Archive

Articles taggués ‘Bandes dessinées’

Penser pop

26/07/2022 Aucun commentaire

Toujours à la pointe du progrès et à l’avant-poste de l’actualité, le Fond du Tiroir, ne rechignant pas à donner un petit coup de pouce aux auteurs débutants, vous conseille aujourd’hui avec intrépidité un livre paru il y a deux ans. Il se fait fort de donner ainsi à découvrir au plus grand nombre un roman qui gagne à être connu, étant passé relativement inaperçu, n’ayant reçu qu’un obscur prix local seulement connu des spécialistes (le Goncourt), n’étant traduit qu’en 45 langues et affichant un modeste tirage domestique qui ne dépasse qu’avec peine le million d’exemplaires : L’anomalie d’Hervé Le Tellier.

Oui, bon, c’est l’été, on a le droit de rattraper sur la plage les best-sellers qui nous auraient échappé… Le Tellier m’était familier pour sa participation aux Papous dans la tête, et pour maintes petites choses amusantes et péréquiennes – dont son volume du Poulpe paru voici 25 ans, intitulé La Disparition de Perek, ou bien son recueil Les amnésiques n’ont rien vécu d’inoubliable, jolie variation sur Je me souviens de Perec… Mais rien ne m’avait préparé à ce fort volume romanesque qu’est l’Anomalie, où parmi les nombreux personnages figure un écrivain, Victor Miesel, qui, au détour d’un chapitre, entame la rédaction d’une Tentative d’épuisement d’un lieu, puis renonce, referme son carnet en se disant non, assez, ça suffit les influences pérequiennes. On peut lire ce roman de très nombreuses façons, et notamment celle-ci : une émancipation de son auteur.

Paru en 2020, L’Anomalie se déroule en 2021, indice minimal quoique suffisant : nous sommes en présence de science-fiction – et ladite anomalie réside peut-être dans le fait que l’auguste Collection Blanche/NRF publie, sans l’assumer vraiment, des livres relevant de ce genre désuet. Qui se souvient que la SF, chez Gallimard, a toujours été un parent pauvre regardé avec un poil de condescendance (la collection Le Rayon fantastique n’a vécu que de 1951 à 1964, et Folio SF n’a été créé qu’en 2000) ? Pourtant ici l’intrigue a de quoi redorer les littérales règles du genre à coups de science et de fiction, d’imagination et de réalisme. Une aberration scientifique survient, une brèche dans le réel… Un avion est dupliqué dans un ciel d’orage, ainsi que ses 244 passagers, et se pose à destination deux fois à trois mois d’intervalle. Des scientifiques sont priés de trouver une explication, des vrais personnages qui réfléchissent devant nos yeux, pas des clichés de série B, des savants chacun dans sa spécialité, qui vont tenter la pédagogie en parlant des trous de vers ou des ponts Einstein-Rosen au lecteur ainsi qu’au président des États-Unis (un abruti blond et colérique). On apprend des choses (je parle pour moi, je ne me prononce pas pour l’abruti blond et colérique).

Foin de snobisme : j’ai adoré un prix Goncourt, je le confesse et même je m’en réjouis. Je me suis régalé de ce roman, de son fil (l’épais mystère qui fait tourner les pages) autant que de ses perles (chacun des personnages)… J’ai souvenir qu’au moment de sa sortie, les critiques étaient partagées entre « C’est formidable, palpitant comme une série » et « C’est laborieux, mécanique comme une série » . Le côté sériel, avec ce qu’il charrie de suspense choral, est indéniable et il est curieux que cette analogie serve indistinctement à louanger ou critiquer un roman… Je crois pour ma part que ce serait l’occasion de rappeler que la littérature était là avant. Et que les séries d’aujourd’hui, romanesques, ont volé aux romans bien de leurs qualités narratives – Les Misérables et combien d’autres ont d’abord paru sous forme de feuilletons à une époque sans wifi.

En ce qui me concerne, je n’ai pas pensé à n’importe quelle série… J’ai pensé à la série des séries, la série par excellence, à laquelle il est vrai je pense au minimum une fois tous les deux jours, et infiniment davantage lorsque je suis plongé dans l’Anomalie : Lost (1), autre histoire de vol intercontinental qui tourne mal, ouvre tous les imaginaires et varie les registres, espionnage, polar, fantastique, thriller, burlesque, drame familial, SF, romance, sitcom, et naturellement roman-miroir philosophique : que ferais-tu, toi lecteur/spectateur, à leur place, avec une seconde chance à gâcher comme la première, ou face à ton doppelgänger, à quoi tient donc que ta vie, pendant l’orage, ait pris ce chemin-ci plutôt que ce chemin-là ? Comme Lost, L’Anomalie a l’élégance de donner à réfléchir sans tout expliquer, et ne révèlera pas ses secrets un à un à la fin. On s’en fout tant l’important est le vol, pas la destination.

Roman à la fois intelligent et malin, L’Anomalie prend en outre à bras le corps des problématiques ultra-contemporaines. A quoi bon, en 2022, écrire un roman qui n’aurait pas en toile de fond ces deux axes obsessionnels de notre époque que sont l’effondrement écologique en cours et les violences induites par le fanatisme religieux (ce chapitre-ci, le massacre au nom de Dieu, est saisissant, surtout qu’il souligne à point nommé que l’explication religieuse était, est, sera toujours le contraire de l’explication scientifique) ?

Et sinon… Aucun point commun, sinon que ce sont d’autres livres que je lis cet été sans que pour autant ce soit des lectures d’été : je dévore un par un les livres de Liv Strömquist – six parus chez Rackham – et chacun est passionnant à sa façon même si tous parlent au fond de la même chose, l’amour. Que son point de départ soit Léo DiCaprio, le Prince Charles, Kylie Jenner, Marilyn Monroe, Blanche-Neige ou la Bible, Strömquist rationalise la chose la moins rationnelle du monde, le sentiment, qu’elle traite en érudite, en sociologue, en matérialiste historique, en historienne des idées, en féministe… Ses livres sont admirables, fort utiles et faciles d’accès. Forcément, si l’on cherche un point commun entre n’importe quoi et n’importe quoi d’autre, entre une carpe et un lapin, on finit par le dénicher : le point commun entre Le Tellier et Strömquist est d’aider à penser sa propre vie de façon pop. D’ailleurs c’est un point commun que tous deux ont avec Lost. C’est donc ce que je vous souhaite. Que votre été soit propice à penser votre vie de façon pop.

