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D’un autre 11 septembre

01/09/2013 Aucun commentaire

Et ainsi les idées s’associent (IV).

* New York, city that never sleeps, coeur de la planète, nerf de la guerre, capitale de la crise partout-partout, et en outre « centre des échanges du monde » si l’on tente de traduire approximativement la locution vernaculaire bien connue : World Trade Center. C’est ainsi que le dernier jour de mon séjour à New York City, je suis allé me recueillir sur le site des deux tours fantômes, devenu à la fois chantier pharaonique et mémorial intimidant, lieu de tabou et de représentation, terreur sacrée et matuvu-dans-mon-joli-cercueil, comme un tombeau qui serait aussi un mall, sur cinq hectares. On peut, en payant un supplément, bénéficier d’une visite guidée du musée par un rescapé du 11 septembre garanti authentique. Puis on pénètre dans le monument à ciel ouvert.

* Par la grâce d’une anagramme simple et radicale, les tours sont devenues des trous. Idée de l’architecte : l’emplacement exact des deux tours est aujourd’hui occupé par deux gigantesques gouffres carrés, où l’eau cascade vers l’abîme. Sur les parapets des deux bassins courent les noms gravés des 2977 victimes des attentats du 11 septembre. Les lettres composant les noms sont profondes, on y peut déposer une fleur, la tige tient. Un peu en retrait, on trouve des bornes interactives qui permettent, en entrant un nom précis, de retrouver une brève biographie, une photo, et l’endroit exact où ce nom a été gravé sur la litanie de bronze. Je vois, de loin, de dos, une personne sangloter devant la borne.

* Ma fille me demande : « Et les noms des terroristes, ils y sont aussi ? » Elle me pose cette excellente question innocemment, sans intention de provoquer, mais bon sang, elle a raison. Leurs noms pourraient, ils devraient figurer. Ils sont morts aussi, ce même jour, victimes de la même folie, ils ne sont plus rien eux non plus. Un mort est un mort. 2977 morts ne sont plus que des noms, et des sanglots. Je cherche sur le parapet, j’ose à peine le toucher. Je lis des noms de toutes origines, c’est le principe américain, le principe new yorkais, y compris des noms arabes, mais je ne crois pas que ce soit ceux des terroristes, non, c’est impossible. Je ne sais pas quoi répondre à ma fille.

* Nous sommes tous américains, comme avait titré le patron d’un journal ce jour-là. Tous solidaires du traumatisme, alors ? Tous connectés en direct, conscients, témoins en deuil, les cendres chez soi tombent de l’écran, dans notre gueule les avions ? Peut-être, pour des raisons de suprématie US sur la globalisation des médias. Mais aussi pour une autre raison. Plutôt que tous américains, nous sommes en quelque sorte tous des « Américains », je veux dire des immigrés ou descendants d’immigrés (moi, c’est seulement deux générations au-dessus de ma tête), puisque le génie propre de cette grande nation est de se construire avec les étrangers débarqués du monde entier. Il en est peut-être du corps social comme de l’organisme physiologique : les plus costauds sont les métis. Ce n’est pas de la gnognote, la proclamation gravée en bronze sur le socle de la Statue de la liberté, il faut la lire, Vieux Monde, donne-moi tes pauvres, tes exténués, qui en rangs pressés aspirent à vivre libres, le rebut de tes rivages surpeuplés, envoie-les moi, les déshérités (poème The New Colossus écrit par Emma Lazarus)…

* Comme dans toutes les bonnes familles, j’ai moi aussi un oncle d’Amérique, branche mythique de l’arbre généalogique. Un dénommé Victorin Battail, ou peut-être Amblard, oncle de ma grand-mère qui, d’après les souvenirs de celle-ci, serait partie à la fin du XIXe siècle tenter sa chance en Amérique. Pour y faire quoi, pauvre diable ? Ici, il gardait les chèvres et il creusait la mine, deux talents certes exploitables dans le nouveau monde. Je crois qu’il est pourtant revenu au village à la fin de sa vie, il n’avait pas fait fortune là-bas, tant pis, on a l’oncle d’Amérique qu’on peut… Ça ne m’empêche pas d’être « Américain », ni de rêver que Victorin a peut-être essaimé sur place, laissant une descendance, des miens cousins, des vivants, des morts… J’ai eu une pensée pour lui en apercevant, au large, Ellis Island. Et une autre pour Perec aussi bien sûr.

* Tous américains ? Voire. Je me souviens d’un film collectif, intitulé 11’9″01 September 11, pour lequel un producteur visité par une l’idée géniale et le concept-qui-tue, invita une brochette de cinéastes réputés à tourner chacun un court-métrage de 11 minutes et 9 secondes (11’9 ») consacré aux attentats. Ken Loach se distingua en mangeant effrontément la consigne, traitant autre chose que le sujet imposé. Pour lui, la vigilance exigeait de ne pas laisser la date « 11 septembre » se faire confisquer, dans la mémoire collective mondiale, en tant que martyre des USA, légitimation de la politique du Département d’État américain à venir, pour le meilleur et pour le pire. Il a donc choisi de consacrer son film au 11 septembre 1973, autre jour funeste de violences politiques, mais où le brave mais sévère Oncle Sam n’a pas le beau rôle. Ce jour-là, le gouvernement du président du Chili Salvador Allende était renversé par le coup d’état du général Pinochet, dictateur durant les 27 années suivantes. La CIA était peut-être complice, ce n’est pas prouvé, sans aucun doute complaisante : une dictature militaire est un meilleur voisin qu’une démocratie qui porte à sa tête des communistes. Bilan : environ 3000 exécutions (tiens, score comparable – un mort est un mort), 38000 torturés, entre 250 000 et un million expulsés ou exilés.

