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Tuer la mort

04/12/2016 un commentaire

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On peut, comme dans La jetée, être toute sa vie hanté par une scène vue durant l’enfance. Ou bien, par une image. Ou par un son, une mélodie. Ou par une lumière. Ou par un bout de madeleine amollie dans une tasse de pisse-mémé. Ou bien par une phrase. Question de sensibilité à tel de nos sens, ou à tel autre.

J’ai longtemps été hanté par cette phrase, lue très jeune : Tuer la mort, ne serait-ce qu’une seconde… N’est-ce pas devenir immortel l’espace d’une seconde ?

Cette phrase me remontait en tête périodiquement, le genre de leitmotiv qui nous saucissonne dans la spire des années, et à l’improviste nous nargue au reviens-y, « Salut c’est encore moi, la phrase, tu me remets ? Comment ça va depuis la dernière fois ? Non, ce n’est pas encore aujourd’hui que je te dirai d’où je viens, mais on peut discuter de là où tu te trouves, toi. Tu as grandi ? Tu as réfléchi ? Tu as enfin compris ce que je veux te dire ? Tu l’as senti, hein, que je n’étais pas une lapalissade, que j’étais une pensée profonde, que vivre c’est être immortel, du moins jusqu’à la mort, l’as-tu déjà éprouvé ? As-tu déjà vécu si intensément une seconde que tu en as tué la mort ? Oui ? Non ? Pas encore. Tu verras. Ça s’appelle un orgasme. On en reparlera la prochaine fois. À bientôt. »

Et toujours je me demandais comment cette phrase était en premier lieu entrée en moi pour ne plus me quitter, où, quand, par quel orifice ? Depuis quel poème, quelle chanson, quel traité, quel roman quel film ? Était-ce de Shakespeare ? Sade ? Prévert ? Jankélévitch ?  Strindberg ? Maupassant ? Jacques Brel ? Gaston Leroux ? Cavanna ? Mattt Konture ?

Non. J’ai fini par retrouver son auteur. Cette phrase est de Marcel Gotlib.

Aujourd’hui, Gotlib est mort. C’était son jour de cesser d’être immortel.

Coïncidence : j’ai relu (je me suis racheté, en fait) pas plus tard que la semaine dernière l’intégrale Rha Lovely + Rha Gnagna. C’est dans ce recueil extraordinaire, inconcevable, sans doute non reproductible en 2016, qu’on la trouve, la phrase.

Plus précisément, elle apparaît à la toute fin d’une bande dessinée qui jusque là était plutôt marrante, à mi-chemin de la satire et du non-sens, comme aimait à mélanger Gotlib, une bande dessinée intitulée L’amour en viager pour qu’on saisisse dès l’ouverture qu’il s’agit d’un faux mélodrame avec mari+femme+amant, d’un faux soap opera, et d’un vrai hommage au Viager, ce film génial de Goscinny (ex-mentor de Gotlib) et Tchernia (tiens ? encore un disparu de l’année).

Le Viager sort au cinéma en 1971. Gotlib publie en 1974 dans le 9e numéro de l’Echo des savanes, revue qu’il a fondée avec Mandryka et Bretécher, L’Amour en viager, récit en 12 planches qui en singe vaguement la trame : ici comme là, on attend la mort d’un personnage,  donné moribond dès le début mais qui mourra des décennies plus tard, éprouvant la patience de ceux qui n’espèrent que son trépas pour faire main basse sur sa maison (dans le film de Tchernia) / pour enfin convoler sans mauvaise conscience (dans la bande dessinée de Gotlib).

Dans toutes ses bandes dessinées de l’époque, sa plus libre, Gotlib parle énormément de sexe, comme ses confrères. Pas par provocation gratuite, juste parce qu’il fallait le faire pour éprouver les tabous, ceux des autres, ceux de soi, ceux du lecteur et ceux de l’auteur. Et moi, en léger différé, je découvrais dans la chambre de mon grand frère toutes ces images de cul, j’étais encore puceau, peut-être même pré-pubère, dix ans j’avais peut-être ? Onze ? Nous n’avons pas attendu Internet pour être exposé à des images qui ne sont pas de nos âges.

La première page de L’Amour en viager montre un couple faisant l’amour ; la deuxième page, abstraite, allégorique, pleine et tendue comme une bite, est remplie à ras-bord de métaphores sexuelles : un feu d’artifice ! Un torrent tumultueux ! Un tunnel ! Une fleur qui s’ouvre ! Une clef raide dans une serrure ! Un canon qui éjacule son boulet ! Une casserole qui bout sur le feu ! Un geyser !

