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Boulette

16/02/2015 Aucun commentaire

Diam-s---La-Boulette--Generation-Nan-Nan-

Et soudain je repense à Diam’s en 2006. Plus grand monde ne pense à Diam’s depuis 2006.

2006 marque l’apogée de la rappeuse. Son troisième album, Dans ma bulle, plus grosse vente de disques en France de l’année, est successivement disque d’or, disque de platine, double disque de platine, disque de diamant. Diam’s conjugue succès public (sa tournée est un triomphe) et critique (elle est couverte de prix). Elle fait entendre partout sa voix tonitruante qui représente, comme on dit en hip-hop, qui parle pour ceux qui ne parlent pas : elle est la voix de la jeunesse, la voix de la banlieue, ainsi que la voix, plus rare encore, de la femme de cette même banlieue ; elle chante avec une énergie formidable l’émancipation de ces trois figures, le jeune, le banlieusard, la femme. Elle est un relai d’opinion pop, implicitement féministe à sa manière puisque femme dans un milieu d’hommes.

Elle rappe l’anti-machisme, la galère quotidienne, la lutte contre les discriminations, le racisme, le fascisme rampant (sa lettre ouverte Marine), l’angoisse et la liberté, le harcèlement et le viol (Ma souffrance), elle se fait chroniqueuse à la fois politique (Ma France à moi) et intime (Jeune demoiselle)… Les adolescents, et même les enfants, les petites filles, s’identifient à son charisme, à sa force, à sa modernité. Si bien que son succès déborde son milieu (ceux qu’en 2006 on commence à appeler « bobos » lui font fête eux aussi)… avant de la déborder elle-même.

En 2007, Diam’s percutée par le burn-out plonge dans la dépression. En 2008, elle se convertit à l’Islam (je ne me prononcerai pas sur le rapport de cause à effet, ce serait indécent). En 2012, elle renonce à sa carrière, et refuse d’apparaître dans les médias ; désormais, lorsque cela arrivera, par exception très contrôlée ou par sauvage abus des paparazzis, on la verra recouverte du voile. Au moins n’a-t-elle pas renoncé à s’exprimer puisqu’elle a publié entre temps deux livres pour raconter son histoire, sa foi, la honte qu’elle éprouve à l’évocation de son passé et de sa vulgarité (sic).

Depuis le départ à la retraite de Diam’s, on croit (je crois) déceler une certaine régression dans le rap français grand-public. Tous les grands succès populaires ultérieurs (Sexion d’assaut, Booba, Black M, Maître Gims, La Fouine, Rohff, Lacrim, Jul, Kaaris, Gradur… Voire, comble d’auto-caricature radicale, l’impayable Swagg Man, infiniment plus vulgaire que Diam’s) sont exclusivement masculins et, du point de vue des paroles, généralement coulés dans le même moule machiste, arriviste, matamore, bodybuildé, buté, querelleur, gangster ou pseudo-gangster, cynique, va-de-la-gueule, trivial, à cran, sombre, sans joie. Puéril et fat. Cependant, dans le livret de leurs CD, ces messieurs remercient parfois le Tout-Puissant et/ou son Prophète, ce qui rachète sans doute tous les maternalismes et les eaux glacées du calcul égoïste.

Une décennie après son triomphe, de Diam’s restent en tête quelques refrains emblématiques. La Boulette, l’un de ses plus grands succès (2006), m’est revenue au nez ces jours-ci comme un diable en boîte. Non pour cette phrase issue d’un couplet « y a comme un goût d’attentat » , mais pour cette autre, dans le refrain : « C’est pas l’école qui nous a dicté nos codes nan nan, génération nan nan, alors ouais on déconne, ouais ouais on étonne… »

C’est pas l’école qui nous a dicté nos codes. A-t-on été assez attentifs, il y a dix ans, à cet avertissement martelé dans les MP3 ? Diam’s mettait des mots sur le discrédit de l’Education Nationale. Pas seulement l’échec des élèves ; l’échec de l’école. Et dire que c’est sur ce tube anti-école que Jamel Debouze a fait danser Ségolène Royal juste après lui avoir arraché sur un plateau de télé l’aveu de sa candidature à la présidentielle, c’était une émission cool, fun, pop, c’était l’échec annoncé de l’école, de Royal, de la gauche, de l’infotainment, de la démagogie, de la démocratie.

Plus que jamais, l’Éducation comme lieu non seulement d’apprentissage et de découverte, mais aussi de partage, de terrain d’entente, de langage commun et grâce à cela d’appropriation et de réinvention des choses communes, bref, comme le lieu des codes, apparaît comme le tout premier enjeu politique. Qui, sinon elle, dicte les codes ?

Que vive l’école publique républicaine gratuite laïque et obligatoire. Putain, chaque épithète pèse seize tonnes. Je m’interroge sur le pourcentage d’écoliers français en mesure de comprendre le terme épithète. La grammaire est un code.

Et soudain je repense à un autre signe avant-coureur : Nicolas Sarkozy en 2007, aussi pionnier et visionnaire que Diam’s en 2006. On n’a pas tellement cessé, hélas, de penser à Sarkozy depuis 2007. « L’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé. »

Post-scriptum tardif à propos du rap et du reste : je relis en 2015 deux articles de Libé de 2013. Une chronique du sociologue Louis Jésu ; quelques jours plus tard, la réponse de Charb. Or, ce retard de deux ans laissant tiédir l’actu est très éclairant, parce que tout était déjà contenu dans ce dialogue de sourd, à part peut-être le sang coulé : l’incompréhension, le mépris réciproque entre le rap et Charlie, la violence, à l’époque exclusivement verbale (je réclame un autodafé…), la religion qui se crispe, l’analyse sociologique à posteriori (on croit lire en avant-première le bouquin de Todd), les fossés qui désespérément se creusent entre les gauches d’une part, entre les Français de l’autre.

Eigengrau

14/02/2015 un commentaire

Génèse 22,11

Non, décidément, non, non, non. Le mercredi 7 janvier ne se digère pas, un bloc dans la gorge, impossible à métaboliser. Je me lève et chaque matin je suis le mercredi 7 janvier, j’ai du sang partout. Je ne passe/pense pas à autre chose. Grumeaux dans le Flux, graviers dans le sablier, couille dans le potage. Pourtant je sais que le temps coule, puisque j’ai des souvenirs.

Automne 2011. Je me trouve à Troyes pour une résidence d’écriture. À Paris, les locaux de Charlie Hebdo sont incendiés par un cocktail Molotov. Je tourne en rond dans ma thébaïde, je rumine, je n’arrive pas à écrire ce que je suis venu écrire ici, j’entreprends autre chose. C’est autour de la religion que je médite et tâche de bâtir une quelconque histoire. Je doute d’être capable d’écrire là-dessus, ou même de contenir quoi que ce soit qui mérite d’être écrit. Or mes pensées se formulent ainsi : la religion est une bien belle chose, qui offre au mortel sens et mythes, recul et élévation, paix intérieure et sagesse, régulation et réconciliation, méditation et ré-enchantement du monde, redécouverte sous de nouveaux noms des trésors les plus anciens, l’amour, la générosité, la nature, la vie / la religion est une saloperie, qui emplit les cerveaux de merde archaïque et de contes à dormir debout, racistes, sexistes, patriarcaux, qui refile à bon compte un reflet de ciel aux englués terre-à-terre, et un vernis de transcendance aux matérialistes postmodernes, qui replie dans l’ignorance, dans le communautarisme, dans la haine, dans la guerre, dans la mort. Je confronte dans ma mémoire des personnes proches de moi ou lointaines, qui illustrent ces deux récits, ces deux facettes. J’en trouve en foules. Je dialectise. La religion n’est ni bien, ni mal. Elle est un seulement un outil de pensée. Elle est un couteau. Tout dépend de la main qui tient ce couteau.

Je réalise que je pense énormément aux religions, et la plupart du temps c’est un registre de pensée mélancolique.

