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Sociologie

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Un jeune garçon de ma connaissance vient d’effectuer dans une librairie de bandes dessinées son stage obligatoire d’observation en entreprise, dit stage de troisième. Il m’a rapporté l’anecdote suivante. Un vieux monsieur rentre dans la boutique, s’approche de lui et, avec le sourire mais à voix basse, lui avoue qu’il recherche le rayon des bandes dessinées, ah, euh, comment dire, des BD, disons, des BD sociales. Il aime beaucoup le social, le social semble son dada. En réalité, il cherchait des BD pour adultes : du cul. Mais l’exprimer de but en blanc à un ado mineur eût été inconvenant, alors il a usé de ce cache-sexe saugrenu, de cet euphémisme étrange : l’adjectif social.

De fait, sauf en cas de masturbation, le sexe est indiscutablement une activité sociale, même si on accole rarement les deux notions (à l’exception de Jean-Louis Costes qui, pionnier, inventa autrefois le concept d’opéra porno-socio).

Cette burlesque anecdote m’a néanmoins fait méditer sur les multiples outrages subis par ce malheureux épithète. Axiome : toute activité humaine est sociale, puisque l’homme est un animal social, et qu’il a fatalement des liens, plus ou moins lâches, plus ou moins virtuels, avec ses congénères. La totalité de notre expérience, y compris intime, est a priori sociale. Énumérons les acceptions, pour voir.

* Tour d’abord, les sciences sociales, qu’est-ce que c’est ? Elles s’opposent aux sciences dures et recoupent non les sciences molles mais les sciences humaines. Bonjour la tautologie, humain=social, on le savait, on vient de le dire, on n’avance pas beaucoup.

* Tautologie encore, le corps social, c’est la société.

* Tautologie toujours, on remarque parfois que le mot social ne sert strictement à rien et peut sans dommage être omis de la proposition. Exemples : l’Etat social de la France est simplement l’état de la France. La misère sociale, c’est la misère. La crise sociale, en gros, c’est la crise partout-partout, etc.

* Un lien social, de même, c’est un lien. Soit l’ensemble des relations entretenues entre deux ou plusieurs personnes au sein d’un groupe donné. L’expression lien social est généralement valorisée : le lien social est réputé bon pour l’individu. Emile Durkheim, inventeur de la sociologie française, parlait de solidarité sociale. Ne doit être confondu ni avec le lien social, théorie lacanienne tirée par les cheveux coupés en quatre discours, ni avec Liaisons sociale, groupe de presse économique d’obédience progressiste, créé en 1945 par d’anciens résistants, et poursuivant son existence de nos jours sous la forme d’un mensuel racheté par un groupe néerlandais.

* Officiellement, les Affaires sociales (et la santé), c’est le nom d’un ministère. Et ici le mystère s’épaissit… En quoi les problèmes traités par les autres ministères, le travail, l’éducation, la défense, l’intérieur, la culture, l’économie, le logement, l’écologie, le droit des femmes, le commerce, le sport… sont non sociaux ? (Remarquons que le dialogue social, distinct des affaires, figure dans l’intitulé d’un autre ministère).

* Un insecte social, c’est une espèce d’insectes (fourmis, termites, abeilles, guêpes) vivant en colonies et bénéficiant d’une intelligence collective, concept fort troublant pour les homo sapiens-sapiens post-industrialis.

* Plus étonnant : une plante sociale, c’est une plante formant de vastes et denses peuplements, tels les phragmites, les bambous, ou l’ail des ours.

* Un fait social, c’est une catégorie fourre-tout de l’actualité, qui ne concerne pas le « people » mais le peuple. C’est un événement statistiquement abondant, et généralement violent, au moins sur le plan symbolique. Exemple : la quenelle dieudonoïde, geste suspect reproduit un peu partout à vitesse virale par des conformistes qui se croient rebelles.

* Un plan social, c’est un licenciement de masse (exemples ici).

* Un commentaire social, ou une critique sociale, en parlant d’une œuvre ou d’un artiste, est une volonté de s’exprimer sur le monde et non sur soi-même, attendu que ledit monde regorge de faits sociaux (voir plus haut). Exemple de commentateur social : Banksy. Dans le registre artistique, et spécialement narratif, on parlera alternativement de drame social ou de comédie sociale, termes qui désignent respectivement un drame, et une comédie – mais prenant place dans un milieu social (voir plus bas). Généralement, la bourgeoisie.

* Les convenances sociales, c’est le savoir-vivre bourgeois, garant ou imitation d’un standing et donc d’une position sociale.

* Une vie sociale, c’est une mondanité (Exemple : « Notre personnalité sociale est une création de la pensée des autres », Marcel Proust, Du côté de chez Swann – Proust étant lui-même un excellent marqueur social, soit tu l’as lu soit non).

* Un talent social, c’est une qualité particulière de l’entregent, une façon de faciliter les relations interpersonnelles, en sachant discuter de tout et de rien, provoquer le rire, attirer autour de soi les auditeurs et peut-être les amis.

* Un réseau social, c’est un service interactif en ligne favorisant l’exhibitionnisme (rejoignez la page Facebook du Fond du tiroir ! Laïkez-moi !) Dans le numéro des Inrocks consacré aux dix ans de Facebook est cité au sujet de cette singulière acception Nathan Jurgenson, sociologue et co-organisateur des rencontres annuelles Theorising the web :

Quand Facebook dit ‘social’ il est question de ‘Social’ [avec une majuscule], un genre très spécial de sociabilité : ce qui peut être facilement quantifié, (…) ce dont le succès ou l’échec peut être mesuré, et ce qui peut être vendu pour espèces sonnantes et trébuchantes (…) des interactions mesurables, traçables, et par-dessus tout exploitables. Alors que le social est nébuleux et difficile à faire entrer dans des bases de données, le Social peut être facilement capté et étudié.

