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En sortant de Celui qui tombe

28/10/2016 Aucun commentaire

© Geraldine Aresteanu

Vendredi 14 octobre 2016. Je sors de la représentation de Celui qui tombe de Yoann Bourgeois à la MC2, Maison de la Culture de Grenoble. Je crois que je marche à quelques centimètres au-dessus du sol. Quelle merveille.

Je me souviens, la première fois que j’ai entendu parler de Yoann Bourgeois, c’était il y a une douzaine d’année, un homme s’ébattait tout habillé dans un tube rempli d’eau, je le regardais dans un autre tube, ma téloche, dans feue l’imprévisible émission expérimentale d’Arte, Die Nacht. Je me souviens depuis d’avoir été bouleversé par certaines de ses propositions scéniques, comme lorsqu’il tentait simplement de grimper un escalier sur une musique de Philip Glass…

Celui qui tombe est le quatrième spectacle que je vois en dix ans de ce circassien/ acrobate/ chorégraphe/ poète devenu entre temps une institution (désormais co-directeur du Centre National de la Chorégraphie de Grenoble, après trente ans de monopole officieux de Jean-Claude Gallotta). Sans doute mon préféré. Pas sûr. Pas grave.

La gravité est ailleurs : sur scène. La gravitation universelle, même. Six personnages luttent pendant une heure contre elle mais jouent avec elle, ils ne se parlent pas mais se regardent, se touchent, galopent, presque dansent ou parfois dansent franchement, se ruent, s’enjambent mais se tendent la main, écoutent Frank Sinatra puis courent encore en silence, puis chantent impeccablement malgré mille contorsions qui devraient leur couper le souffle.

C’est beau, élégant, poignant, athlétique, poétique. Et l’effet est durable : quand on réfléchit à tête reposée, on entend bien combien ça nous a parlé, les jours suivants ça nous parle encore… Ça parle de nous, ça parle de notre intimité cachée dans un grand spectacle, de danger au milieu d’une chorégraphie impeccablement réglée, de légèreté au sein du mouvement (la métaphore si l’on y tient est transparente : la vie est toujours une question d’équilibre). Ça parle encore de liberté contre la fatalité, d’individu face au groupe, de ce qui nous tient ensemble et nous sépare, de nos joies viscérales et aussi de nos séparations, de nos fidélités et de nos amitiés perdues, de la façon dont on se débrouille avec nos deuils les plus privés, et c’est pour ça qu’on en sort tout retourné, purgé, marchant au-dessus du sol, ça parlait de la mort et on l’a pris pour soi.

Ça parle de ce qu’on voudra, de ce qu’on pourra, le sens sur scène n’est pas littéral, et si on n’a pas envie d’aller plus loin que la rétine on aura vu des corps qui bougent et le spectacle aura déjà été extraordinaire.

J’ai ri, j’ai pleuré, je te jure, à grosses larmes, j’en étais le premier surpris et heureux, j’ai jubilé, frémi, tremblé de joie, haleté de suspens et de soulagement… Toute une palette d’émotions que je n’éprouve guère d’habitude dans les salles de spectacle subventionnées, lorsque je regarde poliment une chorégraphie contemporaine rachâchante ex-novatrice-et-néo-académique « à la Gallotta », ou bien une pièce de théâtre qui était moderne il y a 50 ans et qu’au mieux on aura trouvé « intéressante », ces spectacles dont on sort en se disant okay, c’est fait, je pourrai dire que je l’ai vu, mais ce n’est pas avec ça que la Kulture Officielle de Grenoble va s’arranger…

Or, si, elle s’arrange, très nettement. J’ai comme l’impression que Yoann Bourgeois est ce qui pouvait arriver de mieux à la MC2.

Une seule chose m’a agacé ce vendredi 14 octobre 2016 : le texte figurant dans le programme de salle. J’en cite un morceau, pour mémoire.

 « Celui qui tombe se désaltère aux sources d’une vivacité encore inédite, délestée des contours rassurants de la tradition. Nous sommes immergés alors dans une liberté qui grandit de soi-même et malgré nous. (…) Est-ce un rire, tacite ? Quelque question en forme d’atmosphère ? Serait-ce, le croirez-vous, un soin discret de régénération ? Ce présent provoque notre vitalité, et l’infime de se changer à l’infini. »

Un mur.

Une suite incohérente de mots mis bout-à-bout, de phrases, d’images, de citations (j’ai reconnu un peu plus loin un fragment de Nietzsche, « Rien n’est vrai tout est permis », auquel est ajouté comme par dialectique un troisième terme, « qu’est-il possible ? », mais je n’ai pas perçu la pertinence de la rallonge au-delà du clin d’œil aux initiés)… Avant la représentation, j’ai lu deux ou trois fois ce charabia pour passer le temps (j’étais arrivé bien en avance) et je n’y ai rien compris. Puis j’ai reçu le spectacle en pleine tête. Après coup, je l’ai relu, je l’ai mieux compris, mais pas mieux aimé. À quoi sert-il donc, quelle est sa valeur ajoutée, s’il doit être lu seulement une fois rentré chez soi ? Il est censé être une porte d’entrée, mais la porte d’entrée est verrouillée de l’intérieur.

Au risque d’être grandiloquent, j’ai été pris de vertige devant un gouffre, le gouffre qui sépare un spectacle s’adressant directement à tout un chacun, via ses yeux, ses oreilles et ses viscères, et un texte de salle s’adressant à une infime poignée de cerveaux bien peignés et bien complets des clefs et codes afférents. Bon, je sens que je m’embrouille dans mes métaphores, un mur contre lequel on se fracasse devient une porte d’entrée qui se révèle un gouffre, je crois que j’en fais trop et que je cède aux mêmes travers de la prose que je réprouve, bien fait pour moi… Moi aussi je suis bien peigné, on ne se refait pas… Mais le présent blog n’a pas la vocation « communicationnelle » d’un support de salle.

N’empêche, je crois lire dans ce papier bavard, abscons et pédant, cultivé, amphigourique, un condensé de quelques problèmes qui font se craqueler la société française en 2016, l’entre-soi, la perte du langage commun, peut-être même le mépris de classe. Je me demande si, désespérément contreproductif, ce texte ne constitue pas avant tout une barrière de sécurité pour protéger la Kulture et sa Maison du plus grand nombre, du grand public qui, s’il devait jamais, par hasard, tomber sur ces phrases, ne pourrait que se souvenir que la MC2, ha non, ce n’est pas pour lui. Alors même que ce que j’ai vu sur scène était tout le contraire : un grand art extrêmement exigeant, radical, et cependant « populaire », mélange pas forcément contradictoire, comme le cinéma le revendique à l’occasion.

Ce spectacle était pour « pour le grand public », je veux dire pour lui aussi, autant que pour moi, puisqu’a priori il a les mêmes capacités que moi, d’émotion, d’émerveillement, mais aussi d’abstraction.

J’étais, durant le spectacle, assis tout contre une classe de collégiens et leur enseignante. Les élèves étaient agités, excités, peaux-levées, déconneurs, textoteurs : normaux. Mais quand la lumière s’est éteinte, leur brouhaha a fait de même, et ils ont regardé bouche bée vivre les six personnages, leur silence seulement brisé par quelques exclamations sporadiques, « Non mais il va pas bien lui ! » qui traduisaient surtout leur stupéfaction et leur admiration. À la fin du spectacle, ils ont applaudi à tout rompre, pareil que moi. J’étais certain qu’aucun d’eux n’avait lu un traitre mot de la feuille de salle, et je me suis demandé ce qu’ils pourraient faire de cet imprimé par la suite.