* 40 ans plus tard, le Musée de la Résistance de Grenoble présente une exposition temporaire sur l’accueil des exiliados, ces réfugiés chiliens accueillis en France, notamment dans notre bonne vieille Villeneuve de Grenoble qui à peine sortie de terre  offrait à point nommé tout le confort urbain moderne à des malheureux déracinés. Ce volet de l’exposition résonne incidemment d’autres considérations politiques, amères : on se souvient soudain que ce fameux quartier de la Villeneuve, vilipendé depuis qu’un certain discours y fut prononcé, synonyme aujourd’hui de détresse dans le ghetto, d’explosion sociale, de stigmatisation, de chacun-pour-soi-misère-pour-tous, avait été inventé pour atteindre l’exact contraire, l’utopie d’un accueil, d’une convivialité, la joie d’un mode de vie nouveau à inventer ensemble… On écoute, attendri et triste, le témoignage d’un réfugié chilien : « Un appart grand comme un stade de foot, rien que pour nous ! Des chaînes de montagnes par toutes les fenêtres, trois Cordillères au lieu d’une ! Et en plus, une bouteille de Champagne dans le frigo ! Ah ça, ils savaient recevoir… Nous étions au paradis. » Souvenons-nous aussi de cela. Nous avons, nous aussi, été capables d’offrir un paradis pour les pauvres, les déshérités, les exténués, fuyant leurs rivages pour vivre libres...

* Quant à moi, j’apporterai ma modeste mais vibrante contribution à ces salutaires exercices de mémoire en prêtant ma voix à Salvador Allende. J’aurai l’honneur de lire le dernier discours du Président, prononcé à la radio nationale quelques instants avant sa mort, lors d’une soirée intitulée Chili : 1973-2013, un voyage en septembre, le samedi 28 septembre 2013 à 20h30, au Petit Théâtre, 4 rue Pierre Duclot à Grenoble, soirée au cours de laquelle on entendra en outre La Maison Bleue du Chili de Fernand Garnier, texte dit par Romano Garnier, des Bandos d’Efraín Barquero, des poèmes d’Arinda Ojeda Aravena…

* Nous sommes tous chiliens, aussi.

C’est ton bien ton trésor ta dot ton héritage

07/06/2013 Aucun commentaire

J’ai passé hier douze heures pleines, 8h30/20h30, entre les murs d’une bibliothèque. Récapitulant ce laps, les mains sur le volant pendant le trajet du retour, je me suis rendu compte que le meilleur moment de la journée, celui où il est passé quelque chose dans mes nerf, sur ma peau et dans ma cervelle, aura été celui où j’ai lu un poème de Victor Hugo intitulé À qui la faute ?, à propos de bibliothèques qui brûlent. Comme si la beauté et la fragilité de l’endroit devaient à point nommé m’être rappelées, prévenant le funeste danger qui, au terme de douze heures, me guettait : la lassitude de vivre parmi ce tas de culture silencieuse et bien rangée, où les documents qui sortent sont, statistiquement, les mêmes, toujours les mêmes, que ceux écoulés par les Espaces culture des supermarchés.

J’étais tombé sur ce texte incidemment, à la fin d’un petit bouquin gratuit qui traînait là, j’ai vibré, puis dès que j’ai pu je me suis isolé pour le relire à haute voix. Les bibliothèques brûlent rarement, ou alors c’est une métaphore. Si on va par là, moi aussi je brûle.

Je cite de mémoire Flaubert, interpellant un journaliste qui s’était permis de dauber le dernier livre d’Hugo : « Ah, non ! N’insultez pas son génie ! Sa sottise me fait suffisamment de peine. » Le paradoxe me semble très exact. On aura beau juger un peu sottes la boursoufflure d’Hugo, ou sa candeur idéaliste « de gauche » (que visait spécialement Flaubert), sa grandiloquence, ses océanes rodomontades… de fait elles n’entament jamais son génie. Elles en feraient plutôt partie. Ses bons sentiments sont de grands sentiments.

(Sur le presque même sujet, on peut lire également ceci.)

À qui la faute ?

