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Articles taggués ‘Bandes dessinées’

Acme Novelty Library

13/11/2008 Aucun commentaire

Ah nom de Dieu ! Quel génie ce Chris Ware ! Quelle maîtrise ! Quelle épure et quelle émotion ! Quel art ! Ah oui quel génie ! Il est toujours dangereux de traiter un auteur de génie, cela peut l’inhiber durablement : tant pis, il est hautement improbable que Chris Ware lise le Fond du Tiroir. La seule chose indéniable ici est la réciproque, l’indéniable influence que Ware a sur le Fond du Tiroir, notable dans ma volonté de ne jamais publier deux livres aux formats identiques, ou dans les baratins fleuves à petits caractères dans les formulaires de bons de commande…

On pouvait croire que Ware avait réalisé son chef d’œuvre avec Jimmy Corrigan, et finalement non, il est encore jeune, il a de quoi crever le plafond deux ou trois fois : l’histoire en cours dans sa revue sporadique l’Acme Novelty Library (dernier numéro paru : 19), Rusty Brown, est largement aussi bonne que ces travaux précédents, sans doute supérieure. On savait Ware formaliste fou mais il est en outre maître psychologue et maître narrateur : le tout conjugué nous donne un récit comme on n’en a jamais lu/un livre comme on n’en a jamais vu/une humanité comme on ne l’a jamais pensée.

Et voilà qu’avec le nouveau chapitre, la nouvelle pièce du puzzle global intitulée Les chiens d’aveugle de Mars, il donne à présent dans la science-fiction ! Sauf que non, ce n’est pas la science-fiction que vous croyez. De même que, si vous vous imaginez savoir de quoi il retourne en étiquetant tout ceci dédaigneusement « bédé » , vous vous gourez mais alors à un point. Allez voir de ma part ce livre magnifique, qui réussit à être bouleversant grâce à, ou en dépit de, sa maestria technique. Une façon nouvelle, vraiment nouvelle, de raconter une histoire ancienne, vraiment ancienne, celle de la solitude de l’être humain.
Sur Mars.
Génie !

Ce n’est pas encore traduit en français, donc il n’ est d’autre choix que de se le procurer en anglais. J’aurais très envie de le traduire moi-même, mais la dernière fois que j’ai pris cette sorte d’initiative, ça s’est mal terminé.

Deux rêves de Mahler

04/10/2008 Aucun commentaire

La métamorphose

Je suis en voiture sur une autoroute. A contresens, malheureusement.
Quelques véhicules accidentés plus tard, je sors de l’autoroute.
Je gare ma voiture près d’un troupeau de vaches au pâturage.
A peine suis-je descendu que la voiture se transforme en vache.
Cette transformation me ravit. D’autant que la police doit déjà être à la recherche du véhicule fauteur d’accidents. Grâce à cette métamorphose, plus de traces.
Même la plaque minéralogique a complètement disparu.
Satisfait, je prends le chemin du retour. Cette infraction n’aura probablement pas de conséquences.
Arrivé chez moi, je constate, anéanti, que j’ai laissé mon carton à dessin sur le siège arrière
.

I dreamed of GIGER

A l’âge de 11 ans, j’ai vu à la télévision autrichienne un passage marquant du film « Alien ».
Comme chacun sait, l’Alien du film a été inventé par le créateur d’horreurs suisse H.R. Giger.
Ma relation personnelle à Giger devait en rester là.
Trente-cinq ans plus tard, je rêve que je suis à la recherche d’une chambre d’hôtel pour la nuit.
Le réceptionniste commence par me dire que l’hôtel est complet, mais…
« Un instant ! Il reste un lit inoccupé dans une chambre à deux lits. Mais n’ayez pas peur, dans l’autre lit dort le créateur d’horreurs H.R. Giger !
– OK, je prends. »
La chambre a l’air bien confortable.
« Regardez, il est couché là. Il est déjà mort et ne vous dérangera d’aucune manière… Je vous souhaite une agréable nuit. »
Giger, couché en position foetale, semble étrangement incrusté dans le lit.
Au milieu de la nuit, je vois Giger debout à la fenêtre en train de regarder la lune.
Puis Giger retourne se coucher.
Et il est de nouveau mort.

in L’Art sans madame Goldgruber, Nicolas Mahler, ed. L’association, coll. Eprouvette, 2008, pp. 57-60 (cf. aussi pp. 89-90 et 109.