________________________________________________________________

(1) – Exemple pris au hasard : j’ai réalisé il y a peu, mais avec toute la force de l’évidence, à quel point Vol 714 pour Sydney, 22e aventure de Tintin et Milou (1966-1968) était un plagiat par anticipation de Lost (2004-2010). Autres exemples à glaner sur le Fond du Tiroir : ici ou (rendez-vous directement au jour 69), ou encore là ou même à la rigueur ici.

Aussi longtemps que les pauvres se tueront entre eux

28/06/2022 Aucun commentaire

Il y a des écrivains qui sont des amis ; il y a des écrivains dont les livres m’époustouflent. Par bonheur, les deux catégories se croisent à l’occasion, comme aujourd’hui. Mon vieux pote Fred Paronuzzi vient de publier l’excellent et nécessaire De sel et de sang (ed. Les Arènes BD), dessins de Vincent Djinda.

L’histoire, vraie et peu connue, est celle d’une émeute ouvrière dans les marais salants d’Aigues-Mortes en 1893. Pendant que les exploitants bourgeois et proto-capitalistes de la Compagnie des Salins du Midi renforçaient les rendements et recalculaient leurs taux d’intérêt, les ouvriers, se trompant de colère, se tuèrent entre eux, trimards français contre saisonniers italiens. Selon les derniers calculs des historiens, dix morts (à l’époque on gonfla le chiffre jusqu’à 150) et des dizaines de blessés. Les victimes sont à déplorer uniquement du côté des ritals parce que, merde, on est chez nous les gars, on ne va pas se laisser envahir par ces étrangers qui viennent jusque dans nos bras égorger etc. L’affaire sera étouffée et oubliée.

La narration de monsieur Paronuzzi, impeccable, décortique la sordide et intemporelle logique de l’explosion de violence, du lynchage aveugle, et l’accumulation des ingrédients qui mis bout à bout conduiront à la libération des pulsions : la misère, l’exploitation, les provocations, les injures, l’épuisement, la frustration, la libido refoulée et le défoulement viril, la jalousie, l’orgueil, le besoin de bouc émissaire, la haine, le racisme, le nationalisme décérébré, le premier coup de poing, le premier couteau, les autres armes… Et la canicule : comme dans l’Étranger de Camus, on tue à cause du soleil.

Quelques essais existent sur le sujet, et même des romans. Le choix fait ici de la forme bande-dessinée, c’est notamment dans le traitement des couleurs qu’il est diablement pertinent. Les planches sont peu éclatantes, presque sépia et monochromes, mais il faut prendre du recul pour comprendre le mouvement interne de la couleur à travers le livre, entre la première et la dernière page. Tout démarre par le sel, par une page blanche, pure et immaculée, aveuglante, puis au fil des scènes et des heures les images se voilent d’une teinte de plus en plus crépusculaire, de plus en plus rouge : le livre s’appelle De sel et de sang mais graphiquement il raconte le passage, implacable comme un coup du destin, Du sel au sang.

Coïncidence et juxtaposition des émotions : je lis ce livre deux jours après avoir vu le West Side Story de Steven Spielberg. Quel rapport, sinon celui que j’établis au sein de mon agenda intime ? J’avais laissé filer en salle ce film en 2021, dénué de la moindre curiosité car il m’arrive de camper sur mes préjugés : à quoi bon un remake de chef d’oeuvre, hein ? Je viens de le rattraper en DVD et de me trouver rétrospectivement bien con tant il aurait été dommage de passer à côté. West Side Story est un opéra, et tous les opéras ont droit à de nouvelles mises en scène afin de demeurer vivants, aussi longtemps que l’histoire reste bonne. Or la mise en scène de Spielberg est brillante (America est un morceau de bravoure) et l’histoire est à jamais super-bonne puisqu’elle provient de Shakespeare.

Par une illusion d’optique dont je suis la dupe consentante, De sel et de sang et West Side Story racontent la même histoire. Les trimards des marais salants contre les immigrés ritals, ce sont aussi les Jets (immigrés polonais) contre les Sharks (immigrés portoricains). Deux gangs de prolos s’affrontent, deux coalitions de damnés de la terre qui ont tout en commun sauf leur accent. Et c’est reparti pour deux tours, deux jetons dans la machine infernale, 1893 comme 1961. Provocations, injures, misère, exploitation, épuisement, frustration, libido refoulée et défoulement viril (les hommes se tuent et les femmes pleurent), jalousie, orgueil, besoin de bouc émissaire, haine, racisme, nationalisme décérébré, poing, couteau, libération des pulsions et canicule. Aussi longtemps que les pauvres se tueront entre eux, il faudra bien la raconter, cette absurde tragédie.

Kirby Krackles

07/05/2022 Aucun commentaire

Il me restait un seul film de Terrence Malick à voir, Voyage of time (titre français : Au fil de la vie, 2016). Voilà qui est fait, ce soir.

L’opus a beau être étiqueté documentaire, on aurait quelque peine à identifier la moindre différence avec ses fictions. En effet, l’expérience est familière. Ce que l’on voit est splendide comme du Terrence Malick, les plans cosmiques contemplatifs (coucou l’ultimate trip de 2001 l’Odyssée de l’Espace, inépuisable source d’inspiration) délivrant au spectateur le contractuel vertige devant les espaces infinis ; et ce que l’on entend est barbant comme du Terrence Malick, la voix off (ici ânonnée par Cate Blanchett), prêchi-prêcha new age et niaiseux digne d’une scène ouverte de poètes amateurs, soulignant en permanence à l’attention dudit spectateur ledit vertige devant lesdits espaces infinis.

Alors que zut, il suffit d’une seule pensée de Pascal pour se remémorer la notion qui manque cruellement à Malick :

Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie.

