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Comme un autoportrait en ville

08/03/2019 Aucun commentaire

Aujourd’hui avait lieu le dernier atelier d’écriture du cycle 2018-2019, que je mène avec les adultes handicapés du SAMSAH-Chambéry. Thème imposé pour les ateliers : « Autoportrait en ville » . Restitution le samedi 25 mai pendant le Festival du premier roman de Chambéry.

Merci aux participants, bravo à tous, à bientôt. Pour la route, un petit poème en « – il » que je leur ai mirlitonné en guise d’échauffement :

Comme une fleur sans chlorophylle
Comme un moineau à Tchernobyl
Comme un savant un peu débile
Comme un Vendredi sur son île
Comme un garde suisse en civil
Ou comme un vampire hémophile
Un hyperactif immobile
Un jeune devenu fossile
Un patriarche volubile
Un usurier sans domicile
Un temps d’hiver au mois d’avril
Un diablotin dans l’évangile
Un homosexuel au Brésil
Un myopathe haltérophile
Un prince qui tend sa sébile
Ou n’importe qui en exil
Je cherche mon chemin en ville.
F.V.

Je suis arrivé très tôt à Chambéry ce matin, plusieurs heures avant l’horaire de mon atelier, mais comme aucun des deux amis qu’il me reste dans cette ville n’est disponible pour me recevoir, j’ai du temps à perdre, j’ère seul dans les rues, j’arpente, marcher fait peut-être du bien à mon dos.
Curieux magnétisme : comme je ne savais pas où aller, je me suis retrouvé directement devant mon ex-lycée. Puis j’ai accompli divers cercles concentriques pour constater tout ce qui a changé. J’ai multiplié les stations pour invoquer un passé qui ne regarde que moi. Tiens, ici j’ai fait cela, là j’ai fait ceci, tout a changé, d’ailleurs ici c’était une boulangerie. Ce qui après tout est pertinent avec le thème de mes ateliers d’écriture, poétiser la ville, disons que je suis en train de faire le tour de chauffe.
Je me suis longuement arrêté dans un petit square en contrebas du Boulevard de la Colonne, où autrefois trônait une cabine de Photomaton, devenue mon endroit préféré de Chambéry  et même de la surface de la terre peu après mon emménagement ici à l’âge de 12 ans. Avec mon ami Matthieu, nous nous amusions des heures dans ce Photomaton, c’était 5 francs les 4 photos, nous préférions largement claquer notre pièce de 5 francs dans le Photomaton plutôt que dans un flipper ou un baby-foot, on s’inventait des histoires, cette photo-là c’est notre fiche de police après arrestation, c’est notre affiche de campagne pour les élections présidentielles, c’est la rubrique des faits divers, c’est rien du tout juste un prétexte pour faire les cons, et si nous n’avions plus de pièces de 5 francs rien ne nous empêchait de faire des grimaces dans le miroir.
On ne trouvera nulle part dans le square de plaque rappelant aux passants « Ici en 1982 se tenait un Photomaton qui marchait avec des pièces de 5 francs », je le regrette. En lieu et place, une photo montre le quartier momentanément transformé en tas de gravats après les bombardements de 1944, on regarde la photo, on pivote le regard et on compare avec le réel d’à côté, ah oui dis donc.
Ensuite Matthieu a déménagé dans le Nord et j’ai appris sa mort quelques années plus tard, sans l’avoir revu.

Les étapes de la pensée vasarélique

01/03/2019 4 commentaires

Je vous parle d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître et dont ils n’ont sans doute rien à foutre. En 1987… j’entreprends des études d’histoire et de sociologie. À cette époque, les professeurs de chaque matière distribuaient aux étudiants de longues bibliographies, qui généralement hiérarchisaient les lectures plus ou moins obligatoires, depuis les indispensables en tête de liste, jusqu’aux plus pointues réservées aux acharnés forçats en bas de la page polycopiée. Dans le meilleur des cas nous feuilletions les livres de la dernière catégorie à la BU ; mais quant à ceux de la première, il valait mieux les avoir sous le coude, et pour cela les acheter d’occasion dans un endroit nommé Gibert Joseph (bizarrement, le nom était placé avant le prénom, comme Lacombe Lucien, inversion dont Modiano disait qu’elle était la marque des humbles, des non éduqués – ainsi, l’usage prescrit était de se rendre sous l’enseigne d’un humble-non-éduqué pour espérer commencer de s’éduquer soi-même). On identifiait les manuels d’occasion de chez Gibert, objets passant de main en main comme le relai d’un 4×100 mètres, possessions successives et défraîchies d’un nombre aléatoire d’étudiants antérieurs, à ce qu’ils étaient marqués en bas du dos par une petite barre noire autocollante, malcommode à arracher, et parfois par des annotations au crayon.

