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Archéologie littéraire de la fake news (5/5) : Nietzsche et Pierre Bayard

Alors que personne ne l’attendait (moi-même j’avais un doute), voici en pleine canicule estivale la cinquième et conclusive livraison de notre brève histoire illustrée des fake news selon les écrivains, une éternité et un jour après :
– le premier épisode consacré à Machiavel, Orwell et Donald Trump, à l’époque président des USA et désormais grand favori pour les primaires républicaines de 2024 (Trump qui n’est pas à proprement parler un écrivain de notre corpus même s’il a signé quelques livres, du genre Comment réussir dans les affaires en racontant des craques) ;
– le deuxième, consacré à un livre de Swift que Swift n’a pas écrit, et un peu à Hannah Arendt ;
– le troisième, consacré à la figure fascinante et peu connue d’Armand Robin ;
– et le quatrième, consacré à Mark Twain et Adolf Hitler.

En guise de début de la fin, une petite remarque étymologique que j’aurais dû placer plus tôt mais qui fera l’affaire aussi bien ici qu’ailleurs. Rendons-nous à l’évidence, mentir est, ni plus ni moins, se montrer intelligent, surpasser en intelligence son interlocuteur. Cette douloureuse et cynique équivalence, qui entraîne qu’a contrario l’on est bien con de dire la vérité, est inscrite dans l’ADN des mots : la racine du mensonge est à trouver dans l’indo-européen men signalant tout phénomène de pensée, qui a engendré en latin mens, mentis (principe pensant, intelligence) et ses nombreux dérivés, memento (souviens-toi), mentalis (propre au mental, voire à l’âme), dementia (la sortie de l’esprit, autrement dit la folie), vehemens (l’emportement de l’esprit), mentio (la mention, le rappel à l’esprit ou à la mémoire)… Et, enfin, le verbe mentire qui signifiait faire usage de son esprit pour NE PAS dire la vérité, pour affabuler, pour contrefaire, pour manquer à sa parole. Si la vérité nous échappe malencontreusement, ce sera sans y penser. Mon Robert Historique de chevet enfonce le clou :

Il est d’ailleurs probable que le premier sens de mentire ait été celui d’imaginer et qu’il ait pris le sens de ne pas dire vrai par litote. Les Grecs eux-mêmes n’ont jamais fait une distinction très nette entre imaginer, feindre, et mentir.

2000 ans plus tard, Friedrich Nietzsche, exégète des Grecs qui avait avec eux un oignon à peler (ceci est une métaphore), explique dans ses écrits de jeunesse que, l’homme étant plus spontanément artiste que scientifique, mensonge (artiste) puis vérité (scientifique) sont deux discours successifs sur le monde, comparables et de même nature, en ce qu’ils ne sont jamais que des métaphores (le mot pipe n’est pas une pipe, mais une métaphore, pas exclusivement érotique, de l’objet pipe, on l’oublie plus facilement pour les mots que pour les images, cf. l’épisode 2 de notre feuilleton). Le discours désigné comme véritable se révèle simplement une métaphore plus consensuelle que le discours dénoncé comme mensonger, ce que Nietzsche considère comme un signe de décadence depuis que Platon et d’autres ont sacralisé, quasiment déifié, la vérité. On lit dans Vérité et mensonge au sens extra-moral de Nietzsche (1873) :

Qu’est-ce donc que la vérité ? Une multitude mouvante de métaphores, de métonymies, d’anthropomorphismes, bref une somme de relations humaines qui ont été rehaussées, transposées et ornées par la poésie ou par la rhétorique, et qui après un long usage paraissent établies, canoniques et contraignantes aux yeux d’un peuple : les vérités sont des illusions dont on a oublié qu’elles le sont (…). Nous ne savons toujours pas d’où provient l’instinct de vérité car jusqu’à présent nous n’avons entendu parler que de la contrainte qu’impose la société comme une condition de l’existence : il faut être véridique, c’est-à-dire employer des métaphores usuelles. Donc, en termes de morale, nous n’avons entendu parler que de l’obligation de mentir selon une convention établie, de mentir en troupeau dans un style que tout le monde est contraint d’employer. A vrai dire, l’homme oublie alors que telle est sa situation. Il ment donc inconsciemment (…) et c’est cette inconscience-là, par cet oubli qu’il en arrive au sentiment de vérité.

C’est dire si l’étanchéité entre vérité et mensonge a été soigneusement sapée, depuis 2000 ans, et également depuis 150 ans, pour en arriver à l’époque de la fake news, la nôtre, époque de Donald Trump certes, mais aussi de Pierre Bayard et de son magistral Comment parler des faits qui ne se sont pas produits ? (Minuit, coll. Paradoxe, 2020)

