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Qui est le vrai ambassadeur ?

01/08/2013 3 commentaires

All I do is play the blues and meet the people face-to-face
I’ll explain and make it plain, I represent the human race
In my humble way I’m the USA
That’s what I stand for, I’m the real ambassador !

Et ainsi les idées s’associent (III).

* Je suis dans l’avion. Je lis dans le dernier numéro de Sofilm une interview de John Landis, très vive et dénuée de toute langue de bois promotionnelle, puisque Landis n’a pas sorti de film depuis des années et ne semble pas pressé de se remettre à l’ouvrage. Il cite Mark Twain : « En Europe, ce qui caractérise un artiste, c’est sa plus grande œuvre. En Amérique, c’est la plus récente. » Ensuite il se cite lui-même : « Mes amis européens ne comprennent pas ce qu’est l’Amérique. L’Amérique est un endroit fabriqué par des immigrants, ce qui veut dire qu’on a le meilleur et le pire du monde entier. Le problème, c’est que les Américains se pensent les meilleurs, et que le reste du monde pense qu’on est les pires. Alors qu’on est comme tout le monde. » Ah, bon.

* Papiers, New York, vitrines, you see what I mean ? Pompiers, trop tard, Madison Square, struggle for life et business show, salaud ! Lis ton journal, crise mondiale partout partout ! Je rêve tout éveillé à Paris New York, New York Paris comme si vous y étiez, comme si tu y es !

* Je retrouve dans mes archives l’incipit du film Poussières d’Amérique d’Arnaud des Pallières, entièrement composé d’images d’autres films : « L’Amérique, je n’y suis jamais allé. Aller pour de vrai en Amérique ne serait ni l’aventure ni la découverte mais l’occasion de vérifier à quel point ce que j’y vois est proche de ce que j’en sais déjà. Au fond, que l’Amérique soit un pays, rien n’est moins sûr…« 

* Je suis à New York pour de bon. T’imagines ? Le vrai moi dans le vrai New York, c’est dingue, la ville debout comme dit Ferdine, la ville par excellence, que j’ai tant vue au cinéma et tant rêvée, ce qui revient au même. New York capitale de la liberté et de la physiocratie, et un peu de la planète terre, de même que Paris était celle du XIXe siècle d’après Walter Benjamin, puisqu’on la reconnaît quand on la voit pour la première fois. On a beau raviver à chaque coin de rue un souvenir de film ou de livre ou de série (Dream on, du précité John Landis) ou de musique, ou de comics (dès l’âge de 7 ans, je savais ce qu’était New York : le terrain de jeu des super héros et notamment de mon préféré, Spiderman – puis, quelques années plus tard, quand je m’intéressais davantage aux auteurs qu’aux personnages, je reconnaissais en New York la matrice, à la fois écosystème et cosa mentale, de  l’œuvre de Will Eisner), l’émotion n’en est pas estompée, le coeur s’emballe pour de bon quand approche la skyline.

* Je visite la bibliothèque municipale, comme je fais systématiquement partout dans le monde. Et ça ne manque pas : celle de New York, je la reconnais instantanément, avec son escalier et ses deux grands lions, je l’ai déjà visitée dans Ghostbusters, dans Diamants sur canapé, j’ai sais ce qu’il en restera dans Les évadés de la planète des singes.

* Je traverse à pied le pont de Brooklyn, puis Broadway. Je croise un nombre ahurissant de t-shirts geeks, des Superman et des Batman en veux-tu. Moi-même, aussi pétri de culture US que le premier venu, j’arbore ce jour-là un t-shirt reproduisant la pochette de A love supreme de John Coltrane. Déambulant, j’ai les yeux forcément tirés vers le haut, mais une voix me rappelle vers le trottoir : « John Coltrane sucks ! » (John Coltrane c’est nase !) Je baisse la tête vers la source de l’agression verbale. Un jeune homme en tailleur fait la manche en insultant tous les passants, outrageant leurs signes extérieurs (T’as failli me marcher dessus, pas la peine d’avoir des lunettes ! T’as vraiment une casquette de merde !) ou, en l’absence de traits saillants, leur adressant des doigts d’honneur. Il tient à la main un carton où est écrit au feutre « Fuck you ! Pay me ! I need your money to buy my drugs ! » Le concept est original (et l’originalité est tout) : demander la charité par le cynisme grimaçant plutôt que le pathétique souriant, jouer sur l’humour et le Xième degré plutôt que sur la culpabilisation du touriste par définition plein aux as, au risque de se faire péter la gueule. Peut-être ce briseur d’ambiance est-il un comédien en plein exercice actors’ studio, je n’oublie pas que nous sommes dans Broadway. Je me demande s’il récolte réellement des dollars, je suppose que oui, c’est New York, ici tout peut arriver, quant à moi je ne lui donne rien, mauvais public, je ne suis pas suffisamment acclimaté, c’est ma première journée.

* Un peu plus bas, j’arrive au cul de sac sur la mer, Battery Park, vue sur le monument aux morts de la guerre de 1941-1945, et, au loin, de dos, Lady Liberty. Je mange mon sandwich sur un banc, et j’entends une trompette. Un gars tout seul en train de choruser sur un CD. Pour lui, d’accord, bon public : je me lève et vais dépose un dollar dans son chapeau. Il s’interrompt immédiatement et m’engage la conversation tout sourire : « John Coltrane ? So you play the tenor ? No ? Oh, the trombone ! Where are you from ? Did you bring your horn ? You can jam anywhere, here ! » (Oh no, I’d never dare…) Il s’appelle William Spaulding, je m’assois à côté de lui et on discute un quart d’heure de musique, de New York, de jazz, « Les amateurs de musique dépensent des fortunes pour aller s’ennuyer dans des boîtes chic genre le Blue Note, laisse tomber, va plutôt au Cleopatra’s Needle, tiens je te donne la carte, j’y joue demain soir, tu diras que tu viens de ma part… » J’ai déjà un copain à New York et je trouve ça naturel, ici on engage le bout de gras avec son voisin et on en tire forcément quelque chose, c’est grâce à la musique, mais aussi à la nature de la ville, quelle ville extraordinaire.

* On sort d’une station de métro new yorkaise, un plan à la main et la mine déroutée. Un ou deux autochtones se précipitent déjà, c’est à celui qui saura le plus rapidement nous indiquer notre chemin. Ils sont fiers de partager leur ville, ils sont empressés de rendre service. J’essaie d’imaginer un comportement comparable de la part de Parisiens… Hmm… Non, rien à faire, je n’ai pas assez d’imagination.

* Illumination en comptant les drapeaux stars n stripes dans les rues : différence fondamentale entre les peuples, les Américains sont contents d’être américains / les Français ne sont pas tellement contents d’être français. C’est comme dans un couple, comment aimer l’autre si l’on n’est pas fichu de s’aimer soi-même ?

* Une fois l’illumination passée : bah, idée trop simple pour être vraie.

* J’ai dévoré des yeux et des oreilles l’an passé l’excellente série de David Simon, Treme (ma tête est pleine d’images de La Nouvelle Orléans, désormais), aussi bonne au fond que l’était The Wire (images de Baltimore), mais avec la musique en plus, ce qui fait que, contrairement à The Wire, j’aurais envie de voir à nouveau Treme, comme on se repasse un disque.

* Par suite, j’admire d’autant plus les musiciens du cru et je lis les mémoires du plus célèbre musicien de la Nouvelle Orléans. Good ol’ Satch. Une saga de violence et de musique, mélange que je fais mien ces jours-ci. Les souvenirs d’Armstrong regorgent d’anecdotes (on y apprend p.32 qu’adolescent, il fut interné dans un institut de réinsersion pour jeunes délinquents noirs et que, au sein de cet établissement, il se mit à chanter « dans la classe de Mme Vigne, la professeur de chant ») et révèlent en outre une curieuse obsession pour la purge. Il revient régulièrement sur les laxatifs et les bons conseils que lui administrait conjointement sa maman, Mayann : « Fils, garde toujours tes intestins dégagés, et rien ne pourra te nuire » (…) Je n’ai jamais oublié les paroles de ma mère chaque fois qu’un voisin mourait d’indigestion ou autre problème gastrique : « Il ne chiait pas assez ». La négligence est source de tous les maux. On néglige trop les intestins. » Conseil que je ne manquerai pas de retenir lors de mes voyages.

* En guise de purge pour les oreilles, j’écoute ou réécoute de nombreux albums d’Armstrong, y compris certains dédaignés des connoisseurs, comme celui-ci, The real ambassadors (1962). Atypique, et très bon, débordant de joie, d’invention, de swing, un album bien dégagé des intestins. D’où sort-il ? De la diplomatie explicitement machiavélique de la Guerre froide.

* En ces temps où le concept de puissance douce n’était pas encore au point, les Etats-Unis déploient les grands moyens, pas seulement militaires, pour montrer au reste du monde la valeur de l’American way of life. L‘entertainment en éclaireur. Le « vrai ambassadeur », ce n’est pas tel ni tel, ce n’est même pas sa majesté Louis Armstrong, c’est le divertissement de masse. Séduction planétaire par l’industrie du show business, domination symbolique aussi radicale que la bombe A, les paroles avouent candidement leur valeur de propagande : Remember who you are and what you represent/Jelly Roll and Basie helps us to invent/a weapon that no other nation has/especially the Russians can’t claim jazz
Ecrite et composée par les époux Dave et Iona Brubeck, la comédie musicale The real ambassadors s’inspire des tournées de jazzmen qu’organisait le Département d’Etat des Etats Unis dans le monde entier, dans les années 50 et 60.
L’intrigue se déroule dans le pays fictif africain de Talgalla, qui accueille un Armstrong dans un rôle proche de sa propre vie de musicien : pour la première fois, Armstrong pouvait sur scène exprimer des idées politiques qu’il prônait dans sa vie privée, et condamner le racisme en public. Dave Brubeck raconte qu’il avait écrit les paroles « They say I look like God. Could God be black ? My God ! » (Ils trouvent que je ressemble à Dieu. Dieu serait-il noir ? Mon Dieu !) dans le but de faire rire le public, mais qu’Armstrong fondit en larmes en les chantant…
La portée politique et historique de cet album ne doit pas faire oublier que les mélodies y sont tout bonnement merveilleuses. Armstrong et Brubeck ont embarqué chacun avec ses musiciens de scène. Outre Satchmo, les chants sont assurés par une Carmen MacRae au faîte de ses moyens vocaux, et par le trio Lambert, Hendricks & Ross.

