au Moyen-Age, période clef du programme de cinquième qui nous occupera aisément pour la fin de ce premier trimestre. Je vous remercie néanmoins d’avoir donné suite à cette prise de contact. Bien cordialement.

D’accord, nous en restons là. Le moyen-âge, c’est bien aussi. Je vous souhaite bonne continuation, et bonne Augmentation à vos élèves. Fabrice Vigne

Mais Bien sûr il y a plus grave que ces tristes rendez-vous manqués. C’est officiel : l’atmosphère européenne est ces jours-ci polluée par des particules radioactives dont on ignore tout. Cela signifie qu’une nouvelle catastrophe nucléaire s’est produite récemment sur un réacteur quelque part en Europe, et que, quel que soit le pays où elle est advenue, les autorités se sont bien gardées de l’annoncer. Tout va bien !

Le club des fétichistes

14/04/2011 un commentaire

Hervé Bougel est un fétichiste : il a suspendu en son atelier, dans l’antre même, confortable et secrète, où il bichonne à la main chaque exemplaire des publications du pré # carré, un immense poster représentant Georges Perec rue Vilin, figure tutélaire et pensive face à l’éphémère des paysages.

Patrick Villecourt est un fétichiste : le mur en face de son bureau est orné d’une tête de Perec redessinée par Enki Bilal, sous le regard duquel Patrick factotumise en orfèvre les livres du Fond du Tiroir (ou d’autres ouvrages moins glorieux mais, à l’occasion, mieux rétribués).

Je suis, il est temps de l’avouer malgré que j’en ai, un fétichiste : je porte en permanence dans mon portefeuille, à l’horizontale du cœur, un timbre à l’effigie de Perec un chat sur l’épaule, que je me garde bien de mélanger avec les bêtes Mariannes ordinaires identité-nationale mon cul,  il s’agit de ne pas le salir, minuscule grigri, trésor non affranchi que pour rien au monde je ne voudrais voir disparaître sur la première enveloppe venue et se prendre des coups de tampons sur la coupe afro.

Il était fatal que nous nous rencontrassions, et pas seulement pour les plaisirs raffinés de l’imparfait du subjonctif. Quand un fétichiste rencontre deux autres fétichistes, qu’est-ce qu’ils se racontouzent ?

Je reviens de chez l’imprimeur, les bras heureux et chargés d’un carton de livres, le plus beau livre de notre catalogue comme tous les autres livres de notre catalogue : « Ce qui stimule ma racontouze » de Georges Perec, splendide sixième livre et demi (demi pour cause de co-édition) publié par le Fond du Tiroir, fruit du minutieux et passionné travail de trois fétichistes.

Pour assurer la promotion de ce bel objet (qui n’en a guère besoin, après tout : nous sommes assurés d’écouler l’essentiel du tirage lors du Printemps du livre de Grenoble – spéchol sinx à Mmes Carine d’Inca et Vanessa Curton), je viens de me prêter à une interview au micro de Michèle Caron pour France Bleu Isère. Si tout fonctionne correct c’est écoutable ici.

Je règle mon pas sur le pas de mon Pere(c)

03/04/2011 2 commentaires

Le ouebmestre du Fond du Tiroir me confirme le renouvellement de notre bail électronique : le site, le blog, toutes mes petites affaires, sont reconduits pour une quatrième année. J’exprime à nouveau ma gratitude à l’aimable soutier du Tiroir, grâce à qui je dispose de ce bel outil exempt de réclame – sinon les miennes (ne bougez pas, je reviens sur ce point dans quelques lignes). Et que s’y passe-t-il, dans le FdT, pour fêter l’anniversaire ? Un petit miracle, figurez-vous.

J’ai créé cette structure, il y a donc très exactement trois ans, pour accomplir des jolies choses à l’instinct et en liberté, y compris non préméditées – laisser venir à moi la vie et les envies. Je n’avais nullement, par exemple, envisagé d’y publier une autre signature que la mienne. Mais voilà que notre prochain livre donne sa chance à un jeune auteur qui débute : Georges Perec. Vous rendez-vous compte ? Moi, éditeur d’un quasi-inédit de Perec !

