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Archives pour 05/2026

Florence

24/05/2026 Aucun commentaire

Chiotte, encore un exercice de nécrologie au Fond du Tiroir.

Je pleure la disparition d’une amie musicienne, Florence Barthe.

J’ai eu la chance de la côtoyer une bonne vingtaine d’années, d’abord dans un cadre professionnel. Nous étions en quelque sorte voisins de bureau : elle à l’école de musique, moi dans la médiathèque.

Elle venait me chercher, très simplement, pour me dire « Viens, on va inventer quelque chose ensemble » : ainsi nous avons eu, à cheval sur les années 2000 et 2010, maintes occasions de travailler de concert sur ses contes musicaux (elle était autrice-compositrice-interprète), sur ses projets participatifs (je me souviens de son spectacle sur Edith Piaf que nous avons donné plusieurs fois), et surtout sur un atelier de comptines que nous avons co-animé quelque temps à la médiathèque, successivement nommé « Roule galette » (oui, car c’était l’époque où l’on utilisait des CD pour les animations…) et « Trempez-la dans l’huile ». Elle adorait demander aux mamans dans le public de chanter leurs chansons d’enfance, de leur pays, de leur passé, ce patrimoine d’ailleurs qu’elles transmettaient à leurs bébés, et elle les accompagnait à la guitare.

J’avais été sidéré d’apprendre, longtemps après qu’elle avait initié ces ateliers, qu’elle les donnait sur son temps libre, bénévolement.

Je me souviendrai, donc, de sa générosité, mais aussi de son énergie intacte jusqu’au bout, de sa joie, de ses idées en ébullition, de son enthousiasme à oeuvrer dans le « collaboratif » pas mal de temps avant que ce concept soit à la mode.

Elle était « inspirante » comme disent les millennials.

Inspirante aussi, et peut-être surtout, dans sa manière de mener sa vie : malade, elle avait choisi de prendre sa retraite de façon anticipée pour pouvoir non seulement se soigner, mais aussi consacrer le temps qu’il lui restait à ce qui lui tenait à cœur.

Elle a maintenu ses activités aussi longtemps qu’elle l’a pu, animant jusqu’à l’an dernier des stages, des chorales et divers ateliers de chants, voire d’écriture de chansons – c’est à ces occasions-là que je l’ai croisée pour la dernière fois en plein travail, à Solexine (Grenoble) ou aux Épicéas (Autrans).

La sachant hospitalisée, j’ai tenté de passer la voir hier. Fatalitas ! Je n’ai pas réussi à lui dire au revoir, elle est partie quelques heures avant ma visite.

Alors j’ouvre son site, pour mémoire : https://www.florencebarthe.net
En l’explorant, on dénichera de bien jolies traces, dont une interview sur France Inter de 2012, où elle présente sa façon de travailler, qui était essentiellement une façon d’aller vers les gens, de les rassembler, « d’inventer quelque chose ensemble » exactement comme elle avait fait avec moi… Entendre sa voix fait un gros plaisir.

Le court et le long

17/05/2026 Aucun commentaire

La joie de la littérature prend sans doute des formes infinies, mais pour aujourd’hui contentons-nous d’en identifier deux, ce sera déjà ça, l’infini sera pour un autre jour. Disons : la forme courte et la forme longue.

Je viens de lire, non pas l’un après l’autre mais l’un sur l’autre, l’un dans l’autre, deux livres formidables : l’un cul-sec, plaquette extrêmement brève, centaine de pages aérées et illustrées qui m’auront accompagné environ deux jours à moins que ce ne soit deux heures, L’Homme est une fiction (Carmela Chergui, Lusitala, 2025) ; l’autre au long cours, pavé épais et dense, 400 pages bien serrées qui m’auront tenu par intermittence environ deux mois à moins que ce ne soit deux ans, Le Destin de Mr Crump (Ludwig Lewisohn, Phébus, 1996, écrit il y a très exactement un siècle en 1926).

À main gauche un flash, un shot, un choc contemporain, la littérature se niche indéniablement ici, dans l’éclair et l’immédiateté ; à main droite une saga romanesque à l’ancienne, la littérature se déploie indéniablement là, dans la longue haleine et le foisonnement sur plusieurs générations, péripéties, bruit, fureur, fatum. J’invente à mon seul usage ce que ces deux livres ont en commun, point commun m’appartenant exclusivement : je les ai faits miens au même moment, ils m’ont prodigué un effet tel que je mélange leurs synopsis (dans les deux cas je décèle une enquête sur la façon dont tourne mal et se damne un artiste, marqué par la solitude, menacé par la folie, inadapté en ce monde), leurs titres (la fiction de l’un et le destin de l’autre sont au fond interchangeables), leurs narrateurs-enquêteurs (chacun d’eux se présente discrètement, au début du premier livre et à la fin du second), leurs motifs cachés (la couverture de L’Homme est une fiction représente une scène domestique, un homme attablé et une femme assassinée), et leur mélancolie.