Notons que Pierre Bayard, érudit excentrique, s’était déjà intéressé au thème éminemment littéraire qu’est le mensonge puisque son tour premier livre aux éditions de Minuit était Le paradoxe du menteur (1994) consacré à Pierre Choderlos de Laclos, auteur des Liaisons dangereuses, examiné à travers le fameux et inaugural paradoxe d’Épiménide : faut-il croire celui qui ment quand il dit qu’il ment ? Autre ouvrage remarquable abordant la paravérité : dans Demain est écrit (2005), Bayard démontrait comment certains écrivains (Maupassant, London, Virginia Woolf, Oscar Wilde, Émile Verhaeren…) ont rédigé, non le récit autobiographique de leur vie écoulée, mais celui de leur vie à venir, détaillant les circonstances de leur destin voire de leur mort – tous ont imaginé un mensonge avant qu’il ne devienne, peut-être même afin qu’il devienne, réalité.(1)

Mais revenons à la fake news. Dans Comment parler des faits qui ne se sont pas produits ? (dernier volet, le plus politique, d’une trilogie comprenant le fameux Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? en 2007 et Comment parler des lieux où l’on n’a pas été ? en 2012), Pierre Bayard prend comme toujours à rebrousse-poil le sens commun, qui en l’occurrence exigerait que l’on fulminât contre la post-vérité, et conduit le lecteur à se demander si par hasard il ne se foutrait pas un tout petit peu de sa fiole.

Ce livre défend le droit de s’exprimer et de donner son avis sur des faits qui ne se sont pas produits, droit qui mérite d’autant plus d’être défendu qu’il est de toutes parts aujourd’hui remis en question (…) Il s’inscrit dans un courant théorique que l’on pourrait appeler la critique par ignorance, laquelle insiste sur l’importance, avant de s’engager dans une discussion, de ne pas s’encombrer, à propos du sujet dont on parle, de connaissances inutiles qui ne peuvent qu’être sources de préjugés.

Il déploie l’éloge des fake news sans pour autant employer l’anglicisme usuel :

On ne cesse de critiquer les informations fausses, en méconnaissant tout ce qu’elles apportent à notre vie privée et collective. Elles ne sont pas seulement, en effet, source de bien-être psychologique, elles stimulent la curiosité et l’imagination, ouvrant ainsi la voie à la création littéraire comme aux découvertes scientifiques.

Plutôt que de prendre au premier degré l’injonction de Bayard (décomplexons l’usage de la fake news !), il convient de saisir l’occasion de se marrer un bon coup avec ce si vieux mal du temps. Le rire, dionysiaque, console de l’évanescence de la vérité, apollinienne. Ce point de vue ironique s’inscrit en réalité dans un genre littéraire que Bayard a, sinon inventé (d’autres livres présentés dans les précédents épisodes de notre série pourraient s’y référer) mais du moins officiellement baptisé : la fiction théorique, où la parole, docte, argumentée, circonstanciée et académique, est confiée à un personnage-narrateur distinct de l’auteur, qui par coïncidence possède la même culture que lui.

Même si son livre prend des faux airs (tout étant susceptible d’être faux, pourquoi pas un air) de manuel, bien complet de ses conseils pratiques inspirés des meilleurs auteurs sur la façon de commenter vraiment des événements fictifs, et même s’il consacre tout un chapitre à l’affaire d’un brillant journaliste qui bidonnait ses reportages à charge dans l’Amérique trumpienne (démontrant malicieusement que la distorsion du réel, loin d’être l’apanage du monstre blond mais pratiquée tout aussi bien par ses détracteurs, était devenue la norme), Bayard reste avant tout un littéraire. Aussi, il puise la plupart de ses exemples dans l’histoire des lettres puisque construire un mensonge c’est simplement revendiquer le droit formel à la fiction. Il rappelle quelques mystifications littéraires fameuses qu’il feint de réhabiliter au nom, à la manière des Grecs d’autrefois, de l’imagination, ou pour mieux dire d’une vérité subjective supérieure à la vérité vulgaire.

Par exemple, l’un des témoignages les plus bouleversants jamais lus sur la Seconde guerre mondiale est l’autobiographie Survivre avec les loups de Misha Defonseca, best-seller mondial adapté au cinéma, qui s’est révélé une supercherie – cette histoire n’a pas été vécue mais peu importe puisqu’elle a été vraie à deux moments, quand elle a été écrite puis quand elle a été lue.

Puis, Bayard décortique les cas très intéressants de divers cadors de l’affabulation : Steinbeck, Chateaubriand, Freud, Saint-John Perse, Anaïs Nin, Orson Welles (cas d’école : son émission radiodiffusée sur l’invasion martienne en 1938, fake news, a engendré une prétendue vague de panique qui n’a pas eu lieu non plus, méta-fake news)… Le sujet est tellement vaste que Bayard pourrait développer sans fin et en tirer une encyclopédie en nombreux volumes. Je constate à regret l’absence de mes deux mythomanes favoris, Céline et Romain Gary (ce dernier a cependant les honneurs d’une note de bas de page, p. 40)… Je viens incidemment de découvrir un vrai-faux témoignage, ou bien un faux-vrai roman, que l’on pourrait aisément joindre au même corpus : L’homme semence de Violette Ailhaud (censé se dérouler en 1852, censé avoir été écrit en 1919, publié en 2006). Récit formidable, passionnant, exalté et beau – mais sans doute factice

