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03/08/2014 Aucun commentaire

Superultramégapack3 août 2014. Il y a cent ans jour pour jour, l’Allemagne déclarait la guerre à la France, précipitant nos deux pays dans ce que, depuis, on appelle communément « le XXe siècle ». Aujourd’hui, il fait beau, je me promène Unter den Linden à Berlin. Vive la paix. Vive l’Europe. Bon dimanche. Je me souviens qu’en 1991-92, soit très-exactement-pile à la moitié de mon âge actuel, j’étais militaire dans cette même ville de Berlin. Les Forces Françaises à Berlin, j’étais, moi, troupe d’occupation, sans rire. Dérisoires miettes de guerre froide, déjà anachroniques après la réunification allemande en 1990.

Je poursuis ma promenade en 2014. Au bout de la rue, devant la Porte de Brandebourg, j’aperçois une manif pro-palestinienne. Je suggère que la Palestine et Israel intègrent le plus rapidement possible l’Union Européenne, afin que nous puissions une bonne fois déclarer ouvert le XXIe.

Et comme l’Union Européenne c’est aussi l’ultra-libéralisme décomplexé, je glisse une publicité à peine subliminale : attention mesdames et messieurs, bientôt, ici, le Superultramégapack® du Fond du Tiroir. Si vous le loupez, vous le regretterez la moitié de votre vie. Toute la moitié.

La raclure de gorge comme dernier argument

16/05/2014 Aucun commentaire

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Je me trouve pour quelques jours à Beausoleil, banlieue pauvre de Monaco (ceci n’est pas un oxymore mais une curiosité sociologique), où habita autrefois Léo Ferré, et où se tient aujourd’hui un salon du livre tout à fait épatant (merci Karin ! Merci tout le monde !).

Cette journée de rencontres dans les écoles fut éreintante et fertile. Beausoleil se targue d’être la première ville cosmopolite de la Côte d’Azur et peut-être même de France comme me le précise un édile, avec 80% des enfants scolarisés qui n’ont pas le Français pour langue maternelle. De fait, dans les classes, une multitude de couleurs, de noms, de prénoms, d’exotisme, de mômes du monde. Or figurez-vous que ce meeting-pot tient, qu’il vit ensemble naturellement, que la cohabitation se passe bien. Je n’avais pas vu pareille société hétéroclite et cependant harmonieuse depuis mes pérégrinations sur l’île de la Réunion, un peu le même genre… Je finis donc le jour vidé mais heureux, rassuré, confiant.

Las ! J’ouvre le journal. J’apprends que, selon les sondages pré-élections européennes, le FN est le premier parti de France. Ma confiance s’évanouit dans l’éther. J’ai des bouffées d’angoisse.

Que faire, plutôt que de se morfondre ? Tenter de comprendre ce que la pole position du FN veut dire. Or justement j’ai la réponse dans la poche : le dernier numéro de l’incomparable revue Metaluna, acheté pour lire dans le train. J’y trouve une excellente, et éclairante, chronique signée Rurik Sallé. Tout est dit, je me contente de recopier (à la main, puisque ce n’est pas en ligne) ci-dessous.

L’aut’ fois, tu sais quoi ? L’aut’ fois c’était hier, en fait, et je me baladais dans la campagne avec des gens de ma famille – car j’ai une famille – et des amis. On était contents de se balader la nuit, de regarder les étoiles, tous ces trucs beaux… En sortant d’une zone d’herbe, par hasard, je débarque sur un parking face à des voitures garées. Là, au loin, un gars qui était dans une soirée dans la salle des fêtes du hameau commence à gueuler vers moi en semi-rigolant : « Hey, t’as volé quoi ? Hey ! ». On se prend un peu la tête à distance. Essayant de regagner son honneur devant ses potes (et potasses) avinés, le gars s’approche de moi. Re-prenage de tête, le gars menace de taper et tout. Un de mes potes se met à côté de nous, un mec de 50 ans, tranquille, cheveux gris, pour calmer le jeu. Le mec l’insulte. Une amie s’approche elle aussi : « Monsieur, y a des enfants, on se promène en famille… ». Le merdeux répond : « Rien à branler des enfants ! » On décide de se casser. « Fils de pute ! », qu’il éructe à distance. « Vive Le Pen ! ».

Un « Vive Le Pen » donc, lancé à un groupe de dix Blancs, cheveux blonds (ou pas de cheveux), yeux bleus. Le mec brandit sa morve verbale comme un affront, comme un glaive de victoire, comme une médaille. Voilà donc ce que c’est, le « Vive Le Pen » pour cette raclure, comme pour beaucoup qui ont voté du même côté puant : une insulte, une arme, une colère sans fond,  absurde, une fierté mal placée. T’aimes pas un gars ? Jette-lui un « Vive Le Pen » à la gueule. Un chien s’apprête à te mordre ? Sûr qu’un bon « Vive Le Pen » lui cassera un croc ou deux. En fait, ce « Vive Le Pen » qu’on dégaine, c’est l’énergie du désespoir, c’est la raclure de gorge comme dernier argument. On dit « Vive Le Pen » comme on dirait « Va te faire enculer » parce que ça tache tout autant. Parce que c’est sale, parce que ça pue, parce que ça griffe… Pas parce que ça voudrait dire quelque chose.

Outre ce texte fort, qui vaut à lui seul les 4,90 € de la revue, on pourra profiter au fil des pages, gratuitement en somme, d’articles divers mais tous susceptibles de créer une légère stupéfaction, comme un dossier de dix pages sur les monstres qui affrontèrent Godzilla, un autre sur les musiques de films d’horreur, des interviews de Béatrice Dalle, Philipe Vuillemin ou William Friedkin,  un émouvant hommage posthume à Nelson de la Rosa, ou un reportage sur la fabrication des fausses bites en silicone pour doublure d’acteurs timides. Il n’y a pas que des nouvelles moroses, dans la presse. Lisez Metaluna et retrouvez la confiance dans la France.

