Archive

Articles taggués ‘Le Fond du Tiroir’

Beau comme le déclic d’un cran d’arrêt

17/09/2012 Aucun commentaire

Double tranchant est sous presse. Il mesure 22 cms sur 30, il pèse un peu moins de 300 grammes, il est imprimé en bichromie, sous une couverture à rabats, il est doté d’un n° d’ISBN tel qu’on en voit peut (rendez-vous compte : 978-2-9531876-7-0), il coûte 15 euros… Que dire de mieux ? J’ajouterais bien qu’il est très beau, mais je me rends compte que je me répète, « beau » est sans aucun doute le mot que j’emploie le plus souvent pour décrire les livres du Fond du Tiroir.

Double Tranchant est une nouvelle coutelière et illustrée de main de maître par Jean-Pierre Blanpain, au moyen de linogravures rehaussées d’une seule couleur, mais quelle couleur, celle de la violence et celle du progrès, celle du sang et celle des émotions, celle du Double et du Tranchant. Depuis près d’un an, recevoir par mail les linos gravées par JPB en préparation de ce livre est un immense bonheur. Il en dessiné 17 en tout, soir 17 variations graphiques sur les couteaux, et je croyais qu’il en avait terminé. Mais non : il a décidé de se fendre d’une 18e lino, au sujet autobiographique (JPB himself en train de découper ses linos), qui n’apparaîtra pas dans le bouquin, mais sera tirée à part et fera l’objet d’une estampe numérotée et signée que nous glisserons exclusivement dans les exemplaires réservés aux souscripteurs, c’est-à-dire ceux dont les commandes nous seront parvenues avant le dévoilement officiel de l’ouvrage, le 15 octobre.

Vous savez ce qu’il vous reste à faire : télécharger et imprimer sans plus attendre le bon de commande. Il est drôlement beau, ce bon de commande. Ah, zut, et voilà, je l’ai dit, c’est comme ça, je dis beau, je parle beau, je fais beau, je vise beau, je vous trouve très beau également.

Allez allez ô jeunes filles cueillir des bleuets dans les blés

27/07/2012 un commentaire

Le bleuet des champs ou centaurée contient des antioxydants réputés ralentir le processus de vieillissement. L’on utilise, depuis les temps immémoriaux dits Temps de bonne femme, l’eau de bleuet pour adoucir les peaux irritées, décongestionner les yeux cernés, apaiser les corps meurtris, réconforter les existences en général. La centaurée (Centaurea cyanus) doit son nom au sage Chiron, précurseur à six membres de la pharmacopée, qui soigna les blessures d’Achille grâce à une décoction de bleuets.

En sus de si considérables vertus, le bleuet est le totem de la librairie la plus stupéfiante de France.

« Le Bleuet » avec un B majuscule qui est la moindre des choses a été fondé en 1990 par Joël Gattefossé, au milieu de nulle part, soit à Banon, village de moins de 1000 habitants des Alpes de haute Provence. Déjà, ouvrir une librairie ! De quoi faire pouffer n’importe quel banquier un tant soit peu sérieux. Mais à la cambrousse, en plus ! Or, visionnaire ou mégalomane, en tout état de cause libraire forcené et bosseur extravagant, l’énergumène Gattefossé voit les choses en grand, et petit à petit fait de son échoppe une des plus importantes librairies indépendantes de France, la septième en chiffres d’affaire, 13 salariés (soit 8% de la population du village), 110 000 titres disponibles (soit un choix de 110 titres pour chacun des habitants), un stock de 200 000 volumes (soit 200 par habitant), 500 ventes quotidiennes (soit 1/2 livre par habitant et par jour – bon, j’arrête la blague, il est évident que sa clientèle n’est pas autochtone).