Tu viens d’incendier la Bibliothèque ?
.                                                 – Oui.
J’ai mis le feu là.
.                                                 – Mais c’est un crime inouï !
Crime commis par toi contre toi-même, infâme !
Mais tu viens de tuer le rayon de ton âme !
C’est ton propre flambeau que tu viens de souffler !
Ce que ta rage impie et folle ose brûler,
C’est ton bien, ton trésor, ta dot, ton héritage
Le livre, hostile au maître, est à ton avantage.
Le livre a toujours pris fait et cause pour toi.
Une bibliothèque est un acte de foi
Des générations ténébreuses encore
Qui rendent dans la nuit témoignage à l’aurore.
Quoi! dans ce vénérable amas des vérités,
Dans ces chefs-d’oeuvre pleins de foudre et de clartés,
Dans ce tombeau des temps devenu répertoire,
Dans les siècles, dans l’homme antique, dans l’histoire,
Dans le passé, leçon qu’épelle l’avenir,
Dans ce qui commença pour ne jamais finir,
Dans les poètes! quoi, dans ce gouffre des bibles,
Dans le divin monceau des Eschyles terribles,
Des Homères, des jobs, debout sur l’horizon,
Dans Molière, Voltaire et Kant, dans la raison,
Tu jettes, misérable, une torche enflammée !
De tout l’esprit humain tu fais de la fumée !
As-tu donc oublié que ton libérateur,
C’est le livre ? Le livre est là sur la hauteur;
Il luit; parce qu’il brille et qu’il les illumine,
Il détruit l’échafaud, la guerre, la famine
Il parle, plus d’esclave et plus de paria.
Ouvre un livre. Platon, Milton, Beccaria.
Lis ces prophètes, Dante, ou Shakespeare, ou Corneille
L’âme immense qu’ils ont en eux, en toi s’éveille ;
Ébloui, tu te sens le même homme qu’eux tous ;
Tu deviens en lisant grave, pensif et doux ;
Tu sens dans ton esprit tous ces grands hommes croître,
Ils t’enseignent ainsi que l’aube éclaire un cloître
À mesure qu’il plonge en ton coeur plus avant,
Leur chaud rayon t’apaise et te fait plus vivant ;
Ton âme interrogée est prête à leur répondre ;
Tu te reconnais bon, puis meilleur; tu sens fondre,
Comme la neige au feu, ton orgueil, tes fureurs,
Le mal, les préjugés, les rois, les empereurs !
Car la science en l’homme arrive la première.
Puis vient la liberté. Toute cette lumière,
C’est à toi comprends donc, et c’est toi qui l’éteins !
Les buts rêvés par toi sont par le livre atteints.
Le livre en ta pensée entre, il défait en elle
Les liens que l’erreur à la vérité mêle,
Car toute conscience est un noeud gordien.
Il est ton médecin, ton guide, ton gardien.
Ta haine, il la guérit ; ta démence, il te l’ôte.
Voilà ce que tu perds, hélas, et par ta faute !
Le livre est ta richesse à toi ! c’est le savoir,
Le droit, la vérité, la vertu, le devoir,
Le progrès, la raison dissipant tout délire.
Et tu détruis cela, toi !
.                                                  – Je ne sais pas lire.

L’Année terrible, 1872

Un geste pour l’environnement

03/06/2013 4 commentaires

On sait bien pourquoi, statistiquement, « la pluie et le beau temps » constitue le premier sujet de conversation entre deux inconnus : la civilisation exige d’entrer en contact avec son prochain sans l’agresser, et la météorologie donne cette universelle opportunité d’abonder dans le sens d’autrui, paradoxalement sans se mouiller. Chacun, qu’il soit riche ou misérable, péquin ou puissant, pieux ou mécréant, fin-de-droit de Roubaix ou vieille-pie de Davos, illettré ou prix Nobel, honnête homme ou Cahuzac, chacun prend la météo dans sa gueule, la subit ou en jouit de façon comparable. Ensuite, il s’en protégera certes selon ses moyens propres, chacun pour soi et la main invisible du marché pour tous, mais, au départ, la condition est identique, ainsi que les halala, les ouyouyouy, les yaputsézon, les c’est-encore-pas-pour-aujourd’hui, et les blagues sur l’automne au mois de juin. la communauté de destin console tant bien que mal : c’est tellement bon, un sujet sur lequel s’accorder enfin ! Comme un parfum de paix sociale. Voyez un peu comme la vie est surprenante, je me découvre de même opinion que Nadine Morano. Ainsi depuis des semaines tout le monde est d’accord : ce printemps est, de loin, le plus pourri qu’on ait vu de mémoire d’homme atteint d’Alzeihmer.

Or j’ai appris ceci en visitant le Musée du Quai Branly : Pablo Picasso, qui porta toute sa vie les cheveux courts, les laissa néanmoins pousser en 44, clamant, révolté pileux : « Je vous préviens, je ne me coupe plus les cheveux tant que la paix n’est pas signée ! »
J’ai un combat plus modeste : j’attends seulement qu’il fasse beau. Trois mois, nom de Dieu, trois mois que j’attends qu’il fasse beau et que je ressemble, chaque jour un peu plus, à un hippie ou un clodo ou un gothique ou un wookie (imaginons, pour rire, un wookie clodo hippie gothique). Je tente ce moyen de pression, on verra bien s’il est efficace. Le ciel, jusqu’ici, est inflexible. Mais si personne ne fait rien, hein…

Les petites soeurs de l’ouvrier

14/04/2013 Aucun commentaire

Georges Brassens ne croyait pas en Dieu (« hélas », précisait-il) mais aimait beaucoup les rituels chrétiens. Le refrain Sans le latin la messe nous emmerde/Le vin du sacré calice se change en eau du boudin/Sans le latin, et ses vertus faiblissent est drôle mais nullement ironique, il est à prendre au premier degré.

