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Réfractaire (Irait-on s’engueuler pour si peu/pour autant ?)

Et ainsi les idées s’associent (I).

* L’un de mes livres, Double tranchant, est irrigué par un aphorisme de Guy Debord, une de de ces idées générales qui arment pour la vie : « Quand une chose ne change pas dans la société, on l’affuble d’un nom nouveau. En revanche quand une chose a été profondément modifiée dans sa nature, dans sa signification, dans son mode de production et dans son usage, alors elle garde son ancien nom. Exemples : une pomme, un steak, un diplôme. » Un couteau, en ce qui concerne le livre en question. Dans le souci, invétéré chez moi, de reconnaître des dettes, je me décide à consacrer un article à Debord.

* J’ai appris l’existence de Guy Debord en même temps que sa mort, en 1994 – paradoxe premier. Le paradoxe suivant est pire : les mass media m’auront donc révélé ce souverain réfractaire, cet effacé stratégique qui toujours refusa de jouer le jeu, à moins d’en inventer les règles.

* J’ai tenté de le lire immédiatement : La société du spectacle dans ta face. Comme je n’y ai d’emblée rien compris mais que je pressentais des révélations décisives méritant quelque effort, j’ai entrepris d’assimiler Debord avec méthode et système, tous ses livres un par un, collectifs et correspondance et Potlatch compris, dans l’ordre chronologique si possible, histoire d’apprécier la trajectoire, ou pour mieux dire la balistique. Je ne comprenais toujours pas tout, mais ce que j’en retenais était bien plus important que ce que m’apportaient d’autres livres plus limpides ; puis, si je relisais, je comprenais non seulement mieux mais autre chose, ceci grâce à l’écriture, « à fragmentation » comme une grenade. Car Debord écrit rudement. Un phrasé savant, précis, ordonné, cérébral, mais aussi élégant, classique à l’ancienne (je veux dire dix-septièmiste), plus aristocrate qu’humaniste, maître de soi, cinglant au besoin mais redoutablement calme. Qui était Debord ? Selon le témoignage de l’un de ses amis, Debord lui avait rendu, à la question purement sociale Que-faites-vous-dans-la-vie, une réponse purement asociale, se présentant comme révolutionnaire professionnel. Cela n’est pas un métier, débrouille-toi avec ma répartie, pourtant que dire d’autre qui serait plus juste ?  Certes il était également écrivain, sans le moindre doute, vu l’effet que produisent ses livres. Mais écrivain n’est peut-être pas davantage un métier. De toute façon sa première « œuvre », fondatrice, avait été un slogan sur un mur, gravé à 20 ans, l’injonction explicite « Ne travaillez jamais. » Debord a ensuite consacré sa vie à travailler contre le travail.

* Debord m’est utile pour comprendre le monde dans lequel je vis. Exemple puisé réellement au hasard, en ouvrant le journal du jour, un de ces canards gratuits qu’on lit dans les transports en commun puis qu’on jette : j’apprends qu’une jeune diplômée d’une école en management vient de lancer un site de rencontres sur le modèle des agences de recrutement. On postule à l’idylle, on y cherche l’amour en adressant CV et lettre de motivation, on se vend auprès de l’employeur amoureux, parce qu’on a tous quelque chose à vendre ou à acheter, ne serait-ce, pour les plus démunis, que ses sentiments. La langue de bois D.R.H. contamine jusqu’à la vie intime, le management se substitue aux rapports humains, parachevant l’aliénation par le travail. Ce fait social stupéfiant serait incompréhensible, et on se contenterait de le trouver moderneludiquerigolo, voire sympa, et on cliquerait J’aime sur Facebook… si l’on n’avait lu Debord, théorisant pour nous la marchandisation (à la suite de Marx qui, le premier, repéra le fétichisme de la marchandise) comme symptôme de la spectularisation. Ainsi la première thèse de la Société du spectacle n’est-elle plus une nébuleuse abstraction, mais une réalité observable.

Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation.

* Je puise ce que je peux dans Debord. Le rumine longuement, à l’occasion le régurgite. J’ai ceci sous les yeux : une agence de pub new-yorkaise le proclame une fois pour toutes : Life is but a screen, sweetheart ! Tout est clair.