Il ne compte pas s’en tenir là : pour passer aux choses sérieuses, il a entrepris des travaux pharaoniques (première tranche en 2012, un hangar de 1700 m3 bâti à portée de main dans la vallée) afin d’atteindre le stock du million de volumes. Ambition : devenir en 2015 la première librairie de France en fonds littéraire – vous cherchez un livre ? s’il existe, le Bleuet l’a. Il s’attaquera ensuite quand il aura cinq minutes à la vente en ligne, ouvre cet automne son site internet, escomptant fissurer la situation de quasi-monopole d’Amazon, pas moins.  Ce type est fou.

Je vous en cause parce que l’histoire est édifiante, un fou qui délire pour la bonne cause étant un bon fou, et une utopie qui fonctionne réchauffant toujours le coeur, mais aussi parce que les livres du Fond du tiroir sont introuvables en librairie. Sauf à Banon, capitale de la littérature française, 1000 âmes. J’ai rencontré le Bleuet et son patron à Montfroc, sur le salon du livre bio, et je leur ai abandonné mes petits produits artisanaux. C’est ainsi que, même pendant les congés d’été, la centaurée veille sur la bibliodiversité. Et décongestionne les yeux cernés.

On a tous besoin d’hamour

25/06/2012 4 commentaires


Ma petite entreprise, mon terrain de jeu et de liberté, mon utopie à roulettes, mon « Fond du tiroir », a donc volé en éclats. Alors que j’avais un planning de deux publications en 2012 (mai et octobre), Patrick Villecourt, mon graphiste, factotum et ami, co-inventeur de tout ce qui concerne le Fond du tiroir, me tire sa révérence dans le dos, mettant un terme brutal à quelque chose comme six ans (puisqu’il y eut une vie avant le FdT) de collaboration fructueuse, fébrile et rigolote. Il m’explique qu’il n’est plus capable de rester des heures devant un écran à composer des livres, ça l’emmerde, ça le fait souffrir, ça le laisse froid, il n’a qu’une envie, déguerpir, prendre l’air, s’occuper de ses ruches, de ses essaims et de son miel. Que faudrait-il répondre ? Naturellement je ne lui en veux pas, comment pourrais-je, il me reste encore un paquet de mercis à lui dire. Je te souhaite bon miel, vieux.

Pour me consoler il me la joue « les cimetières sont pleins de gens irremplaçables, tu peux continuer avec n’importe qui », mais je ne vois pas les choses ainsi, je considère Patrick comme le co-auteur des 7 livres réalisés ensemble (le summum étant bien sûr J’ai inauguré IKEA, objet particulièrement graphique, où sa part de travail est supérieure à la mienne). Moi j’avais dans l’idée que le FdT était un duo, j’écrivais, il visualisait, on éditait à deux. Certes rien ne m’empêcherait, rien ne m’empêchera, de reformer un duo avec n’importe qui (l’un des deux livres prévus, au moins, reste à l’ordre du jour, sans que je sache ni où ni quand ni comment, et à peine pourquoi), mais ce ne sera pas le même cadre, ce ne sera pas sous le logo dessiné par Patrick.

Cette fin brutale était (presque) imprévisible, elle est en tout cas malencontreuse, parce qu’elle advient au moment précis où, ayant échoué depuis lurette intéresser des éditeurs traditionnels à mon travail (le dernier contrat que j’ai passé pour un livre date de 2009), j’avais fait une croix sur toute velléité de pénétrer le paysage éditorial français, bien décidé à occuper, en guise de position stratégique, le seul fond de mon tiroir. Le tiroir se délite et me voici tout nu.

Merci à tous ceux qui, dans mon dénuement, m’ont adressé un petit message d’hamour.

Je vais écrire un petit peu. Et voir ce que ça devient. Comme toujours.

Cette chronique est dédiée à la mémoire de Lonesome George, mort hier, dans la force de l’âge.

Suspense

08/06/2012 3 commentaires

Rien ne va plus. J’avais entrevu, dos au mur mais citant Flaubert pour me donner du coeur (« si vous n’êtes pas un coquin… »), la perspective d’un nouveau livre, réalisé rapidement, souscription en mai, sortie en juin, et dans la foulée l’opus suivant illico mis en chantier.

