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Encore un peu de tourisme avant d’oublier (Troyes épisode 98)

29/12/2011 Aucun commentaire

Oui, oui, on le saura, le temps ne passe pas, il nous passe.

Il en aura passé le bougre, en quatre mois ! Merci à Franck pour le lien vers ce saisissant diaporama de l’actualité 2011. Vous verrez, vous n’avez pas le choix, vous verrez. Regarde de tous tes yeux, regarde ! Certaines photos sont atroces, d’autres émouvantes, d’autres encore les deux à la fois (n° 25). La beauté prend de drôles de routes. Et le monde est littéralement à feu et à sang, on flippe sévère. Où étais-je, moi, pendant que le monde brûlait ? Insoucieux de tous les équipages, j’écrivais ne vous déplaise, à Troyes, tour d’ivoire, thébaïde, bienheureux en somme, loin de l’actualité même lorsqu’elle fait plaisir (par exemple quand la justice française accomplit enfin son boulot). Je faisais même un peu de tourisme.

Avant que je n’oublie… Il aurait fallu que j’écrive, que je décrive tous les endroits singuliers découverts ici, que je serve à cela, au moins, quelques notes à vif, encore un petit souvenir, un lieu-dit remarquable, la mémoire par ci, vite, par là ! Je n’aurais pu tout dire, on ne force pas une plage à rentrer dans un tablier, mais j’aurais pu par exemple faire l’éloge du stupéfiant jubé de la Madeleine, jamais vu une chose pareille depuis que que j’ai l’âge de comprendre à quoi servent les églises. Ou, mieux encore, de l’apothicairerie, lieu extraordinaire de rencontre entre la science et l’imagination, et qui laisse entrevoir qu’elles sont une seule et même chose chose, soigner un malade était de toute façon un peu sorcier, c’était avant la Sécurité Sociale. Le sang de dragon faisait partie des ingrédients ordinaires de la pharmacopée, et cela ne choquait personne, à l’époque. Ainsi que du bézoard, du crâne humain réduit en poudre (les pendus irlandais étaient pour cet usage particulièrement prisés), des pierres précieuses, des racines, Pierre Pomet faisait autorité.

N’empêche, mon attraction touristique troyenne favorite demeure la Maison de l’outil. Oh, oui, je reviendrai, promis, je reviendrai jouer, je poserai mes couteaux sur la table.

Cette fois mon vieux Spip je crois que c’en est fait de nous (Troyes épisode 97)

27/12/2011 un commentaire

Quand même, dans cette volonté bien humaine de chercher prétexte à vivre, il y a deux trucs que je n’ai pas encore dits (…) : c’est, tôt le matin, lire d’un coup tout Thomas Bernhard (…) Ou alors, indéfiniment, dans les pins parasols devant la maison, regarder, ébloui, chahuter les écureuils. Alors, là, vraiment, c’est bien de la vie qu’il s’agit, oui.
Pierre Autin-Grenier, Toute une vie bien ratée, p. 56

Je sais bien que prolonger les adieux, ce n’est pas prolonger la présence, ce n’est que prolonger les adieux. Mais il y a quelques jours, l’écureuil du ginkgo a fait en courant le tour de mes fenêtres, il a retrouvé un gland à l’endroit où je l’avais planqué au moins un mois plus tôt, derrière le mentonnet où se replie la clenche… Et le petit animal est resté là, à quarante centimètres de moi derrière la vitre, pendant deux bonnes minutes, sur le rebord de la fenêtre qui fait face à mon ordinateur, à grignoter son gland. Je ne bougeais plus, je ne l’avais encore jamais vu si près ni si longtemps. Je suis sûr, parce que je suis sentimental et donc irrationnel, état psychologique propre aux adieux, qu’il est venu me dire au revoir

Sous ce lien, un documentaire animalier : la vie sauvage vue de ma fenêtre.