L’histoire est marrante, comme je l’ai dit et comme on l’espérait, puisque Gotlib est un gars super-marrant. Elle déconne façon humour de répétition, elle est interminable jusqu’à l’absurde (gag : au fil de ces décennies d’ajournement, on regarde l’amant et l’amante vieillir peu à peu, ride à ride, tandis que le souffreteux éternel, malade terminal qui passe sa vie à mourir sur son lit de mort mais ne meurt pas, semble toujours avoir la même tronche). Quand un jour, couic, enfin ! Le mari gêneur lâche son dernier soupir. L’homme et la femme se regardent. Ils peuvent se retrouver, ne faire qu’un, librement. Se toucher, s’aimer, faire l’amour à nouveau. Mais… ils ont 90 ans. Ils se déshabillent, s’embrassent, et Gotlib le super-marrant ne ridiculise pas leurs corps fripés, flasques et bourrelés. Il leur accorde une seconde pleine page de métaphores sexuelles, écho atrophié de la première : un tout petit feu d’artifice, une toute petite clef, un tout petit canon, une clef molle, une fleur fanée, un ruisseau rachitique et caillouteux…

Et tombe alors, comme un rideau, en lieu et place de la morale, cette phrase, cette phrase aussi belle que celle, fameuse, attribuée à Stanley Donen (« Faire l’amour, c’est comme faire un film, quand c’est bien fait c’est magique. Et quand c’est moins bien fait, c’est magique quand même »).

Tuer la mort, ne serait-ce qu’une seconde… N’est-ce pas devenir immortel l’espace d’une seconde ?

Le Fond du tiroir tétanisé par l’horreur

08/01/2015 2 commentaires

je suis charlie

Hier.

Toute l’après-midi, j’ai tremblé, suffoqué, pleuré et fumé.
Atteint dans ce que je fais, ce que je suis, ce que je crois.
Je suis resté longtemps tétanisé, hoquetant devant l’écran, faisant défiler plusieurs fils d’actualité simultanés.

Ensuite, parce qu’il fallait bien faire quelque chose, madame la présidente du Fond du Tiroir et moi-même avons rejoint le rassemblement silencieux de Grenoble. Une marée, des milliers de personnes, les plus grandes places de la ville bondées, de Grenette à Victor-Hugo, ça réchauffait un peu.
J’y ai croisé Jean-Pierre Andrevon, qui a évoqué ses potes Cabu et Wolinski, Hara-Kiri. Puis Michel Cambon, qui m’a parlé en étouffant des sanglots de son pote Tignous, et de La Grosse Bertha. Chacun son Charlie.

Quant à moi, comme l’immense majorité de la foule je ne connaissais aucun des douze personnellement, mais je pourrais faire mien le slogan qui court partout, Je suis Charlie, je suis au fond très Charlie, depuis toujours je lis et j’écris avec Charlie. Je suis abonné depuis 20 ans, dose hebdomadaire, je les ai toujours soutenus même quand ils me mettaient en colère (la scandaleuse éviction de Siné, la propagande pro-constitution européenne de Val…), j’ai toujours aimé qu’ils me mettent en colère, de cette colère démocratique pleine de mots mais sans kalachnikov, parce que Charlie était la proue de la démocratie, l’incarnation de la liberté d’expression, de la liberté tout court. Et cette liberté, cadeau gigantesque, c’était sans compter le talent, qui venait en bonus – l’un de ceux qui m’a appris à écrire, c’est Cavanna – et parmi ceux qui m’ont appris à regarder : Reiser bien sûr, Willem, Cabu, Topor, Luz, Charb, Catherine, Riss, Siné, Wolin…
La liberté d’expression, la liberté tout court, le talent, la délicatesse d’apprendre à lire et regarder, et l’art de faire rire… ont été égorgés sous nos yeux écranisés comme une rangée d’otages de Daesh.