… notion qui n’aura échappé ni à Kubrick évidemment (2001 est quasiment un film muet), ni à Baudelaire :

Pascal avait son gouffre, avec lui se mouvant.
– Hélas ! tout est abîme, – action, désir, rêve,
Parole ! Et sur mon poil qui tout droit se relève
Maintes fois de la Peur je sens passer le vent.
En haut, en bas, partout, la profondeur, la grève,
Le silence, l’espace affreux et captivant…
Sur le fond de mes nuits Dieu de son doigt savant
Dessine un cauchemar multiforme et sans trêve.

J’en étais là de ce film sublime et fastidieux, émerveillé par le lyrisme des travellings de l’espace tout en songeant distraitement à Baudelaire, lorsque soudain une révélation m’a fait écarquiller les yeux et presser le bouton pause. Sur l’écran, quelque chose se passait. Une éruption volcanique sous-marine. Et j’y ai vu autre chose, d’encore plus grand et de plus abstrait.

J’ai été foudroyé par l’évidence : ce si puissant spectacle naturel était la représentation la plus proche des « Kirby Krackles » que l’on pourrait jamais espérer rencontrer dans le monde réel.

Pour qui l’ignorerait encore, Jack Kirby (1917-1994) est un immense créateur, d’un calibre que nous croisons dix ou douze fois durant notre existence si nous avons beaucoup de chance, à même de repeindre l’intérieur de notre œil pour nous préparer à regarder le reste du monde, et ses visions seront les nôtres, en surimpression. De fait, je pense à Kirby (ou à Kubrick ou à Pascal ou à Baudelaire) en regardant Malick alors que je n’ai jamais convoqué Malick en lisant du Kirby, par conséquent il me faut conclure que Kirby est un plus grand artiste que Malick, CQFD.

L’art de Kirby est un art populaire et démocratique, sur papier journal et quadrichromie, accessible aux enfants dès 5 ans, puisque Kirby est un artiste de comic books, opérant essentiellement dans le registre de la science-fiction. Sa qualité démiurgique fait, par exemple, que lorsque j’ai vu pour la première fois la skyline de New York j’ai immédiatement reconnu qu’elle était dessinée par Jack Kirby (où est le Baxter Building ?) ; lorsque j’assiste à un combat de rue j’ai envie de crier aux pugilistes Montrez-moi vos poings, les gars, que je les vérifie s’ils sont dessinés comme chez Kirby ! ; lorsque je rêve, allongé sous la voûte céleste une nuit d’été, je reçois non seulement mon content d’étoiles mais aussi d’histoires, je médite sur les dieux cosmiques de Kirby et je comprends la naissance de toute religion ou mythologie.

Et puis, bien sûr, devant n’importe quelle source d’énergie, une flamme ou une centrale électrique qui bourdonne, ou même un cœur qui palpite, je vois distinctement autour d’elle les ondes, frémissements, crépitements, grésillements, vibrations ! Les Kirby Krackles.

Les Kirby Krackles, l’une des inventions graphiques les plus célèbres et les plus reconnaissables de Kirby, son indiscutable signature, consistent en amas de taches rondes et noires, de taille et de concentration variables, qui par convention permettent de représenter sur un support en deux dimensions la manifestation d’une énergie quelconque, organique, mécanique, nucléaire, magique. Tournoiement des atomes et des planètes ! Cosmogonie et cosmologie ! Bouillonnement des particules et des désirs ! Magnétisme animal ! Orgone ! Force de l’Od ! Chi ! Radiation atomique ! Dans tous les cas, soupe primordiale en ébullition, magma remué par un dieu démiurge.

Un bel échantillon de Kirby Krackles
Un autre, pour le plaisir
et, à titre d’intéressante comparaison, une projection de Mollweide du rayonnement fossile (Fond diffus cosmologique) de notre univers, assemblée des décennies après les chefs-d’œuvre de Kirby.

Revenons à ce Voyage of time arrêté sur l’image. Une éruption volcanique sous-marine ! Devant mes yeux les forces primitives contradictoires, telluriques et océaniques, s’entrechoquent, crépitent et explosent au contact l’une de l’autre comme le feraient matière et antimatière… Le solide se transforme en liquide, le brûlant se transforme en glacé, le bleu se transforme en rouge qui se transforme en noir, la roche se transforme en feu qui se transforme en eau, l’ordre se transforme en chaos puis en un tout nouvel ordre, entre chaque état la métamorphose engendre des lignes mouvantes de craquements et de bulles, et je vois, je jure que je vois les flux et les flots de krackles dessinées par Kirby, jets d’énergie pure promettant et léguant la vie elle-même. C’est la scène primitive définie par Freud, à la fois fascinante de vérité et insupportable d’obscénité, mais étendue de la chambre à coucher à l’échelle des galaxies, révélant l’origine non de notre dérisoire personne née d’organes génitaux, mais du cosmos tout entier. Si poétique et si violent, si immense et si beau, la terreur et l’extase. Kirby et la nature sont deux merveilleux artistes. Les contempler offre une idée de la façon dont un monde peut naître.

Terrence Malick aussi, parfois, quand il la boucle.

Le paradoxe, pour revenir à la notion de silence, est que Kirby était lui-même verbeux à la limite du tolérable quand il écrivait ses histoires, et qu’il avait même réussi le contre-exploit de rendre bavard 2001 l’Odyssée de l’espace. Mais on a le droit d’admirer l’œuvre de Kirby sans lire les phrases qui l’accompagnent.

Pour rendre hommage à Kirby, un détour par Stendhal, car le Fond du Tiroir n’a peur de rien :

Stendhal (1783-1842) : « Eh, monsieur, un roman est un miroir qui se promène sur une grande route. Tantôt il reflète à vos yeux l’azur des cieux, tantôt la fange des bourbiers de la route. Et l’homme qui porte le miroir dans sa hotte sera par vous accusé d’être immoral ! Son miroir montre la fange, et vous accusez le miroir ! Accusez bien plutôt le grand chemin où est le bourbier, et plus encore l’inspecteur des routes qui laisse l’eau croupir et le bourbier se former. »
Jack Kirby (1917-1994) [répondant à la question « Les bandes dessinées reflètent-elles la réalité ? »] : « Non, les bandes dessinées transcendant la réalité. Madame, si vous cherchez à refléter la réalité, vous ne réussirez qu’à la représenter à l’envers. Mais si vous parvenez à la transcender, alors vous avez une chance de comprendre ce qui se passe. »