Rien à voir, ou alors peut-être que si mais je ne saisis pas : j’ai rêvé cette nuit un drôle de sketch qu’on aurait dit sponsorisé par le ministère de l’Intérieur, de l’Identité nationale et des Charters : j’avais reçu la mission d’éduquer un groupe de personnes, hommes et femmes hétéroclites et taciturnes. Nous nous retrouvions tous debout sur ce qui pourrait bien être une scène de théâtre, et je devais inventer quelque chose, exercice, animation, jeu de rôles, afin de socialiser ces inconnus vaguement inquiétants. Je leur fixai cet objectif, explicite comme une règle du jeu : Rentrez en contact avec un étranger. Et non pas une, non pas deux, mais trois fois, mon expérience échouait dans le sang : ils revenaient avec le cadavre d’une personne qu’ils avaient assassinée dans la rue. Usual suspects : le premier était un Arabe, le deuxième un Noir, le troisième un Anglais (avec à la main un guide touristique), je vous jure que je n’invente rien, même si j’invente tout. Ils me ramenaient, m’offraient en quelque sorte, leurs victimes étripées voire un peu grignotées en chemin (s’il y a un rapport avec l’écureuil il se trouve ici), ils avaient en outre tué dans la foulée une femme de leur propre groupe, à ce que j’ai compris parce qu’elle s’était mise à pleurer, et moi je me désespérais, je les disputais comme je pouvais, j’essayais de leur expliquer que ce n’était pas des manières, j’ai fini par me réveiller, il était temps.

À l’arrache (Troyes épisode 96)

25/12/2011 un commentaire

I’ve seen, oh ! Blue skies ! Through the tears in my eyes… And I realize I’m going home. Tel un confiseur j’ai effectué un bref aller-retour de Noël en famille, puis je reviens à Troyes quelques derniers jours pour, littéralement, plier bagage et vider les lieux.

Et qu’emporterai-je sinon des souvenirs ? Qu’ai-je accompli ici, où en sont mes manuscrits, que sont devenues mes ambitions initiales, qu’ai-je raté de mieux ?

Je fais le compte de toute une saison, londonomètre affolé :
– J’ai achevé une nouvelle, peut-être pour enfants (quoique je me demande lesquels), en tout cas très clairement d’inspiration écologiste, intitulée Lonesome G., dont aucun des éditeurs approchés ne veut. Je l’éditerai peut-être en 2012 au Fond du Tiroir, si j’ai l’argent et si je parviens à réveiller mon factotum.
– J’ai concrétisé un texte que je méditais depuis un an et qui, par hasard et la force des choses est devenu éminemment troyen. Cette histoire nommé Double tranchant prend actuellement du relief, de la couleur (rouge), en cours d’enluminure aux bons soins de JPB, et fera l’an prochain l’objet d’une publication et/ou d’une exposition.
– J’aurai tant que j’ai pu avancé mon gros oeuvre, le bazar intitulé L’arbre et le bâton… Mais je ne l’ai pas achevé, hélas. Quand j’entreprends une chose simple, elle devient systématiquement compliquée, or cette fois-ci j’ai entrepris une chose compliquée dès l’origine, pas étonnant qu’elle réclame encore une somme de boulot difficilement évaluable.
– Je n’ai quasiment pas touché à mon poème épique, La légende du monde. Mais j’ai poursuivi larmes aux yeux la lecture de son modèle, La légende des siècles.
– Et puis le blog, s’il vous plaît. L’alimenter quotidiennement fut une expérience d’écriture fort intéressante.

Et après ? Quittant Troyes, je tâcherai l’an qui vient de conserver par inertie quelque chose du mouvement insufflé, même si je sais que plus jamais je ne bénéficierai de ce temps offert à la création, de ce privilège, de l’écureuil. Ce sera moins facile. Nous verrons. Moi qui suis en principe dur d’oreille aux bons conseils, je retiens pourtant cette leçon de sagesse élémentaire qui me fut délivrée un jour par un homme de goût : « Si jamais tu as des choses à écrire, tu les écriras, quelles que soient les conditions. Et si tu n’as rien à écrire, tu n’écriras pas, quelles que soient les conditions, et ce ne sera pas grave » . C’était sans doute un jour où je me plaignais sur l’air « Je n’ai pas le temps d’écrire », mais à lui, on ne la fait pas.