Finalement, tout croule et tombe au fond des limbes. Le livre en question n’est pas sorti, ne veut pas sortir, ne sortira peut-être pas. Le Fond du Tiroir en reste hébété. C’est quoi, cette odeur ? L’est en sapin, le Tiroir ? Patrick et moi aurons fait sept livres ensemble, ce n’est pas rien sept fois le plus beau livre du monde, mais le huitième ne vient pas, ah. Tarkovski, qui croyait dur aux fantômes, avait lors d’une séance de spiritisme invoqué l’esprit de Pasternak, et reçu de lui cette prophétie : Tu ne feras que sept films. Puis Tarkovski a fait sept films, et il est mort. Moi, pour les fantômes, je ne me prononce pas, mais sept est un joli chiffre.

Le blog aussi est suspendu dans cette mauvaise passe. À plus tard. Peut-être.

La suite en avant

21/04/2012 4 commentaires

On efface tout, on recommence, rien dans les pains, rien dans les moches. La situation de mon prétendu prochain livre s’est à nouveau contredite depuis le précédent post : à l’issue d’un trimestre de tergiversations, le Rouergue a fini par refuser poliment mon petit manuscrit intitulé Lonesome George. Les relations entre les deux parties sont restées cordiales, il n’y a simplement pas eu moyen de s’entendre. Ils ne pouvaient me publier en l’état sans dépareiller leur collection, je ne pouvais me plier à leurs exigences de modification sans dénaturer mon intention initiale, tout ça pour 36000 malheureux signes (espaces compris), trois fois rien sans doute, oui mais ce sont mes 36000 signes à moi. Ils restent à moi. Rien qu’à moi. Je suis bien avancé. Retour à la case Fond du tiroir.

Je gamberge sur ce rendez-vous laborieusement manqué, je ne dors pas, je divague, je rumine pour et contre, cette fin de non-recevoir s’ajoute aux déconvenues de Double tranchant, c’était bien le moment, je me demande si je suis encore, littérairement et/ou psychologiquement capable de publier chez un autre éditeur que le Fond du tiroir, je me figure irrémédiablement hors jeu, hors cadre, hors réseaux et hors paysage, hors logiques éditoriales, hors tout, I’m a poor lonesome je-ne-sais-quoi and a long-long way from je-ne-sais-où. Dans le même temps, je suis en train de lire la fort intéressante Sagesse de la conteuse écrite par Muriel Bloch (je dois prochainement l’interviouver en public). Forcément, elle y raconte un grand nombre d’histoires, dont celle-ci, qui sonne comme un avertissement :

[Je me promis] de ne jamais ressembler au conteur solitaire de la ville de Prague qui, selon la légende, racontait sans public. À l’enfant qui lui faisait remarquer qu’il parlait tout seul, l’homme répondit : « Autrefois je racontais pour changer le monde, aujourd’hui je raconte pour que le monde ne me change pas ».

Est-ce moi ce conteur autiste confit dans ses histoires pour personne, ce dérisoire graphomane gaga sur une place de village déserte ? Non, je ne crois pas, puisque je reste convaincu que le geste esthétique n’existe pas sans un récipiendaire, fût-il unique, je l’ai déjà dit. Mais alors quoi ?

Alors, je me retrouve avec sur l’établi deux livres qu’il faudrait simultanément éditer au Fond du tiroir mais l’argent manque parce que personne n’a acheté les précédents. La raison exigerait que je me lève, que je fasse craquer mes articulations, et que je quitte dignement la place de Prague, deux histoires encore dans la gorge. Ce petit Lonesome George est soit urgent soit nul, il faudrait le faire tout de suite (genre : souscription mai, sortie juin), ou jamais. Les deux hypothèses ont des charmes.

