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Jean-Pierre Mocky (1929 ? – 2019)

09/08/2019 Aucun commentaire

Jean-Pierre Mocky sera malcommode à remplacer.

Dans cette vidéo de 1998, Mocky engueule Christine Boutin et les curés qui lui font cortège, les traitant de pédophiles (c’est un peu facile), de cons, de culs-bénis, de grenouilles de bénitier, d’hypocrites (c’est à peine plus difficile), etc.

Mais surtout, à 1 mn 52, Mocky prononce cette chose remarquable, tellement plus profonde qu’un simple blasphème : « Je l’aime plus que vous, moi, Jésus-Christ ! »

Cette vidéo est formidable non parce qu’elle est un énième et banal « clash » de télé péniblement prévisible, mais parce qu’elle témoigne d’un authentique débat métaphysique. Elle rejoue l’éternel combat entre les mystiques et les religieux.

Les mystiques sont ceux qui recherchent, parfois toute leur vie, le contact direct avec le divin ; les religieux sont ceux qui ne cherchent pas, qui ont trouvé, qui se prévalent de disposer de ce contact et en usent comme d’un levier de pouvoir, se prétendant habilités à parler au nom de « Dieu », de « Jésus Christ », du « Prophète Mahomet » ou de quelque autre grande figure ou grande idée, figure ou idée qu’ils confisquent afin d’imposer leurs propres vues et d’asseoir leur propre statut.

En prononçant « Je l’aime plus que vous, moi, Jésus-Christ », Mocky veut peut-être dire qu’il aime davantage que les curés ce que représente Jésus (l’amour, la compassion, le pardon, la défense de la femme adultère, la charité envers les faibles…) et ce serait déjà un message politique fort. Mais je crois qu’il veut dire davantage : « Vous avez volé Jésus-Christ alors qu’il m’appartient autant qu’à vous, rendez-le moi et disparaissez, allez plutôt simples humains que vous êtes payer votre dette à la société (pour pédophilie etc.) »

Dans cette vidéo, Mocky, comme tant d’artistes, est le mystique ; Christine Boutin et ses amis en robes, comme tant d’oppresseurs, sont les religieux.

Le blog du Fond du Tiroir a souvent abordé la rivalité entre les mystiques et les religieux (comme ici ou  ou ou même déjà là quand j’étais jeune), il faut croire que cette question me turlupine durablement. Elle est au coeur du roman que j’écris ces jours-ci.

 

Fat come back

15/07/2019 Aucun commentaire

420 000.

C’est peut-être une broutille pour vous mais pour moi ça veut dire : beaucoup.

Je n’étais jamais parvenu jusque là. Le roman sur lequel je travaille en ce moment vient de dépasser en trombe les 420 000 signes, et il en manque, et il en vient. Lorsque je l’ai commencé il y a deux ans et demi, je croyais que ce serait une petite blague. Finalement c’est une blague énorme, plus vaste que tout ce que j’ai écrit jusqu’ici.

Même Reconnaissances de dettes, ample livre, mon plus gros à ce jour mais qui n’est pas un roman, tirait sa révérence à 360 000 signes.

Et là, 420 000. Quatre-cent-vingt-mille ! Croyez bien que je suis le premier surpris. Deux ans et demi c’est très long mais c’est parce que sur la moitié de ce laps le livre est « presque fini » . Depuis il enfle, il enfle, il ne manque pas grand chose mais toujours un peu ici ou là, me viennent pour les personnages des bouffées de tendresse ou des rires ou des sanglots ou une anecdote à leur sujet qui mérite d’être racontée à tout prix alors eh ben oui ça enfle. Surtout vers la fin. Quand je le proposerai à un éditeur il faudra sûrement parlementer sur ce qu’il faut couper mais je ne peux pas penser à cela maintenant, faut finir d’abord.

Il s’intitule Ainsi parlait Nanabozo. Vous pouvez en entrevoir une idée en « demandant en ami » sur Zuckerbergland le dénommé Bozo Trickster. Je connais ce jeune homme, il ne vous refusera pas.