Objectivement ils sont pourtant radicalement distincts.

I

L’Homme est une fiction est un récit documentaire et lapidaire, premier livre de Carmela Chergui (1981- ). Le fil est d’abord autobiographique, l’autrice déroulant son cursus professionnel dans l’édition, la librairie et la bande dessinée, entre Paris et Bruxelles. Fouillant parmi des invendus de la mythique maison Futuropolis, animée par Étienne Robial et Florence Cestac (1974-1994), elle découvre un livre et surtout un auteur inconnu, Étrange Apocalypse (1983) par Étienne Mériaux.
À force d’obsession, d’obstination, d’investigation, l’histoire de Carmela devient celle d’Étienne. Comment ce personnage singulier, marginal, a-t-il pu disparaitre sans laisser d’autre trace que cet unique album ? Elle traque les signes, retrouve des publications, des expositions, des représentations publiques de ses pièces, des enregistrements, elle approche les témoins du passage sur terre d’Étienne Mériaux dans les milieux artistiques et punks des années 70 & 80, enfin sa famille. Ce sera sa sœur qui lui confira un carnet où elle avait collecté une sommes de dessins et de textes intimes, dont celui-ci, énigmatique : « Si les rêves ne font pas partie de la réalité, alors quand il dort, l’homme est une fiction ».
Enfin, dans une troisième partie, le récit revient à la première personne : Carmela Chergui parle de son histoire familiale, d’une autre disparition… et elle tisse les liens entre les drames qu’on lit, qu’on devine, qu’on côtoie, et ceux que l’on vit. Parler des autres est parler de soi, et réciproquement.

Je me suis reconnu. J’ai eu de l’empathie. J’ai réfléchi sur moi, et sur le monde.

II

Le Destin de Mr. Crump est un roman, le troisième, et sans doute le plus célèbre de Ludwig Lewisohn (1882-1955), encensé par Freud et Thomas Mann (tandis que le suivant, Crime passionnel, sera co-traduit par Antonin Artaud), en dépit d’une édition chaotique : écrit en 1926, refusé aux États-Unis, il paraît d’abord en France (comme Ulysse de Joyce ou Lolita de Nabokov) avant de se voir enfin édité dans son pays natal deux décennies plus tard, en 1947, et encore, dans une version largement caviardée par la censure. Roman magistralement satirique sur les mœurs des couples, leurs hypocrisies et leurs manipulations, il se situerait, dans l’histoire des enfers conjugaux, comme un point de jonction entre Balzac et Flaubert, le déjà cité Nabokov, voire Ingmar Bergman.
Attention ! Ce roman ne connaîtra au XXIe siècle aucun retour de popularité : il ne saurait que faire tache en notre époque post#metoo, parce que le mauvais rôle y est clairement féminin. Les violences subies (psychologiques et non physiques) sont infligées par la féminité toxique dont le personnage principal, Herbert Crump, pianiste et compositeur est la victime – quoiqu’il se rende coupable d’un féminicide.
Je suis moi-même démodé : me revendiquant anti-sexiste, j’estime que les femmes sont des êtres humains, par conséquent tout à fait susceptibles d’être de fieffées ordures comme tout le monde (mais lorsqu’elles sont de fieffées ordures, c’est bien parce qu’elles sont des êtres humains, et non parce qu’elles sont des femmes… De même, et cela est également fort démodé de ma part, moi qui suis absolument anti-raciste, je considère que les Blancs, les Noirs, les Arabes, les Juifs, etc., sont tous des êtres humains, donc tous susceptibles d’être de fieffées ordures… Bref).
Reste que ma première impression (Ouh la la, que c’est misogyne, aucun personnage féminin n’est sympathique…) ne s’est guère estompée jusqu’à la fin, mais peu importe : quel grand roman tout de même, roman analytique (comment la situation dégénère), psychologique (minutieuse description d’un enfer mental) et sociologique (bien-pensance et refoulement dans une société puritaine). La longue durée et la finesse des analyses font que tout lecteur, y compris féministe je crois, y trouvera matière à réflexion ! Ainsi, moi, dans la diabolique mauvaise foi d’Anne, monstre droit dans ses bottes, incapable de se remettre en question et jouant en permanence sur le registre du reproche, de la culpabilisation, du chantage… j’ai reconnu une femme de mon entourage, prodigieusement toxique, avec qui j’ai désormais rompu tout lien. Je suis troublé en lisant des phrases manipulatrices prononcées par une créature de fiction, qui m’ont été adressées quasiment à l’identique par une personne réelle, telle que celle-ci, qui nous plonge en plein gaslighting sournoisement déguisé en bienveillance : « Pourquoi ne peux-tu pas te conduire convenablement ? Ce qu’il te faut c’est un psychiatre. »
(Je note que ce livre souvent atroce est aussi, à l’occasion, très drôle, parce que la monstruosité est drôle, enfin, tout dépend de votre sens de l’humour – je relève cette phrase p. 288 : « J’ai eu une hémorragie du rectum et cela m’a détraqué le cœur. »)

Je me suis reconnu. J’ai eu de l’empathie. J’ai réfléchi sur moi, et sur le monde.

