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Qui est le vrai ambassadeur ?

All I do is play the blues and meet the people face-to-face
I’ll explain and make it plain, I represent the human race
In my humble way I’m the USA
That’s what I stand for, I’m the real ambassador !

Et ainsi les idées s’associent (III).

* Je suis dans l’avion. Je lis dans le dernier numéro de Sofilm une interview de John Landis, très vive et dénuée de toute langue de bois promotionnelle, puisque Landis n’a pas sorti de film depuis des années et ne semble pas pressé de se remettre à l’ouvrage. Il cite Mark Twain : « En Europe, ce qui caractérise un artiste, c’est sa plus grande œuvre. En Amérique, c’est la plus récente. » Ensuite il se cite lui-même : « Mes amis européens ne comprennent pas ce qu’est l’Amérique. L’Amérique est un endroit fabriqué par des immigrants, ce qui veut dire qu’on a le meilleur et le pire du monde entier. Le problème, c’est que les Américains se pensent les meilleurs, et que le reste du monde pense qu’on est les pires. Alors qu’on est comme tout le monde. » Ah, bon.

* Papiers, New York, vitrines, you see what I mean ? Pompiers, trop tard, Madison Square, struggle for life et business show, salaud ! Lis ton journal, crise mondiale partout partout ! Je rêve tout éveillé à Paris New York, New York Paris comme si vous y étiez, comme si tu y es !

* Je suis à New York pour de bon. T’imagines ? Le vrai moi dans le vrai New York, c’est dingue, la ville debout comme dit Ferdine, la ville par excellence, que j’ai tant vue au cinéma et tant rêvée, ce qui revient au même. New York capitale de la liberté et de la physiocratie, et un peu de la planète terre, de même que Paris était celle du XIXe siècle d’après Walter Benjamin, puisqu’on la reconnaît quand on la voit pour la première fois. On a beau raviver à chaque coin de rue un souvenir de film ou de livre ou de série (Dream on, du précité John Landis) ou de musique, ou de comics (dès l’âge de 7 ans, je savais ce qu’était New York : le terrain de jeu des super héros et notamment de mon préféré, Spiderman – puis, quelques années plus tard, quand je m’intéressais davantage aux auteurs qu’aux personnages, je reconnaissais en New York la matrice, à la fois écosystème et cosa mentale, de  l’oeuvre de Will Eisner), l’émotion n’en est pas estompée, le coeur s’emballe pour de bon quand approche la skyline.

* Je visite la bibliothèque municipale, comme je fais systématiquement partout dans le monde. Et ça ne manque pas : celle de New York, je la reconnais instantanément, avec son escalier et ses deux grands lions, je l’ai déjà visitée dans Ghostbusters, dans Diamants sur canapé, j’ai sais ce qu’il en restera dans Les évadés de la planète des singes.

* Je traverse à pied le pont de Brooklyn, puis Broadway. Je croise un nombre ahurissant de t-shirts geeks, des Superman et des Batman en veux-tu. Moi-même, aussi pétri de culture US que le premier venu, j’arbore ce jour-là un t-shirt reproduisant la pochette de A love supreme de John Coltrane. Déambulant, j’ai les yeux forcément tirés vers le haut, mais une voix me rappelle vers le trottoir : « John Coltrane sucks ! » (John Coltrane c’est nase !) Je baisse la tête vers la source de l’agression verbale. Un jeune homme en tailleur fait la manche en insultant tous les passants, outrageant leurs signes extérieurs (T’as failli me marcher dessus, pas la peine d’avoir des lunettes ! T’as vraiment une casquette de merde !) ou, en l’absence de traits saillants, leur adressant des doigts d’honneur. Il tient à la main un carton où est écrit au feutre « Fuck you ! Pay me ! I need your money to buy my drugs ! » Le concept est original (et l’originalité est tout) : demander la charité par le cynisme grimaçant plutôt que le pathétique souriant, jouer sur l’humour et le Xième degré plutôt que sur la culpabilisation du touriste par définition plein aux as, au risque de se faire péter la gueule. Peut-être ce briseur d’ambiance est-il un comédien en plein exercice actors’ studio, je n’oublie pas que nous sommes dans Broadway. Je me demande s’il récolte réellement des dollars, je suppose que oui, c’est New York, ici tout peut arriver, quant à moi je ne lui donne rien, mauvais public, je ne suis pas suffisamment acclimaté, c’est ma première journée.