Des chiffres et des lettres

10/05/2014 Aucun commentaire

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« … Et ce qu’ils appellent la qualité de vie, c’est encore de la quantité : quantité de fleurs dans les jardinières en béton des villes, quantité de ressorts dans le sommier, quantité de watts à la chaîne stéréo, quantité de psychologie dans le feuilleton télé… »
Gébé, Tout s’allume, 1979, rééd. 2012 éditions Wombat

Les temps sont comptables. La réalité est dans le chiffre. Je lis ces phrases prophétiques sur la quantité et le quantifiable, écrites il y a 35 ans et je me demande ce que Gébé voyait venir, au juste. Le toujours plus de la société consumériste ? La suprématie économiste (la croissance comme seul lendemain qui chante, et ses autres noms, l’expansion, la relance, le développement, qui tous laissent entendre que le progrès est une numération) ? Ou, plus profondément, la révolution dans notre façon de penser, d’évaluer ? Vers une Weltanschauung chiffrée, qui ne serait pas exclusivement financière, mais globale et arithmétique… « Belle religion » selon Sganarelle.

Un conteur que j’ai rencontré m’a remercié de l’avoir écouté conter. Il a dit : si l’époque ne réservait pas un tout petit espace aux conteurs, alors tout serait occupé par les comptables. Parce que chez ces gens-là, on n’cause pas, Monsieur, on n’cause pas… On compte.

Tout est chiffre. Tout est chiffré. L’information, le lien social, la culture, la communication, la vie commune… sont numériques. On a tendance à oublier le sens premier d’un mot qu’on rencontre vingt fois par jour. Or numérique signifie transformé en numéros. Et son synonyme, digital, exprime l’idée de compter sur ses doigts. Zéro, un, zéro, un, zéro. Qu’est-ce que la numérisation permet ? Qu’est-ce qu’elle empêche ? Qu’est-ce qu’elle fait à la pensée, à la langue quotidienne (expressions courantes : Je gère… J’ai pris cher… Tu ne me calcules pas…), ou à la langue poétique ? Ceci ou cela.

Chiffre = code. Déchiffrer = décoder. Chacun de nous est lâché dans les rues portant à bout de bras son décodeur  de poche, point de contact numérique avec les autres humains, faute de quoi l’existence nous resterait proprement indéchiffrable. Un particulier dépourvu de son accessoire numérique devient inconcevable.

Tiens, c’est curieux : nous en nourrissons des hallucinations. Comme cette figurante dans un film de Chaplin, que nous sommes sûrs de voir parler dans son téléphone portable en 1928. De la même façon, traversant le mois dernier la fondation Calouxte-Gumbenkian de Lisbonne, je suis tombé nez à nez avec une jeune fille consultant ses SMS à Florence vers 1720. Ci-dessus la reproduction (numérisée) de cet étrange tableau, Portrait d’une jeune fille, Giuliano Bugiardini (1475-1554). Depuis cette rencontre, oui, je suis tenté de croire que le numérique rectifie nos yeux et nos oreilles.

(Un joli livre à propos de la rivalité entre nombres et lettres, dans une société penchant nettement en faveur des premiers : La guerre des mots, de Dedieu et Marais.)

Il n’y a d’autre Dieu que Dieu

30/03/2014 Aucun commentaire

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Dimanche de vote. J’aime bien voter. J’aime bien la démocratie en général. J’aime bien, en général, la France, je m’y promène, je m’y extasie, c’est drôlement beau en fait la France, c’est comme la démocratie, il faut aller la voir pour le croire.

Par exemple je me suis promené il y a quelques semaines à Perpignan. Enchanté, Perpignan. J’avais entendu parler de vous. Je vous trouve charmante.

À Perpignan, j’ai longuement visité le très curieux palais des rois de Majorque. J’y ai vu une chose, je crois, unique au monde. Dans la chapelle haute des rois très chrétiens de cet éphémère (1229-1349) micro-royaume, une frise fait le tour des quatre murs à hauteur des yeux, en petits carrés verts et rouges, mosaïque de trompe l’oeil, ainsi que le rideau peint au-dessous d’elle. Cette frise a longtemps été considérée comme purement ornementale, abstraite, une (bien nommée) arabesque, mais finalement les historiens et archéologues ont fini par reconnaître dans le motif sériel des mots articulés. Du langage commun, et non des traits laissés à l’imagination d’un artiste.

Il s’agissait ni plus ni moins de l’inscription en caractères coufiques, stylisée jusqu’à l’abstraction de la première moitié de la chahada : ašhadu an lâ ilâha illa-llâh. Il n’y a d’autre Dieu que Dieu. La première phrase de la profession de foi des musulmans. Dans un lieu de culte chrétien. Juste ciel, comme qui dirait.

La bizarrerie de cette inscription déplacée n’a choqué personne pendant la courte vie de cette chapelle. Elle s’explique par une notion qui, elle aussi, semble incongrue selon les époques : la tolérance. La culture arabo-andalouse circulait alors des deux côtés des Pyrénées et de la mer, certes au fil des guerres, mais aussi par la grâce des échanges entre les hommes, entre les clercs, entre les souverains, entre les lettrés. On se connaissait, on commerçait, on s’épousait même entre Chrétiens, Musulmans, et Juifs (deux par deux, j’entends, hein). Fatalement, quelqu’un s’est rendu compte que cette phrase, il n’y a d’autre Dieu que Dieu, s’appliquait aussi bien aux trois religions, et que la chahada ferait une chouette déco dans une chapelle dédiée au Christ, que le témoignage de foi mauresque n’allait pas se battre avec le crucifix posé à côté.

Trois religions, un seul Dieu. Les points communs plus importants que les différences.

Ensuite le royaume a été englouti dans les replis du Moyen-âge, le palais a fait la culbute, et pendant les siècles suivants la bâtisse a servi de caserne à des militaires revêtus de divers uniformes. Les soudards n’avaient pas beaucoup d’égard pour les traces du passé. La chapelle leur a longtemps servi de dortoir.