Orgueil et narcissisme (Troyes épisode 93)

18/12/2011 un commentaire

Je me rends compte que le temps est devenu le sujet principal de ce blog. Pas principalement le temps qu’il fait, mais lui aussi. La première neige est tombée chez moi ce matin, je ne la vois pas, je m’informe, mes montagnes me manquent. Ici, le vent a soufflé très fort ces derniers jours. Une tempête depuis sa fenêtre est un spectacle extraordinaire, et la phrase « Je vois la tempête » sonne faux comme le souvenir d’un rêve, une tempête ne se voit pas, ce n’est que de l’air qui passe, on ne voit que des arbres qui se penchent sur nous. On voit l’invisible seulement par ses manifestations, et c’est peut-être pour cela que le mot est identique faute de mieux, le temps. Voir une âme, pareil, une âme n’existe pas beaucoup, mais on la devine faute de la voir, elle est une manière de parler, on se comprend. (Une amie, lectrice de ce blog, a remarqué que depuis mon isolement j’abusais du vocabulaire mystique, thébaïde, etc. Eh, oh, y’a pas marqué Soubirous, je n’ai expérimenté aucune révélation. Dieu reste exclusivement une métaphore. Je crois dans la toute-puissance des métaphores.)

Orgueil et narcissisme, ce n’est pas un titre de Jane Austen, c’est le sujet de réflexion de cette nuit.

Une amie, une autre, qu’est-ce que vous croyez, j’ai beaucoup d’amies, m’a fait l’honneur de me donner à lire un album pour enfants qu’elle et son illustrateur ont composé il y a plus de dix ans mais qui est resté inédit. Je comprends parfaitement qu’une histoire à laquelle on tient reste dix ans dans notre tête ou notre tiroir et y murisse (ou pourrisse) en même temps que nous, encore le temps qui joue, toujours.

Or en me présentant ce livre qu’elle se décide enfin à soumettre aux éditeurs, elle m’écrit ceci qui me choque profondément : « J’y crois, même si c’est sans prétention, j’espère que tu n’as rien contre ». S’ensuit un dialogue où je me risque à redéfinir et réhabiliter l’orgueil, péché capital, rien que ça.

Bien sûr que si, j’ai quelque chose contre l’absence de prétention. Il ne faut jamais dire « c’est sans prétention » ! Parce qu’il faut au moins prétendre faire un bon lire. J’espère que tu ne dis pas « c’est sans prétention » quand tu démarches un éditeur ? Je serais éditeur je ne te répondrais même pas !

(…)

Oh ben non ! Jamais je ne dirai ça pour eux ! Tu as mis le doigt sur quelque chose d’important chez moi : l’absence totale d’orgueil et de narcissisme ! J’essaie de ne pas le laisser transparaître auprès des éditeurs… Je suis bonne comédienne quand il faut.

(…)

Je ne crois qu’à moitié à ton absence d’orgueil. Peut-être est-ce parce que j’en suis moi-même bouffi, mais je ne parviens pas à imaginer comment quiconque peut créer sans orgueil. Pour moi c’est lié à la création elle-même : créer consiste à avoir suffisamment envie qu’une chose existe pour la faire exister, et dans ce contexte l’orgueil n’est pas autre chose qu’un autre nom pour la passion. Cela autorise tout le reste : avoir envie, croire en ce qu’on fait, le faire, et le défendre. Vive l’orgueil, si tu veux mon avis. Le narcissisme, c’est autre chose, ne pas confondre, c’est même tout le contraire… Pas indispensable du tout, celui-ci, et peut-être même nuisible. L’orgueil, c’est avoir une haute idée de ce qu’on fait (et alors on crée aussi librement que possible) tandis que le narcissisme, c’est avoir une haute idée de soi-même (et puisqu’on est content de soi, en somme on est complet, on n’a plus besoin de créer quoi que ce soit).

Ensuite la conversation prend un tour plus personnel, et ne vous regarde plus.

Dans l’enfer des magasins d’usine (Troyes épisode 92)

15/12/2011 un commentaire

Edouard Levé écrit dans son Autoportrait : « Pour me rassurer, si je suis perdu dans une ville étrangère, je vais au supermarché, c’est un endroit familier » . Oui, je connais et expérimente cette louche familiarité, mais non sans bouffées de chaleur. Les grandes surfaces commerciales m’angoissent. Or, elles sont l’une des spécialités de Troyes : la ville est encore plus célèbre pour ses trois gigantesques zones de magasins d’usine que pour son andouillette. Malgré mon urticaire, je ne pouvais faire autrement qu’aller les voir de près, après tout c’est pile mon sujet d’étude.