Moi-même, athée incurable mais cependant non hermétique aux mythes et symboles, musiques et spiritualités chrétiennes (ou émanant d’autres confessions, tout aussi bien), c’est avec enthousiasme, soit, étymologiquement, avec Dieu en moi, que je relaie l’information suivante.

Catherine Page et Alain Massonneau présenteront leur dernier film L’Amour qui meut le soleil et les autres étoiles à la cinémathèque de Grenoble le vendredi 19 avril à 19h. Détails ici.

Il s’agit d’un documentaire qui interroge et observe, pendant 3h45, des bonnes soeurs…

Enoncé ainsi, le « pitch » pourrait vous donner envie de fuir. Vous auriez tort.

Le film est non seulement instructif (vous saviez que cela existait, vous, cet ordre, « les petites soeurs de l’ouvrier », ces nonnes qui vivent sans cornette et travaillent avec les prolos ? moi, non), il est émouvant. J’ai eu la chance d’en voir une copie de travail, il y a près de deux ans. C’est ainsi que j’ai passé 3h45 en compagnie de femmes lumineuses et attachantes, qui certes sont un brin anachroniques (le film parle notamment de cela, du vieillissement de leur ordre, de la disparition de leur mode de vie, de la mort pure et simple aussi), certes ont la foi (et alors ça c’est le gros mystère), mais sont bigrement vivantes, et ont des choses à raconter. Juste raconter, se raconter, sans faire de prosélytisme, ce n’est pas la question. Je vous assure que c’est beau.

Pour ma part je ne prie pas pour vous, mais je pense à vous, ce qui revient un peu au même, chacun faisant comme il peut.

L’eschatologique est scatologique

14/11/2012 6 commentaires

La fin du monde ne manque pas de sel.

Le mois passé, à Troyes, alors que je faisais visiter l’expo Double tranchant à des collégiens, un môme a levé le doigt, saisi d’une révélation urgente à extérioriser : « Mais alors, m’sieur, votre livre, c’est sur la fin du monde, euh, je veux dire, sur la fin d’un monde » … Oui, oui, il avait raison. Son lapsus aussi.

Il y pense. Bien sûr, moi aussi j’y pense. La fin du monde est pour bientôt. J’ai beau savoir, ayant autrefois suivi un cursus universitaire sur le sujet, que « la fin du monde » n’est pas un agenda rationnel mais une vue de l’esprit, une Weltanschauung, une structure imaginaire nourrissant depuis la nuit des temps mythologies, religions, scénarios de cinéma, chansons d’amour ou blues, j’ai beau savoir que le terme permet de penser, je n’ai aucun doute, elle arrive.

Si l’on cherche les signes annonciateurs de la fin du monde, on les trouve, il n’y a qu’à se baisser. Par exemple, pas plus tard que ce matin, alors que j’avais employé deux fois le mots curiosité dans un paragraphe, j’ai interrogé la fonction Synonymes de mon traitement de texte (Word 2003, bientôt dix ans la version, c’est dire si les fins du monde se préparent à l’avance). Voici les suggestions de synonymes que j’ai obtenus pour curiosité : intérêt, gain, dividende, revenu, rapport, rente, annuité, commission, agio, escompte, arrérage, avantage, gratuité. La fin est proche, en vérité je vous le dit.

Sérieusement (?), je ne grossis point les rangs des illuminés obsessionnels complotistes vingt-deux-décembristes pullulants, qui escomptent que l’apocalypse adviendra le mois prochain au jour et à l’heure qu’on leur a indiqués, qui ajoutent à l’angoisse ambiante, non comme prophètes mais comme symptômes, parce qu’on les sent prêts ces cons à déclencher la fin eux-mêmes juste pour vérifier leurs prédictions auto-prédictives… Moi, la veille du 22 décembre je ne dormirai pas plus mal que les autres nuits, mais je suppose que cette clique folklorique sera quant à elle déçue, flouée, ma foi il lui restera à faire ce que font les témoins de Jéhovah depuis des lustres : une mise à jour, un ajournement perpétuel de « l’apocalypse que nous verrons de notre vivant », dès le 23 décembre ils annonceront que les calculs ont été refaits, que oups finalement les Mayas s’étaient gourés mais qu’en revanche on vient de révéler des documents mésopotamiens, zaïrois, aborigènes ou sri-lankais, très précis et très troublants, sur des événements fatals qui surviendront à brève échéance.