Perpignan fait partie des villes qui courent le risque, aujourd’hui, de tomber dans l’escarcelle du Front National. J’écoute la radio.

20h, les résultats s’égrainent. Le FN n’a pas emporté Perpignan. Mais Béziers, Fréjus, Hayange, Beaucaire, Villers-Cotterêts, Le Luc, Le Pontet et Cogolin.

Ah et puis aussi en Belgique j’ai vu ces gens-là

04/11/2013 Aucun commentaire

Ils sont tous là, suspendus à hauteur d’oeil sur un mur du Musée des Beaux arts de Gand. On les reconnaît, un par un.

D’abord… D’abord, y’a l’aîné (çui qu’est comme un melon, qu’est complètement cuit et se prend pour le roi). Et puis, y’a l’autre (des carottes dans les cheveux, qui fait ses petites affaires). Et puis, y a les autres (la mère qui ne dit rien ou bien n’importe quoi, la toute vieille qu’on attend qu’elle crève). Et puis au beau milieu, dans son cadre (sur sa croix) en bois, le figé pour toujours, l’icône du patriarche, qui est mort et qui regarde son troupeau… Ça fait des grands pschlfchlfr.

Je ne les ai pas seulement vus, je les ai regardés longtemps. Je pouvais me permettre, j’étais seul dans la salle, un luxe, la solitude pour contempler la foule, en somme s’en extraire un instant, avant de replonger. Il y a de quoi faire. Cette masse cristallisée de grimaces concassées dans un tableau presque carré, est passionnante à admirer et à détester, le point de vue est à la fois chrétien et furieusement anti-chrétien, le fond est humaniste autant qu’anti-. L’innocente méchanceté, la roublardise coupable, l’ahurissement grégaire, la superstition fanatique… et toutes ces turpitudes pour accompagner, pour célébrer, pour engendrer quoi ? Un culte bi-millénaire de rédemption : et-puis-y-a-Frieda-qu’est-belle-comme-un-soleil, voyez comme elle est heureuse, comblée, sauvée, la Sainte Véronique en bas à gauche, d’avoir arraché au stand son T-shirt perso à l’effigie de l’idole, grâce au miracle de la vraie transpiration. De la part du Crucifié, c’était de bon coeur : même qu’il donnerait sa chemise à de pauvres gens heureux.

Mais il est tard, monsieur. Il faut que je rentre chez moi.

Appropriation du paysage

01/11/2013 2 commentaires

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Je passe deux jours à Bruxelles. J’aime la Belgique, alors je suis content, même sous la pluie. Je commence par m’acquitter d’un défi lancé par le facétieux et imaginatif Vincent Karle : une partie de geocaching sans GPS. Je dois retrouver des messages secrets que Vincent, en visite ici quelques jours avant moi, a collé à mon attention derrière un panneau, sous une armoire électrique, dans les replis d’un statue. Il a un grain, cet homme. Pourtant ça marche : je retrouve un à un ses trésors privés. Je suis épaté par cette expérience de ré-appropriation du paysage. Jamais je ne me serais lancé moi-même dans une telle aventure, je doute trop je suppose des traces que je laisse, je n’aurais pas donné deux heures d’espérance de vie à mes papiers dissimulés sous la pluie. Vincent a cru à ses mots inscrits dans les murs, à ce lisible ancré dans le lisible, à ce décor qui parle, à cette poésie. Merci et chapeau.

Ensuite, je visite le Centre belge de la Bande dessinée. J’espère ne froisser personne en déplorant l’abyssale futilité de cet endroit. Voir « pour de vrai » une statue de Tintin et sa fusée à carreaux, un Boule et un Bill taille nature, un schtroumpf aussi grand qu’un nain, une fresque murale en forme de marque jaune, et, le plus beau, un calot de groom de trois mètres de diamètre (sic) ne risque pas de faire avancer d’un millimètre la connaissance ni la reconnaissance de ce qu’est la bande dessinée. Ces artefacts navrants ne font peut-être même pas rêver les enfants et ne semblent bons qu’à refiler du fantasme 3D à des quinquagénaires fétichistes régressifs infantiles. Heureusement, l’expo temporaire est consacrée à Will Eisner, et à cet étage la bande dessinée redevient enfin un art vivant, audacieux, tremblant, explorateur, on goûte le travail et l’artiste, la singularité du geste. Les traits sur les planches originales émeuvent, émerveillent et donnent à méditer, enfin agissent ainsi que le fait dans le meilleur des cas toute oeuvre sur cimaise. Will Eisner n’a jamais cessé de s’approprier le paysage, de faire parler le décor urbain, de fondre les mots et les choses, de leur inventer un langage commun. Voici à quoi ressemblait sa poésie lisible/visible, identifiable au premier coup d’oeil :

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Puis, mon temps bruxellois étant compté, je file sans tarder dans les Musées royaux, et spécialement au musée Magritte. Ici encore les murs parlent. Des citations de Magritte sont gravées, géantes, le long des salles d’expo, comme celle-ci :

L’art dit non figuratif n’a pas plus de sens que l’école non enseignante, que la cuisine non alimentaire, etc.

Les mots eux-mêmes figurent, l’intuition des deux artistes était identique. Magritte a comme Eisner été obsédé par les mots, les images, et la poésie qui les relie. Ces centres d’intérêt auraient pu conduire Magritte très naturellement à se consacrer à la bande dessinée – il a d’ailleurs écridessiné une planche intitulée « Les mots et les images » (in La Révolution surréaliste, 1930), qui y ressemble. Mais Magritte a choisi de peindre. Il peint par exemple L’Art de la conversation (1950) reproduit ci-dessous, évidemment cousin germain de la case d’Eisner ci-dessus. Ce faisant, Magritte s’approprie le paysage, et le fait parler. Les yeux fermés. C’est génial, certes. Mais pas tant que ça, je veux dire, pas si révolutionnaire, puisque ses recherches viennent au moins dix ans après celles d’Eisner. Lier les deux est une expérience intellectuelle fort fertile. Hélas nous ne serons pas nombreux à arpenter ce chemin. Les amateurs de Bozarts méprisent trop la bande dessinée pour soupçonner les merveilles qui leur échappent, les avant-gardes qui les dépassent, et ce n’est pas un pauvre machin comme le Centre belge de la bande dessinée qui pourra les faire changer d’avis.