Curiosa

11/07/2019 Aucun commentaire

Chronique inactuelle ! Je vous parle d’un film, mais d’un film que vous ne pouvez voir, du moins pas ces jours-ci. Sitôt apparu en salles en avril dernier, sitôt disparu, snobé par la critique, passé inaperçu du public, que j’ai vu à l’arrache dans une salle déserte, et qui n’est pas encore édité en DVD : Curiosa de Lou Jeunet, film sur Pierre Louÿs et Marie de Régnier.

Si je vous en parle, ce n’est pas en raison de son actualité, qui est nulle, mais de la mienne.

Il se trouve que je prépare depuis près de trois ans le spectacle le plus osé, le plus bizarre, le plus excentrique, le plus casse-gueule de toute ma vie sur scène : une adaptation du roman pornographique Trois filles de leur mère de Pierre Louÿs, l’un de mes livres préférés toutes catégories confondues. Ce projet démentiel, monté grâce à la participation de deux autres cinglés (Stéphanie Bois, qui incarne génialement les cinq personnages féminins de l’histoire, et Christophe Sacchettini qui enveloppe nos ébats de musique autant que de silence, à bonne distance), parvient enfin à maturité et dispose désormais d’une date de création : il sera présenté aux premiers spectateurs cobayes et, espérons-le, un minimum bienveillants le vendredi 18 octobre 2019, à Grenoble. L’entrée sera strictement interdite aux moins de 18 ans. Si vous avez plus de 18 ans et si vous êtes d’ores et déjà titillé, contactez-moi, je vous préciserai l’endroit, pertinemment confidentiel et à jauge intime. J’ai un trac fou mais, heureusement, le temps d’en reparler.

Plein de curiosité pour Curiosa je me suis précipité en avril, à peu près seul, pour voir sur écran les amours reconstituées de l’auteur de Trois filles de leur mère et de Marie de Régnier, qui fut la grande passion sentimentale et sexuelle de sa vie, l’inspiratrice et dédicataire d’une bonne partie de son œuvre. Qui fut en outre le modèle de l’une des Trois filles de leur mère. Comme on le sait, comme on peut s’en étonner pourtant, la frénésie sexuelle de ce roman trouve bel et bien son origine dans la vie réelle de Louÿs et les personnages ont des modèles : Louÿs fréquentait les trois sœurs Heredia, Marie, Louise, et Hélène. Métamorphosées par sa plume, fantasmées, rajeunies, romancées, ces trois filles d’écrivain sont devenues trois filles de pute, Charlotte, Ricette et Lili.

Pour vous la faire courte : le film n’est pas mal du tout. Mais, comme je le pressentais, notre spectacle à nous sera vachement mieux.

Pour vous la faire longue : le film n’est pas dénué des conventions et défauts intrinsèques du genre biopic (que j’ai tenté d’énoncer ici à propos de Bohemian Rhapsody), il lui manque un peu d’aspérités, un vrai point de vue, et surtout une vraie crudité et voilà qui constitue tout de même un comble étant donné le matériau d’origine… mais c’était joué d’avance. Comment la réalisatrice eût-elle pu faire mieux sans tomber dans la pornographie ? La description anatomique et attendrie d’un conduit vaginal, ses dimensions, ses couleurs et ses parfums, peut faire l’objet d’une belle page littéraire, peut même faire l’objet de poésie, d’encre sur papier. Louÿs l’a démontré (enfin, démontrer n’est pas le mot juste puisqu’il n’écrivait ses textes pornographiques que pour lui-même, compulsion privée sans la moindre intention de publication). Mais comment inventer un équivalent au cinéma, cet art qui montre ? Je tâche depuis trois ans de trouver un équivalent scénique, en dosant au millimètre ce que je montre.

