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En quatorzaine (3/5)

01/05/2020 Aucun commentaire
« Tête de confiné au masque » (mai 2020)

Troisième tranche de quatorzaine confinée. When the times get tough the tough get going.
Et chez vous ça va ?

Jour 31

Cinq fois. Ça fait cinq fois depuis le début de la confine, en moyenne une par semaine, que je reçois une invitation à participer à une chaîne de poésie. « Veuillez envoyer un poème à la personne dont le nom est en position 1 ci-dessous (même si vous ne la connaissez pas), avec pour objet de courriel Échange de poèmes.« 
Cinq fois, de cinq personnes différentes qui ne se connaissent pas entre elles, que je connais très bien ou un petit peu, dont j’étais ravi de voir apparaître le nom dans ma messagerie, ah chic des nouvelles d’Untel/Unetelle, comment il/elle va depuis le temps ? Mais non, pas des nouvelles, une chaîne genre pyramide de Ponzi, petit investissement avec promesse de gros rendement à la fin (à terme chacun devrait tremper dans un océan de poésie) parce que la Croissance comme on sait est sans fin, à l’aide d’un simple copier-coller et relai à un inconnu.
La première fois, j’ai envisagé sérieusement de donner suite. Voyons, quel poème pourrais-je envoyer à la cantonade, à des gens que je connais un petit peu beaucoup pas du tout ? Un poème qui serait un shot de beauté, qui serait doux et fulgurant, drôle éventuellement, judicieux pour tout de suite et pour toujours, harmonieux mais dissonant, bien sûr original, qui ferait m’admirer à la volée (j’avoue, j’ai aussi ce genre de vanité et de pensées basses), Oh, bravo quel poème bien choisi quel bon goût, il n’envoie pas un poème de merde, on voit tout de suite que ce n’est pas n’importe qui. Par association d’idées et pour cause de grippe espagnole, j’ai songé à Apollinaire. J’ai lu du Apollinaire pendant une demi-heure dans l’idée d’une cueillette et franchement j’ai passé une bonne demi-heure.
J’ai arrêté mon choix sur un poème de confinement, La Santé, où le pauvre Guillaume tourne en rond entre les murs de la prison. Mais avant que je ne me décide à l’envoyer à qui de droit, je recevais un deuxième message. Oh, chouette, Untel ! Comment va-t-il ? « Veuillez envoyer un poème à la personne dont le nom est en position 1 ci-dessous (même si vous ne la connaissez pas), avec pour objet de courriel Échange de poèmes. »
La confine révèle-t-elle à ce point un besoin de poèmes, ou bien de chaînes ? J’ai laissé traîner et à la cinquième relance j’étais tout-à-fait découragé. Pardon à toutes et à tous, je vous aime mais je ne joue pas à Ponzi. Et j’en fais quoi alors de mon beau poème de confinement écrit par Apollinaire en septembre 1911 ? Bon, je le laisse là pour qui en veut. Vous n’êtes obligés à rien, ni de m’en rendre un autre ni de faire suivre à 20 personnes, mais lisez-le, c’est juste un conseil d’ami, la poésie c’est bon pour la Santé.

À LA SANTÉ
I
Avant d’entrer dans ma cellule
Il a fallu me mettre nu
Et quelle voix sinistre ulule
Guillaume qu’es-tu devenu
Le Lazare entrant dans la tombe
Au lieu d’en sortir comme il fit
Adieu adieu chantante ronde
O mes années ô jeunes filles
II
Non je ne me sens plus là
Moi-même
Je suis le quinze de la
Onzième
Le soleil filtre à travers
Les vitres
Ses rayons font sur mes vers
Les pitres
Et dansent sur le papier
J’écoute
Quelqu’un qui frappe du pied
La voûte
III
Dans une fosse comme un ours
Chaque matin je me promène
Tournons tournons tournons toujours
Le ciel est bleu comme une chaîne
Dans une fosse comme un ours
Chaque matin je me promène
Dans la cellule d’à côté
On y fait couler la fontaine
Avec les clefs qu’il fait tinter
Que le geôlier aille et revienne
Dans la cellule d’à côté
On y fait couler la fontaine
IV
Que je m’ennuie entre ces murs tout nus
Et peints de couleurs pâles
Une mouche sur le papier à pas menus
Parcourt mes lignes inégales
Que deviendrai-je ô Dieu qui connais ma douleur
Toi qui me l’as donnée
Prends en pitié mes yeux sans larmes ma pâleur
Le bruit de ma chaise enchaînée
Et tous ces pauvres coeurs battant dans la prison
L’Amour qui m’accompagne
Prends en pitié surtout ma débile raison
Et ce désespoir qui la gagne
V
Que lentement passent les heures
Comme passe un enterrement
Tu pleureras l’heure où tu pleures
Qui passeras trop vitement
Comme passent toutes les heures
VI
J’écoute les bruits de la ville
Et prisonnier sans horizon
Je ne vois rien qu’un ciel hostile
Et les murs nus de ma prison
Le jour s’en va voici que brûle
Une lampe dans la prison
Nous sommes seuls dans ma cellule
Belle clarté Chère raison

Septembre 1911

Jour 32

17 avril. En pleine confine voilà que j’attrape 51 ans. Le narrateur de mon roman Ainsi parlait Nanabozo est un scientifique et il incarne cet esprit scientifique dont je suis dépourvu, dont j’ai la nostalgie sous prétexte que j’ai décidé à 17 ans que je serais littéraire (quel con ! comme si on ne pouvait pas aimer à la fois les huitres et les escargots !). Pourtant j’avais des prédispositions. Je calculais. Encore aujourd’hui je calcule. Je calcule tout et sans cesse, même si je crains que cette manie ne révèle en moi davantage un Asperger qu’un mathématicien. J’ai 51, autrement dit je suis 51, nombre non premier, 17×3. J’ai trois fois dix-sept ans, dix-sept étant mon jour de naissance. Je visualise illico ma vie en trois parties égales, 1969-1986 (houlala quelle année cette 1986 où j’ai décidé des trucs ! je m’en sers encore lorsque j’écris, elle est en filigrane dans le roman en question), puis 1986-2003 (2003 est l’année de publication de mon premier roman, TS, déjà pétri de l’année 1986), enfin 2003-2020.
Je réalise aussi en écrivant cette phrase étrange, « J’ai 51 ans » , que je suis un « mâle blanc de plus de 50 ans » . Par conséquent je fais partie des oppresseurs, je suis le méchant de l’Histoire. Je n’ai pas fait exprès, je présente mes excuses à tout le monde et gros bisous.
L’artiste chinois dissident Badiucao, quoique réfugié en Australie, relaie et illustre des témoignages de Chinois ayant vécu (et vivant encore) le confinement à Wuhan, qui nous paraissait exotique avant que l’on admette qu’il s’agissait du laboratoire du confinement mondial. Parmi ces témoignages :

Avant tout, je me souhaite à moi-même un joyeux anniversaire. Quand la ville de Wuhan a été mise en quarantaine, je savais qu’elle pourrait l’être encore lors de mon anniversaire. Je n’aurais jamais imaginé avoir un anniversaire aussi étrange. Après avoir perdu ma liberté, être enfermé durant les jours sombres de l’épidémie, le « futur » me semble une notion encore plus vague et incertaine que lors de mes précédents anniversaires.

Jour 33

Aujourd’hui, sortie aux courses. Queue devant le magasin. Distance réglementée dans la file entre chaque impétrant consommateur qui trompe l’attente en consultant son téléphone ou en se badigeonnant de gel : un mètre plus la longueur du caddie.

L’aviez-vous remarqué ? De même que le confinement nous incite paradoxalement à être solitaires pour mieux nous montrer solidaires, les « distanciations sociales » , par un renversement orwellien de la langue cul-par-dessus-tête, nous imposent de nous éloigner les uns des autres sous couvert de l’épithète « social ». Ne vaudrait-il pas mieux baptiser ces recommandations prophylactiques qui creusent les fossés entre chaque individu « distanciations asociales » ou « distanciations antisociales » ?
Voilà qui vaut bien une redif au Fond du tiroir : ici un article qui explore les usages et mésusages du mot social.

Jour 34 (du confinement)

Épisode 4 (de la Confine)
La Guerre du Péloponnèse existerait-elle, aurait-elle jamais existé, aurait-elle pu échapper à un destin de simple rumeur, de fake news, ou de vacarme pour rien, s’il n’y avait eu un Thucydide pour la nommer et la faire advenir à l’usage des siècles ?
Bon, en gros, le confinement consécutif au Covid19 en 2020, c’est pareil, dans 2500 ans on se souviendra de ce que c’était grâce à une chanson de Marie Mazile et un tout petit peu moi (avec enluminures faites à la main par Capucine Mazille et au clavier par Franck Argentier, et la participation de plein de gens dont Mme Laurence Menu dite La présidente parce que c’est du participatif, eh ouais).
Cet épisode 4 marque en beauté la fin du premier mouvement de la geste, que nous compilerons peut-être pour en faire un chapitre unique. Car dès l’épisode 5, ça change, on file ailleurs sur une autre mélodie, on bouge pas mal chacun confiné chez soi.

