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On n’est pas des bœufs

25/08/2021 Aucun commentaire

Les belles histoires étymologiques d’Oncle Fonddutiroir !

Aujourd’hui : saviez-vous que l’origine cachée dans le « vaccin » est tout simplement la « vache » ? Non, pas cette vacherie de pass’ sanitaire, rien à voir, mais le brave et placide mammifère cornu ruminant dans les prés, dont les flatulences provoquent par ailleurs la fin du monde. Et savez-vous pourquoi ? Parce que, par l’effet d’un curieux glissement sémantique, le mot « vaccine » avant de devenir le remède désignait la maladie, et plus précisément une maladie infectieuse bénigne ayant la particularité d’être transmissible de la vache à l’humain – car les virus inter-espèces ne datent pas du pangolin ni de la chauve-souris

Il était une fois, au XVIIIe siècle, une pandémie massive à côté de laquelle le coronavirus n’est qu’un aimable thé dansant. J’ai nommé la variole, connue aussi sous le nom de petite vérole. Au siècle de Voltaire (cf. sa XIe Lettre philosophique), 60% des européens contractaient la variole, 20% en mouraient et les autres en restaient défigurés. De quels traitements disposait-on ? Oh, les mêmes que d’habitude, saignée, lavement, prière.

Le roi Louis XV était mort de la variole en 1774. Son petit-fils et successeur, XVIe du nom, élevé dans la terreur de ce fléau, et homme moins hermétique au progrès qu’on ne l’a dit, accepta malgré les inévitables protestations de l’Église, de se prêter à une méthode médicale expérimentale venue de Chine, la variolisation ou inoculation, à peine un mois après son accession au trône, le 18 juin 1774. Le principe de l’inoculation consistait à contracter volontairement une forme amoindrie de la variole, recueillie sur un malade en cours de rémission, puis espérer que le corps s’en contente, ne succombe pas une seconde fois si jamais il tombait sur la version intégrale, sauvage, vicieuse, director’s cut. Et si l’inoculation échouait, resteraient les saignées, les lavements et les prières.

En amont, on observe que depuis des siècles circulait à la surface de la terre l’idée selon laquelle le mal en modèle réduit protègerait du Grand Mal. Cette idée, sinon archaïque, est à tout le moins antique puisque son invention pourrait être attribuée à un autre roi, grec d’origine perse, Mithridate VI (-132/-63), qui, ayant peur des poisons, en consommait à très faibles doses pour habituer son corps à leur résister (car « Tout est poison, rien n’est poison, c’est la dose qui fait le poison », Paracelse), d’où le verbe mithridatiser. Au temps de la variole, l’inoculation a été inventée dans bien des endroits, expérimentée dès le IXe siècle, dit-on, par les Chinois, mais également par les Indiens en tant que principe de la médecine ayurvédique, dans l’Empire Ottoman, et même en Afrique. Lors de l’épidémie de variole de Boston, Massachusetts, en 1721, c’est un esclave nègre né sans doute au Ghana, Onesimus, qui expliqua à son propriétaire, un pasteur, pourquoi il ne craignait rien et comment on soignait la variole dans son pays : il lui montra une cicatrice sur son avant-bras, où on lui avait inséré sous la peau une goutte de jus de variole

Mais revenons à Versailles où la survie provisoire du roi, ainsi que de ses deux frères également inoculés, mit à la mode parmi les courtisans non seulement l’inoculation elle-même, mais une nouvelle coiffure, le pouf à l’inoculation porté par Marie-Antoinette. Les poufs étaient ces excentriques choucroutes qui sculptaient les cheveux des dames au moins cinquante centimètres au-dessus de leur tête, à grand renfort de fil de fer et de gaze. Celui dit à l’inoculation représentait un olivier couvert de fruits entouré d’un serpent sur fond de soleil levant – allégorie de la science triomphant de la maladie. Tant pis pour la digression : je ne peux résister au plaisir de signaler que le pouf est l’une des étymologies admises pour nos poufiasses.

Toutefois on ne parle encore ici que d‘inoculation et pas de vaccination, car la vache, la vacca étymologique, n’est pas encore entrée en scène. Je prends le risque de jouer avec la patience de mon lecteur en ajoutant à son attention que si le vaccin recèle la vache (on y arrive, on y arrive), l’inoculation quant à elle contient un œil, l’oculus, puisque le mot fut d’abord employé en horticulture où l’on greffait sur une plante un bourgeon, ou un œil.

(Effet secondaire de l’inoculation de Louis XVI, comme par hasard soigneusement dissimulé par les médias de l’époque, aux ordres de consortiums pharmacologiques judéo-russes, le citoyen Capet ci-devant roi aura dix-huit ans plus tard la tête tranchée. Pour l’empêcher de révéler ce qu’il savait sur la pandémie ? Je me contente de poser la question.)

Sur ces entrefaites, pendant que la Révolution Française fait rage de notre côté de la Manche, le docteur Edward Jenner, médecin anglais exerçant à Berkeley dans le Gloucestershire, constate dans les années 1790 que les paysannes du coin, qui traient leurs vaches, n’attrapent jamais la variole. Statistiquement, cette échappée belle est étonnante. L’étonnement étant le moteur de la science, Jenner postule que les jeunes trayeuses sont immunisées parce qu’en tripotant les vaches à longueur de journée elles contractent une maladie de la vache, la fameuse vaccine (en anglais : cowpox), visiblement de la même famille que la terrible variole (smallpox) puisqu’engendrant des pustules similaires. Au fait, pox n’est autre qu’une forme plurielle de pock, la pustule, le bubon, et les Anglais connaissent également, pour leur malheur, chicken pox, sheep pox et autres plum pox.

Jenner recoupe ces observations avec les idées en vogue au sujet de l’inoculation, car c’est en mélangeant qu’on invente. Admirable imagination du physicien : si ces jeunes filles sont protégées de la variole parce qu’elles se sont en somme inoculées au contact des vaches, alors la bénigne vaccine serait un remède contre la mortelle variole. Pour le dire simplement, la petite maladie est un rempart contre la grande !

Le 14 mai 1796, Jenner prélève du pus à même les pustules du pis d’une vache atteinte de vaccine, et l’inocule à un jeune garçon de 8 ans, innocent cobaye nommé James Phipps. Celui-ci ne tarde pas à ressentir un malaise, une poussée de fièvre et constate l’irruption de quelques petites pustules (tous inconvénients que l’on ressent parfois après la première dose) mais il s’en remet rapidement. Un peu plus tard, Jenner injecte (en retenant son souffle et en avalant sa salive, du moins est-ce ainsi que je l’imagine) la vraie-de-vraie variole létale au jeune James… Et miracle ! James ne développera jamais les symptômes de la variole. L’immunologie est née. Restera à attendre encore un siècle la découverte des anticorps pour comprendre le mécanisme exact, mais dans l’immédiat, puisque ça fonctionne…
Merci les vaches, merci les paysannes, merci le cobaye, merci la campagne (de vaccination, ah ah) et merci même à tous les maillons de la chaîne, Mithridate, Onesimus et Louis XVI.
Après 180 ans de vaccination, soit, littéralement, d’inoculation de la maladie de la vache, la variole est déclarée éradiquée par l’OMS en 1980.

Illustration ci-dessus : cette caricature anglaise de 1802 constitue un intéressant échantillon de propagande antivax, qui montre Andrew Jenner, inventeur du premier vaccin, en train de contaminer la population avec son invention d’apprenti sorcier qu’on sait même pas ce qu’il y a dedans parce qu’on n’a pas assez de recul (et qui de plus est formellement condamné par le pape, le pape a sûrement des raisons sérieuses), son maudit produit qui risquait, disait-on, de faire pousser des cornes de vaches aux « vaccinés » et en somme de faire plus de mal que de bien.

Le tube qui n’existait pas

22/08/2021 6 commentaires
Attention ! Les apparences sont trompeuses ! Il ne s’agit pas de Glenn Miller mais de James Stewart dans le rôle de Glenn Miller ! (The Glenn Miller Story, 1954)
Le vrai, c’est lui. Il est un petit peu moins classe, hélas. Et si le faux était au fond plus intéressant que le vrai ?