L’avantage de cette limite du cinéma, c’est que faute de pornographie le film devient une histoire d’amour, or cet aspect là est on-ne-peut-plus pertinent. J’insiste sur un point qui fera peut-être ricaner les imbéciles : si j’ai voulu jouer ce roman sur scène c’est que selon moi Trois Filles de leur Mère est avant tout une histoire d’amour, forte, libre, originale, affranchie, blasphématoire, fulgurante et tragique. Une dévorante passion sexuelle est forcément, au moins un peu, une histoire d’amour (et réciproquement). Essayez, vous verrez.

Le personnage de Pierre Louÿs joue à un moment donné le dandy cynique dans le seul but de provoquer un ami tout aussi moustachu et élégant que lui. Il lui déclare avec un fin sourire quelque chose comme « L’amour ? Mais ça n’existe pas, ça n’est qu’un assouvissement des besoins » . Moi qui ai lu ses livres, je ne suis pas dupe, c’est de sa part pure posture, et au fond pure trouille de parler d’amour, donc de choses profondes, au premier venu. Pierre est empêtré dans les mêmes contradictions et ambivalences que le narrateur anonyme des Trois filles, à qui il faut tout un roman pour avouer in extremis « avec la gaucherie sentimentale de mes vingt ans je n’eus d’amour pour ces quatre putains qu’une heure après leur départ » .

Reste que la réalisatrice s’en sort avec les honneurs, surtout si l’on compare avec les désastreuses rencontres passées entre Louÿs et le cinéma – reste-t-il un seul cinéphile déviant prêt à avouer en 2019 son envie de voir Bilitis de David Hamilton, Aphrodite de Robert Fuest (avec Valérie Kaprisky) ou même La Femme et le Pantin de Duvivier (avec Bardot) ? Cet obscur objet du désir de Bunuel, à la limite, pour son indépassable bizarrerie d’avoir confié le rôle principal à deux actrices alternées…

Les images de Curiosa sont belles, ses couleurs chaudes, ses cadres soignés, ses acteurs excellents. Surtout les actrices. Exactement comme dans les Trois filles, les personnages féminins sont plus intéressants, plus nuancés, plus contrastés et plus changeants que les hommes, monolithes phalliques. Du reste la plupart des postes clefs du film (la réalisatrice, la première assistante, la scénariste, la monteuse…) sont aux mains de femmes. L’incarnation de Marie (sublime et intense Noémie Merlant, qui vole la vedette à tout le monde, à commencer par Niels Schneider/Pierre Louÿs, forcément pâle figure) m’a même donné envie de lire sa propre version des faits, son roman L’inconstante qu’elle avait publié dès 1903 (Trois filles de leur mère paraîtra à titre posthume en 1926) sous le pseudonyme masculin Gérard d’Houville alors que j’avoue humblement que je n’en avais pas eu l’envie jusque là, la version de l’homme Louÿs me suffisait, vas-y, fais-toi plaisir, tu peux me huer, balance ton porc je dirai rien.

Seule faute de goût que j’ai repérée face au film : m’ont totalement échappé le sens et la nécessité de sa tonitruante bande originale techno (même compositeur que 120 battements par minutes, Arnaud Rebotini), je n’avais nullement besoin de cet anachronisme pour trouver les personnages « modernes » . Cette musique est aussi incongrue que si l’un des protagonistes en costume consultait soudain son smartphone.

Les allusions aux Trois filles sont extrêmement nombreuses, depuis la toute première scène (derrière un miroir sans tain, Pierre, voyeur et photographe, regarde minauder les trois sœurs Heredia et c’est comme si on le voyait écrire dans sa tête le premier jet – drôle de métaphore), jusqu’aux pures et simples citations (« Les jeunes filles ont bien des excuses », phrase merveilleuse qui conclut le livre) et pour quiconque connaît le roman les rouages de la transposition de la biographie en fiction deviennent limpides. Pour autant je ne peux pas dire que ce film ne m’aura rien appris. Il m’a permis de saisir une dimension qui m’avait un peu échappé jusqu’à présent. Pourquoi Louÿs a-t-il fait de quatre bourgeoises de son milieu quatre prostituées de papier ? Parce qu’il existe des passerelles entre ces deux conditions féminines, la bourgeoise et la pute, autres que celles du fantasme. Le film débute par un mariage. Un mariage sans amour, convenu, pour un motif économique : la plus jeune sœur Heredia sacrifie son hymen pour une dot qui sauvera papa. La sexualité des jeunes filles est donc ici comme là une affaire de commerce, d’arrangement, le pucelage est un petit capital, dans la bourgeoisie tout autant qu’au bordel. D’où les analogies, transpositions et allusions de type « Non seulement tu suces, mais tu parles comme une jeune fille à marier ».