L’échéance est sans aucun doute rien moins que brève. Au mieux (au plus tard) : toute vie aura disparu sur terre d’ici trois milliards d’années, du fait de l’évaporation de l’atmosphère et des océans suite à l’augmentation de température de notre étoile nourricière, qui elle-même mourra en avalant tout le système solaire deux milliards d’années plus tard. Au pire (au plus tôt) : la voracité et l’inconscience des êtres humains, leur curiosité pour parler Microsoft, pourraient avoir précipité l’effondrement des écosystèmes planétaires dans un siècle, et ce n’est pas de la superstition mais du pessimisme raisonnable. Deux tiers, je dis bien deux tiers, des arbres de la planète sont menacés. Nous suivrons bientôt, c’est évident. N’importe, « bientôt » est une notion relative – un mois, un siècle, ou cinq milliards d’années, à l’échelle des galaxies tout ça c’est un peu la même chose, la terre disparaîtra et cela me fait de la peine parce que je l’aimais bien. Je suis un apocalyptique d’obédience non hystérique mais mélancolique, le-ténébreux-le-veuf-l’inconsolé, vivre dans un monde condamné me chagrine parce que la mort y est à l’oeuvre, lentement. L’eschatologie est scatologique parce que la fin du monde nous fait chier.

Dans l’odeur du pain brûlé

23/08/2012 un commentaire

Cette nuit, j’ai rêvé qu’il était grand temps que je consulte, enfin, pas pour moi bien sûr, je viens pour un ami, ah ah ah. Je me trouvais donc seul dans une salle d’attente, le temps était long et l’ameublement spartiate, je réfléchissais à la meilleure façon de tourner ma lettre d’adieu, il paraît que Tony Scott en a laissé une dans sa voiture près du pont, mais c’est dommage les policiers ne veulent pas révéler ce qu’il y a dedans. Finalement l’infirmière entre dans la pièce, me tend un stylo et un formulaire de deux pages à remplir avant de rencontrer le médecin. Sur les deux feuilles l’impression bave, l’encre floute, ils devraient songer à changer la cartouche de leur photocopieuse. La première page contient une liste de questions sur la régularité de mes relations avec la Sécurité Sociale et sur mes antécédents médicaux, les diabétiques de la famille, mes infarctus, mes anesthésies générales, mon usage de stupéfiants alcool tabac, mes hépatites, mes allergies, interrogatoire au terme duquel je ne vois pas de quoi je pourrais me plaindre, enfin plaindre mon ami bien sûr ah ah. La seconde page est constituée d’un QCM visant à établir mon quotient dépressif. La première question est ainsi formulée : « Vivez-vous depuis une semaine prostré dans le noir et l’odeur du pain brûlé ? □ OUI  □ NON (Si OUI comptez + 1 point) » Ah, okay, quand on a terminé, il suffit d’additionner les points en bas de page, ce n’est pas très compliqué.

Je me suis réveillé en gloussant, des soubresauts partout. Ah ah ah. C’est vachement rigolo, en fait, la dépression, pourquoi personne ne le dit jamais ?

Tout ça c’est pas juste moi, c’est parce que je lis l’actualité, il ne faut pas s’étonner, après. Il suffit que je lise ceci ou cela, ou même ça, et vlan je suis submergé comme devant par mes angoisses de fin du monde, 21 décembre mon cul, en réalité c’est chaque jour un peu, je devrais me surveiller je suis un vrai coeur de cible pour tous ceux qui annoncent l’imminente Apocalypse, il faudrait que j’en parle à quelqu’un, je le ferai le jour où je me déciderai enfin à consulter, ah ah ah.

Pour faire glisser j’écoute Didier Super. Les punks en principe ont toujours raison, parce qu’il n’ont rien à perdre, rien à cacher, rien à foutre les couilles, never mind the bollocks. Free Pussy Riot !

Et surtout joyeuse rentrée à tous !

La croûte de synthèse

12/05/2012 4 commentaires

Chaque habitant de l’Europe occidentale consomme environ cent kilos de matières plastiques par an. Comment comprendre un chiffre aussi abstrait ? C’est comme pour l’empreinte carbone ou pour à peu près tout ce qui se consomme, on trouvera de par le monde plus glouton que nous, et aussi plus tempérant (plus riche et plus pauvre, mettons : les USA et l’Afrique sub-saharienne), mais en ce qui nous concerne, voilà le tas individuel, le vilain sac paco, en moyenne un quintal de plastoc par tête de pipe, bon an mal an. On le consomme, c’est-à-dire naturellement on ne le mange pas (encore que), selon l’acception du Robert on l’amène à destruction en utilisant sa substance, on en fait un usage qui le rend ensuite inutilisable. On consomme le plastique notamment sous forme d’emballages variés, car on achète les produits sous une ou plusieurs peaux qui nous prouvent que nous en sommes bien le premier propriétaire (« Neuf sous blister ! »), on déballe comme on dépucelle un produit de consommation, on arrache l’hymen de plastique, on jette le contenant et on n’y pense plus, on se concentre sur le contenu.

Lorsqu’on jette ce plastique dans une poubelle adéquate-qui-procure-une-vague-bonne-conscience, le plastique aura une chance d’être recyclé, ne serait-ce qu’en étant brûlé pour produire de l’énergie, après tout ce plastique est un dérivé d’hydrocarbure, il peut servir à ça, tant pis pour l’empreinte carbone.

Mais lorsqu’on le jette ailleurs, Mister Plastoc vaque librement, il traîne, il s’envole en plein air, il se salit en pleine terre, il tourne mal : il échoue dans la nature ou bien dans un caniveau et glissera ensuite, dans les deux cas, au fil d’un ruisseau. Le ruisseau le confie à la rivière. La rivière le charrie jusqu’au fleuve. Le fleuve le jette dans la mer. Les courants marins l’emportent au large.

