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Tu sais ce qu’elle te dit la Belle au bois dormant ?

La Belle au bois dormant, John Collier, 1921

La salle de bains de l’appartement marseillais où je réside pour quelques jours est décoré d’un dessin à l’encre de Chine, encadré. On y voit, délicatement tracées à la plume, deux adolescentes nues, assises à terre, dos contre dos, genou relevé et sein rond, moues rêveuses ou boudeuses. Celle de gauche hume une fleur tandis que l’autre, les yeux à peine plus ouverts et vagues, menton dans la paume, se contente d’être là, exprimant la langueur ou l’ennui. Elles se ressemblent, peut-être parce qu’elles sont sœurs imagine-t-on, peut-être plus simplement parce qu’elles sont dessinées selon un archétype identique, celui de la jeune fille.

Chaque matin en sortant de la douche, ou bien en m’asseyant sur le trône, je les regarde et je réfléchis. Combien de millions de fois les ai-je déjà vues ? Ces adolescentes sont toujours les mêmes depuis des siècles d’histoire de l’art, et ce qu’elles ont en commun est cette moue boudeuse/rêveuse et cette posture : l’attente. Là dans ma salle de bain d’emprunt tout en me rasant ou me séchant ou en déféquant je crois avoir identifié l’un des points nodaux du patriarcat : les filles attendent.

Sous-entendu, elles attendent l’homme. Avec une moue rêveuse et l’air de se faire tout de même un tout petit peu chier, ce qui les rend irrésistiblement sexy. L’éternel féminin poireaute (dans sa tour ou ailleurs), ovule inerte, tandis que les gars s’agitent en tous sens comme une meute de spermatozoïdes. Vladmire et Estragone attendent Godote.

Ainsi, matin après matin, je complète ma théorie en inventoriant de nouveaux exemples.
Depuis les représentations archaïques des cariatides qui doivent rester immobiles sinon tout s’écroule, jusqu’aux portraits renaissants de dames à leurs fenêtres, dames à leur toilette, dames en prière, dames en lecture, dames en sommeil…
Depuis les chansons traditionnelles de femmes de marins ou de soldats (J’attendrai le jour et la nuit / J’attendrai toujours ton retour) jusqu’aux Belles au bois dormant préraphaélites (illustration ci-dessus) dont paraît-il, un jour, le prince viendra
Depuis les majas nues ou habillées de Goya, les Olympias de Manet ou les Vénus d’Urbino du Titien et mille autres belles alanguies sur leurs couches jusqu’à Morning Sun d’Edward Hopper en passant par le bien nommé L’Attente d’Alfred Stevens…
De Pénélope penchée sur son métier à tisser jusqu’aux femmes enceintes qui attendent un heureux événement
Depuis la mythique ménagère, clef de voûte de la société de consommation, qui attend son mari en bichonnant son intérieur, jusqu’au voile islamique qui limite les mouvements de ce qui ne doit pas bouger en attendant le mariage avec un vrai musulman…
Depuis les photos kitsch et ringardes de jeunes filles évanescentes prises par le pédophile David Hamilton, jusqu’à un livre écrit par une prix Nobel de littérature : « À partir du mois de septembre l’année dernière, je n’ai plus rien fait d’autre qu’attendre un homme : qu’il me téléphone et qu’il vienne chez moi. » (Annie Ernaux, Passion simple)…
Et puis bien sûr les pubs pour bagnoles – car les pubs pour bagnoles atteignant le degré zéro de l’intelligence humaine, elles ont ceci d’intéressant que tout n’y est qu’archétype pur et viscéral : leurs images mettent en scène soit un homme en mouvement vroum-vroum, soit une femme à l’arrêt, qui attend celui qui prendra le volant.

Etc.

Le dernier matin, je sors de la salle de bain, je m’habille et je quitte l’appartement. Je marche dans une rue de Marseille.
Tiens ? Mes lacets sont défaits. Les deux, en plus. Je ne fais pas assez gaffe avant de sortir.
Je fais quelques pas de plus et je parviens au niveau d’une volée d’escalier, une montée d’immeuble, je cale mon soulier sur une marche et me penche sur mes lacets.
Sur cet escalier, quelques marches au-dessus de moi, sont assises trois adolescentes. Elles sont mignonnes, appuyées sur leurs coudes, en posture d’attente, elles attendent je ne sais quoi avec une sorte de moue rêveuse et boudeuse. Elles ne me calculent pas le moins du monde. Je puis donc faire mes petites affaires en contrebas et nouer mes lacets tout en laissant traîner mes oreilles. De quoi peuvent-elles causer entre elles, ces jolies adolescentes ? L’occasion inespérée de percer le secret des jeunes filles en fleur ! C’est celle du milieu qui parle à ses copines.

… Non mais franchement c’est juste une technique à prendre en fait. Ça me rappelle une fois, j’étais sur un lac avec Anaïs, on faisait du paddle, tu vois. Et là Anaïs se prend la méga envie de chier. On n’allait pas rejoindre le bord. Eh ben elle a baissé son maillot et elle fait là, là où elle était, le cul dans l’eau, et c’était bon. Comme quoi c’est possible partout.

Je tire fermement sur les boucles, deux à la fois, mes lacets sont noués, merci mesdemoiselles, c’est par télépathie évidemment que je les remercie, je ne leur parle pas plus qu’elles ne me parlent, je relève la tête et me remets en marche, j’arpente Marseille. Ville que tous comptes faits j’aime arpenter, ville terre-à-terre tout en étant en bord de mer, une extrémité de la rue dans les flots bleus et l’autre dans les poubelles. Ville natale d’Artaud, au fait.

Là ou ça sent la merde ça sent l’être. L’homme aurait très bien pu ne pas chier, ne pas ouvrir la poche anale, mais il a choisi de chier comme il aurait choisi de vivre au lieu de consentir à vivre mort. C’est que pour ne pas faire caca, il lui aurait fallu consentir à ne pas être, mais il n’a pas pu se résoudre à perdre l’être, c’est-à-dire à mourir vivant. Il y a dans l’être quelque chose de particulièrement tentant pour l’homme et ce quelque chose est justement LE CACA.
Pour exister il suffit de se laisser aller à être, mais pour vivre, il faut être quelqu’un, pour être quelqu’un, il faut avoir un os, ne pas avoir peur de montrer l’os, et de perdre la viande en passant.
Antonin Artaud, Pour en finir avec le jugement de dieu, 1948.

  1. Christophe
    17/11/2022 à 17:43 | #1

    Tiens, ça me fait réécouter Renaud différemment.

    « C’est pas l’homme qui prend la mer
    C’est la mer qui prend l’homme
    Mais elle prend pas la femme
    Qui préfère la campagne
    La mienne m’attend au port
    Au bout de la jetée
    L’horizon est bien mort
    Dans ses yeux délavés
    Assise sur une bitte
    D’amarrage, elle pleure
    Son homme qui la quitte
    La mer, c’est son malheur »

    Ta Ta Tin.

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