Ce roman serait, en plus du reste, politique ? Quel livre, mes amis, quel livre ! À côté le film est juste pas mal et c’est déjà bien.

Bonus : ne manquons pas cette belle image du Tampographe Sardon, L’orgasme à travers les âges : 1925, qui est peut-être un hommage puisque 1925 est l’année de disparition de Louÿs.

Une fête de la musique

22/06/2019 Aucun commentaire

Une anecdote spéciale fête de la musique.

Hier, 21 juin donc, se sont succédés sur le parvis du centre culturel où je gagne honnêtement ma vie toutes sortes de groupes amateurs et orchestres d’élèves de l’école de musique. À un moment donné, alors que je faisais une pause et que je buvais un demi au bar, une chorale d’enfants s’est mis à entonner La croisade des enfants d’Higelin sous les yeux émerveillés de papa et maman. Chanson que je connais par cœur mais que je n’avais pas écoutée depuis au moins dix ans, que je n’avais pas écoutée vraiment, c’est-à-dire en ressentant profondément ce qu’elle avait à me dire, et qui m’a donc cueillie par surprise, comme si elle m’était révélée dans toute son évidence.

« Pourra-t-on un jour vivre sur la terre/Sans colère, sans mépris/Sans chercher ailleurs qu’au fond de son cœur/La réponse au mystère de la vie/Dans le ventre de l’univers/Des milliards d’étoiles/Naissent et meurent à chaque instant/Où l’homme apprend la guerre à ses enfants… »

Comme j’essaie d’écrire des chansons et me préoccupe en ce moment de faire rentrer le maximum d’émotion dans le minimum de pieds, d’être le plus profond possible le plus simplement possible, j’ai redécouvert cette chanson comme absolument géniale, limpide, juste. Pourtant ce n’était pas fini, le plus fort était à venir : lorsque les mômes ont entonné le refrain,

« J’suis trop petit pour me prendre au sérieux/Trop sérieux pour faire le jeu des grands/Assez grand pour affronter la vie/Trop petit pour être malheureux »,

… là j’ai tout simplement fondu en larmes (mais j’ai détourné la tête pour que personne ne me voit, il ne faut pas déconner, il y avait du monde)… « Trop petit pour les grands, assez grand pour la vie », bordel, quelle phrase magistrale, un alexandrin, douze pieds, et toute la condition de l’enfance est là devant nous, l’enfant qui vit, qui est une présence un corps des sentiments et qui n’est pas pris au sérieux par les adultes ! Quelle immense chanson sur l’enfance et ce que l’on en fait, hommage à l’enfance trop cruel et inquiet pour jamais être niais, du niveau de Fils de… de Brel, quelle immense chanson tout court, même pas abimée par une chorale amateure, même pas transformée en scie-saucisson par l’Éducation Nationale…

C’était un grand moment, ma fête de la musique, hier. Pourtant, pour la première fois depuis des années, ce jour-là je n’ai même pas joué, même pas chanté, j’ai seulement pleuré. La musique sert à ça, non ?

Quand on arrive en ville

10/06/2019 Aucun commentaire

Juin ! Fraises cerises et melons ! Sakura au Japon, printemps au balcon. Fin de saison, conclusions, restitutions, derniers flonflons, derniers bastions.