Tant que nous en sommes à causer chanson française. Veuillez je vous prie écouter ces deux œuvres d’utilité publique.
Suzane, SLT : clip magnifique, virtuose, directement branché à l’époque de « Me too ».
Anne Sylvestre, Juste une femme : chanson écrite en réponse à l’affaire DSK (bientôt dix ans), à l’occasion de laquelle Jack Lang s’était illustré en rappelant qu’après tout il n’y avait pas « mort d’homme ». Anne Sylvestre chante « Rappelez-vous qu’il y a mort d’âme ».
Deux chansons. Deux chanteuses. Deux générations. Deux époques. Deux univers. Deux contextes. Pourtant, un seul constat, un seul rapport de force.
La juxtaposition de ces deux chansons est décourageante, parce que les choses ont l’air de ne jamais changer, les thèmes des ritournelles sont hélas intemporels. Mais elle est encourageante, parce qu’à toutes les époques on trouve des femmes qui ont du talent.
(Des hommes aussi, d’ailleurs, hein.)

Jour 35

« Chaque fois que nous affirmons une part de nous-mêmes, nous en nions une autre. » Octavio Paz
Les revendications identitaires sont une plaie sans cesse ouverte, entretenue, gratouillée par notre époque anxieuse d’individualités balkanisées et confinées.
Les revendications identitaires consistent, dans un premier temps, à s’affirmer partie d’un tout : je suis de tel pays, de telle couleur, de tel genre, de telle religion, de telle profession, de telle classe d’âge, de tel statut, de tel signe astrologique, de telle opinion…
Puis, dans un second temps, à s’affirmer tout d’une partie, à faire valser la proposition « de » pour parfaire l’identification par métonymie : je suis tel pays, telle couleur, tel genre, telle religion, telle profession, telle classe d’âge, tel statut, tel signe, telle opinion…
On entend même certaines personnes affirmer « Je suis très smoothie banane-fraise » ou « Je ne suis pas très fromage de chèvre ».
Méfiant, je m’efforce toujours d’éviter de me revendiquer quoi que ce soit. C’est parfois difficile.
Par exemple je me garde par principe de tout chauvinisme, de tout esprit de clocher, de toute fierté cocardière débilitante (voir les innombrables pages Facebook « Tu sais que tu es de tel patelin quand tu »), mais là…
Je ne peux pas m’empêcher de penser qu’on a du bol, qu’on peut être fier, à tout le moins assez content même si on n’y est pour rien, d’avoir Aurélien Barrau à Grenoble. Car ce n’est pas n’importe qui, Aurélien Barrau.
Écoutez je vous prie Aurélien Barrau confiné à Grenoble.
Il y a quelques jours (voir ci-dessus, « Jour 32 »), je mentionnais qu’à 17 ans j’étais un jeune con qui se revendiquait ceci ou cela, comme on fait quand on a 17 ans, parce que ça aide à devenir ceci ou cela. J’étais littéraire pour éviter qu’on me prenne pour un scientifique.
Aujourd’hui, mon idéal d’honnête homme est un scientifique qui serait également poète (exemple : Aurélien Barrau), ou bien un poète qui serait également scientifique (exemple : Jacques Réda, dont les cinq tomes de Physique amusante m’enchantent. En outre Jacques Réda n’est pas grenoblois, donc aucun risque de conflit d’intérêt).

Jour 36

En relisant quelques pages des Caractères de La Bruyère, qui m’avaient inspiré pour mon premier film Le Distrait, je suis tombé sur un passage d’une incroyable actualité que je tenais à partager avec vous.
Pierre Richard

Ce fulgurant extrait du chapitre « Du mérite personnel » dans les Caractères ou les moeurs du siècle de la Bruyère (ouvrage écrit entre 1670 et 1696 et publié pour la première fois en 1688) a d’abord été partagé par M. Pierre Richard ; puis, depuis sa page Facebook, repartagé 410 fois. Avec humilité et gratitude je prends mon tour et reproduit, pour la 411e fois, ces mots qui pourraient suffire à mon journal du jour.
Mais pendant ce temps rien n’arrête la Confine (à part peut-être, un jour prochain, la Déconfine) : déjà le 5e épisode et les choses n’ont pas l’air de s’arranger.

Jour 37

Allez, je la publie une fois encore, cette image. Elle le mérite, et pas seulement parce qu’ad vitam elle illustre façon quintessence le confinement. Aussi parce qu’à l’époque de sa composition (2012), Jean-Pierre Blanpain m’avait avoué que c’était l’image dont il était le plus fier. Pensez si j’étais fier par ricochet qu’il l’ait faite pour moi.
En ce printemps 2020 j’ai toujours le privilège de recueillir les paroles de ce bon Jean-Pierre, et il m’a gratifié d’un paradoxe extraordinaire. Déçu que les gens de son entourage ne saisissent pas davantage l’occasion du confinement pour engorger les réseaux téléphoniques et électroniques de coucous divers, de nouvelles quotidiennes, de liens renoués, de ponts jetés, de grappins lancés, de rangs resserrés, de relations enfin approfondies, de harcèlements affectueux, il m’a déclaré ceci : « Nous vivons pourtant une période exceptionnelle pour sortir de notre confinement ». Il m’a fallu quelques secondes de rumination pour admettre qu’il avait raison. C’était avant, que nous étions confinés.

Jour 38

Cette nuit je me trouvais seul dans un appartement nu aux plafonds hauts. Je crois que toute ma famille était morte mais je ne pouvais pas le prouver. En attendant je n’avais pas d’autre choix que de rester planqué là. C’était peut-être l’Italie mais comme je n’avais pas le droit d’ouvrir les persiennes je n’avais aucun moyen de le vérifier. Je bougeais le moins possible dans la semi-obscurité de cet appartement où par discrétion tout était blanc, les murs, les sols, les plafonds, les rares meubles. Je restais assis dans mon lit aux draps blancs. De fins rideaux blancs étaient mollement remués par le vent, mais comme je n’y voyais pas très clair je confondais peut-être avec les housses qui recouvraient les meubles pour les protéger de la poussière. J’ai fini par me lever et par explorer la pièce voisine. J’ai avisé une table basse surmontée d’un plateau de verre qui semblait clignoter. En fait, le plateau était l’écran d’un jeu vidéo avec monnayeur comme on en trouvait autrefois dans les bars. Mais le monnayeur était désactivé et je pouvais jouer gratuitement autant de parties que je voulais. C’était un jeu de voiture, un simulateur assez grossier avec capot au premier plan et route en point de fuite vers l’horizon. La partie démarrait, je tournais nerveusement le volant à gauche et à droite en me disant Qu’il est con ce jeu, mais en même temps je n’avais pas conduit de vraie voiture depuis une éternité, je profitais de l’ersatz. Le jeu consistait à rouler le plus vite possible mais sans savoir dans quelle direction, en évitant simplement les obstacles sur la chaussée, parmi lesquels des passants et des policiers qui brandissaient leur carnet de contraventions. J’ai terminé le premier niveau, salué par une petite musique de fanfare, je me suis retourné, inquiet que ce bruit ne me fasse repérer, puis j’ai repris le volant pour le niveau deux. Cette fois la route était plongée dans la nuit, l’écran horizontal de la table basse était quasiment noir et je ne voyais plus du tout où j’avançais. Si je heurtais un obstacle je ne l’apprendrais qu’au bruit. Je me suis réveillé.

Jour 39

Le port du masque va peut-être passer du stade « recommandé » au stade « obligatoire ».
L’étymologie aussi est une hygiène. Le savais-tu ? T’en souvenais-tu ? Le mot « masque » est emprunté à l’italien « maschera » qui signifie « faux visage » et que l’on trouve dès 1350 dans le Décaméron de Boccace, cette sombre histoire de confinement à Florence (cf. ci-dessous, si tu as la patience de scroller jusqu’au « Jour 6 »). Maska est une racine antique qui signifie noir, puisque la méthode la plus simple pour se masquer était de se noircir le visage. Maska a donné mascara, rappelant que le maquillage est toujours un masque, mais qui a surtout partie liée à la sorcellerie, aux démons, aux spectres – en latin tardif « masca » était la sorcière. Il nous en reste la mascotte (« sortilège ») et une certaine trouille de qui avance masqué.
Masque a fini par s’imposer en français pour désigner le faux visage appliqué sur le vrai dans le contexte du théâtre, puis du carnaval, puis (bien plus tard) de l’hôpital. Dans toutes ces acceptions il a supplanté le mot rival, personna, soit « le son qui traverse ». Personna a de son côté pris un autre chemin sémantique, engendrant le personnage que l’on joue, puis, fatalement, la personne que l’on est (cf. le garçon de café chez Sartre) et enfin, parachevant la mise à distance, toute personne fictive dans une œuvre narrative voire picturale.
Enfilons un masque et devenons un personnage.