Je me lance dans l’écriture d’un texte. Il sera intitulé Double Tranchant. Finalement, il prendra la forme d’un monologue de coutelier ; toute allusion à la foi y sera escamotée, refoulée très profondément dans l’inconscient des mots. Jean-Pierre Blanpain accepte de l’illustrer. Je suis fou de joie en voyant surgir dans ma boîte mail, jour après jour, les somptueuses linogravures que mon texte a inspirées à Jean-Pierre. Intuitif et génial, celui-ci fouille le texte et exhume le motif religieux enfoui : l’une des plus belles linos qu’il réalise met en scène le sacrifice d’Abraham – alors même que le texte n’en dit pas un traître mot, du moins en surface. Abraham, levant son bras armé d’un couteau, est ce patriarche qui créa trois religions, engendra trois civilisations. Les trois monothéismes ont en commun cet ancêtre, et en partage ce geste arrêté, ce coup de couteau fondateur parce que justement non abouti, sublimé dans un rituel et dans une mystique. Trois religions soeurs, qui se détestent, persuadées qu’elles sont toutes trois d’être la seule authentique héritière du coup de couteau interrompu – prêtes à l’occasion à parachever le geste pour mieux le prouver.

Hiver 2015. Parmi les trois religions, toutes folles ET sages congénitalement, l’une (celle de la lune) est en train de se laisser dévorer par sa folie. Elle abat le bras, plante le couteau. Elle égorge là-bas, fait exploser des enfants-kamikazes ailleurs, tue des journalistes et des dessinateurs ici même. Et nous vivons sous un règne de terreur où, comme le dit Salman Rushdie, ce que l’on appelle « respect de la religion » signifie en réalité « peur de la religion » et comme si souvent dans l’histoire, le seul vrai Dieu c’est le mieux armé alors ta gueule. Rien à faire, ça ne passe pas.

Je continue de lire énormément (sans doute trop) de textes sur Internet, témoignages, réflexions, alertes, faits et gestes, des heures, des nuits, afin de comprendre ce qui s’est passé à Charlie, dans mon pays, dans le monde.

Sur le monde, je n’ai aucune prise (même si certaines réactions étrangères m’intéressent. Alan Moore considère carrément que le monothéisme, qui ne peut qu’opposer un dieu « unique » à un autre, a fait son temps : « Pourquoi serions-nous obligés de fonder nos vies sur des systèmes de croyances nés vers le IVe siècle avant JC ? Je ne vois pas pourquoi le christianisme, le judaïsme ou l’islam fourniraient des croyances plus fiables que le Seigneur des anneaux » – Moore a fondé il y a longtemps une religion à son usage personnel, il rend un culte à un serpent romain nommé Glycon, il s’y tient et n’emmerde personne avec ça…)

Mais je relève surtout ce qui se passe dans mon périmètre, là où ça craque, dans les banlieues de la République. Quotidiennement je passe en revue la presse, à l’affût d’outils de pensée, de couteaux levés et de préférence non abattus. Je constate un phénomène perturbant : souvent une chronique passionnante et éclairante d’un envoyé spécial dans les banlieues est suivie quelques jours plus tard de son contrecoup, l’auteur étant sommé de revenir, s’expliquer, justifier chaque mot, le débat n’en finit plus, les malentendus, faux procès, susceptibilités, arguties. Deux exemples :

* Ici, cette chronique écrite par un professeur de philosophie musulman est hélas suivie de celle-ci où il raconte qu’entre temps sa première intervention l’a contraint à démissionner.

* Là, ce récit d’un dramaturge intervenant dans des classes hostiles où l’on en vient à faire l’éloge des terroristes, est soupçonné de bidonnage et oblige son auteur à expliquer sa façon d’écrire (et de penser) dans une seconde chronique.

Moi-même, j’ai vécu ce phénomène dès 2010 : un article sur ce blog où j’exposai avec anxiété mes difficultés de contact avec des collégiens de la Villeneuve de Grenoble (je ne parlais pas encore d’apartheid comme Valls, mais déjà de ghetto, l’idée était la même, on ne pourra pas prétendre qu’on n’était pas au courant) a été contesté et m’a obligé a revenir sur le sujet maintes fois, des années durant.

Aujourd’hui les alertes viennent de partout, et même avec des codicilles et des précautions de démineur, elles disent toutes la même chose ! L’Apartheid, les ghettos, la misère d’une catégorie de Français qui ne se sentent pas Français mais ennemis des Français, existent, la France est fissurée de l’intérieur, les Français se détestent comme se détestent les trois religions.

Les alertes viennent de partout, mais trop tard et uniquement à l’attention de ceux qui les lisent, l’entre nous, le cercle fermé.

Que faire, que faire, bordel ?
Je suis démuni et désespéré. Je ne dors pas, je me demande toujours ce que je pourrais bien écrire sur la religion, je scrute Internet, j’appréhende la prochaine explosion, la prochaine Kalashnikov. [Mise à jour samedi 14 février : la réplique advient, à Copenhague.
Le premier qui a une idée…

Une piste de solution : l’admirable Latifa Ibn Zatien fonce, va au contact, tente le cessez-le-feuMais Latifa Ibn Zatien est légitime pour le faire, parce qu’elle porte le fichu-fichu sur la tête, pas moi… Je viens d’accepter d’aller causer bénévolement de Fatale Spirale dans un lycée pro en marge de la Villeneuve, toujours elle, où de grosses échauffourées sont advenues il y a quelques mois, je peux le faire et je dois le faire… Mais j’ai l’impression de pisser contre le vent. Quelle crédibilité ai-je à prêcher la paix alors que j’incarne le « système » selon l’acception de Dieudonné ? Que je suis le Français (je peux toujours essayer de les convaincre qu’ils sont autant français que moi, mais la tâche est plus délicate à présent que l’Apartheid est avoué au sommet de l’Etat), que je suis majoritaire, classe dominante, blanc, bourgeois et « chrétien » ? (moi totalement athée ! C’est un comble ! le repli identitaire est une telle régression collective qu’il fait de MOI AUSSI ce que je ne suis pas !)

Remarque, il faut bien qu’il m’en reste un peu, de culture judéo-chrétienne, pour que la culpabilité me soit ainsi chevillée au corps : j’ai l’impression que tout ça c’est de ma faute… Je voudrais faire quelque chose mais je suis dans le brouillard. Je ne peux pas empecher la guerre civile à mains nues. Je n’ai pas de solution toute faite. Je n’ai que des mots. Certains sont très beaux : l’eigengrau (en allemand : « gris intrinsèque »), prononcé aïgueungrao, aussi appelé eigenlicht (« lumière intrinsèque »), est la couleur vue par l’œil humain dans l’obscurité totale. Je marche dans le noir et discerne un gris sombre.

Collatéral

12/01/2015 un commentaire

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Nous avons rendu la société musulmane beaucoup plus misérable, plus désordonnée, plus ignorante et plus barbare qu’elle ne l’était avant de nous connaître.
Alexis de Tocqueville, Rapport de la commission parlementaire, 1847

Hier, manif. J’étais parmi les quatre millions. Pour la première fois depuis cinq jours, je marchais ragaillardi, confiant. On était plein. Pour la première fois depuis bien plus longtemps encore, j’étais sinon fier, du moins content d’être français. Le bon côté de la fièvre obsidionale, ça existe.

Il est beau le leurre. Elle est belle l’union sacrée. Elle se dissipera comme une brume matinale, celle qui fugitivement confond, donne le même aspect à tout individu. Demain et après-demain, tout restera à faire. La société française est à fragmentation, comme on dit d’une grenade.

Mercredi, je recevrai dans ma boîte le Charlie de la semaine, il me fera rire et peut-être pleurer. Mais parmi les trois millions d’acheteurs visés pour ce numéro exceptionnel, combien vont tomber des nues ? « Quoi, c’était ça, Charlie ? Mais ! C’est dégueulasse, vulgaire, de mauvais goût, bête et méchant, irresponsable ! Il y a même des bites ! Si j’avais su ! Je ne suis pas Charlie, finalement ! » Et cela sera drôle aussi. Professeur Choron, que pensez-vous de ceux qui achèteront Charlie demain tout en sachant pourquoi ils ne l’achetaient pas hier ?