Aussi, saison à pousser la chanson. D’humeur à rimailler, les vers me sortent de partout comme disait Léopold dans Uranus. J’ai écrit quelques chansons, dont une. Une enregistrée, mixée, bientôt clipée, encore en chantier, encore en secret, je ne peux pas en parler, mais je suis excité comme un grenadier parce que je l’ai créée avec des gens fort doués.

Le roman idem : toujours pas achevé alors j’en parle même pas. 

Quoi d’autre qui serait terminé, dont on pourrait causer ? Voyons, la saison d’ateliers d’écriture 18-19 sur le thème Autoportrait en ville avec les écrivants adultes handicapés du SAMSAH de Chambéry : ça c’est fait, plutôt très-très bien fait, et même « restitué » devant un public clairsemé au beau milieu du Festival du Premier Roman qui se tenait bien loin de là, au moins 500 mètres, autant dire un autre monde (notre atelier est une activité socio-culturelle, le Festival est un événement culturel, les deux naturellement se mélangent comme l’huile et l’eau).

Flashback : je me souviens en 2004 lorsque j’étais invité par le festival du premier roman pour mon premier roman, déjà l’on me proposait, l’on me sollicitait, vous ne voudriez pas faire un atelier d’écriture chez nous ? Plein de morgue je baissais la main en direction du caquet des fâcheux, je répondais fi, jamais de la vie, pour qui m’avez-vous pris… Je manquais d’expérience, et aussi d’un peu de générosité. J’étais trop content et flatté qu’on m’accueille dans le culturel pour m’abaisser au socio-cul, je dégoisais trop volontiers sur mon roman pour perdre du temps à faire écrire en atelier un vain peuple qui ne se serait même pas intéressé à mon chef d’œuvre. Quinze ans plus tard j’ai sensiblement changé mon fusil d’épaule : ce que j’ai compris, c’est que faire dans le socio-cul n’était pas sans noblesse ni sans intérêt. Ce que je crois fermement, c’est qu’animer un atelier d’écriture, contrairement à écrire un livre, c’est une technique, c’est une méthode qui s’apprend puis s’enseigne, qui se transmet, pour tout dire c’est un métier. Métier plus noble que d’autres et que je ne rechigne pas à exercer, puisqu’il faut bien gagner sa vie honnêtement si l’on veut par ailleurs écrire des livres sans se préoccuper de leur succès commercial.

Bref – bravo à tous les participants de cet atelier-ci, les piliers comme les fugaces, j’ai été ravi de vous rencontrer et d’exercer le métier en votre compagnie. Je pense à vous et c’est très sincèrement que je vous ai préfacés :

Psychogéographie

En 1955, l’Internationale Situationniste invente le très utile concept de « psychogéographie ». Contrairement à ce que l’on pourrait croire, ce concept ne relève ni de la psychologie, ni de la géographie. Au lieu de cela la psychogéographie est une pure rêverie poétique, qui étudie les liens entre les environnements (essentiellement urbains) et les émotions et comportements de chacun. C’est ainsi que les situationnistes ont établi de très belles, subjectives et farfelues « cartes psychogéographiques » des villes qu’ils habitaient, œuvres d’art beaucoup plus pertinentes selon eux que les vulgaires plans distribués par les Offices du Tourisme, qui se contentent platement de donner les noms des rues.

En 2018, à l’invitation de Lectures Plurielles, j’ai animé un cycle d’ateliers d’écriture auprès des écrivants volontaires du SAMSAH de Chambéry. Le thème choisi était « autoportrait en ville ». J’ai multiplié les approches, les amorces, les jeux, les contraintes, pour tourner autour de ce thème inépuisable pour l’écriture de fantaisie aussi bien que pour l’intimité autobiographique : que fais-je en ville, que fait la ville en moi ? Qui suis-je pour elle, qu’est-elle pour moi ?

En somme, durant toutes ces séances, qu’avons-nous fait tous ensemble ? De la psychogéographie.