Le court et le long. Tout ce qui rentre fait ventre, disait ma grand-mère.

Qu’est Castres ?

16/05/2026 Aucun commentaire
Double autoportrait aux lunettes : Goya (1800) et moi-même (2026).

I

Les tableaux de Goya sont rares en France. Les villes qui en détiennent sont au nombre de sept seulement. Et Bordeaux, où il a fini sa vie, ne fait même pas partie de la liste. Je suis donc prêt à faire des kilomètres pour voir un Goya en chair et en huile.

L’autoportrait ci-dessus trône au Musée Goya de Castres, tout en oeil, exprimant l’extreme attention et l’extreme anxiété du peintre.

Toutefois c’est sur le mur voisin qu’une oeuvre plus inattendue m’a saisi : l’extraordinaire Junte des Philippines (1815), la plus grande des oeuvres connues de Goya, 3,20 m x 4,30 m. Faisant les cent pas et plus dans le musée, je suis retourné cinq fois devant elle, sa majesté grandeur nature et retorse m’a filé cinq fois des frissons. Goya dépeint ici un rituel politique et, fidèle à sa manière, tout en le décrivant il le parodie : le roi au centre a l’air de n’être qu’un tableau enchâssé de lui-même, tandis que tous les congressistes ont l’air de bien se faire chier, assoupis comme à l’Assemblée Nationale ou prêts à en découdre. Et au milieu ? Au milieu, la lumière seule, et vide. Quelle dérision alors qu’il s’agit d’une oeuvre de commande. Quelle âpreté à vif, quelle vie.

Parmi les spectacles du trio Antoine/Commandeur/Vigne, l’opus 1, Le Goya n’a plus pour le moment de dates prévues, n’hésitez pas à l’inviter chez vous. En revanche, l’opus 2 (le Chagall) et l’opus 3 (le Courbet) seront joués prochainement, cf. l’agenda sur le blog du Fond du Tiroir. Et l’opus 4 est en phase d’écriture, création courant 2027…

II

À la veille de la première guerre mondiale, le 25 mai 1913, Jean Jaurès appelle à la paix au Pré Saint-Gervais. L’année suivante il est assassiné et la guerre a lieu.

Dans la bonne ville de Castres je ne suis pas allé qu’à la rencontre de Goya. J’y ai retrouvé aussi l’enfant du pays, Jean Jaurès (1859-1914), homme politique admirable (et quel plaisir rare, admirer un homme politique !), conscience et honneur de la gauche française.

J’ai visité le Centre National Jean-Jaurès que Castres héberge, j’y ai lu le long des murs d’innombrables citations exaltantes, propres à faire pousser des soupirs de désespoir tant on les chercherait en vain dans les bouches des dirigeants d’aujourd’hui.

Ainsi, celle-ci datant de sa jeunesse, 1887 :

« Pour moi qui n’ai jamais séparé la République des idées de justice sociale sans lesquelles elle n’est qu’un mot… »

Ainsi, surtout, celle-là, de 1911, à propos de l’équation fatale capitalisme-impérialisme-guerre, qui n’a jamais été aussi vérifiable qu’aujourd’hui (Palestine ? Ukraine ? Ormuz ? Groenland ? etc.) :

« La politique coloniale […] est la conséquence la plus déplorable du régime capitaliste, […] qui est obligé de se créer au loin, par la conquête et la violence, des débouchés nouveaux. […]
Nous la réprouvons [aussi] parce que, dans toutes les expéditions coloniales, l’injustice capitaliste se complique et s’aggrave d’une exceptionnelle corruption : tous les instincts de déprédation et de rapines, déchaînés au loin par la certitude de l’impunité, et amplifiés par les puissances nouvelles de la spéculation, s’y développent à l’aise : et la férocité sournoise de l’humanité primitive y est merveilleusement mise en œuvre par les plus ingénieux mécanismes de l’engin capitaliste. »

Je remarque que j’ai visité un matin ce musée Jean-Jaurès absolument désert dans une ville qui vient d’être empochée par le Rassemblement National. La nouvelle municipalité RN de Castres (ce qu’est Castres aujourd’hui ? lire ici – il faudrait un Goya pour peindre ces tocards) est sans doute encombrée par ce fantôme de l’humanisme universaliste ringard, laïque, décolonialiste, antiraciste, anti-peine de mort, internationaliste, ennemi de l’idée même de guerre entre civilisations, et, en quelque sorte, archéo-islamo-gauchiste :

