En sécurité dans mes toiles

Je lis Nous vivrons, enquête sur l’avenir des Juifs de Joann Sfar.
Livre fort épais (450 pages bien tassées), instructif et parfois déchirant. Même si le terme « enquête » y est un un peu surfait : le volume recèle moins la rigueur d’une enquête qu’une recherche très personnelle, les états d’âmes d’un journal intime (première moitié à Paris) ou d’un récit de voyage (seconde moitié en Israël), un baromètre intérieur depuis les attaques du 7 octobre 2023, la guerre sans merci qui a suivi, et cette lancinante question : est-il encore possible d’être juif en France ? Alors même que, mécaniquement, quand un Palestinien tue un Israélien, l’antisémitisme augmente en France, tandis que quand un Israélien tue un Palestinien, l’antisémitisme augmente en France.
Au détour d’une page, comme une blague juive, cette conversation téléphonique entre un fils et sa mère :
« Maman, comment ça va ?
– Bien, mon fils.
– D’accord. Maman ?
– Quoi ?
– Rappelle-moi quand tu seras seule. »
Je relève aussi cette conversation de l’auteur avec Georges Kiejman :
« Il était fou ! Fou, Albert Cohen, de vouloir que les gens aiment les Juifs ! J’ai moins d’ambition, je ne demande pas qu’on m’aime, notez ça, Sfar. L’antisémitisme consiste à détester les Juifs exagérément. Qu’untel ou unetelle pense ceci ou cela, qu’importe. Souhaitons juste qu’ils se bornent à ne pas nous massacrer. Mais vous voyez, Sfar, même quand on ne demande à nos semblables que ce presque rien, on est parfois déçu. »
Je relève enfin p. 175 cette note d’intention de Sfar :
« Mon métier, c’est [le même que celui de] Chagall, c’est : « Je voudrais mettre les Juifs du monde en sécurité dans mes toiles ». »
Lisant, je bondis. Il me faut toutes affaires cessantes vérifier la source précise de cette citation afin de l’insérer, peut-être, dans mon spectacle Chagall, l’ange à la fenêtre. Je la gougueulise : chou blanc. Nulle trace. Sfar l’a sans doute, sinon inventée de toutes pièces, du moins recréée et réagencée à partir de propos similaire.
(Sachant que j’ai lu autrefois de Sfar les deux tomes du récit intitulé Chagall en Russie qui se révélait, tiens c’est constant chez lui finalement, moins une biographie rigoureuse qu’une fantaisie onirique et une recherche poétique très personnelle.)
Je lance ici un appel : quelqu’un qui passerait le long de cette page pourrait-il,
– soit m’aider à débusquer la citation exacte (il appert, grâce à la décisive contribution d’un correspondant, que l’extrait provienne de l’autobiographie de Chagall, Ma vie, rédigée en 1923-24, par conséquent le contexte est celui des pogroms dans la Biélorussie de sa jeunesse et non les persécutions nazies),
– soit me donner discrètement le moyen de joindre Sfar afin que je lui demande directement.
Même si je n’ignore pas qu’il doit être débordé. Il est en pleine pré-production de l’adaptation cinématographique de Voyage au bout de la nuit d’un antisémite dont j’ai oublié le nom. Lorsque j’ai appris il y a quelques mois que Sfar qui est aussi cinéaste avait acquis les droits de ce roman réputé impossible à adapter, pour l’encourager je lui ai adressé, via sa maison de prod, ma Lettre ouverte au Dr. Haricot, mais je ne sais si elle lui est parvenue.
Pense-bête : Fabrice Vigne, s’il te plaît, souviens-toi de ne plus jamais, jamais, jamais voter pour la France dite Insoumise, déshonorée par un antisémitisme aussi décomplexé que le racisme ou le fascisme du RN. Les complexes avaient du bon, finalement. Les complexes participaient d’une certaine décence.
Dans ce parti à vomir, on en est désormais à reprocher aux Juifs français de dénoncer par pur opportunisme les crimes d’Israël à Gaza : par conséquent, on dénie aux Juifs toute bonne foi, toute humanité, et on leur reproche, comme c’est original, d’être ontologiquement, racialement, retors, manipulateurs, insincères, opportunistes, unis en bloc, et manoeuvrant dans l’ombre tous les médias entre leurs mains crochues. Voici la dégueulasserie qu’ose écrire le député Aymeric Caron sur le réseau social du nazi Elon Musk :
Au moment où Israël est entré à Gaza dans une phase criminelle dont l’excuse des « victimes collatérales » ne parvient plus à dissimuler les intentions génocidaires (la famine organisée), les soudains appels à la paix par [Delphine] Horvilleur [qui a évoqué la faillite morale d’Israël], [Anne] Sinclair et [Joann] Sfar ont un objectif médiatique et politique bien précis.
Au-delà de l’intérêt personnel que ces soutiens inconditionnels d’Israël espèrent retirer de leur revirement officiel, la manœuvre consiste à préserver à ces personnes leur situation privilégiée dans les médias comme commentateurs de la situation à Gaza.
Comprenons bien le propos : tout le monde a le droit voire le devoir de dénoncer l’horreur en cours à Gaza (emboîtons le pas d’Annie Ernaux), SAUF LES JUIFS à qui ce droit et dénié, ils n’ont qu’à fermer leurs gueules et s’il pouvaient même disparaître ce serait parfait. Pourquoi ? Parce qu’ils sont juifs.

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