Illustration ci-dessous : Frank Zappa et Jack Kirby, bras dessus, bras dessous, circa 1980. Ils étaient voisins en Californie et sont morts à trois mois d’intervalle.
Sources :
Citation Stendhal, Le Rouge et le Noir, II, XIX.
Citation Kirby, Jack Kirby, King of comics, biographie par Mark Evanier.
Photo, https://zappainfrance.blogspot.com/2009/12/et-frank-zappa-rencontra-jack-kirby_07.html

PS : Je suis en train de lire, ce que je n’avais jamais fait dans son intégralité et sa continuité, le chef-d’œuvre de Kirby, le Quatrième Monde (Fourth World), et cela me prendra, oh oui pas de verbe plus exact, cela me prendra jusqu’à la fin de l’été. Ou de l’année. Chef-d’œuvre fleuve, inégal, bancal, délirant, mal fichu, incohérent, compromis (oui, le qualificatif qui convient est davantage compromis que plein de compromis), inachevé… mais chef-d’œuvre tout de même, on gravira au fil de la saga maints sommets épiques et mythologiques, parmi lesquels l’épisode culte des New Gods intitulé The Pact, où Kirby tutoie Shakespeare, les Atrides grecs ou le Mahabharata. Sans déconner.
Pourquoi Quatrième au fait ? Kirby n’a jamais donné d’explication à cette numérotation qui semble arbitraire… Soit c’était juste qu’à l’époque l’expression « tiers-monde » était déjà prise et que Kirby poussait toujours le curseur au minimum 25% plus loin que les autres ; soit c’était une mention du groupe de latin jazz de Flora Purim (groupe fondé dans les années 1990… quel visionnaire ce Kirby d’en parler dès 1970 !) ; soit il s’agissait d’une allusion cryptique à certains mythes amérindiens (pour en savoir plus sur le concept de Quatrième monde chez les Hopis, lire Ainsi parlait Nanabozo).
Par ailleurs, pourquoi le lire maintenant ? Parce qu’Urban Comics vient de le rééditer en quatre beaux volumes ? Certes. Mais également, et je viens seulement de le comprendre, parce que Kirby s’est lancé dans cette histoire en 1970, à l’âge de 53 ans, au sommet de sa créativité et de la maîtrise de ses moyens. L’âge que j’ai aujourd’hui. Bon sang ! Il a fait ça, lui, à 53 ans ! Et moi ? Rien ! Rien du tout ! (Bon, au moins suis-je toujours vivant, contrairement à la cohorte des débarqués de la 53e borne, Philip K. Dick, Tchaikovsky, Tocqueville, Bourvil, Pier Paolo Pasolini, George Michael, Fred Chichin, Daniel Darc, René Descartes, Mary Shelley, Maria Callas, et même Lénine. Que faire ! Sinon jouer ce petit jeu maniaque chaque année !)

Bravo Bravo

20/03/2022 Aucun commentaire

Le palmarès du festival d’Angoulême est tombé. Ce que j’y trouve de plus délicieux à mon goût, à part évidemment l’extraordinaire et inespéré grand prix décerné à Julie Doucet (un peu comme si on attribuait le Goncourt à Jean-Louis Costes ou à un écrivain punk du même tonneau, pour qui la littérature ne serait qu’un moyen parmi d’autres, et pas forcément le meilleur, de tout faire péter), est le prix de la série remis à Émile Bravo pour Spirou, l’espoir malgré tout.

Cette reprise de Spirou, dans des histoires situées à l’époque et à l’endroit mêmes où le personnage a été inventé, soit Bruxelles à partir de 1938, est d’une intelligence renversante. Bravo n’a pas volé son prix : il est pertinent, émouvant, juste, drôle, romanesque, à la fois audacieux et pédagogue, il n’esquive jamais son sujet aussi complexe soit-il (c’est-à-dire la seconde guerre mondiale), et surtout il est PERSONNEL – contrairement à tant de repreneurs de héros de bédés, simples épigones, mercenaires embauchés pour du lamanièrdeu, le dernier en date étant Delaf reprenant Gaston Lagaffe afin de faire rentrer la caillasse chez Dupuis.

En outre, aspect secondaire mais tout-à-fait réjouissant, Émile Bravo bouffe du curé, dénonce l’hypocrisie religieuse, et ainsi fait un sort aux origines bigotes et boy-scouts de Spirou et des éditions de MM. Dupuis père et fils, Jean et Charles, catholiques pratiquants qui prenaient très au sérieux leur mission sacrée d’édification de la jeunesse chrétienne.

Je t’en donnerai, de l’édifiant ! Ci-dessus, un extrait de La loi du plus fort, bref prologue de toute la saga L’espoir malgré tout. Nous sommes en 1938, et le jeune Jean-Baptiste, orphelin adolescent qui n’a pas encore reçu son surnom de Spirou, est viré de son institution, victime expiatoire d’un scandale impliquant quelques curetons… On lui déniche à la va-vite un poste de groom au Moustic Hôtel et la véritable histoire peut débuter.

Dialogue dans la rue :

– C’est injuste, mon père ! Je suis innocent !
– Ah, l’innocence ! Mais l’innocence est tentatrice et de ce fait déjà coupable.

Pouah !

Contre toute attente, Émile Bravo est le second punk du palmarès d’Angoulême.

Pas un chef d’oeuvre, une oeuvre

19/01/2022 Aucun commentaire

Edmond Baudoin effleure de son pinceau les 80 balais de sa vie. Certes il fait des livres mais il suit surtout sa route (son « chemin de Saint-Jean ») et compose une œuvre globale où chaque livre, chaque dessin même, prolonge le précédent.
Pourtant, cela devait bien finir par arriver un jour, son dernier opus ressemble à une somme testamentaire : Fleurs de cimetière (L’Association, 2020, près de 300 pages).

Pas un chef d’oeuvre (Baudoin ne croit pas aux chefs d’oeuvre : « Vivre, c’est faire une suite d’esquisses de croquis, la vie elle-même est un brouillon de vie« ), mieux que ça : un trésor.
Une merveille de poésie à l’œuvre, d’autobiographie au trait et parfois en couleurs, de recherche et d’assemblage, de vie contre la mort. Chaque dessin de Baudoin m’aide à mieux regarder, chaque texte de Baudoin m’aide à mieux penser, ou rêver. Je sélectionne ici, pas vraiment au hasard, la double-page 108-109 (pour agrandir : clic droit, ouvrir l’image).