* Lors d’un transit de trois heures à Paris en mai dernier, je me suis précipité à la BNF pour traverser l’exposition « Guy Debord, un art de la guerre. » Paradoxe plus énorme encore que les précédents : Debord estampillé « trésor national » par une structure étatique, embaumé dans des bandelettes officielles. Pourquoi pas tant qu’on y est ses cendres au Panthéon ? Hypothèse : puisque la révolution situationniste n’a pas eu lieu, Debord est légitime ici non comme prophète, mais comme exemple de vie confondue dans et avec les livres. Il a échoué à changer la vie, mais il a changé ses lecteurs. Sa vie est une aventure littéraire, et son importance au sein de la langue, et par conséquent, de la pensée française, est établie (et encore ne parlera-t-on pas de cinéma). De fait l’expo permet de découvrir un prodigieux Debord lecteur. Pour écrire si rigoureusement, il fallait avoir lu d’abondance, et dans les profondeurs.

* Reste que la plupart des organes de presse, l’œil de l’un par-dessus l’épaule de l’autre, qui ont rendu compte de l’événement ont choisi comme angle de tir, avec comme une pointe de soulagement, le paradoxe sus-indiqué, l’irrécupérable enfin récupéré, la subversion institutionnalisée et désamorcée. Sauf Le Tigre, précieux journal qui ne ressemble pas à un journal, autre spécimen irrécupérable. Dans l’édito de son n°29, Raphaël Meltz projette en abyme la circulation de l’info entre médias autistes, citant un article sur Debord déjà cité par Debord dans Cette mauvaise répétition. Et ajoute au passage : J’avais lu avec plaisir les deux volumes de la Correspondance de Champ libre, essentiellement des lettres d’insulte. Tiens, de quoi parle-t-il ? Des textes de Debord que je n’aurais pas encore lus ? Je creuse la question.

* Je me procure et dévore ces deux volumes de Correspondance, effectivement revigorants, puis pour faire bonne mesure Tout sur le personnage, sorte de troisième tome posthume (moins intéressant, collage ironique de coupures de presse – ici la technique situ du détournement se pratique curieusement par la littéralité). Debord y est en fin de compte assez peu présent, sinon en filigrane. L’anti-héros de ces trois livres, du moins le porte-plume sous influence debordienne, est Gérard Lebovici en personne, figure encore plus fascinante, parce que non clandestine comme Debord, au contraire étalée au grand jour et cependant infiniment énigmatique, opaque sous la couche de paillettes. Le titre Tout sur le personnage signifie en réalité Rien sur la personne. Lebovici était le roi d’un système, et en même temps le mentor de collectifs qui ne visaient que le renversement de ce système. Il gagnait des fortunes en produisant le cinéma commercial de l’époque, Belmondo etc., argent qu’il injectait dans des activités subversives à perte : la maison d’édition d’ultra-gauche Champ Libre, transformée en bastion contre tout, et la diffusion de la pensée de Debord par divers moyens (l’achat d’une salle de cinéma pour projeter exclusivement, et souvent face à des fauteuils vides, les films de Debord).

* Ces lettres d’un éditeur, donc, presque exclusivement rédigées pour signifier Je ne vous aime pas, sont d’une violence confondante. Vieux con, ordure, pauvre merde… Humiliations publiques, outrages et excommunications, affronts péremptoires mais toujours brillants, à la Debord, intransigeance jusqu’à la paranoïa quasi-suicidaire : Lebovici mourra seul, facile à dire après coup mais on est tenté de le lire là. Lebovici se brouille avec tous et insulte chacun, ex-collaborateurs, solliciteurs, traducteurs, éditeurs, journalistes (surtout journalistes), staliniens et fachistes et gauchistes dans le même sac. Quelques cibles célèbres sont dézinguées parce qu’elles traversaient imprudemment la ligne de mire, ex-auteurs de Champ Libre pour la plupart, comme Jean-Patrick Manchette ou Renaud Séchan. Leurs réponses sont également publiées, elles ont autant de caractère, et on se dit que malgré tout il est bon, il est sain, de lire de telles anthologies d’injures. Notamment parce qu’elles ne sont pas anonymes, comme les minables et fastidieux forums infestés de trolls. Elles sont tout le contraire : des argumentaires d’individus identifiés qui font, en urgence, le tri autour d’eux parce qu’ils croient en certaines idées incompatibles avec certaines fréquentations. D’un autre côté, la radicalité, parfois, ça finit mal, et la tuerie cesse d’être uniquement verbale. Oui, « facile à dire après coup ».