Charlie n’a jamais eu vocation à rassembler, à consensualiser dans les chaumières, à tirer trois millions. Sa vocation, c’est faire rire en testant (pour mieux dire, en éprouvant) la liberté d’expression. Par conséquent, il exagère. L’outrance fait partie du processus. Exemple de mauvais goût qui peut, plus que d’autres, prétendre Je suis Charlie : Lisa Mandel. Ce dessin me fait rire. Et vous ? Si oui, vous pouvez continuer à arborer Je suis Charlie. Sinon, autant s’en tenir au dessin ci-dessous, publié par le New Yorker : Nous vous offrons ce dessin culturellement, ethniquement, religieusement et politiquement correct. Nous comptons sur votre responsabilité pour en faire bon usage. Merci beaucoup.

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Mon précédent article, où j’incitais à dessiner des prophètes, a de même créé un certain malaise. Have I offended someone ? comme disait Zappa ; Never be rude to an arab, comme chantait Terry Jones. Je reproduis ci-dessous un débat que je crois fécond avec l’ami précédemment cité – je précise pour la bonne compréhension de sa position qu’il est prof de français en collège.

 

Amis chers,

Vous dessinez très bien, Fab et Franck. Bravo. Comme des enfants.

Mais, puisqu’il est l’heure de palabrer, je ne suis pas sûr que dessiner le prophète soit très judicieux.
Je m’explique.
S’il s’agit de montrer qu’on n’a pas peur, qu’on se moque voire qu’on provoque les fanatiques, OK je souscris et je veux bien apprendre à dessiner, des deux mains.
En revanche, par les temps qui courent, pas certain que les représentations du prophète, aussi respectueuses soient-elles, seront appréciées par les musulmans (je ne précise même pas « non-intégristes »).
Faites l’expérience, allez faire un tour en banlieue avec vos dessins…

Moi j’ai fait une expérience vendredi.
Après-midi, classe de 3e, 23 élèves, aucun musulman. Je projette le dessin « C’est dur d’être aimé par des cons ». Je laisse un peu mariner. Résultat : les 3/4 des élèves y voient une insulte et une provocation aux musulmans.
OK ils ne savent pas lire. Ok quand on explique et qu’ils comprennnent, ils constatent tous que Charlie ne fait qu’insulter les intégristes. Mais ils ne l’avaient pas compris seuls… Et je suis sûr qu’on peut renouveler l’expérience dans toutes les classes jusqu’au lycée.
Les gens ne savent pas lire, ne prennent pas le temps. Les profs sont nuls. C’est un triste constat mais c’est ainsi.

Les gars de Charlie le savaient. Ils ont joué avec le feu (en ce sens, Fabrice, ce sont des enfants, même si c’était en connaissance de cause). Je crois que dans toute l’histoire de l’humanité, les gars de Charlie se seraient fait descendre en quelques jours. Ils ont pu s’exprimer comme ils l’ont fait si longtemps car ils ont bénéficié d’une parenthèse enchantée, d’une fenêtre de tir exceptionnelle, en jouissant d’un pays et d’une époque particulièrement tolérante. Ils ont aussi bénéficié des forces de l’ordre qui ont permis à ces forces du désordre de s’exprimer.
Je m’en réjouis, c’était un haut degré de civilisation. Je serai demain dans la rue (et j’espère que nous serons des millions) pour défendre ce droit total à la liberté. Mais j’ai peur que la parenthèse soit refermée. Il faudra apprendre à cibler plus explicitement les cons et ne pas heurter, blesser, les sensibilités inutilement. C’est ce qu’explique très bien Cabu ici.
Il ne faut pas baisser les crayons, non, mais il faut que les crayons visent mieux.

Je ne pense pas que ce soit de la lâcheté. C’est juste qu’en ce moment il s’agit surtout de rassembler. Et si les musulmans considèrent qu’il ne faut pas représenter le prophète, je ne pense pas que ces dessins soient rassembleurs.
Voilà, c’est tout.
Si j’ai pu paraitre comme un Don Quichotte grotesque, avide d’en découdre et de partir en guerre, la guerre à mes yeux est celle qui consiste à tout faire pour récupérer autant de musulmans possible pour qu’ils ne se sentent pas écartelés entre des fous de Dieu et des mécréants qui ne respectent rien. Il faut reconquérir cette jeunesse qui ne comprend plus rien et qui risque de basculer. Ce sont les élèves que Fred a en face de lui. Et ce sera très très compliqué car il faut se rendre à l’évidence, tous nos beaux discours ont échoué.

Je veux être optimiste pour demain, mais je suis très pessimiste pour la suite.
J’ai peur que les gens qui se rassembleront demain le soient pour des motifs si différents que l’unité éclate bien vite. Je redoute la débandade, la bande décimée… pas comique.
Me gourge ? Je l’espère de tout coeur.

Je respecte ton point de vue, et dans le fond je l’approuve (loin de voir en toi un Don Quichotte grotesque).
Cependant, je laisserai mon prophète en ligne. Ce n’est pas de l’entêtement de principe (quoique l’auto-censurer serait un aveu d’échec face aux assassins), c’est réellement parce que je trouve capital de rappeler pourquoi 12 personnes ont été assassinées : pour ça. Pour un dérisoire dessin. Nous sommes dans un pays où la peine de mort, même en cas de crime de sang, est abolie, parce que nous considérons que la justice est préférable à la vengeance (à ce sujet je ne peux que déplorer que les trois terroristes aient été abattus avant-hier plutôt que traînés en justice : leur plan a ainsi été accompli jusqu’au bout, qui comprenait le suicide rituel)… et nous affrontons des gens qui veulent instaurer un régime où l’on punirait de mort le fait de poser de l’encre sur le papier et de donner à cette encre la forme d’un bonhomme avec un nez une barbe et un turban. Le voilà, le grotesque. (et le monstrueux et le tragique)
Je n’ignore pas que dessiner peut être perçu comme de la provocation, mais je veux croire encore que la provocation n’est que le premier temps de la discussion, je veux provoquer, oui, je veux provoquer l’échange (Je regrette beaucoup que tu n’aies pas diffusé, soit sur Facebook, soit sur mon blog, ta réponse [bon, c’est fait, désormais…]), la réflexion, et l’ouverture au sens des choses, à leur origine.
C’est quoi l’origine ? Le problème théologique de la représentation du prophète… Okay, discutons théologie et arts islamiques. Il y a des pages Wikipedia pour ça. Je vous renvoie aux livres de François Boespflug (écoutez par exemple cette émission)
Malek Chebel rappelle que l’Islam n’interdit pas la représentation de Mahomet, et qu’on ne trouve rien de tel dans le Coran… Seuls quelques hadiths peuvent être interprétés comme interdisant formellement cette représentation. Mais ces interprétations radicales et tardives (le fondamentalisme wahhabite, cette gangrène, ne date que du XVIIIe siècle), manipulées aujourd’hui par des fous furieux qui promulguent des milliers d’autres interdits (dont la musique – et le rire) sont postérieures à une certaine époque de l’art islamique où, par exemple, des miniatures représentant le fameux vol nocturne de Mahomet, sont des merveilles. Ceci est important : un précédent existe, Mahomet a été représenté autrefois par des artistes qui étaient très pieux, regarde donc ça, Mahomet y est figuré à chaque page, bien plus souvent que dans Charlie Hebdo. (Et ce croquignolet Mahomet iranien, n’est-il pas merveilleusement kitsch ?) 
Comme toujours, tant que les bibliothèques n’auront pas brûlé, il faut se rendre en leur sein pour réfléchir, apprendre… et admirer les représentations (le travail des hommes), y compris celles de Mahomet. Je renvoie vers cette expo virtuelle de la BNF.
Je ne suis, et c’est terrible d’avoir besoin de l’affirmer, pas islamophobe, pas plus que Charlie. (Qu’on réfléchisse un peu à ce que signifie cette une de Charlie d’octobre 2014… Est-elle raciste, islamophobe ? Je soutiens qu’elle est tout le contraire…) Je me sens comme les musulmans contraints de clamer honteusement Not in my name. Je suis, comme Charlie, islamistophobe et connarophobe. Or la question de l’islamophobie est piégée depuis que les islamistes (et les connards) accusent tous azimuts d’islamophobie ceux qui dénoncent le fanatisme (cf., pour faire le point, cette tribune de Laurent Zimmermann).
Islam = 1,5 milliard d’êtres humains, soit le quart ou le cinquième de l’humanité (et par conséquent le quart ou le cinquième de moi). Dont beaucoup vivent dans la même modernité que nous, c’est-à-dire un monde d’images et de représentations, et sont capables de réfléchir à ce sujet.
Islamisme = quelques dizaines de milliers de dangereux abrutis, fascistes d’une sous-obédience en vogue du fascisme.
Effacer de mon blog mon joyeux prophète, ce serait baisser la tête devant les quelques milliers et mépriser le milliard et demi considéré comme unanimement trop con et susceptible – ce serait islamophobe.
Si la guerre arrive, et je ne suis pas de ceux qui nient qu’elle vient, c’est ainsi que je la mènerai. Mais j’admire sans fin la façon dont vous enseignants (et toi notamment, merci pour ce récit de ton expérience en classe) menez la vôtre.
Tu fais une confusion en attribuant à Cabu des propos de Plantu. De fait, Plantu, plus « modéré » que Cabu, plus prudent et plus autocensuré, est toujours vivant.
Nous sommes dimanche, 14h, il est bientôt l’heure d’aller au rassemblement.
Je nous souhaite une bonne journée.
Fabrice