En octobre 2002, je prends le TGV pour Paris, tout fébrile : ça y est, ça a marché, un éditeur a accepté mon premier roman, je monte signer un contrat dans la capitale, je fais mes débuts dans le monde. Je pénètre dans la carrière littéraire en même temps que dans le bureau du directeur de l’Ampoule, Christian Dubuis-Santini. Celui-ci me montre le livre sur lequel il travaille : « Voici la maquette de notre prochain, Les souffrances du jeune Frankenstein, de Mahler. Vous serez le suivant ».

Je signe mon contrat, je reprends le TGV, je rentre chez moi. Est-ce là tout ? Oui, c’est tout là. Je n’ai jamais revu ni Christian Dubuis-Santini ni les locaux de l’Ampoule ni la « carrière littéraire ». Dans l’année qui suit, j’achète l’intégralité du catalogue de l’Ampoule (où va se nicher l’esprit d’entreprise, n’est-ce pas), dont Le jeune Frankenstein, et ces achats seront désormais mes seuls contacts avec mon premier éditeur. Cette anecdote dérisoire, où la trivialité de l’existence emporte, sans méchanceté mais sans pitié, les rêveries juvéniles et les ambitions esthétiques, « makes me feel like in some stupid Mahler-comic » (op. cit., p. 86).

Je suis resté attentif à ce que publient (ailleurs, forcément) les auteurs de l’Ampoule virtuellement croisés à cette période. L’esprit d’entreprise a vécu, mais j’adore toujours Mahler. Son humour à froid, absurde, désabusé, « kaurismakien », son absence d’effet sinon l’obstination spartiate de son gaufrier minimaliste et de son long nez, me ravissent. Son dernier livre, sous-titré « Saillies » et composé d’humilations burlesques, de souvenirs tristement drôles puisés dans la vie artistique et sociale d’un auteur de bandes dessinées autrichien, contient notamment ces deux récits de rêves qui recoupent mes préoccupations du moment (dans mon Echoppe, bail à céder). Et j’ai mesuré, en les retranscrivant ici devant vos yeux mesdames et messieurs, combien je les amputais : la bande dessinée est un langage autonome et complexe (et, peut-être, plus approprié au rendu onirique que le seul texte nu), qui ne saurait se passer de son hémisphère gauche, les dessins. Vous savez ce qu’il vous reste à faire.

(Quoi, « vous savez ce qu’il vous reste à faire » ? On est censé se mettre à dessiner, c’est ça ?)

« No comment »

23/09/2008 Aucun commentaire

Voilà belle lurette que je n’avais pas lu autant de « littérature jeunesse ». Mon prix Rhône-Alpes 2008 du livre jeunesse m’a, effet secondaire, bombardé membre d’office pour le jury 2009. J’ai donc rejoint un distingué aréopage de critiques, bibliothécaires, libraires, directeurs de salons, a priori tous plus savants que moi, et nous discutons « littérature jeunesse ». On goûte le cru de l’année, son bouquet, sa robe et sa cuisse, et on recrache. Deux réunions ont déjà eu lieu, les livres circulent, 30 ou 40, ils diminueront au fil des semaines jusqu’à ce que l’on se mette d’accord sur celui qui mérite la timbale et la bise de la conseillère régionale déléguée à la culture. Tout ceci rigoureusement confidentiel, bien sûr : je ne donnerai pas de noms. No comment.

Je lis, donc. Souvent, c’est laborieux (oh la la, comme c’est mauvais, la « littérature jeunesse » ! Oh comme elle mérite sa sale réputation de sous-littérature normée et normative, pré-mâchée et fonctionnelle !), et de temps en temps c’est magnifique (oh la la, comme c’est riche et surprenant, la « littérature jeunesse » ! Que d’univers singuliers, que de pépites en liberté, que de merveilles insoupçonnées par les snobs qui auraient l’impression de déroger si par accident ils ouvraient un « livre pour enfants » !).