Fatale spirale a été conçu dans un état bizarre, assez funèbre, parce que je redoutais qu’il arrive une catastrophe, pas cette catastrophe-ci forcément, mais une catastrophe, le climat était menaçant. Sauf que, quitte à en faire un livre, je voulais faire rire d’abord ! Je voulais l’écrire à la Charlie finalement, l’outrance qui émancipe et qui fait rire, parce que le rire fait du bien, le rire fait du mieux, le rire évite la catastrophe. Le rire énorme, le rire con, le rire bête et méchant (slogan antiphrase, ou pas), et mon aphorisme wolinskien préféré est Pas de plus grand plaisir que de dire des conneries avec des gens intelligents.
Alors je l’ai écrite en riant la Spirale, je l’ai écrite comme une grosse connerie et de fait, ça allait vachement mieux après. Mais qui peut rire aujourd’hui ? Depuis 24h je pleure et fume et me morfonds, et je prends en grippe mon foutu bouquin qui a eu le mauvais goût de paraître en ce jour de sang et de cendres, qui se voulait joyeux, et qui me semblait soudain indécent, dérisoire, écœurant et sinistre, c’est comme si on en avait fait un autodafé sous mes yeux.

Mais Nathalie Riché, critique de Lire, le qualifie au contraire de « livre qui tombe à pic » , aujourd’hui sur son blog, elle explique pourquoi, et ça va mieux, elle me requinque, peut-être parce que je l’ai requinquée, c’est ça qu’on doit faire, on doit tous se requinquer en chœur.

Merci infiniment. Et maintenant, on fait quoi ? Demain et d’ici la fin de notre vie ? En réalité le court terme crée le long, et le court c’est le long en personne, c’est la Spirale : il faut dès demain continuer de faire ce que l’on sait faire. Lire, écrire, dessiner, peindre, enseigner, soigner des gens, jouer de la musique, rire, etc, et le reste qu’on ne sait pas, il faut l’apprendre.

Je vous embrasse. Embrassons-nous.
Fabrice

(Flashback en post-scriptum : le 2 novembre 2011, l’humeur était à l’indignation, nous sommes aujourd’hui très au-delà.)

Toute une vie bien terminée

12/04/2014 un commentaire

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On trouve sur le blog de Fabrice Colin un très beau projet qui incite à parler à ses morts. J’ai envie de participer, mais je laisserai sûrement passer la date.

Oh merde, le temps d’écrire ceci, j’ai un mort de plus. À l’âge encore infantile de 64 ans, Pierre Autin-Grenier a fini par succomber ce matin à son cancer – appelons un chat Mistigri, pas la peine d’user de la périphrase pénible longue maladie, ça ne nous portera pas davantage malheur.

J’adorais le bonhomme, j’adorerai encore l’écrivain. Le premier était joyeux, libre et libertaire, chaleureux et désopilant, une voix de titi dans une carcasse de colosse ; le second était tout pareil, mais désespéré en plus. Une élégance folle. Un modèle pour la jeunesse française (enfin, modèle, façon de parler… ne fumez pas jeunes gens, ne picolez pas trop).

Je le voyais chaque année au délicieux salon du livre de Montfroc, on causait de littérature, mais surtout on buvait des coups et on disait plein de bêtises, on riait comme des vivants, on braillait en pleine nuit et en pleine rue Prenez garde à la jeune garde, c’était bien, elle avait une drôle de gueule avec nous la jeune garde.

Condoléances et embrassades et tendresses à Aline.

(J’ai appris la nouvelle de la bouche d’Hervé Bougel, à l’heure d’ouverture du salon du livre de Grenoble, ah ben merci beaucoup Hervé, de quoi plomber le jour. Désormais il nous appartient, en hommage, de causer littérature, d’Aimer boire et chanter, entre vivants – photo de mézigue et RVB ci-dessous prise le jour même sur le salon.)

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Mario Ramos (c’est lui le plus fort)

19/12/2012 2 commentaires

54 ans : même mort, Mario Ramos est drôlement jeune. J’adorais Mario Ramos. Je suis triste. Il ne faut pas : ses livres resteront d’une fraîcheur, d’une délicatesse, d’une malice et d’une intelligence rares. À la nouvelle de sa disparition, j’ai rédigé immédiatement un petit hommage sur le blog de Citrouille :

Je tiens Quand j’étais petit pour un chef d’œuvre, un de ces livres qu’on peut relire (oui, on le lit même s’il n’y a pas un mot), dix fois, à dix âges différents, pour le comprendre à nouveau, et sourire, et soupirer. S’il n’existait que cet album au monde pour parler du temps qui passe (drôle de lapsus : j’avais commencé par écrire « temps qui pense »), des petites personnes qui grandissent et des grandes personnes qui se souviennent, il serait suffisant pour qu’on prenne la littérature jeunesse au sérieux.
J’en parlais à Mario chaque fois que je le croisais. Elle le faisait marrer, ma grandiloquence : « Chef d’œuvre, chef d’œuvre, oui, c’est vrai qu’il est pas mal, ce livre, faudrait que je convainque mon éditeur de le rééditer… »
Entre temps il a finalement été réédité, heureusement.
Et puis j’ai tous les jours sous les yeux un autre dessin que Mario m’avait autorisé à reproduire sur le blog, très doux, et très profond comme il savait faire, idéal pour montrer ce que ça fait la littérature, plutôt que de chercher vainement à l’expliquer.