Et c’était passionnant. En dépit des différences propres à chacun, différences d’expériences, de motivations, d’outils, d’envies, de limites, tous les écrivants ont joué le jeu. J’avoue avoir été épaté par leur réactivité, leur imagination, leur sensibilité, par leurs émotions aussi bien que par leur humour, par leurs inventions autant que par leur façon de convoquer leurs souvenirs.

Les textes que vous allez lire ici composent un autoportrait collectif et psychogéographique : nous, tous ensemble, à Chambéry, dans les rues, dans les immeubles, sur les places et dans les carrefours. Souriez ! Vous vous y reconnaitrez peut-être aussi.

Fabrice Vigne

Foutrebol

07/06/2019 Aucun commentaire

Oh non merde aujourd’hui c’est reparti pour le foutrebol ! Coupe de championnat de chais pas quelle ligue de champions de baballe d’Europe du Monde de l’Univers quoi déjà ? Seule nuance c’est féminin ce coup-ci. Ah, bon… Hommage aux dames bien sûr mais tout de même ça reste du foutrebol, du foutrebol avec des seins qui dénonce l’injustice de ne pas avoir l’aura (comprenons : le pognon) du foutrebol avec des couilles. Or comme disait quelqu’un, « les femmes qui veulent être les égales des hommes manquent d’ambition » . Panem et circenses ? #metoo ! #metoo !

Comment esquiver le foot partout-partout ? Facile : en éteignant les médias pardine. Et en lisant Shakespeare.

Le Roi Lear, acte I, scène 4. Le pauvre vieux Lear certes fou mais surtout désespéré, envoie bouler tous les fâcheux. Au moyen de quelle insulte ? Il vitupère contre Oswald, et le chasse en tonitruant « You base football player ! »

Oui, c’est bien ça : Casse-toi, sale joueur de foot.

Alors ouais on va encore subir dans le sillage du championnat de la coupe la légitimation du foot par convocation des intellectuels, le rappel qu’Albert Camus adorait ça gnagnagna… Camus avait ses raisons. Shakespeare aussi, OK ?

Je propose donc, à chaque fois que l’un de ces fâcheux pénétrera notre champ de vision durant toute la durée de cette coupe-est-pleine-du-monde, de l’édifier en citant Shakespeare : « Casse-toi, sale joueur de foot. » Si jamais le fâcheux est une fâcheuse ? Pas de discrimination ! Soyons inclusifs ! Ce sera tout simplement : « Casse-toi, sale joueuse de foot. » En adjoignant éventuellement un baisemain pour rappeler que la galanterie à la française est éternelle.

[Source : Sous ce lien un article en anglais sur le statut du football à l’époque de Shakespeare].

Crise climatique

12/05/2019 Aucun commentaire

Je me réveille, je me lève, je traverse le salon, j’ouvre la porte d’entrée, je fais un pas dehors, il fait déjà jour. Encore à demi-endormi, je me gratte en observant les plinthes et les poutres sous le faux toit. Elles sont encore plus que d’habitude envahies de toiles d’araignée. Je m’approche, je m’attends à y trouver un insecte, une mouche, ou un papillon pris au piège. Mais non, ce que je vois c’est un poisson. J’écarquille les yeux. Il est brun-vert, avec des rayures jaunes et bleues étincelantes un peu comme un poisson clown, un gros oeil jaune, il mesure presque dix centimètres, plaqué de tout son long et en diagonale contre la toile. Je lève les yeux vers le ciel comme si allait en tomber une explication, et je murmure « Putain de dérèglement climatique ». Soudain le poisson frémit de la queue. Il est encore vivant ! Je me précipite dans la cuisine, j’empoigne dans le placard mon plus grand verre, une chope à bière. J’ouvre le robinet, l’eau s’écoule jaunâtre, trouble. Je murmure « Et ça continue… putain de dérèglement climatique… » Je remplis mon verre avec l’eau jaune et je ressors. Aussi délicatement que possible je décolle le poisson par la queue, j’ôte les toiles qui adhèrent à son corps et je le lâche dans le verre. Il doit tournoyer là-dedans mais je ne vois rien dans cette eau opaque. Finalement il sors la tête, et ouvre et referme la bouche plusieurs fois, mpp, mpp, mpp. Est-il en train de me remercier ? Je me réveille.