L’œuvre ne fut interprétée qu’une seule fois sur scène, le 23 septembre 1962, lors du festival de Monterey, mais nulle trace n’en subsiste. Reste, heureusement, l’album studio enregistré l’année précédente à New York. La réédition 2012 propose, outre l’intégralité de ces sessions, quelques chansons supplémentaires enregistrées par Brubeck et MacRae à la même époque. On le trouve à trace-de-prix, puisque les CD ne valent plus rien.

* Or là, je me trouve à New York, figurez-vous. Maintenant que je suis dans la place, et même si je pousse quantité de oh! et de ah!, figurez-vous encore un peu, je crois bien que je préfèrerais visiter La Nouvelle Orléans, berceau mythique où naquit cette musique. Non parce que je ne suis jamais content, mais parce qu’il faut toujours garder un peu de frustration pour continuer à désirer.

(suite de la visite de New York ici.)

Tout ne s’apprend pas dans les livres, comme je l’ai lu dans un livre

27/03/2013 un commentaire

Mardi 26 mars

Descendre d’un train, sortir d’une gare, et marcher dans les rues d’une ville inconnue, est l’un des plus grands bonheurs de mon existence, un délice, un privilège, un luxe exorbitant. Je marche, je me perds, j’écarquille les lotos, je me repère, je reprends le pâté à l’envers, oh comme c’est joli, les filles sont jolies, les lampadaires sont jolis, les tramways sont jolis, je suis sûr que les autochtones ne s’en rendent pas compte, mais moi oui, je marche, je suis content. J’aime aussi passionnément marcher dans la forêt, mais ce n’est pas la même chose. Pour que je comprenne la différence, il faudrait que j’essaye de l’expliquer à quelqu’un. À vous, peut-être ? Disons provisoirement que marcher dans la forêt, c’est bien parce que c’est toujours pareil même si c’est toujours différent, tandis qu’au contraire marcher dans les rues d’une ville inconnue, c’est bien parce que c’est toujours différent même si c’est toujours pareil.

Je me suis donc offert ce suprême plaisir hier, j’ai arpenté pour la première fois de ma vie les rues de Bordeaux, fière ville bourgeoise ayant, comme son nom l’indique, prospéré grâce à l’alcoolisme, vice national. C’est très joli, Bordeaux. Oh, là, voyez, à gauche, à droite, des filles, des réverbères et des tramways, tels que nulle part ailleurs. Et une plaque qui dit que Victor Hugo, député de la Seine, a habité cet immeuble un peu moins de deux mois en 1871, quand, à la suite de la débâcle de Sedan, le Parlement en exil siégeait dans le Grand Théâtre de Bordeaux, et que c’est ici aussi que son fils Charles est mort d’une apoplexie, oh, c’est bien triste, mais c’est joli. Je suis le seul à m’arrêter devant cette plaque, tout le monde je vous jure passe devant, dessous, remonte son col et presse le pas comme si de rien. À l’autre bout de mon errance ou de ma journée j’avise la sévère statue de Francisco de Goya, mort ici en 1828 parce qu’il fuyait le régime totalitaire espagnol. Les gens traversent Bordeaux, ils y vivent, parfois il y meurent. Quand je vous disais que c’est exactement comme ailleurs quoique très différent.

Une inquiétude, tout de même : le logo de la ville est un peu anxiogène. On le confond facilement avec un autre, et cheminant on se demande sourdement si toute la ville ne serait pas contaminée chimiquement.

Au reste, j’ai passé l’essentiel de la journée à l’abri, non sur le pavé toxique mais dans une médiathèque, parce que je ne suis pas là que pour faire le ravi. Médiathèque où j’ai constaté, dans le rayon CD, que Noir Désir était rangé dans le bac « Scène locale ». Soupesant un album digipack, je me demandais, perplexe, si à l’étage en-dessous Montaigne, Anouilh, Sollers ou Mauriac se voyaient classés sur une étagère à part, « Auteurs régionaux ». Bien sûr, il faut être de quelque part. Victor Hugo était bien de Besançon, et Goya d’Aragon.

Ensuite, j’ai passé la soirée chez deux auteurs régionaux, et des meilleurs, qui me font l’honneur de m’héberger : les frères Coudray, Jean-Luc et Philippe, toujours aussi charmants et originaux, toujours nés jumeaux à Bordeaux, mais l’un des deux a le bon goût de se laisser pousser la barbe, ce qui fait qu’on ne se trompe jamais sur celui auquel on s’adresse. Forcément, nous avons longuement évoqué ce qui nous lia en premier chef, c’est-à-dire l’aventure tragi-comique des éditions Castells, où nous publiâmes deux livres chacun (pour moi, suissi et suila) vers 2006. Philippe Castells, dont j’ignore le lieu de naissance, était un drôle de type. Un tiers flambeur, un tiers menteur, un tiers magouilleur, un tiers dandy, un tiers clochard. Ah, et puis un tiers escroc, aussi. Ça fait beaucoup, mais comme on dit à Marseille tout dépend de la taille des tiers. En tout cas tout ces tiers mélangés ne faisaient pas un éditeur, finalement. Les Coudray et moi-même en sommes convenus, observant cependant que le temps avait passé, que nous n’avions plus de rancune à son endroit, qu’avec le recul des années même de lui nous pouvions ne garder que les bons côtés (il publiait de beaux livres, ce salaud) et que nous pouvions même changer de sujet (alors les Coudray m’ont narré en riant certains actes d’innocent terrorisme qu’ils commirent tous deux nuitamment dans les rues de cette même Bordeaux).

Nous changions de sujet et nous parlions de logo des dangers biologiques, lorsque sur ces entrefaites un de leurs amis est entré qui, muni d’un gâteau (c’était justement l’anniversaire des Coudray : il convient, en plus de naître quelque part, de naître un beau jour) et de diplômes en biologie, m’a appris la stupéfiante chose suivante. Du pur point de vue de la logique génétique, le chromosome « X », majestueux, galbé, redoublé en « XX » chez la femme, est la norme, le point de départ. Tandis que le chromosome « Y », nettement plus rabougri et moche, le pauvre ressemble à une crotte de nez, semble n’être ni plus ni moins qu’une altération survenue dans un second temps de l’Évolution, une dégradation programmée, un mal nécessaire permettant la reproduction sexuée de l’espèce, non mais regardez-les côte à côte, Madame X et Monsieur Y, remontez en haut de cette page, on jurerait un couple dessiné par Dubout. Par conséquent nous ferions bien d’admettre une fois pour toutes que nous sommes tous des femmes, et qu’une femme sur deux (celle avec le chromosome dénaturé tout rabougri) est un homme. Quitte à ré-écrire toutes les cosmogonies : manifestement le job de Dieu le 6e jour à consisté à créer Eve, puis à lui prélever un chromosome, dans la côte admettons, pour ensuite le chiffonner mâchouiller rouler en boule rabougri crotte-de-nez, et qu’à partir de ce « Y » mutant il a conçu Adam. On en apprend des choses à Bordeaux.

Mercredi 27 mars

Mardi soir, pour mon plaisir susdit, j’ai arpenté Bordeaux pendant plus d’une heure. J’ai vu un beau coucher de soleil sur la Garonne. Puis un événement est survenu comme pour apporter sa contribution à mes réflexions « il faut bien être né quelque part » .
À un moment, je me suis assis sur un banc pour regarder couler le fleuve, et j’ai sorti un livre de ma poche. Au bout de quelques minutes un gars nonchalant est venu s’asseoir à côté de moi, un Noir habillé en rouge avec un grand bonnet vert-jaune-rouge qui enveloppait des dreads, un bouc au menton et une canette de bière à la main, qui m’a demandé ce que je lisais. Sans attendre la réponse il s’est présenté comme rastafari et comme Sénégalais. Troisième identité manifeste, il était bien défoncé, les yeux dans le vague, mais amical.
Il vivait à Bordeaux depuis six mois. Je lui ai demandé s’il aimait ça, il a répondu à côté, parlant très lentement :
« You know Dakar ? Tu es déjà allé au Sénégal ?
– Non.
– Vas-y. Tu dois y aller. C’est beau, là-bas. Ici, rien à voir. Bordeaux n’est pas belle, elle est plus que ça. Bordeaux est une ville sacrée ! A holly town, man. C’est ici, place des Quinconces, que vos grands parents débarquaient nos grands-parents, et nos grands-parents descendaient du bateau la tête baissée et des chaînes autour des mains et des pieds, comme ça, man (il fait le geste, croise ses poignets, quelques gouttes de bière s’échappent de sa canette), c’est comme ça que nos grands-parents ont découvert la France, à Bordeaux. Et c’est comme ça que Bordeaux est devenue une grande ville. Tu es de Bordeaux ?
– Non.
– Ah. Tu m’avais dit hier que tu étais de Bordeaux. Why did you lie to me ? Or do you lie today ?
– I don’t. Don’t tell me I’m a lier. I’m not from Bordeaux, I wasn’t even here yesterday and I see you for the first time in my life.
– Ah. Tu es de la banlieue de Bordeaux, alors ?
– Non. Je suis de passage, je rentre chez moi demain.
– Ah. (pensif) Alors ce n’était peut-être pas tes grands-parents.
– Mon grand-père n’était pas français.
– (geste de la main) Peu importe. Tout ça c’est le passé. Moi, you know, je suis rastafari, je suis pour la paix. You know, 77%… (il s’interrompt une minute, comme s’il recomptait les pourcentages dans sa tête) 77% des Africains ne pensent qu’à ça, à ce passé d’esclave, ces chaînes aux mains et aux pieds, ils les ont encore dans la tête. Mais moi, non. Moi je suis rastafari, je suis pour la paix. Le cœur, man, le cœur, il n’y a que ça de vrai. »
Il s’est alors frappé le cœur de la main droite. J’ai fait de même, et je lui ai serré la main, on s’y est repris à plusieurs fois, pas tellement parce qu’il visait à côté, plutôt parce qu’il voulait faire comme ceci, et comme cela, puis finir par le cœur. Ensuite je suis parti.
C’était ma carte postale, « Bons baisers de Bordeaux » .

Ah, et puis, sinon, j’ai aussi fait un disque.

07/06/2012 un commentaire

Mélosophia, à la base, est un duo de chanson créé par une copine, Sophie Rouvre, et son jules, Benoît Quévy, pianiste. On peut entendre sur leur site quelques échantillons de leur musique. En prévision d’une prestation très spécifique et très extraordinaire, ainsi que de la sortie de leur album, ils ont transformé le duo en « vrai » (?) groupe, recrutant il y a quelques mois une basse, une batterie, et un trombone – c’est là que j’entre en scène. J’ai répondu à l’aimable invitation, d’abord avec circonspection, pas certain de trouver là ma place, mais finalement j’y ai pris beaucoup de plaisir.