Et là, au large, très au large, se passe quelque chose d’étonnant : il ne bouge plus, le plastoc, il tourne en rond, il s’agglomère, il retrouve ses amis, il fait masse. Il existe cinq zones sur le globe, Pacifique Nord, Pacifique Sud, Atlantique Nord, Atlantique Sud, Océan indien, où les courants marins se rencontrent et s’enroulent façon cul-de-sac centripète, dans le sens des aiguilles d’une montre dans l’hémisphère nord, en sens inverse dans l’hémisphère sud, formant d’immenses vortex nommés gyres océaniques, équivalents maritimes des trous noirs dans l’espace intersidéral : d’où que l’on vienne, on s’y retrouvera fatalement, on y sera aspiré, englouti en lent tourbillon, et on n’en sortira plus jamais.

Au fil des décennies (les premiers polymères produits industriellement datent des années 1930), des milliers de mètres cubes de déchets impossibles à digérer par la nature se sont ainsi agglutinés dans l’océan, sur lui et sous lui, de la surface jusqu’à une profondeur de trente mètres. Ce phénomène est continu, jour et nuit : durant l’année qui vient de s’écouler, alors que la campagne électorale battait son plein et abordait des sujets très-très-très intéressants et qu’Eva Joly était persiflée au prétexte que son accent n’est même pas français, une portion évaluée à 10% des cent kilos de plastique européen par personne et par an est venue augmenter l’une des deux nappes de l’Atlantique, ou, allez savoir, selon les caprices de Neptune, l’une des trois autres. Ou peut-être celle de la Méditerranée, qui est plus modeste et plus diffuse, parce qu’on n’a pas dans Mare Nostrum de courants marins d’une force comparable à ceux des océans.

La plus gigantesque de ces cinq poubelles flottantes, et la plus observée (cela expliquerait-il ceci ?) est celle du Pacifique Nord, qui mesure 3,5 millions de kilomètres carré, soit six fois la France. Ces millions de tonnes de plastique, en fragments massifs ou infinitésimaux, qui naturellement ont chassé toute vie alentour (plus de plancton, plus de poisson, plus d’oiseaux, plus de chaîne alimentaire, rien d’autre rien rien que des milliards de bouts de plastique, des durs des mous, des gris des colorés des transparents), ont formé ce que l’on a appelé « the Great Pacific Garbage Patch » (la grande plaque d’ordures du Pacifique), nouveau continent artificiel ou, pour les poètes, « septième continent en plastique ».

Parfois, je lis quelque chose, j’intègre une information, jusque tard dans la nuit je gouguelise tétanisé, et j’en reste si effaré, choqué, abasourdi, presque mort un petit peu moi-même face à tant de mort, que je me dis « il faut faire un livre là-dessus ». Mais je ne m’y colle pas, je ne sais pas comment m’y prendre, je ne vois pas l’intérêt d’ajouter aux faits bruts, de retrancher, pis : d’inventer une histoire, alors je me contente d’en faire un article sur ce blog, je transmets simplement, j’informe à mon tour.

En revanche, il m’arrive, sur d’autres sujets, de finir à force de rumination par trouver comment construire mon livre, à partir d’une idée qui m’aura traversé comme une flèche lancée depuis les mass médias. Cela peut prendre des années, mais de temps en temps un texte se concrétise ainsi. Mon prochain livre, Lonesome George, parle de l’environnement, je ne peux pas dire mieux. Guettez le bon de souscription ici même dans quelques jours.

Banalité du mal, figure 27453 (Troyes épisode 75)

26/11/2011 un commentaire

Qui, au sein de l’exécutif français, est en charge de la lutte contre le racisme ? Le Ministère de l’Intérieur. Nous sommes à la limite du conflit d’intérêt.
Louis-Georges Tin

Hier, durant mon voyage en train (six heures de Troyes jusqu’à chez moi), j’ai assisté à une descente de police. Quatre hommes et un chien, tous les cinq en uniformes, ont traversé la rame et ont vérifié l’identité (ce putain de mot qui devient dangereux dès qu’on le fétichise sur papier ou dans les têtes) des passagers, un par un. L’atmosphère de ce pays est ainsi faite que, lorsque je me fais contrôler l’identité, je commence par me sentir un peu coupable, anxieux sans savoir au juste de quoi, sans doute n’ai-je pas l’identité idéalement configurée, j’éprouve la même appréhension que pour un examen médical, « Qu’est-ce qu’ils vont débusquer dans mon foie mes reins mes poumons, j’espère qu’il n’y aura rien ce coup-ci… »

Pourtant, quand mon tour vint, cet intimidant roulage de mécaniques de la République Française fut relativement vite expédié, quoique rendu pénible par le ton rogue du policier, dont les yeux ont pris le temps de cinq bons allers-retours entre mon permis de conduire et ma face suspecte – « Eh, ben, je vais avoir du mal à vous reconnaître sur cette photo. Enlevez votre bonnet. » Même pas s’il vous plaît. Simple formalité.