« La politique de rapine et de conquête produit ses effets. De l’invasion à la révolte, de l’émeute à la répression, du mensonge à la traîtrise, c’est un cercle de civilisation qui s’élargit. Nous n’avons rien décidément à envier à l’Italie, et elle saura ce que valent nos pudeurs. Mais si les violences du Maroc et de Tripolitaine achèvent d’exaspérer, en Turquie et dans le monde, la fibre blessée des musulmans, si l’Islam un jour répond par un fanatisme farouche et une vaste révolte à l’universelle agression, qui pourra s’étonner ? Qui aura le droit de s’indigner ? Mais si les contrecoups redoublés de ces entreprises injustes ébranlent la paix de l’Europe, de quel coeur les peuples soutiendront-ils une guerre qui aura son origine dans le crime le plus révoltant ? » (22 avril 1912)

Par ailleurs, Jaurès qui prit fait et cause pour Dreyfus, était un farouche adversaire de l’antisémitisme, ce qui fait qu’il encombre peut-être également la gauche contemporaine ?

La Dépêche du 2 juin 1892 :
« Je n’ai aucun préjugé contre les juifs : j’ai peut-être même des préjugés en leur faveur, car je compte parmi eux, depuis longtemps, des amis excellents qui jettent sans doute pour moi un reflet favorable sur l’ensemble d’Israël. Je n’aime pas les querelles de race, et je me tiens à l’idéal de la Révolution française, c’est qu’au fond, il n’y a qu’une seule race : l’humanité »

Sémiotique et demie

15/05/2026 Aucun commentaire

Lu avec gourmandise : Je suis une fille sans histoire d’Alice Zeniter (2021, l’Arche, collection « Des écrits pour la parole »).

Il s’agit d’une défense et illustration de l’art du roman, pourrait-on résumer à gros traits si l’on tentait une vulgarisation de ce qu’elle vulgarise déjà elle-même très bien toute seule, sous une forme ludique, burlesque et plaisante, conçue pour être prononcée sur scène.

Très admirable romancière (cf. cette archive au Fond du tiroir), Alice Zeniter défend donc pro domo le roman et pédagogise malicieusement l’austère science sémiologique, et vivent les prises de têtes quand les têtes sont prises avec autant d’humour et de joie.

Il se trouve, et cela n’a pas grande importance, que je suis en désaccord avec elle sur un point.

Afin d’affirmer la grandeur, la noblesse et surtout l’autonomie du « mensonge » de la fiction par rapport au réel, elle dresse avec méthode le triangle sémiotique (un angle signifiant/un angle signifié/un angle référent) de deux personnages, l’un réel : Emmanuel Macron, l’autre romanesque : Anna Karénine.

Et elle prétend (cela se passe p. 69) qu’il « n’existe pas d’extérieur au texte fictionnel : les trois pointes se situent [exclusivement] dans le monde créé par Tolstoï ».

C’est ici que je m’insurge : le monde créé par Tolstoï, comme tout monde imaginaire, FAIT PARTIE du monde réel, par conséquent il n’y a absolument rien de poreux dans les parois de ses trois angles sémiotiques. Ainsi, dans la première pointe, celle du signifié des mots Anna Karenine, où Alice Zeniter se contente de remarquer que le prénom est un palindrome, c’est tout ? Ah, non, c’est un peu court, jeune femme, on pouvait dire, oh, bien des choses en somme, qui étaient ou non (aucune importance) présentes à l’esprit de Tolstoï : Anna est un prénom dérivé de l’hébreu qui dénote une grâce, une beauté voire une divinité intérieure ; déjà lourd à porter, mais Karenine l’est encore davantage : il agglomère les mots slaves kar, signifiant pur, et ine, signifiant chaste, Karenina symbolisant donc l’immaculée pureté et la vertu, l’intégrité, et alors quelle antiphrase ! Ou bien quel sens de la nuance et du paradoxe si l’on observe le destin d’Anna ! (Oups, je viens d’employer le verbe signifier sous sa forme participe présent et non passé, donc il n’est pas impossible que je me trompe de case, que nous soyons ici dans la pointe signifiant et non signifié ? Je m’y perds – mais en tout état de cause c’est en lien avec ledit monde réel.)
Et il n’y a pas que l’étymologie qui joue sur les charges symboliques du mot, puisque comme les êtres humains les mots ont une vie ultérieure bien plus complexe que ce que délivra leur simple origine : on pourrait ainsi signaler que, pour une oreille française, Anna Karenine a presque pour homonyme Anna Karina, actrice franco-danoise (1940-2019), et suggérer que les deux, le personnage et l’actrice, partagent et propagent confusément dans la langue française un imaginaire d’héroïne exotique, passionnée, romantique et sacrificielle. Et puis il faudrait ajouter les adaptations, les films, les voix : « Anna Karenine » est un référent-valise qui arborera, selon les générations, le visage de Greta Garbo, de Sophie Marceau ou de Keira Knightley. Sans compter le feedback ou choc en retour : je connais quelques Anna dans le monde réel et je ne jurerais pas que le choix du prénom par leurs parents est exempt d’influences (encore une fois, conscientes ou non ! peu importe…) tolstoïennes et d’incitation à la liberté en filigrane.