[Flagrant délit d’auto-censure : ici, je supprime un paragraphe qui a fait de la peine à quelqu’un que j’aime. Un journal intime en public comprend des risques, je les accepte, mais je n’écris pas ce blog pour faire de la peine à quelqu’un que j’aime.]

Point culminant, après des heures et des jours de répétition : concert, vendredi dernier (ici une petite vidéo de la répète finale). Nous n’avons joué qu’une demi-heure (nous ne faisions qu’assurer, en réalité, la première partie d’une pièce de théâtre scolaire pour laquelle Mélosophia a composé une bande originale), et ce fut une demi-heure exaltante, je suis toujours autant attiré par l’adrénaline de la scène et ses projos. Ce projet me fut fertile en premières fois, or il n’y a que les premières fois qui valent comme le prétend un roman qui est une seconde fois  : … que je chantais (et sifflais) en public, que je jouais un solo (par coeur, sans partoche), que je donnais dans l’orchestre variète en étant la section cuivre à moi tout seul, que je me lançais dans un chorus (j’ai osé, pas trop long, pas trop compliqué, en do mineur… Je ne l’ai pas trop foiré…),  que je jouais dans une salle aussi classe que l’Hexagone (scène nationale s’il vous plaît), première fois enfin que je faisais un disque, ah ! un disque ! J’ai toujours rêvé de faire un CD, surtout depuis que ce support est moribond, c’est mon côté « soins-palliatifs », je suis friand des agonies, des modi operandi sacrifiés dans le Flux, encore-un-instant-monsieur-le-numérique, de même que j’adore projeter des films en pellicule argentique, que j’éprouve une profonde tendresse pour les cabines téléphoniques, ou que j’ai la passion du livre en papier, sortir en 2012 un CD vintage vraie galette ronde brillante polycarbonate sous boîtier cristal n’est pas très raisonnable, raison de plus, enfin le voilà, j’ai fait un disque, j’ai mon disque entre les mains, j’ai cru fort à un moment que mon disque serait la captation des Giètes, mais non, autre chose à la fin assouvit mon fantasme, l’album du groupe Mélosophia existe, il s’appelle Déclic, je chante et trombonise et sifflote sur quelques titres, et vous savez quoi je suis content.

Mais à présent, foin de satisfaction exotique et facile, fini de plaisanter, terminée la petite bière, arrachés les oripeaux du simple-exécutant : je replonge dans le bain où j’ai de réelles ambitions, je sors un bouquin la semaine prochaine (du moins si tout va bien – car à l’heure où je vous parle, c’est la crise partout-partout-partout, mon factotum est en plein burnout).

To absent friends

05/04/2012 Aucun commentaire

Chaque mort nous rappelle nos morts, celles de feu nos compagnons de route, la nôtre en suspens, et les poètes nous font pleurer en nous murmurant l’épitaphe d’un que nous ne connaissions pas. Nous ne pleurons pas cet inconnu, mais la tragédie du sort commun.

Je pourrais n’utiliser ce blog que pour en faire un journal de mes larmes : ah, tiens, aujourd’hui, j’ai pleuré, je vous raconte, c’est bien le moins, pour une fois qu’il se passe quelque chose. Je l’ai fait parfois, ici ou .

Je le fais à nouveau : mes dernières larmes, donc, datent d’aujourd’hui même. J’ai écouté le dernier album de Springsteen, Wrecking ball, qui ne m’a pas fait grand effet. En revanche, j’ai lu le livret, et le texte final que le Boss consacre à son ami et saxophoniste Clarence Clemons, disparu l’an dernier, m’a fait couler les yeux. (On peut lire cette élégie, dans une autre version, sur le site de Rolling Stone, ce qui évite d’acheter l’album. On a le droit de pleurer aussi la mort de la musique sous forme de CD, c’est une autre question).

Chérissez les vivants. C’est tout pour aujourd’hui.

Le porte-parole de la civilisation française pue de la gueule

07/02/2012 2 commentaires

Je viens de lire le bouquin posthume de Claude Levi-Strauss, L’Anthropologie face aux problèmes du monde moderne. Ration d’intelligence et de sagesse. Je me trouve de bonne humeur, remonté à bloc, illuminé, réchauffé, je suis une personne meilleure qu’avant lecture. Et ma conviction la plus profonde en matière d’éducation en sort confortée, à savoir que le plus important savoir, la discipline intellectuelle essentielle, celle qui permet l’exercice sain de toutes les autres, celle qui devrait s’enseigner dès la maternelle, celle qui fait prendre conscience pour toujours que chacun des sept milliards de terriens est une possibilité de l’humanité, et chaque culture une culture possible, c’est bien l’anthropologie.

La première section de ce recueil de conférences données au Japon en 1986, intitulée La fin de la suprématie culturelle de l’Occident, s’ouvre sur un précepte : Apprendre des autres. Je lis, j’apprends, je médite, ces leçons d’humilité et d’ouverture. « Depuis environ deux siècles, la civilisation occidentale s’est définie à elle-même comme la civilisation du progrès, [convaincue] que les institutions politiques, les formes d’organisation sociale apparue à la fin du XVIIIe siècle en France et aux Etats-Unis, la philosophie qui les inspiraient (…) gagneraient l’ensemble de la terre habitée. Les événements dont le monde a été le théâtre au cours du présent siècle ont démenti ces prévisions optimistes. » Dès lors, il nous faut, tous, sous peine d’auto-destruction de l’humanité, « tempérer notre gloriole, respecter d’autres façons de vivre, nous remettre en question par d’autres usages » et apprendre, aujourd’hui et sans relâche, grâce aux outils offerts par l’anthropologie, « que la manière dont nous vivons, les valeurs auxquelles nous croyons, ne sont pas les seules possibles (…) L’anthropologue invite seulement chaque société à ne pas croire que ses institutions, ses coutumes et ses croyances, sont les seules possibles ; il la dissuade de s’imaginer que du fait qu’elle les croit bonnes, ces institutions, coutumes et croyances sont inscrites dans la nature des choses (…) La plus haute ambition de l’anthropologie est d’inspirer aux individus et aux gouvernements une certaine sagesse. »  (Tout ceci pp. 14, 51, 57, passim.)

Une certaine sagesse. Je regarde l’horizon, je remonte le col de mon manteau, je plisse les yeux et je souris. Je me sens capable de passer l’hiver. J’ai foi en l’homme. Pas en l’homme occidental rousseauiste ou adamsmithien progressiste arrogant pour la bonne cause aimablement totalitaire et catholique romain de préférence, mais en l’Homme, celui qui tire son nom de la Revue française d’anthropologie, celui qui partout a appris à vivre dans le monde, celui qui partout a trouvé sa solution particulière aux problèmes universels, celui qui partout s’est montré noble et pervers et surtout imaginatif, celui qui partout est entré dans l’Histoire.

Las ! Mon ensoleillement intérieur fait long feu. J’éternue. Je tombe sur certains propos d’une inquiétante brute portant le même prénom que le grand savant, comme quoi hein, un certain Claude Guéant, Ministre de la République, en conséquence un type qui me représente, à qui je délègue mon pouvoir et ma parole (alors qu’il n’a été élu par personne et certainement pas par moi).

Toutes les civilisations ne se valent pas.

Le racisme d’État dans notre misérable pays provoque en moi des aigreurs d’estomac. Et le contraste ne cesse de m’effarer entre les merveilles dispensées par les livres, et la médiocrité de la vraie vie où s’ébattent essentiellement des brutes qui n’en lisent pas – contraste lui-même inépuisable sujet de littérature (Bovary, Quichotte…).

Cela m’ennuie un tantinet de partager quoi que ce soit avec Sarkozy, fût-ce de la lumière, mais bah, allez, après tout lui aussi est un homme. Il semble que le Presque-Plus Président admire Lévi-Strauss. Ah, bon. Il aurait déclaré l’an dernier, je cite : « Levi-Strauss était un génie. En 1935, il avait compris qu’il n’y avait pas de civilisation barbare. Car dans l’art, il n’y a pas de progrès. » Propos raisonnables, en contradiction manifeste avec ceux de son sinistre de l’Intérieur, des Collectivités territoriales, de l’Immigration, de la Haine entre les peuples et de la Guerre civile au service de la Relance. Pourtant Sarkozy laisse dire, et même il envoie dire, son ordure utile, il lâche son chien qui aboie direction l’électorat FN. Voilà le niveau de ce qu’il faut bien appeler « le débat politique ». Vivement qu’elles soient passées, ces foutues élections, qu’on en finisse.

À écouter : les deux extraordinaires albums Interzone de Serge Teyssot-Gay et Khaled AlJaramani. Un oud et une guitare électrique. Ensemble. Pas l’un contre l’autre. Pas l’un meilleur que l’autre. Pas l’un au service de l’autre, ni faire-valoir de l’autre, ni alibi, ni bonne conscience de l’autre. Deux instruments, deux traditions et cependant deux artistes, deux civilisations, celles précisément qu’oppose Guéant, l’Occident et le monde arabe, deux zones qui apprennent l’une de l’autre et bricolent ensemble de la beauté pour tout de suite et demain.

Allez savoir pourquoi j’ai mis ce disque-là sur la platine. Pas pour me consoler, ah, non, la consolation ce serait se réconforter et oublier, passer à autre chose, non, certainement pas pour oublier, mais pour cheminer, pour m’illuminer, encore, par l’exemple.

Corbier pas mort (Troyes épisode 37)

07/10/2011 Aucun commentaire

Essayez de taper « François Corbier » dans la gueule béante de Google. La première association de mots que vous suggèrera l’oracle est « François Corbier mort ». Ce qui signifie que les gens qui cherchent des renseignements sur Corbier souhaitent le plus souvent savoir quand il est mort, de quoi, dans quelles circonstances, et à quel âge (histoire de vérifier s’il fait partie du Club des 27).

Or je suis en mesure de certifier que Corbier est vivant : je l’ai vu chanter hier dans un troquet de Troyes. Je me demande si Corbier est au courant, pour Google. Il y aurait de quoi choper un maousse bourdon. Lui qui est la bonne humeur incarnée et barbue. Ou alors, il est mort et n’est pas au courant, parce qu’il n’a pas Internet. Il a dans son répertoire une chanson rigolote sur les chanteurs morts, à la fin de laquelle il se présente comme « le seul chanteur mort encore un peu vivant ».

