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J’ai retrouvé Steve Ditko

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Tiens ? Je suis de retour à New York.

Il fait très beau, c’est toujours l’été. Je crois me souvenir que je suis en voyage d’étude : suite à la réforme de la Fonction publique territoriale, mon employeur a décidé d’appliquer certaines méthodes américaines de management, et nous nous abreuvons à la source, nous sommes à New York afin de nous habituer à travailler en open space, tous ensemble dans des locaux « panoptiques ». Cependant, nos formateurs sont introuvables, la formation est sans cesse remise, et pour tuer le temps je déambule dans les rues de Manhattan en compagnie d’un collègue.

Nous avisons sur le trottoir une petite borne contenant des journaux gratuits. Nous en soulevons le couvercle transparent et en prélevons un exemplaire. Mon collègue et moi feuilletons les petites annonces. Il attire mon attention sur celle-ci :

Cède lit pliant, peu servi, 20 $. Demander Steve Ditko.

Suit une adresse, une rue, un numéro. Nous n’en revenons pas.

« Tu te rends compte ? L’occasion unique de rencontrer Steve Ditko, le premier dessinateur de Spiderman en 1961, l’inventeur de Doctor Strange en 1963 ! Alors qu’il est le type le plus discret de l’industrie des comics, qu’il refuse toute interview, toute apparition publique, toute photo, un genre de Salinger de la bande dessinée. On le dit reclus… Misanthrope… Un peu facho sur les bords mais the american way, archi-individualiste manichéen, intransigeant seul contre tous, objectiviste à la Ayn Rand… Invisible, estimant que seule son oeuvre doit parler… Même sur Wikipedia, pour son portrait, ils ne disposent que d’un dessin. Et là, nous tenons la chance exceptionnelle de le débusquer, de découvrir qui il est vraiment, grâce à un lit pliant ! Tu as 20 dollars sur toi ? »

Plan de Manhattan en main, nous tâchons de rejoindre l’adresse indiquée. Tout en marchant je me demande si j’ai vraiment besoin d’un lit pliant, que diable ce que je vais en faire de retour chez moi, et surtout comment je vais me débrouiller pour le transporter dans l’avion. Pourra-t-il être enregistré en tant que bagage à main ?

Nous trouvons l’endroit. Nous montons les quelques marches du perron, sonnons à la porte. J’avale ma salive. Après quelques secondes, une dame d’âge mur vient nous ouvrir. Petite, un rien potelée, brune coupée court, lunettes. Je me dis qu’elle ressemble drôlement à une libraire que je connais, à Lyon.

– Hello, we are here for the folding bed. Because we need a folding bed. Is Steve Ditko here ?
– I am Steve Ditko. Please come in.

Comment ? Steve Ditko est une femme ? Et, en plus, sosie d’une libraire lyonnaise ? Nous pénétrons chez elle, l’intérieur est propret, de beaux meubles en bois vernis et des rideaux, lumière tamisée, orange. Mon collègue et moi échangeons un regard circonspect. La dame nous fait traverser un couloir, sort le lit d’un placard. Pendant qu’elle nous en explique le fonctionnement, qu’elle joue sur les ressorts et les loquets, déplie, replie, tout en grommelant « Long time no use… But it’s fine, it’s fine… Twenty bucks is a good deal for you, believe me, seize your luck or go to hell… » je me perds en hypothèses. A-t-elle toujours été une femme ou s’est-elle fait opérer récemment ? Poser la question serait inconvenant. Pour prendre le temps de réfléchir, j’improvise une question sans intérêt, je lui demande distraitement si beaucoup de personnes ont dormi sur ce lit. Peut-être que son identité sexuelle est la raison de sa réclusion, son secret bien gardé (moi qui croyais que c’était son usage de drogue) ? Ou alors, peut-être qu’elle a toujours été une femme et qu’on n’en savait rien en France, et que d’ailleurs Steve est un prénom mixte comme Stéphane chez nous ?… Je fouille ma mémoire à toute vitesse à la recherche d’exemples de Steve… Steve Jobs était une femme ? C’est possible, il y a eu plein de femmes pionnières de l’informatique qui sont passées sous silence dans l’histoire officielle. Steve McQueen était une femme ? Non, ce n’est pas possible, quand même pas Steve McQueen ! Ou alors c’était un énorme secret aussi ! Je viens de lever un lièvre qui pourrait faire trembler Hollywood ! Attends, on avait un indice sous les yeux depuis le début, le pseudonyme de l’acteur était un discret aveu, tout s’éclaire, « Queen »…

N’y tenant plus, je me décide à lui demander :

– Excuse me… Are you THE Steve Ditko ? The original Spider-man artist ?
– Oh yes, that sure is me. Spider-man, if you ask me, is nothing but crap, it’s a disgrace… Who cares about Spider-man ? (moue, hochement de menton, yeux au ciel)

– But… How come… If you’re the man, I mean, if you’re the one, you must be very rich ! With the movies and so on… And… you need to sell your old folding bed ?

– Rich, me ? Ah ! I’m broke as hell ! My ex-husband is a very greedy man, you know, and my ex-publisher too, you know nothing ’bout these sharks… And I sure could use a twenty bucks right now. So… Will you take the damn’ bed or not ? I’m in a hurry, young men !

Son oeil se fait plus menaçant. Son secret nous met en danger.

Je me réveille.

  1. Tof Sacchettini
    21/01/2014 à 00:02 | #1

    …Et à part ça, ça se prépare bien, la 4e saison « Fais-moi peur  » ??
    Ca va aller ?? T’es sûr ?

  2. 21/01/2014 à 00:04 | #2

    Ah, oui, au fait ! C’est aujourd’hui 20h ! Tout à l’heure, en fait !
    Venez nombreux ! Mais bon, je l’ai déjà dit, hein…

  3. 07/07/2019 à 19:58 | #3

    Mise à jour juin 2019 :
    Pendant qu’au cinéma blockbeusteurisent jusqu’à la nausée Spider-man et autres Doctor Strange, j’ai eu ce matin la curiosité de savoir ce que devenait le co-créateur de ces personnages, le fantasque, misanthrope et libertarien dessinateur Steve Ditko. Surprise : en fait il est mort il y a un an déjà, dans la plus parfaite indifférence ! Et même de façon très sordide, comme parfois il arrive aux vieillards reclus et misanthropes : comme il vivait seul dans son appart de Manhattan, il a été retrouvé par la police (alertée par l’odeur et les voisins) le 29 juin 2018, sans doute plusieurs jours après sa mort.
    Quand on compare cette disparition au torrent d’éloges funèbres pour Stan Lee (je me suis moi-même épanché sur le cahier de condoléances), dont la mort en novembre 2018 a quasiment provoqué une journée de deuil international, on en devient tout mélancolique.

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