Jour 40 (cependant, toujours pas fin de quarantaine)

Je résiste tant que je peux aux livres numériques. Mais quand faut y aller faut y aller, tout en restant sur place. J’ai téléchargé (légalement ? aucune idée, en tout cas gratuitement) La Peste de Camus, best-seller de 1947 et de 2020. J’ai commencé à le relire. C’est aussi bien qu’on le dit, aussi pertinent pour la confine qu’on le prétend. Chaque fois que je reviens vers Camus je me souviens à quel point il est digne, profond, fondamental, et un peu méprisé par les gens de lettres sous prétexte qu’il est facile à lire. Camus a eu une influence décisive sur moi, notamment La Chute, mon Camus préféré, dont je mets encore à profit la trouvaille narrative géniale, l’adresse à un interlocuteur qui est peut-être le lecteur mais peut-être un autre personnage.

Quoi d’autre pour marquer la journée ? Ah, oui, un autre génie sous-estimé dans le registre de l’absurde m’a bien fait marrer. Jean-Claude Van Damme tourne des home movies confinés, dans un périmètre d’un kilomètre autour de chez lui et c’est plein de burlesque et d’autodérision. Avec Camus et JCVD pour me tenir compagnie, je ne suis pas malheureux, allez.

Jour 41

Ce qui me manque plus encore que les contacts avec d’autres gens, ce sont les contacts avec d’autres émotions, en compagnie d’autres gens. Les lieux d’émotion en commun. Je veux dire les salles de cinéma, les salles de spectacle. Mes spectacles à moi également, puisque je sais depuis l’adolescence que l’endroit au monde où je me sens le plus invulnérable aux virus de tous ordres, mélancolie incluse, est la scène.
En 2019 fut créé le spectacle prodigieusement culotté Trois filles de leur mère, d’après Pierre Louÿs, avec Stéphanie Bois, Christophe Sacchettini et moi-même. Trois autres représentations étaient plus ou moins prévues en 2020. Mais toutes les prévisions passent à la trappe entraînant dans leur chute les spectacles dits vivants, y compris celui-là, si éminemment charnel, « présentiel » quoique prenant garde à appliquer les gestes barrières (les deux comédiens ne se touchent jamais). Comme nous voulons croire que nous le rejouerons un jour, nous répétons parfois en pleine confine, chacun de nous trois derrière son paravent connecté, pis-aller face à la frustration et mesure d’entretien d’une mémoire volatile.
Un autre volet de ce projet est suspendu sine die dans les airs toxiques de la pandémie : la magnifique affiche réalisée pour nous par Adeline Rognon a fait l’objet d’un tirage spécial sérigraphié, qui eût pu être numéroté et signé si l’artiste n’avait point été confinée, et qui sera quelque jour vendu aux esthètes lorsque se déconfineront les esthètes. L’ouvrage a été confié aux bons soins de M. Geoffrey Grangé, alias l’Apothicaire-Sérigraphie. Pour le moment seules sont accessibles ces belles et frustrantes photos de l’Apothicaire en plein travail.

Jour 42

Les créations musicales en temps de confinement pullulent sur Youtube, on ne sait plus où donner des oreilles. Ma préférée du moment est celle-ci.
Mais sinon évidemment il y a la Confine, qui sous vos yeux décoche sans mollir et avec une ponctualité d’éphéméride son sixième épisode.
Apparaît même simultanément un septième épisode clandestin et hors-série, mais attention, celui-ci est un beau geste pour une bonne cause, votre attention mesdames et messieurs.
« COVID MEGAMIX VOL.19 » vient de sortir. C’est quoi ? C’est ça. C’est la compilation (dématérialisée) de 79 morceaux originaux issus de formations du milieu trad/folk, enregistrés durant le confinement, et dont tous les bénéfices iront à la Fondation Hôpitaux de Paris-Hôpitaux de France. À vous d’acheter, de partager, ou d’écouter discrètement sans débourser un rond si vous êtes dans la mouise.
Or parmi ces 79 morceaux, que trouve-t-on à la deuxième place ? On trouve Au premier jour de la Confine interprété par le Frères de Sac Quartet, où quelques-uns des premiers couplets de notre chanson-fleuve sont réarrangés par Marie Mazille et sa bande familiale, accomplissant le destin de cette ritournelle qu’il faut bien appeler désormais standard. Cette version est délicieuse comme un plat qu’on connaît par coeur mais préparé par un chef qui aurait de nouveaux ingrédients dans ses pots.

Jour 43

Septembre 2001. Je suis saisi par l’idée d’un roman qui m’excite beaucoup. Je me jette dans l’écriture, je veux l’appeler Dans la cage et le terminer rapidement. Las ! Une semaine plus tard un événement considérable advient qui m’interrompt en plein chapitre : deux avions kamikazes abattent les tours du World Trade Center. Je me dis Merde et vanitas vanitatum, à quoi bon mon pauvre roman ce n’est plus la peine, nous avons changé d’époque et mon roman qui parle du monde d’avant est dépassé par les événements. Finalement je m’y remets et le termine tant bien que mal, oh, presque un an plus tard, et ma foi quoi qu’il arrive il aura été écrit, il est là pour mémoire.
Printemps 2020. Je termine un autre roman, assez gros, dont l’idée m’a saisi trois ans plus tôt et m’a depuis excité le bourrichon sans relâche, qui me semblait enfin en phase avec l’époque post-World Trade Center. Il ne me restait plus qu’à trouver un éditeur. Las ! Un événement considérable advient qui m’interrompt en pleine recherche. Un virus meurtrier paralyse le grand monde, et aussi le petit monde de l’édition, chacun reste confiné chez soi pour une durée indéterminée. Je me dis Merde et vanitas vanitatum, à quoi bon mon pauvre roman ce n’est plus la peine, nous avons changé d’époque et mon roman qui parle du monde d’avant est dépassé par les événements. Finalement je m’y remets, je profite du confinement pour le retailler une énième fois tant bien que mal. Je peaufine et remanie. Ma foi quoi qu’il arrive il aura été écrit, pour mémoire. Il est là, il s’appelle Ainsi parlait Nanabozo, je le tiens à votre disposition. Si vous manquez de lecture en confinement, adressez-moi un message et je vous l’offre.

Dans l’intervalle survient tout de même un signal encourageant qui m’évite les pensées complaisantes de type Personne ne s’intéressera jamais à ce livre : le CNL m’accorde pour l’écriture de mon roman une bourse de 12 000 euros. Grande merveille et gratitude ! Que Wakan Tanka protège le CNL et le guide sur le chemin de la sagesse et de la générosité ! Peu après j’apprends que le gouvernement, qui prépare Le monde d’après, veut relancer l’activité économique lourdement pénalisée par le confinement, et lâche à Air France, en dépit de tout bon sens environnemental, douze milliards d’euros. 12 000 pour moi, douze milliards pour Air France… Voilà qui me remet à ma place exacte. Je suis subventionné par la République Française à hauteur d’un millionième d’Air France, on est peu de chose.

Jour 44

Le Seigneur est mon berger, je ne manque de rien
Sur des prés d’herbe fraîche, il me fait reposer
Il me mène vers les eaux tranquilles et me fait revivre
Il me conduit par le juste chemin pour l’honneur de son nom
Si je traverse les ravins de la mort, je ne crains aucun mal
Il me mène vers les eaux tranquilles et me fait revivre…

Exemple caractérisé de sécularisation : j’éprouve parfois, comme ce matin, le besoin d’écouter le Psaume 23 interprété par Daniel Darc. Il m’arrive de l’écouter plusieurs fois de suite. Ou d’enchaîner avec la version live qui est plus belle encore, avec violoncelle, où Darc lit une autre traduction du psaume. Et ensuite, ça va. Le confinement peut durer, « je ne manque de rien » .
Je crois toujours aussi peu en Dieu, mais toujours autant en Daniel Darc. Ou en Mahalia Jackson et Duke Ellington. Ou en Bobby McFerrin. Ou en Bach bien sûr, qui ont tous chanté leur version du psaume 23. Je crois en ceux qui croient et qui créent.
Je crois en la musique et en sa transcendance. La musique est mon berger. Amen.

