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Peste, papier et memorandum

Je résiste tant que je peux aux livres numériques. Mais quand faut y aller faut y aller, tout en restant sur place. Pendant le confinement j’ai téléchargé (légalement ? aucune idée, en tout cas gratuitement) La Peste de Camus, best-seller de 1947 et de 2020. J’ai commencé à le relire puis l’écran a fini par me fatiguer et j’ai terminé ma lecture deux mois plus tard sur un bon vieil exemplaire papier.

Malgré quelques lacunes qu’on pourrait regretter mais, ce faisant, on se rendrait coupable d’anachronisme (l’absence des femmes dans le roman, l’absence des autochtones algériens racisés en dépit de la situation du drame à Oran… Oh certes il y aurait de quoi déboulonner toutes les statues de Camus, heureusement qu’il n’en a pas), La Peste est aussi bon qu’on le dit, aussi pertinent qu’on le prétend pour comprendre notre propre confine, aussi visionnaire de ce que nous éprouvons et avons éprouvé. Tiens, par exemple, à propos des masques qui sont devenus nos visages :

Tarrou fit entrer Rambert dans une petite salle, entièrement tapissée de placards. Il ouvrit l’un deux, tira d’un stérilisateur deux masques de gaze hydrophile, en tendit un à Rambert et l’invita à s’en couvrir. Le journaliste demanda si cela servait à quelque chose et Tarrou répondit que non, mais que cela donnait confiance aux autres.

Ou bien sur les pensées irrationnelles (cf. le jour 12 de mon journal de confine), on dirait carrément que Camus est envoyé spécial en 2020 :

La plupart des gens […] avaient remplacé les pratiques ordinaires par des superstitions peu raisonnables. Ils portaient plus volontiers des médailles protectrices ou des amulettes de saint Roch qu’ils n’allaient à la messe. On peut en donner comme exemple l’usage immodéré que nos concitoyens faisaient des prophéties. […] Certaines de ces prophéties paraissaient même en feuilleton dans les journaux et n’étaient pas lues avec moins d’avidité que les histoires sentimentales qu’on pouvait y trouver, au temps de la santé. Quelques-unes de ces prévisions s’appuyaient sur des calculs bizarres où intervenaient le millésime de l’année, le nombre des morts et le compte des mois déjà passés sous le régime de la peste. D’autres établissaient des comparaisons avec les grandes pestes de l’histoire, en dégageaient les similitudes (que les prophéties appelaient constantes) et, au moyen de calculs non moins bizarres, prétendaient en tirer des enseignements relatifs à l’épreuve présente. Mais les plus appréciées du public étaient sans conteste celles qui, dans un langage apocalyptique, annonçaient des séries d’événements dont chacun pouvait être celui qui éprouvait la ville et dont la complexité permettait toutes les interprétations. Nostradamus et sainte Odile furent ainsi consultés quotidiennement, et toujours avec fruit. Ce qui d’ailleurs restait commun à toutes les prophéties est qu’elles étaient finalement rassurantes. Seule, la peste ne l’était pas..

Ou bien sur la liberté, grand sujet de Camus et grande préoccupation de tous les confinés du monde :

Les fléaux, en effet, sont une chose commune, mais on croit difficilement aux fléaux lorsqu’ils vous tombent sur la tête. Il y a eu dans le monde autant de pestes que de guerres. Et pourtant pestes et guerres trouvent les gens toujours aussi dépourvus. (…) Quand une guerre éclate, les gens disent : « Ça ne durera pas, c’est trop bête. » Et sans doute une guerre est certainement trop bête, mais cela ne l’empêche pas de durer. (…) Nos concitoyens à cet égard, étaient comme tout le monde, ils pensaient à eux-mêmes, autrement dit ils étaient humanistes : ils ne croyaient pas aux fléaux. Le fléau n’est pas à la mesure de l’homme, on se dit donc que le fléau est irréel, c’est un mauvais rêve qui va passer. Mais il ne passe pas toujours et, de mauvais rêve en mauvais rêve, ce sont les hommes qui passent, et les humanistes en premier lieu, parce qu’ils n’ont pas pris leurs précautions. Nos concitoyens n’étaient pas plus coupables que d’autres, ils oubliaient d’être modestes, voilà tout, et ils pensaient que tout était encore possible pour eux, ce qui supposait que les fléaux étaient impossibles. Ils continuaient de faire des affaires, ils préparaient des voyages et ils avaient des opinions. Comment auraient-ils pensé à la peste qui supprime l’avenir, les déplacements et les discussions ? Ils se croyaient libres et personne ne sera jamais libre tant qu’il y aura des fléaux.