C’est une question de point de vue et de priorité.
Moi j’adopte le point de vue ras-les-paquerettes et je demande : quelle réaction susciterait des représentations du prophète demain dans certaines situations et lieu (salle de classe, mosquée, PMU…) ? Pas besoin d’être bien malin pour deviner que vous ne feriez pas un gros tabac. Fabrice tu dis qu’il faut provoquer pour dialoguer. Euh… oui, mais il faut aussi courir vite quand on provoque.
Ca c’est la réalité à l’instant T. Maintenant, faut-il s’en contenter, s’y résigner ? Evidemment non. Nous sommes d’accord, le but que l’on puisse partout représenter le prophète et dessiner n’importe quoi, qui, et supprimer cette notion de blasphème. Pour ma part, je n’éprouve pas le besoin de provoquer ou d’offenser (je suis plus Plantu que Cabu) mais sur le principe il faut avoir le droit moral et légal de tout représenter.
Pour cela le monde musulman doit faire son aggiornamento, vite et de fond en comble, et cela ce n’est pas gagné. Voir la Lette ouverte au monde musulman d’Abdennour Bidar. Si on attend en se croisant les bras que le Croissant se décroisse, autant commencer à réunir un grand orchestre de prostatiques et un violoncelle (celui de Vironsussi ?).
Donc il va falloir aider ce monde à changer. Comment ?
1) En réformant notre monde, notre civilisation. La nature a horreur du vide ; si nous poursuivons notre civilisation tellement vide au plan spirituel d’autres formes de spiritualités s’imposeront mais elles seront précédées par leurs masques, les fanatismes.
2)…
3)…
4)…

Je rends public cet échange parce que je doute. Je suis sensible aux arguments de mon contradicteur. De même que je suis sensible à cet article de Pacôme Thiellement : « Nous sommes tous des hypocrites. C’est peut-être ça, ce que veut dire « Je suis Charlie ». Ça veut dire : nous sommes tous des hypocrites. Nous avons trouvé un événement qui nous permet d’expier plus de quarante ans d’écrasement politique, social, affectif, intellectuel des minorités pauvres d’origine étrangère, habitant en banlieue (…) Nous avons refusé d’admettre qu’en se foutant de la gueule du prophète, on humiliait les mecs d’ici qui y croyaient – c’est-à-dire essentiellement des pauvres, issus de l’immigration, sans débouchés, habitant dans des taudis de misère. Ce n’était pas leur croyance qu’il fallait attaquer, mais leurs conditions de vie.« 

Être sensible à son contradicteur. Tant mieux, au fond, si l’une des victimes collatérales des attentats est le simplisme.

Dessinez des prophètes !

10/01/2015 2 commentaires

Je suis Charlie

Après le choc.

Les yeux encore rouges, les larmes, le manque de sommeil, les heures d’écran.

Au moins aurons-nous communiqué d’abondance, durant trois jours. Conversations, débats, communions, embrassades, fesse-boucage et dizaines de mails, échange d’émotions et d’idées. On passe nos nuits en ligne parce qu’on cherche à comprendre. Contributions innombrables, liens. Parmi les textes les plus forts que j’ai lus : celui de Rushdie, celui d’un lecteur d’Averroès et du Coran (le verset 140 de la quatrième sourate dit aux musulmans ce qu’ils doivent faire lorsqu’ils se retrouvent face à des gens qui « tournent en dérision » les versets d’Allah : quitter le lieu et ne pas demeurer à leurs cotés – Allah s’occupera de les envoyer en enfer au jugement dernier), mais aussi celui, viscéral, du Webmestre Masqué du Fond du tiroir. Il avait l’intention d’en faire une lettre ouverte à Hollande, mais je ne sais pas s’il l’a envoyée, il serait bien du genre à la laisser au fond de son tiroir, c’est de famille. Mon vieux, tu as les clefs du blog : je t’invite à publier ton texte ici-même.

Parmi les autres textes reçus hier, celui-ci, privé, émanant d’un ami cher, m’a fait gamberger :

Ce qui nous touche tellement, je crois, c’est qu’ils on tué l’Enfance.
Ces gars de Charlie hebdo étaient des gosses (on entend ça partout, ça doit être vrai) avec le goût de la déconnade, l’absence de calcul, l’inconscience, la folie… que cela suppose. Ils ont tué des enfants.
Mais ils ont aussi tué notre enfance. Nous vivions, avec nos principes, nos valeurs, notre naïveté, comme des enfants.
Vous qui écrivez, les artistes, vous faites profession d’enfance. Il n’y a rien de plus beau.
Et là, on est obligé d’en sortir, de voir. On se heurte au réel. C’est d’une brutalité inouïe ; on n’a même pas le temps de faire notre crise d’adolescence.
Il va pourtant falloir devenir adultes très vite.
Devenir adultes, pour pouvoir reconstruire l’enfance.
C’est ça qui doit nous rassembler, nous faire tenir.

Si je partage le constat de brutalité et la nécessité d’affronter le réel, je suis loin d’être d’accord avec l’analogie entre des dessinateurs de presse et des enfants, ni dans ses tenants (qu’y a-t-il d’enfantin chez un type qui déclare Je préfère mourir debout que vivre à genoux ? Ou alors, les enfants sont plus responsables que bien des adultes, point de vue qui se défend), ni dans ses aboutissants (okay, nous sommes en guerre, et s’il faut faire la guerre je la ferai avec mes moyens, à ma mesure… Mais la guerre est-elle vraiment une preuve de maturité ? Certes c’est ce que dit la chanson, Et puis les adultes sont tellement cons/Qu’ils nous feront bien une guerre)…

En revanche, l’enfance, je la reconnais distinctement dans le plaisir, la joie. Et avant tout la joie de faire. La joie de dessiner.

Alors, hier, pour me relever, et pour m’occuper les mains loin des fil d’actu et pis aussi pour rire un peu plutôt que de pleurer toul’tant-toul’tant, vous savez quoi j’ai sorti mes crayons et j’ai fait un très zoli dessin. Je me suis appliqué, j’ai presque pas débordé, j’ai fait un joli Prophète Muhammad (que la paix soit sur lui).
Je suis sûr que Charb quand il a débuté, ne dessinait pas mieux que ça. Vingt ans plus tard, il ne dessinait toujours pas mieux que ça, mais ça s’appelait « son style » , il a dessiné des millions de bonshommes, toujours les mêmes, avec un gros nez rond et trois points dessus, sauf que s’il lui ajoutait un turban sur le crâne, son bonhomme devenait le prophète et ça méritait la mort. Lisez je vous prie La vie de Mahomet de Charb, lire ce livre (lire tout court) fait partie de la résistance aussi bien que de la culture générale, livre enfantin par son dessin si l’on veut, mais extrêmement sérieux dans son récit, cautionné par des théologiens, car contrairement à ses assassins Charb savait lire et avait lu les textes coraniques. « Islamophobe » ? Faut-il être bas du front ou manipulateur ou manipulé pour penser une chose pareille ! Cf. ceci, mais cf. Charlie, lisons Charlie avant d’avoir une opinion et une arme.