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D’un autre 11 septembre

01/09/2013 Aucun commentaire

Et ainsi les idées s’associent (IV).

* New York, city that never sleeps, coeur de la planète, nerf de la guerre, capitale de la crise partout-partout, et en outre « centre des échanges du monde » si l’on tente de traduire approximativement la locution vernaculaire bien connue : World Trade Center. C’est ainsi que le dernier jour de mon séjour à New York City, je suis allé me recueillir sur le site des deux tours fantômes, devenu à la fois chantier pharaonique et mémorial intimidant, lieu de tabou et de représentation, terreur sacrée et matuvu-dans-mon-joli-cercueil, comme un tombeau qui serait aussi un mall, sur cinq hectares. On peut, en payant un supplément, bénéficier d’une visite guidée du musée par un rescapé du 11 septembre garanti authentique. Puis on pénètre dans le monument à ciel ouvert.

* Par la grâce d’une anagramme simple et radicale, les tours sont devenues des trous. Idée de l’architecte : l’emplacement exact des deux tours est aujourd’hui occupé par deux gigantesques gouffres carrés, où l’eau cascade vers l’abîme. Sur les parapets des deux bassins courent les noms gravés des 2977 victimes des attentats du 11 septembre. Les lettres composant les noms sont profondes, on y peut déposer une fleur, la tige tient. Un peu en retrait, on trouve des bornes interactives qui permettent, en entrant un nom précis, de retrouver une brève biographie, une photo, et l’endroit exact où ce nom a été gravé sur la litanie de bronze. Je vois, de loin, de dos, une personne sangloter devant la borne.

* Ma fille me demande : « Et les noms des terroristes, ils y sont aussi ? » Elle me pose cette excellente question innocemment, sans intention de provoquer, mais bon sang, elle a raison. Leurs noms pourraient, ils devraient figurer. Ils sont morts aussi, ce même jour, victimes de la même folie, ils ne sont plus rien eux non plus. Un mort est un mort. 2977 morts ne sont plus que des noms, et des sanglots. Je cherche sur le parapet, j’ose à peine le toucher. Je lis des noms de toutes origines, c’est le principe américain, le principe new yorkais, y compris des noms arabes, mais je ne crois pas que ce soit ceux des terroristes, non, c’est impossible. Je ne sais pas quoi répondre à ma fille.

* Nous sommes tous américains, comme avait titré le patron d’un journal ce jour-là. Tous solidaires du traumatisme, alors ? Tous connectés en direct, conscients, témoins en deuil, les cendres chez soi tombent de l’écran, dans notre gueule les avions ? Peut-être, pour des raisons de suprématie US sur la globalisation des médias. Mais aussi pour une autre raison. Plutôt que tous américains, nous sommes en quelque sorte tous des « Américains », je veux dire des immigrés ou descendants d’immigrés (moi, c’est seulement deux générations au-dessus de ma tête), puisque le génie propre de cette grande nation est de se construire avec les étrangers débarqués du monde entier. Il en est peut-être du corps social comme de l’organisme physiologique : les plus costauds sont les métis. Ce n’est pas de la gnognote, la proclamation gravée en bronze sur le socle de la Statue de la liberté, il faut la lire, Vieux Monde, donne-moi tes pauvres, tes exténués, qui en rangs pressés aspirent à vivre libres, le rebut de tes rivages surpeuplés, envoie-les moi, les déshérités…

* Comme dans toutes les bonnes familles, j’ai moi aussi un oncle d’Amérique, branche mythique de l’arbre généalogique. Un dénommé Victorin Battail, ou peut-être Amblard, oncle de ma grand-mère qui, d’après les souvenirs de celle-ci, serait partie à la fin du XIXe siècle tenter sa chance en Amérique. Pour y faire quoi, pauvre diable ? Ici, il gardait les chèvres et il creusait la mine, deux talents certes exploitables dans le nouveau monde. Je crois qu’il est pourtant revenu au village à la fin de sa vie, il n’avait pas fait fortune là-bas, tant pis, on a l’oncle d’Amérique qu’on peut… Ça ne m’empêche pas d’être « Américain », ni de rêver que Victorin a peut-être essaimé sur place, laissant une descendance, des miens cousins, des vivants, des morts… J’ai eu une pensée pour lui en apercevant, au large, Ellis Island. Et une autre pour Perec aussi bien sûr.

* Tous américains ? Voire. Je me souviens d’un film collectif, intitulé 11’9″01 September 11, pour lequel un producteur visité par une l’idée géniale et le concept-qui-tue, invita une brochette de cinéastes réputés à tourner chacun un court-métrage de 11 minutes et 9 secondes (11’9 ») consacré aux attentats. Ken Loach se distingua en mangeant effrontément la consigne, traitant autre chose que le sujet imposé. Pour lui, la vigilance exigeait de ne pas laisser la date « 11 septembre » se faire confisquer, dans la mémoire collective mondiale, en tant que martyre des USA, légitimation de la politique du Département d’État américain à venir, pour le meilleur et pour le pire. Il a donc choisi de consacrer son film au 11 septembre 1973, autre jour funeste de violences politiques, mais où le brave mais sévère Oncle Sam n’a pas le beau rôle. Ce jour-là, le gouvernement du président du Chili Salvador Allende était renversé par le coup d’état du général Pinochet, dictateur durant les 27 années suivantes. La CIA était peut-être complice, ce n’est pas prouvé, sans aucun doute complaisante : une dictature militaire est un meilleur voisin qu’une démocratie qui porte à sa tête des communistes. Bilan : environ 3000 exécutions (tiens, score comparable – un mort est un mort), 38000 torturés, entre 250 000 et un million expulsés ou exilés.