Jour 45

Lecture en temps de confinement. Je redécouvre des livres que j’avais oubliés voire, en explorant la seconde rangée au fond de l’étagère, que j’avais oublié de lire.
Journal d’un corps de Daniel Pennac (2012). Oulah, celui-ci m’attendait depuis des années et en plus il n’est même pas à moi (mes excuses pour la rétention, Vince, mais tu vois, je ne l’ai pas perdu, il est toujours là – je suis prêt à procéder à un échange d’otages, je te le restituerai quand tu me rendras mes Baudoin). Peut-être que ce roman dont le sujet est le confinement à l’intérieur d’un corps attendait simplement son heure. Je m’y plonge puisqu’il est temps. J’aime ce que je lis.
Je salue l’ambition colossale de Pennac, sa volonté d’embrasser l’épopée d’un corps, de ses premières années à sa mort, les découvertes que le corps offre, les joies qu’il procure, les affres, et les mots qu’il faut trouver pour le raconter. Le corps comme alpha et oméga parce que Nous ne sommes que ça, comme le dit juste avant de mourir, un peu déçu, le protagoniste, médecin, d’une série qui m’a beaucoup marqué.
C’est gonflé, et ça marche. Le lecteur de ce journal (en tout cas masculin, puisque le narrateur dit bien qu’il rêverait d’en lire la contrepartie rédigée par une femme) peut s’y projeter et reconnaître ici son semblable, quel que soit son âge.
J’ai quelques réserves sur la manière. Le narrateur écrit de la même plume de 12 à 87 ans. Je comprends que cette unité de style assure l’unité du livre, l’unité de l’individu, l’unité de la psyché. Mais, outre que ce personnage écrit toujours de la même façon, c’est-à-dire en gros comme Daniel Pennac (et comme Benjamin Malaussène, les mêmes comparaisons, les mêmes ruptures de rythme, les mêmes traits d’humour et de tendresse), je crois que l’écriture, en tant que production organique d’un être, est susceptible de varier au cours de sa vie presque autant que son corps. Ici, l’homogénéité qui fait partie du projet même, en révèle aussi la limite, l’artifice. Pennac en est du reste conscient puisqu’à l’occasion d’une relecture de ses premiers cahiers, le narrateur raille gentiment l’enfant de douze ans qui « écrit comme un académicien » , artifice avoué à moitié pardonné.
Mes menues réserves s’évanouissent face à la splendeur de l’objet. Car ce que j’ai entre les mains est la version illustrée par Manu Larcenet. Mais attention, pas le Larcenet rigolo du Retour à la terre. Le Larcenet terrible. Celui du Rapport de Brodeck, celui surtout de Blast, celui de l’horreur d’exister, l’horreur justement d’avoir un corps. Le Larcenet capable de changer sa palette et son registre (comme on change son style au cours des âges), depuis le dessin d’observation naturaliste jusqu’à la caricature efficace, mais toujours au service de l’expressivité, de l’angoisse organique face à ce qui est, ce qui passe, face à la matière, face à la stupéfaction d’être soi-même matière. Il dessine des corps, oui, des corps obèses (c’est l’une de ses obsessions par ailleurs, Larcenet a sans doute un problème avec ça), des corps malingres, des corps précis et des corps métaphoriques, des corps souffrants et sensuels, mais des corps comme des rapports de pouvoirs (sciences politiques) et de forces (sciences naturelles), des corps ramenés à leurs constituants, à leurs substances, dessinés comme des arbres, des rochers, des animaux, ou des fleurs.
Je lis et je regarde de tous mes yeux.
Et puis je te le rends, promis, Vince.

En quatorzaine (2/5)

15/04/2020 Aucun commentaire
« Confiné à la campagne, figure 1 » (avril 2020)

Deuxième quatorzaine de confinement. Comme on perd un peu la notion du temps (d’ailleurs on est passé à l’heure d’été parce qu’on est au printemps), ce journal de quatorzaine est livré en tranches de quinze jours.

Jour 16

Puis-je l’avouer sans énerver quiconque ? Je ne suis pas malheureux. Je suis en forme, je lis, j’écris, j’ai quelques rouleaux de PQ d’avance, je suis confiné en compagnie de quelqu’un qui me supporte et que je supporte (y compris au sens anglais du mot support), je viens de manger mes premières fraises de la saison, j’ai la forêt à 500 mètres de ma porte ce qui me permet de toucher un arbre chaque jour, contact essentiel en permanence mais plus encore quand les contacts entre humains sont empêchés. Et je télétravaille, trois ou quatre heures par jour, ce qui suffit à me donner l’impression que je sers à quelque chose. Pas autant qu’une infirmière bien sûr, mais un tout petit peu quand même.
En somme mes angoisses ont les sujets les plus divers parmi lesquels ma propre personne ne figure point.

Jour 17

Pour la première fois depuis trois semaines, j’inscris un rendez-vous sur mon agenda.
Je donnerai mon sang mardi prochain. La procédure est plus compliquée qu’avant, plus rare donc encore plus nécessaire (toutes les collectes mobiles, dans les entreprises, les lycées, les salles des fêtes etc. sont annulées). Il faut prendre rendez-vous avec l’Etablissement Français du Sang, puis se pointer à une heure précise avec son propre stylo ainsi que le formulaire dûment rempli, coché à la case « assistance aux personnes vulnérables », ce qui est noble, vous voyez bien que je suis en règle, monsieur l’agent.
Pour la première fois depuis trois semaines, je vais faire un aller-retour en ville.
Pour la première fois depuis trois semaines, moi qui ne suis pas « soignant », je vais me sentir un peu utile. Tiens, ce soir à 20h, je m’applaudis.

Jour 18

J’ai publié sue Facebook ma gueule de confiné, je recompte les laïkes en-dessous… Vous m’épatez, je n’ai jamais reçu le quart ou le cinquième de tout ça pour un post un tant soit peu argumenté… C’est la règle du jeu de la facebouquerie, on se fait laïker pour un portrait en cheveux vaguement rigolo et dérisoire, pas pour un truc qu’on voulait dire. Et puis il faut bien se distraire un peu, on est confinés. C’est pourquoi chers amis, par pure démagogie, pour vous distraire encore, et afin de recueillir toujours plus de laïkes, voici une autre photo rigolote et dérisoire où j’ai fait n’importe quoi avec mes cheveux, puisque j’ai souvent été amené à changer de coiffure au fil de mes petits métiers, ici c’est quand je bossais dans la pub. Enjoy ! Laïkez !

Jour 19

Le succès de l’atelier d’écriture virtuel que nous avons lancé est fulgurant, révélant un besoin d’expression chez les confinés pas tout-à-fait surprenant. Nous avons reçu en une semaine près de 80 contributions.
In extremis j’ajoute la mienne, selon le principe que je m’efforce de toujours appliquer de ne jamais proposer en atelier une consigne que je ne suis pas capable de suivre moi-même. Nous disions donc, en semaine 1, c’était des haïkus sur le thème du temps qui passe sous nos yeux, et sur le thème du courage.
TEMPS
J’entends le pivert
Je ne le vois pas dans l’arbre
Peut-être demain ?
COURAGE
Tout recommencer
Revenir le lendemain
Tout recommencer

Jour 20

« Marie Mazille a décidé de distraire son confinement par un projet tout bonnement pharaonique : une chanson obsessionnelle et interminable, qui sera toutefois terminée un de ces jours au terme de 108 couplets.
La Confine, variation inventive sur deux rimes seulement, décrit nos conditions de vie confinées entre quatre murs. Marie s’est adjoint la collaboration de quelques autres confinés au sein d’un atelier collectif chacun-chez-soi : Capucine Mazille pour les illustrations, Fabrice Vigne pour les textes (un couplet sur deux, en gros), Franck Argentier pour les arrangements et la mise en clip.
La Confine dont la durée, selon notre bon plaisir, frisera voire outrepassera l’heure lorsqu’elle sera achevée, est une chanson qui court le risque de devenir traditionnelle, c’est-à-dire réappropriée par tous ceux qui l’entendront, reprise ici, métamorphosée là et prolongée partout en variations infinies au gré de la durée elle-même incertaine de l’expérience de masse inédite que nous traversons.
Pour le dire crûment mais en des termes clairs : voilà, pour mémoire, un échantillon de Musique Traditionnelle de Demain.
À écouter ici, la première livraison, qui couvre les couplets 1 à 8.
Comme on dit dans les romans feuilletons : À suivre… »

Jour 21

On s’habitue ? On s’organise ?
On se résigne ? On s’équilibre ?
On se dit tant-qu’on-a-la-santé ?
On s’installe dans la durée ?
La 4e semaine de confine démarre. Ainsi que la 3e de notre atelier d’écriture en ligne. Cette fois j’ai proposé comme consigne Ce qui me manque le plus, c’est

Jour 22

J’aime beaucoup le verbe inventé par Alain Damasio, qui préconise qu’une fois le Covid passé, il ne faudra pas manquer de « covider », vider tous ensemble, les irresponsables à qui nous avons confié des responsabilités.

« C’est donc à nous de nous organiser, d’activer nos solidarités, de soutenir nos soignants, de décider ce que devra être notre santé demain. Demain? Dans six semaines environ. Et ce sera à nous de co-vider alors, tous ensemble, celui qui prétend être notre «Coronapoléon fantoche». J’ai hâte, pas vous? »

Damasio vise bien sûr Macron mais l’injonction pourrait s’appliquer à nombre d’autres indécents aux manettes, cyniques, brutaux, méprisants, aussi destructeurs de liens sociaux qu’un confinement, tel l’ignoble préfet Lallement. Le mot est une sorte de mise à jour contextualisée du « dégagisme » qui n’avait pas été inventé par Mélenchon en 2017 mais employé dès 2010 en Afrique puis en 2011 lors du printemps arabe, pour encourager à renouveler une classe politique cramponnée au pouvoir comme une moule au rocher. C’est assez sain, le ménage de printemps. Ici l’interviou originale.