Moi je débute dans le dessin, j’ai 20 ans devant moi. Et ensuite moi aussi je mériterai le paradis.

Il est bien gentil ce label carré Je suis Charlie collé partout, je l’ai adopté aussi, pas bégueule, mais tout bien réfléchi, puisque je suis à nouveau en état de réfléchir, j’estime qu’on rendra un meilleur hommage à Charlie en dessinant, en s’amusant à dessiner, plutôt qu’en diffusant ce slogan qui fleure un peu le marketing (ils détestaient tellement la pub). Voir aussi cette interview de Luz, l’un des survivants : « Au final, la charge symbolique actuelle [du soutien unanime à Charlie comme symbole de la liberté de la presse] est tout ce contre quoi Charlie a toujours travaillé : détruire les symboles, faire tomber les tabous, mettre à plat les fantasmes. C’est formidable que les gens nous soutiennent mais on est dans un contre-sens de ce que sont les dessins de Charlie.« 

Et voilà, ça a marché, j’ai dessiné mon prophète en riant, je vous jure que j’allais mieux après.
Je conseille à TOUT LE MONDE de dessiner son prophète. Ne serait-ce que pour prouver que ça ne fait pas mal.
Je suis d’avis de diffuser partout la phrase Toi aussi dessine ton prophète plutôt que Je suis Charlie. C’est comme ça qu’il faudrait le comprendre, le slogan ‘Je suis’ : I am Spartacus ! Liquidez-moi comme vous l’avez liquidé, liquidez-moi à sa place tant que vous y êtes, je suis prêt à la recevoir, la fatwa pour un petit dessin.

Dessinez des prophètes ! Chiche, on s’y met tous ! Et puis d’ailleurs, vous n’êtes pas obligés de dessiner spécifiquement Muhammad (que la paix soit sur lui), vous pouvez dessiner le prophète que vous voulez, ce n’est pas ce qui manque, dessinez un pape, un rabbin, un Hollande, un Sarkozy, un Séguéla, un Houellebecq, un Zemmour… Un Charb, pourquoi pas. Mais dessinez-les. Appropriez-les vous sur papier et à la taille que vous voudrez. Représentez-les. La représentation est un outil de pensée pour enfants de tous âges.

Le Fond du tiroir tétanisé par l’horreur

08/01/2015 2 commentaires

je suis charlie

Hier.

Toute l’après-midi, j’ai tremblé, suffoqué, pleuré et fumé.
Atteint dans ce que je fais, ce que je suis, ce que je crois.
Je suis resté longtemps tétanisé, hoquetant devant l’écran, faisant défiler plusieurs fils d’actualité simultanés.

Ensuite, parce qu’il fallait bien faire quelque chose, madame la présidente du Fond du Tiroir et moi-même avons rejoint le rassemblement silencieux de Grenoble. Une marée, des milliers de personnes, les plus grandes places de la ville bondées, de Grenette à Victor-Hugo, ça réchauffait un peu.
J’y ai croisé Jean-Pierre Andrevon, qui a évoqué ses potes Cabu et Wolinski, Hara-Kiri. Puis Michel Cambon, qui m’a parlé en étouffant des sanglots de son pote Tignous, et de La Grosse Bertha. Chacun son Charlie.

Quant à moi, comme l’immense majorité de la foule je ne connaissais aucun des douze personnellement, mais je pourrais faire mien le slogan qui court partout, Je suis Charlie, je suis au fond très Charlie, depuis toujours je lis et j’écris avec Charlie. Je suis abonné depuis 20 ans, dose hebdomadaire, je les ai toujours soutenus même quand ils me mettaient en colère (la scandaleuse éviction de Siné, la propagande pro-constitution européenne de Val…), j’ai toujours aimé qu’ils me mettent en colère, de cette colère démocratique pleine de mots mais sans kalachnikov, parce que Charlie était la proue de la démocratie, l’incarnation de la liberté d’expression, de la liberté tout court. Et cette liberté, cadeau gigantesque, c’était sans compter le talent, qui venait en bonus – l’un de ceux qui m’a appris à écrire, c’est Cavanna – et parmi ceux qui m’ont appris à regarder : Reiser bien sûr, Willem, Cabu, Topor, Luz, Charb, Catherine, Riss, Siné, Wolin…
La liberté d’expression, la liberté tout court, le talent, la délicatesse d’apprendre à lire et regarder, et l’art de faire rire… ont été égorgés sous nos yeux écranisés comme une rangée d’otages de Daesh.

Fatale spirale a été conçu dans un état bizarre, assez funèbre, parce que je redoutais qu’il arrive une catastrophe, pas cette catastrophe-ci forcément, mais une catastrophe, le climat était menaçant. Sauf que, quitte à en faire un livre, je voulais faire rire d’abord ! Je voulais l’écrire à la Charlie finalement, l’outrance qui émancipe et qui fait rire, parce que le rire fait du bien, le rire fait du mieux, le rire évite la catastrophe. Le rire énorme, le rire con, le rire bête et méchant (slogan antiphrase, ou pas), et mon aphorisme wolinskien préféré est Pas de plus grand plaisir que de dire des conneries avec des gens intelligents.
Alors je l’ai écrite en riant la Spirale, je l’ai écrite comme une grosse connerie et de fait, ça allait vachement mieux après. Mais qui peut rire aujourd’hui ? Depuis 24h je pleure et fume et me morfonds, et je prends en grippe mon foutu bouquin qui a eu le mauvais goût de paraître en ce jour de sang et de cendres, qui se voulait joyeux, et qui me semblait soudain indécent, dérisoire, écœurant et sinistre, c’est comme si on en avait fait un autodafé sous mes yeux.

Mais Nathalie Riché, critique de Lire, le qualifie au contraire de « livre qui tombe à pic » , aujourd’hui sur son blog, elle explique pourquoi, et ça va mieux, elle me requinque, peut-être parce que je l’ai requinquée, c’est ça qu’on doit faire, on doit tous se requinquer en chœur.

Merci infiniment. Et maintenant, on fait quoi ? Demain et d’ici la fin de notre vie ? En réalité le court terme crée le long, et le court c’est le long en personne, c’est la Spirale : il faut dès demain continuer de faire ce que l’on sait faire. Lire, écrire, dessiner, peindre, enseigner, soigner des gens, jouer de la musique, rire, etc, et le reste qu’on ne sait pas, il faut l’apprendre.

Je vous embrasse. Embrassons-nous.
Fabrice

(Flashback en post-scriptum : le 2 novembre 2011, l’humeur était à l’indignation, nous sommes aujourd’hui très au-delà.)

Récupérez-moi !

21/12/2014 Aucun commentaire

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Illusion d’optique : ce n’est pas parce que nous approchons de Noël que la bougie ci-dessus illustre un énième article sur La Mèche (toujours en vente, ceci dit). Cette faible flamme sur fond jaune qui vacille derrière les barbelés est en réalité le fameux logo d’Amnesty International. D’ailleurs sans me vanter je risque gros, la menace sur leur site est explicite, ça fait peur : « Le logo d’AMNESTY INTERNATIONAL FRANCE a fait l’objet d’un dépôt de marque auprès de l’Institut national de la propriété industriel (INPI). Cette marque ne peut donc être reproduite sans l’autorisation du  secrétariat national. Toute utilisation du nom ou du logo d’AMNESTY INTERNATIONAL FRANCE, sans autorisation constitue une contrefaçon, dorénavant punie de peines pouvant aller jusqu’à trois ans d’emprisonnement et 300 000 euros d’amende en cas de poursuites » , la vache, si je me retrouve en taule trois ans pour usurpation de logo, tu sauras pourquoi, n’oublie pas de militer pour mes droits, me laisse pas croupir au fond d’une geôle humide, je suis un être humain merde, je ne sais pas, moi, fais quelque chose, alerte Amnesty.

Et pourquoi que je le reproduis effrontément, le logo, assumant de si terribles risques ? Je vais t’expliquer, pourquoi, attends, laisse-moi digresser, je te raconte.