Tant qu’on est petit, on est convaincu que ses parents savent tout. Cette croyance est utile sur le moment, elle remplit sans aucun doute quelque fonction psychologique ou cognitive. Plus tard, l’un des signes infaillibles de l’entrée dans l’adolescence est que l’on réalise que ce n’était pas le cas, que ses parents ne savent pas tout, que d’ailleurs ils ne savent pratiquement rien, alors on se sent floué, déçu, trahi, en colère, impitoyable envers les failles des vieux (déjà je suis le jouet des hormones, en plus mes darons sont nuls, j’en ai trop marre ma vie c’est l’enfer). Enfin, après un laps plus ou moins long, on accède à l’âge adulte en cessant d’être déçu, trahi ou irritable pour cause d’ignorance des parents, on admet que cette ignorance n’est pas grave, qu’elle est au fond bien normale, que personne ne sait tout, et que d’ailleurs soi-même, hein, bon (car parvenu à ce stade il arrive que l’on élève soi-même des enfants et que l’on joue à celui qui sait tout, on sauve les apparences en se disant, bah, ce cher petit qui me croit omniscient et péremptoire a bien le temps d’arriver à l’adolescence).

Quand j’étais petit, j’étais convaincu que mon père savait tout. La preuve en était que lorsque je lui posais une question, systématiquement il avait la réponse, n’esquivait pas, ne répondait jamais Je n’en sais rien, ni C’est trop compliqué pour toi (qui signifie habituellement C’est trop compliqué pour moi), encore moins le fatal Tu comprendras plus tard c’est pas de ton âge, il répondait et j’avais la réponse à ma question. Lorsque je suis devenu adolescent, je me suis rendu compte qu’il répondait à tout, oui, mais parfois à côté de la plaque et n’importe quoi. J’étais en colère et floué, impitoyable et plein d’hormones.

J’ai un souvenir très précis, à ce compte-là. Un certain jour de mon enfance, la radio dans la cuisine diffusait In the mood, le tube du grand orchestre de jazz de Glenn Miller, enregistré pour la première fois en 1939.

Mon père, assez peu mélomane, était tout de même sensible à cette musique et s’est mis à hocher la tête en rythme, peut-être même à claquer des doigts devant le poste. Tu entends ? m’a-t-il dit. C’est du jazz, la musique arrivée en France en même temps que les soldats américains, pendant la Deuxième Guerre mondiale. Les grands orchestres de jazz, comme celui de Glenn Miller, venaient jusqu’en Angleterre jouer leur musique pour encourager les G.I.s. Apprends, mon petit, que cette mélodie s’appelle In the mud, c’est de l’anglais, ça veut dire Dans la boue. Car c’est un message de solidarité envoyé aux pauvres types qui s’apprêtent à débarquer en Normandie ou qui pataugent déjà dans la gadoue. Une façon de leur dire, courage les gars, on sait l’enfer que vous traversez, noyés dans la terre, les gravats et le sang, à tout instant vous risquez la mort pour nous, mais tenez bon, continuez à danser au moins dans vos têtes, écoutez comme ça swingue, c’est parce qu’on pense à vous !

J’écoutais bouche bée, fasciné non seulement par la culture apparemment sans bornes du paternel, en histoire contemporaine aussi bien qu’en musique ou en langues vivantes, mais également par cette chose extraordinaire qui surgissait de la radio, le jazz, capable de faire danser, ne serait-ce qu’intérieurement, et dans les pires conditions, même le fracas des bombes n’a qu’à bien se tenir, oh bien sûr j’entendais parfaitement ce que mon père me donnait à entendre, je comprenais tout, j’ai hoché à mon tour et peut-être même claqué des doigts.

Quelques années plus tard, je suis adolescent, j’apprends l’anglais au collège, je joue de la musique, je me passionne pour le jazz et ses standards. Inéluctablement, d’une manière ou d’une autre je découvre le pot-aux-roses : l’exégèse magistrale de mon père est une indicible connerie ! Mud ? Non mais n’importe quoi ! Quel con le vieux ! Il comprend rien à que dalle ! (L’adolescence n’étant pas propice aux nuances, je ne pouvais que passer de Il sait tout à Il ne sait rien.)

À présent que je suis, là tel que vous me voyez, grosso-modo adulte, non seulement ai-je de l’indulgence pour la méprise paternelle, mais encore de la tendresse, et même de la gratitude. Car ce jour-là, mon père avait fait non seulement une mauvaise lecture d’un immense tube populaire, mais une fertile mauvaise lecture, un calembour involontaire prodigieusement stimulant pour l’imagination ! Cette histoire de swing pour ne pas craquer dans les tranchées est fausse, mais c’est son seul défaut, car elle est excellente. Pleine de sens, de poésie, de sensibilité, de leçons à méditer, en outre pratiquement crédible puisque corroborée par de nombreux faits historiques (les authentiques et fameux V-Discs, la mort de Glenn Miller le 14 décembre 1944, son avion tombé entre l’Angleterre et la France alors qu’il s’apprêtait à préparer les concerts de son orchestre fêtant la Libération de la France…), elle mériterait d’être vraie. (Le vrai cent fois préférable au faux pour des raisons esthétiques ? une idée digne de Pierre Bayard.)

Ce qui fait que, depuis lors, il m’arrive souvent de divaguer, déduire et rêver une interprétation à-peu-près crédible des titres de chansons pop. Les potentialités sont infinies.

In the mud for love (ou bien, au choix, In a sentimental mud). Tu entends ? Ce qu’on ne ferait pas par amour, tu te rends compte, on est prêt à se rouler dans les tranchées pleines de boue comme si on était un soldat du débarquement ! Et malgré tout, en dansant !

Blueberry ill. Tu entends ? Le type raconte qu’il est malade des myrtilles ! Il a dû en bouffer trop, chopper une bonne chiasse et maintenant il a honte d’en parler à la femme qu’il aime. Et malgré tout il danse, c’est pas très prudent !

Billie Gin. Tu entends ? Encore un drame de l’amour et de l’alcool ! Qu’est-ce qu’il a dû se mettre s’il a torché la bouteille ! Et qu’est-ce que ça danse, pourtant !

Blue sweet shoes. Tu entends ? C’est l’histoire d’un maniaque obsédé par la douceur de ses chaussures, probablement en daim, teintes en bleu, qu’il caresse en permanence et gare à toi si tu lui écrases les pieds. Et malgré tout, il danse avec !

Inversement : Suede dreams (are made of this). Tu entends ? C’est un hymne, une chanson politique sur les rêves suédois du régime démocratique représentatif idéal, monarchie constitutionnelle organisée selon le principe de séparation des pouvoirs à régime parlementaire monocaméral, ce qui signifie que le parlement n’a qu’une seule chambre, comme un F2, et qu’elle s’appelle la Diète royale. Et malgré tout, on danse, même si la musique est un peu dépressive, tu trouves pas ?

Be-bop-a-Lula. Tu entends ? Ce pauvre Luiz Inácio Lula da Silva, qui a connu des hauts et des bas, le faste de la présidence puis l’obscurité des cachots brésiliens, sera-t-il consolé par ce be-bop qui lui est dédié ? Incidemment, tu apprendras mon petit que le be-bop est ce genre musical apparu après le swing, quand la guerre était finie, et moins destiné à faire se trémousser les soldats qu’à déployer une recherche musicale. Mais malgré tout, on danse !

The house of the rising son. Tu entends ? Question universelle et émouvante, que devient la maison des parents lorsque le fils, élevé ici, s’en va pour toujours vers d’autres aventures ? C’est triste mais malgré tout, on danse !

I Kant get no satisfaction. Tu entends ? Emmanuel Kant, le fondateur du criticisme et de l’idéalisme transcendantal, exprime à la première personne ses doutes et ses frustrations, il enrage de ne pouvoir parvenir à la satisfaction, parce qu’il découvre la dure réalité, à savoir qu’il y a loin du noumène au phénomène. Et malgré tout, il danse !

Kant buy me love. Tu entends ? C’est la suite de la précédente, Emmanuel Kant, découragé par ses systèmes philosophiques trop arides, va voir les putes pour se consoler. Et il danse !

Happiness is a worm gun. Tu entends ? Imagine, oui, imagine la mélancolie du gars dont la maison a été envahie par les vers, et qui rêve de faire appel à une société de désinsectisation armée d’un pistolet à vers ! Et malgré tout, il danse !

Like a wall in stone. Tu entends ? Le chanteur te demande quel effet ça te fait (how does it feel ?) d’être à ce point ancré dans la réalité, solide, immobile, plein de repères et de certitudes et de directions, comme si tu étais un mur en pierre. Pendant que lui, il danse (ou roule comme une pierre) !