Ce fut une toute autre affaire quand le commando, poursuivant sa mission identitaire deux rangs plus loin, s’est adressé à un monsieur noir, seul, la trentaine.

« Qu’est-ce que c’est que cette carte ? [Tenant entre ses doigts le document en question, rectangle plastifié et rosâtre.]
– Vous voyez bien, c’est une carte de réfugié.
– Ce n’est pas ce que je vous demande. Je vous demande un papier d’identité. Est-ce que vous êtes français ?
– Mais non, je ne suis pas français, je suis congolais.
– Avez-vous un passeport congolais ?
– Bien sûr que non, je n’ai que cette carte.
– Dans ce cas, présentez-moi un permis de séjour.
– Je n’ai pas de permis de séjour, je vous dis que je suis réfugié politique. Je suis indésirable dans mon pays, c’est pourquoi je suis en France, je n’ai que cette carte.
– Ce n’est pas cette carte que je vous demande. Avez-vous un permis de séjour valide ?
– Mais cette carte de réfugié est parfaitement valide, enfin ! Apprenez votre métier !
– Monsieur, je vous demande de rester correct. Nous, nous restons corrects. Levez-vous. »

Les policiers l’ont correctement levé, retourné, collé contre la paroi du compartiment, mains en l’air, et ont procédé à sa fouille au corps, palpant son torse, son ventre, ses hanches, ses cuisses, ses mollets. Pendant que se prolongeait cette humiliation gratuite, il criait au mur « Je suis un danger pour la France, c’est ça ? C’est moi le danger ? » et celui des policiers qui avait gardé en main la carte rose parlait dans son talkie-walkie. Il épelait d’un ton plus las que dégoûté les noms et prénoms de l’interpellé, puis répétait l’ensemble reconstitué, « Oui, c’est ça », avec une moue exprimant de façon ostentatoire son peu d’appétence pour les patronymes de métèques, attendant qu’un collègue à distance vérifie ces données sur un quelconque fichier central et français.

Quand l’incident s’est enfin terminé, que les cinq policiers ont rendu la carte à l’homme sans un mot d’excuse et ont changé de wagon, j’ai échangé quelques phrases avec le monsieur noir. « Je suis désolé, je suis stupéfait, je suis écoeuré », le minimum à dire, qu’il sache que ces brutalités n’étaient pas commises en mon nom, lui haussait les épaules comme s’il avait l’habitude – et c’était pire.

Je pense à un autre réfugié politique, un qui a fait l’Histoire de France. Lors de son procès sommaire en 1944, le terroriste et métèque Missak Manouchian s’est vu reprocher, parmi d’autres griefs tout aussi graves et qui devaient conduire à son exécution tout à fait légale sur le mont Valérien, de n’être pas français.

Il eut alors, à propos de l’identité nationale, cette réponse, peut-être inventée après coup pour le mythe, je n’en sais rien, qui mériterait d’être vraie, qui devrait constituer la prémisse systématique de tout débat sur ce sujet débile. Il s’est, peut-être, exclamé : « La nationalité française, vous l’avez héritée. Moi, je l’ai méritée ». Mériter d’être Français ? Faut-il avoir une haute idée de la France, pour jeter à la face de ses représentants et de leur chien, et juste avant le mur des fusillés, pareille déclaration d’amour ! Je pleure, de honte et de rage, de me trouver, moi simple héritier (quoique petit-fils d’immigré), dans l’impossibilité de partager cette idée. France terre d’asile ? France asile de fous.

La néoténie, c’est intéressant (Troyes épisode 63)

14/11/2011 un commentaire

Le temps de mon apprentissage est révolu, c’était un autre siècle. Mais la néoténie est un concept curieux, un de de ceux justement appris dans mes études, et que j’ai trouvé si intéressant que je ne l’ai jamais oublié, le rencontrant depuis, ici et là, dans la nature, ou dans le miroir. La néoténie est ce phénomène biologique par lequel les individus d’une espèce donnée conservent durablement, y compris lors de l’avènement de leur maturité sexuelle, certaines caractéristiques de leur physiologie juvénile, voire de leur état larvaire ou foetal, allongeant ainsi la durée de leur âge tendre, et retardant d’autant leur stabilisation sur le palier dit âge adulte, accomplissement ou encroutement, c’est selon.

L’être humain est le champion du monde de la néoténie, puisque c’est l’animal qui, compensant sans doute son dénuement en termes d’instinct et de défenses naturelles, a démesurément étiré la durée de son stade d’apprentissage pré-adulte, jusqu’à inventer une période spécifique, inconnue ailleurs, entre l’enfance et l’âge adulte : l’adolescence. (Cuistre sur les bords, mais surtout un peu embarrassé qu’on me questionne sur l’écriture pour ados, je rappelais jadis dans une interview qu’un proche cousin de l’homo sapiens-sapiens, le lémurien, connaissait une adolescence de quinze jour maxi, tandis qu’elle peut chez nous durer quinze ans.)