Sans compter l’actualité, qui nécessiterait une mise à jour permanente de ladite encyclopédie : le si fort, si poignant et si sincère Yoga d’Emmanuel Carrière, publié la même année que l’essai de Bayard, ne vient-il pas de se faire traiter d’éhonté bobard ? Les écrivains ne sont-ils pas globalement prédisposés au mensonge, grisés qu’ils sont par la toute-puissance démiurgique de l’écriture qui est toujours, qui n’est jamais que, pour parler comme Nietzsche, une métaphore du réel ? La question Comment parler des faits qui ne se sont pas produit ? serait donc une simple périphrase de Comment faire de la littérature ? Les écrivains composent avec le réel, voilà un truisme plutôt qu’un scoop, et s’arrogent le droit extra-moral (Nietzsche, toujours) exorbitant de mentir. Le seul fait alternatif qui vaille, au fond, est un concept bien connu : le roman.

Voilà une idée fertile que j’extrapole de Bayard : l’omniprésence des fake news à notre époque, la dangereuse porosité entre récits vrais et récits faux, provient peut-être du fait que les politiques, éditorialistes, démagogues, lobbyistes, charlatans, gourous, prêcheurs, communicants et autres parasites influenceurs d’opinion, tous formés au storytelling, se prennent pour des écrivains. Alors que seuls les écrivains sont en position de revendiquer le droit au récit faux assumé, en tant que lointains descendants bâtards des conteurs de la littérature orale, plus artistes que scientifiques, plus dionysiaques qu’apolliniens. Rappelons que l’anxiogène leitmotiv de notre feuilleton, le « Donald Trump » entendu comme un symptôme, s’affichait artiste dès le titre de son best-seller, The Art of the deal (titre authentique, contrairement à celui, bidon, donné pour rire en haut de cette page).

Pour (se) protéger des fake news, il faudrait commencer par comprendre la nature de fictions qu’elles revêtent, et, en conséquence, apprendre et enseigner non ce qu’est la vérité (concept trop fuyant pour être utile) mais ce qu’est la littérature ! D’ailleurs, vers la fin de son livre, Bayard tombera enfin le masque et avouera « sérieusement » que l’enjeu est grave. Son faux éloge des sornettes était un vrai éloge de la fiction. Mine de rien il espère par ses analyses ironiques accomplir une œuvre civique utile :

Tant que l’Éducation Nationale ne prendra pas en charge sérieusement l’enseignement de l’art de la fiction, en étudiant aussi son corollaire – notre irrésistible besoin de croire [ici Bayard reprend et élargit une expression qu’il a trouvée chez Anaïs Nin] et les dérives auxquelles il mène -, les mêmes fables sinistres continueront à être diffusées, fables qui, face à un public mieux formé et donc plus exigeant quant à la qualité des récits, auraient simplement été accueillies avec un sourire complice.

En somme, il conviendrait de débuter toute pédagogie responsable, visant à développer dans les jeunes cerveaux l’esprit critique, par le faux plutôt que par le vrai : raconter des histoires, des contes, des légendes, des mythologies, admettre que notre vision du monde repose forcément sur un récit (une métaphore) à l’imitation de ces histoires littéraires, et ensuite, dans le meilleur des cas, faire le tri. L’urgence absolue dans les écoles de tous degrés est l’enseignement de l’esthétique, des arts et notamment ceux du récit. Étudier comment se structure une histoire ne pourrait qu’empêcher de se contenter d’une réaction mécanique, adhésion ou dénonciation, face à tel énoncé (une opinion, un pouce bleu dressé, que ce soit vers le ciel ou vers la terre, étant la chose la plus nulle et la plus vaine du monde face à la question globale du réel), et cette exigence s’appliquerait tout aussi bien aux religions qui se prétendent des vérités révélées, donc des histoires. J’ai déjà donné ailleurs cette merveilleuse citation d’Albert Einstein : « Si vous voulez que vos enfants soient intelligents, lisez-leur des contes de fées. Si vous voulez qu’ils soient plus intelligents, lisez-leur plus de contes de fées. »

Bayard, op. cit., p. 34 :

Bref à peu près tout est faux (…) La question qui se pose étant évidemment de savoir ce que signifie au juste, en littérature, écrire un récit faux

Non mais je vous le demande : à qui se fier ? Mesdames et messieurs, je propose que cette question, somme toute éternelle, soit l’opportune conclusion de notre série.
Et s’il vous fallait, en cerise sur le gâteau, une moralité, je rappellerais à votre intention que la devise de Prosper Mérimée, qu’il avait fait graver sur le chaton de sa chevalière, était grecque : emneso apistein. Souviens-toi de te méfier.

Fin !


(1) – Dans la foulée et par parenthèse, je songe à une autre de mes idoles : Jack Kirby (1917-1994), le dessinateur de l’énergie cosmique pure. Un documentaire de FranceTV révèle que Jack Kirby a dessiné, puis vécu, le débarquement allié à Omaha Beach, Normandie. Oui, dans cet ordre-là : dessiné (dans Boys Commando, 1943), puis vécu (en tant que G.I. en 1944). Kirby entre dans la catégorie des écrivains voyants selon Pierre Bayard, pré-écrivant son avenir et, pour le coup, celui du monde.

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