Je m’attendais, dix jours avant Noël, à une cohue extraordinaire, une marée humaine indescriptible, un avant-goût de l’enfer et de ses cohortes de damnés passant la porte, per me si va tra la perduta gente… Et puis non, en fait, pas trop, parkings clairsemés, boutiques semi-désertes. Tiens. La crise partout-partout, par conséquent ici aussi. Ce qui m’a frappé davantage que la relative affluence, c’est l’architecture du lieu. Cet amas de logos est agencé comme un village de vacances, ou un parc à thème, avec animations perpétuelles, décorations qui clignotent, sourires professionnels, facilité d’entrée, difficulté de sortie. On quitte un endroit, on est orienté vers le même en face, « Pensez aux 40 boutiques de l’autre côté de la rue » , on est surveillé, on aura du mal à fuir le Village.

J’avais emporté de quoi écrire, on ne sait jamais, comme pour IKEA, si quelque chose devait venir sur place… Mais rien de spécial. Traverser l’enfer pour n’y gagner qu’un peu plus soif, comme dit Céline.

Plutôt que s’entasser dans ces camps de rééducation qui sauveront coûte que coûte le pays, son euro à poil ras, sa croissance dépressive, son ministre du Budget (ah, tiens, à propos du ministre du Budget et de la Consommation de masse, n’espérez pas voir le spectacle de Michèle Laroque à Troyes, les 2200 places pour les deux séances se sont vendues en quelques heures), et ses andouillettes AAAAA labellisées Moody’s, autant recourir à la vente par correspondance. Et puisqu’on en parle veuillez prendre à présent connaissance de mon spam d’hiver, que vous avez peut-être reçu par mail, mais peut-être pas, parce que je l’ai envoyé au petit bonheur et pas à vous :

Le Fond du Tiroir vous souhaite une bonne Saint-Glinglin !

Non, c’est pour déconner. En fait, Le Fond du Tiroir vous souhaite un joyeux noël, comme tout le monde, pardon.

Et en outre vous signale, au cas où vous n’auriez pas encore achevé vos corvées de cadeaux, que son catalogue fourmille de livres chics, bon marché et cependant de bon goût.
Téléchargez ici le bon de commande.

Puis imprimez ou recopiez à la main (en vous dispensant de reproduire tout le baratin), et choisissez le cadeau qui comblera de plaisir celui ou celle à qui vous ferez la bise à côté du sapin. Le Fond du tiroir ? Un succès garanti triple AH du fond de la gorge par les agences de notation les plus sérieuses et les moins corrompues !

* Pour la frangine qui aime lire des nouvelles parce que c’est moins long que les romans et franchement c’est une motivation suffisante : offrez sans hésiter le recueil Voulez-vous effacer/archiver ces messages ?
* Pour le neveu altermondialiste et bricoleur : le livre en kit-à-monter-soi-même, ludique et pédagogique, J’ai inauguré IKEA pour jouer à se moquer des franchises d’ameublement suédoises et globalisées.
* Pour le tonton né en 1969 : le mini-livre Le Flux s’impose. No comment. Il vous remerciera plus tard.
* Pour la cousine qui est toujours célibataire et bientôt catherinette : ABC Mademoiselle, livre d’art et de sensualité pour tous, mais SURTOUT pour les cousines toujours célibataires et bientôt catherinettes.
* Pour la grand-mère qui s’est endormie avant la bûche : L’échoppe enténébrée afin de faire de beaux rêves.
* Pour le petit dernier qui, depuis qu’il a appris à lire, commence a trouver cette histoire de père noël trop chelou, ce serait les parents qui attendent qu’on roupille pour poser les paquets que ça ne l’étonnerait pas : La Mèche, bien sûr, conte de noël terriblement (quoique perpétuellement) de circonstance.
* Pour le cousin intello à lunettes qui relit une fois par an La vie mode d’emploi de Georges Perec afin d’en percer tous les mystères : Ce qui stimule ma racontouze, un (presque) inédit dudit Georges Perec qui explique (presque) tout.
* …

Après, vous pouvez intervertir comme vous le sentez, la Mèche pour le tonton, le Flux pour la cousine, ABC Melle pour la grand-mère, je ne sais pas, je ne connais pas votre famille.