En 1987… j’acquiers chez Gibert Joseph le manuel dont le titre figure en tête des bibliographies, celui qu’il me faudra avaler coûte que coûte d’ici les partiels, voire même annoter au crayon, avant peut-être, en quelque sorte, de le rendre à l’humble non-encore-éduqué de la génération suivante : Les étapes de la pensée sociologique de Raymond Aron. La couverture de ce livre est ornée de quatre curieuses figures géométriques, chacune présentant deux cubes superposés, un cube orangé sur un cube gris, et à la manière d’une illusion d’optique ces couples de cubes titillent l’esprit car à la faveur de jeux d’ombres contradictoires ils apparaissent à la fois l’un dans l’autre et l’un sous l’autre, en creux et en bosse, vides et pleins, convexes et concaves.

Outre que ces quatre énigmes visuelles que j’aurai longtemps eues sous les yeux seront pour toujours associées dans ma mémoires aux portraits que Raymond Aron dresse des pères fondateurs de sa discipline (un chapitre chacun : Montesquieu, Comte, Marx, Tocqueville, Durkheim, Pareto et Weber), et sans aller jusqu’à avouer qu’à force de les regarder elles finirent par constituer une métaphore visuelle de la réflexion sociologique (qu’est-ce qui est dessus ou dessous, dedans ou dehors, infrastructure ou superstructure au sein de la construction sociale ?), ces vignettes me semblaient étrangement familières, et pour tout dire normales. Je ne le percevais pas consciemment, je ne l’analysais pas puisque je n’avais pas encore entrepris ce long et minutieux travail d’archéologie intime qui s’intitule Reconnaissances de dettes, mais ces illustrations dues à Victor Vasarely (1906-1997) s’apparentaient en douceur à la zone vasarélienne de mon décor interne, de mon incubation, ces dessins m’étaient simplement contemporains, j’avais grandi avec Vasarely, j’étais pour tout dire d’une époque vasarélienne et par conséquent vasarélien moi-même. De même que le logo Renault, l’album Space Oddity de Bowie, La Prisonnière de Clouzot, l’anneau de vitesse de Grenoble, le jeu vidéo Q*Bert, et même, tiens, le Rubik’s Cube (Rubik était du reste hongrois comme Vasarely). Et, donc, de même que Les étapes de la pensée sociologique.

En 1976… Gallimard crée la collection « Tel » pour rééditer en semi-poche, à l’usage des étudiants, les livres classiques et fondateurs des sciences humaines et sociales. Vasarely illustrera les couvertures des 95 premiers volumes (Les étapes de la pensée sociologique de Raymond Aron porte le numéro 8), de 1976 à 1987. Massin, le grand manitou graphiste de la maison, raconte dans ses mémoires intitulées Du côté de chez Gaston :

« “Tel” c’était un parti-pris, et puis, que voulez-vous, Vasarely était à la mode : pendant deux décennies, on a affiché ses compositions dans les rues, les gares, les aéroports et, dans le living, cela succédait, avec Folon, à Brayer ou à Utrillo. Enfin, c’était bien pratique : il suffisait de passer un coup de fil à Vasarely – car je traitais directement avec lui, au grand dam de son agent. »