* Un logement social, c’est une habitation à loyer modéré que les collectivités réservent exclusivement aux citoyens les plus modestes, les plus socialement fragiles, les plus dépourvus de ressources (exemple : Frigide Barjot).

* Une contribution sociale (généralisée), c’est un impôt.

* Un Forum social mondial, c’est le rendez-vous bisannuel des altermondialistes (par opposition explicite au Forum économique mondial de Davos – un indice apparaît ici : le social est-il l’alternative pure et simple à l’économique ?).

* Un milieu social, c’est un environnement humain, par opposition à un milieu naturel, qui désignera plutôt l’environnement des autres animaux.

* Une classe sociale, c’est un milieu social (voir plus haut) qui se structure idéologiquement voire politiquement ; soit un fragment de la population homogène, qui se définit par ce qu’il a en commun (un habitus, un habitat, un mode de vie, des sources de revenus, une culture, des aspirations). Tout ce qui distingue ce groupe du restant de la population est justement appelé différence sociale. Plusieurs classes peuvent ainsi être conceptualisées. Le concept de lutte des classes n’est curieusement plus de mise, contrairement à celui de classe dangereuse qui définit toujours les ennemis de classe (« Le fossé qui sépare pauvres et relativement riches devient abyssal. Le consumérisme consume tout questionnement. (…) En conséquence, les gens perdent leur individualité, leur sens de l’identité, et donc cherchent et trouvent un ennemi de manière à se définir eux-mêmes. L’ennemi, on le trouve toujours parmi les pauvres. » John Berger, Le carnet de Bento).

* Une fracture sociale, c’est une différence sociale qui a dégénéré et engendre un conflit social et nuit au climat social (ne doit pas être confondu avec la Guerre sociale, qui est un épisode de l’antiquité romaine, ni avec la Guerre sociale, qui est un journal pacifiste).

* L’ascenseur social est une métaphore usuelle pour la mobilité ou la promotion sociale, cette possibilité offerte, caractéristique de la méritocratie républicaine, de changer de milieu ou de classe sociale (voir plus haut) – généralement vers le haut, puisque cet ascenseur est unidirectionnel. Dans l’autre sens, on parlera de déchéance sociale. Note à benêt : si l’on tape ascenseur social dans Google, la première occurrence proposée est ascenseur social en panne.

* Le Fléau social, c’est une revue publiée par le Groupe 5 du Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire (F.H.A.R), qui a connu 5 numéros entre 1972 et 1974.

* Un acquis social, c’est un scandaleux privilège collectif archaïque, défendu par une certaine classe sociale (voir ci-dessus). Exemples : la sécurité sociale, les prestations sociales.

* Un mouvement social, c’est une grève, visant généralement à préserver un acquis social (voir ci-dessus) ou à promouvoir un progrès social.

* Un social-traître, c’est un social-démocrate qui refuse les voies de la révolution sociale (qui récuse par exemple le bien-fondé d’un mouvement social, voir ci-dessus).

* Une raison sociale, c’est le nom d’une entreprise. Un siège social, c’est la localisation de la même entreprise. On remarque que société est ici synonyme d’entreprise. Un bien social est ainsi la propriété privée d’une entreprise, son capital social, et pourra éventuellement faire l’objet d’un abus de bien social, à ne pas confondre avec le comité des œuvres sociales, ou comité d’entreprise, qui concerne quant à lui les conditions matérielles des travailleurs au sein de la même entreprise – à rapprocher du service social.

* Les partenaires sociaux, ce sont, tous ensemble afin de démultiplier la confusion, les patrons (tenants d’intérêts privés, bénéficiaires de biens sociaux, voir ci-dessus, et détenteurs de la signature sociale) ET les ouvriers (tenants d’intérêts publics, bénéficiaires d’oeuvres sociales, voir ci-dessus), lorsqu’ils ont l’occasion de se rencontrer.

* Une assistante sociale (ou un travailleur social, travaillant généralement dans un centre social), c’est un courageux héros débordant de vertus telles que l’abnégation, la générosité, la compassion, l’écoute, ou bien un désolant cache-misère privé de moyens réels. On parlera aussi d’aide sociale. On dit « faire dans le social » pour qualifier, et souvent disqualifier, toute forme d’assistanat, de soutien dispensé par les pouvoirs publics ou par extension d’entraide entre deux particuliers. Exemple : « J’fais pas dans le social » signifie « Demmerde-toi ».

* Un mérou social, c’est… Ah, non, je ne sais toujours pas ce qu’est un mérou social. C’est peut-être un animal mythologique, ou une simple vue de l’esprit, chimère pour théoriciens, comme l’Europe sociale.

Quelle pagaille. Et il faudrait ne pas désespérer d’un gouvernement dit socialiste ? Et quoi encore ? Crier vive le roi ? Aimer le filet de maquereau ?

Bonus : l’adjectif convivial, en quelque sorte et en quelque endroit synonyme de social, désigne quant à lui désormais une facilité d’utilisation, en parlant d’un système informatique. Bonne convivialité à tous.

  1. Alinoé
    29/12/2013 à 20:05 | #1

    Merci pour cet article qui explore les multiples sens d’un mot de la langue française, multiplicité qui amène souvent à des quiproquos et des difficultés à communiquer. Je n’ai jamais entendu parler de mérou social, qu’est-ce que ça fait ici ?

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