* Je me souviens au passage que j’ai lu le déplaisant et instructif récit L’instinct de mort de Jacques Mesrine, dernier livre publié par Champ Libre du vivant de Lebovici, qui s’était fendu d’une préface énamourée où il faisait de Mesrine « le parfait symbole de la liberté pour les Français de notre époque ». Cette élégie exagérée m’était suspecte. Pour ma part, même après lecture, Mesrine m’apparaît au moins autant grosse brute tout-pour-ma-gueule qu’anarchiste révolutionnaire. Quoi qu’il en soit, peu après l’édition de ce livre, le 4 mars 1984 Lebovici était assassiné de 4 balles dans la nuque dans un parking souterrain près des Champs Elysées. Ce meurtre très professionnel n’a pas forcément de rapport avec L’instinct de mort. On n’en sait rien. Les raisons du contrat n’ont jamais été élucidées. Lebovici n’avait que des ennemis, embarras du choix, et on peut lire le plaisir qu’il prenait à s’en faire de nouveaux.

* Ce soir, ma fille me raconte. « Y a une fille dans ma classe, elle est folle de joie, elle n’arrête pas de se la péter parce qu’elle a participé à un concours, et qu’elle a gagné le droit d’aller à Paris pour assister à l’enregistrement de l’émission Bienvenue chez Cauet… Mais c’est qui, en fait, Cauet ? » Je lève les yeux des archives Lebovici, je réfléchis, j’aspire une goulée et je réponds à sa question, posément quoique fermement : « Cauet est un présentateur d’émissions people pour adolescents sur des chaînes de télé poubelle. Cauet, à la manière d’un dealer de drogues mais sur une bien plus grande échelle, vend cyniquement, pour le compte de gros bonnets invisibles, du « rêve » récréatif en surface, et flingueur de neurones en profondeur, à des ilotes destructurés et à des misérables soigneusement ciblés mais non encore totalement dépourvus de pouvoir d’achat : leur psyché, leur temps libre, leur habitus, sont monnayables. Cauet est un dangereux crétin qui gagne sa vie en servant la soupe à des demeurés V.I.P. et en provoquant les rires de bimbos pétassoïdes, de préférence prêtes à montrer leurs seins, devant un public d’abrutis décérébrés, conformément aux codes stéréotypés et au process industriel de la télévision monoformée et chloroformante. Cauet est une merde. Cauet est une référence culturelle. »

* Je rumine après coup ma tirade, faute de l’avoir préparée. En substance, je condamne brutalement une manifestation parmi les plus racoleuses du show-business français (le côté cinéma commercial, hérité de Lebovici) en usant de l’insulte à sang froid (le côté Deborderline du même Lebovici). Soudain j’écrirais bien une lettre d’insulte à Cauet. Mais comme je n’existe pas en face de lui, je serais simple troll pour le coup, à quoi bon. Je parle seulement à ma fille.

* « Il faut lire ce livre en considérant qu’il a été sciemment écrit dans l’intention de nuire à la société spectaculaire. Il n’a jamais rien dit d’outrancier. » (Debord, Préface de 1992 à La société du spectacle.) Moi qui suis si mesuré d’habitude, si conciliant si « tolérant » . Je me suis laissé aller ce soir à l’intolérance raisonnée, à l’intention de nuire, non outrancière, à la volatilisation verbale de la marionnette, à la joie des quatre vérités, au rejet péremptoire de la vulgarité marchande, à l’intransigeance face au Spectacle qui n’est ni une activité spécifique ni un champ de production séparé de nous, mais notre mode de vie lui-même, notre vie. Je suis, comme tout le monde, influencé par mes lectures. Bien sûr, que Debord a droit à la BNF, et tant pis pour lui. Tant mieux pour nous. Rien que cela : ne pas se laisser faire.

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