En attendant, lisons ce que dit Flaubert des éditeurs dans sa correspondance, ça nous distraira :

La manie qu’ils ont de corriger les manuscrits qu’on leur apporte finit par donner à toutes les oeuvres, quelles qu’elles soient, la même absence d’originalité. S’il se publie cinq romans par an dans un journal, comme ces cinq livres sont corrigés par un seul homme ou par un comité ayant le même esprit, il en résulte cinq livres pareils. Voir comme exemple le style de la Revue des Deux Mondes.
Tourgueneff m’a dit dernièrement que Buloz lui avait retranché quelque chose dans sa dernière nouvelle. Par cela seul, Tourgueneff a déchu dans mon estime. Il aurait dû jeter son manuscrit au nez de Buloz, avec une paire de gifles en sus et un crachat comme dessert. Mme Sand aussi se laisse conseiller et rogner ; j’ai vu Chilly lui ouvrir des horizons esthétiques et elle s’y précipitait. Nom de Dieu ! Il en était de même pour Théo[phile Gautier], au Moniteur, du temps de Turgan ! etc. Eh bien ! De la part de pareils génies, je trouve que cette condescendance touche à l’improbité. Car, du moment que vous offrez une oeuvre, si vous n’êtes pas un coquin, c’est que vous la trouvez bonne. Vous avez dû faire tous vos efforts, y mettre toute votre âme. Une individualité ne se substitue pas à une autre. Il est certain que Chateaubriand aurait gâté un manuscrit de Voltaire et que Mérimée n’aurait pu corriger Balzac. Un livre est un organisme. Or, toute amputation, tout changement pratiqué par un tiers le dénature. Il pourra être moins mauvais, n’importe, cela ne sera pas lui.
(Lettre à Charles-Edmond Chokecki, 26 août 1873)

Quadrennat (bilanzeperspectiv 1/2)

09/04/2012 Aucun commentaire


Par essence est obscur ledit Fond du tiroir. J’y joins de la lumière, et vlan, fiat lux. En chandelles, par exemple. Par groupe de quatre. J’aime la lueur des bougies. La Mèche qui vacille et fait danser les ombres…

9 avril 2008 / 9 avril 2012 : quatre bougies pour le FdT ! Le webmestre dévoué (et masqué) vient de renouveler le bail annuel, on le remercie et on lui colle une bise sur chaque joue. Au terme de mon mandat, je tire tête haute le bilan de ce quadrennat et présente à mes e-lecteurs un programme courageux pour temps de tourmente, afin qu’ils me renouvellent leur confiance pour les quatre prochaines années. (Hum, pardon, j’ai du politiquement correct dans la gorge, le climat actuel est mauvais pour les bronches, je crache ce vilain glaire, ric-ptou, et reprends ma causerie au coin du feu.)

Quatre ans d’écritures, quatre ans d’art et essai, de tentatives, de rêves, d’exaltations, d’improvisations et de constructions remises sur le métier, quatre ans de livres et de doutes. Et ensuite ? Four more years ? Sera-t-on encore là en 2016 ? Je ne sais vraiment pas… Il a peut-être fait son temps, le FdT, je pourrais aussi bien passer à autre chose, m’empoisonner et m’enchanter l’existence autrement. Comme l’écrit très justement un ami libraire qui s’apprête à fermer sa boutique sans la moindre rancoeur, et à qui j’adressais mes condoléances en déplorant l’incompatibilité de la passion et de l’économie réelle, « Je dois t’avouer que je trouve intéressantes ces fameuses lois de l’économie dans leur rude franchise ! Au moins on ne peut pas tricher. Un projet qui n’intéresse que peu de monde risque – s’il perdurait – de passer de passion à caprice. Et ça n’est pas forcément intéressant. » J’en prends bonne note.

En ce qui concerne les publications, le rythme est d’ores et déjà brisé, puisque je renonce formellement à pérenniser l’ambition initiale de deux livres par an (certes, à ma montre, quatre ans = huit livres au catalogue, on y est, même si deux parmi les huit enfin bon bref). Pour faire des livres, il faudrait vendre ceux qui existent. Les cartons s’accumulent dans mon garage, les stocks pâteux font des grumeaux dans le flux, et la trésorerie manque. Pourquoi ajouter sur cette terre des livres que je trouverai à nouveau les plus beaux du monde mais que je ne vendrai pas non plus ? D’autres problèmes s’ajoutent à ceux de type grec. Je ne vous dis pas tout.