Jour 23

La Grande Confine permet de s’attaquer non seulement à la pile de livres-à-lire, mais aussi à la pile de films-à-voir. En ce moment ce qui m’occupe les yeux est la très belle quoique très formaliste série de Paolo Sorrentino, The young pope/The New pope.
Hier soir j’ai fait une pause (je n’ai pas envie de la finir trop vite, il me reste 2 épisodes), c’est pourquoi j’ai regardé un film, qui roupillait depuis longtemps dans ma pile-à-voir.
Pas n’importe quel film. L’un des plus beaux films du monde-du monde-du monde.
8 1/2 de Fellini.
Oh mais quelle splendeur ! J’avais dû le voir une première fois il y a une quarantaine d’année, j’avais douze ans, naturellement je n’y avais rien compris, je n’y avais vu qu’une épuisante farandole dans un bric-à-brac sans la moindre cohérence, où le héros (?) est un cinéaste au bout du rouleau dont on ne sait même pas s’il va faire un film, et en fin de compte le film qu’on regarde remplace celui qu’il ne fera pas. En plus, bon, certes à la fin il y avait une fusée, dont on voyait la rampe de lancement, mais pas un seul robot alors ça va quoi merci bien (car à 12 ans j’aimais beaucoup les fusées et les robots).
J’ai bien fait de le revoir. Il faut avoir un peu vécu pour l’aimer correctement. Je l’aime énormément.
Or, tellement imprégné par mes visionnages de séries du moment, j’avais parfois l’impression en regardant ce film de 1963 qu’il plagiait sans vergogne le style du Sorrentino de 2019.
Une fois redevenu rationnel, j’ai mesuré tout ce que Sorrentino a piqué chez Fellini : un souci permanent du tableau (ce sont deux peintres qui filment), des portraits avec un arrière-plan qu’il vaut mieux tenir à l’œil, des mouvements de caméra qui ordonnent le chaos sans l’interrompre, un onirisme naissant dans les rêves mais contaminant les scènes de veilles, une poésie qui réfute le symbolisme mais pas les bizarreries ni l’humour, des protagonistes muets au milieu du brouhaha des autres, des vieux croulants qui discutent entre eux mais qui soudain se taisent intimidés quand surgit la beauté ou la jeunesse, des jeux de dupes et de miroir surtout en présence des journalistes car les journalistes que comprendraient-ils de ce qu’ils racontent, et puis bien sûr Rome, et puis bien sûr la musique, et puis bien sûr la religion catholique, et puis bien sûr la musique, et puis bien sûr les femmes. Il y a en outre chez Sorrentino une obsession de la symétrie mais ça je crois qu’il l’a plutôt piquée à Kubrick.
Bonne quatrième semaine de Confine à tout le monde et vive le cinéma qui reste la plus grande invention des 130 dernières années, Facebook peut aller se rhabiller, et même tout l’Internet. Cependant, ne disons pas de mal de l’Internet qui nous permet de voir tant de cinéma. J’ai aussi pu constater l’influence considérable de 8 1/2 sur le film posthume d’Orson Welles, The other side of the wind, enfin achevé 40 ans après par Peter Bogdanovich, que je viens de voir grâce à Netflix. C’est une épuisante farandole dans un bric-à-brac sans la moindre cohérence, où le héros (?) est un cinéaste au bout du rouleau dont on ne sait même pas s’il va faire un film, et en fin de compte le film qu’on regarde remplace celui qu’il ne fera pas. En plus, il n’y a ni fusée ni robots.

Jour 24 du confinement,

Et épisode 2 de La Confine, tube du printemps. Qu’est-ce qu’on s’amuse. Chanson-fleuve avec Marie Mazille (chants, textes, instruments divers), Fabrice Vigne (textes), Capucine Mazille (dessins), Franck Argentier (arrangements et vidéo).
Le premier épisode comptait 8 couplets, celui-ci en compte 4 seulement, le prochain en comptera 7, bon, il y a une logique figurez-vous, c’est par blocs d’arrangements, enfin bref, tout ceci trouvera sa cohérence, vous comprendrez quand les 108 couplets seront en ligne. « Ou pas », comme disent mes amis de Mydriase.

Jour 25

Au fait, je ne vous ai pas raconté. Unique déplacement du mois, j’ai mis les pieds en ville, à la faveur de mon don du sang programmé. Étrange expérience, traverser Grenoble quasi-déserte. Je pense au film Le Monde, la Chair et le Diable (pour ceusses que ça intéresse, ce film est dispo sur Youtube. En VF hélas). J’ai depuis longtemps l’intime conviction que le cinéma a la même fonction que le rêve : imaginer des situations farfelues afin de nous y préparer. Si jamais telle situation devait finalement advenir, nous la traverserions armés du sentiment de déjà-vu. Tout le monde parle beaucoup de Contagion de Soderbergh en ce moment.
Très peu de donneurs au centre de transfusion alors que je m’attendais à une cohue, les collectes itinérantes étant suspendues et les dons ne se faisant que sur rendez-vous. Le médecin, en masque et gants, a laissé durer la discussion et m’a livré ce commentaire : « C’est ainsi, peu de dons en ce moment, les gens restent chez eux. Mais ce n’est pas trop grave parce que nous avons moins de besoins, moins d’opérations, et surtout pratiquement plus d’accidents puisque les gens ne sortent plus, ne vont plus en montagne, ne roulent plus en voiture ». C’est logique mais je n’y avais pas pensé. Nous avons besoin de bonnes nouvelles, en voici une. C’est un autre effet bénéfique du confinement, comme les dauphins à Venise, ou la chute de la pollution un peu partout dans le monde. Notre mode de vie était plus morbide qu’un virus, mais le suggérer c’était encourir le risque de recevoir l’injure et la décrédibilisation attribuées traditionnellement aux écolos : « Tu préfères retourner vivre confiné dans une caverne ? »

Jour 26

Je lis dans mon quotidien en ligne : « Coronavirus : le PIB de la France s’effondre de 6 %, la pire performance trimestrielle depuis 1945« .
Diable, dit comme ça, on dirait une super mauvaise nouvelle, sinistre, en la lisant on a l’impression d’entendre une musique de film d’horreur. Pourtant attention, un malentendu est peut-être caché dans cette mauvaise nouvelle.
Les Français sont actuellement malheureux et ont d’excellentes raisons de l’être, ils sont confinés, privés de bien des choses et notamment de contacts sociaux, et angoissés à l’idée de tomber malade, de mourir, de perdre des proches qui sont loin. Si en plus on leur dit « le PIB s’effondre », à la faveur de la simultanéité des informations ils risquent d’amalgamer, et croire implicitement, comme du reste les économistes le leur martèlent depuis des décennies, que le niveau du PIB est directement relié à leur bonheur par cause-à-effet. Alors que pas du tout ! Il est temps de rappeler, pour prévenir toute confusion, que le PIB, produit intérieur brut, mesure exclusivement l’activité économique, c’est-à-dire la production et la circulation de marchandises, la croissance des « richesses » et par conséquent des inégalités (puisque le « ruissellement » est un mythe et un attrape-nigaud) et en fin de course la destruction de l’environnement. Absolument rien de tout cela n’a à voir avec le bonheur d’une quelconque manière.
Rappelons également que, pour éviter d’avoir l’oeil braqué sur le PIB, des indices alternatifs existent, plus fiables pour mesurer le bonheur, comme le Happy Planet Index ou l’Indice de Développement Humain qui pour se faire une idée si oui ou non il fait « bon vivre » dans tel pays, intègrent plusieurs facteurs en plus de la seule économie, parmi lesquels l’espérance de vie et le niveau d’éducation (facteurs qui ne sauraient connaître la moindre « croissance » à moins que les pouvoirs politiques ne garantissent des services publics de qualité, tiens, je prends cet exemple au hasard, des lits dans les hôpitaux ).
L’économie, ce ne sont pas des faits.
Ce sont des choix.
Ah, oui, pendant ma journée confinée j’ai encore écouté une chouette et roborative vidéo d’Aurélien Barrau qui dit mieux que moi un peu la même chose.

Jour 27

Je sors pour ma promenade quotidienne dans la forêt. Je trouve une vieille grille de portail abandonnée contre un arbre (c’est du propre), et illico je prends la pose pour les photos en tête et en queue du présent article. Je pressens que ces photos feront un tabac sur Facebook.
J’y porte incidemment mon t-shirt dessiné par David Lynch (mais si, regardez mieux, on distingue la signature, les initiales « d. L. » sur le front).
Or ce que j’aurai lu de plus stimulant aujourd’hui est une interview de David Lynch. Quels sont ses conseils ? Que faire en confinement ? Boire un bon café, méditer, laisser des histoires venir, les écrire, fabriquer une lampe. Ah mais oui, comme d’habitude en fait.
Archives Fond-du-Tiroir : un article sur Twin Peaks. Et aussi sur le petit Grégory.

Jour 28

Lundi de pâques. Sorti à l’heure pour fêter les cloches, le 3e épisode de La Confine contient un couplet spécialement spirituel car, sans vouloir nous jeter de l’encens, nous avons beaucoup d’esprit.
J’avais imprudemment annoncé que cet épisode comprendrait 7 couplets, finalement il n’en a que 4, mais alors attention, 4 qui en valent 12, 4 vraiment réussis dans le genre n’importe quoi.
Pourrons-nous faire pire ? Tiendrons-nous la distance sur 108 couplets ? Vous le saurez en vous abonnant à la chaîne, ce qui veut dire, je crois : faites la chaîne pour vous abonner, imaginez que vous essayez d’éteindre un incendie, passez le seau d’eau à la personne devant vous et si vous êtes le dernier de la ligne jetez-le sur ces quatre brillants artistes à qui hélas le confinement a fait perdre la raison (Marie Mazille, Fabrice Vigne, Capucine Mazille, Franck Argentier).
Plus trois spéchol guest-stars : Agathe Grelaud, Henri Courseaux et William Shakespeare.
À lire également sur Gre.mag.