Matière et Couleur

22/04/2019 Aucun commentaire

De passage à Strasbourg pour presque la première fois de ma vie (si j’exclus l’époque de mon service militaire durant laquelle il m’arrivait d’attendre, mélancolique, des trains pour l’Allemagne au départ de la gare locale), je me précipite comme aimanté au Musée Tomi-Ungerer.

Je m’y baigne avec joie dans les oeuvres d’Ungerer mais aussi dans celles d’un autre strasbourgeois honoré par une expo temporaire : Blutch.

Blutch, comme nombre de mes autres dessinateurs préférés (Baudoin, Moebius, Crumb, Konture, Ungerer himself), est un « pur dessinateur » , par là je veux dire que chez lui le dessin est une fin en soi. Chaque dessin est intéressant à regarder, comme on l’imagine avoir été intéressant à composer, parce que chaque trait nouveau, à la fois très savant et très ignorant, remet instantanément tous les compteurs à zéro, avec lui une aventure à part entière commence. Chaque dessin porte sa nécessité, sa justification, et raconte sa propre histoire. Ces dessinateurs-là sont souvent des improvisateurs, qui confient au dessin le soin d’inventer la narration. Je me souviens avec émerveillement de certains dessins dans des livres de Blutch (des portraits de femmes, souvent) alors que je n’ai plus la moindre idée de ce que ces livres racontaient. Au fond, ce qu’ils racontaient, c’était l’histoire de dessins nouveaux.

La dernière fois que j’ai visité une expo consacrée à un dessinateur, c’était en février, Riad Sattouf à Beaubourg, or Sattouf appartient à une autre catégorie de dessinateurs, du reste tout aussi estimable : chez lui le dessin vient en second, au service de l’histoire qu’il a à raconter. Je range dans cette catégorie quelques autres de mes dessinateurs préférés (Tardi, Will Eisner), c’est dire si je ne discrimine en rien ces dessinateurs au style stable, sans cesse affiné quoique pas réinventé tous les quatre matins.

Je sors du Musée Ungerer la tête débordante de traits et d’images. Marchant sur le trottoir de Strasbourg sans le voir puisque nourri de mon paysage intérieur enrichi, je m’arrête au soleil, lève la tête pour faire couler, et songe que cette distinction entre les dessinateurs purs et les raconteurs d’histoires qui dessinent pourrait se transposer dans d’autres champs artistiques. On pourrait distinguer les musiciens qui composent et les musiciens qui improvisent par exemple, les comédiens qui se contentent d’être eux-mêmes (et c’est parfois gigantesque) et les caméléons de la composition. Et en littérature, ça donnerait quoi ?

Brutalement je repense, pour la première fois depuis une éternité, à l’un de mes ex-éditeurs, Philippe Castells, avec qui j’ai fait deux livres, Voulez-vous effacer-archiver ces messages ? et La Mèche. Castells s’est révélé un drôle de loustic, margoulin mégalomane, chelou charismatique, n’empêche qu’il était un éditeur de talent parce qu’il se faisait une certaine idée de la littérature : il avait conçu sa maison d’édition sur deux jambes, deux piliers, deux collections.

La collection « Matière » pour les purs écrivains, la collection « Couleurs » pour les raconteurs. Castells se passionnait pour les uns comme pour pour les autres. Il a arnaqué tout le monde, à parts égales et non sans admiration.

Ah oui au fait

17/04/2019 Aucun commentaire

Ah, oui, au fait, il m’est arrivé un truc, là. J’ai attrapé 50 ans. Je n’ai pas raté ma vie mais c’était juste.

Les travaux et les jours

14/04/2019 Aucun commentaire

1 – Les travaux

Parlons peu parlons travail. Parmi les écrivains dont le travail m’inspire et qui se battent sur ma table de chevet, Flaubert ne jure que par le travail, comme remède, discipline et accomplissement ; Debord gueule sur les murs Ne travaillez jamais ! Débrouille-toi avec ça.