Je m’arrête ici alors que l’exégèse sémiologique est, par définition, infinie.

La présente pinaille n’enlève rien à l’énergique livre, mi-manuel mi-libelle, d’Alice Zeniter, en tout cas ne conteste en rien son éloge du romanesque, au contraire : simplement le roman est virtuellement aussi riche en imaginaire que la réalité, puisque « la réalité » est elle-même un phénomène absolument imaginaire. Le prétendu monde réel est une forêt de symboles, une méta-fiction, dont on oublie le statut illusoire à force de croire collectivement que ce qu’elle contient est réel. Emmanuel Macron compris.

Construire un feu, mais à trois

14/05/2026 Aucun commentaire

En 2021, Olivier Destephany et moi-même avions créé une lecture musicale adaptée d’une nouvelle « écologiste » de Jack London pour laquelle je nourris une passion, Construire un feuici la note d’intention.

Mise à jour 2026 ! Notre spectacle a été entièrement repensé, réécrit, recomposé. Il n’est plus désormais un duo mais un trio, puisque Delphine Lebaud et son violoncelle se joignent à nous, et la musique gagne en ampleur, en épique, en tragique. Ci-dessous, la nouvelle affiche (merci derechef à JP Blanpain pour la retouche), et ci-dessous les photos du trio lors de sa (re-) création, à Saint-Martin-en-Vercors (merci La Grange Ouverte).

Nous avions décrété que nous ne jouerions ce spectacle qu’en hiver, pour accroître l’empathie envers le protagoniste… Mais, bah, si vous nous invitez à le jouer en pleine canicule d’août, nous ferons un effort et miserons sur l’imagination du public.

Chambre d’échos

13/05/2026 Aucun commentaire

I

Je lis avec deux mois de retard (est-ce le délai raisonnable pour commenter l’actualité sans perdre la tête ?) la chronique de Yannick Haenel parue dans le Charlie Hebdo du 11 mars dernier. C’est peu dire que je me retrouve à environ 140% dans chaque phrase et chaque mot.

« Trois intégristes se foutent sur la gueule : voilà donc où en est le monde en mars 2026. Khamenei fils et l’islamisme criminel d’Iran, Netanyahou et ­l’orthodoxie juive colonialiste d’Israël, Trump et le suprémacisme chrétien impérialiste des États-Unis : trois intégrismes d’État articulés à l’impunité capitaliste (à la conquête, au profit, au ­pétrole). Et dire qu’on nous demande encore de gober ce mensonge ­selon lequel il y aurait un camp du Bien.
La farce criminelle qui prévaut de part et d’autre, accumulant les injustices et les cadavres, ridiculise l’idée même de comparaison, de degrés, voire de valeurs : ils sont tous infâmes, et ne méritent que notre dégoût unanime. Il aura donc fallu en arriver au xxie siècle pour que les trois monothéismes rivalisent à ce point – et surtout ensemble – d’abjection, et cela à travers une parodie terrible et sanguinaire de leurs propres spiritualités.
C’est pourquoi je ne vais pas m’excuser de parler d’art, de poésie, de peinture, sous prétexte que ces malfaiteurs officiels dicteraient leur agenda de cauchemar. Pourquoi aurais-je honte de préférer ce qui est beau et devrais-je soudain parler timidement, parce que les soi-disant vrais grands sujets seraient leurs forfaitures, plutôt que ce qui nous rend heureux, malgré tout, contre tout ? »

Comment lutter ? Je crois, justement, que le préalable à la lutte est de nous sentir, comme l’écrit très justement Haenel, heureux (alors qu’ils nous veulent malheureux), c’est-à-dire créatifs (alors qu’ils nous veulent consommateurs), ouverts (alors qu’ils nous veulent fermés par l’anxiété), forts (alors qu’ils nous veulent faibles), curieux (alors qu’ils nous veulent hypnotisés), légitimes (alors qu’ils nous veulent résignés), sur le qui-vive (alors qu’ils nous veulent passifs) etc… et que tout cela passe par l’art, par la quête de beauté, de poésie, de peinture, la quête de Haenel que je fais mienne.

II

À 80 ans de distance, deux chansons sur l’accumulation pathologique, commençant toutes deux par « Ah si j’avais » et ne durant qu’une minute (chacune) parce qu’à bas l’accumulation.

* Ah, si j’avais un franc cinquante, Boris Vian, 1947

Ah ! Si j’avais un franc cinquante
J’aurais bientôt deux francs cinquante
Ah ! Si j’avais deux francs cinquante
J’aurais bientôt trois francs cinquante
Ah ! Si j’avais trois francs cinquante
J’aurais bientôt quatre francs cinquante
Ah ! Si j’avais quatre francs cinquante
Ça m’ferait bientôt cent sous !

* Ah ouais si j’avais un milliard de milliards, Poésie Zéro, 2025.