Jour 29

Il paraît que Macron a prononcé un discours hier, ah, bon, l’idée de le regarder en direct m’attirait autant que de me caler 22 minutes devant le Hypnotoad de Futurama. Je lis mes Charlie Hebdo avec retard, et ça n’a pas grande importance puisque l’actualité est suspendue. Charlie parlera sûrement du discours la semaine prochaine, ça suffira. Dans le numéro d’il y a cinq ou six semaines, je ne lis que ce matin un reportage d’Antonio Fischetti au salon de l’agriculture qui s’est tenu dans une autre vie, dans un autre monde, du 22 février au 1er mars. Fischetti, tel Arielle Dombasle dans un film de Rohmer, s’émerveille de la taille des vaches et des moutons.

Les bestiaux me semblent vraiment énormes, bien plus que ceux qu’on voit habituellement dans la campagne. J’en fais part à Bernard, il m’explique que c’est une illusion d’optique. «  Les vaches sont aussi grosses que dans les prés. Mais dans les prés, elles paraissent plus petites parce qu’il y a l’espace autour, alors qu’ici tu les vois confinées, et de près. »

Cette illusion s’applique-t-elle aussi à notre condition présente ? Paraissons-nous plus gros, en confinement ? Mais aux yeux de qui ? De Hypnotoad ?

Jour 30

J’ouvre un livre, encore à contretemps, puisé dans ma pile-à-lire, un essai sur l’un des objets culturels les plus singuliers de la dernière décennie, la série The Leftovers (2014-2017), produite par Damon Lindelof : The Leftovers, le troisième côté du miroir (éd. Playlist Society) par Sarah Hatchuel et Pacôme Thiellement. La série, adaptée d’un roman de Tom Perrota, imagine que 2% de l’espèce humaine disparaît subitement le 14 octobre 2011. Cet événement, baptisé « the Sudden Departure », ne sera jamais expliqué, le récit se concentrant sur les leftovers, ceux qui restent parmi les 98%. Je suis frappé par une révélation dès la page 21. Je lis :

« On pleure parce qu’on a besoin d’une excuse pour pleurer. (…) Ce Sudden Departure, les personnages le souhaitaient. Pas forcément pour se débarrasser d’un bébé chiant ou d’une famille dysfonctionnelle. Mais pour ne plus avoir à justifier de leur désespoir. Pour avoir le droit de pleurer. Le Sudden Departure donne une forme a ce que la vie quotidienne a de profondément angoissant. Toutes ces vies « normales » ne sont orientées par rien, ne vont nulle part, ne veulent rien dire. Une fois que le Sudden Departure a lieu, même si celui-ci n’a aucune signification en soi, le désespoir a une excuse pour l’emporter. Plus exactement, on lui associe une forme qui lui permet de s’exprimer. C’est comme un canal qui soudain aurait été branché pour que les larmes puissent couler. »

Je m’arrête. Je lève les yeux. Je secoue la tête. Je remonte plus haut dans la page, je relis cet extrait en remplaçant « Sudden Departure » par « Coronavirus ». Ça marche très bien. Je relis cet extrait en remplaçant cette fois par « Confinement ». Ça marche pareil. Et j’entrevois ce que la fonction prophétique de cette série pourtant de registre fantastique ajoute à son génie et à son pouvoir de fascination. Peut-être que lorsque la pandémie sera derrière nous, nous ferons les comptes des morts, et nous arriverons à une disparition de 2% de l’humanité ? Nous serons alors les leftovers.

Quelqu’un objecte dans mon oreillette que 2% de la population, ça fait 150 millions de personnes, et qu’à ce jour nous en sommes à 125000 morts du Covid 19… OK, « 2% » est un chiffre rond et symbolique qui signifie juste « beaucoup » et notre Covid familier n’atteindra peut-être pas ce score. N’empêche, songeons aux précédents : selon les estimations, la grippe espagnole a emporté 2,5 à 5% de la population mondiale. Au XIVe siècle, la peste noire a fauché 30 à 50% des Européens. On n’est pas les plus malheureux, allez.

« Confiné à la campagne, figure 2 » (avril 2020)

En quatorzaine (1/5)

01/04/2020 Aucun commentaire
« Une bonne tête de confiné », mars 2020

Comme tout va plus vite aujourd’hui grâce au progrès, la quarantaine dure quatorze jours. Voici mon journal des deux premières semaines de confinement. Renouvelable, hélas.

Jour 0

Macron répète son mantra : « Nous sommes en guerre, nous sommes en guerre… » Ce qu’il faut à la Nation c’est l’Union sacrée derrière le Chef. Je ne me laisse pas intimider, je ne me déconcentre pas, confiné ou pas je continue de travailler sur mon roman. Ainsi parlait Nanabozo, début du chapitre XXVII :

« Cette fois c’est la guerre ! » Lucien disait ça. Il le répétait à nous briser les nerfs des oreilles plusieurs fois par jour comme un slogan. Il le disait aussi quand il nous croisait dans les couloirs du lycée mais à voix basse, comme un mot de passe qu’on glisse sans s’arrêter de marcher. L’un dans l’autre c’est le genre de message qu’il faut bien seriner à voix haute et basse et recommencer si on veut que ça rentre. Moi je lui répondais mais dans ma tête seulement « Woh woh woh la guerre comme tu y vas, la guerre c’est pas ça la guerre c’est un groupe constitué contre un autre groupe constitué, par exemple aux échecs les Blancs contre les Noirs, nous la Réserve sommes-nous un groupe constitué et contre qui faisons-nous la guerre ? »

Jour 1

Mon humeur est changeante mais pour l’heure elle est bonne. J’entame ma confine la fleur au fusil, dans l’état d’esprit de ce magnifique dessin de Soulcié. Ce que je vais dire maintenant risque de choquer les publics les plus sensibles (et les intermittents de mes amis dont les cachets sautent pendant un mois et davantage), mais voilà : cette période m’excite et me fait plaisir, non par jouissance morbide de la destruction, du malheur de masse, de la « guerre » Macronique ou de l’apocalypse… mais par goût du pas de côté. Ce qui se passe sous nos yeux est la preuve en acte que notre mode de vie n’est pas une évidence sans alternative, pas une fatalité, pas une donnée d’office, puisque le système peut très bien s’arrêter sans que ce soit la fin du monde – au contraire, nous allons assez mal mais le monde va plutôt mieux sans l’activité frénétique de l’homme qui salope tout autour de lui et empoisonne l’eau, l’air, la terre. On s’arrête, on se pose, et on réfléchit. Super ! Ce connardovirus réussit ce que les lanceurs d’alerte écolo ont échoué depuis 40 ans…

Et voilà qui me remet en mémoire L’an 01 de Gébé, et le film qui en a été tiré (co-réalisé par Jacques Doillon, Alain Resnais et Jean Rouch, excusez du peu) dont le slogan était « On arrête tout, on réfléchit, et c’est pas triste ».

Ressources numériques gratuites, vive l’entraide au temps du corona ! Voici le lien pour lire le livre. Et celui pour voir le film.

Jour 2

J’écris des chansons. Heureusement que Marie est là pour me forcer : « Écris des chansons avec moi. » Merci Marie. Je lui envoie des couplets, elle les tripotes et les entonne.

Vitamine C, marijuana
Courage aux vieux et aux jeunesses
On est plus forts qu’le corona
Parce qu’on a des cojones

On poétise pour tenir
En manière de télétravail
Bien sûr tout ça va mal finir
En attendant moi je rimaille

Dans la rue pas un chat
Pas un chien pas un gars
Tout l’monde reste chez soi
Et nous
Eh ben on fait pareil
Un masque sur les oreilles
Pourtant il fait soleil
C’est fou

On dit que c’est la guerre
Plus personne en plein air
Dehors c’est le désert
Bizarre
On ne sort plus son nez
On est tous condamnés
On reste confinés
Quelle histoire

Aucun contact, même d’un orteil
Aucun trajet, on te surveille
Enferme-toi, c’est un conseil
Endors-toi, débranche ton réveil !
Plutôt que bailler aux corneilles
Ne respire plus ! Au moins essaye !
Si t’es pas content c’est pareil !