To absent friends

05/04/2012 Aucun commentaire

Chaque mort nous rappelle nos morts, celles de feu nos compagnons de route, la nôtre en suspens, et les poètes nous font pleurer en nous murmurant l’épitaphe d’un que nous ne connaissions pas. Nous ne pleurons pas cet inconnu, mais la tragédie du sort commun.

Je pourrais n’utiliser ce blog que pour en faire un journal de mes larmes : ah, tiens, aujourd’hui, j’ai pleuré, je vous raconte, c’est bien le moins, pour une fois qu’il se passe quelque chose. Je l’ai fait parfois, ici ou .

Je le fais à nouveau : mes dernières larmes, donc, datent d’aujourd’hui même. J’ai écouté le dernier album de Springsteen, Wrecking ball, qui ne m’a pas fait grand effet. En revanche, j’ai lu le livret, et le texte final que le Boss consacre à son ami et saxophoniste Clarence Clemons, disparu l’an dernier, m’a fait couler les yeux. (On peut lire cette élégie, dans une autre version, sur le site de Rolling Stone, ce qui évite d’acheter l’album. On a le droit de pleurer aussi la mort de la musique sous forme de CD, c’est une autre question).

Chérissez les vivants. C’est tout pour aujourd’hui.

R.I.P. Maximilien Bertram (Troyes épisode 47)

25/10/2011 un commentaire

Disparition brutale et banale. J’apprends aujourd’hui le décès, stupide comme n’importe quel décès, voire un peu plus (a-t-on idée, il s’est fait faucher par une bagnole hier dimanche) de Benoît Musy.

Benoît, comédien et peintre après d’autres vies très remplies, ne montera plus sur scène. L’une des dernières fois, c’était pour incarner Maximilien Bertram dans l’adaptation théâtrale d’Angéla Sauvage-Sanna de mes Giètes, au Carré 30 à Lyon en 2009. Je l’ai vu pour la dernière fois l’an dernier, lors du salon du livre de Saint-Etienne, où il était venu me saluer très gentiment, me disant qu’il espérait que ce spectacle serait prochainement repris. La reprise n’aura pas lieu. Les Giètes est un roman sur ce qui disparaît. Benoît disparaît. Je suis ému. Je le connaissais à peine, mais lui étais reconnaissant de s’être aussi bien approprié mon personnage. Reconnaissant d’une manière plus générale, d’être ce qu’il était : chaleureux, généreux, curieux des autres, riche d’une culture qu’il ne muséifiait pas, mais qu’il ranimait au contraire à chaque mot. Ce qu’il fallait, très précisément, pour incarner ce rôle, mais surtout ce qu’il fallait pour rendre le cours de la vie plus fécond. Il préparait un spectacle sur Baudelaire, la date de première était déjà fixée, mars 2012, cela ne sera pas, mes très-sincères condoléances à ses proches, de sang ou d’art.

L’été, saison des feuilles mortes (Troyes épisode 8)

08/09/2011 3 commentaires

L’été meurt à son tour, puisque tout doit mourir.

Parmi les trépassées de la belle saison défunte, deux femmes n’avaient strictement rien en commun sinon une seule chose, fondamentale : je les aimais bien. Fondamentale car, comme tout le monde le sait depuis Protagoras, la mesure de toute chose, c’est moi.

Agota Kristof est finalement morte le 27 juillet. Littérairement, elle l’était déjà depuis bien longtemps, quinze ans environ, et cela la rend encore plus fascinante, énigmatique. Bien qu’écrivain exceptionnel, elle n’avait jamais été, à proprement parler, « un écrivain » : Agota Kristof a seulement écrit. Ce n’est pas la même chose, être et faire, c’est même très différent. Puis, une fois écrit tout ce qu’elle avait à écrire, elle était très simplement, très naturellement tarie et n’a plus rien écrit. Parvenue à une absence de désir, c’est-à-dire au Nirvana, elle a cessé plutôt que de faire semblant. Il en existe peu sur ce modèle. Georges Hyvernaud, peut-être ? Alors qu’un « écrivain », un vrai, eût cherché un « nouveau sujet », puis aurait écrit, puis aurait publié, peut-être lors de la rentrée littéraire, puis aurait donné des entretiens… et ainsi de suite, en rond. Elle, non. Au diable les saisons et les rentrées littéraires, elle avait terminé, baste. Reste son œuvre, météorique. J’avoue sans barguigner l’influence du Grand cahier sur mon premier roman.