* Un peu plus bas, j’arrive au cul de sac sur la mer, Battery Park, vue sur le monument aux morts de la guerre de 1941-1945, et, au loin, de dos, Lady Liberty. Je mange mon sandwich sur un banc, et j’entends une trompette. Un gars tout seul en train de choruser sur un CD. Pour lui, d’accord, bon public : je me lève et vais dépose un dollar dans son chapeau. Il s’interrompt immédiatement et m’engage la conversation tout sourire : « John Coltrane ? So you play the tenor ? No ? Oh, the trombone ! Where are you from ? Did you bring your horn ? You can jam anywhere, here ! » (Oh no, I’d never dare…) Il s’appelle William Spaulding, je m’assois à côté de lui et on discute un quart d’heure de musique, de New York, de jazz, « Les amateurs de musique dépensent des fortunes pour aller s’ennuyer dans des boîtes chic genre le Blue Note, laisse tomber, va plutôt au Cleopatra’s Needle, tiens je te donne la carte, j’y joue demain soir, tu diras que tu viens de ma part… » J’ai déjà un copain à New York et je trouve ça naturel, ici on engage le bout de gras avec son voisin et on en tire forcément quelque chose, c’est grâce à la musique, mais aussi à la nature de la ville, quelle ville extraordinaire.

* On sort d’une station de métro new yorkaise, un plan à la main et la mine déroutée. Un ou deux autochtones se précipitent déjà, c’est à celui qui saura le plus rapidement nous indiquer notre chemin. Ils sont fiers de partager leur ville, ils sont empressés de rendre service. J’essaie d’imaginer un comportement comparable de la part de Parisiens… Hmm… Non, rien à faire, je n’ai pas assez d’imagination.

* Illumination en comptant les drapeaux stars n stripes dans les rues : différence fondamentale entre les peuples, les Américains sont contents d’être américains / les Français ne sont pas tellement contents d’être français. C’est comme dans un couple, comment aimer l’autre si l’on n’est pas fichu de s’aimer soi-même ?

* Une fois l’illumination passée : bah, idée trop simple pour être vraie.

* J’ai dévoré des yeux et des oreilles l’an passé l’excellente série de David Simon, Treme (ma tête est pleine d’images de La Nouvelle Orléans, désormais), aussi bonne au fond que l’était The Wire (images de Baltimore), mais avec la musique en plus, ce qui fait que, contrairement à The Wire, j’aurais envie de voir à nouveau Treme, comme on se repasse un disque.

* Par suite, j’admire d’autant plus les musiciens du cru et je lis les mémoires du plus célèbre musicien de la Nouvelle Orléans. Good ol’ Satch. Une saga de violence et de musique, mélange que je fais mien ces jours-ci. Les souvenirs d’Armstrong regorgent d’anecdotes (on y apprend p.32 qu’adolescent, il fut interné dans un institut de réinsersion pour jeunes délinquents noirs et que, au sein de cet établissement, il se mit à chanter « dans la classe de Mme Vigne, la professeur de chant ») et révèlent en outre une curieuse obsession pour la purge. Il revient régulièrement sur les laxatifs et les bons conseils que lui administrait conjointement sa maman, Mayann : « Fils, garde toujours tes intestins dégagés, et rien ne pourra te nuire » (…) Je n’ai jamais oublié les paroles de ma mère chaque fois qu’un voisin mourait d’indigestion ou autre problème gastrique : « Il ne chiait pas assez ». La négligence est source de tous les maux. On néglige trop les intestins. » Conseil que je ne manquerai pas de retenir lors de mes voyages.

* En guise de purge pour les oreilles, j’écoute ou réécoute de nombreux albums d’Armstrong, y compris certains dédaignés des connoisseurs, comme celui-ci, The real ambassadors (1962). Atypique, et très bon, débordant de joie, d’invention, de swing, un album bien dégagé des intestins. D’où sort-il ? De la diplomatie explicitement machiavélique de la Guerre froide.

* En ces temps où le concept de puissance douce n’était pas encore au point, les Etats-Unis déploient les grands moyens, pas seulement militaires, pour montrer au reste du monde la valeur de l’American way of life. L‘entertainment en éclaireur. Le « vrai ambassadeur », ce n’est pas tel ni tel, ce n’est même pas sa majesté Louis Armstrong, c’est le divertissement de masse. Séduction planétaire par l’industrie du show business, domination symbolique aussi radicale que la bombe A, les paroles avouent candidement leur valeur de propagande : Remember who you are and what you represent/Jelly Roll and Basie helps us to invent/a weapon that no other nation has/especially the Russians can’t claim jazz
Ecrite et composée par les époux Dave et Iona Brubeck, la comédie musicale The real ambassadors s’inspire des tournées de jazzmen qu’organisait le Département d’Etat des Etats Unis dans le monde entier, dans les années 50 et 60.
L’intrigue se déroule dans le pays fictif africain de Talgalla, qui accueille un Armstrong dans un rôle proche de sa propre vie de musicien : pour la première fois, Armstrong pouvait sur scène exprimer des idées politiques qu’il prônait dans sa vie privée, et condamner le racisme en public. Dave Brubeck raconte qu’il avait écrit les paroles « They say I look like God. Could God be black ? My God ! » (Ils trouvent que je ressemble à Dieu. Dieu serait-il noir ? Mon Dieu !) dans le but de faire rire le public, mais qu’Armstrong fondit en larmes en les chantant…
La portée politique et historique de cet album ne doit pas faire oublier que les mélodies y sont tout bonnement merveilleuses. Armstrong et Brubeck ont embarqué chacun avec ses musiciens de scène. Outre Satchmo, les chants sont assurés par une Carmen MacRae au faîte de ses moyens vocaux, et par le trio Lambert, Hendricks & Ross.

L’œuvre ne fut interprétée qu’une seule fois sur scène, le 23 septembre 1962, lors du festival de Monterey, mais nulle trace n’en subsiste. Reste, heureusement, l’album studio enregistré l’année précédente à New York. La réédition 2012 propose, outre l’intégralité de ces sessions, quelques chansons supplémentaires enregistrées par Brubeck et MacRae à la même époque. On le trouve à trace-de-prix, puisque les CD ne valent plus rien.

* Or là, je me trouve à New York, figurez-vous. Maintenant que je suis dans la place, et même si je pousse quantité de oh! et de ah!, figurez-vous encore un peu, je crois bien que je préfèrerais visiter La Nouvelle Orléans, berceau mythique où naquit cette musique. Non parce que je ne suis jamais content, mais parce qu’il faut toujours garder un peu de frustration pour continuer à désirer.

(suite de la visite de New York ici.)

  1. Vinz
    01/08/2013 à 16:51 | #1

    Hey Apple Man
    Bien reçu ta carte postale, merci.
    Tu me raconteras le Cleopatra’s Needle ?
    Sur l’Illumination, personnellement, je suis plutôt content d’être Français. Fier, pas toujours, mais content, oui. Lorsque je me dis que j’aurais pu naître Palestinien, Tibétain ou Sud-Africain, je suis plutôt content d’être né Français. Ca ne fait pas tout, mais ça aide un peu quand même.
    Sur The Wire, tu aurais peut-être envie de revoir la série si tu avais pris la peine d’écouter la BO que je t’ai proposée, mais tu as toujours refusé. Tant pis pour toi… ;-)))
    Bien envie d’écouter The Real Ambassadors, ne l’ai-je point aperçu à la bib ?
    Pour finir, conseils & souvenirs de mon propre séjour à NY : le jogging du dimanche matin à Central Park ; se balader à Brooklyn dans le quartier de Park Slope chez Paul Auster en fumant un Schimmelpenninck ; faire l’aller-retour sur le ferry de Staten Island juste pour la vue ; manger dans un petit Deli’s qui ne paye pas de mine (et ne pas oublier le tip) ; s’asseoir sur le banc de Manhattan de Woody Allen (au niveau du pont vers le Queen’s)…
    Profitez bien !
    Vinz

  2. fred paronuzzi
    01/08/2013 à 17:43 | #2

    New-York New-Yoooooooooooork !

  3. 25/08/2013 à 23:34 | #3

    Yoh man,
    Tout ce que tu nous racontes là me remémore les quelques jours passés à NYC l’an passé et j’y retrouve les sensations que nous avions alors éprouvées… J’aurais bien aimé rencontrer le trompette pour qu’il m’indique le bon plan du Cleopatra’s Needle. Tu y es allé, finalement ?

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