Le Fond du tiroir vous souhaite de bonnes prises de tête de fin d’année, et il prend la vôtre juste le temps de vous embrasser affectueusement.

Ne pas désespérer bille-en-tête (Troyes épisode 91)

14/12/2011 Aucun commentaire

Rêvé cette nuit : je courais un marathon, portant un hélicon en bandoulière. Essayez, vous verrez comme c’est commode. Il y a là l’influence de la corrida de Noël de Troyes que j’ai vue, pantois, traverser les rues en courant la semaine dernière… Pour le reste, comprend qui peut.

Tic, tac, tic, tac, le ginkgo n’a plus de feuilles et la fin de ma résidence approche comme un platane vu depuis un accident de la route. Je commence à me faire à l’idée, pourtant cousue de fil blanc, que je partirai avant d’avoir terminé tout ce que j’ai entrepris. Les yeux plus gros que le coeur. Avancer coûte que coûte, ne pas se retourner. J’ai un certain nombre de pages derrière moi, elles ne suffisent pas, j’en ai davantage devant. Si je regarde ce qui est fait, je me dis que rien n’est fait. Tout reste à faire tout l’temps.

Pier Paolo Pasolini expliquait la recherche picturale dont témoignent ses films par sa passion première : la peinture de la renaissance. Il vouait une grande admiration à Giotto, et s’était réservé dans le Décaméron (1971) un rôle mince mais capital, celui d’un peintre, élève du maître toscan. Le peintre incarné par Pasolini sert de fil rouge à ce film à sketches : entre chaque conte, on le retrouve sur son chantier, au fond d’une église, juché sur l’échafaudage. Concentré, minutieux, intense, il avance couleur après couleur dans l’accomplissement de sa fresque. L’épilogue dévoile le chef d’oeuvre enfin terminé : les artisans rient, les peintres se congratulent, les moines sonnent les cloches, tous font la fête, à votre santé ! Seul le maître d’oeuvre, Pasolini en personne, reste perdu dans ses pensées, étranger à la joie, perplexe face à ce qui n’est finalement qu’un mur peint. Il murmure « À quoi bon réaliser une oeuvre, quand il est si beau de de la rêver », brutale dernière phrase du film. FINE.

Encore une histoire mélancolique et édifiante (spéciale dédicace à Yann G.)

Comme ceci comme cela (Troyes épisode 90)

13/12/2011 Aucun commentaire

À mon arrivée, le ginkgo sous mes fenêtres ressemblait à ceci. Aujourd’hui il ressemble à cela. Je ne crois pas, pour mon propre cas, devoir signaler de changement aussi radical. Tant mieux ? Tant pis ? You can’t pause, rewind, nor slow down, after all.

Déclic (Troyes épisode 89)

11/12/2011 Aucun commentaire


Hélas ! j’ai beau crier et me rendre incommode :
L’ingratitude et les abus
N’en seront pas moins à la mode.
La Fontaine, La forêt et le bucheron.

Vu au cinéma l’extraordinaire Il était une fois en Anatolie. Lu dans la foulée une interview de son réalisateur. Nuri Bilge Ceylan déclare laconiquement qu’il est capable de rendre des comptes sur le moindre détail de son film, sur chaque personnage, chaque plan, chaque mot, chaque mouvement. Il peut tout expliquer, si on le lui demande. Voilà qui me fascine. Serais-je capable d’une exégèse aussi exhaustive de chacun de mes livres ? Je le crois. À dire vrai, je le crains. Je ne suis pas certain que cela soit une bonne chose, la conscience à ce point de ce que l’on est en train de faire, ou de ce que l’on a fait. Il vaut peut-être mieux, pour aller plus loin, plus haut ou plus profond, oublier qu’on sait, s’oublier soi-même. Hélas j’ai sûrement (comme on me le dit parfois) le défaut de trop réfléchir. L’antidote est alors le conte. C’est dans le conte que je peux m’abstenir de réfléchir pour rechercher la seule fluidité de la narration, et par conséquent prendre un plaisir d’écriture plus pur, suivre un mouvement plutôt que de s’arrêter pour mesurer chaque pas.