Je me sens irrécupérable. Parfois, par mélancolie, par pessimisme pathologique, il m’arrive d’être certain que le pire est inévitable. Je prophétise que l’avenir ressemblera fatalement à Zemmour, à Daesh, à Gattaz, à Cahuzac, à Swagg Man, à Guantanamo, à Closer, à Pascal Brutal, à Jessica Deboisat, à Davos et à Fukushima. Et parfois non. Parfois je suis récupérable. Je suis même récupéré.

Hier soir je me trouvais au bord de la route et je me suis fait récupérer. Je rentrais tard du boulot, j’ai couru mais j’ai loupé mon bus, à ça, à rien, sous mon nez. Le suivant et dernier passerait une heure plus tard. Alors j’ai levé le pouce. Je n’avais pas fait du stop depuis des années. C’est très bien, le stop, de temps en temps, pour éprouver son taux de récupérabilité.

J’ai été récupéré successivement par deux personnes qui m’ont chacune offert la moitié de la route. Un militaire (je ne suis pas capable d’aimer l’armée, j’ai mes raisons, j’ai fait mon service, mais je suis capable d’apprécier un militaire, d’aimer un être humain) et une paysanne (et j’aime les paysans comme la paysannerie, moi-même petit-fils de).

D’abord le militaire, qui revenait du Mali, un Noir avec l’accent antillais qui écoutait du zouk mais qui se disait Normand, qui m’a raconté que le plus difficile tout de même à la guerre, c’est que ses enfants lui manquent, un garçon une fille, quatre et six ans, les voir grandir, les voir tout court, enfin là pour ce soir que faire d’autre, il partait rejoindre des collègues pour faire la fête, pas de problème il avait bien le temps de faire un petit détour pour moi ; puis l’agricultrice, une camionnette chargée des provisions hebdomadaires, et l’odeur de fromage, qui m’a dit avoir hésité à me prendre parce qu’elle était épuisée par sa longue journée, elle havait hâte, levée à 4 heures pour son troupeau de brebis, puis là toute l’après-midi jusque trois heures après la nuit pour tenir la permanence de son magasin de producteurs, à quelques jours de Noël tout se jouait, mais que bon, à cette heure-ci il ne passait plus grand monde alors elle ne pouvait pas me laisser là au bord de la route avec le froid, et où est-ce que j’habite ? ah, alors, elle va faire un petit crochet pour moi, oh, non, ça ne la rallonge presque pas. Je suis parvenu chez moi, plus vite qu’en bus et surtout mieux, je me sentais superbien, remonté comme une pendule, méditant la tripartition dumézilienne, le soldat le paysan et le clerc, je voyais bien le rôle qu’il me restait, le costard à enfiler : le scribe, la souveraineté magique et juridique. J’ai encore cette humeur-là ce matin, à t’écrire, à estimer que le pessimisme est un vilain luxe pour qui n’a pas besoin de lever le pouce.

Mais revenons.

Comme je suis irrécupérable mais que j’aime être récupéré, j’ai écrit un livre l’an dernier. Il s’appelle Fatale spirale. Il sort dans quelques jours. C’est un livre à l’envers, qui prend à rebrousse-poil la catastrophe, qui dit Cessez-le-feu sur un ton tout bizarre, tout burlesque, le ton optimiste contrefait par un pessimiste, tout y est à double-fond. Je viens d’apprendre que ce livre a tapé dans l’œil d’Amnesty International France, qui, quelques fois l’an, appose son logo sur la couverture d’un livre choisi dans le catalogue Sarbacane, et explique pourquoi en quat’ de couv’. Je suis soutenu par Amnesty, rends-toi compte, c’est aussi bien que de soutenir Amnesty. Y’a pas à tortiller les gars, faut qu’on se serre les coudes ! Je suis récupéré par Amnesty. Oh oui, récupérez-moi, s’il vous plaît ! Je ne demande que ça, me faire récupérer avec ce bouquin : je veux aller le lire dans les écoles, les lycées, les agoras, les rues, les manifs, partout. À bon entendeur.

À chacun, joyeuse fête de la lumière. Fêtons le solstice, ce jour à partir duquel tout s’arrange, fêtons les Lumières.

Transports, en commun

05/09/2014 un commentaire

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Je suis depuis toujours usager des transports en commun, et depuis 27 ans celui de la TAG, société de transports de l’agglomération grenobloise. Pour la première fois, j’ai adressé un petit courrier à cette auguste institution. Ci-dessous la correspondance qui en a découlé.

Chère TAG
Je t’aime beaucoup, je te fréquente quotidiennement, je tiens à te féliciter pour ton nouveau réseau, flambant neuf et indéniablement efficace… mais je suis au regret de te dire que tu m’affliges quand tu m’imposes, heure après heure, jour après jour, l’écoute de France Bleu Isère dans tes bus.
Depuis qu’elle est devenue, par ta faute, obligatoire, je ne supporte plus cette station. Je m’exaspère, trépigne et m’enrage sur mon siège, maudissant jusqu’au feu rouge qui retarde ma libération, quand je subis les enfilades de tubes des années 80 (France Gall, Lio ou même Jean-Pierre Mader), les jeux indigents camouflant des réclames pour des concerts navrants (ou le contraire), les tonitruants spots de pub des deux débiles de la Matmut ou d’autres tout aussi crétins, la bonne humeur forcée (alors Simone quel temps fait-il aujourd’hui à Saint Sulpice des Rivoires ? Il pleut ? C’est formidable !), les résultats sportifs des équipes locales (nationales aussi bien), voire l’horoscope aux heures de pointe (béliers : prenez soin de vos nerfs).
Las ! Tu me fais un peu rire (jaune), avec tes campagnes de pub, affichées dans les arrêts, promouvant le civisme élémentaire qui consiste à être discret dans les transports en commun, ou quand tu lances sur ton site même un sondage abordant ces questions… Car c’est bien toi la plus indiscrète ! La plus envahissante, la plus violeuse d’oreilles, la plus effrontée, la plus délinquante en somme, avec ta maudite France Bleu ! Quel exemple donnes-tu ! L’as-tu remarqué ? Plus tu balances France Bleu, et plus en réaction le brouhaha des voyageurs augmente – comment s’étonner que certains se sentent autorisés à diffuser, depuis leur téléphone portable, leur propre musique, privatisant l’espace sonore commun. Comme toi, ni plus ni moins.
J’ignore quels accords commerciaux tu as signés avec les pontes de la station de radio. Ceux-ci sont sans doute intéressants financièrement pour quelqu’un… Je formule cette hypothèse car je ne peux croire que tu nous infliges la radio par simple sadisme, ou que tu aies pu croire candidement que cette station locale « sympa » créerait du « lien social » consensuel dans les transports en commun… Mais du point de vue des usagers, de certains d’entre eux du moins, il est temps que tu saches que c’est une plaie. Les mieux protégés d’entre nous augmentent simplement le son dans leurs écouteurs, les autres rongent leur frein patiemment. Comme si la vie quotidienne des Français n’était pas assez difficile, avec la crise partout-partout !
Cette situation est également pénible pour tes propres chauffeurs, figure-toi : désormais, quand je monte dans le bus et que, contrairement à mes craintes, j’entends et savoure le silence, je souris, et je félicite toujours, en termes chaleureux, le chauffeur. Or parfois celui-ci me répond : « Ah, vous aussi vous en avez marre de France Bleu ? Imaginez un peu ce qu’on endure, nous c’est toute la journée ! » Plus inquiétant, le chauffeur me fait à l’occasion des confidences : « Normalement, on n’a pas le droit de couper, hein… On ne peut même pas baisser le son. Vous ne me dénoncerez pas, d’accord ? » Mais je dénonce le contraire, précisément !
Sache que, lorsque j’ai le choix, je privilégie un itinéraire où je peux voyager en tram plutôt qu’en bus, sans autre raison que celle-ci : dans le tram, on a la paix. On peut lire, ou réfléchir, bref on peut garder pour soi son « temps de cerveau disponible », si tu vois ce que je veux dire. Je te préviens que si à l’avenir tu décides de diffuser France Bleu jusque dans les rames de tram, sous prétexte d’accords commerciaux reconduits et encore plus juteux, je renoncerai définitivement à ma carte d’abonnement. La mort dans l’âme je reprendrai ma voiture. Mon moteur vrombira dans les rues et je chargerai comme une mule mon empreinte carbone. Tu auras cela sur ta conscience, je te le dis amicalement. Réfléchis bien.
Chère Tag, grosses bises,
Fabrice

