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Dieu a-t-il une mentalité de parvenu ?

Si l’on en croit les contes traditionnels, la triple répétition est un signe souverain qu’il convient de ne pas ignorer.

Lorsqu’un livre vient jusqu’à vous par trois chemins distincts, nul atermoiement. Il faut l’accepter et le lire.

Premier chemin : l’une des consolations face aux confinements qui ont bouclé les cinémas aura été la plateforme de films gratuits aménagée par la Cinémathèque, Henri. Comme Henri a obligeamment dévoilé de nombreux films de Raoul Ruiz, j’en ai profité pour réviser toute sa filmo. Certains titres m’étaient inconnus. La Chouette aveugle (1990) ? C’est quoi, ça, La Chouette aveugle ?

Deuxième chemin : je suis lecteur de Jack-Alain Léger (1947-2013), pas systématiquement enthousiasmé par sa prose mais toujours épaté par ses masques, dont le plus connu est Paul Smaïl (Vivre me tue, 1997), fasciné en général par les artistes qui se réinventent sous pseudo, façon Gary/Ajar. Or je découvre qu’il a aussi été chanteur de prog-pop à la fin des années 60 sous le pseudonyme Dashiell Hedayat. La partie Dashiell, okay, je devine sa provenance, référence facile, moisson rouge et faucon maltais. Mais Hedayat ? C’est quoi, ça, Hedayat ?

Troisième chemin : je discute littérature avec mon frère iranien, Hamid. Le pied d’égalité est impossible : mon frère a deux cultures et je n’en ai qu’une. Je me sens très ignorant. De la même façon qu’il parle aussi bien le français que moi alors que j’ignore tout de sa langue persane, il est féru (et même docteur) de littérature française tandis que je suis incapable de citer au pied levé un écrivain iranien (heu… Marjane Satrapi ?). Il évoque La Chouette aveugle de Sadegh Hedayat qu’il qualifie de chef d’œuvre. Ah, bon ?

J’ai tenu compte du triple signal, j’ai obtempéré, j’ai lu La Chouette aveugle de Sadegh Hedayat, roman écrit en 1936-37, publié d’abord confidentiellement en Inde, puis à peine plus largement mais avec scandale en Iran en 1941, enfin paru en France chez José Corti en 1952 dans une traduction de Roger Lescot.

Quel drôle de bouquin. Qui pourrait débuter, comme une autre œuvre singulière, par « Ceci est l’histoire d’un homme marqué par une image d’enfance. » André Breton le tenait pour un classique du surréalisme, ce qui est peut-être un oxymore. Halluciné, baroque, flamboyant, terrifiant, onirique y compris lorsque le protagoniste se réveille, tremblant de fièvre, suave et délirant comme un trip d’opium, surchargé comme une couche d’or fondue sur de l’argent, du bronze et du cuivre, ou comme de la soie jetée sur une pile de velours-satin-taffetas-organza, décadent, répétitif, morbide, suicidaire comme peut l’être un romantique qui a vu mourir son idéal… Pour tester vos nerfs, je prélève un extrait particulièrement sinistre, p. 153 :

Seule la mort ne ment pas.
Sa présence réduit à néant toutes les superstitions. Nous sommes les enfants de la mort. C’est elle qui nous délivre des fourberies de l’existence. Des profondeurs mêmes de la vie, c’est elle qui crie vers nous et si, trop jeunes encore pour comprendre le langage des hommes, il nous arrive parfois d’interrompre nos jeux, c’est que nous venons d’entendre son appel… 
Durant tout notre séjour sur terre, la mort nous fait signe de venir vers elle. Chacun de nous ne tombe-t-il pas, par moment, dans des rêveries sans causes, qui l’absorbent au point de lui faire perdre toute notion du temps et de l’espace ? On ne sait même pas à quoi on pense mais, quand c’est fini, il faut faire effort pour reprendre conscience de soi-même et du monde extérieur. C’est encore l’appel de la mort.

On lit ces mots en déglutissant et on n’est pas tellement surpris d’apprendre qu’Hedayat a fini par se suicider, à Paris en 1951, un an avant la parution de la traduction française… Roman chatoyant et abstrus, déconseillé aux tempéraments trop sensibles, il revêt pour moi une qualité cardinale : il me donne envie de m’en barbouiller la gueule, de le lire à voix haute et vibrante. C’est l’effet que me font Kafka, Poe, Maupassant, Lovecraft et autres journaux intimes de fous, d’égarés, de hantés ou d’anxieux dont je me suis toujours régalé (ah ! les riches heures de mes spectacles Fais-moi peur !)

Je ne suis pas insensible, en outre, à l’exotisme : le narrateur cite, souvent pour le tourner en dérision, tel trait folklorique iranien, telle tradition persane, et me voilà enchanté. Saviez-vous qu’en Iran, si au moment d’entreprendre une action ou ne serait-ce qu’un geste, l’on entend un éternuement, il faut immédiatement s’immobiliser et renoncer, de crainte du mauvais sort ? Ou bien qu’autrefois, les femmes iraniennes justifiaient leur grossesse suspecte par les bains publics pollués par les hommes ? Excuse coutumière qui ne dupe personne, comparable chez nous à J’ai chopé la chtouille sur une cuvette de chiotte malpropre.