Si j’avais un milliard de milliards
Je me dirais qu’on sait jamais
Qu’il faut prévoir pour plus tard
Ben ouais si j’avais qu’un milliard de milliards
Je pense que j’aimerais bien avoir deux milliards de milliards
Ah ouais si j’avais deux milliards de milliards
Ah ouais si j’avais trois milliards de milliards
Ah ouais si j’avais cent milliards de milliards
Ah ouais je voudrais un milliard de milliards de milliards de milliards de milliards

III

Un ami (est-ce vraiment un ami, finalement ?) me balance en travers des réseaux cette infographie pédagogique conçue par Pierre Duys, et je soupçonne qu’il s’agit de la part de mon « ami » d’un message personnel qu’il me reste à décrypter.
Ben merde alors, c’est çui qui dit qui y est.
Mais merci l’ami, voilà qui m’est l’occasion de découvrir la page FB du dénommé Pierre Duys, où l’on chine diverses choses de grand intérêt.
Dont un éloge de la Chouette Aveugle de Sadegh Hedayat.
Profitons-en pour glisser dans la conversation, ça ne saurait être inutile tandis que l’Iran est plongé dans un long chaos sanglant, que la Perse est une grande et vieille terre de poésie, d’art et de littérature. Cf. cette rediffusion à propos de la Chouette Aveugle au Fond du Tiroir.

IV

À propos de vieux bizarre avec un atelier… Autant assumer que je suis désormais un vieux bizarre avec un stand de livre.

Dimanche dernier j’étais invité à présenter mes oeuvres à une fête du livre en cambrousse. J’ai dit oui… Cela faisait des années que je ne m’étais pas prêté à cette sorte d’exercice… Saurais-je encore faire le pied de grue derrière une table (voire, faire le pied de table derrière une grue) et répondre aux questions des chalands ?
« Vous écrivez quoi comme genre de livres, vous ?
– Heu… »

Score final : zéro vente.
J’ai, sans me vanter, embrassé le cul de Fannie. Je ne sais pas si cela m’était déjà arrivé.
Au moins six ans (avant le confinement) que j’avais renoncé à faire le poirier à un salon du livre, et il me fallait ce radical et ingrat revival pour me souvenir pourquoi. Autrefois ce bide sans appel m’aurait laminé et je l’aurais ruminé longtemps ; aujourd’hui je n’y vois que le rappel, pas franchement fulgurant, que ma carrière littéraire est derrière moi, rien de grave à cela, j’ai d’autres choses devant. Je suis étonné de mon propre sang froid : je suis en paix avec ces questions, ces ambitions-là, et la paix est une source majeure de liberté.
Je puis relater deux moments notables et très marrants, toutefois :
1) La visite d’une chère amie dont je tairai le nom par discrétion (je peux tout de même donner ses initiales : M.G.), venue me distraire et faire avec moi du troc – elle a emporté l’un de mes livres contre son dernier paru, intitulé L’Intelligente Artificielle, dans la série « La fille du Poulpe » alors même que cette amie dont, n’insistez pas, je tairai le nom par pudeur (je peux seulement dire que son nom est Gentil et son prénom Mano) contribua il y a 30 ans exactement à la mythique série-mère, ayant écrit un volume du « Poulpe » intitulé Boucher double ;
2) La tentative de conjurer le sort par l’un de mes voisins de stand. Lui aussi esseulé, il a dit à son téléphone : « Hey, Google, dis-moi comment faire pour vendre des livres » . Google lui a répondu : « Vous pouvez vous adresser à Gibert Joseph » .

Le collectif

12/05/2026 Aucun commentaire

Je suis sorti du cinéma dans un état rare d’enthousiasme, et même d’euphorie : je viens de voir Nous l’orchestre de Philippe Béziat, documentaire sur les coulisses de l’orchestre symphonique de Paris.

À la fin du film, le public a applaudi. Je n’avais pas entendu cela dans une salle de cinéma depuis… Attends que je me souvienne…
Depuis En fanfare !
Eh, oui, le point commun est évident, dans les deux cas c’était un concert filmé, de la musique live, quoiqu’enregistrée, alors comme si on y était pour de vrai on applaudit d’émotion et de gratitude.

J’aime et recommande toujours les documentaires qui me racontent comment les gens vivent et travaillent (Nicolas Philibert, Frederick Wiseman, Raymond Depardon…) mais celui-ci contient pour moi quelque chose en plus : je connais, un peu, à ma hauteur, la vie d’un orchestre. Donc, en plus de découvrir je reconnais.

À quiconque a déjà joué de la musique en ensemble je garantis sur facture que cette vie d’un orchestre professionnel, toutes proportions gardées, “rappellera quelque chose”. Les exaltations, le travail, la concentration, les rapports entre pupitres faits de complicité ou de rivalité, les disciplines ainsi que les indisciplines, la confiance, l’écoute (évidemment) et même les affres de certains, par exemple : « Nous avons tous l’impression à un moment ou un autre de ne servir à rien »

Parmi les idées géniales du cinéaste, les répétitions sont enregistrées avec des micros glissés ici et là, puis ré-écoutées par certains musiciens, qui découvrent que ce qu’ils entendent en jouant n’est pas du tout ce qu’entend le chef ou le public.