Smells just like tin spirit. Tu entends ? Ce blues de la misère, qui évoque les fins de mois difficiles et l’odeur des boîtes de conserve en fer blanc pour tout banquet. Sûrement des haricots blancs. (Les Américans bouffent surtout des haricots blancs, ça je le sais grâce à une autre chanson célèbre, Have you ever beans to Electric Ladyland.) Et on danse devant le buffet !

Heat the road, Jack. Tu entends ? Nous sommes au mois d’août, en plein réchauffement climatique et rapport du GIEC, la canicule fait flamber les pinèdes et fondre le bitume, mais il faut marcher tout de même, allez, courage, Jack ! Et danser, même !

God only nose. Tu entends ? Tu auras beau falsifier la vérité, Dieu te renifle ! Là, par exemple, tu sens la sueur. C’est la danse.

Stairway to even. Tu entends ? La vengeance est un plat qui se mange dans l’escalier ! Proverbe assez hermétique, j’admets. Peu importe, danse !

Eleanor Rugby. Tu entends ? Tu le savais, toi, que la femme de Franklin Delano Roosevelt était née dans le Lot-et-Garonne et qu’elle était fervente du Tournoi des Cinq Nations ? Et en plus, elle danse à la feria !

Bohemian raspberry. Tu entends ? Tu entends comme ce pauvre garçon gitan, certainement un jeune mendiant roumain affamé, appelle sa mama pour qu’elle lui donne des framboises, afin qu’il danse ? (Bon, ok, celle-ci est encore plus tirée par les cheveux que les autres.)

I fought the low. Tu entends ? Une victoire contre la dépression, une lutte contre tout ce qui nous tire vers le bas ! Ensuite on danse !

Oak on the wild side. Tu entends ? Ces chênes qu’on abat ? Et dont on fait les flûtes ? Et sur lesquels on danse ?

Another brick in the whole (part II). Tu entends ? Il ne faut jamais désespérer car on est une brique dans l’ensemble, une brique du vivant indissociable de toutes les autres briques, après nous viendront les parts II, III, IV, etc., et chacun fera sa part comme un colibri ! C’est une chanson vachement optimiste, c’est pour ça qu’elle est si dansante !

Love me Fender. Tu entends ? Cette déclaration d’amour du musicien à sa guitare, qui le lui rend bien ? Tu m’étonnes, qu’il danse avec elle !

My Fanny Valentine. Tu entends ? C’est l’histoire du fils d’un bistrotier, à Marseille, qui rêve de prendre le large, de naviguer sur les mers, mais avant de partir il engrosse la fille de la poissonnière… Et malgré tout il danse !

Etc., etc.

Appel à contribution aux lecteurs du Fond du Tiroir : si vous aussi vous êtes hanté par le souvenir d’un tube anglophone dont le titre écorché s’est révélé créatif dans votre mémoire ou votre imagination, ou bien si vous souhaitez en inventer un sur le champ et en direct, n’hésitez pas à m’en faire profiter dans les commentaires ci-dessous. Naturellement n’omettez pas de mentionner le sens, voire le contexte, de ce tube virtuel que vous aurez ainsi créé, et qui, malgré tout, vous fait danser, car tant que l’on danse on est sauvé.

Amende honorable

19/08/2021 Aucun commentaire

En 2004, ma carrière littéraire était lancée, oh, pas très loin, jusqu’à Chambéry tout de même, lors du Festival du premier roman où j’étais invité en compagnie de seize autres primoromanciers, dont certains sont devenus des amis, ou des célébrités. Ce me fut un événement déterminant, la matrice de bien des choses à venir.

Pour la première fois, on me prit pour un écrivain, ce qui entraîna que je me pris moi-même pour tel (supposons un univers parallèle où j’aurais été invité à un festival international des garçons de café… il y a fort à parier que je me serais aisément glissé dans le rôle du garçon de café jusqu’à y croire fermement, voici votre ballon de rouge Monsieur Jean-Paul). Pour le meilleur et pour le pire. Le meilleur était que j’entrais dans la littérature, la littérature en tant que Champs Élysées, en tant que terre promise et rêvée, en tant qu’idéal, semant des étoiles dans mes yeux et dans ceux de seize autres écrivains ainsi que de milliers de lecteurs ; le pire était que j’entrais dans la littérature en tant que milieu.

J’aime la littérature d’une passion entière et intacte ; je me méfie du milieu littéraire, qui n’est pas exempt de mesquineries, moqueries, coteries, vacheries, beuveries et grivèleries, mépris, fourberies, roueries et rogueries (en outre et pour la rime, ce milieu est plein de Paris – et je m’avoue très provincial). La littérature me tire vers le haut, le milieu vers le bas. Je l’ai constaté dès 2004 à Chambéry. Nous l’allons montrer tout à l’heure, comme dit la littérature : j’en donnerai un exemple qui vient seulement de trouver son épilogue, 17 ans plus tard.

Ces jours à Chambéry, nous autres auteurs nous frottions volontiers les uns aux autres, nous discutions, découvrions, buvions, mangions, fumions, riions, comparions, complimentions, dénigrions : spontanément, nous étions occupés à créer par affinités un micro-milieu. Or l’une d’entre nous ne frayait pas avec les autres, ne restait pas le soir, n’allait pas boire un verre. Fatou Diome, qui était là comme nous tous pour défendre son premier roman, Le ventre de l’Atlantique, semblait nous snober, ne pas avoir besoin du milieu, et en somme n’avait pas de temps à perdre avec nous. Il faut dire qu’elle était déjà très sollicitée, par ses fans pour une signature et par les médias pour une interview, sa carrière ayant démarré plus tôt que celle des autres, dès avant la tenue du festival. Elle était en orbite quand nous étions encore sur la rampe de lancement, dans le suspense du décollage ou de l’explosion en vol.

Je n’ai pas échangé plus de deux mots avec elle le jour où nous étions voisins de stand, et je l’ai vue, à l’heure de clôture d’une séance de dédicaces (où elle avait signé naturellement beaucoup plus que moi), à une lectrice retardataire qui lui demandait, essoufflée mais pleine d’espoir, Vous êtes Fatou Diome ?, répondre Non, je ne suis pas Fatou Diome, trop tard, elle est déjà partie Fatou Diome, puis se lever et quitter la salle sans autre forme de procès. Ce petit mensonge dû à la fatigue avait suffi, en plus de son attitude globale, à me la rendre terriblement antipathique, hautaine, prétentieuse. Et voilà où le milieu littéraire est toxique et peut nuire gravement à la littérature : je décidai immédiatement que son livre était à l’image que je venais de me forger d’elle, antipathique, hautain, prétentieux. D’ailleurs, la meilleure preuve de la nullité du bouquin est qu’il rencontrait un grand succès (salut les rageux). Je l’avais lu en grande diagonale dans le seul but de conforter mes idées préconçues, l’avais vite refermé en levant les yeux au ciel, oh la la quelle purge, en plus ça ne parle que de football, c’est dire si c’est mauvais. Tiens je vais en discuter avec les autres, les autres qui sont sympas, là, ceux qui sont du milieu et qui jouent le jeu, on va casser du sucre sur Fatou Diome tous ensemble, ah ah qu’est-ce qu’elle va prendre.

J’ai honte d’avoir été aussi con. Je peux toujours essayer de plaider pour ma défense : Ce n’est pas moi, monsieur le juge, c’est le milieu.

Ensuite un cycle de dix-sept ans s’accomplit. Quiconque lira la nouvelle intitulée Le produit de ses fouilles, qui a pour cadre ce festival de Chambéry, connaitra l’importance dans cette histoire du nombre-clef 17. Durant ces dix-sept ans j’ai découvert le « refus de parvenir » , passionnant concept inventé par l’instituteur anarchiste Albert Thierry (1881-1915), et j’ai en quelque sorte mis un terme à ma carrière en fondant le Fond du Tiroir (résumé des épisodes précédents) et je me suis éloigné du milieu.

Dix-sept ans plus tard, donc. Une personne qui m’est très-très chère réside momentanément au Sénégal. Elle en profite pour s’intéresser aux écrivains sénégalais. Elle m’annonce qu’incidemment elle vient de lire un roman formidable, Le ventre de l’Atlantique d’une certaine Fatou Diome. Je connais ?