Corbier est prodigieusement sympathique. Archéo-chansonnier et gibier de potence (son pseudonyme est une déformation du vrai nom de François Villon, François de Montcorbier), il porte gaiement ses refrains anars, sa chemise noire, son swing à la guitare, sa gouaille douce, ses amours risibles et ses gentilles satires anti-nucléaires, ses micro-chansons de trois secondes (et voici la chanson du pompier qui repeint un pont. Attention, une, deux… Peint ! Pont ! C’est fini) et ses blagues rodées mille fois (Pardon, je suis en retard, je me suis perdu en route… J’ai demandé mon chemin à un agent, il m’a dit, mais, c’est vous ? c’est vous ? c’est bien vous ? Je vous connais, je vous regardais quand j’étais petit, vous étiez dans Dorothée ! J’ai répondu, euh, non, pas tout à fait, j’étais à coté…) Parfaitement insoucieux de toute ringardise, il n’est par conséquent pas ringard pour un poil.

Pourquoi je raconte Corbier sur un blog dont la fonction est plutôt de purger mes états d’âme d’auteur en résidence ? J’y viens. À un moment donné, Corbier nous dit : « Il y a deux sortes de chanteurs. Il y a les juke-box, qui ont derrière eux un stock de chansons connues et martelées par les radios, qui montent sur scène pour les rabâcher à l’identique, le public est content, il a entendu la même chose qu’à la radio, et le juke-box a bien gagné sa vie. Et puis il y a les autres, qui sans vraiment gagner leur vie chantent dans des petits lieux comme celui-ci [le bistrot était particulièrement bruyant, les mangeurs et les buveurs concurrençaient le chanteur en décibels, parfois jusqu’à la pure et simple impolitesse], ils chantent leurs chansons que vous connaissez, ou pas, peu importe. Je suis de cette catégorie. Je chante encore parce que j’aime ça » .

Je sens que je suis de la même catégorie. Je me verrais bien, voilà tout le mal que je me souhaite, écrire et chanter encore à 65 ans mes chansonnettes que personne n’écoute, tout seul au fond de ma fumerie, pour un public de vieux Chinois. Les derniers albums de Corbier ne sont pas distribués. Ils sont en vente exclusivement par correspondance sur son site personnel, ou alors en direct sur les lieux de concert. Vous savez ce qu’elle vous dit, l’auto-édition ?

Londonomètre : mille à l’aise, mais pas sûr ça tienne à la relecture demain.

Des trottoirs et des réverbères (Troyes épisode 34)

04/10/2011 Aucun commentaire

Un polichinelle dans le Fond du tiroir : dans le droit fil des questions que je me posais hier (que diable faut-il mettre entre les mains des adolescents, jeunesse/pas jeunesse), je me fais aujourd’hui l’écho d’une polémique chantée entre Colonel Reyel et Jeanne « Amiral » Cherhal. Ils s’affrontent en terrain glissant, sur le thème des grossesses non désirées des jeunes filles.

À ma droite (tellement à droite qu’il a fait la joie des sites pro-life et de Christine Boutin), le pénible tube de l’été du Colonel, Aurélie, dresse le portrait ému d’une maman de 16 ans, qui a bravement tenu à mener sa grossesse à terme malgré le désavoeu de ses proches ; à ma gauche, la réplique de Cherhal, Colonel j’ai 16 ans, chanson composée spontanément et à fleur de peau, pour apporter un contrepoint, un peu plus subtil mais finalement à peine, aux assertions simplistes du genre « rien de plus beau que de donner la vie, si tu n’es pas d’accord tu n’as rien compris » , rengaine propre à faire croire aux jeunes filles que leur horizon le plus scintillant ou le plus naturel, est la maternité. Selon la chanteuse,

Quand j’avais 15 ou 16 ans, c’étaient les chansons de Renaud qui m’ouvraient l’esprit, et c’était tout sauf réactionnaire. Si la chanson de Colonel Reyel et le succès qu’elle remporte sont le reflet d’une époque, alors c’est inquiétant.

Entre les deux rivaux, mon penchant est sans ambiguité. Je préfère largement la chanteuse, artisane à l’ancienne, catégorie auteur-compositeur-interprète, capable de l’exploit d’émouvoir avec une station d’épuration, au bogosse ragga-basique pour frotti-frotta prépubère, qui pour se la jouer aussi viril que ses collègues du hip-hop, choisit puérilement en guise de pseudo un grade militaire, comme par nostalgie de ce bon temps de la conscription de masse qui fabriquait des-hommes-des-vrais, l’homme qu’on écoute c’est celui qu’a du galon (mille excuses ! Moi qui l’ai subie, la conscription, j’avoue que dès le pseudo du bonhomme je recule d’un pas – je confesse une réactivité au délit de patronyme comme d’autres se laissent aller à sanctionner le délit de faciès, ah j’ai un haut-le-coeur, si on récapitule la vision du monde offerte par le chanteur et sa chanson, devenir soldat est aussi naturel désirable et épanouissant pour un garçon que devenir mère pour une fille ?), elle est trop longue, cette phrase.

Au crédit du pseudo-officier, la grossesse à 16 ans est un cas social (un cas soce, comme chante Cherhal) plus fréquent dans le milieu qui constitue majoritairement son public, que dans le public de la chanteuse, ce qui lui donne beau jeu de se défendre sur l’air « J’ai écrit cette chanson d’après une histoire vraie, moi au moins je parle de ce que j’ai vu ». Mais voilà précisément où le bas blesse.

Quels échos aura ce clash ? Sans doute : aucun, parce que Cherhal et Reyel n’évoluent pas dans les mêmes sphères, et ont peu de chance de se rencontrer. Les fans de l’une (habitus : bobos ou middle-class, en gros, mon propre profil) ne connaissent pas ceux de l’autre (adolescents des classes popus, lumpenproletariat en fleurs), et chacun des deux « artistes » (on les appelle ainsi) pourrait ignorer absolument, jusqu’au déni, l’existence de l’autre, sans que cela entrave sa carrière (de ce point de vue, la volonté de Cherhal d’aller au contact est indéniablement à son honneur – en face, c’est à peine si le Reyel juge son interlocutrice digne d’être identifiée en vue d’un dialogue).

En somme deux chanteurs s’adressent à leur classe respective et à elle seule (prenons au pied de la lettre les explicites proclamations d’intention des rappeurs : I represent ou IV my People), deux mondes coexistent, s’auto-prêchent convaincus, deux chiens de faïence ne s’adressent pas la parole sinon, exceptionnellement, à travers une caméra pour faire le buzz. L’actuelle France, en son climat de repli paranoïaque et chacun-pour-soi, les suppose virtuellement antagonistes, c’est tout, le match finalement n’aura pas lieu sur le terrain des idées, non faute d’idées communes, mais de l’idée de communauté.

C’est en cela que cette micro-polémique est révélatrice de l’état social. J’ai lu récemment une interview déprimante de l’historien Pierre Rosanvallon, qui explique comment l’idée même d’égalité est en crise dans la démocratie française :

[Pour mener à bien] la reconstruction de l’Etat-providence, aujourd’hui en voie de décomposition avancée [il faudrait commencer par] produire du commun.[…] Quand Sieyès, au XVIIIe siècle, affirmait que l’égalité passait par la multiplication des trottoirs et des réverbères – des espaces partagés par tous – il avait raison ! Aujourd’hui, les espaces fréquentés aussi bien par les riches que par les pauvres se font rares, de même que les expériences de vie commune (à l’exception peut-être des stades de foot). Enfin, il est grand temps de repenser la participation au bien-être collectif : le temps n’est plus au service militaire, mais la renaissance de nouvelles formes de service civique n’est pas une idée absurde…

Pour l’heure, moi aussi je suis atomisé, et je ne parle en général qu’à ma classe, je le crains. Un livre, un salonduliv, sont-ils devenus, comme une chanson populaire, de purs marqueurs sociaux ? Ont-ils perdu leur ancien pouvoir de traverser de la société en coupe, pour la révéler à elle-même ? Mais l’ont-ils jamais eu ?

Londonomètre : 315. C’est peu, mais en ajoutant les 895 mots du présent article, on obtient le lourd total de 1210.

Où l’on fait diversion en pérorant musique, VI et fin (Troyes, épisode 18)

18/09/2011 un commentaire

Coups de cœur musique, décembre 2010-août 2011

Le Condamné à mort – sur des textes de Jean Genet ; Jeanne Moreau, récitant; Etienne Daho, chant ; Hélène Martin, compositeur; préfacé par Albert Dichy. –  Radical Pop Music (dist. Naïve), 2010

Jean Genet, mauvais garçon et grand écrivain, aurait fêté son centenaire en décembre 2010. Ou plutôt, il ne l’aurait pas fêté… Mais d’autres se sont chargés de le célébrer, et sans conteste le plus bel hommage rendu à Genet cette année est la publication de ce superbe livre-CD, aboutissement d’un projet de longue haleine. Selon la légende, Le condamné à mort est le tout premier texte de la main de Genet. Emprisonné à Fresnes en 1942 pour vol de livres, il rédige, paraît-il par défi de faire mieux que les vers de mirliton d’un codétenu, ce poignant poème d’amour dédié à un jeune assassin, Maurice Pilorge, guillotiné en 1939. Ce personnage fascine Genet, qui le fantasme au point de s’imaginer son intime, d’en faire sa muse. Le contraste entre les thèmes sulfureux, de l’oppression carcérale à la crudité du désir (éloignez les oreilles des enfants !) et la splendeur toute classique des alexandrins de Genet font de cette élégie une œuvre unique et fulgurante. Dans les années 60, la chanteuse Hélène Martin avait composé pour elle une musique. Etienne Daho, que l’on n’attendait pas ici et qui pourtant depuis des années chante sur scène un extrait de cet oratorio, a souhaité enregistrer l’intégrale, et en a même fait la toute première référence du label qu’il a créé, « Radical Pop Music ». Il en a confié la narration à Jeanne Moreau, impériale, impeccable. Leur connivence, sur CD comme sur scène, est à la hauteur du jeune Genet : voilà une belle association de malfaiteurs.

Chilly Gonzales, Ivory Tower, Gentle Threat (dist. Warner), 2010.