Et puis Olivier Josso avec les deux tomes de son stimulant Au travail. Et puis Bretecher avec son immortelle mise en garde contre la procrastination : « Arrête de dire que tu bosses et bosse ! Si tu bossais tu bosserais. » (On peut comparer ici deux gags identiques sur le « travail » de l’écrivain dessinés à 30 ans d’écart par Posy Simmonds et Bretecher).

Que travailler ? Pourquoi travailler ? Comment travailler ?

Prétexte à remettre ces questions sur le métier : « Du pain sur la planche, métiers et travail« . Ça se passe à la Maison de l’Illustration de Sarrant (32), ça dure jusqu’au 17 juin, et l’affiche est signée JP Blanpain. Sont exposées avec un à-propos magnifique les pages originales de Double Tranchant du même Blanpain et moi-même, livre qui restera pour les siècles des siècles plus un jour ou deux le plus bel objet d’art produit par Le Fond du Tiroir. Du beau travail, précisément, noble et âpre artisanat en forme d’éloge et tragédie de l’artisanat âpre et noble.

Double Tranchant est un travail né d’affres sur le sens de mon travail. On y peut lire notamment ces phrases : « Lors du déclin de notre atelier, les autres, ah, les autres peu à peu sont partis, un par un, comment les retenir, il n’y avait plus assez de travail pour tous. Certains ont trouvé un emploi, je ne dis pas un métier, je dis un emploi, l’adéquation à l’emploi est le seul critère pour juger l’excellence de l’outil. En peu d’années il n’est resté que moi. » Double Tranchant est toujours en vente au moyen de ce bon de commande à imprimer ou recopier (légèrement trompeur puisque deux références y sont épuisées telles des travailleurs ayant trop travaillé, L’échoppe enténébrée et Reconnaissances de dettes) et si nous nous débrouillons correctement il sera aussi en vente à Sarrant pour accompagner l’expo.

2 – Les jours

Pendant ce temps, tu veux tu veux pas, les jours s’écoulent déguisés en travaux. Ces derniers jours, j’étais plus souvent sur scène que devant mon ordinateur, à la faveur de performances variées et musicales. Hector Berlioz a suggéré autrefois que la musique est supérieure à l’amour parce que la musique est capable de donner une idée de l’amour, tandis que l’amour est incapable de donner une idée de la musique. (Idée réincarnée un siècle plus tard dans la fameuse litanie de Frank Zappa incluse dans Joe’s Garage : « L’information ne vaut pas le savoir. Le savoir ne vaut pas la sagesse. La sagesse ne vaut pas la vérité. La vérité ne vaut pas la beauté. La beauté ne vaut pas l’amour. L’amour ne vaut pas la musique. Rien ne vaut la musique. »)

Le paradoxe berliozo-zappaesque est applicable, au-delà de la seule musique, à l’art en général : la poésie, le théâtre, la danse, les images de toutes sortes, surclassent l’amour parce qu’ils le porte en eux tandis que l’amour ne porte que lui-même. L’art existe afin de donner une idée de l’amour même quand il est absent, pour l’incarner, le garder un peu par-devers soi, le ressentir encore, le partager, le célébrer. Dès lors peut-être que la solution au problème initial du travail est ici : travailler d’accord mais seulement pour créer, pour donner des idées de l’amour, sinon ce n’est pas la peine.

Souvenir enchanté d’une aventure fulgurante déjà engloutie dans le puits sans fond des jours qui passent : le 11 avril dernier se donnait le spectacle de musique, de danse, de poésie, et, en gros, d’amour Cartas de amor. Christine Antoine (violon), Bernard Commandeur (piano), Pablo Neruda (poète),Laura Grosso et JuanJo Garcia (danseurs flamenco), moi (narration). Ci-dessous quelques photos prises par Jean-Claude Durand, merci à lui, série dite de la danse du châle.