Je fais la moue. Je réponds Oui-oui je connais. Je suis sincère puisque je crois que je connais. Oui je connais, ça parle de foot et d’Afrique, c’est prétentieux. En réalité je ne connais pas.

Une fois raccroché je fouille mes étagères, retrouve mon exemplaire du Ventre de l’Atlantique. Je le lis, en somme pour la première fois. Et je trouve ce roman excellent. Fin, riche, instructif, surprenant, varié, utile. Et bien écrit, d’un style que je pourrais qualifier d’africain (chaque page, même mélancolique, témoigne de la joie de l’image, de la poésie, de la métaphore, délivre au moins un aphorisme par paragraphe) mais ce serait une facilité, or cette fois je voudrais m’efforcer de ne pas céder à la facilité.

Certes le livre, à un moment donné, parle de foot, plutôt bien pour ce que je connais de ce sport, rendant parfaitement la fébrilité de la partie, mais n’est pas pour autant un roman pro-foot, ou alors pas davantage qu’il n’est un roman anti-foot. L’ambivalence est justement ce qui m’emballe en premier lieu : la nuance, l’ambiguïté, la thèse-antithèse-pas-de-synthèse-débrouille-toi, l’inconfort de la position entre deux mondes et entre de multiples visions du monde.

La situation de la narratrice, masque transparent de Fatou Diome elle-même, Sénégalaise en France et Française au Sénégal, est à ce titre passionnante : forte (et faible) de sa double nationalité elle est là et ailleurs, du point de vue éthique comme du point de vue géographique. Son talent et son statut de raconteuse pourraient l’assigner à écrire pour sa communauté, n’écrire que pour elle, ou la représenter aux yeux des autres… Mais elle écrit aussi contre sa communauté, contre ses idées, ses illusions (mon pauvre gars tu crois vraiment que le foot t’attend, que tu vas faire carrière dans un grand club européen, juste parce qu’on t’appelle Zidane au village ?), ses injustices, ses ressentiments. Vanter ET vilipender les traditions. Elle fait violence à sa communauté et c’est le meilleur moyen de lui rendre hommage. Car c’est de la littérature, oui, exactement, celle avec étoiles dans les yeux.

Voilà tout ce que j’avais loupé il y a dix-sept ans. Mais il n’était pas trop tard. Il n’est jamais trop tard. Le milieu littéraire n’a qu’un temps tandis que la littérature reste là.

Archéologie littéraire de la fake news (5/5) : Nietzsche et Pierre Bayard

09/08/2021 Aucun commentaire

Alors que personne ne l’attendait (moi-même j’avais un doute), voici en pleine canicule estivale la cinquième et conclusive livraison de notre brève histoire illustrée des fake news selon les écrivains, une éternité et un jour après :
– le premier épisode consacré à Machiavel, Orwell et Donald Trump, à l’époque président des USA et désormais grand favori pour les primaires républicaines de 2024 (Trump qui n’est pas à proprement parler un écrivain de notre corpus même s’il a signé quelques livres, du genre Comment réussir dans les affaires en racontant des craques) ;
– le deuxième, consacré à un livre de Swift que Swift n’a pas écrit, et un peu à Hannah Arendt ;
– le troisième, consacré à la figure fascinante et peu connue d’Armand Robin ;
– et le quatrième, consacré à Mark Twain et Adolf Hitler.

En guise de début de la fin, une petite remarque étymologique que j’aurais dû placer plus tôt mais qui fera l’affaire aussi bien ici qu’ailleurs. Rendons-nous à l’évidence, mentir est, ni plus ni moins, se montrer intelligent, surpasser en intelligence son interlocuteur. Cette douloureuse et cynique équivalence, qui entraîne qu’a contrario l’on est bien con de dire la vérité, est inscrite dans l’ADN des mots : la racine du mensonge est à trouver dans l’indo-européen men signalant tout phénomène de pensée, qui a engendré en latin mens, mentis (principe pensant, intelligence) et ses nombreux dérivés, memento (souviens-toi), mentalis (propre au mental, voire à l’âme), dementia (la sortie de l’esprit, autrement dit la folie), vehemens (l’emportement de l’esprit), mentio (la mention, le rappel à l’esprit ou à la mémoire)… Et, enfin, le verbe mentire qui signifiait faire usage de son esprit pour NE PAS dire la vérité, pour affabuler, pour contrefaire, pour manquer à sa parole. Si la vérité nous échappe malencontreusement, ce sera sans y penser. Mon Robert Historique de chevet enfonce le clou :

Il est d’ailleurs probable que le premier sens de mentire ait été celui d’imaginer et qu’il ait pris le sens de ne pas dire vrai par litote. Les Grecs eux-mêmes n’ont jamais fait une distinction très nette entre imaginer, feindre, et mentir.

2000 ans plus tard, Friedrich Nietzsche, exégète des Grecs qui avait avec eux un oignon à peler (ceci est une métaphore), explique dans ses écrits de jeunesse que, l’homme étant plus spontanément artiste que scientifique, mensonge (artiste) puis vérité (scientifique) sont deux discours successifs sur le monde, comparables et de même nature, en ce qu’ils ne sont jamais que des métaphores (le mot pipe n’est pas une pipe, mais une métaphore, pas exclusivement érotique, de l’objet pipe, on l’oublie plus facilement pour les mots que pour les images, cf. l’épisode 2 de notre feuilleton). Le discours désigné comme véritable se révèle simplement une métaphore plus consensuelle que le discours dénoncé comme mensonger, ce que Nietzsche considère comme un signe de décadence depuis que Platon et d’autres ont sacralisé, quasiment déifié, la vérité. On lit dans Vérité et mensonge au sens extra-moral de Nietzsche (1873) :

Qu’est-ce donc que la vérité ? Une multitude mouvante de métaphores, de métonymies, d’anthropomorphismes, bref une somme de relations humaines qui ont été rehaussées, transposées et ornées par la poésie ou par la rhétorique, et qui après un long usage paraissent établies, canoniques et contraignantes aux yeux d’un peuple : les vérités sont des illusions dont on a oublié qu’elles le sont (…). Nous ne savons toujours pas d’où provient l’instinct de vérité car jusqu’à présent nous n’avons entendu parler que de la contrainte qu’impose la société comme une condition de l’existence : il faut être véridique, c’est-à-dire employer des métaphores usuelles. Donc, en termes de morale, nous n’avons entendu parler que de l’obligation de mentir selon une convention établie, de mentir en troupeau dans un style que tout le monde est contraint d’employer. A vrai dire, l’homme oublie alors que telle est sa situation. Il ment donc inconsciemment (…) et c’est cette inconscience-là, par cet oubli qu’il en arrive au sentiment de vérité.

C’est dire si l’étanchéité entre vérité et mensonge a été soigneusement sapée, depuis 2000 ans, et également depuis 150 ans, pour en arriver à l’époque de la fake news, la nôtre, époque de Donald Trump certes, mais aussi de Pierre Bayard et de son magistral Comment parler des faits qui ne se sont pas produits ? (Minuit, coll. Paradoxe, 2020)

Notons que Pierre Bayard, érudit excentrique, s’était déjà intéressé au thème éminemment littéraire qu’est le mensonge puisque son tour premier livre aux éditions de Minuit était Le paradoxe du menteur (1994) consacré à Pierre Choderlos de Laclos, auteur des Liaisons dangereuses, examiné à travers le fameux et inaugural paradoxe d’Épiménide : faut-il croire celui qui ment quand il dit qu’il ment ? Autre ouvrage remarquable abordant la paravérité : dans Demain est écrit (2005), Bayard démontrait comment certains écrivains (Maupassant, London, Virginia Woolf, Oscar Wilde, Émile Verhaeren…) ont rédigé, non le récit autobiographique de leur vie écoulée, mais celui de leur vie à venir, détaillant les circonstances de leur destin voire de leur mort – tous ont imaginé un mensonge avant qu’il ne devienne, peut-être même afin qu’il devienne, réalité.(1)

Mais revenons à la fake news. Dans Comment parler des faits qui ne se sont pas produits ? (dernier volet, le plus politique, d’une trilogie comprenant le fameux Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? en 2007 et Comment parler des lieux où l’on n’a pas été ? en 2012), Pierre Bayard prend comme toujours à rebrousse-poil le sens commun, qui en l’occurrence exigerait que l’on fulminât contre la post-vérité, et conduit le lecteur à se demander si par hasard il ne se foutrait pas un tout petit peu de sa fiole.