Chilly Gonzales est imprévisible, et son CV est une boule disco. Tentons d’énumérer faute de résumer. Musicien éléctro-éclectique ; membre du collectif de rappeurs marionnettes berlinois Puppetmastaz ; producteur couru garantissant une modernité sonore et festive (il a signé les récents albums de Philippe Katerine, Abd al Malik, Jane Birkin, Feist, Christophe Willem…) ; pianiste émérite (les mains de Serge Gainsbourg dans le film de Joann Sfar, c’était lui) ; improvisateur élégant, drolatique et mélancolique, tricotant d’infinies mélodies dignes d’Erik Satie (son album Solo piano, en 2004, est un bijou) ; en outre dadaïste raffolant des défis incongrus : il est depuis 2009 recordman du concert le plus long du monde, avec 27 heures, 3 minutes et 44 secondes… Gonzales revient en 2010 avec Ivory Tower : un album et un film. Dans le film, qu’on n’a pas vu et qu’on ne verra peut-être pas en France, Gonzo incarne paraît-il un joueur d’échec confronté à un adversaire, interprété par Tiga, autre DJ canadien… Mais quant à l’album qui le précède et recompose sa bande originale, Gonzales donne à nouveau l’étendue de sa palette électronique avec une succession de douze titres pop palpitants et fiévreux, instrumentaux ou chantés (le très ironique I am Europe ou le rap Never stop). De l’IDM : « intelligent dance music ».

Les Sales Majestés, Sois pauvre et tais-toi !, DKP Production (dist. Musicast), 2010.

Punk’s not dead ! Le rock français non plus ! (Ce n’est pas parce que Noir Dèz vient de disparaître au terme d’une lente agonie…) Les Sales Majestés, emmenées par leur chanteur répondant (poliment ? on ne sait pas) au nom très référencé d’Arno Futur, publient leur quatrième album studio en quinze ans, et sont toujours aussi énervés. Ils hurlent inlassablement ce qu’on n’osera pas appeler des idées, mais à tout le moins des colères, et c’est, par les temps qui courent, presque aussi bienvenu : « Que vient faire ce connard/Dans ma cité dortoir/ Insulter mes enfants/Les traiter de chenapans/Quand on est président/On n’insulte pas les gens ! » Les musiques sont comme toujours simples et saturées : on bouge, on pogotte, on marche. L’album est dense, mais ultra-bref : 28 minutes. Cette concision sera mise au crédit, selon l’indulgence, soit de l’éreintante efficacité de ce genre de beauté (souvenons-nous que les chansons des Ramones dépassaient rarement la minute et demie), soit de « la grande escroquerie du rock ‘n’ roll ». Dans tous les cas, le punk est bien vivant, même s’il passe un peu moins souvent à la radio que Christophe Maé.

Little Axe, Bought for a dolar, sold for a dime, Real World (Harmonia Mundi), 2010.

Les bluesmen, on le sait, vieillissent bien. Skip Mc Donald est en grande forme, la soixantaine bien sonnée. Longtemps guitariste pour d’autres (James Brown, Afrikaa Bambaataa, Sinead O’Connor…), il a attendu les années 90 pour commencer à chanter et à enregistrer sous son propre nom, ou plutôt sous son pseudonyme « Little Axe », et fut la première voix blues signée sur Real World, le label de Peter Gabriel, plutôt spécialisé dans la musique du monde. Voilà pourquoi cet explosif Bought for a dolar, sold for a dime est gravé dans la célèbre Big Room des studios Real World en Angleterre, conviant au bœuf divers musiciens « world » dont l’éclectisme garantit la richesse du son, le jamaïcain Ken Boothe ou la mauritanien Daby Touré. C’est dire si ce blues-là est « du monde » en melting-pot, et de son époque en maudit. Il commence gospel, se poursuit funk… Mais il râpe et braille et blouse du tonnerre comme un bon vieux Robert Johnson. C’est le blues en personne, finalement, qui vieillit bien.

Collectif, Jazz al dente, Bonsai Music (dist. Harmonia Mundi), 2010.

Un double album de jazz jumelé à un recueil de recettes de cuisine italienne… Jazz et ripaille pourraient servir de métaphore l’un à l’autre : l’on part toujours d’un modèle connu (la recette/le standard) qu’on réinvente en direct sous vos yeux (vos oreilles/vos papilles) en y adjoignant des ingrédients maison (certaines épices secrètes ou un tournemain particulier/des solos où l’on démontre son savoir-faire), et c’est tout, on se régale, en bonne compagnie. Quatorze artistes de la scène jazz italienne présentent sur le premier CD intitulé « Jazz… » un échantillon de leur virtuosité, puis égrènent sur le second intitulé « … Al dente » les secrets de leur recette favorite. Etrange spoken word gastronomique, où il nous est donné d’écouter, médusé, Paolo Fresu détailler la recette de la Pasta alla Bottarga, ou Gianmaria Testa énumérer les ingrédients de ses Gnocchi e insalata di Cavolo. Le livret reproduisant les 14 recettes est illustré par le peintre Dimitri Lamouret.

Alexis HK, Liz Cherhal, etc, Ronchonchon et Compagnie, Formulette Production, 2010.

Ronchonchon et Cie est né d’une chanson figurant sur le précédent album de son auteur, Alexis HK : la désopilante Maison Ronchonchon, sur l’album Les Affranchis (2009). Rémi Guichard, chanteur et éditeur pour enfants y a vu le point de départ d’un conte musical pour le jeune public et lui a proposé de développer l’histoire de cette soeur et de ses deux frères, Marie-Pierre, Bernard et Jean-Pierre Ronchonchon, trois râleurs invétérés habitant le grisâtre bourg de la Grognardière, et dont l’existence tranquillement sinistre va être perturbée par l’installation sur la commune de la famille Fonky, trop joyeuse pour être honnête. Alexis HK s’y est attelé avec enthousiasme, concevant les titres avec Liz Cherhal et complétant le casting avec Juliette, Loïc Lantoine, Jehan, et Laurent Deschamps. Le résultat est croquignolet : la composition des interprètes est souvent drôle, et la musique fort entraînante, assurément plus « fonky » que « ronchonchon ».

Anna Calvi, Anna Calvi, Domino (Play it again Sam), 2011.

Anna Calvi publie à 28 ans son premier album sur le label Domino (The Kills, Franz Ferdinand, Arctic monkeys…). Sa maturité est tellement confondante, son énergie si renversante, qu’on ne sera pas surpris d’apprendre qu’en réalité sa carrière avait déjà commencé : elle a précédemment occupé le poste de chanteuse-guitariste du groupe éphémère Cheap Hotel, éclipsant déjà par son charisme le reste du personnel. Parce qu’elle écrit et compose elle-même, et parce que les multiples influences qui l’ont nourrie (elle aime citer dans la même phrase Bowie et Debussy) dessinent un univers foisonnant, les critiques l’ont comparée aux grandes songwriteuses rock et cérébrales des décennies passées, Patty Smith ou PJ Harvey. Mais on pourrait tout aussi légitimement l’intégrer à la famille des interprètes rares et vibrantes, à la voix dense et sauvage, ces pasionarias qui, un micro à la main, donnent l’impression que leur vie en dépend : Billie Holiday, Janis Joplin, Amy Winehouse, voire Edith Piaf. Pourquoi pas ? Puisqu’Anna Calvi reprend magistralement une chanson de Piaf traduite en anglais, Jezebel. Si j’avais vingt ans de moins, je serais sans aucun doute fou amoureux. À l’âge que j’ai, je soupire encore de trouble, parce qu’on n’est pas de bois et que le rock ‘n’ roll est éternel quand il crie « Desire« .

Kate Bush, Director’s cut, Fish people (EMI), 2011.

Kate Bush ne fait pas carrière, elle fait de la musique. Elle prend son temps, et surtout délivre ses œuvres comme bon lui semble. Dans ce faux nouvel album (le premier depuis le somptueux « Aerial » en 2005), elle revisite une sélection de chansons de deux précédents albums, The Sensual World (1989) et The Red Shoes (1993). En compagnie d’invités triés sur le volet, parmi lesquels le batteur de jazz Steve Gadd est sans doute le plus déterminant (mais on croise aussi Eric Clapton, Prince, David Gilmore, et même le violoniste excentrique Nigel Kennedy), elle a ré-enregistré divers éléments des versions originales, tout en conservant certaines autres parties. La « collector’s edition » en 3 CD contient les éditions originales de The Sensual World et The Red Shoes, ce qui permet de comparer (Ah, oui, c’était bien ça, le son des années 80, nappes de synthé et grosse caisse sur le deuxième temps… Elle a bien fait de dépoussiérer…), et d’établir le portrait d’une artiste singulière, perfectionniste, qui se remet sans cesse en question. Ce retour sur d’anciennes musiques est-il le signe d’une panne d’inspiration ? Pas du tout, puisqu’elle prétend regorger de projets (« Je sors un autre album, entièrement nouveau, dans quelques mois. J’ai une ménopause très intéressante » a-t-elle déclaré dans une interview). Elle a par exemple signé elle-même le clip de la nouvelle version de Better understanding, cyber-tragédie d’un homme accro à son ordinateur. Ultra-contemporaine, cette chanson a pourtant été écrite il y a 22 ans ! Quand on est visionnaire, c’est pour longtemps.

HK et les Saltimbanks, Citoyen du monde, Rare (Play it again Sam), 2011.

Depuis que Zebda a pris sa retraite (depuis le dernier album en 2003, rien d’autre que de vagues perspectives de reformation), on se demandait quel nouveau groupe serait capable de nous faire transpirer et réfléchir en même temps… Nous faire guincher et rire sur l’air de la conscience sociale… Et puis nous faire voyager en français, en arabe, et autres idiomes au besoin, sur des riffs de reggae du monde et d’ici… L’attente est terminée, la relève des Toulousains vient de Lille, parce qu’on vient tous de quelque part : voici HK (alias Hadadi Kaddour, l’une des deux voix du Ministère des Affaires Populaires) et ses Saltimbanks. Certains titres de leur généreux double album témoignent d’un militantisme pour aujourd’hui (l’explicite « Identité internationale »), tandis que d’autres sont là pour durer, tubes en puissance (« L’homme est loup », « Salam Alaykoum », « On lâche rien »…). Et, comme pour un trait d’union, l’une des chansons introspectives (car il y en a aussi), se penchant sur la jeunesse du chanteur, clame au détour d’un couplet « Moi, des boîtes de nuit j’ai jamais connu qu’la porte, et Zebda chantait ça va pas être possible… » C’est reparti pour un tour. Il faut rester motivés !

Zone libre, Les contes du chaos, Intervalle Triton (L’autre distribution), 2011.