* 40 ans plus tard, le Musée de la Résistance de Grenoble présente une exposition temporaire sur l’accueil des exiliados, ces réfugiés chiliens accueillis en France, notamment dans notre bonne vieille Villeneuve de Grenoble qui à peine sortie de terre  offrait à point nommé tout le confort urbain moderne à des malheureux déracinés. Ce volet de l’exposition résonne incidemment d’autres considérations politiques, amères : on se souvient soudain que ce fameux quartier de la Villeneuve, vilipendé depuis qu’un certain discours y fut prononcé, synonyme aujourd’hui de détresse dans le ghetto, d’explosion sociale, de stigmatisation, de chacun-pour-soi-misère-pour-tous, avait été inventé pour atteindre l’exact contraire, l’utopie d’un accueil, d’une convivialité, la joie d’un mode de vie nouveau à inventer ensemble… On écoute, attendri et triste, le témoignage d’un réfugié chilien : « Un appart grand comme un stade de foot, rien que pour nous ! Des chaînes de montagnes par toutes les fenêtres, trois Cordillères au lieu d’une ! Et en plus, une bouteille de Champagne dans le frigo ! Ah ça, ils savaient recevoir… Nous étions au paradis. » Souvenons-nous aussi de cela. Nous avons, nous aussi, été capables d’offrir un paradis pour les pauvres, les déshérités, les exténués, fuyant leurs rivages pour vivre libres...

* Quant à moi, j’apporterai ma modeste mais vibrante contribution à ces salutaires exercices de mémoire en prêtant ma voix à Salvador Allende. J’aurai l’honneur de lire le dernier discours du Président, prononcé à la radio nationale quelques instants avant sa mort, lors d’une soirée intitulée Chili : 1973-2013, un voyage en septembre, le samedi 28 septembre 2013 à 20h30, au Petit Théâtre, 4 rue Pierre Duclot à Grenoble, soirée au cours de laquelle on entendra en outre La Maison Bleue du Chili de Fernand Garnier, texte dit par Romano Garnier, des Bandos d’Efraín Barquero, des poèmes d’Arinda Ojeda Aravena…

* Nous sommes tous chiliens, aussi.

Le plaisir d’un monde de services et de saveur ouvert de 8h à 22h

25/08/2013 Aucun commentaire

Cet été j’ai fait du tourisme. Voyager est tellement enrichissant ! Rencontrer d’autres gens, contempler d’autres horizons, embrasser d’autres paysages, découvrir d’autres manières de vivre… Toutefois, certains lieux explorés ressemblaient pas mal à chez moi, finalement.

Aventures dans le monde de la grande distribution internationale : aujourd’hui, Rivière-des-Prairies (Montréal, Québec). Contribution possible à une série sur les « films de supermarché ».

Qui est le vrai ambassadeur ?

01/08/2013 3 commentaires

All I do is play the blues and meet the people face-to-face
I’ll explain and make it plain, I represent the human race
In my humble way I’m the USA
That’s what I stand for, I’m the real ambassador !

Et ainsi les idées s’associent (III).

* Je suis dans l’avion. Je lis dans le dernier numéro de Sofilm une interview de John Landis, très vive et dénuée de toute langue de bois promotionnelle, puisque Landis n’a pas sorti de film depuis des années et ne semble pas pressé de se remettre à l’ouvrage. Il cite Mark Twain : « En Europe, ce qui caractérise un artiste, c’est sa plus grande œuvre. En Amérique, c’est la plus récente. » Ensuite il se cite lui-même : « Mes amis européens ne comprennent pas ce qu’est l’Amérique. L’Amérique est un endroit fabriqué par des immigrants, ce qui veut dire qu’on a le meilleur et le pire du monde entier. Le problème, c’est que les Américains se pensent les meilleurs, et que le reste du monde pense qu’on est les pires. Alors qu’on est comme tout le monde. » Ah, bon.

* Papiers, New York, vitrines, you see what I mean ? Pompiers, trop tard, Madison Square, struggle for life et business show, salaud ! Lis ton journal, crise mondiale partout partout ! Je rêve tout éveillé à Paris New York, New York Paris comme si vous y étiez, comme si tu y es !

* Je retrouve dans mes archives l’incipit du film Poussières d’Amérique d’Arnaud des Pallières, entièrement composé d’images d’autres films : « L’Amérique, je n’y suis jamais allé. Aller pour de vrai en Amérique ne serait ni l’aventure ni la découverte mais l’occasion de vérifier à quel point ce que j’y vois est proche de ce que j’en sais déjà. Au fond, que l’Amérique soit un pays, rien n’est moins sûr…« 

* Je suis à New York pour de bon. T’imagines ? Le vrai moi dans le vrai New York, c’est dingue, la ville debout comme dit Ferdine, la ville par excellence, que j’ai tant vue au cinéma et tant rêvée, ce qui revient au même. New York capitale de la liberté et de la physiocratie, et un peu de la planète terre, de même que Paris était celle du XIXe siècle d’après Walter Benjamin, puisqu’on la reconnaît quand on la voit pour la première fois. On a beau raviver à chaque coin de rue un souvenir de film ou de livre ou de série (Dream on, du précité John Landis) ou de musique, ou de comics (dès l’âge de 7 ans, je savais ce qu’était New York : le terrain de jeu des super héros et notamment de mon préféré, Spiderman – puis, quelques années plus tard, quand je m’intéressais davantage aux auteurs qu’aux personnages, je reconnaissais en New York la matrice, à la fois écosystème et cosa mentale, de  l’œuvre de Will Eisner), l’émotion n’en est pas estompée, le coeur s’emballe pour de bon quand approche la skyline.