En 1994… mes études de sociologie culminent avec un improbable DEA de Recherches sur l’Imaginaire. Pour l’un des exposés que je prépare durant cette année, je choisis pour sujet l’herméneutique ou la sémiotique ou je ne sais plus trop comment on disait peut-être même la médiologie pour montrer qu’on n’avait pas loupé le dernier train, bref je choisis de faire l’exégèse des couvertures de livres. Car on pouvait alors sémiotiquer herméneutiquer exégérer à peu près n’importe quoi, selon le principe que le monde entier est là pour se faire interpréter par nous (d’ailleurs je te ferais dire que La Nature est un temple où de vivants piliers/Laissent parfois sortir de confuses paroles/L’homme y passe à travers des forêts de symboles/Qui l’observent avec des regards familiers), pour ma part ce sont les livres qui m’intéressent. Comme on me l’a appris à faire, méthodiquement je surinterpète les signes, et c’est ainsi notamment que je décortique la fameuse et ultra-conservatrice maquette de la collection blanche de Gallimard, née en 1911 et dessinée par Jean Schlumberger : jamais d’illustration mais un simple double cadre, un liseré noir, deux liseré rouges, suggérant que l’on encadre l’oeuvre littéraire sous la couverture comme pour l’exposer dans un musée, la maquette prestigieuse qui l’accueille devient un écrin précieux qui muséifie, embaume instantanément ; quant à l’emblématique couleur crème, je n’hésite pas à l’identifier comme un blanc cassé, un blanc patiné, un blanc vieilli (ne dit-on pas d’un vieux papier qu’il a jauni ?), qui renvoie au même registre symbolique que le double cadre : dans un semblable emballage, même une nouveauté revêt une aura de texte ancien, et en somme la Collection Blanche aux 33 prix Goncourt, si désirable pour les auteurs, ne publie que des classiques encadrés et pré-jaunis. Ah, on savait s’amuser dans le DEA de recherches sur l’imaginaire. Malheureusement, je ne songe pas à inclure dans mon exposé les couvertures de la collection Tel, sur le moment le Vasarely des Etapes de la pensée sociologique m’est totalement sorti de la tête, Vasarely est au purgatoire, et du reste on sait que le sociologue a un peu de mal à prendre pour objet d’étude le sociologue.

En 2005… ma fille ainsi que ses camarades de classe jouent à Vasarely. Leur instituteur de maternelle leur montre des tableaux du maître puis les fait dessiner et découper des damiers, des couleurs, des formes géométriques croisées et superposées… Je trouve l’idée excellente, Vasarely est un jeu joyeux à l’usage des enfants, d’ailleurs il m’évoque ma propre enfance, c’est sans doute une preuve, alors ni une ni deux pour fêter ça et prolonger la pédagogie je mets toute la famille dans la voiture et nous descendons à Aix-en-Provence pour visiter la Fondation Vasarely. Ici a lieu pour moi un premier choc de type ptite-madeleine ou Reconnaissance de dettes : mais oui, ben sûr, je reconnais ces oeuvres géométriques et monumentales, colorées, nettes, sans bavures, variées à l’infinies et pourtant simples, je les reconnais comme une couche de moi-même, un vieux poster encore collé sur mon histoire, sur notre histoire commune, sur mon éducation rétinienne, la déco sur le couvercle de mon bouillon de culture, de ma Weltanschauung. Et cependant, l’état de décrépitude du musée (je constate des souillures diverses sur les murs, des carreaux cassés, des fissures, des moquettes humides… Le purgatoire de Vasarely est son monument même), et sa désaffection (nous arpentons quasiment seuls ses volumes immenses) révèlent à quel point cette esthétique, aussi bien que le logo Renault, Q*Bert, Space Oddity, Tel de Gallimard, les études de sciences sociales et humaines en général, les jeux olympiques de Grenoble, et moi-même, tout ceci en vrac est daté. Peut-être même ringard.

D’ailleurs il y a belle lurette que la collection Tel a révisé sa maquette, remisé Vasarely, et que ses couvertures sont illustrées par des tableaux. Celle des Etapes de la pensée sociologique évoque désormais de façon naturaliste et non abstraite les luttes sociales marxistes du XIXe siècle – il s’agit (coup de chapeau au webmestre masqué du Fond du Tiroir qui a déniché pour moi la référence) du tableau Il quarto stato (le quart-état, par analogie au tiers-état, pour désigner le prolétariat) peint entre 1898 et 1901 par Giuseppe Pellizza, et c’est ainsi qu’aujourd’hui 1898 est plus moderne que 1970. Ceci dit, ce même tableau illustrait l’affiche de 1900 de Bertolucci en 1976, année de la création de la collection Tel.