Deux bonnes raisons d’écouter le deuxième album de Zone libre : c’est du rock, et c’est du rap. « Croiser dans le bordel nos deux musiques entre elles, gros bâtards de guitares et de cités dortoirs… » Versant rock : on identifie immédiatement le son de feu Noir Désir, puisque c’est le guitariste Serge Teyssot-Gay qui tient le manche. Le musicien qui a claqué la porte du groupe de Bertrand Cantat cultive, depuis longtemps, d’autres champs créatifs, et Les contes du chaos est le premier album qu’il publie sur le label qu’il a fondé, Intervalle Triton. Comme il le dit lui-même : « C’est la même gratte, le même ampli, et le même bonhomme. Normal que ça sonne pareil ». Versant rap : Casey et B.James, une fille et un garçon, tous deux membres du collectif Anfalsh, nous balancent dans les oreilles leurs rimes corrosives et concernées, et on se dit : ah ! quel soulagement d’entendre un flow qui a encore quelque chose à dire sur l’époque, et qui ne se vautre pas dans les clichés gangsta-bing-bling-testostérone perpétuellement recyclés par des gaillards prétentieux, vocodés, et bodybuildés ! Douze morceaux enregistrés très vite dans les conditions du live, et autant de décharges électriques. Dans le même genre de beauté, en riffs punk et gnaque rappeuse : Par temps de rage par La Canaille, très recommandable également.

Coltrane, a love supreme, écrit et dessiné par Paolo Parisi, traduit de l’italien par Louise Lavabre, ed. Sarbacane, 2010

A love supreme, enregistré en une seule séance le 9 décembre 1964, est non seulement l’un des chefs d’œuvre de John Coltrane, alors à la tête de ce que les historiens du jazz nomment son « classic quartet », mais aussi l’un des plus beaux albums de l’histoire de la musique (opinion péremptoire, strictement subjective, et par conséquent impossible à contredire, ne venez pas m’agacer) – l’une de ces pierres de touche susceptibles de nourrir encore et encore, en lyrisme comme en sérénité, en éblouissement, en intériorité, toute une vie. Il peut être tentant pour un créateur, en l’occurrence l’auteur de bandes dessinées italien Paolo Parisi, de chercher à s’approcher du génie des maîtres anciens en reconstituant, d’abord par la documentation, ensuite par l’imagination, l’histoire qui conduisit à tel jaillissement de beauté : les êtres humains, le contexte, les circonstances, les sentiments, la mort. Parisi s’en acquitte dignement, mais sans éviter les écueils de toute biographie d’artiste : cette belle BD, construite en quatre mouvements comme l’œuvre éponyme, est avant tout une légende dorée qui ravira ceux qui ont le son de Coltrane dans l’oreille. Le dessin d’un saxophoniste suant à grosse gouttes sur son instrument, les yeux fermés, n’émeut pas autant qu’un morceau de musique… Humblement, Parisi conclut sa note de présentation, non par « bonne lecture », mais par « bonne écoute ». (Signalons un autre hommage aussi touchant, voire davantage : la nouvelle elle aussi intitulée « A love supreme » dans le recueil Jazz et vin de palme d’Emmanuel Dongala, éd. du Serpent à plumes.)

Où l’on fait diversion en pontifiant musique, V (Troyes, épisode 17)

17/09/2011 un commentaire

Coups de cœur musique, avril-septembre 2010

La caravane passe, Ahora in da futur, Makasound (Play it again Sam), 2010.

Improbable groupe de rock français et néanmoins balkanique, fort de dix ans de vadrouille et de centaines de concerts, La Caravane passe publie son troisième album, Ahora in da futur, sur fond de rétro-futurisme et d’extravagance cuivrée : la caravane se fait machine à zigzaguer dans le temps et mélange les époques, les langues, les styles, du world rap à l’électro tzigane en passant par la fanfare ska – jetez une oreille à la manière dont ils retournent le One step Beyond de Madness façon danse traditionnelle yougoslave, juste le temps de vous souvenir combien punk et reggae ont autrefois fait bon ménage (Punky-reggae party…) Bref, un joyeux bazar où se glissent quelques passagers clandestins, Rachid Taha, la chanteuse hongroise Erika Serre ou le trompettiste Marko Markovic… Un irrésistible appel à la fête, hystérique comme un film de Kusturica, certes, mais également un authentique éloge du métissage : nous sommes tous des étrangers, et la musique est notre patrie commune. Ecoutons les paroles de Zinzin Moretto, chanté par un autre invité de passage, R.Wan (du groupe Java) : « On t’a traité de youpin, rouquin, bicot, métèque, benoît, espingouin, negro, polak, yougo, guesh niak, citron, melon, gringo… Je comprends ton fardeau/Je portais le même/ Mais j’ai changé de peau/ J’ai pris la caravane ! » Enfin une contribution déterminante et de première main au fameux débat sur l’identité nationale.

Jeanne Cherhal, Charade, Barclay (Universal), 2010.

On écoute le premier titre, on se dit « Celui-ci est réussi ». Puis le suivant : « Celui-là aussi ». Et ainsi de suite jusqu’à la fin. Presque uniquement des chansons que l’on a envie de retenir, par cœur au besoin. Parmi ces montagnes russes de malice et de mélancolie, un sommet d’émotion : pile au milieu de l’album, la très Yves-Simonienne Cinq ou six années ferait presque pleurer, magnifique texte sur l’adolescence, J’étais l’argile et le feu mélangés, on se dit oui, c’est bien ça, je vois l’image, je comprends ce qu’elle veut dire, c’est beau. Tous les textes ne sont pas de ce niveau : Qui me vengera ou J’ai pas peur, même s’ils sont drôles (car Jeanne Cherhal serait une Yves-Simonienne qui, contrairement à Yves Simon, aurait de l’humour), sont trop systématiques, il leur manque une chute… Mais dans l’ensemble l’album est rendu cohérent et homogène par l’astucieuse Charade, chanson-leitmotiv disséminée sur toute la tracklist, un couplet à la fois dans un arrangement différent, voilà un gimmick qui nous change des sempiternels et éventés « ghost-tracks ». La musique pèche un peu par l’omniprésence des sons synthétiques – au bout d’un moment, on aimerait entendre un vrai musicien plutôt qu’une boîte à rythme… Mais ma foi c’est la contrepartie du côté « expérimental » et solitaire de l’album. Et puis, cette contrainte intime pousse Jeanne Cherhal à tirer des prouesses de l’instrument qu’elle porte en elle : sa voix. Au point de vue vocal, elle est à peine au-dessous en maestria de Claire Diterzi ou de Camille.

Nils Landgren (direction musicale) et Funk Unit, Funk for life : In support of médecins sans frontières, Act Music (dist. Harmonia Mundi), 2010.

Le tromboniste virtuose et chef d’orchestre suédois Nils Landgren réunit une nouvelle fois sa fine équipe, dont les indispensables Magnum Coltrane Price (bassiste et, pour ce projet, producteur) et Magnus Lindgren (sax) pour deux bonnes causes : primo, pour le funk ! Le funk en majesté, qui danse, transpire, et fait du bien. Mais, secundo, pour un petit quelque chose en plus : un engagement auprès de l’association Médecins sans frontières. À l’origine de cette initiative, le filleul de Nils, docteur au Darfour pour MSF, l’avait incité à venir jouer en Afrique. Dans la foulée de nombreux concerts gratuits donnés sur place, la Funk Unit publie ce CD dont une partie des bénéfices sera reversée à des projets éducatifs de Kibera, Kenya. Kibera, proche de Nairobi, est l’un des plus grands bidonvilles d’Afrique, et les conditions de vie y sont particulièrement dures. Ainsi le funk apporte-t-il son soutien, non seulement en groove, mais en espèces sonnantes et trébuchantes. Le funk a du cœur ! Le trombone aussi ! Qu’on se le dise !

Sashird Lao, Open the box, Le Chant du monde, 2010.

Qu’est-ce que c’est que ça, Sahird Lao, « le seul trio instrumental de jazz vocal au monde » ? Composé de trois chanteurs et multi-instrumentistes s’étant rencontrés paraît-il à Nice, Yona Yacoub, David Amar et Fred Luzignant, sa musique est extrêmement difficile à classer. Les plages se succèdent comme autant de paysages colorés, il se passe quelque chose en permanence mais on ne sait pas où au juste, ni en quelle langue, au Brésil, en Afrique du Sud, en Egypte ou dans le Bronx ? On croit y entendre Bobby McFerrin à Bollywood, Morcheeba chez Bernard Lubat, Magic Malik au milieu d’un orchestre arabe, Oum Kalsoum en pleine transe urbaine rock-prog… Ou bien… Ou bien… Bref, on ne sait pas. Tant mieux ! On n’a qu’à dire que c’est du jazz. Comme le prétend le sociologue du jazz (et saxophoniste) Howard S. Becker : « On ne sait plus exactement ce que c’est, le jazz. Donc j’en donne cette définition extensive : toute bonne musique est du jazz ».

Monofocus, Fratelli brutti, Irfan le label, 2009.

L’orchestre familial rock-et-trompette les Ogres de Barback, dans un souci d’indépendance artistique et financière, a créé en 2001 sa structure d’auto-édition, Irfan, le micro label qui n’a pas peur des gros. Depuis dix ans, les Ogres produisent ainsi les disques des Ogres, bien sûr (dont les deux magnifiques opus pour enfants ‘Pitt’Ocha’), mais distribuent également de nombreux autres groupes, compagnons de route ou artistes émergents. Parmi les dernières perles de leur catalogue : le trio Monofocus, ‘Electro-blues forain’ non loin de la ligne électro-jazz de Caravan Palace. Musique entêtante de bastringue électrique, musique envoûtante de cirque trempée dans les arts de la rue, musique excitante et inquiétante comme une baraque de monstres… Monofocus sort son premier album, « Fratelli brutti », sous un élégant digipack au format, lui aussi, hors norme : Craft work, si l’on ose le jeu de mot.

Les cris de Paris, Encores, Alpha (dist. Harmonia Mundi), 2010.