Amy Winehouse est brusquement morte le 23 juillet, la même semaine. Elle, au contraire, et malgré ce qu’en disait les tabloïds, était loin d’être finie, elle était à peine commencée, deux albums seulement, presque rien, mais s’était usée à toute vitesse, déchiré l’âme avec la voix parce que c’était la même chose, et la chute était sans retour, aucune rehab possible (un peu comme chez un autre balayé de l’été). Elle, si ça se trouve, aurait pu continuer tellement longtemps, évoluer, changer, rater, rater mieux, recommencer. Est-ce que cela rend sa mort encore plus triste que celle de Mme Kristof ? Je ne sais pas, une mort, qu’elle dure deux minutes ou quinze ans, est toujours triste. La vieille jeune et la jeune vieillarde, l’Anglaise et l’apatride, au bout du compte on se retrouve à dire de l’une la même chose que de l’autre : reste son œuvre, météorique. Restent toujours les œuvres qu’on prend dans la figure en météores, et heureusement, pour nous consoler de l’automne sans fin de nos existences, au fil des jours qui s’allongent et raccourcissent et recommencent.

Dériver, s’échouer

28/12/2010 2 commentaires

La Mèche en vente dans 14 librairies, ai-je dit ? Fatalitas ! Plus que 13 ! Porte malheur !

Gueule de bois entre deux réveillons : j’apprends que la librairie La Dérive jeunesse, soeur cadette de la Dérive pour adultes et l’une des seules librairies indépendantes de ma ville, ferme ses portes en même temps que l’année civile. C’est dans cette échoppe grenobloise que j’ai, il y a une quinzaine d’années, purement et simplement appris, tout ébaubi je me souviens, qu’existait cette chose appelée « littérature jeunesse », c’est dire si ma dette est grande. Cet endroit m’a ouvert durablement les horizons, et m’a empêché de proférer certaines bêtises que l’on peut entendre ici ou là.

La librairie est un commerce fragile. Les grosses mangent les petites, et Amazon les dévore toutes. Fin de la « librairie de proximité », de la bibliodiversité, de ma jeunesse, sous le pont Mirabeau coule l’Isère. Que faire ? Pleurer cette défaite de l’esprit ? Prendre les paris sur le négoce qui s’inaugurera prochainement en ce lieu convoité du centre-ville ? (Fastoche, ce sera un des cinq : banque, pharmacie, fringues, téléphonie, kebab.) Tout ce que je puis faire ici, outre porter le deuil sur mon blog, c’est reproduire le communiqué paru sur le leur :

Littérature durable

À l’heure où tout est durable : le développement, la santé, la planète, la ville, la vision,la politique (ah, non, là ça ne marche pas), il est peut-être temps de réinventer (après Gutenberg…) la diffusion de la littérature durable, ou plus largement, de la culture durable.

En cette fin d’année 2010, un lieu de découverte, d’apprentissage et de construction personnelle, va fermer ses portes. En effet, la librairie La Dérive Jeunesse, spécialiste du livre du plus jeune âge aux jeunes adultes, se voit FINANCIEREMENT contrainte de cesser son activité.
Cette librairie indépendante qui a vu passer une, si ce n’est deux générations depuis 22 ans, a contribué au goût et à la joie de la lecture sous toutes ses formes. Certes, cela n’est pas mort définitivement, car si cette librairie, pionnière sur l’agglomération grenobloise, s’éteint, d’autres espaces perdurent, en attendant…
… en attendant, peut-être une mort annoncée. Les volontés politiques, libérales, marchandes et technocrates, dictent leurs lois partout dans nos vies. Après avoir détruit nos moyens d’approvisionnement, notamment en nourriture, par un développement outrancier de la grande distribution, en saccageant tous les systèmes de solidarité et en souhaitant créer une société uniquement fondée sur des désirs à combler par la consommation, les « grands » (pourtant si petits d’esprit) de ce monde, ne nous construisent rien de durable, excepté la superficialité sinon la bêtise.
En privilégiant les grands groupes financiers qui se propagent de l’agro-alimentaire en passant par l’habillement et la culture, c’est une réelle volonté d’aplanissement, de nivellement par le bas, de « temps de cerveau disponible » (réécouter les paroles cyniques de Patrick Le Lay, PDG de TF1 à ce sujet !) qui est mis en place.
Ce n’est pas une défense du petit commerce, de relents « poujadistes » qui nous anime ici, mais plus légitimement le désir très fort de conserver la possibilité de se construire individuellement. Quand plusieurs milliards d’hommes et de femmes n’auront accès qu’à ce que ces magnats richissimes et l’oligarchie politico-financière décident pour eux, notamment sur les plans culturels et intellectuels, qu’en sera-t-il du débat d’idées, de la confrontation ou du partage de points de vue ?
Face aux géants de l’agro-alimentaire, des idées et des actes ont été développés et mis en place. Aujourd’hui, comment penser et construire de nouveaux réseaux de distribution du livre (et nous ne parlons pas d’internet ou du numérique), comment innover pour que les « petits » éditeurs et les auteurs non médiatisés, souvent pertinents, puissent rencontrer des lecteurs avides de diversité et de qualité.