Financièrement, l’association « Le Fond du tiroir » n’aura jamais réussi à trouvé son équilibre. Le seul livre dont les ventes ont permis de rembourser ses frais de fabrication est J’ai inauguré IKEA (et presque pour la Racontouze). C’est peu. La Mèche, particulièrement, que je me figurais compromis idéal entre mes exigences artisanales et un accès tout-public, et pour lequel le FdT a accompli de sensibles et peut-être malencontreux efforts de normalisation et de distribution, me reste finalement sur les bras par palettes. Je dois bien avouer, sans vouloir gâcher l’anniversaire, que le pari initial, à savoir vendre un minimum, oh pas dans le but de dégager le moindre bénèf, mais juste afin de financer le livre suivant, n’a jamais été atteint, et j’ai avalé bien des couleuvres. Le réalisme économique a fini par me rattraper, et la crise, partout-partout, ne m’arrache plus qu’un sourire crispé. 2012 est l’année où j’ai repris mon emploi salarié à plein temps, bien content de pouvoir, même. Tu m’étonnes, que je trotte !

Demain, suite et fin du rapport moral : perspectives 2012. Il y en a.

Foudroyant comme la tortue, mon totem

04/02/2012 un commentaire

Rêvé il y a quelques nuits : je découvre dans la poche arrière de mon jeans un chèque froissé de 4320 euros. Peu à peu les souvenirs me reviennent : à l’époque où j’habitais Troyes, j’avais été embauché pour animer une vente de charité. Un piano était le plus gros lot de ces enchères. C’est Yves Simon qui avait remporté le piano, pour 4320 euros, et m’avait signé ce chèque. Défroissant le chèque, je décide d’en faire un article sur mon blog : « Yves Simon est vachement sympa, il n’a pas hésité à débourser cette grosse somme d’argent pour nos bonnes œuvres. Et à présent, puisqu’il a remporté un piano, il va pouvoir se mettre à la musique ». Après réflexion, je me dis que cette blague est méchante et gratuite, en outre pas très drôle, et que je ferais mieux de ne pas la rendre publique. En plus, ma compagne me recommande la prudence : « Yves Simon est un nom très banal, tu es sûr qu’il s’agit du bon ? Quel qu’il soit, il va vouloir qu’on lui rende des comptes, savoir ce qu’est devenu son chèque… »

Rendre compte de ce qui a été investi durant ma résidence troyenne. Hum.

Selon les jours et les heures, mon totem est la tortue, ou l’ours, ou le pingouin. Là, c’est la tortue qui prend nettement la tête de la course : j’avais prévenu que je ne reviendrai ici que pour annoncer un livre, or j’ai l’honneur de beugler discrètement dans mon sourd porte-voix que mon prochain livre sera Lonesome George, élégie pour un poignant célibataire anapside. N’étant parvenu à intéresser aucun éditeur à cette tortueuse histoire, je me résous bravement à l’éditer au FdT. La partie de mon cerveau « invention d’un livre », voisine du département « écriture classique, moderne et de caractère », s’agite présentement. Parution avant l’été. Bon de souscription à mi-chemin. Si du moins je remets la main sur mon directeur artistique, bon sang je ne sais plus ce que j’en ai fait, j’étais pourtant sûr de l’avoir posé là.