Les trois singes de la chanson française

27/03/2016 Aucun commentaire

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Le hasard parfois vous enchante les mains, vous vous croyez rendu à l’orée du miracle, un hasard tiens par exemple celui des concaténations dans les bacs des médiathèques. Il se trouve que cette après-midi-là, je parle de mardi dernier, des bombes viennent d’exploser à Bruxelles, on compte encore les morts, ils disent au moins 31, c’est curieux ce au moins et ensuite un chiffre non-rond, et 200 blessés, au bout d’un moment je baisse la tête, c’est fait c’est fait, je cesse de rafraîchir compulsivement lemonde.fr pour mettre à jour le compteur, je soupire et comme il n’y a pas de sot métier je m’en vais exercer le mien, je m’occupe les doigts et l’esprit à fouiller et trier et ranger des disques compact dans une médiathèque. Sur ces entrefaites je tombe nez à nez et coup sur coup, dans le bac chanson française, sur trois albums d’artistes de variétés, parus dans les années 2010, et dont les pochettes semblent se répondre, comme concertées. Le premier chanteur se cache les yeux, le deuxième se bâillonne la bouche, le dernier se bouche les oreilles.

Sont-ils assez mignons, les trois singes de la chanson française ! Que faire de ma trouvaille ? Tiens, je dispose le triptyque en linéaire sur le présentoir du bac, je me demande si quiconque parmi mes usagers comprendra ce que j’ai voulu dire, moi-même je n’en suis pas bien sûr, alors il m’expliquera. Instantanément, ma machine à associations d’idées se met en branle. Comme j’incline à penser que la chanson populaire exprime, pour le meilleur et pour le pire, l’inconscient collectif d’une nation, je me demande dans quelle mesure ce trio d’handicapés volontaires mis bout à bout ne nous représente pas à merveille. Nous ne voulons pas voir. Nous ne voulons pas dire. Nous ne voulons pas entendre.

Voir, dire et entendre quoi ? Ce qui se passe, ce qui s’est passé, ce qui va se passer.

Aussitôt ma prompte machine à associations redémarre, et je pense à ça (je vous prie de lire l’article au bout du lien, puis revenez, je vous attends, je ne bouge pas).

Je me souviens de mes études d’histoire, oh il y a longtemps, près de 30 ans, mes études à leur tour ont rejoint l’Histoire. J’étudiais le XXe siècle, ce défilé d’horreurs à grande échelle mais heureusement on nous expliquait pourquoi tout ça était derrière nous, plus jamais ça, nous étions entrés dans une ère de paix et de raison et d’union et de libre-échange. Bien sûr, l’épopée tragique du IIIe Reich formait la pierre angulaire de ces enseignements, le danger absolu mais d’autant plus éloigné à présent que nous étions occupés à le décortiquer dans les amphis. Je voulais comprendre, et pour cela remonter aux sources. Or les sources existaient, il suffisait de les lire. J’ai donc commandé en librairie Mein Kampf.

Je ne risque pas d’oublier le regard que m’a jeté la libraire, comme si un monstre fumant, puant, gluant, à plusieurs bras, tous brandis obliques et portant un brassard svastika, venait d’entrer dans sa boutique en laissant des flaques partout. « Eh Gisèle y’a monsieur là il veut Mein Kampf ! On l’a ou quoi Mein Kampf ? Faut le commander, non, Mein Kampf ? Oui c’est pour ce monsieur avec les lunettes. » J’ai surmonté l’opprobre, j’ai acquis le livre maudit, j’en ai commencé la lecture, je ne l’ai jamais terminée, c’était gros, répétitif, un peu écoeurant, mais certes extrêmement instructif. Tout y était : l’idéologie, les mythes politiques, la liste des ennemis, les buts de guerre, la stratégie planifiée pour enflammer le monde et rafler la mise. On ne peut pas dire que le IIIe Reich tombait du ciel, son histoire était programmée dès 1924, et détaillée par avance dans Mein Kampf. Best-seller en Allemagne mais aussi en France dix ans plus tard, 1934, date de la première traduction française. Hitler était considéré comme un écrivain, à l’époque, et son livre jugé fort bien écrit et très élégamment traduit ! (Ce qui n’est plus le cas : je relève que l’équipe éditoriale qui publie en 2021, chez Fayard, la version critique de Mein Kampf intitulée Historiciser le mal considère, quant à elle, que la traduction de 1934 faisait preuve de parti-pris anti-allemands et antisémites – deux raisons de plaire au lectorat français, sans doute.)

Je crains que ce soit un peu la même chose avec ce nouveau livre maudit, Gestion de la barbarie. Le même souci du détail opérationnel, le cheminement rationnel de l’idéologie jusqu’au plan de campagne. Il n’y a qu’à lire pour tâcher de comprendre que les jeunes assassins kamikazes ne sont pas seulement des décervelés en rupture sociale, paumés délinquants petites frappes, mais aussi les rouages d’une vaste entreprise dont l’esprit et le dogme sont connaissables en librairie. On ne pourra pas dire « On ne savait pas » comme feraient trois singes.

Je sens une différence, toutefois : celui qui commande Mein Kampf en librairie subit toujours un soupçon, mais un seul, le même, tiens voilà un néo-faf qui achète son bréviaire, un nostalgique du pas de l’oie, pauvre type. Sur celui qui commande Gestion de la barbarie en revanche, peuvent peser non pas un, mais deux soupçons, deux réprobations contraires : tiens voilà un jihadiste bleubite qui s’achète son mode d’emploi pour bien se faire exploser selon les préceptes du Prophète / tiens voilà un complotiste parano qui joue à se fait peur, ou un facho type Riposte laïque ou Bloc identitaire qui se paye son shoot d’islamophobie (remarquons que feu le préfacier de l’édition française de Gestion de la barbarie était un habitué des micros de Radio Courtoisie), voire un crypto-néo-colonialiste à la Kamel Daoud qui cultive ses clichés anti-arabes… 

L’époque est plus compliquée que jamais. On passe pour un salaud si l’on cherche à comprendre, et Valls a bien tenu son rôle de Premier ministre en donnant le ton des débats : expliquer c’est excuser, qu’il a dit ce con, aphorisme en phase avec l’époque. Toute démarche intellectuelle ne serait qu’une abjecte complicité, cessez de réfléchir citoyens vous êtes déjà suspects !

Tout le savoir du monde est à portée de clic, mais il vaudrait mieux ne pas voir pas dire pas entendre ? Du coup, j’ai commandé Gestion de la barbarie sur internet. Personne ne me regardait. C’était il y a plus d’un mois, déjà. Je ne l’ai toujours pas reçu. Je ne sais pas ce qui se passe.

Ennemi du livre

25/02/2015 un commentaire

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Sur de nombreux sujets, je ne sais plus quoi penser. Exemple : le rétablissement du service militaire obligatoire. Longtemps j’ai été contre, catégorique avec ça, résolu, farouche, vomissant tout kaki les meilleurs arguments, estimant avoir payé d’une année de ma vie (grenadier voltigeur Vigne, classe 12/91, 46e régiment d’infanterie de ligne) le droit d’exprimer un avis autorisé sur ces conneries d’un autre âge.

Mais d’un autre côté, et surtout depuis le 7 janvier, je ne suis pas insensible à certains contre-arguments : ce service national serait souvent, de fait, la seule occasion de brassage entre jeunes hommes (et quelques femmes ?) français, le moyen de faire se croiser des citoyens de divers milieux, quartiers, communautés, classes sociales… le temps de leur faire éprouver (entre autres corvées de chiottes et rituels débilitants) ce qu’ils ont en commun : cette citoyenneté française, justement.

Bref je suis indécis. C’est Siné qui a éclairé ma lanterne dans sa dernière chronique. Merci Siné ! Je sais désormais ce que j’en pense : la même chose que lui.

Je me félicite chaque mercredi de l’existence de Siné. Je suis Siné, pourrais-je dire si toutes les revendications identitaires ne me révulsaient pas à court ou long terme. J’aime son canard, j’aime ses livres, j’aime son blog. Il y est partout le même depuis 50 ans, pourtant un livre n’est pas un blog. On ne fait pas un livre avec des articles de blog ; on ne fait pas un blog avec les pages d’un livre. (Je ferais mieux d’écrire ces ces phrases avec « je » plutôt que « on »… Chacun fait ce qu’il veut, bien sûr… Je dois cesser d’être catégorique, je ne sais plus quoi penser sur tant de sujets.)