* Je visite la bibliothèque municipale, comme je fais systématiquement partout dans le monde. Et ça ne manque pas : celle de New York, je la reconnais instantanément, avec son escalier et ses deux grands lions, je l’ai déjà visitée dans Ghostbusters, dans Diamants sur canapé, j’ai sais ce qu’il en restera dans Les évadés de la planète des singes.

* Je traverse à pied le pont de Brooklyn, puis Broadway. Je croise un nombre ahurissant de t-shirts geeks, des Superman et des Batman en veux-tu. Moi-même, aussi pétri de culture US que le premier venu, j’arbore ce jour-là un t-shirt reproduisant la pochette de A love supreme de John Coltrane. Déambulant, j’ai les yeux forcément tirés vers le haut, mais une voix me rappelle vers le trottoir : « John Coltrane sucks ! » (John Coltrane c’est nase !) Je baisse la tête vers la source de l’agression verbale. Un jeune homme en tailleur fait la manche en insultant tous les passants, outrageant leurs signes extérieurs (T’as failli me marcher dessus, pas la peine d’avoir des lunettes ! T’as vraiment une casquette de merde !) ou, en l’absence de traits saillants, leur adressant des doigts d’honneur. Il tient à la main un carton où est écrit au feutre « Fuck you ! Pay me ! I need your money to buy my drugs ! » Le concept est original (et l’originalité est tout) : demander la charité par le cynisme grimaçant plutôt que le pathétique souriant, jouer sur l’humour et le Xième degré plutôt que sur la culpabilisation du touriste par définition plein aux as, au risque de se faire péter la gueule. Peut-être ce briseur d’ambiance est-il un comédien en plein exercice actors’ studio, je n’oublie pas que nous sommes dans Broadway. Je me demande s’il récolte réellement des dollars, je suppose que oui, c’est New York, ici tout peut arriver, quant à moi je ne lui donne rien, mauvais public, je ne suis pas suffisamment acclimaté, c’est ma première journée.

* Un peu plus bas, j’arrive au cul de sac sur la mer, Battery Park, vue sur le monument aux morts de la guerre de 1941-1945, et, au loin, de dos, Lady Liberty. Je mange mon sandwich sur un banc, et j’entends une trompette. Un gars tout seul en train de choruser sur un CD. Pour lui, d’accord, bon public : je me lève et vais dépose un dollar dans son chapeau. Il s’interrompt immédiatement et m’engage la conversation tout sourire : « John Coltrane ? So you play the tenor ? No ? Oh, the trombone ! Where are you from ? Did you bring your horn ? You can jam anywhere, here ! » (Oh no, I’d never dare…) Il s’appelle William Spaulding, je m’assois à côté de lui et on discute un quart d’heure de musique, de New York, de jazz, « Les amateurs de musique dépensent des fortunes pour aller s’ennuyer dans des boîtes chic genre le Blue Note, laisse tomber, va plutôt au Cleopatra’s Needle, tiens je te donne la carte, j’y joue demain soir, tu diras que tu viens de ma part… » J’ai déjà un copain à New York et je trouve ça naturel, ici on engage le bout de gras avec son voisin et on en tire forcément quelque chose, c’est grâce à la musique, mais aussi à la nature de la ville, quelle ville extraordinaire.

* On sort d’une station de métro new yorkaise, un plan à la main et la mine déroutée. Un ou deux autochtones se précipitent déjà, c’est à celui qui saura le plus rapidement nous indiquer notre chemin. Ils sont fiers de partager leur ville, ils sont empressés de rendre service. J’essaie d’imaginer un comportement comparable de la part de Parisiens… Hmm… Non, rien à faire, je n’ai pas assez d’imagination.

* Illumination en comptant les drapeaux stars n stripes dans les rues : différence fondamentale entre les peuples, les Américains sont contents d’être américains / les Français ne sont pas tellement contents d’être français. C’est comme dans un couple, comment aimer l’autre si l’on n’est pas fichu de s’aimer soi-même ?

* Une fois l’illumination passée : bah, idée trop simple pour être vraie.

* J’ai dévoré des yeux et des oreilles l’an passé l’excellente série de David Simon, Treme (ma tête est pleine d’images de La Nouvelle Orléans, désormais), aussi bonne au fond que l’était The Wire (images de Baltimore), mais avec la musique en plus, ce qui fait que, contrairement à The Wire, j’aurais envie de voir à nouveau Treme, comme on se repasse un disque.

* Par suite, j’admire d’autant plus les musiciens du cru et je lis les mémoires du plus célèbre musicien de la Nouvelle Orléans. Good ol’ Satch. Une saga de violence et de musique, mélange que je fais mien ces jours-ci. Les souvenirs d’Armstrong regorgent d’anecdotes (on y apprend p.32 qu’adolescent, il fut interné dans un institut de réinsersion pour jeunes délinquents noirs et que, au sein de cet établissement, il se mit à chanter « dans la classe de Mme Vigne, la professeur de chant ») et révèlent en outre une curieuse obsession pour la purge. Il revient régulièrement sur les laxatifs et les bons conseils que lui administrait conjointement sa maman, Mayann : « Fils, garde toujours tes intestins dégagés, et rien ne pourra te nuire » (…) Je n’ai jamais oublié les paroles de ma mère chaque fois qu’un voisin mourait d’indigestion ou autre problème gastrique : « Il ne chiait pas assez ». La négligence est source de tous les maux. On néglige trop les intestins. » Conseil que je ne manquerai pas de retenir lors de mes voyages.

* En guise de purge pour les oreilles, j’écoute ou réécoute de nombreux albums d’Armstrong, y compris certains dédaignés des connoisseurs, comme celui-ci, The real ambassadors (1962). Atypique, et très bon, débordant de joie, d’invention, de swing, un album bien dégagé des intestins. D’où sort-il ? De la diplomatie explicitement machiavélique de la Guerre froide.