Sous ce lien, un petit reportage sur ma complice en chanson, Marie Mazille, qui fait chanter son immeuble à la Villeneuve. « Confiné au virion ? Concert au balcon ! »

Jour 3

Tout à l’heure en allant acheter ma baguette, sortie qui sera la seule de la journée, j’ai fait la queue sur le trottoir, tout le monde était discipliné et chaque personne se tenait à distance de deux mètres par son prédécesseur. Cependant la dame juste avant moi discutait avec celle devant elle, qui était tournée vers nous au lieu d’être tournée vers la boulangerie. Elle portait un masque. J’ai saisi une bribe de conversation : « … Au moins ça permet de se recentrer sur les choses essentielles… »

Je me suis demandé quelles étaient ces choses essentielles. Quelles sont-elles pour cette dame ? Je n’ai pas osé lui poser la question et pourtant c’est exactement ce que j’aurais besoin d’entendre en ce moment, au lieu d’un discours de Macron ou de Philippe. Les choses essentielles sont-elles les mêmes pour tout le monde ? Quelles sont-elles pour moi ? Spontanément, sans réfléchir, je me dis à moi-même, tout fleur-bleue : l’amour. (Bah, oui, quoi, allez, elle n’est pas si mal, la morale des films hollywoodiens.)

Je suis sûr que ce que je viens de vivre, mélange de trivial et de vital, est une expérience commune, au moins pour les gens qui vont acheter leur pain, pas pour ceux qui envoient leur personnel. C’était un thème d’écriture tout trouvé, qui émergeait naturellement dans la queue sur le trottoir.

Jour 4

J’ai comme tout le monde un besoin pressant de contacts humains donc je passe comme tout le monde encore plus de temps sur Facebook. Qui aurait cru que Facebook serait notre dose de contacts humains, l’époque est étonnante. Je lis je vois j’entends plein de trucs relayés tant et plus par les amis des amis de mes amis. Bon, ça ne va pas devenir une habitude, mais je relaie ici un commentaire politique d’Hervé Le Corre (excellent, juste ce qu’il faut de colère pour ne pas nuire à la clarté) que j’ai trouvé sur la page FB de monsieur Hervé Bougel.

Jour 5

Le boulot à la médiathèque me manque alors même que je m’apprêtais à le quitter pour six mois plutôt de gaité de cœur. Même pas sûr que ce soit une contradiction. Nous sommes des animaux sociaux (Aristote) ; privés de société nous voici dénaturés. Je me sens terriblement inutile loin de mon « public », oui, je suis fonctionnaire, je n’ai pas de clients, j’ai un public, la chance exorbitante. Je réfléchis à ce que je pourrais mettre en place à distance avec eux, je rumine un atelier d’écriture géant et virtuel, une « Confinographie » où chacun posterait son petit journal de confinement, ce qu’il voit, entend, pense, sans tabou, les jolies choses (un oiseau dans l’arbre), les choses dures (l’angoisse de la mort ou de la solitude qui est son antichambre), les choses triviales comme les fulgurantes. Je soumets l’idée aux collègues, à ma grande surprise ils sont partagés, la majorité estime qu’il vaut mieux ne pas orienter confinement, pour moi c’est du déni, de quoi parlerait-on ? Finalement le projet voit le jour après télébrainstorming, il s’appellera Courage, écrivons ! selon l’idée de mon bon collègue Vincent D.

Je m’aperçois en deux clics que cette idée n’est absolument pas originale, les journaux de confinement pullulent sur le Net, de lui, d’elle, de l’autre, d’un peu n’importe qui. Je lis celui de Jean-Jacques Reboux qui n’est pas n’importe qui, ou celui de Leila Slimani pas n’importe qui non plus dans le Monde :

Nous sommes confinés. J’écris cette phrase mais elle ne veut rien dire. Il est 6 heures du matin, le jour pointe à peine, le printemps est déjà là. Sur le mur qui me fait face, le camélia a fleuri. Je me demande si je n’ai pas rêvé. Ça ne peut pas être. Cela ressemble aux histoires qu’on invente à Hollywood, à ces films que l’on regarde en se serrant contre son amoureux, en cachant son visage dans son cou quand on a trop peur. C’est le réel qui est de la fiction.

J’aime la solitude et je suis casanière. Il m’arrive de passer des jours sans sortir de chez moi et quand je suis en pleine écriture d’un roman, je m’enferme pendant des heures d’affilée dans mon bureau. Je n’ai pas peur du silence ni de l’absence des autres. Je sais rester en repos dans ma chambre. Je ne peux écrire qu’une fois mon isolement protégé. Le confinement ? Pour un écrivain, quelle aubaine ! Soyez certain que dans des centaines de chambres du monde entier s’écrivent des romans, des films, des livres pour enfants, des chansons sur la solitude et le manque des autres.

Je suis atterré par la violence des réactions et des parodies que ce journal a provoquées immédiatement, Slimani se faisant traiter de bourgeoise privilégiée égocentrique etc. L’époque des violences épidermiques sur Internet n’est donc pas révolue, j’en prends bonne note.

Jour 6

Spéciale dédicace à l’Italie et aux Italiens.
Je pense très fort au Décaméron de Boccace, et au film que Pasolini en a tiré. Le contexte se prête à l’analogie. L’histoire cadre qui permet toutes les autres est la suivante : quelques personnages se retrouvent confinés à cause de la peste noire, en 1350 à Florence. Elles sont obligées de rester ensemble pour un temps incertain, de se parler, de se raconter des histoires, de se souvenir ce qu’elles ont en commun. Elles sont mortelles. Peut-être le coronavirus engendrera-t-il un nouvel âge d’or des conteurs.
En attendant il nous fait bien chier.
Le Décaméron est ici en lecture libre (qu’on appelle « ressource numérique ») dont on peut disposer à son domicile (qu’on appelle « base vie »). Mais écartons les parleurs de langue de bois et écoutons les conteurs.

Rediffusion au Fond du tiroir : évocation du Décaméron de Pasolini depuis Troyes en 2011, tandis que j’étais confiné pour une autre raison. C’était la dernière fois que j’ai tenu un journal quotidien, jusqu’à cette semaine.

Jour 7

Plus d’excuse, on attaque la mythique « pile de livres en retard ». J’ouvre Le Banquet, bande dessinée de Coco et Enthoven d’après l’indémodable Platon à la lèvre sensuelle, vieux pervers qui en aura séduit et détourné, des adolescents. Les premiers mots qu’on lit lorsqu’on ouvre le livre sont la question suivante : « Pourquoi vivons-nous la solitude comme une séparation ? »

Jour 8

Je suis étonné de la vitesse à laquelle tout ce qui existait auparavant s’est éloigné, est devenu abstrait, ringard. On s’en souvient comme s’il s’agissait d’une autre époque, mais très lointaine, déjà floue, à mi-chemin entre la préhistoire et le Grand Confinement.

Qu’est-ce qu’il y avait dans l’actualité déjà ? Il me semble que sur le moment c’était super-important mais mes souvenirs deviennent vagues, les faits en sont désormais incertains et légendaires, dépassés par les événements…

Trump a promis qu’il allait construire un mur pour protéger son pays du virus chinois ? C’est ringard.

Carlos Ghosn défend son honneur d’homme libre et honnête en signant son auto-attestation de sortie dans une malle ? C’est ringard.

L’urgence pour résoudre la crise climatique sociale politique et sanitaire en France est de privatiser de façon équitable, libre et non faussée les aéroports de Paris ? C’est ringard.

Une médiocre « personnalité » politique retire sa candidature à l’élection municipale non à la suite d’une digne prise de conscience de son inanité, mais à la suite de la diffusion d’une sex-tape où on le voit se masturber sans prendre la peine d’accomplir les gestes barrière ? C’est ringard.

Daesh a revendiqué les 13 000 morts du Covid-19 dans le monde en bénissant l’attaque du virus contre les pays croisés qu’Allah les maudisse ? C’est ringard.

Roman Polanski a contaminé des jeunes filles mineures en leur toussant en pleine face 40 ans plus tôt ? C’est ringard.

Macron, paternel, encourage un chômeur en lui affirmant qu’il lui suffit de traverser la rue pour trouver un vaccin ? C’est ringard.

Jour 9

Depuis le début on redoute le moment où tombera la première personne qu’on connaissait… Et puis voilà, c’est aujourd’hui. Enfin, ça dépend comment on compte. Un artiste, ça vaut ?
Au printemps 1994 je bossais comme caissier d’une salle de spectacle, L’Heure Bleue à Saint Martin d’Hères. Ce soir-là le concert de Manu Dibango était une si grande source de joie qu’il m’en reste encore un peu. J’en profite pour ajouter un couplet à la chanson interminable de Marie :

Au 9e jour de la confine
On commence à compter les morts des gens
Manu Dibango est mort ce matine
Il avait 86 ans
Je mets un disque sur ma platine
Faute d’aller à son enterrement

Jour 10

“ Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose qui est de ne pas savoir demeurer au repos dans une chambre ” Blaise Pascal (1623-1662, mort à 39 ans), Pensées. Et chez vous, ça va ou quoi ?

Jour 11

Les confinés parlent aux confinés. Je pourrais consacrer mon « journal de confinement » à compiler des extraits de « journaux de confinement » que je lis en ligne et ce serait déjà beau. Car comme le dit le narrateur d’ Ainsi parlait Nanabozo, c’est très bien qu’il y ait des aigles mais c’est très bien qu’il y ait aussi des perroquets sinon sans le perroquet même pas tu saurais ce qu’a dit l’aigle. Je vous perroquette ici deux aigles (peut-être un troisième à la fin) que j’aime à lire.