On apprend (ou on se rappelle) beaucoup de belles choses sur la musique, mais surtout, le film engendre une sagesse politique inattendue : un orchestre symphonique, mine de rien, est une puissante métaphore politique. Car un orchestre une réunion de personnes (en l’occurrence : 80) éminemment différentes, en âge, en caractère, en opinions, en cursus, en origines, en expérience, en motivations… mais qui doivent avoir l’orchestre en commun, qui doivent tendre vers cette chose unique et identique quoique vécue avec des infinies variantes, parce que la musique est, comme on disait du temps de mes études, « Le tout qui est supérieur à la somme des parties » (je précise que j’ai fait des études de sociologie, hein, pas de mathématiques). Comme le dit un violoniste, « Nous n’avons pas forcément besoin d’être amis, mais il faut que nous soyons plus que des collègues, sinon la musique ne fonctionne pas« .

Pas nécessairement amis mais certainement davantage que collègues juxtaposés là… N’est-ce pas une excellente paraphrase pour concitoyens ?

Ce que j’ai vu dans ce film, pour lâcher un grand mot, c’est un documentaire sur le sens de la démocratie, alors que ce mot n’est même pas prononcé. Un orchestre est un prototype acceptable de la démocratie : faisons quelque chose ensemble, les gars et les filles. Il suffit que l’on croit à la même chose et qu’on ait tous confiance dans le type debout qui tient la baguette (je n’ignore pas que cette condition est difficile à trouver dans une démocratie grandeur nature).Le titre quoique simple est fondamental et je ne le comprends qu’a posteriori : NOUS, l’orchestre.

Sur ce je vais redescendre sur terre.

Comptabilité de la compatibilité

02/05/2026 Aucun commentaire

Le fascisme qui vient ? Qui infuse l’air ? Qui attend son heure ? Qui guette la démocratie ?

Ce n’est pas si nouveau. Le fascisme est toujours, a toujours été, venant, attendant, guettant et infusant.
Creusant son terrier au sein même de la démocratie, forcément, nul meilleur endroit puisque la liberté est une condition nécessaire à l’émergence de son contraire. De même que la tolérance.

Depuis tout aussi longtemps, les visions existent, et les voyants.
Les fictions servent à cela, elle donnent à voir ainsi que nos rêves nocturnes, elles n’ont pas besoin d’être des science-fictions pour spéculer, pour attribuer une forme à ce qui guette, infuse et attend, à ce qui vient, à ce qui peut venir.
Des romans, à leur suite des films et des séries, ont imaginé, ont donné à voir et à penser cette bascule-là, le fascisme installé dans la démocratie. Le sommeil de la raison engendre des monstres nés viables, comme disait Baudelaire à propos de Goya.

Trois grands romans américains (dont un canadien) viennent à l’esprit. Trois imaginations magistrales de l’irruption fasciste au sein de la démocratie américaine qui se prenait alors pour le fleuron de la liberté éclairant le monde, et nous autres Français d’en prendre de la graine.
Trois oeuvres nées à une époque où l’on utilisait déjà le mot uchronie mais pas encore dystopie.
Trois démonstrations, trois avertissements, trois comptabilités de la compatibilité entre démocratie libérale et fascisme :

  • Le Maître du Haut Château, Philip K. Dick, 1962. Les Alliés n’ont pas gagnés la guerre en 1945. C’est l’Axe (l’Allemagne nazie, le Japon impérial, l’Italie fasciste) qui finit par remporter la victoire en 1947. Depuis, les ex-États Unis d’Amérique ont été dépecés, pillés, occupés et partagés par les vainqueurs… comme l’a été l’Allemagne dans notre monde.
    J’ai lu ce roman à l’adolescence et, pour traduire littéralement un éloquent anglicisme, il m’a soufflé le cerveau. Il m’a, inestimable leçon littéraire ET politique, fait comprendre que ce qui est, n’est qu’une possibilité de ce qui peut, a pu, pourrait, pourra être. Cette fonction cardinale du roman s’applique aux deux exemples suivants.
  • La Servante écarlate, Margaret Atwood, 1985. À la suite d’événements violents (calamités, guerre civile…), les États-Unis ont été remplacés par la République de Gilead, régime fasciste religieux (car oui, rappelons-le aux oublieux et à LFI : le fascisme peut être religieux puisque la religion est un outil au service de ce qu’on voudra, elle voudrait se fait passer pour une fin alors qu’elle est un moyen), théorisant sa dictature sur une lecture fondamentaliste de la Bible.
  • Le complot contre l’Amérique, Philip Roth, 2004. Roosevelt n’est pas, comme dans notre monde, réélu président des États-Unis en 1940 (au fait, dans le roman de Philp K. Dick, il avait été assassiné dès 1933…). Le nouveau locataire de la Maison Blanche est le très populaire aviateur Charles Lindbergh, antisémite forcené et admirateur d’Hitler. La face du pays en est changé, celle du monde également.

