Qu’est Castres ?

I
Les tableaux de Goya sont rares en France. Les villes qui en détiennent sont au nombre de sept seulement. Et Bordeaux, où il a fini sa vie, ne fait même pas partie de la liste. Je suis donc prêt à faire des kilomètres pour voir un Goya en chair et en huile.
L’autoportrait ci-dessus trône au Musée Goya de Castres, tout en oeil, exprimant l’extreme attention et l’extreme anxiété du peintre.

Toutefois c’est sur le mur voisin qu’une oeuvre plus inattendue m’a saisi : l’extraordinaire Junte des Philippines (1815), la plus grande des oeuvres connues de Goya, 3,20 m x 4,30 m. Faisant les cent pas et plus dans le musée, je suis retourné cinq fois devant elle, sa majesté grandeur nature et retorse m’a filé cinq fois des frissons. Goya dépeint ici un rituel politique et, fidèle à sa manière, tout en le décrivant il le parodie : le roi au centre a l’air de n’être qu’un tableau enchâssé de lui-même, tandis que tous les congressistes ont l’air de bien se faire chier, assoupis comme à l’Assemblée Nationale ou prêts à en découdre. Et au milieu ? Au milieu, la lumière seule, et vide. Quelle dérision alors qu’il s’agit d’une oeuvre de commande. Quelle âpreté à vif, quelle vie.
Parmi les spectacles du trio Antoine/Commandeur/Vigne, l’opus 1, Le Goya n’a plus pour le moment de dates prévues, n’hésitez pas à l’inviter chez vous. En revanche, l’opus 2 (le Chagall) et l’opus 3 (le Courbet) seront joués prochainement, cf. l’agenda sur le blog du Fond du Tiroir. Et l’opus 4 est en phase d’écriture, création courant 2027…
II

Dans la bonne ville de Castres je ne suis pas allé qu’à la rencontre de Goya. J’y ai retrouvé aussi l’enfant du pays, Jean Jaurès (1859-1914), homme politique admirable (et quel plaisir rare, admirer un homme politique !), conscience et honneur de la gauche française.
J’ai visité le Centre National Jean-Jaurès que Castres héberge, j’y ai lu le long des murs d’innombrables citations exaltantes, propres à faire pousser des soupirs de désespoir tant on les chercherait en vain dans les bouches des dirigeants d’aujourd’hui.
Ainsi, celle-ci datant de sa jeunesse, 1887 :
« Pour moi qui n’ai jamais séparé la République des idées de justice sociale sans lesquelles elle n’est qu’un mot… »
Ainsi, surtout, celle-là, de 1911, à propos de l’équation fatale capitalisme-impérialisme-guerre, qui n’a jamais été aussi vérifiable qu’aujourd’hui (Palestine ? Ukraine ? Ormuz ? Groenland ? etc.) :
« La politique coloniale […] est la conséquence la plus déplorable du régime capitaliste, […] qui est obligé de se créer au loin, par la conquête et la violence, des débouchés nouveaux. […]
Nous la réprouvons [aussi] parce que, dans toutes les expéditions coloniales, l’injustice capitaliste se complique et s’aggrave d’une exceptionnelle corruption : tous les instincts de déprédation et de rapines, déchaînés au loin par la certitude de l’impunité, et amplifiés par les puissances nouvelles de la spéculation, s’y développent à l’aise : et la férocité sournoise de l’humanité primitive y est merveilleusement mise en œuvre par les plus ingénieux mécanismes de l’engin capitaliste. »
Je remarque que j’ai visité un matin ce musée Jean-Jaurès absolument désert dans une ville qui vient d’être empochée par le Rassemblement National. La nouvelle municipalité RN de Castres (ce qu’est Castres aujourd’hui ? lire ici – il faudrait un Goya pour peindre ces tocards) est sans doute encombrée par ce fantôme de l’humanisme universaliste ringard, laïque, décolonialiste, antiraciste, anti-peine de mort, internationaliste, ennemi de l’idée même de guerre entre civilisations, et, en quelque sorte, archéo-islamo-gauchiste :
« La politique de rapine et de conquête produit ses effets. De l’invasion à la révolte, de l’émeute à la répression, du mensonge à la traîtrise, c’est un cercle de civilisation qui s’élargit. Nous n’avons rien décidément à envier à l’Italie, et elle saura ce que valent nos pudeurs. Mais si les violences du Maroc et de Tripolitaine achèvent d’exaspérer, en Turquie et dans le monde, la fibre blessée des musulmans, si l’Islam un jour répond par un fanatisme farouche et une vaste révolte à l’universelle agression, qui pourra s’étonner ? Qui aura le droit de s’indigner ? Mais si les contrecoups redoublés de ces entreprises injustes ébranlent la paix de l’Europe, de quel coeur les peuples soutiendront-ils une guerre qui aura son origine dans le crime le plus révoltant ? » (22 avril 1912)
Par ailleurs, Jaurès qui prit fait et cause pour Dreyfus, était un farouche adversaire de l’antisémitisme, ce qui fait qu’il encombre peut-être également la gauche contemporaine ?
La Dépêche du 2 juin 1892 :
« Je n’ai aucun préjugé contre les juifs : j’ai peut-être même des préjugés en leur faveur, car je compte parmi eux, depuis longtemps, des amis excellents qui jettent sans doute pour moi un reflet favorable sur l’ensemble d’Israël. Je n’aime pas les querelles de race, et je me tiens à l’idéal de la Révolution française, c’est qu’au fond, il n’y a qu’une seule race : l’humanité »
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