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Archives pour 12/2025

Le dernier fantôme

22/12/2025 Aucun commentaire
LES SEPT FANTÔMES

La boucle Aristophane est bouclée avec la parution d’un ultime posthume intitulé Les sept fantômes.
Voilà, ça y est, je possède désormais l’oeuvre complète d’Aristophane, sept livres (sont-ce eux, les sept fantômes prémonitoires ?) dont un collectif et un pour enfants, il n’y aura jamais de huitième et c’est un chagrin et c’est une catastrophe qu’on s’efforcera d’oublier en relisant les livres existants, alignés là sur l’étagère.

Firmin Aristophane Boulon (1967-2004), que JC Menu, dans la préface, présente à juste titre comme « l’Artiste Maudit de la bande dessinée » , débuta en 1993 sa si brève carrière aux éditions du Lézard ; en notre 2025 il voit (ou plutôt ne voit pas) sa bibliographie augmentée de ce codicille, recueil de 34 planches autrefois publiées en fanzine, de nouveau chez le Lézard, qui ressuscite pour l’occasion. Les fantômes qui nous parlent sont bien plus nombreux que sept, finalement.

L’encre charbonneuse d’Aristophane, identifiable en un seul trait et merveilleuse pour exprimer tant les affres tordant les visages humains que les textures, éléments et matières (les pages sur l’océan déchaîné sont à couper le souffle), se met ici, de nouveau, au service d’une mythologie, d’une exploration de l’outre-monde traversé par les âmes.

Dans les deux chefs d’oeuvre d’Aristophane, Conte démoniaque (cf. cette archive au Fond du Tiroir) et Faune, l’inspiration provenait respectivement des enfers judéo-chrétiens (plus dantesques que bibliques) et grecs. Cette fois nous sommes au Japon. Car au Japon aussi, les humains meurent et deviennent esprits. Six fantômes en accueillent un septième, une jeune fille qui vient de passer de vie à trépas, et se déclarent au complet. On ne parlera que de mort, par conséquent de vie.

Pénétrant ce mince volume, si le lecteur ignore tout d’Aristophane, il pourrait n’être que subjugué par la splendeur graphique et l’audace intemporelle de ses planches. Mais s’il connaît son destin qu’il faut bien appeler tragique, s’il sent le goût de l’inachevé et la frustration de cette puissance créatrice prophétique et brisée, il pleurera de chagrin et de rage.

Déconstruire le loup, et la pub, pendant qu’on y est

21/12/2025 Aucun commentaire
Le "loup mal-aimé" de la pub d'Intermarché accusé d'être inspiré de celui  d'un livre jeunesse

Ces jours-ci, on ne peut pas entrer dans un supermarché appartenant à une enseigne dont je ne citerai pas le nom (je ne vais pas lui faire de la réclame, non plus) sans entendre, en poussant le portillon, un vieux tube de Claude François, Le Mal aimé.

La raison en est que cette chanson est la bande son d’un court-métrage d’animation de 2 mns 30, qui est une publicité pour la dite enseigne.

Or j’ai vu ce court-métrage.
Et je suis bien obligé d’avouer que je l’ai trouvé formidable.
Merde ! Que se passe-t-il, qu’est-ce qu’il m’arrive ??? Je viens de faire un AVC ou quoi ? JE SUIS EN TRAIN DE DIRE DU BIEN D’UNE PUB ??? Suis-je tombé si bas ? Au secours, je ne me reconnais plus, moi qui professe depuis, bah, depuis ma vie adulte que toute publicité est de la merde et que la pub dans son essence même est une catastrophe puisqu’elle place la vente en principe premier et qu’elle participe à la destruction du monde, de la démocratie et des rapports humains, qu’elle légitime et généralise le mensonge et ses infinies variantes (langue de bois, fake news, greenwashing, déni, diversion, désinformation…), qu’elle remplace le statut de citoyen par celui de client et que Jacques Séguéla est un être malfaisant qui aurait dû être condamné à de la peine lourde et il serait bien avancé en cellule avec sa maudite Rolex !

Je le reconnais malgré tout, du bout des lèvres : ce court-métrage d’animation est admirable et m’a, du moins jusqu’à la dernière seconde (celle où surgit le logo du supermarché et où l’on se dit ah oui c’est vrai) fait le même effet que n’importe quel court-métrage de qualité, il m’a fait rire, m’a attendri, m’a fait réfléchir, m’a séduit, et interloqué parce que ce qu’il dit en surface et ce qu’il veut dire sont deux choses décalées l’une de l’autre par la distance même de son art, bref chapeau.

Un peu plus tard, j’ai repris mes esprits. Je me suis souvenu qu’en réalité le discours de ce dessin animé, son noyau dur, son synopsis, son pitch (un loup devient végétarien pour se faire des amis) n’était absolument pas original, et qu’il était même depuis quelques décennies un lieu commun de la littérature jeunesse, où l’on trouve d’innombrables variations sur le GML (Grand Méchant Loup), plus tellement méchant mais déconcerté par ses propres instincts. La littérature jeunesse, qu’on pourrait dire née en même temps que les fantasmes sur le loup dévoreur, a « déconstruit » le loup. À se demander si cette pub déguisée en dessin animé n’était pas un pur et simple plagiat.
À consulter pour faire le point sur la question, cet article paru dans Le Télégramme.

Alors, j’ai repensé à l’un des homériques coups de colère de François Cavanna dans les années 80, contre la pub qui se vantait d’être « créative » et qui toute honte bue s’appropriait même ce vocable (cf. Reconnaissances de dettes, II, 61). Cavanna pestait contre le cynique pouvoir de l’argent se targuant de son excellence esthétique, alors même qu’il se disait prêt à trouver treize artistes à la douzaine, tous plus doués que les « créatifs » pubards, mais pauvres parce que s’adressant à des êtres humains et non à des clients…

Bref : je suis réconcilié avec moi-même, merci Cavanna. La pub, c’est vraiment de la merde.

Annexe : consultons et soutenons Bloom et ses combats.

Il y a des cons par ici ?

19/12/2025 Aucun commentaire

23 février 2008 : Nicolas Sarkozy lâche un « Casse toi pauvre con » à un quidam refusant de lui serrer la main.
7 décembre 2025 : Brigitte Macron lâche un « S’il y a des sales connes, on va les foutre dehors ! » à propos de militantes féministes venues perturber un spectacle auquel elle assistait.

Ces deux petites phrases entrées dans l’histoire politique révèlent ce que sarkozisme et macronisme, en tant qu’usages du pouvoir, ont en commun : la grossièreté, le mépris, et l’usage de l’injure, en particulier les variantes sur le mot con.
Voilà qui soulève un problème éthique. Pourquoi ce mot si usuel dans la langue française, que j’utilise comme tout le monde, est-il plus choquant lorsqu’il sort de la bouche d’une personne de pouvoir ?
Je crois que c’est parce que l’injure (idem toutes les formes d’invectives, caricatures, moqueries…) devrait, dans une société en bonne santé démocratique, n’être qu’une arme de faible, une révolte d’opprimé, un gourdin de Guignol exclusivement dédié au gendarme, un jet de caillou face à la matraque, au flash-ball ou à la Kalashnikov.
Traiter de con (en étant rassis dans son impunité) un passant dans la rue, ou bien (en encourant de graves poursuites judiciaires) un homme d’état n’a pas du tout le même sens politique. Dans la bouche d’un(e) puissant(e), l’injure, violence symbolique, révèle non seulement le mépris de classe mais aussi la seule et authentique vulgarité : le cynisme.
J’incline à penser, à rebours de la loi, que lorsque l’on est en position de pouvoir, la véritable atteinte à la dignité de la fonction est l’injure émise, et non reçue.
Ainsi, un président ou une femme de président traitant de con, de haut en bas, un interlocuteur exprimant un désaccord, est révoltant ; en revanche un groupe punk traitant de cons, de bas en haut, la clique politique, est réjouissant. Voici, pour se remettre, Travail famille connasse de Schlass :
https://www.youtube.com/watch?v=DG5WhGgPCb0

Mais si l’on est décidément rétif à la vulgarité, de quelque gosier qu’elle émane, on peut aussi s’adonner à la poésie en relisant le Blason de Brassens :

Alors que tant de fleurs ont des noms poétiques,
Tendre corps féminin, c’est fort malencontreux
Que ta fleur la plus douce et la plus érotique
Et la plus enivrante en ait de si scabreux.
Mais le pire de tous est un petit vocable
De trois lettres, pas plus, familier, coutumier,
Il est inexplicable, il est irrévocable,
Honte à celui-là qui l’employa le premier.
Honte à celui-là qui, par dépit, par gageure,
Dota du même terme, en son fiel venimeux,
Ce grand ami de l’homme et la cinglante injure.
Celui-là, c’est probable, en était un fameux.
Misogyne à coup sûr, asexué sans doute,
Au charme de Vénus absolument rétif,
Etait ce bougre qui, toute honte bu’, toute,
Fit ce rapprochement, d’ailleurs intempestif.
La male peste soit de cette homonymie !
C’est injuste, madame, et c’est désobligeant
Que ce morceau de roi de votre anatomie
Porte le même nom qu’une foule de gens.

La diva et l’oeuf au plat

12/12/2025 Aucun commentaire

En ce moment sur Arte, un chouette documentaire sur Kate Bush, idole de ma jeunesse, encore idole de mes vieux jours.

Le film me fait prendre conscience des points communs entre Kate Bush et Frank Zappa : elle se définit avant tout en tant que compositrice, et affirme que si elle est devenue chanteuse voire, bon gré mal gré, « popstar » c’était uniquement afin de pouvoir jouer sa musique. Seule la musique est une fin en soi, rien d’autre et certainement pas le showbiz – or Zappa n’a pas dit autre chose, quasiment avec les mêmes mots (certes, elle chante de façon bien plus virtuose et chatoyante que lui, mais le ressort est le même : la voix n’est qu’un instrument parmi tous ceux à disposition) ; l’une et l’autre, control freaks, n’ont cessé de travailler, de faire puis de refaire, pouvant sculpter la même chanson pendant des décennies (l’album de Kate Bush Director’s Cut est une réinvention de bout en bout de ses vieilles chansons) ; enfin l’une et l’autre un beau jour en ont eu leur claque du format pop-rock, qui ne les intéressait pas tant que ça, et ont fondé leur propre studio et leur propre label afin de composer en toute liberté loin des majors. Bien sûr, cette émancipation et cette indépendance sont encore plus difficiles à arracher pour une femme que pour un homme, par conséquent je crois qu’au bout du compte j’admire un tout petit peu plus madame que monsieur.

Surtout, deux expérimentateurs, dont une expérimentatrice. Dans l’un et l’autre cas, les compositions sont d’une rigueur, les arrangements sont d’une richesse, les orchestrations sont d’une liberté, confondantes. Kate Bush définit certaines de ses chansons comme des petites symphonies et on comprend ce qu’elle veut dire : on perçoit les différents mouvements, les changements internes (d’énergie, de tempo, de nuance… tandis qu’en contraste le tout-venant de la pop, de la si mal nommée variété, est si monocorde) qui sont autant de variations sur l’idée initiale.

Si la conception du son est capitale dans son oeuvre, les textes n’en sont pas moins poétiques, bizarres, profonds, référencés et très littéraires (je ne parle pas uniquement de Wuthering Heights, qui est à la fois son premier tube et son dernier en date). Sa poésie parle : Kate Bush est aussi une pythie à visions, elle raconte le monde à venir ou déjà là, nous laisse entrevoir notre destin. Innombrables exemples :
– Dans Army Dreamers en 1980, elle pleure les soldats morts à 20 ans. Le rythme à trois temps est donné par le bruit d’un fusil d’assaut qu’on arme : la valse est mortelle, le bal est un casse-pipe.
– Dans Cloudbusting en 1985, chanson inspirée par les mésaventures para-scientifiques de Wilhelm Reich (le fumeux orgone), elle parle de la folie technologique, de l’hubris qui laisse croire à l’homme qu’il peut maîtriser le monde, jusqu’à la catastrophe.
– Dans Deeper Understanding, elle annonce dès 1989 (quoique la version définitive de cette chanson date de 2011) l’emprise morbide de l’Intelligence Artificielle sur nos affects – malheureusement je ne conseille pas trop le clip, pourtant réalisé par la chanteuse elle-même, qui a mal vieilli (l’IA y est représentée de façon trop mécanique et sa voix est métallique, alors que dans le monde réel de 2025 nous marchons dans la vallée de l’étrange : les IA sont d’autant plus dangereuses qu’elles ressemblent à des humains, la mimêsis est au point).
– En revanche, la chanson que je conseille sans réserve, clip compris, est Breathing. En 1980, elle chante les angoisses, passées de mode entre temps mais revenues en force ces dernières années, de l’apocalypse nucléaire. Mais cela, je viens seulement de le comprendre : merci le documentaire. Depuis 45 ans j’écoute cette chanson dans un drôle d’état, bouleversé, poil levé, yeux mouillés, parce que je sens bien qu’il s’agit d’une question de vie ou de mort. Mais je n’avais jamais saisi ni traduit les paroles :

We’ve lost our chance
We’re the first and the last, ooh
After the blast
Chips of plutonium are twinkling in every lung

Bien sûr, il n’y pas que la gravité et le tragique, dans la vie. La diva cachée déclare à un autre moment du documentaire :

Ce qui est extraordinaire avec une chanson, c’est qu’elle peut prendre toutes les formes possibles. Quel que ce soit le sujet. On pourrait faire une chanson sur un œuf au plat, par exemple. Toute la chanson serait une exploration de l’œuf au plat. Et le résultat final pourrait être aussi complexe et dense qu’un film. Une chanson fait voyager ensemble paroles et musique dans la même direction, que cette direction soit un œuf au plat ou le monde.

Voilà qui m’a donné des envies de mirliton.
Je dédie à Mme Bush ce monorime en rimes suffisantes et alexandrins :

Je veux chanter louange au plus humble des plats !
Ce poème est pour toi, do ré mi fa sol la
Toi, l’inratable mets qui toujours nous comblas
En vitamine, en protéine régalas !
Combien de fois autour de toi on s’attabla
Combien de fois tu rassasias notre smala
Pour nous les gringalets, pour nous les échalas
Tu fus toujours notre gros lot de tombola
Enfantin, quotidien, sans chichi ni blabla
Facile et naturel comme un bénévolat
Veggie mais pas végan, tel est ton postulat
Pour les jours de paresse ou les soirs de gala
Dans les palais bourgeois ou dans les favelas
Bal de l’ambassadeur, soirée du consulat
Jusque dans les gourbis prétexte à bamboula
Ou bien mélancolie d’un souper, seul et las,
En cité HLM ou sous la pergola
Universel de la Suède à l’Angola
Au Venezuela comme au Guatemala
Le dîner préféré de Nelson Mandela
Et la consolation de Francis Coppola
Substitut de sang frais prisé par Dracula
Festin digne des dieux, par Odin, par Allah !
Extase comparable à l’effet du zetla
Tu frémis sur la flamme avant le coutelas
Trois minutes chrono, feu moyen… et voilà !
(si on te veut « miroir » : cuisson au four, hoplà)
Forme ronde imparfaite, et mystique au-delà
(Grâce à toi sur le sens du monde on spécula :
Précédait-il la poule ? Après elle il alla ?)
Deux couleurs seulement : le blanc est falbala
Quant au jaune il est vif comme une chinchilla
Pour le dire autrement : le blanc coagula
Autour du jaune qui rayonne son éclat,
Beau contraste couché comme en un matelas
Repas complet mais sobre en un apostolat
Poivre et sel seulement (pas de gorgonzola)
Arrosé d’un godet de Valpolicella
(Pas de faute de goût ni de Coca-Cola)
À table, Pamela, Lola, Carla, Paula !
Angela, Ursula, Kamila, Graziella !
Annabella, Donatella, Consuela !
Je vous ai préparé, chacune, un œuf au plat.

(Pour une autre variation sur l’invitation à faire cuire un œuf, voir ici)

(Pour l’entrée précédente de la rubrique Mirliton au Fond du Tiroir, voir là)

Faut-il travailler après la mort ?

02/12/2025 Aucun commentaire

Cette nuit c’était vraiment la nuit, pourtant j’étais au boulot. Je faisais avec empressement des allers-retours entre mon bureau et l’extérieur, il y avait sûrement une urgence quelque part ou du moins je la mimais.
Car incessamment se tenait ici un projet, une animation, un événement, appelons-le comme ça, de surcroît participatif et citoyen, en partenariat, en co-accueil avec des partenaires. En tout cas c’était important. Pour l’occasion, je portais mon costume de scène corbeau, chemise noire, pantalon noir, chaussures noires.
Le projet était un colloque intitulé Faut-il travailler après la mort ?, réunissant des bibliothécaires, des psychologues, des sociologues, des vidéastes, je ne sais quoi encore et devait déboucher sur un grand débat citoyen dans le cadre des réformes en cours. Je sentais autour de moi la fébrilité de qui redoute qu’un événement se révèle un bide.
Tout en faisant mes va-et-vient aux motivations confuses, entre mon bureau et l’extérieur où l’on commençait déjà à installer des chaises en plastique en attendant le lever du jour, tout en marchant précipitamment, tout en serrant quelques papiers dans mes mains, je réfléchissais au titre du colloque et me demandais s’il était vraiment judicieux. Plutôt que Faut-il, n’aurait-il pas été plus pertinent d’écrire Doit-on ? Ou à la rigueur Peut-on ? Ou bien plus simplement, plus sobrement, Pourquoi travailler après la mort. Je pesais intérieurement les vertus respectives de chaque tournure puis me souvenais brutalement : on ne m’a pas demandé mon avis, on ne me le demandera pas, je ne suis pas là pour réfléchir, je suis là pour assurer le minimum ainsi que la logistique, au mieux on m’enjoindra à passer les micros à la tribune et basta, je me renfrogne et reprends mes déambulations peu utiles.

Je me retrouve dehors au moment où le soleil pointe et c’est très joli ce ciel orange. Le décor a changé, l’ambiance est plutôt celle d’une garden party, pelouse à perte de vue, bassins avec jets d’eau, forêt au fond, et même une piscine que traverse de long en large un hors-bord pneumatique, accueillant ou déposant quelques personnes d’un côté ou de l’autre, attirant l’oeil et l’oreille, créant des vagues et du bruit.
Le colloque va bientôt commencer. Quelques-unes de mes collègues ont installé en plein air présentoirs et étagères chargées de livres et distribuent les programmes de salle du colloque, je remarque que la police d’impression est gothique, je réprouve en silence ce choix esthétique. Pour s’assurer que le public n’est pas perdu, ni venu par hasard, mes collègues l’accueillent avec des énigmes : « Si je vous dis pain et planches, qu’est-ce que ça vous évoque ? » Pour moi qui me rappelle parfaitement l’intitulé du colloque, la charade est facile, mais je suis perplexe sur ses chances de se voir élucidée par un public non averti.

Le président de séance prononce son mot de bienvenu mais je ne l’écoute pas parce que, tiens ? Voilà mon père, qu’est-ce qu’il fait là. Pas fichu d’être à l’heure, ah la la. Il se faufile pour trouver une chaise en plastique disponible sur le gazon. Je me demande s’il s’intéresse vraiment au sujet du colloque, s’il a l’intention de travailler encore, ce qui m’étonnerait quand même un peu, ou bien s’il n’est là que pour me voir, s’il se remet à débarquer à l’improviste sur mon lieu de travail comme il faisait sans cesse de son vivant, c’était agaçant mais au fond ça me manque. Comme le colloque est filmé et que je me tiens à côté des consoles techniques, j’en profite pour rembobiner de quelques secondes l’enregistrement afin de revoir l’entrée en scène de mon père. Ok, je suis rassuré, c’est bien lui, ce n’est pas un fantôme.

Soudain une impulsion me prend, et je cours en direction de la piscine, je n’en peux plus de ces remous, de ce boucan, il faut à tout prix que je réussisse à doubler ce foutu hors-bord pneumatique qui continue sans fin ses absurdes allers-retours. Je plonge dans les vagues et je nage le crawl comme un dératé, mes habits noirs gorgés d’eau me pèsent mais oui, victoire, je l’ai dépassé le hors-bord ! Ah ah, stupide navette ! Je ne suis pas venu pour rien. Mais zut, je perds une de mes chaussures noires qui tombe au fond du bassin. Je bloque ma respiration et me laisse couler. Je tâtonne au fond, je ne trouve pas ma chaussure. J’arrive au bout de ma capacité d’apnée. Cette fois, je vais vraiment être en retard.

Je me réveille. J’aspire l’air à grandes goulées.