Cher Monsieur,
Je vous remercie pour le mail que vous avez adressé à la Sémitag, pour le témoignage de satisfaction, mais surtout pour l’humour et le côté plaisant de vos remarques.
La radio à bord des bus était une demande forte d’une partie de la clientèle, mais nous constatons depuis quelque temps que cela ne répond plus au besoin de tranquillité de nos clients. Nous avions par ailleurs opté pour une radio généraliste qui transmettait également des informations concernant le réseau.
Pour reprendre votre expression, vous serez encore contraint de « rire jaune » pendant quelque semaines, voire quelques mois,  mais j’ai cependant le plaisir de vous informer que la Sémitag a décidé de la retirer progressivement de ses véhicules le temps d’équiper uniquement les postes de conduite.
Je vous remercie de votre confiance et du plaisir que nous avons eu à vous lire.
Cordiales salutations.
Service Relations Clients

Cher Service Relations Clients,
Merci pour cette réponse aimable.
Un aveu : je vous précise que ma menace de renoncer à mon abonnement annuel n’était que du bluff !
En réalité, je l’ai renouvelé, pas plus tard qu’hier, pour l’année 2014-2015.
Donc à bientôt, et cordialement,
Fabrice Vigne

Death on the installment plan

22/08/2014 Aucun commentaire

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Dieu dit enfin : « Faisons les êtres humains ; qu’ils soient comme une image de nous, une image vraiment ressemblante ! Qu’ils soient les maîtres des poissons dans la mer, des oiseaux dans le ciel et sur la terre, des gros animaux et des petites bêtes qui se meuvent au ras du sol ! »
Dieu créa les êtres humains comme une image de lui-même ;
il les créa homme et femme.
Puis il les bénit en leur disant : « Ayez des enfants, devenez nombreux, peuplez toute la terre et dominez-la ; soyez les maîtres des poissons dans la mer, des oiseaux dans le ciel et de tous les animaux qui se meuvent sur la terre. »
Et il ajouta : « Sur toute la surface de la terre, je vous donne les plantes produisant des graines et les arbres qui portent des fruits avec pépins ou noyaux. Leurs graines ou leurs fruits vous serviront de nourriture.
De même, je donne l’herbe verte comme nourriture à tous les animaux terrestres, à tous les oiseaux, à toutes les bêtes qui se meuvent au ras du sol, bref à tout ce qui vit. »
Et cela se réalisa. Dieu constata que tout ce qu’il avait fait était une très bonne chose. Le soir vint, puis le matin ; ce fut la sixième journée.
Génèse, 1, 26-31, Traduction oecuménique de la Bible.

Deus sive natura. « Dieu, autrement dit, la Nature », disait Spinoza.

La Nature par la voix de son masque, Dieu (à moins que ce ne soit le contraire), semblait autrefois adresser une suprême injonction : que l’humanité, enfant chéri enfant gâté, perle de la création divine ainsi que sommet de la chaîne alimentaire, profite et prolifère. Croissez, multipliez, vous avez toute la place. C’est bien simple, la terre lui appartenait. La nature en coupe réglée. Puis, à force, en coupe déréglée.

Chaque année, l’ONG Global Footprint Network « célèbre », si l’on ose dire, l’Earth overshoot day, c’est-à-dire le jour où, dans une année donnée, l’humanité atteint la limite de consommation annuelle des ressources naturelles (eau potable, hydrocarbures, faune, flore…) que la terre est capable de reconstituer. Chaque année de plus en plus tôt, nous franchissons le seuil symbolique au-delà duquel notre espèce, jusqu’au 31 décembre, consomme et consume la terre à crédit. En 2014, ce franchissement a eu lieu mardi dernier, 19 août.

Ce jour-là j’ai ruminé de funestes pensées et comme toujours en ruminant j’ai plané par associations d’idées. Puis j’ai atterri sur une image dont le lien avec  ce qui précède n’est pratiquement pas conscient : Indiana Jones dans un frigo.

J’ai vu à sa sortie Indiana Jones et le royaume du crâne de cristal (2008). Film délicieux, distrayant, un poil régressif, à consommer sur place : je l’ai aimé, je l’ai oublié, passons à autre chose. Sauf que non, il ne s’est pas intégralement effacé. Une scène spectaculaire et comique, absurdement logique, bizarre, surréaliste au sens premier, m’est restée : Indiana survit à l’apocalypse nucléaire en s’enfermant dans un frigo. Il faut bien, pour insister ainsi qu’elle veuille dire quelque chose.

Notre héros se retrouve en cavale dans une ville paumée du Nevada au milieu du désert. Il cherche secours dans la première maison… Les habitants, aux airs de famille américaine idéale, un papa plus une maman plus un garçon plus une fillette, se révèlent des mannequins de cire, assis et souriant devant la télévision qui diffuse des joyeuses publicités. La télé, elle, au moins, est réelle, elle parle et bouge et chante, fonctionne parfaitement. La ville entière semble opérationnelle, mais toute forme de vie y a été réifiée, jusqu’au chien, statue immobile dans la rue. Le salon est un décor. Les vêtements, y compris suspendus au fil, des costumes.

La gloire d’Hollywood et de Spielberg est de rendre fun des visions terriblement anxiogènes, qui en outre ne demanderaient, en d’autres mains, qu’à devenir brulot politique : n’est-ce pas là une image figée du piège consumériste, de la déréalisation par le confort domestique, du bonheur de pacotille mais obligatoire, de l’American way of life inventé dans ces années 50, modèle qui n’a pas été remplacé depuis lors ?

Cette ville factice, Survival town, n’est pas un fantasme de scénariste. Elle a existé et, comme dans le film, servait à tester grandeur nature l’espérance de survie des hommes et des choses en cas d’explosion nucléaire. Soudain, Indy entend une sirène et comprend que cette maison où seuls les biens de consommation sont authentiques est l’épicentre du point d’impact d’une bombe A suspendue au-dessus de sa tête. Il n’a que quelques secondes pour réagir et sauver sa peau. Cinq, quatre, trois… Il ouvre le frigo, le vide précipitamment de tous ses aliments conditionnés, et s’y enferme à leur place. Boum ! L’apocalypse se déchaîne. Indy survit. La scène n’est pas tout à fait invraisemblable, paraît-il. Mais elle est bien mieux que réaliste : elle est puissante du point de vue imaginaire.

Nous sommes au seuil d’une destruction massive de notre environnement – le seul que nous avons, et que nous gaspillons. Quel recours reste-il ? Nous enfermer dans l’électroménager en attendant la déflagration.

Le climat se réchauffe ? Pas grave, allume la clim.

(Sans le moindre rapport, si ce n’est le cinéma : cette nuit, j’ai rêvé que je racontais une histoire à Louis de Funès. Je le faisais bien rire. Un peu comme un cadeau rendu au père Noël.) 

La putain de ta race

09/06/2014 4 commentaires

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Le débat politique de la semaine : Le Pen senior lâche, débonnaire, une de ses vannes dégueulasses, racistes, antisémites ; Le Pen junior répond c’est pas bien allons papa c’est une faute politique, c’est pas avec tes conneries que je deviendrai Présidente ; Le Pen daron réplique Faute politique toi-même petite merdeuse, je vais te réexpliquer les fondamentaux du Parti, il n’y a pas si longtemps je te flanquais des fessées pour t’apprendre à respecter ton père. Le sketch a l’air écrit d’avance.

Résumé : l’attaque, c’est le FN. La défense, c’est le FN. Deux jours de suite dans les journaux. Question et réponse, alpha et oméga, thèse et antithèse, majorité et opposition. Et le plus fort c’est que ça nous occupe et qu’on éditorialise à qui mieux mieux. Toute la politique désormais, dans les médias, dans les pensées, est occupée par le FN. En face : rien. Droite et gauche ont mieux à faire, aussi empêtrées l’une que l’autre dans leurs affaires et mensonges. Le FN seul dans la place orchestre le débat, sa question du jour est LA question du jour : faut-il ou ne faut-il pas assumer les positions archéo-facho qui ont fait la première gloire du Parti ? Une blague pateline antiyoupin va-t-elle nous faire perdre ou gagner trois voix ce week-end ? Le public en serait-il encore à s’offusquer, ou bien est-il déjà prêt à l’entendre en pouffant, comme une parole libérée, iconoclaste, anti-système, anti-pensée unique, anti-tout ce qui est supposé entraver le bonheur de M. Français-Moyen ?

