La joie de la littérature prend sans doute des formes infinies, mais pour aujourd’hui contentons-nous d’en identifier deux, ce sera déjà ça, l’infini sera pour un autre jour. Disons : la forme courte et la forme longue.
Je viens de lire, non pas l’un après l’autre mais l’un sur l’autre, l’un dans l’autre, deux livres formidables : l’un cul-sec, plaquette extrêmement brève, centaine de pages aérées et illustrées qui m’auront accompagné environ deux jours à moins que ce ne soit deux heures, L’Homme est une fiction (Carmela Chergui, Lusitala, 2025) ; l’autre au long cours, pavé épais et dense, 400 pages bien serrées qui m’auront tenu par intermittence environ deux mois à moins que ce ne soit deux ans, Le Destin de Mr Crump (Ludwig Lewisohn, Phébus, 1996, écrit il y a très exactement un siècle en 1926).
À main gauche un flash, un shot, un choc contemporain, la littérature se niche indéniablement ici, dans l’éclair et l’immédiateté ; à main droite une saga romanesque à l’ancienne, la littérature se déploie indéniablement là, dans la longue haleine et le foisonnement sur plusieurs générations, péripéties, bruit, fureur, fatum. J’invente à mon seul usage ce que ces deux livres ont en commun, point commun m’appartenant exclusivement : je les ai faits miens au même moment, ils m’ont prodigué un effet tel que je mélange leurs synopsis (dans les deux cas je décèle une enquête sur la façon dont tourne mal et se damne un artiste, marqué par la solitude, menacé par la folie, inadapté en ce monde), leurs titres (la fiction de l’un et le destin de l’autre sont au fond interchangeables), leurs narrateurs-enquêteurs (chacun d’eux se présente discrètement, au début du premier livre et à la fin du second), leurs motifs cachés (la couverture de L’Homme est une fiction représente une scène domestique, un homme attablé et une femme assassinée), et leur mélancolie.
Objectivement ils sont pourtant radicalement distincts.
I
L’Homme est une fiction est un récit documentaire et lapidaire, premier livre de Carmela Chergui (1981- ). Le fil est d’abord autobiographique, l’autrice déroulant son cursus professionnel dans l’édition, la librairie et la bande dessinée, entre Paris et Bruxelles. Fouillant parmi des invendus de la mythique maison Futuropolis, animée par Étienne Robial et Florence Cestac (1974-1994), elle découvre un livre et surtout un auteur inconnu, Étrange Apocalypse (1983) par Étienne Mériaux.
À force d’obsession, d’obstination, d’investigation, l’histoire de Carmela devient celle d’Étienne. Comment ce personnage singulier, marginal, a-t-il pu disparaitre sans laisser d’autre trace que cet unique album ? Elle traque les signes, retrouve des publications, des expositions, des représentations publiques de ses pièces, des enregistrements, elle approche les témoins du passage sur terre d’Étienne Mériaux dans les milieux artistiques et punks des années 70 & 80, enfin sa famille. Ce sera sa sœur qui lui confira un carnet où elle avait collecté une sommes de dessins et de textes intimes, dont celui-ci, énigmatique : « Si les rêves ne font pas partie de la réalité, alors quand il dort, l’homme est une fiction ».
Enfin, dans une troisième partie, le récit revient à la première personne : Carmela Chergui parle de son histoire familiale, d’une autre disparition… et elle tisse les liens entre les drames qu’on lit, qu’on devine, qu’on côtoie, et ceux que l’on vit. Parler des autres est parler de soi, et réciproquement.
Je me suis reconnu. J’ai eu de l’empathie. J’ai réfléchi sur moi, et sur le monde.
II
Le Destin de Mr. Crump est un roman, le troisième, et sans doute le plus célèbre de Ludwig Lewisohn (1882-1955), encensé par Freud et Thomas Mann (tandis que le suivant, Crime passionnel, sera co-traduit par Antonin Artaud), en dépit d’une édition chaotique : écrit en 1926, refusé aux États-Unis, il paraît d’abord en France (comme Ulysse de Joyce ou Lolita de Nabokov) avant de se voir enfin édité dans son pays natal deux décennies plus tard, en 1947, et encore, dans une version largement caviardée par la censure. Roman magistralement satirique sur les mœurs des couples, leurs hypocrisies et leurs manipulations, il se situerait, dans l’histoire des enfers conjugaux, comme un point de jonction entre Balzac et Flaubert, le déjà cité Nabokov, voire Ingmar Bergman.
Attention ! Ce roman ne connaîtra au XXIe siècle aucun retour de popularité : il ne saurait que faire tache en notre époque post#metoo, parce que le mauvais rôle y est clairement féminin. Les violences subies (psychologiques et non physiques) sont infligées par la féminité toxique dont le personnage principal, Herbert Crump, pianiste et compositeur est la victime – quoiqu’il se rende coupable d’un féminicide.
Je suis moi-même démodé : me revendiquant anti-sexiste, j’estime que les femmes sont des êtres humains, par conséquent tout à fait susceptibles d’être de fieffées ordures comme tout le monde (mais lorsqu’elles sont de fieffées ordures, c’est bien parce qu’elles sont des êtres humains, et non parce qu’elles sont des femmes… De même, et cela est également fort démodé de ma part, moi qui suis absolument anti-raciste, je considère que les Blancs, les Noirs, les Arabes, les Juifs, etc., sont tous des êtres humains, donc tous susceptibles d’être de fieffées ordures… Bref).
Reste que ma première impression (Ouh la la, que c’est misogyne, aucun personnage féminin n’est sympathique…) ne s’est guère estompée jusqu’à la fin, mais peu importe : quel grand roman tout de même, roman analytique (comment la situation dégénère), psychologique (minutieuse description d’un enfer mental) et sociologique (bien-pensance et refoulement dans une société puritaine). La longue durée et la finesse des analyses font que tout lecteur, y compris féministe je crois, y trouvera matière à réflexion ! Ainsi, moi, dans la diabolique mauvaise foi d’Anne, monstre droit dans ses bottes, incapable de se remettre en question et jouant en permanence sur le registre du reproche, de la culpabilisation, du chantage… j’ai reconnu une femme de mon entourage, prodigieusement toxique, avec qui j’ai désormais rompu tout lien. Je suis troublé en lisant des phrases manipulatrices prononcées par une créature de fiction, qui m’ont été adressées quasiment à l’identique par une personne réelle, telle que celle-ci, qui nous plonge en plein gaslighting sournoisement déguisé en bienveillance : « Pourquoi ne peux-tu pas te conduire convenablement ? Ce qu’il te faut c’est un psychiatre. »
(Je note que ce livre souvent atroce est aussi, à l’occasion, très drôle, parce que la monstruosité est drôle, enfin, tout dépend de votre sens de l’humour – je relève cette phrase p. 288 : « J’ai eu une hémorragie du rectum et cela m’a détraqué le cœur. »)
Je me suis reconnu. J’ai eu de l’empathie. J’ai réfléchi sur moi, et sur le monde.
Le court et le long. Tout ce qui rentre fait ventre, disait ma grand-mère.
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