Perec est l’un de mes trois ou quatre écrivains de chevet, ces trois-ou-quatre-toujours-les-mêmes lus de la première à la dernière ligne, relus, remâchés, et recrachés à l’occasion. Un autre de ces essentiels de poche est L.-F. Céline, et je trouve le destin bien malin de me donner l’occasion d’honorer l’un puis l’autre à un mois de distance : l’antisémite et le juif – ah comme il est réducteur et sot de les définir ainsi ! Comme si on avait tout dit ! Alors que rien du tout. L’égarement de l’un, et les racines de l’autre, furent sans doute déterminants pour leurs destins respectifs, mais sont si peu de chose quand il s’agit seulement de les lire, comme les deux immenses écrivains qu’il étaient ! (Oui, décollons l’homme de l’oeuvre, soyons voulez-vous « contre Sainte-Beuve».)

Voici comment c’est arrivé. Je me trouvais chez Hervé Bougel, peaufinant justement les corrections de la Lettre au Dr. Haricot. Nous devisions du salon du livre de Grenoble, où nous tiendrions stand le mois prochain. Or le Printemps du livre programme un hommage à Perec, avec projection de ses films à la cinémathèque, en présence de Robert Bober, et un peu plus tard une soirée spéciale dans l’atelier du pré#carré… Hervé farfouille dans l’une des piles de bouquins qui encombrent son logis, et en exhume un tiré-à-part jauni : la retranscription de la causerie que Perec avait donnée à Grenoble en février 1981, parue deux ans plus tard (entre temps, Perec était mort) dans une revue universitaire, Texte en main, sous la direction de Claudette Oriol-Boyer. Hervé lance l’idée, comme pour plaisanter par association d’idées : « Et si nous le rééditions, pour célébrer les 30 ans de l’événement ? »

Pas de plaisanterie qui tienne ! J’associe les idées sérieux comme une crise cardiaque ! Je rebondis au quart de tour (métaphore foireuse – passons), car Hervé et moi devons bien ça à Perec : l’une des collections du pré # carré s’intitule « 36 choses à faire avant de mourir » ; le premier livre publié par le Fond du Tiroir est L’échoppe enténébrée : deux plagiats péréquiens ! Et puis tout le reste…

Ni une ni deux j’entreprends de recopier ce texte. J’écris du Perec, mesdames et messieurs, comme Pierre Menard écrivit du Cervantès. Je rajoute des notes. Je me fends d’une préface. Depuis un mois, je lis et relis ce qui me tombe sous la main de et sur Perec à tous les repas. Qu’est-ce que j’aime ça ! « Je cherche en même temps l’éternel et l’éphémère », phrase fétiche de Perec, et je la fais mienne avec ferveur, phrase archi-contrainte (la lisez-vous, la contrainte à l’oeuvre ? Indice : c’est l’anti-« Disparition »…) et phrase d’une profondeur métaphysique vertigineuse(1)… Quand on crée, c’est pour maintenant, et aussi pour toujours, et pour jamais… J’ai relu du Perec, je me suis gorgé de son éphémère (j’ai pleuré de rire en retombant sur tel calembour, « Le Titien aboie, le Caravage passe »), et me suis rengorgé de son éternel (relu entre autre Un homme qui dort, roman magnifiquement mystérieux sur la solitude et le décrochage, allez, tiens, je vous en recopie trois pages(2), un développement au sujet des réussites, recopier ce chapitre me sera toujours une heure consacrée à une tâche fertile, plutôt que perdue à faire des réussites en ligne)…

Le livre est prêt. Il est publié en co-édition FdT/pré # carré. Il s’intitule Ce qui stimule ma racontouze. En accord avec le précédent éditeur de ce texte, Joseph K., cette élégante plaquette (44 p., 120 x 210 mm, dos carré, maquette exquise assurée par Patrick F. Villecourt) n’aura qu’un tirage limité à 250 ex. et une diffusion restreinte, tant dans le temps que dans l’espace. Sortez votre carnet de chèques, c’est l’heure de la réclame : le bon de souscription est ici, les livraisons seront faites dès la semaine prochaine au plus tôt, au moment du salon de Grenoble (14-17 avril) au plus tard.

(1) Comme souvent chez Perec, il est possible que cette phrase géniale soit en réalité une citation détournée, puisqu’on retrouve la même idée dans Le peintre de la vie moderne (chapitre 4, La Modernité) de Baudelaire : « La modernité, c’est le transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l’art, dont l’autre moitié est l’éternel et l’immuable. Il y a eu une modernité pour chaque peintre ancien ; la plupart des beaux portraits qui nous restent des temps antérieurs sont revêtus des costumes de leur époque. Ils sont parfaitement harmonieux, parce que le costume, la coiffure et même le geste, le regard et le sourire (chaque époque a son port, son regard et son sourire) forment un tout d’une complète vitalité. Cet élément transitoire, fugitif, dont les métamorphoses sont si fréquentes, vous n’avez pas le droit de le mépriser ou de vous en passer. En le supprimant, vous tombez forcément dans le vide d’une beauté abstraite et indéfinissable, comme celle de l’unique femme avant le premier péché. Si au costume de l’époque, qui s’impose nécessairement, vous en substituez un autre, vous faites un contre-sens qui ne peut avoir d’excuse que dans le cas d’une mascarade voulue par la mode. Ainsi, les déesses, les nymphes et les sultanes du xviiie siècle sont des portraits moralement ressemblants. »

(2) – Souvent, tu joues aux cartes tout seul. […] Tu es tombé dans les joies ensorcelantes des réussites. Tu étales sur ta banquette quatre rangées de treize cartes, tu retires les quatre as. Le jeu consiste à ordonner les quarante-huit cartes qui restent en utilisant les cases laissées libres par l’élimination des as ; si l’une de ces cases est la première d’une rangée, tu as le droit d’y mettre un deux. Si elle succède à, mettons, un six, tu peux y mettre le sept de la couleur, à un sept, le huit, à un huit le neuf, à un valet la dame ; si elle succède à un roi, tu ne peux rien mettre et la case est perdue.
La chance ne joue presque aucun rôle dans cette réussite. Tu peux prévoir longtemps à l’avance le moment où tes quatre cases libérées te feraient tomber sur des rois, donc échouer, si tu les jouais dans l’ordre ; mais tu peux justement te servir d’une case, puis d’une autre, y revenir, prendre la troisième, la quatrième, la seconde à nouveau. Il est rare, néanmoins, que tu réussisses : il vient toujours un moment où le jeu se bloque, où, la moitié ou le tiers des cartes étant déjà classés, tu ne peux plus combler de cases sans invariablement découvrir un roi. Tu as droit, en principe, à deux autres tentatives : il te suffit de laisser en place les cartes déjà classées et de redistribuer les autres après les avoir battues en ménageant quatre intervalles. Mais tu uses rarement de ces deux chances offertes ; à peine le jeu t’apparaît-il compromis que tu ramasses toutes les cartes, les bats deux ou trois fois, les étales à nouveau pour une nouvelle épreuve.
Tu bats les cartes, tu les étales, tu retires les quatre as, tu regardes le jeu. Tu commences un peu au hasard, en veillant seulement à ne pas découvrir trop vite un roi. Petit à petit le jeu s’organise, des contraintes apparaissent, des possibilités se font jour : ici une carte est déjà à sa place, ici le mouvement d’une seule permettra d’en ranger d’un seul coup cinq, six, la un roi qui te gêne ne pourra pas bouger.
Tu ne réussis presque jamais. Tu triches parfois, à peine, rarement, de plus en plus rarement. Ce n’est pas la victoire qui t importe, car, que voudrait dire ta victoire, et s’il ne s’agit que d’avoir avec toi les dieux, il y a tellement de façons plus faciles de s’attirer leur bienveillance. Mais tu joues de plus en plus souvent, de plus en plus longtemps, parfois toute l’après midi, ou bien des ton lever, ou bien jusqu au matin, et même pas, même plus, pour tuer le temps.
Il y a dans ce jeu quelque chose qui te fascine, plus encore [que le reste]. Selon leur place, selon l’instant, chaque carte acquiert une densité presque émouvante. Tu protèges, tu détruis, tu construis, tu combines, tu tires plan sur plan : exercice pour rien, péril que rien ne sanctionne, mise en ordre dérisoire : quarante huit cartes t’enchaînent à ta chambre et tu t’y trouves presque heureux qu’un dix soit à sa place, qu’un roi ne puisse s’élever contre toi, ou presque malheureux que tous tes lents calculs aboutissent tous au même impossible résultat. Comme si cette stratégie solitaire et muette constituait ton seul chemin, était devenue ta raison d’être.
Un homme qui dort, pp. 71-75.

P.S. : histoire de faire le lien avec le précédent article, sachez que, selon le témoignage de Bernard Queysanne, Perec rêva (rêvassa seulement, mais c’est déjà beaucoup) d’une adaptation cinématographique de W ou le souvenir d’enfance. Pour lui, deux cinéastes étaient nécessaires à ce projet : Elia kazan pour la partie autobiographique, Stanley Kubrick pour l’île…