Les listes des ouvrages en lice sont à géométrie variable, on raye, on ajoute dans les marges. A un moment donné, je pose une question innocente :

– Tiens, pourquoi ce livre-ci est exclu ?
– Parce que c’est une BD.

Je poursuis, de plus en plus candide :

– Ah bon, être une bande dessinée constitue donc un vice de forme redhibitoire ? Et pourquoi ? Y’a-t-il une catégorie à part, une « catégorie bande dessinée » dans les prix Rhône-Alpes ?

Mes co-jurys me regardent avec un sourire indulgent. Une quoi ? Une… catégorie BD ? Ce Fabrice Vigne est un ingénu d’accord, un bizuth, un fauteuil tournant, mais est-il possible d’être si innocent ?

Voilà : la « littérature jeunesse » n’est pas le seul champ éditorial qui donnerait aux lecteurs sérieux, jurys ou non, la sensation de déroger. Si cette pauvre « littérature jeunesse » est la cinquième roue du char, nous avons identifié la sixième : la bande dessinée.

Pourtant, l’un des livres les plus forts que j’ai lus cette année (comme chaque année, si je réfléchis bien) est une bande dessinée. Mieux : elle est signée par un auteur rhonalpin (il habite Lyon, que je sache). No comment, par Ivan Brun, éditions Drugstore (filiale de Glénat). Je me permets de le citer sans scrupules, ce n’est pas confidentiel, il n’est sur aucune liste (et d’ailleurs ce n’est pas particulièrement « jeunesse »). Voilà un livre choquant, subversif, formellement original, qui dit quelque chose d’important sur notre époque, sur sa « jeunesse », sur vous et moi, et qui le fait en inventant à chaque page son propre langage, à la fois virtuose et expérimental. Bref, très précisément ce que l’on peut attendre d’un livre, d’un bon livre. Hélas pour lui, ce n’est pas un livre, c’est une BD. Par conséquent Ivan Brun et son oeuvre resteront ignorés des prix Rhône-Alpes du livre.

Allez, j’y retourne, j’ai un « roman jeunesse » à lire.

René Goscinny (1926-1977)

30/04/2008 un commentaire

Le 5 novembre 1977 trépassait René Goscinny, grand écrivain français, ni plus ni moins. J’ai rédigé un hommage de deux pages, et c’est là je vous prie de le croire, la moindre des choses, sur la bénéfique influence d’un auteur qui ne prenait ses lecteurs ni pour des adultes, ni pour des enfants, mais juste pour des gens d’esprit.

Le 13 mai 2007, je me trouve au salon du livre de Caen. J’attends le chaland sur mon stand. Sur le stand d’en face, je guette Anne Goscinny qui signe son roman, « Le père éternel ». Pour me désennuyer (le fait est que je signe moins qu’elle), je lui écris une lettre, au sujet de son papa, que je lui remets discrètement avant de quitter le salon. Elle ne m’a jamais répondu. Je suppose que des hommages à son père, elle en reçoit beaucoup.

Plus tard, je communique ce texte à Michel Lebailly, libraire et infatigable gardien de la flamme goscinnienne. Il me suggère de remanier la lettre en article, d’ôter ce qui en faisait une correspondance privée avec Anne (pour ce qu’elle en a fait, t’façons), pour publication dans son « Bulletin Goscinny ». Je m’exécute. Michel est enthousiaste quant à mon texte, à une phrase près. Cette phrase est « polémique », si l’on veut. Il me prie de l’enlever. Je rechigne un peu, puis finis par concéder à ce qui relève d’une gentille censure. Le n°5 du « Bulletin » vient de paraître, contenant mon article moins une phrase.

Si ça intéresse quelqu’un : quelqu’un peut m’adresser une demande par email, et j’enverrai gracieusement à quelqu’un par retour de courrier l’article (dans sa version non expurgée). Mais que cela n’empêche pas quelqu’un d’acquérir le par ailleurs intéressant « Bulletin Goscinny », disponible à la « Librairie Goscinny », qui est sise à Paris « rue Goscinny » (au moins c’est facile à retenir, tout ça), ou alors par correspondance.


Mise à jour octobre 2025 : la librairie et le Bulletin n’existent plus ! Mais en post-scriptum de l’aventure, Michel Lebailly publie ses archives en souscription sur Ulule.