En 2019… je visite l’exposition Victor Vasarely, le partage des formes, au Centre Beaubourg. Le choc intime, légèrement amoindri comme l’est une réplique après le tremblement de terre initial, a lieu à nouveau (quoiqu’ici tout soit très propre et neuf, aucune moquette humide, c’est à Beaubourg que Vasarely sort de son purgatoire). Je ne m’y trompe pas, le thème de cette expo est manifestement une époque de moi-même et du monde occidental. Très pédagogique et lumineuse (c’est la moindre des choses), l’expo rappelle que Vasarely était l’incarnation de l’optimisme de son temps – les Trente Glorieuses, grosso-modo. L’une de ses inventions majeures, l’unité plastique, c’est-à-dire un alphabet graphique de couleurs basiques et de formes géographiques simples, devait selon l’artiste donner lieu à une appropriation populaire où chacun, démocratiquement, aurait contribué à un folklore planétaire en créant sa propre oeuvre d’art qui ne serait qu’une des variations possibles parmi des millions d’autres – et ainsi ce serait enfin et pour toujours la paix, la concorde, et la beauté sur la terre, la mondialisation heureuse toute en couleurs. En quelque sorte, il a presque réussi son coup, il n’est pas passé loin, puisqu’en 2005 je peux témoigner que des élèves de maternelle jouaient à Vasarely.

Mais comme il est difficile de lutter contre ses penchants, la mélancolie m’envahit, à même Pompidou. Cet optimisme XXe siècle mort au XXIe apparaît comme une doucereuse et tragique naïveté. Je vois la couverture de mon exemplaire des Etapes de la pensée sociologique, elle est là sous vitrine, elle fait partie de l’expo parmi des dizaines d’autres volumes « Tel » ! J’essaie de réfléchir à ce que l’illustration de la couverture de mon manuel retrouvé, ainsi que les dizaines d’oeuvres vasareliennes qui l’entourent disaient de moi, de mon époque, de l’idéologie qui circulait, de nouveau je surinterprète les signes comme j’ai appris à le faire durant mes études. Et je tente une hypothèse : la caractéristique saillante de l’art de Vasarely, avec ses aplats de couleurs pures, ses variations algorithmiques et ses traits d’une netteté implacable, qui annonçaient l’art numérique, était sa rationalité. Cet art anti-romantique, joyeux, consommable, idéal à une époque qui célébrait la reproduction pour la masse, était l’apogée de la raison, ou sa systématisation et par conséquent sa caricature, dans tous les cas son stade ultime. Ce qui a disparu en même temps que cet art est la raison elle-même, en tant que principe moteur et désirable. La bascule historique s’est peut-être faite au moment où la rationalité a été confiée aux machines, à Internet, aux suites zéro-un, aux logiciels capables de dessiner un Vasarely d’un clic mieux que Vasarely ou que des élèves de maternelle, et c’est à ce moment-là que l’être humain a renoncé à sa propre raison.

Peut-être n’est-ce là qu’un petit coup de déprime. D’ailleurs il pleut sur le Centre Beaubourg.

L’une des oeuvres de l’expo de Beaubourg sur laquelle je me suis le plus longtemps arrêté s’intitule Vega 3On peut la voir ici.

Elle m’a immédiatement fait penser à la géniale et gentille parodie qu’en avait tirée Franquin. Franquin aussi constitue une couche essentielle de mon paysage intérieur, de ma vision un peu datée du monde, de mes Trente Glorieuses intérieures et de mes Reconnaissances de dettes. Et lui, en plus, il fait sourire.

Que reste-t-il à souhaiter ?

01/01/2019 un commentaire

Je me trouve chez ma grand-mère, et très heureux de cette surprise puisque depuis sa mort, sa maison étant occupée par d’autres locataires, je n’avais pas l’espoir de revoir ces murs un jour. Ils n’ont pas changé du tout, c’est fou, je croyais pourtant que les nouveaux locataires avaient fait des travaux.