Tiens, prends Joann Sfar. Je ne suis pas un inconditionnel des livres de Sfar. Vite faits, ni à faire, à peine pensés sitôt dessinés, mille idées en vrac lui passent par la tête, aussitôt à la pointe du crayon, et quand on arrive au bout c’est tout ? ah, bon, au suivant… je m’y ennuie parfois. En revanche, j’adore son blog (qui a souvent changé de forme et d’adresse, il s’appelle aujourd’hui Si Dieu existe et il est hébergé par le Huffington Post), vite fait, à peine pensé sitôt dessiné, mille idées en vrac lui traversent la tête, aussitôt à la pointe du crayon, et une fois au bout c’est tout ? eh, oui, au suivant, bravo… je ne m’y ennuie jamais.

Comme tout le monde, Sfar a sensiblement changé de ton depuis janvier. Ses mots et crobards sont plus graves, mais toujours nourrissants. Par exemple, Sfar est celui qui a trouvé les mots justes (ici) à employer en guise d’auto-défense intellectuelle pour rétorquer à tous les dieudonnistes qui nous engluent avec l’argument Deux poids deux mesures, soit ignorants soit manipulateurs mais toujours crypto-complotistes, qui justifient un racisme par un autre (nous voilà bien avancés), « tout le monde défend la liberté d’expression raciste de Charlie alors que la justice tombe sur le râble du pauvre Dieudonné »…

Et merci Sfar pour un autre point de philologie : que signifie Boko Haram, qui donne son nom à une puissante secte de barbares ? Les traductions consensuelles donnent « l’éducation occidentale (Boko) est impure (Haram) », parce que ces pieux individus dénoncent l’American Way of Life qui impose le string aux jeunes filles et des mensonges scientifiques aux écoliers (sur ce sujet lisez ceci je vous prie, c’est effarant), ils récusent la mondialisation de ce modèle tel qu’on le conçoit depuis un siècle ; disons, depuis Ford, Disney et les accords Sykes-Picot, jusqu’à Macron, Davos et l’axe du mal de George W. Bush.

Mais Sfar propose pour l’expression Boko Haram une autre traduction, tout à la fois plus vague et plus ciblée : « le livre est mauvais ». Au moins, les positions sont claires. Le livre, la culture, la connaissance, l’enseignement, tout cela condamnable. Nous tous, qui vivons par et pour et avec le livre, avons été désignés comme ennemis. (Daesh, cousin de Boko Haram, brûle des livres comme il tue des gens.)

Une anecdote remonte. Je me souviens, il y a plus de 15 ans, je commençais à travailler en bibliothèque dans un « quartier », un de ceux où le mercredi après-midi l’école coranique prenait le relai de la République, on ne peut pas dire qu’on a rien vu venir, c’est bien le pire, on voit venir depuis 15 ans… Or systématiquement dans ma bibliothèque, le Saint Coran disparaissait. On l’achetait, on le couvrait, on le mettait en rayon… Quelques jours plus tard il était à nouveau introuvable, subtilisé. On a fini par apprendre que c’était les barbus du coin qui trouvaient intolérable que cet objet sacré figure dans un lieu haram, ils nous le confisquaient. La haine du livre, c’est cela aussi : le sacraliser pour ne jamais l’ouvrir, jamais le lire. Le Coran est un objet magique, pas un texte à lire. Lire, c’est haram.

Et sans fin tourne dans ma tête ce poème d’Hugo, C’est ton bien ton trésor ta dot ton héritage…

Survie en milieu hostile

01/11/2014 un commentaire

Les Combattants

Je jette un oeil sur la une du quotidien régional. Je soupire préventivement, on a quoi aujourd’hui comme mauvaise nouvelle, comme méchante humeur ? Les Français n’aiment pas le changement d’heure. Allons, bon, qu’est-ce qu’il leur prend encore aux Français. Moi je l’adore, le changement d’heure, je le trouve stimulant, j’ai expliqué pourquoi autrefois, à une époque qui me semblait plus légère. Eh bien les Français, eux, ils n’aiment pas ça. Mais ils n’aiment pas grand chose, en ce moment.

Ils n’aiment pas les Français, déjà. Ni du reste les étrangers. Ils n’aiment ni ce qu’ils ont, ni ce qu’ils n’ont pas. Ni l’état des choses ni les changements. Ni les riches ni les pauvres (sans doute parce que les riches n’ont jamais été si riches, ni les pauvres plus pauvres). Ni la pollution ni l’écotaxe. Ni les impôts ni le parlementarisme (parce que les parlementaires négligent de payer leurs impôts). Ni les artistes qui érigent pour rire des joujoux sexuels gonflables dans les rues, ni les artistes en général et intermittents. Ni les sondages qui leur demandent leur avis ni l’automne. Avec tout ce que les Français n’aiment pas, la PQR peux tenir sa une 365 jours par an.

Je n’ai pas trop le moral. Je vois arriver gros comme une maison le prochain coup d’état fasciste. Je me crois en cela plutôt rationnel : le fascisme nationaliste et/ou religieux, celui des intégristes musulmans ou celui des catho-tradi-tue-l’amour, celui des bonnets rouges ou celui des chemises bleu marine, celui des obscurantistes ou celui des cultivés, celui des complotistes internet ou celui des racistes décomplexés, celui de tous ceux qui ont quelque chose à perdre, celui de ceux qui n’ont plus rien à perdre… le fascisme s’affirme comme le seul projet politique capable de mobiliser la rue (et les médias, et Internet, et accessoirement les librairies – pour ce qu’il en reste). Je n’en mène pas large.

Je m’efforce de ne pas trop le dire, parce qu’à force d’écrire des choses horribles, les choses horribles finissent par arriver, et puis aussi parce que quand je vaticine, mes proches ont tendance à me coller des beignes pour me faire reprendre mes esprits… Mais tout de même je l’avoue à voix basse à mon blog, presque comme une faute : je n’ai pas trop le moral. Je prends au sérieux le risque de la fin de la démocratie en 2015, sensiblement plus que je ne redoutais la fin du monde le 21 décembre 2012.

Alors ma fille m’engueule. Elle me dit « Tu te fais du mal tout seul en épluchant systématiquement tous les commentaires laissés sur les sites d’information, pas étonnant que tu déprimes au bout de la souris, tu confonds les trolls avec la population française… » Elle a sûrement raison. Elle est fine, ma fille. Je préférerais confondre cette fille avec la population française.

Reste que l’avant-goût de cataclysme est le parfum de l’époque. Il faudrait faire quelque chose de ce climat, de peur que ce climat fasse quelque chose de nous. Et qu’en faire, au juste ? Un roman, peut-être.

Ou un film. Thomas Cailley en a fait son premier film, qui s’appelle Les Combattants.

Film très impressionnant. Terrifiant, parce que fort juste sur ce que sont la violence et l’angoisse en 2014, avec peur de la fin du monde, dernier retranchement de l’individualisme dans les convulsions de l’agonie du monde, et jeunesse mutante, pétrie de cynisme et de système D. Des dialogues parfaits, une écriture très fine et qui pourtant semble spontanée, du grand art. Il faut attendre longtemps ? Non, il faut seulement attendre. J’adore ce bref échange, même arraché à son contexte. Mais si l’on ajoute ce que dit le contexte...

L’envoûtant et répugnant personnage de Madeleine, joué par Adèle Haenel, est le coeur du film. Elle incarne très exactement le parfum de fin du monde dont je causais trois paragraphes plus haut, un air du temps sublimé par le romanesque. Jeune fille et monstre, elle est idéalement adaptée à son milieu (hostile). Puisqu’elle a fait des études d’économie prospective, elle a intégré qu’en ce monde c’est chacun pour sa peau. Elle anticipe que l’apocalypse imminente se doublera d’une lutte de tous contre tous, et que dans le chaos seuls les plus durs survivront. Alors, méthodiquement, elle s’endurcit. Elle se lance dans un stage de préparation militaire. Mais se rend compte qu’elle n’y est pas à sa place. L’Armée est une institution d’un autre temps, une discipline d’arrière-garde, une bêtise périmée : Madeleine y teste la vie à la dure, okay, mais les notions qu’on essaie de lui inculquer, l’obéissance à la hiérarchie, le devoir, la solidarité, le sacrifice, ne signifient rien pour elle. Aussi désuet qu’une uniforme à pompon. Elle quittera son régiment une fois qu’elle y aura puisé les seuls enseignements techniques (mot qu’elle emploie beaucoup) dont elle a besoin.