Ce livre défend le droit de s’exprimer et de donner son avis sur des faits qui ne se sont pas produits, droit qui mérite d’autant plus d’être défendu qu’il est de toutes parts aujourd’hui remis en question (…) Il s’inscrit dans un courant théorique que l’on pourrait appeler la critique par ignorance, laquelle insiste sur l’importance, avant de s’engager dans une discussion, de ne pas s’encombrer, à propos du sujet dont on parle, de connaissances inutiles qui ne peuvent qu’être sources de préjugés.

Il déploie l’éloge des fake news sans pour autant employer l’anglicisme usuel :

On ne cesse de critiquer les informations fausses, en méconnaissant tout ce qu’elles apportent à notre vie privée et collective. Elles ne sont pas seulement, en effet, source de bien-être psychologique, elles stimulent la curiosité et l’imagination, ouvrant ainsi la voie à la création littéraire comme aux découvertes scientifiques.

Plutôt que de prendre au premier degré l’injonction de Bayard (décomplexons l’usage de la fake news !), il convient de saisir l’occasion de se marrer un bon coup avec ce si vieux mal du temps. Le rire, dionysiaque, console de l’évanescence de la vérité, apollinienne. Ce point de vue ironique s’inscrit en réalité dans un genre littéraire que Bayard a, sinon inventé (d’autres livres présentés dans les précédents épisodes de notre série pourraient s’y référer) mais du moins officiellement baptisé : la fiction théorique, où la parole, docte, argumentée, circonstanciée et académique, est confiée à un personnage-narrateur distinct de l’auteur, qui par coïncidence possède la même culture que lui.

Même si son livre prend des faux airs (tout étant susceptible d’être faux, pourquoi pas un air) de manuel, bien complet de ses conseils pratiques inspirés des meilleurs auteurs sur la façon de commenter vraiment des événements fictifs, et même s’il consacre tout un chapitre à l’affaire d’un brillant journaliste qui bidonnait ses reportages à charge dans l’Amérique trumpienne (démontrant malicieusement que la distorsion du réel, loin d’être l’apanage du monstre blond mais pratiquée tout aussi bien par ses détracteurs, était devenue la norme), Bayard reste avant tout un littéraire. Aussi, il puise la plupart de ses exemples dans l’histoire des lettres puisque construire un mensonge c’est simplement revendiquer le droit formel à la fiction. Il rappelle quelques mystifications littéraires fameuses qu’il feint de réhabiliter au nom, à la manière des Grecs d’autrefois, de l’imagination, ou pour mieux dire d’une vérité subjective supérieure à la vérité vulgaire.

Par exemple, l’un des témoignages les plus bouleversants jamais lus sur la Seconde guerre mondiale est l’autobiographie Survivre avec les loups de Misha Defonseca, best-seller mondial adapté au cinéma, qui s’est révélé une supercherie – cette histoire n’a pas été vécue mais peu importe puisqu’elle a été vraie à deux moments, quand elle a été écrite puis quand elle a été lue.

Puis, Bayard décortique les cas très intéressants de divers cadors de l’affabulation : Steinbeck, Chateaubriand, Freud, Saint-John Perse, Anaïs Nin, Orson Welles (cas d’école : son émission radiodiffusée sur l’invasion martienne en 1938, fake news, a engendré une prétendue vague de panique qui n’a pas eu lieu non plus, méta-fake news)… Le sujet est tellement vaste que Bayard pourrait développer sans fin et en tirer une encyclopédie en nombreux volumes. Je constate à regret l’absence de mes deux mythomanes favoris, Céline et Romain Gary (ce dernier a cependant les honneurs d’une note de bas de page, p. 40)… Je viens incidemment de découvrir un vrai-faux témoignage, ou bien un faux-vrai roman, que l’on pourrait aisément joindre au même corpus : L’homme semence de Violette Ailhaud (censé se dérouler en 1852, censé avoir été écrit en 1919, publié en 2006). Récit formidable, passionnant, exalté et beau – mais sans doute factice

Sans compter l’actualité, qui nécessiterait une mise à jour permanente de ladite encyclopédie : le si fort, si poignant et si sincère Yoga d’Emmanuel Carrière, publié la même année que l’essai de Bayard, ne vient-il pas de se faire traiter d’éhonté bobard ? Les écrivains ne sont-ils pas globalement prédisposés au mensonge, grisés qu’ils sont par la toute-puissance démiurgique de l’écriture qui est toujours, qui n’est jamais que, pour parler comme Nietzsche, une métaphore du réel ? La question Comment parler des faits qui ne se sont pas produit ? serait donc une simple périphrase de Comment faire de la littérature ? Les écrivains composent avec le réel, voilà un truisme plutôt qu’un scoop, et s’arrogent le droit extra-moral (Nietzsche, toujours) exorbitant de mentir. Le seul fait alternatif qui vaille, au fond, est un concept bien connu : le roman.

Voilà une idée fertile que j’extrapole de Bayard : l’omniprésence des fake news à notre époque, la dangereuse porosité entre récits vrais et récits faux, provient peut-être du fait que les politiques, éditorialistes, démagogues, lobbyistes, charlatans, gourous, prêcheurs, communicants et autres parasites influenceurs d’opinion, tous formés au storytelling, se prennent pour des écrivains. Alors que seuls les écrivains sont en position de revendiquer le droit au récit faux assumé, en tant que lointains descendants bâtards des conteurs de la littérature orale, plus artistes que scientifiques, plus dionysiaques qu’apolliniens. Rappelons que l’anxiogène leitmotiv de notre feuilleton, le « Donald Trump » entendu comme un symptôme, s’affichait artiste dès le titre de son best-seller, The Art of the deal (titre authentique, contrairement à celui, bidon, donné pour rire en haut de cette page).

Pour (se) protéger des fake news, il faudrait commencer par comprendre la nature de fictions qu’elles revêtent, et, en conséquence, apprendre et enseigner non ce qu’est la vérité (concept trop fuyant pour être utile) mais ce qu’est la littérature ! D’ailleurs, vers la fin de son livre, Bayard tombera enfin le masque et avouera « sérieusement » que l’enjeu est grave. Son faux éloge des sornettes était un vrai éloge de la fiction. Mine de rien il espère par ses analyses ironiques accomplir une œuvre civique utile :

Tant que l’Éducation Nationale ne prendra pas en charge sérieusement l’enseignement de l’art de la fiction, en étudiant aussi son corollaire – notre irrésistible besoin de croire [ici Bayard reprend et élargit une expression qu’il a trouvée chez Anaïs Nin] et les dérives auxquelles il mène -, les mêmes fables sinistres continueront à être diffusées, fables qui, face à un public mieux formé et donc plus exigeant quant à la qualité des récits, auraient simplement été accueillies avec un sourire complice.

En somme, il conviendrait de débuter toute pédagogie responsable, visant à développer dans les jeunes cerveaux l’esprit critique, par le faux plutôt que par le vrai : raconter des histoires, des contes, des légendes, des mythologies, admettre que notre vision du monde repose forcément sur un récit (une métaphore) à l’imitation de ces histoires littéraires, et ensuite, dans le meilleur des cas, faire le tri. L’urgence absolue dans les écoles de tous degrés est l’enseignement de l’esthétique, des arts et notamment ceux du récit. Étudier comment se structure une histoire ne pourrait qu’empêcher de se contenter d’une réaction mécanique, adhésion ou dénonciation, face à tel énoncé (une opinion, un pouce bleu dressé, que ce soit vers le ciel ou vers la terre, étant la chose la plus nulle et la plus vaine du monde face à la question globale du réel), et cette exigence s’appliquerait tout aussi bien aux religions qui se prétendent des vérités révélées, donc des histoires. J’ai déjà donné ailleurs cette merveilleuse citation d’Albert Einstein : « Si vous voulez que vos enfants soient intelligents, lisez-leur des contes de fées. Si vous voulez qu’ils soient plus intelligents, lisez-leur plus de contes de fées. »

Bayard, op. cit., p. 34 :

Bref à peu près tout est faux (…) La question qui se pose étant évidemment de savoir ce que signifie au juste, en littérature, écrire un récit faux

Non mais je vous le demande : à qui se fier ? Mesdames et messieurs, je propose que cette question, somme toute éternelle, soit l’opportune conclusion de notre série.
Et s’il vous fallait, en cerise sur le gâteau, une moralité, je rappellerais à votre intention que la devise de Prosper Mérimée, qu’il avait fait graver sur le chaton de sa chevalière, était grecque : emneso apistein. Souviens-toi de te méfier.