Et pour passer 1h20 en compagnie de Baudoin, on peut regarder le documentaire que lui a consacré Laetitia Carton, Edmond, un portrait de Baudoin. Promis, ce sera 1h20 plus pleine et meilleure que n’importe quelle autre 1h20 sans Baudoin.

Spider-Man est mon héros depuis que j’ai 9 ans

26/12/2021 Aucun commentaire

Lu hier Le jeune acteur, Aventures de Vincent Lacoste au cinéma, tome 1 de Riad Satouff. C’est magistral ! Et drôle, en bonus. La méthode de narration de Sattouf est désormais au point, peut aborder n’importe quoi, n’importe qui, et l’histoire sera à la fois singulière et universelle. Ici, il est question notamment du cinéma, sa faune, sa flore et sa mythologie. L’un des protagonistes exprime son rêve d’interpréter Spider-Man dans un Marvel (cf. illustration ci-dessus).

Vu aujourd’hui Spider-Man: No Way Home. C’est magistral ! Et drôle, en bonus. Quelle joie, un blockbuster qui ne prend pas son public pour un ramassis de tubes digestifs à popcorn mais pour une multitude de cerveaux à titiller parce qu’ils ont des références communes (références pop au sens littéral, populaires), un film à la fois excitant et intelligent, ludique et risqué, et surtout archi-réflexif, qui joue en abyme ni plus ni moins que l’art de raconter une histoire.

Lors de mon initiation au conte, quand j’apprenais les ficelles de l’art de raconter, l’un de mes maîtres (en réalité, l’une de mes maîtresses mais ce mot est hélas équivoque et l’écriture inclusive n’y fera rien) m’avait expliqué que tout conte est d’abord un « noyau dur » pouvant se résumer en une seule phrase, et cette phrase constitue son sens immuable, sa vérité. Toutes les versions, variations, actualisations, parodies ou même contradictions que des générations de conteurs broderont au fil des siècles ne modifieront jamais ce noyau dur.

Or Spider-Man est un conte, un mythe moderne raconté des centaines de fois depuis 60 ans, depuis que Stan Lee et Steve Ditko l’ont raconté la première fois en 1962, mais dont le sens profond, la leçon morale et politique, le « noyau dur », est immuable : With great powers come great responsability, phrase qui me fait gamberger depuis que j’ai 9 ans. Ou l’histoire d’un ado surdoué et rongé par la culpabilité, un petit gars nommé Peter Parker, normal et anormal, sympa et torturé, orphelin inconsolable et brave, qui fait de son mieux pour trouver son salut après une faute morale à peu près inexpiable, et qui arbore en guise de totem un insecte plutôt répugnant et massivement réprouvé (cf. J’aime l’araignée et j’aime l’ortie/Parce qu’on les hait de Victor Hugo).

Ce No Way Home a le génie de prendre en compte les précédentes incarnations du personnage et, sous couvert d’une couche de fiction supplémentaire (le « multivers »), de rappeler cette loi fondamentale : toutes les histoires sont vraies au moment où elles sont racontées, ce moment où le conteur passionne, fait peur, fait rire, fait pleurer. Le multivers n’est rien d’autre que cela, la vérité de toutes les histoires. Quelle idée merveilleuse, pratiquement scientifique et totalement poétique : du moment qu’il respecte le noyau dur de son histoire, le conteur crée un univers parallèle à chaque fois qu’il lui invente une nouvelle variation.

Respect à Martin Scorsese qui a réalisé tant d’immortels chefs d’œuvres. Mais Scorsese n’est qu’un vieux con quand il déclare amèrement que les films Marvel « ne sont pas du cinéma mais seulement un tour de manège ». Oh, c’est bien du cinéma, Martin, du cinéma bien plus original et vivace que ton récent Irishman, c’est même du méta-cinéma, à la fois archi-moderne et archi-archaïque dans sa volonté d’unifier l’art de raconter une bonne histoire.

Cocher les bonnes cases

02/11/2021 Aucun commentaire

La Toussaint est le temps de songer à nos morts. Je me rends au Père Lachaise, secteur columbarium, terminus case n°382. Je m’incline pour déposer mes hommages et cependant je lève les yeux, puisque la case que Georges Perec partage avec sa tante Esther et sa cousine Éla Bienenfeld est plus haute que mon front. Perec réduit en cendres est en sa dernière demeure, comme on le voit sur le cliché ci-dessus, voisin de palier de Jérôme Savary, ainsi qu’à quelques pâtés de Stéphane Grappelli, Edmond Jabès, Max Ernst, Achille Zavatta, Jacques Rouxel, Michel Magne, Pierre Dac, Isadora Duncan, Isidore Isou (ne sont-ils pas merveilleusement assortis par leurs prénoms, ces deux-là ?) ou Philippe Honoré, l’un des dessinateurs de Charlie Hebdo ayant pris une retraite anticipée le 7 janvier 2015. On croise des célébrités. Jusqu’au columbarium, le Père Lachaise vous a un petit côté carré VIP.

Je viens de lire, « avec passion » serait un peu exagéré tant la forme en est archi-distancée, mais du moins avec grand intérêt, le diptyque Fun et More Fun de Paolo Bacilieri (éd. Ici Même, 2015 & 2016). Ce livre retrace et romance l’histoire des mots croisés, d’abord à New York où furent inventés en 1913 ces jeux intellectuels imprimés à la fin des journaux, puis à Londres, Paris et Milan. Le second tome est celui qui évoque la France, Paris, et quelques grands verbicrucistes français parmi lesquels Georges Perec tient la vedette. Perec était l’un des génies de l’exercice, héros incontestable des mots y compris croisés, profond théoricien et malicieux praticien, et de très belles pages lui sont consacrées.

Je me recueille en silence dans le columbarium. Ici les cendres et les mémoires sont bien rangées. Je fais face à d’interminables lignes et colonnes de cases, certaines blanches, d’autres noires, je n’ai pas besoin de m’halluciner bien longtemps pour voir une grille de mots croisés où Perec occuperait la case 38/IV. Surtout, je pense à la très audacieuse hypothèse que Paolo Bacilieri développe dans son livre, qu’il développe d’ailleurs de façon purement graphique, c’est moi qui explicite et souligne. Selon lui, élucider une grille de mots croisés est une opération qui consiste tout simplement, par métonymie, à donner du sens à la modernité.