Il est remarquable que ces trois grands romans aient été, entre temps, transformés en trois grandes séries, matérialisant en images animées, sans doute pour un plus large et plus moderne public, les visions initialement contenues dans de simples mots.
On note, autre signe des temps, que le passage du livre à l’écran s’accompagne de l’abandon de la traduction des titres. Ces trois séries sont ainsi connues en France sous leur titre original :

  • The Man in the High Castle, quatre saisons, 2015-219.
  • The Handmaid’s Tale, six saisons, 2017-2025.
  • The Plot against America, six épisodes, 2020. L’art des séries étant collectif contrairement à celui du roman, on n’y retient que rarement le nom, la patte, la griffe, d’un auteur singulier. Exception ici : il faut mentionner que l’auteur de cette série n’est autre que David Simon, auguste signataire de The Wire ou Treme.

(J’ajoute un quatrième roman, hors série puisque roman graphique : The Life and Times of Martha Washington in the Twenty-First Century de Frank Miller et Dave Gibbons, épopée du fascisme américain en 600 pages publiée entre 1990 et 2007. Celui-ci aussi ferait une excellente série télévisée. Elle arrivera peut-être. Sauf s’il est trop tard pour les avertissements. Est-il trop tard pour les avertissements ?)

Or, dans ces trois séries, la compatibilité Amérique-fascisme semble couler de source comme si la première n’attendait que le second, et s’incarne en des personnages passionnants d’ambiguïté, qu’en français on appellerait collabos mais ce serait un brin simplificateur. Des nazis zélés, archi-fascistes, arrivistes affidés du nouveau régime… et cependant américains jusqu’au bout des ongles, d’allure comme de tempérament, exprimant tout l’esprit d’initiative et de conquête du Nouveau Monde, l’énergie, la conviction, la volonté, la recherche de l’opportunité (l’opportunisme ?), la main sur le coeur en chantant l’hymne devant le drapeau… Un fascisme as american as apple pie :

  • dans The Man in the High Castle, le SS-Obergruppenführer John Smith (impossible de faire un patronyme plus ricain – accolé à son grade, il sonne aussi absurdement que le SS-Standartenführer belge Léon Degrelle…), parfaite fusion entre le héros américain et l’idéal-type nazi : mâchoire carrée à la Kirk Douglas, pommettes saillantes, yeux azur, bottes, imperméable en cuir, uniforme et médailles de SS. Ce personnage n’existait pas dans le roman de Philip K. Dick, où l’on trouvait cependant d’autres figures américaines de collabos, prolos fascistes ou bien cols blancs dévoués à l’occupant (l’antiquaire Robert Childan, cultivé, veule et onctueux) ;
  • dans The Handmaid’s Tale, Tante Lydia, passionaria du régime, matrone tortionnaire de femmes, évoquant dans un autre registre les femmes partisanes de l’excision ;
  • dans The Plot against America, et il n’est pas le moins inquiétant puisqu’il s’agit d’une personne réelle, Charles Lindbergh.

Resterait à réfléchir sur les raisons de cette compatibilité, à identifier pourquoi la démocratie libérale capitaliste de type américain (ou européen) est un terreau propice au fascisme, à envisager si l’un porte l’autre en germe (thèse en vogue de Johann Chapoutot : c’est un consortium capitaliste qui a permis la prise de pouvoir par le nazisme), à vérifier s’il existe entre les deux un petit dénominateur commun, une articulation logique, quelques traits de parenté congénitaux : patriotisme, impérialisme, militarisme, triomphe de la volonté, culte du leader, messianisme, millénarisme, culture de masse, propagande / publicité / cinéma / soft power, paranoïa, sens de la famille et des affaires, légitimité de la violence, valorisation de la force, de la santé, de l’ambition, de la réussite… racisme institutionnel…
Mais pour embrasser tout cela, les arts du récit ne suffiraient plus. Il y faudrait de la philosophie. Simone Weil, bien sûr ! Relisons L’Enracinementau besoin relisons-le au Fond du Tiroir :

[Parmi les] obstacles [qui] nous séparent d’une forme de civilisation susceptible de valoir quelque chose, notre conception fausse de la grandeur (…) est la tare la plus grave et celle dont nous avons le moins conscience comme d’une tare. Notre conception de la grandeur est celle même qui a inspiré la vie tout entière d’Hitler. […]


Également en lien avec les États-Unis, terre de fascisme, mais cette fois via la musique et la photographie :

Sauf à s’engager dans la lutte sur le terrain, mais tout le monde n’en est pas capable, résister au fascisme ambiant pour un artiste consiste à pratiquer son art, et c’est déjà beau.
Tom Waits + Massive Attack + Thefinaleye = Boots on the ground, ma chanson préférée du jour ou de la semaine ou du mois ou de l’année.