Le concept de néoténie a des applications, plus ou moins sauvages, en sociologie (cf. le retard d’émancipation des jeunes gens, à la Tanguy) mais également en esthétique : les artistes qui dépeignent des personnages aux yeux gigantesques, des lotos dévorant la moitié du visage, plaquent sur des visages adultes des morphologies de bébé – l’oeil étant l’organe qui grandit le moins, il semble, relativement, immense chez le bébé, et petit chez l’adulte. Peu importe que l’intention de ces artistes soit inconsciente et au premier degré (l’effet kawaii des yeux manga, ou bien les peintures kitsch de Margaret Keane), ou consciente et au second (effet inquiétant sur la fameuse pochette des Eels, effet subversif dans les bandes dessinées d’Ivan Brun), voire manipulatrice tendance bons sentiments (photo ci-dessus), dans tous les cas ces représentations néoténisent le visage.

Pourquoi est-ce que je parle de ça, déjà ? Ah, oui, ça me revient. Mais il est tard, monsieur, comme disaient Jacques Brel et Shéhérazade. Le temps que je retrouve le fil de ce que je voulais dire, la nuit est tombée. Je poursuivrai demain. (suite ici)

Sept milliards de mille sabords (Troyes épisode 52)

03/11/2011 un commentaire

Selon les sources, le cap des sept milliards d’êtres humains simultanés a été franchi lundi dernier, ou le sera d’une seconde à l’autre (d’après l’hypnotique site terriens.com, que je peux regarder bouche bée plusieurs minutes d’affilée comme un aquarium où se serreraient des sardines), voire, au plus tard, en mars 2012. Peu importe l’échéance, nous sommes nombreux. On se serre. On se fait de la place. On essaye de ne pas s’entretuer. Et le plus beau est que chacun de nous est une possibilité, une actualisation de ce qu’est le genre humain, ni mieux ni pire que son voisin. Je suis un sept-milliardième de l’humanité. Comme toi, vieux.

Je suis en train d’écrire un livre qui se passe au Paraguay. Je n’ai jamais mis les pieds au Paraguay. Pour écrire, il faut soit avoir mis les pieds, soit faire marcher son imagination sur des actualisations lointaines de la même humanité que la nôtre, et dans tous les cas, il faut lire. Donc je lis, méthodiquement, tout ce que je peux trouver concernant le Paraguay. La tâche n’est pas commode, figurez-vous. Le Paraguay est un pays oublié en plus d’être misérable, et n’a jamais engendré de vaste bibliographie – exception faite, un peu, des aventures utopiques des missionnaires jésuites aux XVIIe et XVIIIe siècles, sur lesquelles désormais nous plaquons le visage de Jeremy Irons et Robert de Niro et la musique de Morricone.

Parmi les rarissimes livres ayant trait au Paraguay que je déniche au catalogue de la médiathèque, je lis Tupito le petit Guarani d’un certain Pierre Landais (éd. Entre deux rives, série « L’Amérique latine racontée aux enfants », 2002). Ce petit album format à l’italienne, peu engageant, au récit artificiel et aux illustrations moches comme un Pierre La Police qui aurait envie d’être sympa, a pour narrateur un garçon de 11 ans, cireur de chaussures à Asuncion, qui s’adresse directement au lecteur français, lui vulgarisant à grands traits son mode de vie (« Ami(e) ! Je vais te narrer une journée typique de ma vie »), l’histoire de son pays, sa géographie, ses horreurs passées. « Ceux qui ont commis le plus d’atrocités et de morts sont des généraux militaires devenus pas la suite chefs d’état : Gaspar Rodriguez de Francia et Stroessner, qui décima trois millions d’indiens Guarani pour pouvoir diriger le pays en toute tranquillité. J’espère que tu ne connaîtras jamais ce type d’individus qui ne mérite pas de vivre. »

Outre que le chiffre de trois millions est, je l’espère, une coquille (la population du Paraguay étant lentement passée, sous Stroessner, de 1,7 à 4 millions d’habitants, le génocide serait encore plus spectaculaire que celui des Khmers rouges), je tique sur la dernière phrase. Je me révèle soudain l’un de ces droitdelhommistes facilement raillés par les épigones réacs de Philippe Muray, parce que je suis, pour tout dire, scandalisé. Je ne prône certes pas l’angélisme et les bons sentiments en littérature jeunesse, je sais pertinemment que Stroessner était un tyran bien placé au hit-parade mondial des criminels de guerre… Mais « ils ne méritent pas de vivre » est une apologie de la peine de mort, et l’apologie de la peine de mort me chagrine, en littérature jeunesse comme ailleurs. D’autant que l’auteur ne peut même pas plaider la couleur locale des us et coutumes, puisque le Paraguay a aboli la peine de mort en 1992.

Les sept milliards d’actualisations de l’espèce humaine méritent toutes de vivre. Même les actualisations en barbares. Les barbares sont nos frères, c’est comme ça, c’est un principe. Un homme tue un autre homme = un crime. Kadhafi tue un opposant d’une balle dans la tête = un crime. Un opposant tue Kadhafi d’une balle dans la tête = un crime. Si l’on décide quel sept-milliardième mérite de vivre et quel autre non, on bascule, et le barbare est en nous.

(Londonomètre : 960 bien tassés.)