Dessins d’architecture à l’appui, il suggère que les mots croisés sont nés, quasiment en même temps que la bande dessinée qui est une autre manière de remplir des cases à la fin des quotidiens, dans une ville de cases : voyez la façade de l’Empire State Building et de tous les autres gratte-ciels, ils reproduisent verticalement des planches de BD ou des grilles de mots croisés ; puis, ces deux arts se sont diffusés dans tout le monde occidental au fur et à mesure que ses grandes villes se new-yorkisaient en multipliant les buildings et les agences de presse, les grands ensembles de lignes et de colonnes, les petites cases, tout un agencement rationnel orthonormé du monde et de la connaissance. Horizontalité, verticalité, quadrillage, gaufrier, et plan à angle droit des villes nouvelles : pas de solution de continuité.

Remplir des cases de mots croisés, pour l’homo sapiens urbain du XXe siècle, était un moyen implicite de révéler, conforter, et mettre à l’épreuve sa vision du monde. Ça rentre ? Oui, ça rentre, j’ai recréé lettre à lettre mon habitus miniature. (Puis, au XXIe siècle, le sudoku a remplacé le mot croisé dans les transports en commun parce que plus généralement les chiffres ont remplacé les lettres, que voulez-vous, c’est la numérisation, la logique comptable, un autre problème mais toujours une grille de petites cases à remplir.)

Face aux petites cases en marbre, je salue du menton Perec et son œuvre toujours aussi fertile : ses mots croisés, ainsi que son brillant essai Considérations de l’auteur sur l’art et la manière de croiser des mots, sont régulièrement réédités… Mais La vie mode d’emploi, chef-d’oeuvre au titre programmatique, aux 2000 personnages et aux 99 chapitres, m’apparait soudain avec la force de l’évidence comme une façon supplémentaire d’affirmer le même Weltanschauung, la même opération de réappropriation du monde sur un damier de 10×10 cases carrées. Puis, je resserre mon écharpe parce que le ciel se couvre, je fais demi-tour et je quitte le Père Lachaise, les mains dans les poches. Temps de Toussaint.


Le lendemain, je trouve une autre façon de célébrer les morts dans leurs cases. Je visite, pour la première fois, le Panthéon. Je n’avais jamais eu le désir suffisant de pénétrer ce temple républicain qui, depuis la mise en scène de Mitterrand par Serge Moati, me semblait relever du Disneyland mémoriel. Et puis, l’occasion fait le pèlerin. Après tout l’endroit n’abrite pas que des quelconques évêques et d’interchangeables généraux premiers venus à qui on distribue un éternel caveau aussi désinvoltement que la Légion d’Honneur, mais également des personnes réellement admirables qui ont sans conteste fait la France. Hugo, Voltaire, Jean Zay, Germaine Tillon, Aimé Césaire, Joséphine Baker… Je paie mon respect.

Cependant je ne peux m’empêcher, me remémorant Malraux et sa voix chevrotante et monotone d’acteur kabuki, de me répéter en silence l’excellente blague de Killoffer : Que dit-on quand on est en train de chier et qu’un fâcheux tambourine à la porte ? N’entre pas ici, j’en moule un. Parfois, on est tiré vers le bas, n’est-ce pas. Mais je descends jusqu’à la crypte et la solennité opère. Je m’assois et j’écoute au casque le fameux discours, les yeux fermés :

Entre ici, Jean Moulin, avec ton terrible cortège. Avec ceux qui sont morts dans les caves sans avoir parlé, comme toi; et même, ce qui est peut-être plus atroce, en ayant parlé; avec tous les rayés et tous les tondus des camps de concentration, avec le dernier corps trébuchant des affreuses files de Nuit et Brouillard, enfin tombé sous les crosses; avec les huit mille Françaises qui ne sont pas revenues des bagnes, avec la dernière femme morte à Ravensbrück pour avoir donné asile à l’un des nôtres. Entre, avec le peuple né de l’ombre et disparu avec elle — nos frères dans l’ordre de la Nuit…

Quand Malraux cède enfin la parole au Chant des partisans, je suis en larmes. Parfois, on est tiré vers le haut, n’est-ce pas. Toujours la même histoire : la surface des mots fait rire, leur profondeur ait pleurer.

De retour dans la nef, je me passionne pour l’expo temporaire, Un combat capital, consacré à la longue marche de l’abolition de la peine de mort, 190 ans entre sa proposition à l’Assemblée Nationale et son vote effectif en 1981 – contre l’avis de la foule, 62% des Français étaient et sont sans doute encore contre. Je me dis au passage que tous les gens admirables ne sont pas panthéonisés ni panthéonisables, et heureusement. Albert Camus, sur la barbarie de la loi du Talion :

« Si donc l’on veut maintenir la peine de mort, qu’on nous épargne au moins l’hypocrisie d’une justification par l’exemple. Appelons par son nom cette peine à qui l’on refuse toute publicité, cette intimidation qui ne s’exerce pas sur les honnêtes gens, tant qu’ils le sont, qui fascine ceux qui ont cessé de l’être et qui dégrade ou dérègle ceux qui y prêtent la main […]. Appelons-la par son nom qui, à défaut d’autre noblesse, lui rendra celle de la vérité, et reconnaissons-la pour ce qu’elle est essentiellement : une vengeance. »

De nouveau, je m’assois dans un coin et j’écoute au casque, yeux fermés, des documents sonores d’époque mis à la disposition des visiteurs. Ici, deux chansons, quasi-contemporaines, de deux chanteurs populaires, l’un pour et l’autre contre. J’écoute L’assassin assassiné : Julien Clerc seul à son piano, humaniste vibrant, lyrique (Le sang d’un condamné à mort/C’est du sang d’homme, c’en est encore) – parfois, n’est-ce pas, on est tiré vers le haut. Puis Je suis pour : Michel Sardou en populiste lyncheur qui incarne à merveille l’esprit de vengeance dénoncé par Camus (C’est trop facile et trop beau/Il est sous terre, tu es au chaud/Tu peux prier qui tu voudras/J’aurai ta peau, tu périras). Sardou est infiniment plus funky que Clerc ! Quelle rythmique endiablée, écoute un peu cette ligne de basse, et le sax bar, et les violons, super ! Je me mets à remuer la tête en mesure, je danse assis, limite je claque des doigts. Puis soudain je reviens à moi, j’ouvre les yeux, je vérifie honteusement que personne ne me regarde. Parfois, n’est-ce pas, on est tiré vers le bas.