Fin !


(1) – Dans la foulée et par parenthèse, je songe à une autre de mes idoles : Jack Kirby (1917-1994), le dessinateur de l’énergie cosmique pure. Un documentaire de FranceTV révèle que Jack Kirby a dessiné, puis vécu, le débarquement allié à Omaha Beach, Normandie. Oui, dans cet ordre-là : dessiné (dans Boys Commando, 1943), puis vécu (en tant que G.I. en 1944). Kirby entre dans la catégorie des écrivains voyants selon Pierre Bayard, pré-écrivant son avenir et, pour le coup, celui du monde.

Carnet de Carthage

07/08/2021 2 commentaires
J’étais à Megara, faubourg de Carthage, dans (ce qui a pu être autrefois) les jardins d’Amilcar.

Me voici en Tunisie. Pays plongé dans le chaos sanitaire, politique, économique et, par-dessus le marché, climatique (à Tunis, des pointes à 48° C… à l’horizon, des panaches de fumée noire signalent l’incendie du jour…).

Quelle mouche me pique de me précipiter dans un tel merdier ? C’est simple, ma fille vit ici. Il fallait bien que j’aie très fort l’envie de voir ma fille pour supporter les tests PCR, le pass sanitaire à tous les portiques, les auto-confinements sur l’honneur, le stress, les ordres et contrordres des instances politiques, les listes rouges et noires, les tentatives de découragement du ministère des affaires étrangères ainsi que des amis bienveillants, le suspense jusqu’au dernier instant sur le maintien ou l’annulation du vol.

Enfin, me voici en Tunisie.

Je présume que peu de Français ont une fille à visiter sur place. Je n’en croise aucun. Depuis deux ans le touriste est oiseau rare, voire espèce en voie de disparition dans ce pays qui vit largement sur son tourisme. Les temps sont très durs pour tout le monde, mais pour les pays pauvres encore plus que pour les pays riches (règle d’or en économie : lorsque s’abat la crise les pauvres pâtissent plus que les riches, la crise étant un accélérateur de sélection darwinienne néo-libérale). Pourtant il me semble que les Tunisiens restent de bonne humeur malgré l’anxiété et la colère. Ou peut-être qu’ils se montrent de bonne humeur afin de ne pas déprimer les exceptionnels touristes opiniâtres. En tout cas je ne croise que des Tunisiens à l’air heureux de me voir et prompts à discuter. Et ce dès le plus jeune âge.
Sur la plage un petit garçon me dévisage avec curiosité, ma trogne exotique le passionne, sûrement à cause de mes cheveux longs comme ceux d’une fille. Il finit par tenter de m’adresser un «Salamaleikoum ! ». Comme j’ai du savoir-vivre, je lui réponds « Aleikoumsalam ! », il en écarquille les yeux comme d’une expérience chimique réussie et s’en va avec un grand sourire, il retourne se baigner. Il est content ; moi aussi. Un peu plus loin, je croise un groupe d’ados sur le chemin de la plage. Comprenant de loin que je parle français, ils se mettent à rire et à discuter entre eux en arabe. Une fois parvenu à mon niveau, l’un d’eux lance un sonore « Nique ta mère ! ». Je trouve qu’il parle très bien le français. Il parle même très bien la France. Comme le petit garçon, il a tenté une expérience chimique et doit l’estimer réussie. Il est content ; moi, un peu moins. Bon, vivement que je parle à des adultes.

N’importe, je ne suis pas venu pour la plage. Mais pour ma fille. Aussi, pour les sites antiques.

Vers l’entrée des thermes d’Antonin, à Carthage, un camelot sort en vitesse de derrière son stand couvert de bustes d’Hannibal ou de Jules César made in China et m’interpelle, lui aussi semble très heureux de me voir, il m’attendait. Il voit si peu de monde depuis deux ans. De fait je suis absolument seul dans la rue. « Bonjour, bienvenue, ça va ? Français ? De Paris ? Première fois en Tunisie ? » Dans l’ordre : oui, oui, non, non.

Je suis déjà venu dans les parages mais il y a si longtemps qu’il est à peine raisonnable de le mentionner. J’étais une toute autre personne et la Tunisie était un tout autre pays. J’avais « la vie devant moi » soit exactement la moitié de l’âge que j’ai aujourd’hui, je rayonnais, je décomptais les jours et les mois, un semestre encore à attendre la naissance de mon premier enfant dont l’existence était alors tenue secrète, j’étais si heureux et confiant que je me croyais indestructible, par conséquent, provisoirement, je l’étais, je pouvais me rendre en Tunisie ou ailleurs et rien de grave ne pourrait m’atteindre, en outre je voyageais sans pass sanitaire. Quant à la Tunisie, elle vivotait tranquille sous la dictature de Ben Ali, dont le portrait, reproduit tous les deux mètres, surveillait les rues, mais dont il ne fallait pas parler. C’est dire si elle et moi sommes aujourd’hui comme deux étrangers qui se rencontrent pour la première fois.

Tout de même, les réminiscences d’une vie antérieure sont inévitables : la question du camelot fait remonter un souvenir de ce premier séjour, à une vie de distance. Je m’étais retrouvé, à la suite d’un accident stupide comme il arrive lorsqu’on se croit indestructible, sur une table d’opération, dans un hôpital où le chirurgien qui me recousait le mollet engageait la conversation pour faire diversion : « Bonjour, bienvenue, ça va, Français ? De Paris ? Première fois en Tunisie ? Tu as des enfants ?
– Ah, non, pas encore… mais… dans six mois… » Ainsi, ce médecin tunisien que je ne reverrais jamais serait la première personne au monde que je mettrais dans la confidence capitale, celle que je préservais jalousement jusque là, mais je me trouvais en sueur et le mollet ouvert sur un billard, en bonnes dispositions pour céder sur le secret. Il m’a répondu « Félicitations ! Ce sera un garçon, inch’Allah ! » et hop, en a profité pour coudre un autre point, restent quatre, je transpire et je serre les dents. En fait, six mois plus tard, ce fut une fille. Qui vit aujourd’hui en Tunisie, qui étudie la jeune démocratie tunisienne, et que j’avais très envie de voir.

Ressassant mon histoire ainsi que celle des Romains et des Phéniciens, j’ai déambulé lentement, sans rencontrer de près ou de loin le moindre touriste, parmi les ruines des thermes d’Antonin, réduites à peu de choses tellement le site au cours des siècles a servi de carrière à ciel ouvert, notamment pour construire la grande mosquée Zitouna, à Tunis. Nulle âme qui vive. Tout au plus, in extremis, un garde armé, qui lorsque j’ai outrepassé le périmètre autorisé, m’a lancé des cris et des gestes depuis sa guérite en plein soleil, pour me faire rebrousser chemin. Car le parc des thermes, s’il est bordé à l’est par la Méditérannée, est borné au nord par une muraille blanche, celle du palais présidentiel que Ben Ali a édifié ici autrefois. Par réflexe, comme partout, je vois du symbolique, Ben Ali plaçant son château ici bénéficie du prestige de l’Histoire, Carthage est l’une des rares civilisations a avoir fait trembler Rome, le message est-il assez clair ? Ben Ali en a profité pour déclassifier nombre d’aires de fouilles archéologiques alentour afin de laisser proliférer les luxueuses villas de ses amis. Son voisin le plus immédiat est le consulat de Suisse, on ne sait jamais.

J’ai obtempéré et fait demi-tour, toujours aussi lentement. Près de l’entrée du site, une gardienne patientait, sur sa chaise à l’ombre. Enfin ! Ni un enfant, ni un ado, ni un militaire, mais un véritable adulte avec qui parler. On échange quelques politesses avant d’aborder la politique, forcément. Elle éclate de rire sur le mot « démocratie ». Elle met dans son rire de la rage et, je crois, un peu d’ostentation. « Démocratie ? Mais quelle démocratie, monsieur ? C’est une vue de l’esprit, la démocratie, ça n’existe pas. Ce n’est qu’un mot confisqué par ceux qui nous font croire qu’ils travaillent pour nous et en notre nom, alors qu’ils ne sont qu’à leur propre service. »

Elle cherche peut-être, par son cynisme, à choquer le démocrate qu’elle pressent en moi ? De fait, je tente de plaider, de faire valoir les avantages, sinon de la démocratie introuvable, au moins du « processus démocratique » qui autorise les petits progrès, un par un. Allons, ne vit-elle pas mieux que sous la dictature ?