Mais surtout, comme je ne puis m’empêcher de mouliner en permanence des préoccupations religieuses dans l’un des recoins de mon cerveau, je suis estomaqué par la posture religieuse affichée par cet étrange roman. Le narrateur, du fond de son gouffre existentiel, ne trouve aucun réconfort dans le Coran ou autres livres de prières qu’il qualifie de billevesées, ni dans l’idée de Dieu qu’il insulte à plusieurs reprises. Ainsi pp. 136-137 :

Elle m’avait apporté un livre de piété que recouvrait au moins un empan de poussière. Or, non seulement ce livre de piété, mais encore aucune autre sorte de livres, d’écrits ou d’idées émanant de la canaille ne pouvait m’être du moindre secours. À quoi bon ces billevesées ? N’étais-je pas moi-même le produit d’une suite de générations, dont l’expérience héréditaire survivait en moi ? N’étais-je pas l’incarnation même du passé ? Et pourtant mosquée, chant du muezzin, ablutions, gargarismes et ces courbettes devant un être omnipotent et sublime, d’un maître absolu avec lequel on doit s’entretenir en arabe, rien de tout cela ne m’a jamais fait quoique ce soit. Il y a bien longtemps, quand j’étais encore en bonne santé, il m’est arrivé d’aller à la mosquée, quand je ne pouvais pas faire autrement. Je m’efforçais alors de mettre mon cœur à l’unisson de celui des autres, mais sans jamais parvenir à m’arracher à la contemplation de carreaux de faïence qui recouvraient les murs. Les motifs dont ils étaient ornés me plongeaient dans des rêveries délicieuses, malgré moi je trouvais ainsi un moyen d’évasion. Pendant les dévotions, je fermais les yeux, je me couvrais le visage des mains, et c’est dans cette nuit artificielle que je récitais mes prières, inconsciemment, comme en rêve. Je n’arrivais pas à en prononcer les paroles du fond du cœur : je préfère m’entretenir avec quelqu’un que j’aime ou que je connais, plutôt qu’avec un Dieu omnipotent et sublime. Dieu me dépassait !
Quand j’étais couché dans mon lit moite, toutes ces questions perdaient leur importance. Je ne tenais plus à savoir si Dieu existe réellement ou s’il a été créé à leur propre image par les seigneurs de la terre, soucieux de confirmer leurs prérogatives sacrées, afin de piller plus aisément leurs sujets – projection dans les cieux d’un état de choses terrestre. Je sentais alors combien religion, foi, croyance, sont choses fragiles et puériles en face de la mort ; autant de hochets à l’usage des heureux et des bien portants. En regard de la terrible réalité de la mort et des affres que je traversais, ce qu’on m’avait enseigné sur les rétributions réservées à l’âme dans l’au-delà et sur le jour de Jugement m’apparaissait comme un leurre insipide. Les prières que l’on m’avait apprises étaient inefficaces devant la peur de mourir.

Rebelote p. 150, cette fois ce sont les dévots, les aspirants à l’autre monde, qu’il accable de son mépris :

Il m’arrivait aussi de me dire que tous ceux dont la fin est proche devaient avoir les mêmes visions que moi. Trouble, terreur, effroi, désir de vivre, tout s’était effacé. Je ne me sentais aussi calme que parce que je m’étais débarrassé des croyances qu’on m’avait inculquées. L’espoir du néant, après la mort, restait mon unique consolation, tandis qu’au contraire l’idée d’une seconde vie m’effrayait et m’abattait. Pour moi qui n’étais pas encore parvenu à m’adapter à celui dans lequel je vivais, à quoi bon un autre monde ? Déjà, celui-ci n’était pas fait pour moi mais pour une poignée d’impudents, de mufles, de mendiants nés, de prétentieux, de moucres, d’insatiables, pour des gens créés à sa mesure, capables d’implorer et de flatter les puissants de la terre et des cieux, comme ce chien famélique qui, devant l’étal du boucher se trémousse pour qu’on lui jette un bout de tendon. Oui, l’idée d’une seconde vie m’effrayait et m’abattait ; je n’avais pas besoin de voir tous ces mondes dégoûtants, toutes ces physionomies répugnantes. Dieu avait-il donc une telle mentalité de parvenu qu’il lui fallût m’épater avec ses créations ?

Quelle modernité, en 1936… Je songe avec mélancolie que le pays natal d’Hedayat a sombré en 1977 dans le régime des mollahs où de tels discours sceptiques seraient aujourd’hui sévèrement punis, et je me demande quelle peut bien être en 2021 la postérité de cet écrivain dans sa propre patrie… J’en discuterai avec mon frère…

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