Le film raconte quelque chose d’important, et d’inédit : l’irruption dans la fiction de cette sorte de personnage signale que cette sorte de personne est possible dans le monde réel. Je crois bien que j’en connais. Et, en plus de ce pavé dans la mare, le film réussit à être drôle, haletant, bourré de péripéties, et même, puisque c’est aussi une histoire d’amour, curieusement charnel (sensualité extraordinaire de la scène du maquillage aux couleurs camouflage, variation martiale du Blason ou du Cantique des cantiques).

Seuls points faibles d’un film, à ceci près, magistral : son titre vague et passe-partout (quel dommage pour vous, si vous passâtes à côté par faute d’un intitulé peu exigeant), et sa BO, tartine techno-french-touch sûrement « originale » mais qu’on a l’impression d’avoir déjà trouvé ringarde il y a 20 ans – même les musiques de Carpenter dans les années 80 étaient plus « modernes ». (Même grief contre Bande de filles de Céline Sciama, autre film passionnant, nécessaire et neuf, avec une musique pénible. Une tendance, apparemment.)

Vivent les vivants !

02/08/2014 2 commentaires

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C’est quoi, le contraire de « nécrologie » ? Logiquement ce serait « biologie », mais bon, la logique…

Je constate avec un léger embarras que, lorsque je rédige ici le panégyrique d’une personne, c’est souvent à l’occasion de sa nécrologie. Comme si les morts seuls méritaient enthousiasme et gratitude. Or il nous faut dire du bien des vivants, parce qu’eux aussi parfois sont des braves types. Les sains exercices d’admiration, comme les appelait Cioran, devraient porter d’abord sur les êtres qui marchent encore sur la terre, ne serait-ce que pour mêler à l’éloge l’espoir de les croiser de nouveau.

J’ai eu le privilège de passer une semaine dans la compagnie d’un homme exceptionnel. Michel Hindenoch est conteur. Une mine d’or sous des dehors pépères. Moitié grand sachem et moitié Charlemagne, moitié Minotaure et moitié renard, moitié Don Quichotte et moitié Popeye, moitié sage et moitié lutin. Déjà huit moitiés, je sais, pourtant il en manque pour faire le tour du sujet, l’homme est habité.

Excellent conteur, Michel est aussi excellent pédagogue : l’art et la manière – or c’est comme chez les musiciens, l’un n’implique pas automatiquement l’autre. Face à ses apprentis, il se montre à la fois très bienveillant et très exigeant, attitude idéale pour autoriser le progrès du novice. On raconte devant lui, on est intimidé mais on surmonte, on se lance. Quand l’histoire est achevée, Michel ferme les yeux, se tripote la barbe, se masse le visage comme pour des ablutions rituelles, puis finit par rendre son verdict : « Oui. C’est bien. Ça marche, ça fonctionne, ça roule. Mais !… Tu peux gagner ici. Et puis aussi ici, ici, ici. Et un peu là.  » Ah, okay. Je vois. Merci.

C’est parce que j’essaye de conter que je suis allé quérir son enseignement. J’aime les contes depuis fort longtemps. J’en glisse dans mes textes ici et là, j’en ai enchâssé dans certaines nouvelles, mais cela restait de la littérature déguisée en parole orale, pas encore la véritable énergie du conte. Certes c’est avant tout la littérature que j’aime, naturellement, tissé de livres je suis von Kopf bis Fuss. Mais certains jours la littérature me bassine, notamment à cause de l’ego des écrivains (du mien en premier lieu, sans aucun doute : oh comme mon ego m’emmerde)… Or ces jours-là, les contes, les mythes, les grands récits imaginaires, épiques, comiques, onirique, religieux, etc., anonymes ou collectifs, immémoriaux, m’apparaissent recéler la profondeur et les richesses et toutes les vertus de la littérature, sans en avoir la pesanteur ni la vanité.

L’un des enseignements de Michel : « Ce qui peut interférer dans le relation entre l’histoire et le public, c’est la relation entre le conteur et le public » . L’histoire doit primer, nous sommes à Son service. De là découlent des conseils tels que celui-ci, radicalement contraire à la doxa ou aux réflexes des débutants : éviter de regarder le public dans les yeux. Très important, le regard du conteur, puisque de sa parole doit naître une vision. Ce qu’il ne doit jamais perdre des yeux, de son regard non-prédateur (contrairement à notre vision réflexe, aiguisée par les relations sociales ordinaires), c’est l’histoire, pas l’audience. Michel quant à lui aime raconter comme il aime chanter : les yeux fermés. Après tout Homère était aveugle, disent certains. Certains autres disent même qu’il n’existait pas, ce qui est une façon de résoudre la question de l’ego. On peut néanmoins lire Homère, et on peut lire Michel Hindenoch.

J’aimerais maîtriser l’art de donner une histoire en public sans un texte-béquille préalablement écrit entre les mains, ni su par cœur, et je m’y essaye avec humilité, comme (exemple pris totalement au hasard) un tromboniste qui tenterait d’apprendre à jouer de la contrebasse : je constate que les deux disciplines sont radicalement différentes, rien à voir ; mais certaines choses nouvelles rappellent certaines choses anciennes, d’autres voies pour des mêmes voix.

Le conte, c’est de de la matière vivante. Offerte par un vivant aux vivants, et CQFD.

Hugo, enculé

19/06/2014 6 commentaires

LA-CITE-ROSE

Comme le football m’indiffère absolument (je ne le déteste même pas), je retiens deux informations dans l’actualité du jour.

1) Un jeune Rom de 17 ans a été lynché et retrouvé en pulpe dans un Caddie, dans « la cité des Poètes », un quartier de Pierrefitte-sur Seine (93).

Quartier également connu sous le nom de Cité rose et décor d’un film portant ce titre, et dont l’affiche montrant des enfants dans un Caddie prend aujourd’hui des connotations sinistres. Les images m’en sont bizarrement familières (j’ai habité autrefois à Saint-Martin-d’Hères un quartier dessiné par le même architecte, Jean Renaudie). La Cité des Poètes est le cadre occasionnel, non de joutes de poésie, mais de violences, de trafics, de la misère qui gagne, d’agressions de pauvres par d’autres pauvres. À nouveau la presse déborde d’articles sur les violences dans les cités.

2) À l’épreuve de français du baccalauréat est tombé hier un poème extrait des Contemplations de Victor Hugo, « Crépuscule ». Dans les heures qui ont suivi, Hugo s’est retrouvé couvert d’un tombereau d’ordures numériques. Les lycéens se sont défoulés dès la sortie de la salle d’examen en l’insultant copieusement post-mortem sur Twitter.

Florilège :

Crépuscule de merde, Victor Hugo, tu fais chié à écrire des poèmes comme sa ! avec ta nature, ta vie et ta mort à deux balles !

Victor Hugo a cause de toi j’ai foirer mon bac la prochaine fois t’eviteras de faire discuter un brin d’herbe et une tombe cimer

Victor Hugo tu pu vraiment enfoiré , avec ton crépuscule du cul là !

Torches toi avec ton brin d’herbe fdp de Victor Hugo

J’avoue Victor Hugo il est pas tout seul dans sa tête. Genre le mec il compare l’amour a un tombeau

Faus areter les Gars Victor Hugo c un gro tarba, il étai just fashion avant. Mnt ta gueeule FDP

C’est vrai, il n’est pas clair du tout ce Victor Hugo. En plus, il est complètement dépassé.

Victor hugo c un batard il peut pas parler normalement cmme les autre que i parle en message codé

Je l’aimais déjà pas lui, alors maintenant je le déteste

Wallah il est fou il parle d’amour de mort et de nature en mm temp fou lui

Nike ta mère Victor Hugo et Nike la mère à tes de potes aussi pd

Victor Hugo si j’te croise dans la rue t’es mort

Mon rêve est de cracher sur la moustache a V.Hugo

Ce soir je brûle un victor Hugo sur la place de la mairie j’ai plus rien a perdre

Victor Hugo enfoiré avec ton brun d’herbe ! Au lieu de nous le donner en sujet t’aurais pu le fumer merde

Victor Hugo ta vie ta mort et ton amour tu te le fou ou je pense tu m’as gonflé pendant 4 heures

Je te maudis victor hugo, toi ta famille ta fille, Leopoldine cette grosse pute CREVEZ

Victor Hugo vient de devenir en une journée moins populaire que François Hollande.

Je récapitule les deux informations. Les gros titres. D’un côté, Les Poètes : portrait d’une cité à la dérive ; de l’autre, Victor Hugo menacé de mort sur Twitter. Je connecte les deux. Je comprends. Crèvent les poètes ET ceux qui les habitent. C’est facile, finalement, décrypter l’actualité. On devrait l’enseigner au lycée.

Bon, cessez-le feu. Calmez-vous, les jeunes. Si Les Contemplations vous sont hermétiques, lisez plutôt Les Misèrables (tome III livre 6 chapitre IV):

Marius pensait en ce moment-là que le Manuel du Baccalauréat était un livre stupide et qu’il fallait qu’il eût été rédigé par de rares crétins pour qu’on y analysât comme chef-d’œuvre de l’esprit humain trois tragédies de Racine et seulement une comédie de Molière. Il avait un sifflement aigu dans l’oreille. Tout en approchant du banc, il tendait les plis de son habit, et ses yeux se fixaient sur la jeune fille. Il lui semblait qu’elle emplissait toute l’extrémité de l’allée d’une vague lueur bleue.

Ou ceci. Ou cela.

[Bonus : Rimbaud, Baudelaire, Hugo, alias Filochard, Ribouldingue et Croquignol, enfresqués sur les murs de la cité des Pierreuses, Chanteloup-Les-Vignes (78). ‘L’immeuble comportant le portrait de Victor Hugo a été détruit en 2005 lors d’une phase de l’opération de rénovation urbaine.‘]

Des chiffres et des lettres

10/05/2014 Aucun commentaire

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« … Et ce qu’ils appellent la qualité de vie, c’est encore de la quantité : quantité de fleurs dans les jardinières en béton des villes, quantité de ressorts dans le sommier, quantité de watts à la chaîne stéréo, quantité de psychologie dans le feuilleton télé… »
Gébé, Tout s’allume, 1979, rééd. 2012 éditions Wombat

Les temps sont comptables. La réalité est dans le chiffre. Je lis ces phrases prophétiques sur la quantité et le quantifiable, écrites il y a 35 ans et je me demande ce que Gébé voyait venir, au juste. Le toujours plus de la société consumériste ? La suprématie économiste (la croissance comme seul lendemain qui chante, et ses autres noms, l’expansion, la relance, le développement, qui tous laissent entendre que le progrès est une numération) ? Ou, plus profondément, la révolution dans notre façon de penser, d’évaluer ? Vers une Weltanschauung chiffrée, qui ne serait pas exclusivement financière, mais globale et arithmétique… « Belle religion » selon Sganarelle.

Un conteur que j’ai rencontré m’a remercié de l’avoir écouté conter. Il a dit : si l’époque ne réservait pas un tout petit espace aux conteurs, alors tout serait occupé par les comptables. Parce que chez ces gens-là, on n’cause pas, Monsieur, on n’cause pas… On compte.

Tout est chiffre. Tout est chiffré. L’information, le lien social, la culture, la communication, la vie commune… sont numériques. On a tendance à oublier le sens premier d’un mot qu’on rencontre vingt fois par jour. Or numérique signifie transformé en numéros. Et son synonyme, digital, exprime l’idée de compter sur ses doigts. Zéro, un, zéro, un, zéro. Qu’est-ce que la numérisation permet ? Qu’est-ce qu’elle empêche ? Qu’est-ce qu’elle fait à la pensée, à la langue quotidienne (expressions courantes : Je gère… J’ai pris cher… Tu ne me calcules pas…), ou à la langue poétique ? Ceci ou cela.

Chiffre = code. Déchiffrer = décoder. Chacun de nous est lâché dans les rues portant à bout de bras son décodeur  de poche, point de contact numérique avec les autres humains, faute de quoi l’existence nous resterait proprement indéchiffrable. Un particulier dépourvu de son accessoire numérique devient inconcevable.

Tiens, c’est curieux : nous en nourrissons des hallucinations. Comme cette figurante dans un film de Chaplin, que nous sommes sûrs de voir parler dans son téléphone portable en 1928. De la même façon, traversant le mois dernier la fondation Calouxte-Gumbenkian de Lisbonne, je suis tombé nez à nez avec une jeune fille consultant ses SMS à Florence vers 1720. Ci-dessus la reproduction (numérisée) de cet étrange tableau, Portrait d’une jeune fille, Giuliano Bugiardini (1475-1554). Depuis cette rencontre, oui, je suis tenté de croire que le numérique rectifie nos yeux et nos oreilles.

(Un joli livre à propos de la rivalité entre nombres et lettres, dans une société penchant nettement en faveur des premiers : La guerre des mots, de Dedieu et Marais.)

Bastille Nation – autrement dit : « Le pays de la Révolution »

01/02/2014 un commentaire

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Bloquer une ville en marchant, banderole à la main, parce qu’on n’est pas content et qu’on est nombreux, trois millions selon les organisateurs et cent dix mille selon la police : la manif est une tradition française. Y’a ça, le béret basque, le Mont Saint Michel, la Tour Eiffel, pis la baguette et le Bordeaux : la France. Moi-même, j’avoue, je marche. Je baguette, je Bordeaux, je manife, je suis vachement français.

Sylvain, un ami, français idem, qui autrefois jouait du saxophone dans le même groupe que moi, a ces dernières années énormément marché, lui aussi. Or une idée lui vint à force de marcher. Du reste Nietzsche affirmait « Les seules pensées valables viennent en marchant ». Sylvain a conçu le projet d’un jeu de société sur le thème du militantisme, un jeu qu’il nourrirait de sa longue expérience d’agitateur auprès d’ATTAC ou d’autres. Un simulateur de révolution dans son salon, un jeu de plateau, de dès et de pions, où le but ne serait pas de conquérir, ni de faire fortune, de devenir le plus gros golden-boy de la place… mais d’énumérer divers motifs de protestation, les assimiler, les beugler au mégaphone, sensibiliser les foules et enfin constituer le plus gros cortège qu’on ait vu entre Bastille et Nation !

Ce jeu de simulation, de quizz et de stratégie a un double objectif : tester ses connaissances dans différents domaines (écologie, rapport nord-sud, féminisme, économie, politique, monde du travail…) et s’amuser en se mettant dans la peau d’un militant.

Le concept est incongru, rigolo, et en somme d’actualité. Car la manif, la revendication populaire en pleine rue,  l’émancipation du peuple en marche, l’image même du progrès historique hégélien en mille-pattes, est une culture. Une culture qui baigne aujourd’hui, comme tant d’autres, en pleine confusion (quand on voit qui manifeste aujourd’hui et pourquoi, quand on entend quelles idéologies réacs émanent des défilés, on se demande où est la gauche, et comment elle a pu se laisser subtiliser son moyen d’expression privilégié…)

Ce fantasme ludique, intitulé Ça va péter !, vient donc à point nommé pour nous rappeler les règles du jeu de la conscience politique. La première fois que Sylvain m’en a parlé, je lui ai toutefois exprimé une objection : si le principe même du jeu de société, qui sublime l’instinct de compétition autour d’une table conviviale, est idéal pour le Monopoly, métaphore capitaliste explicite où la victoire s’arrache en écrasant sans scrupule son adversaire, comment peut-il s’appliquer à un jeu qui prétend prôner le collectif, le collaboratif, le tous-ensembleu ?

J’ignore comment il a résolu cette contradiction… Quoi qu’il en soit, son jeu est entre temps achevé. J’aimerais bien tester une partie, pour voir. Mais il n’existe pour le moment que sous forme de prototype, en quête d’éditeur. On peut aller voir de quoi il retourne sur son site.

Une pensée pour Cavanna, qu’on ne verra pas marcher dans la prochaine manif.

« L’homme sait qu’il va mourir. Il le sait, mais il ne le sent pas. Il repousse éperdument l’idée de la mort, de la non-existence s’appliquant à lui-même (…) Ou bien on se laisse crever, et on crève. Ou bien on se bagarre, et peut-être qu’on crève quand même. Mais peut-être que non. Et ce tout petit peut-être vaut tous les sacrifices quand on pense à l’enjeu qui est au bout. »
François Cavanna,
Stop-Crève, 1976

Regarder les gens vivre

08/10/2013 un commentaire

Et ainsi les idées s’associent (VI, et dernier).

* Lu l’excellent Des nouvelles d’Alain d’Emmanuel Guibert & C°. Ça ne parle ni de Guibert lui-même ni de son « autre » Alain Keler photographe dont on admire les clichés ; ça parle des Roms.

* Lu aussi ça : « Je suis frappé par le rejet dont les Roms font l’objet. (…) On observe une cristallisation de toutes les peurs de notre société sur cette population. Avant Noël, Le Parisien a fait un article sur ces Français détroussés devant l’Opéra à Paris. Et la photo montrait des enfants roms. Ce sont les nouveaux immigrés de la société française. Les élus se font l’écho de l’inquiétude des riverains. À de rares exceptions près, ils ne veulent pas de campements chez eux. On atteint des niveaux de rejet extrême : certains veulent les voir disparaître physiquement. (…) L’arrivée de Roms à côté de chez soi est vécue comme un tsunami. D’ici aux élections municipales, la pression risque de s’accroître. De toute ma carrière, je n’ai jamais rencontré un tel racisme ordinaire, autant de clichés, y compris dans nos entourages. La France n’est pas à part : la figure fantasmatique de l’invasion de l’étranger se développe aussi ailleurs en Europe, comme en Allemagne et en Angleterre. »
Alain Régnier, préfet délégué interministériel pour l’hébergement et l’accès au logement des personnes sans abri ou mal logées, surnommé « le préfet des Roms », dans une interview à Mediapart.

* Le temps est à la haine. On a beau garder en mémoire les précédents historiques, savoir par cœur comment les archaïques mécanismes du bouc-émissaire se huilent, ainsi que les bûchers, et les armes de poing… on constate tristement que le temps est à la crise ; donc à la haine.

* Phénomène imaginaire (j’entends : phénomène advenant dans les imaginations, par conséquent phénomène réel). De droite, comme d’extrême droite, comme du gouvernement (quant à la gauche, que dit-elle ?), les Roms ces jours-ci sont ceux que l’on est invité à détester, afin de retremper l’unité nationale et la fierté française. Après les Noirs, les Juifs, les Arabes (sous divers noms : ils ont été les Immigrés, les Maghrébins, les Musulmans…), les Polonais (surtout plombiers), les Boches, les Ritals, les Espingouins… Les Huns, les Sarrasins, les Ostrogoths, les Néandertaliens… En 2013, mettons-nous d’accord concitoyens, l’effet sera immédiat, on se sent mieux une fois qu’on est d’accord : les problèmes, c’est à cause (Stakose, comme chantent Mes aïeux) des Roms. Haro ! Harrom ! Tiens, tombe aujourd’hui cette information : pour la première fois, le FN est en tête des intentions de vote pour les prochaines élections.

* Les Roms sont une nuisance, une question, un symptôme, un phénomène social, une honte, une horde, une plaie, une urgence, un fléau, une statistique. Oui ?

* Eh bien, non.
Les Roms sont des gens.
Pour détester un épouvantail, il ne sert à rien de le connaître. Au contraire ! Moins on en saura et plus la détestation sera pure. En revanche, si ce que l’on vise est de savoir qui sont des gens, il est préférable d’en apprendre un peu plus long sur leur façon de vivre au quotidien, sur leurs histoires, leurs familles, leurs émotions ; ensuite seulement, on tentera d’en penser quelque chose. Ah, bien sûr, cette méthode demande plus de temps. Mais le temps est récompensé, quand s’installe dans la tête une lumière plutôt qu’une opinion.

* Le photojournaliste Yann Merlin a passé trois semaines dans un camp de Roms. Il en rapporte un reportage en images arrêtées confondant d’humanité. On y observe, surpris de la proximité, ému de notre propre fraternité, vivre des gens. Si l’on consacre le temps nécessaire à chacune de ces photos, chacun de ces regards, chacun de ses sourires, chaque grain de peau, je ne dis pas qu’on saura tout des Roms. On ne saura presque rien. Mais largement plus qu’en écoutant un discours de Manuel Valls ou en regardant le jité. Tentez l’expérience. Vous rencontrerez des gens.

* Remarquez, ça ne fonctionne pas à coup sûr, il y faut d’abord certaine bonne volonté… Contre-exemple à point nommé : une journaliste, Amandine Chambelland, a elle aussi passé trois semaines immergée en milieu exotique, dans la Villeneuve de Grenoble, à côté de chez moi, pour le compte d’Envoyé Spécial, la fameuse émission de TF2. Son reportage provoque un tollé. On ne parle que de ça, par ici. Je gage que Mme Chambelland n’aura pas très bien, pas très consciencieusement, pas très honnêtement, pas assez humblement, pas assez dénuée d’arrières et d’avant-pensées, regardé vivre les gens. Quelque chose lui a manqué. Alors les filmés, se sentant trahis, protestent, et pétitionnenent, et se réunissent et en appellent à la Justice et cherchent la riposte par tous les canaux imaginables. Un canal imaginable parmi d’autres : ce photo-reportage. Celui-ci est-il allé, mieux que l’autre, regarde les gens ?

* La sinistre émission s’intitule « Le rêve brisé ». Comme je ne regarde pas la télé en direct, c’est seulement suite aux remous que je l’ai jugée sur pièce et sur Internet, ce que l’on peut continuer de faire ici (juste à côté : « la réponse »).

* À dire vrai, je n’ai pas été aussi ulcéré que les premiers intéressés, c’est-à-dire les habitants, et j’ai même, contrairement à mes amis, trouvé certains mérites au reportage. Au moins celui de faire parler (euphémisme). Je pousse même l’audace jusqu’à sauver quelques plans – celui par exemple où le maraîcher maghrébin, intégré quoique barbu, serre la main à un Rom, ah tiens, longtemps qu’on n’avait pas parlé des Roms, dernière population en date à s’installer dans ces apparts, les moins chers de la ville, il est aimable ce plan, chacun fait comme il peut, on travaille, on vend des bricoles sur le marché, on accueille plus misérable que soi, allez, on lui serre la main, elle fait un bien fou cette poignée de main, résidu, souvenir de la convivialité qui était voulue dans ce grand ensemble de 14000 habitants, qui est peut-être encore possible si on fait des efforts, rêve. Bon. Une fois ces tentatives de nuance exprimées, je suis indigné comme tout un chacun par la putasserie globale du résultat.

* Le parti pris sensationnaliste de la journaliste est pétrifiant. Elle est venue ici avec certaines idées en tête (Villeneuve = enfer), elle les a mises en scène sur place. Jusqu’à l’absurde, jusqu’à l’ineptie confusionniste et la manipulation. Elle venait, censément, faire le point un an après le meurtre de deux jeunes, Kevin et Sofiane, qui avait défrayé la chronique. Elle veut à tout prix faire parler sur ce sujet-là. Elle n’y parvient pas. Qu’à cela ne tienne, elle fait de cet échec la preuve irréfutable du malaise qu’elle est venue filmer. Le reste est à l’avenant. Tout doit confluer vers l’anathème en pré-notion, le sécuhèffedé : la vie dans la Villeneuve, et par extension dans toutes les cités de France, est une horreur de chaque instant, la dissolution cinglante de toute espoir d’intégration et de vie collective, l’explosion de la République, la conséquence funeste du laxisme socialiste et de l’accueil d’étrangers qui refusent de s’intégrer, le non-droit, l’état de guerre, allez vite un plan de voiture qui brûle, un autre de drogué qui caillasse, et encore un de voyou défouraillant un flingue à vendre 150 euros, pas cher, façon le Bon coin. Je ne nie pas que les voitures brûlent ni que les armes circulent, je me demande seulement si leur exhibition sur l’écran, qui occulte tout ce que le quartier peut recéler de positif, ou même de banal, et il y en a (je vous l’assure, j’ai vu aussi des choses très banales, dans ce quartier, ce n’est pas forcément haut en couleur, des gens qui vivent), si leur exhibition disais-je ne crée pas la psychose au lieu d’en rendre compte. La violence retient l’attention des cerveaux disponibles, air connu. Qu’attendrait-on de la télévision ?

* Le comble du dégueulasse est atteint avec la scène du médecin en visite dans les étages. Il tient le rôle du pansement sur la jambe de bois (en feu). La misère exposée de cette pauvre vieille patiente dépressive, seule, abandonnée par ses enfants, et cachetonnée jusqu’aux yeux, serait un sujet en soit (un vrai sujet, qui mériterait un autre traitement, et qui est loin de ne concerner que la Villeneuve), mais la scène est montée de façon à en faire une victime de plus de la cité hyper-violente, et, au fond, des utopies soixante-huitardes qui ont mal tourné, ce qui est débile en plus d’être malhonnête.

* Le sort de cette Villeneuve maudite (littéralement : dont on dit du mal) me titille. J’y ai effectué moi aussi une sorte de reportage autrefois, j’en ai parlé, tant d’autres en ont parlé et en quels termes honteux, tant de salive, tant de crachats… Me rappelle la préface que Céline avait écrite pour une histoire de Bezons (ouvrage qui, sans son préfacier, n’aurait peut-être intéressé que les Bezonnais) : « Pauvre banlieue, paillasson devant la ville où chacun s’essuie les pieds, crache un bon coup, passe, qui songe à elle ? Personne. » (Première idée reçue à surmonter : la Villeneuve, qui ne ressemble à presque rien en France, n’est pas une banlieue, mais un quartier de Grenoble à part entière.)

* Qu’est-ce que la Villeneuve ? Avant tout, peut-être, un phénomène imaginaire. Une histoire de la représentation de la Villeneuve dans les médias, où l’histoire de la Villeneuve serait filtrée par celle des médias, et réciproquement, serait passionnante. Comment la Villeneuve a-t-elle été filmée, depuis 40 ans ? En voilà, des occasions de voir vivre les gens. De vivre avec eux, dans le meilleur des cas.

* On commencerait par rappeler, pour mémoire, que dès 1974, la Villeneuve a été pionnière en proposant l’une des premières télévisions de proximité (le mass media suprême réapproprié par les citoyens ? une révolution reste à faire) ; et on finirait par l’évocation de « VILL9« , série télé qui y est tournée aujourd’hui. Entre temps, on pourrait mentionner que Jean-Luc Godard, qui a habité là quelques années, y a réalisé ses premiers films en vidéo ; qu’un documentaire vintage diffusé en 1978 par TF1, frappe parce que que le mot « rêve » apparaît encore, décidément la Villeneuve est née d’un rêve, mais contesté, dénoncé presque immédiatement, et que déjà, on dit « la Villeneuve c’était mieux avant », en 1978 on regrette la Villeneuve de 1973, la Villeneuve est une nostalgie au long cours, le creuset et l’expédient de nos rêves (Phrase clef à la 39e minute du film : « L’échec est au niveau de la politique générale d’immigration. On ne fait rien pour que ces gens-là puissent se sentir un tout petit peu chez eux. (…) Mais je ne crois pas qu’on puisse imputer à la Villeneuve un échec qui est général ») ; qu’en 1981 on se demandait Faut-il détruire la Villeneuve ; et puis, pour la bonne bouche…

* … on savourerait enfin ce film euphorisant de la chorégraphe Julie Desprairies, intitulé Après un rêve (attention : pour voir l’intégralité du film, 27 minutes, et non un extrait de quelques secondes, la manœuvre est un peu retorse, il faut cliquer sur son titre dans la colonne à droite de l’écran) dont le titre lui-même sonne comme une réplique par anticipation, tourné deux ans avant Le rêve brisé. On lira avec profit la note d’intention de la chorégraphe, ici. Dans ce film, renversement invraisemblable, la Villeneuve est belle, et la beauté est un message politique en soi. Belle comme une comédie musicale, où l’on se mettrait à danser pour en finir avec la trivialité du monde.

* De toute façon j’adore les comédies musicales, je les prends sérieusement pour des métaphores de l’harmonie sociale possible (si l’on est utopiste) ou perdue (si l’on est mélancolique et désabusé). Il faut être méchamment cynique pour débiner La mélodie du bonheur (au hasard) au prétexte que oah c’est même pas possible regarde les gens ils chantent ensemble et ils chantent juste, ça se peut pas, c’est pas comme ça dans la vraie vie. La scène d’Après un rêve où la danseuse traverse un parvis où quatre jeunes tiennent le mur est un bon exemple. Mon dieu, quelle angoisse, quatre jeunes ! En plus ils ont des casquettes ! Va-t-elle se faire violer sous nos yeux, tuer, ou au moins proposer de la drogue ? Rien de tout ça : elle se met à danser avec eux. On le sait bien, que « ça se peut pas » ! C’est une métaphore. De l’art, quoi. Accéder à la vérité de la métaphore, c’est faire preuve d’un peu plus d’imagination que devant TF2. Imaginer que si on travaille avec ces teneurs de mur, ils cesseront de tenir le mur. Et, éventuellement, ils courront un tout petit peu moins le risque de violer ou de dealer de la drogue. Réaliste ? Bien sûr que non. Pas plus réaliste qu’Envoyé spécial, puisque nous sommes dans l’imaginaire, mais au moins la danseuse en a-t-elle conscience.

Défense et illustration de la maniaco-dépression

15/09/2013 Aucun commentaire

Et ainsi les idées s’associent (V).

Ce que j’ai, je n’en sais rien ! Et on n’en sait rien ! Le mot « névrose » exprimant à la fois un ensemble de phénomènes variés, et l’ignorance de messieurs les médecins.
Gustave Flaubert, lettre à Edma Roger des Genettes, 15 avril 1875

Un mot, s’il vous plaît. Un autre, puisque névrose est passé de mode.

* Un chapitre de Fables psychiatriques de Darryl Cunningham, bande dessinée au graphisme minimal mais au récit instructif et au témoignage in fine poignant, est consacré au trouble bipolaire. Voilà une expression trop en vogue, trop en suspension dans l’espace social, pour ne pas être un poil suspecte. J’espère puiser là des éléments circonstanciés me permettant d’accéder à une compréhension claire de ce phénomène psy-tarte-à-la-crème.

* J’ai placé le mot bipolaire dans la bouche d’un personnage de mon dernier roman, pour voir l’effet. En littérature, il vaut mieux éviter les clichés, mais on peut les utiliser comme matière première.

* On a (nous avons, vous avez, ils ont, la presse magazine aux abois multipliant désespérément les unes racoleuses a) tendance à qualifier de bipolaire tout comportement vaguement extravagant, inconvenant au sens propre (soit non convenable à l’aune des usages sociaux). Trop exalté ? Trop déprimé ? Bipolaire. Propos prononcés hors contexte ou au contraire silence gardé quand les circonstances exigent le bavardage ? Bipolaire. Sifflotement ? Tic nerveux ? Embrassade ou agression ? Eh, oh, il est pas bien celui-ci, embrasser ou agresser il y a des endroits pour ça. Va donc hé bipolaire. Bipolaire semble avoir remplacé fou dans la nosologie populaire, t’es fou ou quoi, ça veut tout dire, ça ne veut rien dire.

* La bande dessinée de Cunningham donne (p. 132) une définition précise de ce phénomène qui, lui, ne l’est pas : « Le trouble bipolaire, autrefois plus connu sous le nom de psychose maniaco-dépressive, est un trouble mental qui cause des sautes d’humeur inhabituelles. Un état de surexcitation succède à une profonde mélancolie. C’est une maladie complexe qui doit être envisagée comme un ensemble de troubles. Certains connaissent plus de phases dépressives que de phases maniaques, tandis que d’autres se trouvent plus souvent en phase haute. Certains individus évoluent d’un état à l’autre sur des cycles rapides. Pour beaucoup, il faut des semaines, ou des mois, pour passer d’une phase à l’autre. Ce spectre assez flou peut rendre le diagnostic difficile. » – euphémisme. S’en suit que nous sommes tous bipolaires en puissance, puisque chacun de nous a de bonnes chances de traverser un éclat de rire ET un coup de spleen entre le lever et le coucher, ou du moins entre le premier janvier et le 31 décembre.

* À quoi bon une notion aussi extensive, et d’où vient sa fortune ? Comment une maladie est-elle inventée (= mise à l’inventaire) ? Quels chemins emprunte un mot pour infuser notre lexique ? La réponse à ces questions étiologiques, comme à la plupart des autres je le crains les amis, est d’ordre économique. En farfouillant un peu dans les forums on dépote le pot aux roses, sous la forme d’un article de l’historien de la psychiatrie Mikkel Borch-Jacobsen, paru dans le magazine Sciences humaines : De la psychose maniacodépressive au trouble bipolaire. On y découvre, et tant pis si vous puent au nez les effluves de théories du complot, que « le trouble bipolaire, né officiellement en 1980, est un concept attrape-tout utilisé de façon opportuniste par l’industrie pharmaceutique ». On apprend sidéré que « l’extension-dilution de l’ex-psychose maniacodépressive a permis d’y annexer la dépression et d’autres troubles de l’humeur, et de créer ainsi un vaste marché pour des médicaments qui n’avaient initialement été autorisés que pour le traitement des seuls états maniaques. (…) L’argument de vente a été qu’une majorité de patients à qui l’on donnait jusque-là des antidépresseurs n’étaient pas, en fait, des dépressifs unipolaires, mais des bipolaires mal diagnostiqués. Il convenait donc de leur prescrire des médicaments « thymorégulateurs » ou « stabilisateurs de l’humeur » (mood stabilizers) indiqués pour le traitement des épisodes maniaques, tels que l’antiépileptique Depakote du laboratoire Abbott, ou l’antipsychotique « atypique » Zyprexa de Lilly – et ce, même si leur état maniaque n’était pas apparent… »

* Et c’est ainsi que l’archaïque maniaco-dépressif, qui représentait au siècle de la psychanalyse 1 ou 2% de la population, s’est réincarné au siècle du traitement chimique à tout crin, en bipolaire, couvrant jusqu’à 50% de la (pourtant) même population, y compris jeunes enfants et vieillards. Je me demande si cette obsession collective ne révèle pas, outre l’emprise du marché (chiffre d’affaire des médicaments antipsychotiques en 2012 : 18 milliards de dollars), un conformisme monopolaire, une terreur aseptisée où toute bizarrerie est malvenue, tout grain de folie est condamné, où nulle humeur bonne ou mauvaise n’est plus admise, où chacun doit se plier sans manifestation particulière à l’ordre dominant. Qui est, comme on a vu, celui du marché économique. Pas de vague, et consomme. Roule droit et furtif jusqu’au supermarché. Monopolaire comme dans « pensée unique », en fait. Alors vive les bipolaires, tripolaires, décapolaires, hectapolaires, multi-poly-polaires, feudetouboipolaires. Nous sommes tous plus ou moins bipolaires est sans aucun doute une phrase simplificatrice – le binaire, zéro un, c’est juste bon pour les machines.

* La bipolarité, yoyo des humeurs, ne date évidemment pas d’hier. Des siècles avant la maniaco-dépression même, des théologiens des IVe et Ve siècle semblent inventer le concept de bipolarité lorsqu’ils décrivent l’acédie,

« torpeur spirituelle » caractérisant ceux qui, par découragement, ne s’empressent plus à prier Dieu. Ce qui pour autant ne signifie pas simplement le développement d’un abattement léthargique, d’un état de paresse ou de passivité prostrée, teintée de tristesse ; le mal décrit comprend au contraire également, paradoxalement, des états de suractivité, d’agitation, de fébrilité physique et mentale. Ambiguïté du tableau donc, pleinement assumée, qui ne fait que fidèlement refléter, selon Évagre, les contradictions de l’acédie – entrelacement complexe de dynamiques contraires : « l’acédie est un mouvement simultané, de longue durée, de l’irascible et du concupiscible, le premier étant furieux de ce qui est à sa disposition, le dernier languissant après ce qui ne l’est pas. » (source Wikipedia ; merci à Catherine Page)

* Moi j’étais bien tranquille jusqu’à présent. Je ne demandais rien à personne. Je couvais gentiment, depuis des années et sans médication, ma maniaco-dépression old school, mes « cycles Kondratiev » comme l’un de mes amis de jeunesse appelaient plaisamment ses propres variations intimes. J’alternais de manière caractéristique exaltations démentielles (je vais écrire un chef d’œuvre ! vite, du papier, un stylo ! Je brûle de l’intérieur, je me fous à poil et je danse dans le salon !) et abattements abyssaux (Je ne sais pas écrire. Je ne suis bon à rien. Tout est foutu. Laissez-moi crever. Je vais plutôt jouer à Bejeweled jusqu’à devenir totalement débile pour avoir enfin la paix.) Je me croyais 1% et, de fait, aristocratique. Mais non, j’étais plus vulgairement partie prenante du 50% cœur de cible mal du siècle, démocratisation des maladies par la stratégie marketing.

* Mais pour terminer, un exemple. Or là, justement, ces jours-ci, c’est la rentrée. Pour la littérature, pour la jeunesse, pour la littérature jeunesse.

1) Maniaco-dépressif phase Au-dessus-des-nuages : je reçois la newsletter de Lecture et loisirs (salut à Amélie, Michèle, etc… Mes amitiés si vous lisez toujours ce blog) qui me présente le programme du prochain et formidable salon du livre de Troyes. C’est bien. Je suis heureux. J’ai eu la chance de participer deux fois à ce salon (pour mémoire et sans quitter le thème montagnes-russes-Kondratiev : en 2011, durant ma résidence, alors que je me trouvais anxieux et tendu par mon surmoi d’auteur-en-bocal ; puis en 2012, d’humeur plus simple, plus à la fête, tout à la joie du livre achevé) et je peux témoigner que Troyes est un beau salon, foisonnant, chaleureux. Tout ce qu’on fait, et on en fait, pour permettre la rencontre des enfants et des livres, ça vous parfume le cœur et l’avenir.

2) Maniaco-dépressif phase Plus-bas-que-six-pieds-sous-terre : le même jour, je reçois également la newsletter du CRILJ, revue de presse hebdomadaire. Curieusement, celle-ci contient un article vieux d’un an intitulé Pour les enfants avant 11 ans, la lecture n’est pas cool. Alors là, il est trop tard. Le lien est coupé. Ce n’est plus la peine d’insister, la littérature c’est mort. Le plaisir de lire est survivance de temps révolus. Je retourne à Bejeweled.

* Pour prendre du recul, et se dire que de toute façon tout a toujours été trop tard, on lira plutôt La mort du livre (1932). Et puis on continuera à lire et à écrire. Bipolaire mon cul.