Plus précisément je suis en train de descendre l’escalier raide et étroit qui mène des chambres au rez-de-chaussée. Depuis cet escalier, en s’asseyant d’une fesse dans le coin d’une marche haute, on réussit à voir la cuisine à travers la vitre qui surmonte la porte. Je me souviens, quand j’étais petit et qu’on m’obligeait à faire la sieste alors que je n’en avais ni envie ni besoin, je me relevais sans bruit de mon lit et je m’installais là, sur cette fesse, sur cette marche, la tête entre les mains et j’observais longuement les grandes personnes dans la cuisine, elles faisaient la vaisselle, buvaient le café, fumaient, parlaient fort.

Mais aujourd’hui il n’y a plus personne dans la cuisine. Pourtant, la lumière est allumée. Peut-être que ma grand-mère n’est pas loin. Je vais descendre l’escalier, pousser la porte, entrer dans la cuisine, ça me ferait plaisir de la voir, il y a si longtemps.

Je descends à pas feutrés, j’actionne la poignée de la porte tout doucement, comme si j’avais encore l’âge de feindre de faire la sieste, j’entre dans la cuisine mais non, décidément la maison est déserte, je suis seul. Je ne sais pas qui est parti en dernier mais il a oublié d’éteindre la lumière, ça ne peut pas être ma grand-mère, elle ne ferait jamais ça, elle l’engueulerait. Je pose la main sur le poêle à charbon, il est froid, je regarde le lavabo, vraiment curieux, j’étais persuadé que tout ça avait disparu. J’éteins consciencieusement la lumière, je ferme la porte derrière moi, je sors.

Il fait nuit. Je descends la ruelle, je décide de traverser la départementale et marcher jusque devant la mairie du village. La chaussée est luisante d’une récente pluie. Je vois un attroupement devant le vieux café fermé depuis si longtemps. Ce sont des personnes assez âgées en vêtements bariolés, lunettes, chapeaux sur cheveux blancs, sourires, quelques instruments de musique dont pour le moment personne ne joue. Ah ça y est j’y suis, c’est un rassemblement de « coquelicots » , des braves gens dont je me sens solidaire, des colibris collapsologistes, tous un peu paniqués de la disparition de notre écosystème mais avec le sourire, essayant de freiner la fin du monde avec leurs pieds nus dans leurs chaussures.

Le cortège se met en branle, je lui emboîte le pas. Quelques bavardages calmes. Nous entrons dans la salle polyvalente aux murs jaunes éclairée par des néons vibrants. Nous nous asseyons sur des bancs autour des tables, un repas est-il prévu ? Je crois reconnaître quelqu’un au fond de la salle, mais il m’est désormais caché par la personne assise en face de moi. Lorsque je me déplace légèrement pour l’observer, il a disparu. Tous ceux qui étaient avec lui ont disparu aussi. Mon regard revient vers mon vis-à-vis… Entre temps il a disparu aussi. Je me retourne alors pour balayer les autres convives à ma table. Tous sont effacés. Derrière moi, devant moi, il n’y a plus un chat, ceux à droite de mon regard se sont évanouis pendant que je regardais à gauche et vice-versa, comme ces taches qu’on a sur les yeux et que le regard traque en vain en les faisant fuir toujours plus loin. Que s’est-il passé ? Je suis tout seul à table, entre les murs jaunes, dans le silence et sous les néons vibrants.

Je me réveille.

Que souhaiter pour 2019 ? Des coquelicots. Pour mesurer la valeur du symbole, comparer avant et après – la disparition était bien le sujet de mon rêve. La fin de de l’année a des allures de fin du monde. Prochain rassemblement des coquelicots dans la vraie vie : vendredi 1er février sur tout le territoire français et même chez moi.

Mais c’est où la Guinée Conakry en fait ?

20/12/2018 2 commentaires

Fabien Vehlmann a raconté ses liens avec Fodé, jeune réfugié guinéen qu’il a accueilli sous son toit et  accompagné dans toutes ses démarches, son parcours du combattant de migrant. C’est en lisant son témoignage pour la Revue Dessinée (illustré par Benoît Feroumont) que je me décide à faire mon coming-out : chez moi aussi, ces jours-ci, demeure un jeune gars de Guinée. Comme Vehlmann, je ne veux donner de leçon à personne, juste raconter une rencontre, c’est-à-dire un événement humain.

Les données de l’équation étaient simples : chez nous, les enfants sont partis, une chambre est vide ; dans les rues dorment des réfugiés sans-papiers. