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Marie-Jeanne Guillaume, a.k.a. Billy Joe MacAllistair

hébé ça nous rajeunit pas

It was the third of June, another sleepy, dusty Delta day
I was out choppin’ cotton and my brother was balin’ hay
And at dinner time we stopped and walked back to the house to eat
And Mama hollered out the back door « y’all remember to wipe your feet »
And then she said « I got some news this mornin’ from Choctaw Ridge
Today Billy Joe MacAllister jumped off the Tallahatchie Bridge »

En 1967, la chanteuse country Bobbie Gentry débute sa carrière avec un tube planétaire, fracassant et cependant douçâtre, Ode to Billy Joe. Elle ne devait plus jamais rencontrer pareil succès, mais peu importe : cet air-là était définitivement entré dans l’inconscient, et la mauvaise conscience, collectifs.

La narratrice de la chanson est une jeune paysanne du Mississipi (le « Delta » du premier vers) qui, après ses travaux aux champs, rentre chez elle pour un repas en famille. Entre deux bouchées, ah tiens au fait vous connaissez la dernière, la mère annonce le suicide du jeune Billy Joe MacAllistair, qui s’est jeté dans la rivière Tallahatchie. Le père lâche, la bouche pleine, quelques commentaires sur ce Billy Joe qui de toute façon était un bon à rien. Puis, on change de sujet. Et au couplet final, on change même d’époque, le temps s’envole : l’événement, cette mort brutale d’un adolescent, a été intégré, digéré par le corps social, qui quant à lui continue à vivre, de quelle vie monotone, au fil des heures et des saisons, des semailles et des moissons.

On ne saura rien de l’émotion qui déchira la narratrice ce jour-là. Tout au plus la devine-t-on, à partir de trois fois rien, la remarque de sa mère, « Eh ben alors, tu ne manges rien ? Finis ton assiette… » Quand vient la fin de la chanson, à nouveau seul et en silence, on peut tenter de recomposer l’histoire, de déduire les liens que la jeune fille entretenait avec Billy Joe… On est réduit aux hypothèses : quel est au juste la chose que le couple a jeté, paraît-il, la veille du suicide, dans la rivière Tallahatchie ? Non, ne me dites pas que c’était un… Allez, finis donc ton assiette.

Dans les années 60, la France était déjà à la remorque musicale des USA, mais de façon sensiblement différente d’aujourd’hui : on n’imitait pas les tics de production et de cordes vocales ; on traduisait, plus simplement, et plus ingénument, les tubes. Avant la fin de cette même année 1967, Ode to Billy Joe connaissait une version française, chantée par Joe Dassin, Eddy Mitchell, et d’autres, sous le titre Marie-Jeanne.

La transposition apporte son lot de modifications, de presque-trahisons : superficiellement, on repeint le décor façon couleur locale, présupposant qu’un redneck ricain est peu dissemblable d’un plouc franchouille (le Mississipi profond devient ainsi le sud-ouest français, non moins profond ; la rivière Tallahatchie se réincarne en Garonne ; Choctaw Ridge est jumelé avec Bourg-les-Essone, ce qui ne manquera pas de jouer en faveur de la fraternité et de la compréhension entre les peuples). Surtout, plus radicalement, on inverse la structure narrative : la version française de cette chanson féminine étant confiée à un homme, on change le sexe de la narratrice qui, de paysanne, devient paysan. En conséquence, le bon à rien, le mort, l’absent, le fantôme, le suicidé de la société s’invertit symétriquement : Billy Joe MacAllistair s’appelle chez nous Marie-Jeanne Guillaume.

Pourquoi je vous raconte ça ? Parce que je viens d’écouter cette Marie-Jeanne de Joe Dassin, sans préméditation, à la radio, et comme il m’arrive parfois en présence de chanson dite populaire, je me suis trouvé cueilli, bouleversé par surprise, mon corps a eu un petit soubresaut, les poils de mes avant-bras se sont dressés, ma lèvre a tremblé et mes larmes ont coulé, zébrant mes joues de tragédie, on croit connaître par coeur une rengaine plus vieille que nous, un saucisson qui a traîné partout, mais on l’écoute ici et maintenant, à nouveau, et on fond. Ce micro-malheur paysan m’a paru beau comme l’antique, tout au moins comme du Giono, du bon et solide malheur comme il s’en fabrique quotidiennement dans les familles, du malheur tellement gros qu’on ne peut pas même le raconter, qu’on doit s’en tenir à ses circonstances, son quotidien et son non-dit, et la guitare entre les deux, un texte ciselé qui commence à la ferme et finit dans le coeur du lecteur, une nouvelle parfaite, une nouvelle qu’on aurait aimé écrire, enfin vous je n’en sais rien, moi oui.

Voilà, pourquoi je vous raconte. J’écris un article, pour tenter, tout repose dans la tentative, de comprendre ce qui vient de se passer, en 1967, et sur mes avant-bras. Si ce blog ne rend pas compte de mes frissons et de mes larmes, diable à quoi servira-t-il ?

  1. perrone
    04/12/2009 à 22:42 | #1

    Voila , je te reponds:
    Le sujet est le meme en français et en anglais , c’est pourquoi ona pu changer le sexe du héros de la chanson; il s’agit d’un « déni de grossesse »
    Le bébé est mort et les deux amants l’ont jeté a la riviere et cela est aussi bien arrivé aux States que sur les bords de la Garonne
    Renseigne toine sur les déni de grossesse (cf) l’affaire COURJAULT
    Salut

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