Quant à mon autre projet à court terme, Double tranchant, il se trouve pour l’heure en transit intestinal, ou en lecture, je ne sais plus, je confonds toujours les deux, dans une paire d’officines éditoriales parisiennes, et inch’Allah. Le toujours vert Jean-Pierre Blanpain, co-auteur de cette aventure coutelière, m’a fait remarquer que le terme latin bipennis exprimait à lui tout seul la notion technique « Double tranchant », ce qui ne saurait faire du tort à notre virilité. Puisqu’on en est au rayon physiologie, comme à chaque fois que j’envoie un manuscrit à un éditeur et que la réponse tarde, je viens de me fader ces derniers jours une jolie petite poussée d’eczéma. Faut croire, et c’est un scoop, que mon objectif occulte lorsque je m’adonne à l’auto-édition est de prendre soin de ma peau (et de ma carapace).

Autre avatar de cette nouvelle aiguisée : la lecture publique. Courant janvier, Melle Vanessa Curton m’a aimablement convié à causer devant micro dans les studios de RCF Isère. Le résultat de l’intreviouve fut si copieux qu’il fut finalement décidé  d’en faire non pas une mais deux émissions d’une demi-heure, diffusées à quinze jours d’intervalle. La première, écoutable ici, est consacrée au Fond du tiroir en général, aux conditions de la résidence d’écriture, à mon gros chantier inachevé… La seconde, que je mettrai en ligne dans quelques jours, contiendra la mise en scène et en onde de la nouvelle Double tranchant par votre serviteur (spéchol sinx à Maxime Barral-Baron). Et ci-dessous, en bonus, Melle Corday dessinée par M. Blanpain.

Introduire/Fold (Troyes épisode 86)

07/12/2011 5 commentaires

Hier, prenant patience dans la queue du bureau de poste pour réceptionner une bouteille d’huile qui n’entrait pas dans ma boîte aux lettres, j’ai entendu le postier poser cette très intéressante question à l’usager qui me précédait : « Cela n’a aucune valeur ? Ce ne sont que des écrits ? » On est bien peu de chose. J’ai attendu mon tour, et je suis reparti avec mon litre d’huile sans faire d’histoires.

Parmi les écrits sans valeur dont il m’a été donné de me nourrir par le passé, Le Pékinois de Jacques Perry-Salkow, délicieux recueil d’anagrammes (Albert Einstein = Rien n’est établiClaude Levi-Strauss = A des avis culturels ; Roméo Montaigu/Juliette Capulet = J’aime trop ta gueule/Et moi, ton cul ; Robert Doisneau = D’où notre baiser, etc.) Ainsi que le Discours sur l’origine de l’univers d’Etienne Klein, captivante méditation vulgarisatrice.

Je me supposais un goût fort original, pour enchaîner deux lectures aussi disparates… Mais voilà que ces deux auteurs, le farceur anagrammatique et le brillant physicien, sont plus originaux que moi : ils viennent de signer un livre à quatre mains, intitulé Anagrammes renversantes ou Le sens caché du monde. Ce livre étonnant jongle avec l’ordre des lettres et celui des particules élémentaires, deux sortes de quêtes, deux révélations homothétiques. On découvre pantois que percer les mystères du langage faute de ceux de l’univers, eh bien c’est drôlement mieux que rien, et, même, que c’est de la poésie. Je me réjouis très sincèrement d’apprendre que La courbure de l’espace-temps contient dans son principe Superbe spectacle de l’amour. La cohérence est miraculeuse comme de se souvenir que, puisqu’aucun atome n’a été créé depuis le big bang, nous sommes faits des mêmes poussières d’étoile que feu les dinosaures.

Comme ce livre est très stimulant, j’ai passé une heure et demie à tenter de faire surgir le sens anagrammatique caché du Fond du Tiroir – oui, une heure et demie d’anagrammes, je présente mes excuses à ceux qui peut-être s’imaginaient que je consacrais toutes mes heures de veille à forger des chefs-d’oeuvre (je ne crois plus aux chefs-d’oeuvre depuis que je connais l’avis du facteur). Et voici le résultat de mes recherches non subventionnées par le CNRS :

Le Fond du Tiroir = Introduire/Fold

Qu’est-ce à dire ? Introduire et fold, deux mots qui semblent sortir d’une partie de poker et qui pourraient se traduire par : lancer la partie, puis se coucher. Ouvrir puis fermer. S’engager puis se retirer (je préciserais bien ‘rien de sexuel’ mais mon déni serait suspect). Entreprendre, puis renoncer. Commencer, et ne pas terminer. Hum… Pas un très bon présage. C’est tout des conneries finalement ces histoires d’anagrammes.