Depuis 70 ans, l’exégèse de La Peste fait volontiers de ce roman existentialiste une allégorie sur le nazisme et l’Occupation. Je me méfie un peu de cette interprétation même si elle a été encouragée par Camus lui-même (je présume qu’il n’avait rien contre le fait d’ajouter du sens à son œuvre tant qu’on n’en retranchait point), parce que l’assimilation des nazis aux bacilles de la peste me semble aussi louche que l’assimilation des juifs aux rats propre à l’idéologie nazie (du reste, qui propage la peste ? les rats, alors nous voici bien avancés). Je persiste à voir dans les juifs et dans les nazis des êtres humains – mes frères.

Peste soit de l’allégorie puisque La Peste fonctionne à merveille au niveau littéral : un récit sur l’effet social, l’effet global, d’une maladie. Les éléments du récit sont innombrables à résonner dans notre quotidien, dans notre patience, notre endurance, notre espérance, notre soif de donner du sens. Jusque dans la prospective du monde d’après :

Tarrou estimait qu’il valait mieux cependant envisager le retour à une vie normale.
– Admettons, lui dit Cottard, admettons, mais qu’appelez-vous le retour à la vie normale ?
– De nouveaux films au cinéma, dit Tarrou en souriant.
Mais Cottard ne souriait pas. Il voulait savoir si l’on pouvait penser que la peste ne changerait rien dans la ville et que tout recommencerait comme auparavant, c’est-à-dire comme si rien ne s’était passé. Tarrou pensait que la peste changerait et ne changerait pas la ville, que, bien entendu, le plus fort désir de nos concitoyens était et serait de faire comme si rien n’était changé et que, partant, rien dans un sens ne serait changé, mais que, dans un autre sens, on ne peut pas tout oublier, même avec la volonté nécessaire, et la peste laisserait des traces au moins dans les coeurs.

Puis la conclusion, quasiment la morale, quelques pages plus loin, pharamineuse parce que minuscule :

Tarrou avait perdu la partie, comme il disait. Mais lui, Rieux, qu’avait-il gagné ? Il avait seulement gagné d’avoir connu la peste et de s’en souvenir (…) Tout ce que l’homme pouvait gagner au jeu de la peste et de la vie, c’était la connaissance et la mémoire. (…) Mais si c’était cela, gagner la partie, qu’il devait être dur de vivre seulement avec ce qu’on sait et ce dont on se souvient, et privé de ce qu’on espère.

Enfin on saute directement à la toute dernière page, tant pis si je spoïle quelqu’un :

[C’est alors que] le docteur Rieux décida de rédiger le récit qui s’achève ici, pour ne pas être de ceux qui se taisent, pour témoigner en faveur de ces pestiférés, pour laisser du moins un souvenir de l’injustice et de la violence qui leur avaient été faites, et pour dire simplement ce qu’on apprend au milieu des fléaux, qu’il y a dans les hommes plus de choses à admirer que de choses à mépriser.

Memorandum nécessaire et suffisant. Phrase à inscrire sur un post-it ou à défaut sur un blog au fond du tiroir pour ne jamais être tenté de l’oublier : il y a dans les hommes plus de choses à admirer que de choses à mépriser.

Chaque fois que je reviens vers Camus je me souviens à quel point il est digne, profond, fondamental, et un tout petit peu méprisé par les gens de lettres sous prétexte qu’il est facile à lire. (Je crois y voir un héritage d’une rivalité des années 60 entre Sartre et lui, aussi artificielle qu’entre les Stones et les Beatles.)

Camus a eu une influence décisive sur moi, notamment La Chute, mon Camus préféré, dont je mets encore à profit la trouvaille narrative géniale, l’adresse à un interlocuteur qui est peut-être le lecteur mais peut-être un autre personnage (coucou Nanabozo).

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