(Ici : une interview croisée d’Hervé Le Bras et Riad Sattouf, qui notamment rappelle que l’électeur FN n’est pas un fasciste, mais un Français moyen frustré – donc un Français moyen tout court. Sattouf dixit : « Je regarde souvent, sur NRJ12, l’émission Tellement vrai. C’est une sorte de reportage dans la France profonde sur des gens qui se heurtent à un problème existentiel – par exemple le type très moche amoureux de sa coiffeuse et qui veut lui déclarer son amour. Cette émission de divertissement propose en fait une galerie de portraits en théorie ­représentatifs de la société française, et de toute évidence dans une situation de pauvreté, économique et psycho-­sociale, ahurissante. Plutôt que Superdupont, c’est à travers ces personnages que je représenterais aujourd’hui l’électeur du FN. Ni racistes ni forts en gueule, simplement écrasés par le destin. »)

Dans ce paysage républicain redessiné par la crise financière et mentale, le racisme a cessé d’être un tabou, pour redevenir, comme dans les années 30, une « idée politique » (les guillemets n’ont pas l’air ici assez épais pour encadrer une telle énormité). Et, moi qui étais prompt autrefois à moquer le politiquement correct, maintenant qu’il est à l’agonie, je change mon fusil d’épaule : à tout prendre, le politiquement correct valait mieux que le politiquement incorrect. Mieux vaut, mille fois, lire un poème antiraciste de Mahmoud Darwich, médaillé de l’ordre du mérite des arts et lettres, mieux vaut lire et réciter Tous les cœurs d’hommes sont ma nationalité, que de s’exposer aux poisons de Dieudonné ou Soral, ordures qui passent pour des rebelles, des subversifs cool, presque des Anonymous. Je suis plus inquiet de jour en jour.

Passeport

Ils ne m’ont pas connu dans les ombres qui
Absorbent mon teint sur le passeport
Ils exposaient ma déchirure aux touristes
Collectionneurs de cartes postales
Ils ne m’ont pas connu… Ne laisse donc pas
Ma paume sans soleil
Car les arbres
Me connaissent
Toutes les chansons de la pluie me connaissent
Ne me laisse pas aussi pâle que la lune

Tous les oiseaux qui ont poursuivi
Ma paume à l’entrée de l’aéroport
Tous les champs de blé
Toutes les prisons
Toutes les tombes blanches
Toutes les frontières
Toutes les mains qui s’agitent pour l’adieu
Tous les yeux
M’accompagnaient, mais
Ils les ont retirés de mon passeport

Peuvent-ils me dépouiller du nom, de l’appartenance
Dans une glèbe que j’ai élevée de mes propres mains ?
Jonas a rempli aujourd’hui le ciel de son cri :
Ne faites pas encore de moi un expemple !

Messieurs, messieurs les prophètes
Ne demandez pas leur nom aux arbres
Ne demandez pas aux vallées leur génitrice
La glaive de lumière se détache de mon front
Et de mes mains jaillit l’eau du fleuve
Tous les cœurs d’hommes sont ma nationalité
Voilà, je vous laisse mon passeport !

Mahmoud Darwich
Traduction : Abdellatif Laâbi

Une Nation en exil.
(barzakh) Actes Sud. Mars 2010

La raclure de gorge comme dernier argument

16/05/2014 Aucun commentaire

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Je me trouve pour quelques jours à Beausoleil, banlieue pauvre de Monaco (ceci n’est pas un oxymore mais une curiosité sociologique), où habita autrefois Léo Ferré, et où se tient aujourd’hui un salon du livre tout à fait épatant (merci Karin ! Merci tout le monde !).

Cette journée de rencontres dans les écoles fut éreintante et fertile. Beausoleil se targue d’être la première ville cosmopolite de la Côte d’Azur et peut-être même de France comme me le précise un édile, avec 80% des enfants scolarisés qui n’ont pas le Français pour langue maternelle. De fait, dans les classes, une multitude de couleurs, de noms, de prénoms, d’exotisme, de mômes du monde. Or figurez-vous que ce meeting-pot tient, qu’il vit ensemble naturellement, que la cohabitation se passe bien. Je n’avais pas vu pareille société hétéroclite et cependant harmonieuse depuis mes pérégrinations sur l’île de la Réunion, un peu le même genre… Je finis donc le jour vidé mais heureux, rassuré, confiant.

Las ! J’ouvre le journal. J’apprends que, selon les sondages pré-élections européennes, le FN est le premier parti de France. Ma confiance s’évanouit dans l’éther. J’ai des bouffées d’angoisse.

Que faire, plutôt que de se morfondre ? Tenter de comprendre ce que la pole position du FN veut dire. Or justement j’ai la réponse dans la poche : le dernier numéro de l’incomparable revue Metaluna, acheté pour lire dans le train. J’y trouve une excellente, et éclairante, chronique signée Rurik Sallé. Tout est dit, je me contente de recopier (à la main, puisque ce n’est pas en ligne) ci-dessous.

L’aut’ fois, tu sais quoi ? L’aut’ fois c’était hier, en fait, et je me baladais dans la campagne avec des gens de ma famille – car j’ai une famille – et des amis. On était contents de se balader la nuit, de regarder les étoiles, tous ces trucs beaux… En sortant d’une zone d’herbe, par hasard, je débarque sur un parking face à des voitures garées. Là, au loin, un gars qui était dans une soirée dans la salle des fêtes du hameau commence à gueuler vers moi en semi-rigolant : « Hey, t’as volé quoi ? Hey ! ». On se prend un peu la tête à distance. Essayant de regagner son honneur devant ses potes (et potasses) avinés, le gars s’approche de moi. Re-prenage de tête, le gars menace de taper et tout. Un de mes potes se met à côté de nous, un mec de 50 ans, tranquille, cheveux gris, pour calmer le jeu. Le mec l’insulte. Une amie s’approche elle aussi : « Monsieur, y a des enfants, on se promène en famille… ». Le merdeux répond : « Rien à branler des enfants ! » On décide de se casser. « Fils de pute ! », qu’il éructe à distance. « Vive Le Pen ! ».

Un « Vive Le Pen » donc, lancé à un groupe de dix Blancs, cheveux blonds (ou pas de cheveux), yeux bleus. Le mec brandit sa morve verbale comme un affront, comme un glaive de victoire, comme une médaille. Voilà donc ce que c’est, le « Vive Le Pen » pour cette raclure, comme pour beaucoup qui ont voté du même côté puant : une insulte, une arme, une colère sans fond,  absurde, une fierté mal placée. T’aimes pas un gars ? Jette-lui un « Vive Le Pen » à la gueule. Un chien s’apprête à te mordre ? Sûr qu’un bon « Vive Le Pen » lui cassera un croc ou deux. En fait, ce « Vive Le Pen » qu’on dégaine, c’est l’énergie du désespoir, c’est la raclure de gorge comme dernier argument. On dit « Vive Le Pen » comme on dirait « Va te faire enculer » parce que ça tache tout autant. Parce que c’est sale, parce que ça pue, parce que ça griffe… Pas parce que ça voudrait dire quelque chose.

Outre ce texte fort, qui vaut à lui seul les 4,90 € de la revue, on pourra profiter au fil des pages, gratuitement en somme, d’articles divers mais tous susceptibles de créer une légère stupéfaction, comme un dossier de dix pages sur les monstres qui affrontèrent Godzilla, un autre sur les musiques de films d’horreur, des interviews de Béatrice Dalle, Philipe Vuillemin ou William Friedkin,  un émouvant hommage posthume à Nelson de la Rosa, ou un reportage sur la fabrication des fausses bites en silicone pour doublure d’acteurs timides. Il n’y a pas que des nouvelles moroses, dans la presse. Lisez Metaluna et retrouvez la confiance dans la France.