Ça suffit. Bonne nuit. Je me couche.

(Londonomètre : 2)

La foi du connard (Troyes épisode 51)

02/11/2011 un commentaire

Quand les cons sont braves, comme moi, comme toi, comme nous, comme vous, ce n’est pas très grave. Qu’ils commettent, se permettent des bêtises, des sottises, qu’ils déraisonnent, ils n’emmerdent personne. Par malheur sur terre les trois quarts des tocards sont des gens très méchants, des crétins sectaires. Ils s’agitent, ils s’excitent, ils s’emploient, ils déploient leur zèle à la ronde, ils emmerdent tout le monde.
Georges Brassens

Des connards musulmans viennent de détruire Charlie Hebdo, et nous pouvons les dénoncer sans nous faire suspecter d’islamophobie, puisque simultanément, merci à tous, les gars, bon sens du timing, des connards catholiques sont en train d’empêcher à grand fracas les représentations d’une pièce de Romeo Castelluci, rappelant opportunément que l’obscurantisme est de toutes les confessions, Dieu reconnaîtra les siens. Nous plongeons je le crains dans un nouveau moyen-âge. Comme à l’époque le salut viendra peut-être de l’émergence de nouveaux sages, cultivés, pacifistes, humanistes, forcément en danger de mort, et éventuellement très pieux mais ça les regarde, qu’ils soient catholiques (Erasme), musulmans (Averroès) ou juifs (Rachi). La différence entre celui-ci et le premier moyen-âge est que nous sommes à l’époque de la bombe atomique, c’est le progrès, et par conséquent « moyen » dans son acception « entre deux » sera peut-être un épithète abusif puisqu’il n’y aura rien après.

Dans le même temps, le site de Charlie est hacké, indisponible. Je n’avais pas l’intention d’en parler, mais je saute (Boum ! à la santé de Molotov !) sur l’occasion pour raconter que l’an dernier, mon propre blog a été piraté. Un beau matin j’ouvre l’ordinateur et à l’adresse fonddutiroir.com s’affiche une tête de mort soulignée par deux sabres croisés et la mention « Hacked by the islamist hacker team ». Cette démonstration de force m’a fait froid dans le dos, et elle était destinée à cela précisément, sens littéral de terrorisme, de quoi rendre timoré ou paranoïaque. Mon ouebmestre masqué, à qui revenait la corvée de reprendre la main sur le bazar (tâche qui lui demanda plusieurs jours) et faire de prudentes sauvegardes, a émis l’hypothèse que cet attentat relevait de représailles, après que j’ai critiqué l’attitude agressive d’un collégien manifestement musulman et ignorant… Cela m’étonnerait. J’imagine mal, étant donnée mon audience minuscule, comment mon petit espace de liberté de parole constituerait une menace pour un quelconque connard. Je crois plutôt que cette cette bande d’abrutis malfaisants 2.0 n’avait pas lu une ligne de mon blog, et se faisait simplement la main et les dents sur un blog pris au hasard sur la toile. Nous verrons bien ! Si la présente page venait à disparaître dans les jours qui viennent, remplacée par une tête de mort, vous saurez pourquoi.

Ce n’est pas qu’on en vient à douter (Troyes épisode 43)

13/10/2011 Aucun commentaire

(Cette nuit, j’étais allongé sur le toit d’un camping-car conduit par Jacques Tati période Trafic, je m’agrippais pour ne pas tomber, mais ça va, il conduisait doucement.)