Je lis Alain Damasio et je kiffe grave :

« Ce qui est hallucinant, c’est comment un minuscule virus à létalité finalement assez faible arrive à bouleverser l’ordre économique mondial en un mois. Soudain, ce qui était décrété totalement impossible devient la norme : la BCE lâche 750 milliards d’euros, excusez du peu, comme une fleur. On trouve de l’argent partout pour les chômeurs partiels, les PME sont réabondées, la santé devient bien national intouchable, c’est tout juste s’ils nous annoncent pas qu’on va revaloriser les retraites de 20% ! Ça montre que tout n’est que question de choix, de priorité sociale et politique. Et qu’on nous a menti éhontément pendant des années — mais évidemment on le savait (…) On note en passant, mais sans y faire gaffe alors que c’est l’info la plus importante selon moi de l’épidémie, qu’il y a aura au final moins de morts en Chine que les années précédentes grâce au coronavirus et malgré les morts qu’il fait, tout simplement parce que la décroissance forcée de la production et des échanges a limité fortement la pollution en Chine (…) »

Je lis Leila Slimani et je kiffe encore plus, pour des raisons moins politiques et plus poétiques, sachant que le poétique est toujours un peu politique et que le contraire est rarement vrai :

« Nous sommes aujourd’hui plus d’un milliard d’êtres humains à être confinés. Et je me dis que peut-être, dans cinquante ou cent ans, on retrouvera dans le renfoncement d’un fauteuil, sous les lattes d’un plancher, dans le double fond d’une valise, un cahier d’écolier où s’alignent des mots, maladroits et fragiles. Qui sait de quels secrets ils auront été les dépositaires ? Qui sait quel amour insoupçonné, quel vice tu, quelle difficulté à vivre vont y transparaître ? Des petits enfants découvriront le courage d’un grand-père, on profanera l’intimité de nos ancêtres. Et je me demande ce que nos descendants penseront des hommes que nous avons été. Quelle image ils se feront de cette époque où la vie, comme une vague, s’est retirée du monde. Ils découvriront sans doute que nous n’avons pas été plus héroïques que d’autres, que nous nous sommes débattus, que nous fûmes à la fois sublimes et minables. Tant de choses à présent paraissent dérisoires. La haine des hommes, les sarcasmes, les mesquineries. Le temps gâché à juger les autres et le temps perdu à nous désunir. Je ne saurais où trouver l’énergie de haïr. Je ressens de la colère mais elle est dirigée contre moi-même et ma propre impuissance. Je pense aux enfants qui, entre les murs clos, feront rimer les terminaisons du passé simple avec le bruit des gifles, aux femmes qui ne peuvent plus échapper à leurs tortionnaires, aux vieillards qui glissent dans un vertigineux abandon. Je pense à ceux qui n’ont rien et que cet ennemi, aveugle et invisible, dépouille du peu qu’il leur reste. »

La différence entre Slimani et Damasio, deux écrivains également respectables dans leurs catégories respectives, est que Slimani s’en prend plein la gueule. Son journal de confinée est vilipendé, parodié. je me répète, j’ai déjà dit ça il y a quelques jours, non ? J’y suis retourné, lire les commentaires, bien fait pour ma gueule. Lire les commentaires sous la chronique de Slimani dans lemonde.fr est une expérience de l’abjection. Elle s’y fait traiter de bourgeoise égocentrique, de privilgiée condescendante, d’indécente donneuse de leçon, de faux écrivain, de conne… De femme aussi, ce grief n’est pas explicite mais je le lis entre les lignes. Je suis consterné. J’ai beau sentir profondément que nous avons changé d’époque il y a dix jours, l’époque du « bashing » en ligne, avec son armée mexicaine de petits censeurs ricaneurs moralistes, avec ses flots de haine et de mépris compulsif sans argument à l’abri derrière un pseudo et un écran, n’a manifestement pas encore été achevée et ringardisée par le virus.

Haut les cœurs, encore un effort, encore un espoir. Le confinement va durer, il peut encore se passer des choses. Car j’ai lu ceci aussi, sous la plume de Jean Tirole :

Qu’elles soient civiles, interétatiques ou sanitaires, les guerres laissent leur marque dans la société. Les recherches en sciences sociales montrent qu’elles réduisent les tendances individualistes et augmentent l’empathie. Les individus se comportent de manière plus coopérative et altruiste.

Jour 12

Le complotisme pète la forme. La religion également, forme développée et spécifique de complotisme. Christine Boutin, en Philipulus de Twitter, est en transe de délire sur le covid-châtiment divin :

« Je suis stupéfaite par cette épidémie de #COVID19 et ne peux m’empêcher de m’interroger sur son origine et pourquoi il y a une telle mobilisation planètaire? Désagréable impression que l’on cache quelque chose . Peut-on nous dire la Vérité? Et vous, qu’en pensez-vous? (…) Nous savions tous que quelque chose allait se passer  ! Ce monde devenait fou, croyant en sa toute puissance affirmant même « qu’un père pouvait ne pas être un homme » et voilà ! c’est un tout petit, mais tout petit virus qui arrive et anéantit les certitudes humaines ! »

Dans lemonde.fr je lis un article sur les appels à la prière au Sénégal pour venir à bout du virus : « C’est une malédiction dont Dieu seul peut nous délivrer. Nous devons nous en remettre à lui. » Nous sommes dans de bonnes mains, alors.

Dans le même journal sans papier hier, je lis que le Covid-19 pourrait avoir été propagé en France à la suite du rassemblement annuel à Mulhouse, le 17 février dernier, de 2500 membres d’une fédération de sectes nommée avec à-propos l’Église évangélique de la Porte ouverte chrétienne. Bon. Je ne vais pas jeter la pierre à ces cinglés qui en priant pour sauver le monde contribuent à son ravage. Je n’ai jamais aimé le principe du bouc émissaire même lorsque je n’ai aucune sympathie pour le bouc ici désigné.

Toujours dans le même organe de presse désormais numérique, un article également consternant sur la propagation virale (!) de l’idée que tous les 100 ans, aux années en 20, la planète s’auto-nettoie avec un grand virus, 1720 la peste, 1820 le choléra, 1920 la grippe espagnole. Ce recours massif à la pensée magique est terrifiant. Ce dont nous avons encore plus besoin que de gel hydro-alcoolique, c’est de raison, et peut-être même de rationalisme.

Rappelons poliment qu’un cycle de 100 ans n’est significatif symboliquement pour l’être humain, de même que le chiffre 100 n’est « rond » (exemple : le mot hécatombe signifie morts par centaine) que parce que ledit être humain compte en base 10 (et pas en base 8 ou en base 12). Et s’il compte en base 10, c’est parce qu’il a 5 doigts à chaque main. La Terre n’ayant ni mains ni doigts, et sans doute pas non plus de « conscience » au sens anthropomorphique, il est peu probable qu’elle calcule la fréquence à laquelle elle doit se « nettoyer » et nous éradiquer. Croire qu’il y a une logique transcendante à ce cycle de 100 ans non seulement est irrationnel mais surtout empêche de voir ce que notre époque a de spécifique, avec ses bouleversements environnementaux et ses catastrophes accélérées par notre mode de vie, dont le coronavirus n’est qu’une facette.

Jour 13

Tout s’annule en cascade, s’interrompt, se met en pause. Ce grand suspens n’a pas que des inconvénients. Mais le stage de création de chansons que je devais co-animer avec Marie Mazille en avril n’existe plus et j’en suis fort marri, Marie.

Pour compenser nous écrivons des chansons. Surtout elle, évidemment. Ensemble quoique chacun chez soi, par mails. La première est en ligne, elle s’appelle Corona 170.

Voici le résultat final, mis en clip par Alain Manac’h, qui a la fâcheuse tendance à détourner le propos vers un spot de propagande sur les joies et le vivre-ensemble formidable de la Villeneuve, ce qui est ici un tantinet hors sujet mais bon à part ça c’est très bien. La deuxième est déjà dans les tuyaux mais elle est looooooongue comme un confinement sans pain. Elle fera 108 couplets, je vous préviens.

Jour 14

Le Grand Confinement remet violemment de l’ordre dans nos priorités, on en sortira purgé. Je remets la main sur une citation prélevée dans un Charlie de juin 2015, elle est plus que jamais d’actualité. Robert McLiam Wilson parle de son séjour forcé à l’hôpital :

Une confirmation : les gens qui bossent là sont ceux qui ont les vrais boulots. Eux, les profs, et quelques maçons, et tous ceux qui nettoient les rues (et bon, d’accord, peut-être certains bouseux poilus qui font pousser de la nourriture). Voilà des boulots. Tout le reste n’est qu’infantile babillage. Si vous êtes consultant en management, programmeur, relations publiques, agent immobilier, ou écrivain à la con, inclinez-vous humblement devant ces adultes. En particulier si vous êtes scandaleusement mieux payé qu’eux (et vous l’êtes). Les infirmières, les profs, les assistantes sociales et les ouvriers agricoles devraient être les personnes les plus riches dans n’importe quelle société. L’aristocratie.

Jour 15

Si ça continue faudra que ça cesse. (Hubert-Félix Thiéfaine, L’ascenseur de 22h43)