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Fjord, confins, finistère

Vu hier soir (avec retard puisque j’attendais de le projeter au village) Fjord de Christian Munju.

Sans me vanter, à moi tout seul je suis aussi partagé que la critique internationale. Le film est fort, puisqu’il oblige à réfléchir et que je vais y repenser longtemps. Mais je suis malmené, et heureusement j’aime être malmené, par son positionnement, faussement neutre, qui prend ouvertement parti pour la famille traditionaliste bigote et contre la société libérale occidentale… Dans ses interviews, au fond plus agaçantes que le film, Mungiu se prévaut sans cesse de cette neutralité qui est invisible à l’écran.

Toutefois le film est suffisamment lent, ouvert, ambigu (on ne saura pas la vérité sur les crimes supposés, ce qui, comme dans La nuit du 12 engendre une tension très différente du suspense classique), terre-à-terre, plus proche de ses personnages que d’une idéologie, pour qu’il me passionne.

Ce qui est certain, c’est que je le juge nettement moins réac et toxique qu’une autre palme d’or, que j’avais franchement détestée, le cynique Sans filtre de Ruben Östlund (le cynisme, voilà l’ennemi).

Et par ailleurs, quel acteur ce Sebastian Stan ! Capable d’interpréter dans la même foulée Donald Trump, un super-héros Marvel, un monstre qui se démonstre et ici un père de famille abrupt, hermétique, tout en intériorité.

Je viens de consacrer un moment à recueillir divers avis dans la presse. Le film se fait massivement agresser par la gauche bien-pensante qui l’accuse de faire le jeu du RN en mettant en scène le mythique choc des civilisations…

Heureusement, on peut lire aussi des avis plus nuancés. J’aime beaucoup celui de Nicușor Dan, l’actuel président roumain. Alors que le film met en question (et, littéralement, en procès) tout ce que Dan incarne (le libéralisme pro-européen, anti droite tradi-catho), il se montre beau joueur et salue le cinéma de Mungiu qui « chemine sur la ligne de crête entre deux ou plusieurs systèmes de valeurs contradictoires ». « Pour moi, c’est là tout le sens de l’art : appréhender l’expérience humaine sous autant de perspectives que possible ». Oui, d’accord : avant tout, ce que je garderai du film sera cette question brûlante, résolue ni dans le film ni dans la vie : que fait-on de la contradiction ? Corollaire : comment la démocratie est-elle possible

Comme je suis un indécrottable sentimental, il m’a semblé apercevoir sur l’écran une réponse, il m’a semblé que la contradiction était possible lorsqu’elle était transcendée par l’amour : les deux jeunes filles s’aiment, et elles sont les deux seuls personnages capables, contrairement à leurs parents, d’apprendre l’une de l’autre. Je me demande si ce film n’est pas, plutôt qu’anti-libéral ou anti-cul-béni, essentiellement anti darons-pleins-de-certitudes. Je vais éviter de faire de cette intuition-là une certitude.

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