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Archives pour 13/05/2026

Chambre d’échos

13/05/2026 Aucun commentaire

I

Je lis avec deux mois de retard (est-ce le délai raisonnable pour commenter l’actualité sans perdre la tête ?) la chronique de Yannick Haenel parue dans le Charlie Hebdo du 11 mars dernier. C’est peu dire que je me retrouve à environ 140% dans chaque phrase et chaque mot.

« Trois intégristes se foutent sur la gueule : voilà donc où en est le monde en mars 2026. Khamenei fils et l’islamisme criminel d’Iran, Netanyahou et ­l’orthodoxie juive colonialiste d’Israël, Trump et le suprémacisme chrétien impérialiste des États-Unis : trois intégrismes d’État articulés à l’impunité capitaliste (à la conquête, au profit, au ­pétrole). Et dire qu’on nous demande encore de gober ce mensonge ­selon lequel il y aurait un camp du Bien.
La farce criminelle qui prévaut de part et d’autre, accumulant les injustices et les cadavres, ridiculise l’idée même de comparaison, de degrés, voire de valeurs : ils sont tous infâmes, et ne méritent que notre dégoût unanime. Il aura donc fallu en arriver au xxie siècle pour que les trois monothéismes rivalisent à ce point – et surtout ensemble – d’abjection, et cela à travers une parodie terrible et sanguinaire de leurs propres spiritualités.
C’est pourquoi je ne vais pas m’excuser de parler d’art, de poésie, de peinture, sous prétexte que ces malfaiteurs officiels dicteraient leur agenda de cauchemar. Pourquoi aurais-je honte de préférer ce qui est beau et devrais-je soudain parler timidement, parce que les soi-disant vrais grands sujets seraient leurs forfaitures, plutôt que ce qui nous rend heureux, malgré tout, contre tout ? »

Comment lutter ? Je crois, justement, que le préalable à la lutte est de nous sentir, comme l’écrit très justement Haenel, heureux (alors qu’ils nous veulent malheureux), c’est-à-dire créatifs (alors qu’ils nous veulent consommateurs), ouverts (alors qu’ils nous veulent fermés par l’anxiété), forts (alors qu’ils nous veulent faibles), curieux (alors qu’ils nous veulent hypnotisés), légitimes (alors qu’ils nous veulent résignés), sur le qui-vive (alors qu’ils nous veulent passifs) etc… et que tout cela passe par l’art, par la quête de beauté, de poésie, de peinture, la quête de Haenel que je fais mienne.

II

À 80 ans de distance, deux chansons sur l’accumulation pathologique, commençant toutes deux par « Ah si j’avais » et ne durant qu’une minute (chacune) parce qu’à bas l’accumulation.

* Ah, si j’avais un franc cinquante, Boris Vian, 1947

Ah ! Si j’avais un franc cinquante
J’aurais bientôt deux francs cinquante
Ah ! Si j’avais deux francs cinquante
J’aurais bientôt trois francs cinquante
Ah ! Si j’avais trois francs cinquante
J’aurais bientôt quatre francs cinquante
Ah ! Si j’avais quatre francs cinquante
Ça m’ferait bientôt cent sous !

* Ah ouais si j’avais un milliard de milliards, Poésie Zéro, 2025.

Si j’avais un milliard de milliards
Je me dirais qu’on sait jamais
Qu’il faut prévoir pour plus tard
Ben ouais si j’avais qu’un milliard de milliards
Je pense que j’aimerais bien avoir deux milliards de milliards
Ah ouais si j’avais deux milliards de milliards
Ah ouais si j’avais trois milliards de milliards
Ah ouais si j’avais cent milliards de milliards
Ah ouais je voudrais un milliard de milliards de milliards de milliards de milliards

III

Un ami (est-ce vraiment un ami, finalement ?) me balance en travers des réseaux cette infographie pédagogique conçue par Pierre Duys, et je soupçonne qu’il s’agit de la part de mon « ami » d’un message personnel qu’il me reste à décrypter.
Ben merde alors, c’est çui qui dit qui y est.
Mais merci l’ami, voilà qui m’est l’occasion de découvrir la page FB du dénommé Pierre Duys, où l’on chine diverses choses de grand intérêt.
Dont un éloge de la Chouette Aveugle de Sadegh Hedayat.
Profitons-en pour glisser dans la conversation, ça ne saurait être inutile tandis que l’Iran est plongé dans un long chaos sanglant, que la Perse est une grande et vieille terre de poésie, d’art et de littérature. Cf. cette rediffusion à propos de la Chouette Aveugle au Fond du Tiroir.

IV

À propos de vieux bizarre avec un atelier… Autant assumer que je suis désormais un vieux bizarre avec un stand de livre.

Dimanche dernier j’étais invité à présenter mes oeuvres à une fête du livre en cambrousse. J’ai dit oui… Cela faisait des années que je ne m’étais pas prêté à cette sorte d’exercice… Saurais-je encore faire le pied de grue derrière une table (voire, faire le pied de table derrière une grue) et répondre aux questions des chalands ?
« Vous écrivez quoi comme genre de livres, vous ?
– Heu… »

Score final : zéro vente.
J’ai, sans me vanter, embrassé le cul de Fannie. Je ne sais pas si cela m’était déjà arrivé.
Au moins six ans (avant le confinement) que j’avais renoncé à faire le poirier à un salon du livre, et il me fallait ce radical et ingrat revival pour me souvenir pourquoi.
Je puis relater deux moments notables et très marrants, toutefois :
1) La visite d’une chère amie dont je tairai le nom par discrétion (je peux tout de même donner ses initiales : M.G.), venue me distraire et faire avec moi du troc – elle a emporté l’un de mes livres contre son dernier paru, intitulé L’Intelligente Artificielle, dans la série « La fille du Poulpe » alors même que cette amie dont, n’insistez pas, je tairai le nom par pudeur (je peux seulement dire que son nom est Gentil et son prénom Mano) contribua il y a 30 ans exactement à la mythique série-mère, ayant écrit un volume du « Poulpe » intitulé Boucher double ;
2) La tentative de conjurer le sort par l’un de mes voisins de stand. Lui aussi esseulé, il a dit à son téléphone : « Hey, Google, dis-moi comment faire pour vendre des livres » . Google lui a répondu : « Vous pouvez vous adresser à Gibert Joseph » .