Au quatre coins du carré magique

04/10/2021 2 commentaires

Comme dit l’autre, « Ceci est l’histoire d’un homme marqué par une image d’enfance. »

J’étais depuis plusieurs mois en quête intérieure d’une image manquante, engloutie au fond de ma mémoire.

J’avais beau touiller, l’image restait floue, reflétée à la surface d’une eau mouvante. Il s’agissait d’une image vue durant les années 70, dans l’un des albums reliés trimestriels du Journal de Spirou dont, enfant, je faisais collection. Une image (couverture du journal ? page intérieure ? double-page ? simple cul de lampe ?) annonçait la prochaine prépublication d’un nouvel épisode de la série Isabelle. Telle que je m’en souvenais, cette image était carrée et ses quatre coins étaient occupés par des portraits des quatre auteurs de la série (Will, Franquin, Macherot, Delporte), chacun se renvoyant la balle sur l’air de « Oh non mais moi je n’ai pratiquement rien fait dans cette histoire, voyez plutôt avec les trois autres » .

Si cette image m’a tant marqué c’est qu’elle a condensé, à un moment clef de ma vie de lecteur de bandes dessinées (donc… de ma vie de lecteur tout court) (donc… de ma vie tout court) l’émergence de l’idée même d’auteur, qui supplante celle de personnage : d’un seul coup quatre créateurs avaient un visage et la parole, et se révélaient beaucoup plus intéressants que la créature nommée Isabelle. Encore dix ou quinze ans et je serais mûr pour la déflagration de l’autobiographie dessinée, de Crumb à l’Association, mais ici la graine était plantée.

J’ai longtemps cherché à retrouver cette image sur le web… Hélas j’ai beau avoir usé de mots clefs, Isabelle, prépublication, quatre auteurs… fait défiler les couvertures de Spirou de l’époque… bernique, j’échouai à mettre le doigt de ma souris dessus. Pourtant, à l’ère d’Internet, les questions sans réponse n’existent guère. Notre mémoire externe est sans limites. J’ai soumis ma recherche à un groupe Facebook, Les Fans d’André Franquin… en deux ou trois heures mon énigme était résolue, PDF à l’appui. Merci !

Je relis cette double page publiée dans le Spirou numéro 1928 du 27 mars 1975. Je suis amusé, attendri, émerveillé, je redécouvre que les quatre caricatures sont géniales puisque de la main de Franquin, et que le fameux carré dont j’avais conservé la vague mais indélébile mémoire est en réalité créé de façon subliminale tout autour de la pliure du journal par les quatre mains des auteurs, créant le mouvement perpétuel d’une boucle à quatre maillons.

Quant au message exprimé par cette mise en page très graphique, il est d’une élégance folle, d’une admirable modestie, et en dit long sur la notion de collectif, le contraire même du cliché de l’Auteur plein de son ego qui tire la couverture à lui. Conclusion du texte, fort spirituel, que l’on est en conséquence tenté d’attribuer à Delporte : « La seule explication qui vienne à l’esprit, c’est que l’histoire s’est faite d’elle-même, comme par magie.« 

Et pourquoi donc, au fait, suis-je depuis si longtemps obsédé par cette image ? Pourquoi ai-je tenté avec tant d’empressement de la ressusciter ? Eh bien, parce que ces temps-ci, figurez-vous que je travaille au sein d’un quarteron. Je me sens moi-même le coin d’un collectif carré où la création a l’air de s’accomplir toute seule grâce au talent des trois autres. Depuis un an et demi, je crée Au Premier jour de la Confine avec mes trois camarades : Marie Mazille, Capucine Mazille, Franck Argentier. Je nous imagine sans mal proclamer, chacun à notre tour et avec quelle sincérité, « Oh non mais moi je n’ai pratiquement rien fait dans cette histoire, voyez plutôt les trois autres, tout ça c’est grâce à eux » .

Sur ces entrefaites déboule la 16e « saison » de notre chanson réputée interminable (et pourtant…), consacrée à nos vies à l’époque du confinement. Saison très littéraire puisqu’on y rêve, on y enfile des vers comme des perles (encore une magnifique illustration de Capucine) et qu’on y évoque Les Misérables. Pourquoi Les Misérables ? Allez, un coup d’œil en coulisse : avouons-le, certains des couplets de notre chanson sont nés purement et simplement de leurs rimes, nos deux rimes uniques, pied gauche et pied droit, « -ine » et « -an » . On cherche des ine, des an, ine, an, ine, an… à force de répéter ces sons nous finissons par ressembler à des ânes (« Venez faire les ânes dans mon studio et vous aurez de son« , dixit Thierry Ronget)… Tôt ou tard on ne pouvait que s’exclamer façon Eureka : « Fantine ! Jean Valjean ! Éponine ! » Aussitôt on décide qu’un couplet sera consacré à l’une de nos activités de confinement (mais si, rappelez-vous) : ouvrir un bon gros vieux pavé qui attendait depuis des lustres que l’on soit enfermé chez soi pour lui consacrer du temps. Quant à la musique de cette saison : Marie et Franck se sont à nouveau dépassés pour inventer quelque chose d’à la fois absolument neuf, et d’étrangement familier comme une immémoriale comptine. Petit indice : cette « saison » durant sa gestation a été désignée entre nous sous le surnom « saison Sheller » puis, après révision des arrangements, « saison Gotainer » . Saurez-vous identifier les discrètes influences ? Oui ? Non ? Dans tous les cas, abonnez-vous à la chaîne Youtube « Tous bien confinés » ! Et la souscription du livre-DVD arrive…

Moi ? Ah, non, moi, je n’ai pratiquement rien fait.