J’ai, par le passé, écrit quelques contes (il s’en trouve un ici, un autre enchâssé , voire un tout entier dans ce livre-ci, qui est un conte si on a l’esprit large), et je me demande pourquoi je ne le fais pas plus souvent.

Le livre que j’écris, d’une architecture spécialement compliquée, m’oblige à réfléchir beaucoup, parce qu’en vrai ce n’est pas un livre, c’en est trois. Parmi les trois, un recueil de contes. Tous ces contes (sauf un) ont un personnage et un décor en commun : le bûcheron, la forêt.

J’ai commencé par compiler le plus grand nombre possible de contes pré-existants contenant ces deux ingrédients afin de m’en inspirer (méthode je-réfléchis-trop)… Comme mon corpus s’est finalement révélé mince, je me suis décidé à inventer une ou deux histoires faussement nouvelles de bûcherons et de forêt (méthode je-ne-sais-rien-on-verra-bien-laisse-moi-raconter).

Parfois, oh, pas toujours, mais parfois, c’est aussi simple que ça, on s’assoit et on se tait, et on se met au boulot. On improvise, on se laisse attraper par sa propre histoire, le déclic s’est fait sans qu’on s’en soit aperçu, et voilà qu’on relève la tête, qu’on s’étire, qu’on fait craquer ses doigts, et qu’on a passé trois heures d’affilée à écrire.

Londonomètre : 4300. Eh oui les enfants.

J’ai vu de la lumière et j’ai poussé la porte (Troyes épisode 88)

10/12/2011 Aucun commentaire

La ville et moi n’aurons finalement fait que nous frôler durant ces quelques mois. Troyen de fortune, je suis très reconnaissant à la cité pour la chance qu’elle m’a offerte de me concentrer sur mon travail dans de bonnes conditions, mais je regrette que les occasions de nous stimuler l’un l’autre aient été si rares.

Je me suis résigné peu à peu à ce constat, confirmé tout récemment par l’annulation de la journée portes ouvertes du Ginkgo : traditionnellement le Centre Passages organise cet événement en décembre, je me réjouissais d’y prendre part, je ne demande pas mieux que de montrer ce que je fais et découvrir les voisins… Cela n’aura pas lieu cette année, faute de participants, à ce que j’ai compris. Dommage…

Je m’apprêtais donc à dire au revoir et merci, lorsque soudain ! (Comme il est écrit dans les bons livres) Lorsque soudain une rencontre est arrivée, par hasard, et vive le hasard. Avant-hier, traversant à vélo la ruelle qui longe la Maison de l’outil, j’ai avisé une vitrine encore allumée en cette heure tardive. Il s’agissait de la galerie associative L’arrivage. J’ai longuement observé, notant la réclame pour les prochaines journées de marché de noël des artistes… De retour chez moi, j’ai immédiatement envoyé un mail sur le thème « Vous m’intéressez. Vous intéresse-je ? » Il n’en faut pas davantage.

J’ai, depuis, fait plus ample connaissance avec ce lieu, alternatif comme le courant, et avec son trublion en chef, Olivier Roth. Il se diffuse là toutes sortes d’énergies positives, de l’art, du rêve, de la musique, de la poésie, de l’auto(sug)gestion, et même du cinéma à l’occasion (le chef d’oeuvre bis Villemolle 81 y a été projeté, les vrais connoisseurs apprécieront), et moi ébaubi je me demande comment j’ai pu me passer d’Arrivage depuis trois mois et demi. Je cherchai un endroit comme l’Arrivage depuis mon Arrivée, je l’ai trouvé in extremis.

J’ai l’honneur et la joie de clamer haut et fort que le Fond du Tiroir dispose d’un stand dans l’Arrivage (rue Larivey, baptisée ainsi en son honneur, à Troyes) à l’occasion de son marché de noël, pour les deux prochains week-end. Aujourd’hui, demain, puis les 17 et 18 décembre, 10h-19h. D’ailleurs j’y retourne.