À ma place (2)

15/12/2010 un commentaire

Anne-laure Cognet vient de publier une aimable recension, enthousiaste et spirituelle (je n’en attendais pas moins de sa part, car voici une fille spirituelle et enthousiaste) de ma Séquelle, dans la dernière livraison de Livre & lire, feuille de chou de l’ARALD. Merci Anne-Laure.

Cependant, je suis mu en cette vallée de larmes par d’autres affects que les satisfactions d’orgueil et les réconforts égotistes (Oui ! J’existe ! C’est enfin prouvé ! On parle de moi dans la presse ! J’apparais donc je suis ! Et pis Fanny médiatique !), car incidemment, et même subrepticement, je me trouve davantage touché par une autre colonne du même canard. Je résonne d’autres mots.

Le poète Michel Thion que j’ai un peu côtoyé jadis – car nous trempâmes de conserve dans le marigot à nénuphars des éditions Castells – signe à son tour l’édito mensuel, rubrique intitulée je-vous-le-donne-en-mille « Les écrivains à leur place« , et confiée par roulement aux plus divers teneurs de plume rhonalpins. L’honneur de garnir cette colonne m’échut aussi, en mon temps. (Tiens, au fait, je relis la vieille page du blog écrite à cette occasion, et vous signale que j’y avais lancé un jeu-concours qui, faute d’avoir été élucidé, court toujours…)

Le texte de Thion évoque le vécu et le travail d’un poète, à coups de verbes à l’infinitif comme des touches impressionnistes.

Écrire avec une gomme au lieu d’un crayon.
Chuchoter dans la brume.
Souffler sur les cicatrices.
Dormir du sommeil de l’éveillé.

Etc… Voilà le poète, sa vie son œuvre. Et tout ceci pour qui ? Pour quoi ? Pour quand ?

Attendre sereinement le jour où quelqu’un demandera :
« y a-t-il un poète dans l’avion ? »
Boire le souffle du soleil.
Le regarder en face, en devenir aveugle un instant rouge sang, et puis, au moment où la vue revient par bribes, par éclairs sombres, écrire au milieu des larmes.

Eh bien, voilà. C’est ça. J’ai l’impression que ce jour est arrivé pour moi, je me suis levé au milieu de l’avion et j’ai dit bien haut « Moi, je sais écrire ! Euh… Un peu… Je ferai de mon mieux ».  C’était vendredi dernier.

Voilà ce qui s’est passé : ma grand-mère est morte. La dernière survivante de mes grands-parents, une génération entière qui s’abolit, pfuit, circulez, au suivant. Sa fin était attendue, plus de peine que de surprise, l’agonie fut longue, mais tout de même nous tenions à elle comme à quelque chose qui nous unissait. Et puis, en ce qui me concerne, c’est  bien elle, ma grand-mère maternelle, qui m’a appris le mot Giètes, son sens propre, son sens métaphysique, tous ses sens venus de loin, c’est dire si je lui dois. Il m’a été donné de voir et de décrire sa mort alors qu’elle était en vie, c’est même la toute première page de l’Échoppe enténébrée.

Elle meurt. On me demande de lire un texte pendant les obsèques. J’écris un texte. Je pleure beaucoup en l’écrivant.

Ma grand-mère m’a beaucoup appris. Elle m’a enseigné des mots, des expressions, des jeux, des anecdotes qui pouvaient servir de modèles ou d’exemples, des recettes de cuisine, des chansons, des façons de regarder le monde… bref des moyens de comprendre la vie. Pour le dire simplement, elle m’a appris à vivre.

Merci.