Hier soir, alors que je marchais dans la rue, me préparant aux imminentes rencontres scolaires dont sera fait le Salon du livre de Troyes, réfléchissant plus précisément à la question la plus bizarre qu’on m’ait jamais posée pendant une semblable rencontre, j’ai vu un cadavre d’oiseau gisant sur le trottoir. Je peux préciser le lieu, ça n’a pas d’importance, le temps qu’on vérifie il ne sera plus là, il aura été jeté à l’aube par un personnel de la voirie ou sitôt après mon passage par un simple citoyen, un riverain, moi je n’ai touché à rien, je précise le lieu parce qu’ainsi mon récit prend de plus grands airs de vérité, c’était rue des Tilleuls, côté pair, à Saint-André-les-Vergers. Je me suis arrêté devant cet amas de matière qui autrefois volait et je l’ai longuement regardé. Était-ce un pigeon ? Je n’en suis pas sûr. Je suis si peu savant en sciences naturelles que par facilité je pourrais bien prendre un oiseau quelconque et gris pour un pigeon, et mon ignorance soudain, maintenant qu’il est trop tard, est comme une insulte à sa dépouille, pardon l’oiseau, tu t’en fous, tu as raison, tu ne savais même pas que les humains t’avaient attribué  un nom. Son bec était cassé, les deux moitiés, dont l’une détachée de la tête, formant un angle étrange par rapport à l’oeil fixe, ses minuscules viscères rosâtres avaient sali son plumage, ces serpentins débordaient à la fois sur ses ailes et par côté, à même le sol, mélangés au noir crasseux du bitume, ça faisait comme les graines d’un fruit, une figue trop mûre par exemple, et tout le corps était très plat. C’est la platitude finalement qui m’a intrigué, je me suis penché dans l’illusion de lui redonner du relief, j’ai fait le tour deux fois pour tenter de comprendre ce qui s’était passé, dans quelles circonstances, par quel enchaînement de causes et d’effets devient-on plat. J’ai d’abord formulé l’hypothèse qu’une roue de voiture l’avait aplati et que, pour une raison ou une autre (projeté, ou déplacé à la main, mais dans quel but ?), ce n’était qu’une fois mort et partiellement vidé qu’il avait effectué le trajet de la chaussée au trottoir. Mais comment avait-il pu se laisser aussi bêtement surprendre par la roue ? Les voitures ici ne roulent pas si vite, il aurait eu tout le temps de réagir. J’ai ensuite réalisé que mon scénario ne fonctionnait pas. Si l’oiseau avait été déplacé de la chaussée au trottoir une fois écrasé, pourquoi les deux moitiés de son bec, désolidarisées, se retrouvaient encore côte à côte ? Non, il fallait admettre qu’il s’était fait aplatir à cet endroit même. Comment ? Pourquoi ? Peut-être qu’un véhicule avait roulé sur le trottoir. Ou bien c’était autre chose qui, tombant du ciel, l’avait saisi. J’ai levé les yeux sur la façade de la maison, toutes les fenêtres étaient éteintes.

La question la plus zarb qu’on m’ait jamais posée lors d’une rencontre scolaire est « Est-ce que vous êtes de la famille d’Avril Lavigne ? » Ce n’est pas qu’on en vient à douter, c’est qu’on n’a pas cessé de douter une seule seconde. On ne s’habitue pas, puisqu’il faut faire avec. Quarante-quatre jours, quarante-quatre articles. Et ce n’est pas tous les jours dimanche, sauf en semaine. Le premier qui me traite d’usurpateur je lui ! je lui ! je lui paye une bière. Je me comprends. Jusqu’à ce que je ne me comprenne plus.

Une certitude au moins, le salon du livre de Troyes débute aujourd’hui, et m’occupera, l’esprit avec, jusqu’à lundi prochain. Je m’en excite à bon compte, une parenthèse s’ouvre dans la parenthèse, plus le temps de penser aux viscères de pigeon, toute la place aux questions des jeunes gens. Le blog marque une pause, et ne redeviendra quotidien que la semaine prochaine. Ou jamais. On verra.