Elle est obligée d’acquiescer, mais presque à regret. « Oui… Au moins, aujourd’hui, on me laisse tranquille avec ça… » De l’index elle touche son crâne, recouvert d’un voile, mais avec ce geste, sa phrase pourrait aussi bien être interprétée comme : Au moins, aujourd’hui, on me laisse tranquille avec ce que j’ai dans le crâne. « Sous la dictature, je me faisais arrêter dans la rue et arracher mon voile par les chiens de Ben Ali, je veux dire ses policiers… Aujourd’hui, ça va… Je porte ce que je veux, mes amies aussi… J’ai des amies en mini-jupe et je les aime, figurez-vous… »

En voilà une qui a manifestement voté Ennahdha, le parti islamiste parvenu au pouvoir en se faisant passer pour moins pourri que les autres.

Moi qui, si c’est possible, suis encore plus laïc que démocrate, je crois que j’avais besoin de cette rencontre pour envisager concrètement que la laïcité puisse être un outil d’oppression de la dictature (la religion aussi, bien entendu, mais de cela je n’avais nul besoin d’énième preuve, et d’ailleurs, pendant ce temps-là, en Afghanistan…). (1)

Plus remué par le présent que par le passé de Carthage, je quitte finalement le site des thermes et je rejoins le fil de mon récit. Le camelot sort en vitesse de derrière son stand couvert de bustes d’Hannibal ou de Jules César made in China et m’entreprend. « Bonjour, ça va ? Français ? Paris ? Regarde, mon ami, c’est Hannibal, c’est très beau et c’est pas cher du tout, un souvenir pour toi ou pour offrir. J’ai aussi des éléphants, des amphithéâtres, tu peux toucher, c’est du solide, ou des monnaies romaines si tu préfères.
– Merci mais non merci, je voyage léger. Je suis désolé de vous décevoir, je vois bien que vous n’avez pas beaucoup de clientèle, mais ça ne m’intéresse pas… » Une fois posée de façon claire et définitive l’impossibilité d’une transaction commerciale, nous nous détendons, nous tombons les masques, or la conversation désintéressée est pour lui comme un plan B, un excellent lot de consolation.

Nous nous demandons l’un à l’autre comment ça va et cette fois nous pouvons enfin répondre sincèrement. Et là, son sourire se dissout, il prend une mine désolée, pathétique. « Franchement, non, ça ne va pas, ça ne va pas du tout. On est abandonnés, nous, tous, ici. On ne réussit pas à vivre. Le dinar s’écroule d’année en année, le tourisme ne marche plus, on a eu deux années impossibles, on n’intéresse personne, je ne vois pas comment on peut s’en sortir. »

Il vide devant moi son sac à désespoir de façon étonnamment franche, résignée, et surtout sans l’ombre d’un ressentiment anti-français, alors qu’il est si facile et si courant de faire de l’ancien colon le bouc émissaire des misères du temps présent. Au contraire, le camelot de Carthage m’invite, plutôt qu’à la revanche symbolique du match joué par nos aïeux, à la compassion réciproque, à la communion dans ce qui nous rassemble, ce qui unit nos deux pays : « Les hommes politiques tunisiens sont à peu près tous corrompus. Ils s’intéressent à leur survie, pas à la nôtre. Oh, je sais bien que dès qu’il y a du pouvoir, il y a de l’argent, et dès qu’il y a de l’argent il y a de la corruption, en France c’est pareil, vous avez votre lot de politiques pourris… Mais nous, c’est à un point…
– Oui, c’est vrai. Mais ce que vous me dites est très triste. Vous n’avez donc aucun espoir ? Aucune lueur qui permettrait de supposer que demain sera un peu mieux qu’aujourd’hui ? Regardez, il y a tout de même des progrès, à vue d’oeil ! Rien que le fait de pouvoir me tenir ces propos, la liberté dont vous faites preuve en me donnant votre opinion sur la situation, elle était inimaginable autrefois pendant la dictature. Sous Ben Ali, vous étiez tous bâillonnés, sans liberté de parler, de penser, ou de porter sur la tête ce que vous voulez, mais le peuple tunisien a fait sa révolution il y a dix ans, il a même reçu le prix Nobel de la paix en 2015 pour cela, ce n’est pas rien, dites ! Et cette année encore, les manifestations ont ébranlé le pouvoir ! Le pays bouge, rien n’est figé ! Le progrès est possible, du moins si l’on croit qu’il l’est ! Non ? Vous n’y croyez plus ? »

Il me dévisage, secoue la tête, prend le temps de réfléchir à sa réponse. Elle arrive et elle est terrible. « Vous me croirez si vous le voulez, mais sous Ben Ali, c’était la bonne époque. On n’était pas libres, mais on n’était pas malheureux. On gagnait notre vie. Et puis, l’avantage d’une dictature sur la démocratie, c’est que sous la dictature on a toujours un espoir, on a toujours l’espoir que la dictature se termine un jour. Mais à présent que la dictature est terminée, on n’a plus cet espoir-là. Et on n’en a pas d’autre non plus. »

J’ai beau avoir été échaudé par la gardienne voilée qui s’esclaffait au simple mot de démocratie, je suis cette fois confondu par la violence, le fatalisme, la radicalité, et hélas l’évidence de l’analyse politique du camelot : la démocratie court-circuite la possibilité de l’espoir dès lors qu’elle prétend que tout est pour le mieux une fois que le peuple a le pouvoir. La dictature au moins est exempte de cette hypocrisie. Je tente une dernière fois : « Vous n’attendez plus rien du tout de la démocratie ? Des nouvelles élections vont avoir lieu, non ? Et ensuite ? »

Il hausse les épaules et lâche un soupir. « Comme on dit toujours, comme on dit ici… Inch’Allah. »


(1) – Pour rappel, de même que Jaurès affirmait que laïcité et démocratie étaient des termes identiques, je conçois quant à moi la laïcité comme un corolaire de la liberté. La liberté consiste, selon la Déclaration des Droits de l’Homme et de Citoyen, à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres Membres de la Société la jouissance de ces mêmes droits. Appliquée au champ des croyances religieuses, la double garantie réciproque pourrait s’exprimer ainsi : crois ce que tu veux, n’emmerde personne avec, personne ne t’emmerdera. Personne ne t’arrachera ton voile, tant que tu n’obliges personne à le porter.

À la jeunesse française

03/08/2021 Aucun commentaire

MESSAGE À LA JEUNESSE DE FRANCE (attention, devinette)