Avant-garde et démocratie

22/07/2021 Aucun commentaire

Le livre qui déforme ma poche ces jours-ci : Le parfum des fleurs la nuit, Leïla Slimani. Je prélève un extrait :

« Je ne connais pas grand chose à l’art contemporain. L’art, contrairement aux livres, a fait une entrée tardive dans ma vie. (…)Des grands tableaux, des sculptures célèbres, je n’avais vu que des reproductions dans mes livres d’histoire ou dans les fascicules de musée que mes parents avaient pu rapporter de l’étranger. Je connaissais les noms de Picasso, de Van Gogh ou de Botticelli mais je n’avais aucune idée de ce que l’on pouvait ressentir en admirant leurs tableaux. Si les romans étaient des objets accessibles, intimes, que j’achetais chez un bouquiniste près de mon lycée et dévorais ensuite dans ma chambre, l’art était un monde lointain, dont les œuvres se cachaient derrière les hauts murs des musées européens. Ma culture tournait autour de la littérature et du cinéma et c’est peut-être ce qui explique que j’ai été si jeune obsédée par la fiction. »

Je pourrais contresigner. En tout état de cause je poursuis la réflexion en mon moi-même : il n’existe pas dans les beaux arts l’équivalent sociologique du livre de poche d’occase (malgré les efforts de Taschen) ou du film diffusé à la télé. Le livre de poche d’occase ou le film à la télé sont de la culture de masse, ou bien de la culture pour la masse, mais alors c’était la même chose, Baudelaire ou Chaplin qu’on démocratise et qu’on partage, au sens le plus fort, on les a en partage. C’est ainsi que Baudelaire et Chaplin nous appartiennent tandis que l’art contemporain appartient à François Pinault et autres milliardaires, nos souverains – le musée de la Douane de Mer, décor du livre de Leïla Slimani, est l’un des fiefs de Pinault.

On pourrait expliquer le chemin qu’a pris l’art contemporain depuis Marcel Duchamp, vers toujours plus d’abstraction, de conceptualisme, de radicalité, d’autisme parfois, de bien des façons, et entre autres il y aurait cette piste : les beaux arts pouvaient se le permettre parce qu’ils n’étaient pas, n’avaient jamais été, démocratiques, ils étaient non concernés par la reproduction de masse, et donc par l’approbation de la masse.

La littérature et le cinéma qui sont, pour moi aussi, champs esthétiques de prédilection, ont évidemment leurs propres avant-gardes (en cinéma : Debord, Maurice Lemaître, Godfrey Reggio, Warhol, Norman McLaren… en littérature : Apollinaire, Dada, les surréalistes, les lettristes, le Nouveau roman, l’OuLiPo, Céline, Guyotat…), je me nourris de leur rejet des lieux communs, je me délecte de leur radicalité, de leurs expériences à la frontière du visible ou du lisible, de leurs inventions qui sont autant de clairs signaux de santé esthétiques pour l’art lui-même (être dans la recherche plutôt que dans le dogme, dans la vie plutôt que dans le rabâchage, dans le mysticisme plutôt que dans la religion, etc.). Mais, contrairement à ce qui s’est passé dans les arts picturaux depuis Duchamp, ni Maurice Lemaître, ni Pierre Guyotat ne sont devenus de nouveaux académismes, des modèles enseignés dans les écoles, des exemples à suivre hors de qui n’existerait point de salut.

Pour le dire un peu brutalement, dans la littérature ou le cinéma, les avant-gardes sont des espaces de liberté ; au contraire, dans les beaux-arts, elles sont d’intimidants et normatifs espaces d’oppression.

Cette conclusion risquée et qui n’engage que moi m’a emmené bien loin de Leïla Slimani… En tout cas si ma distinction est pertinente, elle serait un indice possible pour répondre à la sempiternelle question, la bande dessinée penche-t-elle plutôt du côté de la littérature ou plutôt du côté des beaux-arts ? L’avant-garde en bande dessinée (Raw, l’Association, FRMK…) a proposé me semble-t-il davantage d’espaces d’affranchissement que de néo-normes, donc la bande dessinée appartient plutôt à la littérature (dessinée) puisque son mode de diffusion est, pour elle aussi, la reproduction de masse, CQFD. Souvenons-nous, pour ouvrir plus que pour clore, des paroles fabuleusement libres de Moebius :

Il n’y a aucune raison pour qu’une histoire soit comme une maison avec une porte pour entrer, des fenêtres pour regarder les arbres et une cheminée pour la fumée… On peut très bien imaginer une histoire en forme d’éléphant, de champ de blé, ou de flamme d’allumette soufrée.
(éditorial de Métal Hurlant n°4, 1975)

Enfin survient une chose normale

28/06/2021 un commentaire
Chris Ware, autoportrait, 2021

Chris Ware a reçu le grand prix d’Angoulême ! Rien de plus normal que cette récompense, mais elle fait plaisir quand même, les choses normales se révélant finalement assez rares.

Rediffusion au Fond du Tiroir, façon « je vous l’avais bien dit » : en 2008, il n’y a pas moins de 13 ans mesdames et messieurs, j’étais extatique et vous déclarais en substance : « Chris Ware est un génie, précipitez-vous sur son dernier récit en cours, Rusty Brown, qui est encore mieux que tout ce qu’il a fait jusqu’à présent, malheureusement pas encore traduit en français… » (13 ans plus tard, Rusty Brown est enfin achevé et traduit, chez Delcourt.)

Et pendant ce temps, une courge nommée Roselyne Bachelot, paraît-il ministre d’on-ne-sait-quoi, déclare dans un grand quotidien du soir numérique : « On peut entrer dans la culture par le divertissement ! Par exemple, la bande dessinée permet d’entrer dans la lecture. On peut arriver à lire Kundera en commençant par lire des Astérix ! »

Est-il possible d’être aussi bête, aussi rétrograde, aussi ministre ! Rance vision utilitaire de la bande dessinée comme marchepied vers la vraie culture, celle des romans ! Si jamais des lecteurs d’Astérix lisent également Kundera, grand bien leur fasse (idem si des lecteurs de Kundera lisent Astérix). En revanche il est rigoureusement inconcevable que des lecteurs de Guillaume Musso ou Danielle Steel accèdent un jour à la lecture de Chris Ware.