Sociologie de comptoir de librairie (Troyes épisode 87)

09/12/2011 Aucun commentaire

Je glisserai pudiquement sur le bilan de ma journée de dédicace la semaine dernière. De toute façon c’est toujours un peu la même chose, vous voyez le tableau, on réaligne devant soi les piles de livres qui n’en ont pas besoin, on tapote sur la table le capuchon de son stylo, on fait bonne figure, on renseigne les gens qui nous demandent où se trouve le rayon poches, et on attend que ça passe. Une grand-mère est restée une bonne heure dans la librairie à la recherche d’un livre pour son petit-fils, et quatre fois au moins elle a fait station devant moi, elle hésitait, empoignait un livre, le reposait, me posait une nouvelle question, « Et c’est bon pour quel âge ? », retournait réfléchir au fond de l’échoppe, revenait… Finalement elle était presque décidée, elle a saisi le Posthume, l’a ouvert à une page au hasard, et a lu une phrase à voix haute : « Mon papa dit que tous les enfants sont des pervers polymorphes » . J’ai précisé, en bafouillant, « Euh, oui, c’est parce que c’est une comédie, c’est un roman très drôle en fait, ah ah » . Elle a reposé le livre, perplexe, m’a regardé droit dans les yeux, puis est partie en me remerciant, un peu gênée. Je ne l’ai pas revue. Ah, zut, c’est comme ça qu’on loupe des ventes.

Comme d’hab, en dédicace on tue le temps en échangeant avec son camarade de stand. En l’occurrence, je voisinais avec une poétesse troyenne qui signait son premier recueil. Elle connaissait tout le monde, et sa conversation était aussi divertissante qu’enrichissante : « Tu vois cette dame, là, qui achète son journal ? C’est la femme de l’ancien maire, qui était le mentor de Baroin. » Ah, bon. Elle m’a en outre peint un instructif tableau sociologique de la ville de Troyes : depuis la disparition de la classe ouvrière traditionnelle et du secteur industriel dominant (la bonneterie), il reste essentiellement à Troyes une classe bourgeoise aisée, et un Lumpenproletariat, chomdu, fragile, paupérisé, la crise partout-partout en bandoulière. Je me suis mis à ruminer de sombres pensées : des très riches, des très pauvres, et entre les deux l’éradication progressive de la classe moyenne, Troyes est un laboratoire pour la France, une anticipation, un modèle réduit.

Autre événement ayant donné un peu de relief à ma vie sociale troyenne : le duo Fred Bernard/François Roca nous a rendu visite il y a quelques jours. J’aime autant leurs livres que leur compagnie (j’ai remarqué que souvent on préfère l’un ou l’autre, on ne gagne pas à tous les coups), et la soirée fut très agréable. Comme l’un est né en 1969 et l’autre un 17 avril, je leur ai offert un Flux à chacun, pour marquer le temps qui nous passe dessus. Nous avons pourchassé la nuit jusque chez moi, à boire des coups, fumer des clopes, et apposer sur le monde une nouvelle couche de sociologie sauvage. Fred me fait observer : « Tu ne te sens pas trop seul, ici ? Moi, je ne crois pas que je pourrais, je sais quelles sont mes priorités. J’atteins un âge où je vois des potes finir seuls, ce n’est pas tentant… L’homme est un animal social, c’est ainsi. Bien sûr, on peut toujours mettre de la musique et danser tout seul dans son appartement… »

Euh… Eh bien, puisqu’on en parle, oui, j’avoue que cela m’arrive quelquefois, je me cale sur Youtube un bon vieux tube funk et hardi petit, bouge ton corps, Lève-toi ! Monte dessus ! je m’en fous, personne ne me regarde, à part mon voisin. Je suis sans doute un animal un chouia moins social que Fred. Ce qui n’empêche pas le besoin de contact. J’adore aller voir de la vraie musique en compagnie de vraies gens. C’est ainsi qu’à deux jours d’intervalle j’ai assisté à un gigantesque concert du très classe Orchestre symphonique de l’Aube puis à un minuscule concert blues-funk dans un pub irlandais (très bon, mais ça manquait de cuivres à mon goût)… Je suis presque sûr que j’étais la seule pièce commune de ces deux auditoires. Je ne suis pas ennemi de la vie sociale, mais dans ce cas autant en avoir plusieurs.