« Jeunes Français !
C’est à vous, jeunes Français, que je m’adresse aujourd’hui, vous qui représentez l’avenir de la France, et à qui j’ai voué une attention et une sollicitude particulières.
Vous souffrez dans le présent, vous êtes inquiets pour l’avenir. Le présent est sombre, en effet, mais l’avenir sera clair, si vous savez vous montrer dignes de votre destin.
Vous payez des fautes qui ne sont pas les vôtres ; c’est une dure loi qu’il faut comprendre et accepter, au lieu de la subir ou de se révolter contre elle. Alors l’épreuve devient bienfaisante, elle trempe les âmes et les corps et prépare les lendemains réparateurs.
L’atmosphère malsaine dans laquelle ont grandi beaucoup de vos aînés a détendu les énergies, amolli leurs courages et les a conduits par les chemins fleuris du plaisir de la pire catastrophe de notre histoire. Pour vous, engagés dès le jeune âge dans des sentiers abrupts, vous apprendrez à préférez aux plaisirs faciles, les joies des difficultés surmontées. (…)
Lorsque vous aurez choisi votre carrière sachez que vous aurez le droit de prendre place parmi les élites. C’est à elles que revient le commandement, sur les seuls titres du travail et du mérite.
Dans cette lutte sévère pour atteindre le rang que vos capacités vous assignent, réservez toujours une place aux vertus sociales et civiques, à l’entraide, au désintéressement, à la générosité.La maxime égoïste qui fut trop souvent celle de vos devanciers : chacun pour soi et personne pour tous, est absurde en elle-même et désastreuse en ses conséquences.
Comprenez bien, mes jeunes amis, que cet individualisme dont nous nous vantions comme d’un privilège est à l’origine des maux dont nous avons failli périr. Nous voulons reconstruire, et la préface nécessaire à toute reconstruction, c’est d’éliminer l’individualisme destructeur (…).
Seul le don de soi donne son sens à la vie individuelle en la rattachant à quelque chose qui la dépasse, qui l’élargit et la magnifie.
Pour conquérir tout ce que la vie comporte de bonheur et de sécurité, chaque Français doit commencer par s’oublier lui-même.
Qui est incapable de s’intégrer à un groupe, d’acquérir le sens vital de l’équipe, ne saurait prétendre à servir, c’est-à-dire à remplir son devoir d’homme et de citoyen.Il n’y a pas de société sans amitié, sans confiance, sans dévouement.Je ne vous demande pas d’abdiquer votre indépendance, rien n’est plus légitime que la passion que vous en avez.
Mais l’indépendance peut parfaitement s’accommoder de la discipline, tandis que l’individualisme tourne inévitablement à l’anarchie, qui ne trouve d’autre correctif que la tyrannie.
Le plus sûr moyen d’échapper à l’une et à l’autre, c’est d’acquérir le sens de la communauté sur le plan social et sur le plan national.
Apprenez donc à travailler en commun, à réfléchir en commun, à obéir en commun, à prendre vos jeux en commun.
En un mot, cultivez parmi vous l’esprit d’équipe.
Vous préparerez ainsi le solide fondement du nouvel ordre Français, qui vous liera fortement les uns aux autres, et vous permettra d’affronter allègrement l’œuvre immense du redressement national.
Mes chers amis, il y a une concordance symbolique entre la dure saison qui nous inflige ses privations et ses souffrances et la douloureuse période que traverse notre pays, mais au plus fort de l’hiver, nous gardons intacte notre foi dans le retour du printemps.
Oui, jeunes Français, la France, aujourd’hui dépouillée, un jour prochain reverdira, refleurira.
Puisse le printemps de votre jeunesse s’épanouir bientôt dans le printemps de la France ressuscitée. »

J’écoute ce discours bouche bée, écarquillé, éberlué… Je n’en crois pas mes oreilles… Quel jeune resterait insensible à cette magnifique perche tendue, à ce témoignage de vibrante compassion ? « Vous souffrez dans le présent, vous êtes inquiets pour l’avenir. Le présent est sombre, en effet, mais l’avenir sera clair… » Face à la catastrophe sous nos yeux, face à l’hiver métaphorique (winter is coming, ouais) et face à la tyrannie, les recours offerts semblent des valeurs de bon sens, sûres et saines, « Amitié, confiance, dévouement… » Et à l’horizon, promis : ce sera Bonheur et sécurité.

D’accord… Mais qui donc a prononcé ces paroles d’encouragement, de consolation, de galvanisation ? Où ? Quand ? Quelles circonstances ?

Serait-ce Emmanuel Macron, enfin soucieux de se montrer compréhensif envers la jeunesse ingrate, incalculable et abstentionniste, sacrifiée et angoissée en ces temps de pandémie et de pass sanitaire, Macron qui aurait enfin fait un pas vers les forces vives de la nation via Tiktok, aurait trouvé les mots pour remonter le moral des jeunes et les inviter à traverser la rue tout en conservant l’esprit d’équipe ?

À moins que ce discours ne soit issu du programme d’écolos collapsologues radicaux, qui, plein de ressentiment envers les générations coupables et insouciantes (okay boomers, vous avez détruit la planète, merci beaucoup pour « l’atmosphère malsaine« ), tenteraient de négocier avec la génération Thunberg qui « paie des fautes qui ne sont pas les siennes » pour inventer avec elle une nouvelle forme d’engagement, un don de soi quasi-mystique ?

Ou alors, attends, je réécoute… Ce « en commun » , leitmotiv martelé, dénote sans aucun doute le communisme. Aussi bien il pourrait émaner d’un Mélenchon, d’un Besancenot ou de quelque autre tenant de l’extrême-gauche, qui fustigerait le maudit « individualisme destructeur » et plaiderait pour un virage politique à 180°, pour une révolution carrément, pour la refondation d’un pacte social, participatif et solidaire ?

Et si c’était, tout au contraire, l’ultra droite à la manoeuvre, un quelconque général en retraite, pétitionnaire et chroniqueur à Valeurs actuelles, par exemple l’un des De Villers, ou le Zemmour en personne, sautant sur l’occasion de la crise pour flétrir à nouveau l’esprit de jouissance de Mai 68, mère de tous les vices et tous les maux (« les chemins fleuris du plaisir de la pire catastrophe de notre histoire« ), et incitant la jeunesse à se retrousser les manches ?

Non, non, non, et non. Aucun de tous ceux-là. Réponse à la devinette : il s’agit du Message à la jeunesse prononcé en chevrotant par le Maréchal Philippe Pétain, radiodiffusé le 29 décembre 1940. Je suis stupéfait par la modernité de Pétain. Ou peut-être, hélas, par le pétainisme de la modernité ? Attention, jeunes Français : les vieilles idées rances, comme la tentation du totalitarisme ou de l’homme providentiel, se font passer pour nouvelles, géniales et inédites, puisque les démagogues misent sur l’absence de mémoire.

(Source : j’ai entendu ledit discours par hasard, dans un musée, au détour d’une exposition temporaire, ici.)

Prisencolinensinainciusol

01/08/2021 Aucun commentaire

On ne se comprend plus.
En général, je veux dire, on ne se comprend plus trop. On se répond « Hein quoi kestadi ? » . Voire « HEIN QUOI KESTADI CONNARD ? »
Alors, autant écouter des chansons incompréhensibles.
Et danser, en faisant le pari que la danse est un langage universel.

J’adore les chants en langues construites. Le kobaïen. Le vonlenska. Le klokobetz. Même des charabias potaches, des yaourts régressifs comme Merde in France de Dutronc ou Mets de l’huile de Regg’lyss, m’emplissent de joie, sans doute via l’idée utopique de comprendre l’autre par la seule musique, d’entrer en contact au-delà du sens des mots.
Cet été, ce que j’écoute en boucle, c’est plutôt Prisencolinensinainciusol.

En 1972 Adriano Celentano entend démontrer par l’absurde que les Italiens sont prêts à écouter n’importe quoi qui ressemblerait à de l’américain et catapulte son nouveau single, Prisencolinensinainciusol, chanté dans un entraînant bla-bla englishoïde. C’est un tabac international. Sur la pochette figure cet avertissement : « Questa canzone è cantata in una lingua nuova che nessuno capirà ; avrà un solo significato : amore universale ».
Ah, ouais, d’accord, amour universel. A love supreme. Et on danse.

J’épuise les versions de Prisencolinensinainciusol sur Youtube : la version originale ; puis la deuxième version sous forme de sketch avec explication de texte dans lequel Celentano joue les instits et prétend avoir consacré cette oeuvre à l’incommunicabilité, ce qui lui confère un sérieux à la Michelangelo Antonioni ; la version live des 40 ans ; la version avec les paroles en sous-titres (totalement inutile mais c’est juste pour vérifier) ; son excellente utilisation, fébrile et obsessionnelle, dans la saison 3 de Fargo avec Ewan McGregor moustachu ; la version 2.0 mise à jour 2016 avec chorégraphie XXIe siècle

Une chanson incompréhensible est un peu comme la messe en latin, au fond : on pige que dalle et cette sainte non-compréhension de masse est le vecteur même de la transcendance et de la foi en l’amour universel. Ils ne savent pas ce qu’ils perdent, tous ces fichus calotins ! Sans le latin, sans le latin, la messe nous emmerde ! Et l’eau du sacré calice se change en eau de boudin (sans le latin, sans le latin) et ses vertus faiblissent. Ô Sainte Marie mère de, Dieu dites à ces putain de moines qu’ils nous emmerdent, sans le latin ! Il était inévitable, n’est-ce pas, qu’au bout du cycle, je finisse par me souvenir que la chanson à texte a elle aussi de grandes vertus.

Au passage, Prisencolinensinainciusol passe pour le tout premier rap en langue italienne. Et au fait, le premier « rap français » ce serait quoi ? Pour le savoir, rediffusion au Fond du tiroir.