* En ces temps où le concept de puissance douce n’était pas encore au point, les Etats-Unis déploient les grands moyens, pas seulement militaires, pour montrer au reste du monde la valeur de l’American way of life. L‘entertainment en éclaireur. Le « vrai ambassadeur », ce n’est pas tel ni tel, ce n’est même pas sa majesté Louis Armstrong, c’est le divertissement de masse. Séduction planétaire par l’industrie du show business, domination symbolique aussi radicale que la bombe A, les paroles avouent candidement leur valeur de propagande : Remember who you are and what you represent/Jelly Roll and Basie helps us to invent/a weapon that no other nation has/especially the Russians can’t claim jazz
Ecrite et composée par les époux Dave et Iona Brubeck, la comédie musicale The real ambassadors s’inspire des tournées de jazzmen qu’organisait le Département d’Etat des Etats Unis dans le monde entier, dans les années 50 et 60.
L’intrigue se déroule dans le pays fictif africain de Talgalla, qui accueille un Armstrong dans un rôle proche de sa propre vie de musicien : pour la première fois, Armstrong pouvait sur scène exprimer des idées politiques qu’il prônait dans sa vie privée, et condamner le racisme en public. Dave Brubeck raconte qu’il avait écrit les paroles « They say I look like God. Could God be black ? My God ! » (Ils trouvent que je ressemble à Dieu. Dieu serait-il noir ? Mon Dieu !) dans le but de faire rire le public, mais qu’Armstrong fondit en larmes en les chantant…
La portée politique et historique de cet album ne doit pas faire oublier que les mélodies y sont tout bonnement merveilleuses. Armstrong et Brubeck ont embarqué chacun avec ses musiciens de scène. Outre Satchmo, les chants sont assurés par une Carmen MacRae au faîte de ses moyens vocaux, et par le trio Lambert, Hendricks & Ross.

L’œuvre ne fut interprétée qu’une seule fois sur scène, le 23 septembre 1962, lors du festival de Monterey, mais nulle trace n’en subsiste. Reste, heureusement, l’album studio enregistré l’année précédente à New York. La réédition 2012 propose, outre l’intégralité de ces sessions, quelques chansons supplémentaires enregistrées par Brubeck et MacRae à la même époque. On le trouve à trace-de-prix, puisque les CD ne valent plus rien.

* Or là, je me trouve à New York, figurez-vous. Maintenant que je suis dans la place, et même si je pousse quantité de oh! et de ah!, figurez-vous encore un peu, je crois bien que je préfèrerais visiter La Nouvelle Orléans, berceau mythique où naquit cette musique. Non parce que je ne suis jamais content, mais parce qu’il faut toujours garder un peu de frustration pour continuer à désirer.

(suite de la visite de New York ici.)

Tout ne s’apprend pas dans les livres, comme je l’ai lu dans un livre

27/03/2013 un commentaire

Mardi 26 mars

Descendre d’un train, sortir d’une gare, et marcher dans les rues d’une ville inconnue, est l’un des plus grands bonheurs de mon existence, un délice, un privilège, un luxe exorbitant. Je marche, je me perds, j’écarquille les lotos, je me repère, je reprends le pâté à l’envers, oh comme c’est joli, les filles sont jolies, les lampadaires sont jolis, les tramways sont jolis, je suis sûr que les autochtones ne s’en rendent pas compte, mais moi oui, je marche, je suis content. J’aime aussi passionnément marcher dans la forêt, mais ce n’est pas la même chose. Pour que je comprenne la différence, il faudrait que j’essaye de l’expliquer à quelqu’un. À vous, peut-être ? Disons provisoirement que marcher dans la forêt, c’est bien parce que c’est toujours pareil même si c’est toujours différent, tandis qu’au contraire marcher dans les rues d’une ville inconnue, c’est bien parce que c’est toujours différent même si c’est toujours pareil.

Je me suis donc offert ce suprême plaisir hier, j’ai arpenté pour la première fois de ma vie les rues de Bordeaux, fière ville bourgeoise ayant, comme son nom l’indique, prospéré grâce à l’alcoolisme, vice national. C’est très joli, Bordeaux. Oh, là, voyez, à gauche, à droite, des filles, des réverbères et des tramways, tels que nulle part ailleurs. Et une plaque qui dit que Victor Hugo, député de la Seine, a habité cet immeuble un peu moins de deux mois en 1871, quand, à la suite de la débâcle de Sedan, le Parlement en exil siégeait dans le Grand Théâtre de Bordeaux, et que c’est ici aussi que son fils Charles est mort d’une apoplexie, oh, c’est bien triste, mais c’est joli. Je suis le seul à m’arrêter devant cette plaque, tout le monde je vous jure passe devant, dessous, remonte son col et presse le pas comme si de rien. À l’autre bout de mon errance ou de ma journée j’avise la sévère statue de Francisco de Goya, mort ici en 1828 parce qu’il fuyait le régime totalitaire espagnol. Les gens traversent Bordeaux, ils y vivent, parfois il y meurent. Quand je vous disais que c’est exactement comme ailleurs quoique très différent.

Une inquiétude, tout de même : le logo de la ville est un peu anxiogène. On le confond facilement avec un autre, et cheminant on se demande sourdement si toute la ville ne serait pas contaminée chimiquement.

Au reste, j’ai passé l’essentiel de la journée à l’abri, non sur le pavé toxique mais dans une médiathèque, parce que je ne suis pas là que pour faire le ravi. Médiathèque où j’ai constaté, dans le rayon CD, que Noir Désir était rangé dans le bac « Scène locale ». Soupesant un album digipack, je me demandais, perplexe, si à l’étage en-dessous Montaigne, Anouilh, Sollers ou Mauriac se voyaient classés sur une étagère à part, « Auteurs régionaux ». Bien sûr, il faut être de quelque part. Victor Hugo était bien de Besançon, et Goya d’Aragon.