Depuis des années, le chœur de chambre Les Cris de Paris, spécialisé dans le chant polyphonique du XVIe siècle et également connu pour ses créations de musique contemporaine, a pris l’habitude de terminer ses concerts par un ‘encore’ (un bis pour les francophones), spécialement écrit par les arrangeurs du groupe à partir d’une chanson pop, a priori étrangère au monde de la musique classique. Au fil du temps, un répertoire sans équivalent s’est ainsi construit, composé de facettes multiples, à l’image de la boule disco qui orne la boîte métallique renfermant la galette : Brel, Gainsbourg, Dutronc, Fersen, mais aussi Madonna, Zappa, Björk et Britney Spears… Cette démarche originale a trouvé son aboutissement dans un spectacle créé en 2008, ‘La la la, opéra en chansons’. Pour célébrer son dixième anniversaire avec un clin d’oeil, le label de musique baroque Alpha a volontiers joué le jeu de cette aventure qui brouille les frontières entre la musique « classique » et celle qui ne l’est pas.

Sting, If on a winter’s night…, Deutsche Gramophon (dist. Universal), 2009.

Le Sting de la maturité est résolument éclectique : en moins de trois ans il aura enchaîné le magnifique album « Songs from the labyrinth » consacré au répertoire de luth de John Dowland (1563-1626), la résurrection surprise, vitaminée et lucrative du groupe the Police (1977-1986), et enfin, aux antipodes, cet album feutré et délicat dont le titre est emprunté à Calvino : « If on a winter’s night… ». Tout en recueillement et en introspection, Sting revisite le folklore anglais, du moyen-âge aux baroques (Purcell) en passant par les influences celtiques et par les contemporains (une reprise d’une vieille chanson de… Sting). Pour résister à la morsure de l’hiver, Sting arrête le temps et rassemble autour de lui un orchestre de chambre tout aussi hétéroclite : la violoniste Kathryn Tickell, le trompettiste Ibrahim Maalouf, le violoncelliste Vincent Ségal, le percussionniste Bijan Chemirani, les chanteuses des Webb sisters… Le résultat, étonnement homogène, est cet envoûtant recueil de chansons d’hiver, et non de noël (rien à voir avec un quelconque « Christmas album » d’Elvis ou des Beach Boys) : si cela ressemble à une réunion de famille, ce n’est pas un banquet doucereux avec bonne humeur forcée, c’est plutôt le plaisir intime de jouer de la musique ensemble, au coin du feu, comme on se raconterait des histoires d’elfes et de fées, pendant que la neige tombe. Et nos yeux brillent comme flocons.

Abraham Inc., Tweet tweet., Label Bleu (Dist. Sphinx), 2009.

Magnifique mélange ! Et pourtant, ces trois-là, on dirait la carpe, le lapin, et le chou à la crème. D’abord, le clarinettiste klezmer et cependant new-yorkais, David Krakauer, qui a trempé dans le jazz, la musique classique et même le contemporain (avec le Kronos Quartet) ; ensuite, le tromboniste funk Fred Wesley, compagnon de route de James Brown, Maceo Parker ou George Clinton ; enfin, le MC québécois Socalled qui a trouvé sa voix en mixant de la musique yiddish pour dancefloors hip-hop ! Les trois compères se sont assemblés avec une partie de leurs tribus respectives (le groupe « Klezmer madness » de Krakauer, la bande P-Funk de Wesley et… la collec de vinyles de Socalled), ils ont longtemps testé leur mix inespéré sur scène… Et mon tout est « Abraham Inc. », album ahurissant, excentrique, mais entraînant comme pas deux. Hautement énergisant, comme une fête de quartier, même si on ne sait plus où on habite, au juste.

Bobby McFerrin, Vocabularies, Emarcy (Universal), 2010.

Bobby McFerrin, essentiellement connu pour le premier tube a cappella de l’histoire des charts, « Don’t worry, be happy » (1988), n’a jamais capitalisé sur ce succès initial et a préféré faire de la musique plutôt que des succès formatés. Il est resté un infatigable explorateur des possibilités vocales. Son nouvel album VOCAbuLarieS est présenté comme sa « musique du 21e siècle », rien de moins. Son chef d’œuvre ? Ce projet ambitieux, qui lui a réclamé, ainsi qu’à cinquante autres vocalistes, sept années de travail, est une étourdissante suite en sept morceaux qui mêle et réinvente toutes les influences de McFerrin, virtuellement tous les usages du plus mystérieux des instruments : la voix. On entend du jazz, du chant lyrique, du RnB, du gospel, de la musique du monde ; on entend du latin, de l’italien, du sanskrit, du zoulou, de l’espagnol, du russe, de l’hébreu, du portugais, du mandarin, du japonais, du français, de l’arabe, de l’allemand, de l’anglais, du gaélique ainsi qu’une langue inventée par McFerrin ; on entend de la musique, et on est ébloui par tant de joie, de profondeur, et de vie.

Gorillaz, Plastic Beach, EMI, 2010.

Plastic Beach : troisième et, paraît-il, dernier album de Gorillaz, groupe qui n’existe pas mais qui est cependant animé (comme un dessin) par Damon Albarn et Jamie Hewlett. En 2010, cinq ans après Daemon days, la petite bande virtuelle poursuit ses aventures sur une île flottante secrète du Pacifique, bâtie sur un monceau de détritus et de reliquats misérables de l’activité humaine… C’est la fameuse « plage de plastique », peut-être un plaidoyer écolo et métaphorique en faveur du recyclage ? Musicalement, on recycle de fait tous azimuts et on en fait même un genre à part entière : l’énergie est rock, la fibre est électro, les envolées sont funk, et la liste des invités, prompts à taper le bœuf avec ces cartoons un peu dépressifs mais débordants d’imagination, est impressionnante : Mos Def, Lou Reed, Paul Simonon et Mick Jones (deux ex-Clash), De la Soul, Snoop Dogg, Bobby Womack… En voilà du beau monde sur cette île prétendument déserte, pour composer ce qui ressemble à la bande originale désespérément joyeuse de notre monde en crise…

Bill Deraime, Brailleur de fond, Dixiefrog (Harmonia Mundi), 2010.

Une voix exceptionnelle, reconnaissable en une demi-seconde, remonte depuis quarante ans et plus des profondeurs de l’émotion humaine pour nous beugler, en français, toute la musique qu’il aime, qui vient de là, qui vient du blues… Non, non, je ne parle pas de la vedette belgo-suisso-américaine, nous ne sommes pas du tout dans la même catégorie socio-professionnelle : dans la préface de ce double album-rétrospective, sorte de best-of revisité, Bill Deraime, qui lui n’est pas un ami du Président de la République, écrit « Merci d’avoir acheté ce coffret. Les temps sont durs, et je ne pourrai plus faire la manche. » La plupart des titres, dont quelques tubes comme « Babylone tu déconnes » ou « Assis sur le bord de la route », ont été écrits il y a deux ans, dix ans, ou trente ans, mais Deraime les réorchestre en studio ou en public, soulignant que le blues est une musique vivante et pas un musée. Côté textes, Bill le maniaco-dépressif chante le blues comme personne (« Je marchais dans la rue sans savoir où j’allais… », inoubliable), puis retrouve espoir et compose un reggae généreux et pacifiste… On pardonne volontiers la désarmante candeur de ce bon vieux Bill quand il prêche la Pensée Positive (avec majuscules), parce que sa voix, intacte, et même plus âpre que jamais et gorgée de nuances, nous renverse comme hier, nous touche directo l’âme, nous titille l’empathie pour l’humanité égarée. Qu’il braille ou murmure, le blues est un chant de fraternité.

Où l’on fait diversion en bavassant musique, IV (Troyes, épisode 16)

16/09/2011 Aucun commentaire

Coups de cœur musique (plus trois DVD, pour changer un peu)
automne 2009-printemps 2010

Mulatu Astatke, New York-Addis-London The story of ethio-jazz 1965-1975, Strut (Play it again Sam), 2009.

Mulatu Astatke est le parrain de l’ethio-jazz, ce courant né à l’aube des années 60 dans les bars d’Addis-Abeba, d’une fusion entre les rythmes latins, les grooves psychédéliques de la pop de l’époque, et les traditions locales. Ce son si caractéristique a été remis sur le devant de la scène dans les années 2000 grâce à la série de CD à succès « Ethiopiques », et grâce à la bande-son, fort pertinemment décalée (et par conséquent mélancolique), du film de Jim Jarmusch, Broken Flowers (2005). La présente compilation, parue sur le label allemand Strut, raconte le cheminement de cette musique autant que celle d’Astatke, musicien hors du commun. Né à Jimma, Ethiopie, en 1943, il a d’abord étudié à Londres avant de filer à New York, puis au Berklee College of Music de Boston, avant de revenir à Addis-Abeba. Vibraphoniste, pianiste (souvent au Wurlitzer électrique à la Soft Machine), Astatke intègre, en une synthèse très personnelle, toutes les musiques qu’il a absorbées, des plus dansantes au plus avant-gardistes. Cette rétrospective est une excellente introduction à la musique tonique, exotique, hypnotique de Mulatu, mais ne doit pas faire oublier qu’il est toujours actif : ce fringant sexa(quasi-septua)génaire prépare un nouvel album, Mulatu steps ahead.

Collectif, Indian Rezervation blues and more, Dixiefrog, 2009.

3 heures de musique, 30 minutes de vidéo, 33 artistes, un livret 48 pages… Le label français Dixiefrog parachève l’un de ses projets les plus ambitieux : un panorama de la musique des Amérindiens d’aujourd’hui. Entre blues, country, chants traditionnels, folk, americana (et même avec quelques épices Hip-Hop et R&B), cet album fait voler en éclats les clichés et met en lumière l’apport des tribus dans la musique. L’album est présenté par la chanteuse Pura Fe’, marraine et inspiratrice du projet, et illustré par deux artistes amérindiens. Avec, en fil rouge comme la peau cuivrée des seuls véritables Américains natifs, cet apport théorique majeur : « L’influence musicale indigène sur les débuts du blues est rarement évoquée. Les ouvrages sur le blues ignorent les échanges culturels qui se sont produits entre esclaves africains en fuite et les peuples des Premières Nations, et comment cela aurait donné naissance au blues (…) Le jazz et le rock sont issus du blues. Aussi, l’affirmation selon laquelle nous avons contribué aux premiers développements du blues devrait bouleverser l’essence même de la musique américaine. » Elaine Bomberry, productrice d’émissions musicales sur des chaînes de télévision, et membre de la nation Ojibwe/Cayuga.

Rufus Cappadocia, Song for cello, Daqui, 2009.

Né en 1967 à Hamilton (Ontario, Canada) d’une mère américaine et d’un père immigré italien, Rufus Cappadocia découvre le violoncelle à l’âge de trois ans. Après des études classiques, notamment avec le violoncelliste tchèque Zdenick Konicek, il s’inscrit à l’université McGill de Montréal où il passe des heures dans la bibliothèque d’ethnomusicologie. Il profite aussi de ces années universitaires pour écumer la scène jazz progressiste de Montréal et pour jouer en duo avec une batterie, dans les rues et les stations de métro. Durant ces années d’expérimentation, il met au point un violoncelle électrique à cinq cordes. Cet instrument unique lui permet d’étendre les basses du violoncelle et d’explorer de nouvelles tonalités. Avec Songs For Cello, Rufus Cappadocia revient aux sources de sa démarche, comme quand il jouait seul dans la rue ou dans le métro. Tous les morceaux ont été enregistrés en public au Canada, en privilégiant une démarche de jeu intuitive. Magicien du violoncelle électrique, Rufus donne à entendre un jeu inventif, à la fois épuré et sophistiqué.

Vox Clamantis & Weekend Guitar Trio, Stella Matutina, Mirare, 2009.

Héritier du Hilliard Ensemble, le chœur estonien Vox Clamantis est l’un des plus respectés ensembles de musique grégorienne. Sous l’impulsion de leur jeune chef Jaan-Eike Tulve, ces compatriotes et amis d’Arvo Pärt présentent aujourd’hui un nouveau projet audacieux et très ambitieux : Stella Matutina. « Neuf et ancien, proche et lointain, chaud et froid… ou quand le chant Grégorien rencontre la musique improvisée pour trois guitares (le Weekend Guitar Trio) et électronique. Ces couples de mots, qui nous paraissent à première vue opposés, peuvent, au fil du temps ou à la faveur d’une observation plus attentive, devenir de proches compagnons, voire s’interpénétrer étroitement. Le chant grégorien est une méditation musicale née d’une tradition orale qui remonte à des siècles dans le passé. Qu’est-ce qui pourrait en être plus éloigné que le son de nos guitares électriques ? Ainsi parle, exaspéré, celui qu’aveuglent les préjugés. Cependant, la guitare électrique sait elle aussi méditer, et le chant qui résonne dans les textes sacrés est capable d’expressivité et de sensibilité, au plus haut degré. Les compagnons de route peuvent différer par l’âge et par leur vêtements, mais s’ils empruntent le même chemin, leurs pas les guident vers le même but. » Jaan-Eike Tulve

Weepers Circus, À la récré, EPM (Universal), 2009.

Weepers Circus est un groupe alternatif, rock festif nourri d’influences diverses (dont une pointe de jazz klezmer) né à Strasbourg et écumant les scènes depuis près de vingt ans. Surprise : son nouvel album s’adresse aux enfants. À la récré alterne les grands classiques des cours d’école réorchestrés avec bonheur (Trois p’tits chats, Lundi matin…Du très très neuf avec du très vieux) et les compositions originales. De nombreux invités sont de la partie : Didier Lockwood, Caroline Loeb, Juliette sur une version swing aux petits oignons de L’Hélicon de Bobby Lapointe ou Olivia Ruiz sur une étonnante V.O. de Little Boxes de Greame Allwright… Voisinage strasbourgeois oblige, les illustrations sont dues à un autre vieux gamin de cour de récré, le vénérable quoiqu’espiègle Toni Ungerer.

Hugues Aufray, New Yorker, hommage à Bob Dylan, Mercury (Universal), 2009.

Un duo entre Hugues Aufray et Didier Wampas ? Cette proposition semble surréaliste, mais tout est possible s’il s’agit de fédérer les enfants et petits-enfants français de l’inépuisable folksinger Bob Dylan. Quarante ans après avoir traduit et vulgarisé Dylan en France, Aufray revient encore et toujours à celui qui lui est à la fois une source d’inspiration majeure, et un ami. Le premier titre de l’album est un monologue touchant et humble (Aufray ne se présente qu’en intermédiaire : « Je ne me suis jamais pris pour Orphée »), et les suivants sont tous des duos revisitant les tubes de Dylan – Blowin’ in the wind avec Francis Cabrel, Just like a woman avec Jane Birkin, Knock knock knockin’ on heaven’s door avec Bernard Lavilliers, Man gave name to all the animals avec Alain Souchon… L’hommage est plus ou moins inspiré, plus ou moins nécessaire, mais toujours sincère. Et puis, en redécouvrant ces mélodies de Dylan sur les traductions d’Aufray, on se dit, « Ah, c’était donc ça que ça voulait dire ? » Quant au duo avec Didier Wampas sur Tout l’monde un jour s’est planté (traduction de Rainy day woman) ? Oui, il est très réussi, le morceau le plus joyeux de l’album, un entraînant et consolant hymne aux losers.

Danger Mouse/Sparklehorse/David Lynch, Dark night of the soul, Parlophone (EMI), 2010.

La nuit noire de l’âme. Qu’est-ce à dire ? L’expression, empruntée à Saint Jean de la Croix, désigne une expérience propre à la mystique chrétienne, une phase de solitude et de tourments où Dieu semble s’éloigner… S’il exprime sans aucun doute les affres d’âmes perdues, l’étrange album qui porte ce titre n’est, disons, pas très catholique. Dark Night Of The Soul est un projet commun de Danger Mouse (Gnarls Barkley, Gorillaz…) et de feu Mark Linkous (Sparklehorse), épaulés par le cinéaste David Lynch, qui apporte l’inquiétante étrangeté de son univers visuel, et de sa voix – l’un comme l’autre immédiatement identifiables. Le trio a convié les Flaming Lips, Gruff Rhy, Jason Lytle (Grandaddy), Julian Casablancas (The Strokes), Black Francis (Pixies), Iggy Pop, James Mercer (The Shins), Nina Persson (The Cardigans), Suzanne Vega et Vic Chesnutt. Les rumeurs entourant ce projet mystérieux qui rassemblait comme en un chœur de fantômes la crème de la scène rock indé, ont commencé à circuler début 2009, suscitant moult excitation. Mais si Dark Night Of The Soul a fait parler de lui en tant que livre d’art (en édition limitée, un magnifique ouvrage sans le moindre son, contenant un CD vierge à graver soi-même !) et installation audiovisuelle dans une galerie, sa musique n’avait pas encore été officiellement publiée. C’est chose faite, après un an et demi de chicanes juridiques. La fête qu’aurait dû constituer l’avènement de cet album magnifique, tortueux et envoûtant est ternie par les décès récents de Mark Linkous et de Vic Chesnutt.

Pierrick Sorin, Nantes, projets d’artistes [DVD], Centre national de documentation pédagogique, 2009

Le vidéaste Pierrick Sorin est une gueule de l’art contemporain, et depuis vingt ans ses auto-portraits dérisoires marquent les esprits et les galeries, et suggèrent un art de rire, y compris de soi, parfaitement subversif. En l’an 2000, Nantes, sa ville natale, lui passe une commande dans le cadre des célébrations du nouveau millénaire. Sa réponse est, comme on pouvait l’espérer, à la fois pertinente et impertinente, subtile et désopilante : Sorin réalise un film où il se réinvente sept fois. Il interprète sept artistes européens (plus un présentateur) dont lui-même,  déambulant dans la cité, chacun présentant son projet délirant de recomposition du paysage urbain, à coups d’hologrammes, de sculptures, d’architectures, de films amateurs et de yaourts aux fruits. Ce film est une parodie des documentaires à vocation culturelle que l’on peut voir sur des chaînes de télévision versées dans la vulgarisation, tel Arte. La forme emprunte aux codes de ce type d’émission, et le fond est une savoureuse satire (une auto-critique ?) des discours et postures d’artistes. Pourtant, la grande ambition de l’art contemporain est atteinte en douce : le regard que nous posons sur le quotidien en est réellement changé. Cette œuvre authentique, qui consiste en une accumulation d’œuvres factices, a acquis inopinément une légitimité nouvelle en se voyant inscrite au programme du baccalauréat, ce qui nous vaut cette paradoxale édition didactique du DVD, aux bons soins du Centre national de documentation pédagogique.

La Commune (Paris 1871), un film de Peter Watkins, Doriane films, 2001

Connaissez-vous la « Monoforme » ? En tout cas, elle vous est familière, trop familière, à votre insu… Selon l’inventeur de ce concept, le cinéaste anglais Peter Watkins, la Monoforme serait le schéma narratif dominant les productions audio-visuelles du XXIe siècle. Nous regardons un film, un téléfilm, voire un documentaire ou le journal télévisé, et nous sentons bien que l’on nous raconte toujours, sinon la même histoire, du moins le même squelette d’histoire, quels que soient sa chair et ses vêtements, téléguidant nos émotions et nos réactions. Afin de briser, par un contre-exemple radical, ces conventions qui standardisent, non seulement l’audiovisuel, mais l’imaginaire des spectateurs, Watkins a tenté une expérience hors norme : son film La Commune est un OVNI cinématographique. Œuvre exigeante de 6 heures, tournée à Montreuil dans les anciens studios de Georges Méliès, cette reconstitution d’une page sanglante de l’Histoire de France est à la fois une critique de la mémoire historique, et du traitement de l’actualité par les mass medias. La fidélité aux faits (Qu’en savons-nous ? Y avait-il des caméras ?) est le prétexte à une mise en abyme anachronique : on voit des reporters de télévision interroger des protagonistes de la Commune, et des acteurs en costume décrocher de leurs rôles pour évoquer l’héritage de cette insurrection, les comparant aux grèves de 1995. La médiathèque, lieu ressource qui tente à sa manière de résister à la Monoforme, propose à son public quelques films invisibles, et pour cause, à la télévision. La Commune (Paris 1871) en fait partie.

Le petit fugitif, film de Morris Engel, Carlotta/SCEREN-CNDP (collection l’Eden cinéma), 2009.

L’édition en DVD de ce film réalisé en 1953 par le photographe Morris Engel est comme la découverte du chaînon manquant de l’histoire du cinéma : François Truffaut prétendait que la Nouvelle vague n’aurait pas existé sans le déclic offert par cette œuvre charnière et pourtant méconnue. De fait, Joey le petit fugitif ressemble à un cousin américain d’Antoine Doinel, héros d’un autre conte de l’enfance cruelle. Persuadé à la suite d’une mauvaise blague d’avoir tué accidentellement son grand frère, Joey, 7 ans, fugue une journée et une nuit dans le parc d’attraction de Coney Island. Livré à lui-même dans un monde voué au divertissement alors qu’il porte la culpabilité d’un faux crime de sang, il est filmé caméra au poing, à la manière d’un documentaire… Les bonus décrivent l’importance historique de ce film, l’influence de la photographie, le jeu de l’enfant, et l’histoire de la photographie aux Etats-Unis.