En 1998, j’ai décidé de l’interviewer méthodiquement. J’ai recueilli sa parole, j’ai laissé le magnéto tourner et je l’ai enregistrée, elle m’a raconté sa vie pendant des heures, des dizaines d’heures peut-être. Puis, j’ai retranscrit tous ces dialogues sur papier. Je suis très heureux d’avoir accompli ce travail, d’avoir couché sur le papier son existence, pour en conserver une trace, et la partager. Je relis ce texte de temps en temps. C’est ce que j’ai fait à nouveau hier, pour chercher ce que je pourrais vous lire aujourd’hui, et de nouveau, j’ai ri, et j’ai pleuré, j’entendais sa voix puisque c’était ses mots.

Les phrases que j’ai choisi de mettre en exergue de ce texte donnaient leur sens global à ma démarche. Ces phrases m’ont fait comprendre que j’accomplissais ce travail d’archivage de sa parole pour ses descendants, petits-enfants et arrière-petits-enfants :

« Ce qui me fait le plus plaisir, c’est cette entente que vous avez encore, les deux garçons et les trois filles, moi ça me fait plaisir vois-tu… Parce que s’il y avait eu une séparation entre vous, ben c’était pas normal, puisque vous êtes tous venus ici… »

Voilà, exprimé très simplement, son enseignement le plus profond : « vous êtes tous venus ici », nous sommes tous venus « chez la Paulette », nous avons tous profité d’elle en tant que pilier de la famille et même du monde, de son sens du partage, de sa convivialité sans manières, et sa maison était non seulement le lieu mais le symbole de la famille, de son unité.

Cet endroit où nous vivons tous, où nous passons au moins, où nous nous retrouvons, où les uns grandissent, où les autres vieillissent, et où l’on s’embrasse. Nous avons eu cela en commun : la Paulette. Nous avons eu de la chance.

Ma grand-mère a vécu la chose la plus horrible qui peut advenir à un être humain. Elle a perdu un de ses enfants. Son fils René, mon oncle, est mort en 1985. J’ai envie d’évoquer ce moment-là.

Nous étions tous réunis, dans sa maison, à nouveau, comme nous l’avions été, comme nous le serions encore, mais il manquait quelqu’un. Comment réagir ? Moi, j’étais adolescent, je ne savais pas quoi faire d’autant de peine, je ne supportais pas cette douleur en chacun, et je me suis enfui. Oh, pas bien loin, je me suis seulement réfugié dans ma chambre, et je n’en suis pas sorti. Longtemps après, des heures au moins, j’ai entendu les pas de ma grand-mère dans l’escalier. C’est elle qui montait jusqu’à moi.

Elle a ouvert ma porte, et elle est tombée dans mes bras, en pleurant. Elle me disait : « Mais qu’est-ce que tu fais là, tout seul ? Enfin ! Ce n’est pas possible, de rester là seul, dans un moment pareil ! Il faut que tu reviennes, il faut que tu redescendes ! On a besoin d’être ensemble ! On a besoin les uns des autres ! J’ai besoin de toi. Descends, viens, viens avec moi. Tu es mon bâton de vieillesse… »

Je pleurais autant qu’elle, nous pleurions l’un dans l’autre, mais je savais qu’elle avait raison. Elle me ramenait du côté de la vie, et pour la vie à venir je ne pouvais pas rester tout seul. Nous sommes redescendus ensemble, pour pleurer avec les autres. Manger avec les autres. Et rire aussi, puisqu’il faut bien rire. La famille continuait à vivre, et c’était bien dans cette maison que cela se passait, entre vivants.

Voilà peut-être la leçon la plus importante que j’ai retenue de ma grand-mère, et que je voulais partager avec vous aujourd’hui : face à la mort, il n’y a rien d’autre à faire, littéralement rien de mieux pour les vivants, que de continuer à vivre ensemble, à pleurer ensemble, à rire ensemble, et à se serrer les coudes.

Je lis ce texte le jour de l’enterrement. Tout le monde pleure dans la chapelle, sauf moi.  Moi, yeux secs, je lis, je suis là pour ça. Pour moi, la catharsis était derrière. J’avais déjà écrit au milieu des larmes. J’étais le poète dans l’avion. Tous ces gens en ceintures de sécurité sur leurs prie-dieux me regardaient faire la démonstration des gestes qui sauvent. J’étais à ma place.

Après la cérémonie, je discute avec le mari de ma cousine. Il est garagiste. « J’ai beaucoup aimé ce que tu as lu dans la chapelle tout à l’heure. J’ai trouvé ça émouvant.
– Ah, oui ? merci.
– Je ne saurais pas faire ça, moi. Avec tous mes outils… (Il est garagiste et très bricoleur. Il sait, comme on dit, tout faire. Mais pas ce que j’ai fait.)
– J’ai beaucoup de respect pour tes outils.
– J’ai beaucoup de respect pour tes mots. »

Chacun à sa place et qui respecte l’autre. Dialogue simple, limpide et beau, comme une utopie réalisée.

Ou comme la scène de Spartacus de Kubrick, où l’esclave rebelle Kirk Douglas inspecte sa troupe de guerriers, et avise les trop beaux habits de cour du poète en fuite, Tony Curtis.

– Et toi, quel était ton travail ?
– J’étais poète et chanteur.
– Poète et chanteur ? Mais… Quel était ton travail ?
– C’était mon travail. Je… Je jonglais, aussi.
– Tu jonglais ? Et que faisais-tu d’autre ?
– Je faisais aussi de la magie…

Pas mort, Etienne

22/05/2009 un commentaire

bouge, Etienne

En blogolangue, un article se dit « post ». Après ? Pourtant la blogosphère est oublieuse de nature, l’éphémère même, il n’y a plus d’après à Saint-Germain des blogs, le contraire de la postérité.

Publier sur un blog, il faut le savoir, revient à enterrer (littéralement, pousser vers le bas) ce qu’on y a préalablement publié. Lorsqu’on met en ligne un post, soit les lecteurs déposent des commentaires immédiatement, dans les heures qui suivent, soit ils ne le font pas, et on oublie le post du jour, au suivant… Oh certes il demeure virtuellement, tout chassé qu’il est, mais comme s’il n’avait jamais existé. Limbes digitales. On ne commente pas les vieux posts. C’est la règle.

Survient parfois une exception : l’article que j’ai publié sur Etienne l’été dernier, ce post posthume, reste le plus consulté du Tiroir. Une fois tous les 36, et la semaine dernière encore, quelqu’un, quelque part, pense à Etienne, tape « etienne delmas » dans la gueule à Google, espère de ses nouvelles… Et c’est moi qui en donne, mauvaises, je suis navré, oiseau de malheur. Alors, la personne est triste, et elle dépose en commentaire ses propres souvenirs d’Etienne, une fleur de plus pour le bouquet. Cet usage imprévu de mon blog, registre funéraire, chapelle ardente, est très émouvant. Cinq personnes ont ainsi témoigné en neuf mois, que je ne connais pas pour quatre d’entre elles, mais voilà, il y avait Etienne entre nous. Il manque, à plein de monde, on pense à lui, il est vivant.

Je viens de lire le tout premier livre d’Etienne, que je ne connaissais pas, Son île (éditions du Hêtre rouge – n’existent plus, celles-ci non plus, je crois). Moi qui ai gardé en mémoire, à vif, les douleurs de Je suis là pour la nuit, je découvre là son pendant en plein air et en plein vent, un livre heureux, épanoui, amoureux. Ah, le bonheur, matière poétique fort fragile, et délicate… De quoi pleurer aussi, pourtant… Car on trouve aussi des deuils, dans cette douce chronique… Parce que le temps est long…

Quant à la postérité éditoriale d’Etienne, il me faut donner des nouvelles plus triviales.

Les éditions Castells, qui ont publié une quinzaine de livres, dont deux d’Etienne, et deux de moi, sont portées disparues depuis deux ans. Il semble qu’elles soient officiellement en cessation d’activité, ce qui ne vaut pas, juridiquement, une cessation d’existence. Pour ma part, j’essaye de récupérer les droits sur mes deux livres « Castells », désormais aussi introuvables que s’ils avaient été édités au Fond du Tiroir. La veuve d’Etienne, Laurence, fait de même pour ses deux ouvrages précédents… Subsistaient en souffrance deux manuscrits d’Etienne, que Castells avait initialement promis de publier : Boucheries, un amusant exercice de style, et surtout le plus substantiel La peau des princesses. Laurence a l’intention d’auto-publier ce dernier (littéralement, dernier – la couverture ci-dessous trahit la définitive teinte d’impression, rouge sang), comme un ultime hommage, une dernière manifestation de la vie d’écrivain d’Etienne (sa vie de musicien, elle, connaîtra d’autres avatars). Si quelqu’un dans l’assistance, tombé ici via gougueule, est intéressé par ce projet de livre, qu’il me contacte, je transmettrai les coordonnées de Laurence.

Etienne II le Posthume