Ensuite, j’ai passé la soirée chez deux auteurs régionaux, et des meilleurs, qui me font l’honneur de m’héberger : les frères Coudray, Jean-Luc et Philippe, toujours aussi charmants et originaux, toujours nés jumeaux à Bordeaux, mais l’un des deux a le bon goût de se laisser pousser la barbe, ce qui fait qu’on ne se trompe jamais sur celui auquel on s’adresse. Forcément, nous avons longuement évoqué ce qui nous lia en premier chef, c’est-à-dire l’aventure tragi-comique des éditions Castells, où nous publiâmes deux livres chacun (pour moi, suissi et suila) vers 2006. Philippe Castells, dont j’ignore le lieu de naissance, était un drôle de type. Un tiers flambeur, un tiers menteur, un tiers magouilleur, un tiers dandy, un tiers clochard. Ah, et puis un tiers escroc, aussi. Ça fait beaucoup, mais comme on dit à Marseille tout dépend de la taille des tiers. En tout cas tout ces tiers mélangés ne faisaient pas un éditeur, finalement. Les Coudray et moi-même en sommes convenus, observant cependant que le temps avait passé, que nous n’avions plus de rancune à son endroit, qu’avec le recul des années même de lui nous pouvions ne garder que les bons côtés (il publiait de beaux livres, ce salaud) et que nous pouvions même changer de sujet (alors les Coudray m’ont narré en riant certains actes d’innocent terrorisme qu’ils commirent tous deux nuitamment dans les rues de cette même Bordeaux).

Nous changions de sujet et nous parlions de logo des dangers biologiques, lorsque sur ces entrefaites un de leurs amis est entré qui, muni d’un gâteau (c’était justement l’anniversaire des Coudray : il convient, en plus de naître quelque part, de naître un beau jour) et de diplômes en biologie, m’a appris la stupéfiante chose suivante. Du pur point de vue de la logique génétique, le chromosome « X », majestueux, galbé, redoublé en « XX » chez la femme, est la norme, le point de départ. Tandis que le chromosome « Y », nettement plus rabougri et moche, le pauvre ressemble à une crotte de nez, semble n’être ni plus ni moins qu’une altération survenue dans un second temps de l’Évolution, une dégradation programmée, un mal nécessaire permettant la reproduction sexuée de l’espèce, non mais regardez-les côte à côte, Madame X et Monsieur Y, remontez en haut de cette page, on jurerait un couple dessiné par Dubout. Par conséquent nous ferions bien d’admettre une fois pour toutes que nous sommes tous des femmes, et qu’une femme sur deux (celle avec le chromosome dénaturé tout rabougri) est un homme. Quitte à ré-écrire toutes les cosmogonies : manifestement le job de Dieu le 6e jour à consisté à créer Eve, puis à lui prélever un chromosome, dans la côte admettons, pour ensuite le chiffonner mâchouiller rouler en boule rabougri crotte-de-nez, et qu’à partir de ce « Y » mutant il a conçu Adam. On en apprend des choses à Bordeaux.

Mercredi 27 mars

Mardi soir, pour mon plaisir susdit, j’ai arpenté Bordeaux pendant plus d’une heure. J’ai vu un beau coucher de soleil sur la Garonne. Puis un événement est survenu comme pour apporter sa contribution à mes réflexions « il faut bien être né quelque part » .
À un moment, je me suis assis sur un banc pour regarder couler le fleuve, et j’ai sorti un livre de ma poche. Au bout de quelques minutes un gars nonchalant est venu s’asseoir à côté de moi, un Noir habillé en rouge avec un grand bonnet vert-jaune-rouge qui enveloppait des dreads, un bouc au menton et une canette de bière à la main, qui m’a demandé ce que je lisais. Sans attendre la réponse il s’est présenté comme rastafari et comme Sénégalais. Troisième identité manifeste, il était bien défoncé, les yeux dans le vague, mais amical.
Il vivait à Bordeaux depuis six mois. Je lui ai demandé s’il aimait ça, il a répondu à côté, parlant très lentement :
« You know Dakar ? Tu es déjà allé au Sénégal ?
– Non.
– Vas-y. Tu dois y aller. C’est beau, là-bas. Ici, rien à voir. Bordeaux n’est pas belle, elle est plus que ça. Bordeaux est une ville sacrée ! A holly town, man. C’est ici, place des Quinconces, que vos grands parents débarquaient nos grands-parents, et nos grands-parents descendaient du bateau la tête baissée et des chaînes autour des mains et des pieds, comme ça, man (il fait le geste, croise ses poignets, quelques gouttes de bière s’échappent de sa canette), c’est comme ça que nos grands-parents ont découvert la France, à Bordeaux. Et c’est comme ça que Bordeaux est devenue une grande ville. Tu es de Bordeaux ?
– Non.
– Ah. Tu m’avais dit hier que tu étais de Bordeaux. Why did you lie to me ? Or do you lie today ?
– I don’t. Don’t tell me I’m a lier. I’m not from Bordeaux, I wasn’t even here yesterday and I see you for the first time in my life.
– Ah. Tu es de la banlieue de Bordeaux, alors ?
– Non. Je suis de passage, je rentre chez moi demain.
– Ah. (pensif) Alors ce n’était peut-être pas tes grands-parents.
– Mon grand-père n’était pas français.
– (geste de la main) Peu importe. Tout ça c’est le passé. Moi, you know, je suis rastafari, je suis pour la paix. You know, 77%… (il s’interrompt une minute, comme s’il recomptait les pourcentages dans sa tête) 77% des Africains ne pensent qu’à ça, à ce passé d’esclave, ces chaînes aux mains et aux pieds, ils les ont encore dans la tête. Mais moi, non. Moi je suis rastafari, je suis pour la paix. Le cœur, man, le cœur, il n’y a que ça de vrai. »
Il s’est alors frappé le cœur de la main droite. J’ai fait de même, et je lui ai serré la main, on s’y est repris à plusieurs fois, pas tellement parce qu’il visait à côté, plutôt parce qu’il voulait faire comme ceci, et comme cela, puis finir par le cœur. Ensuite je suis parti.
C’était ma carte postale, « Bons baisers de Bordeaux » .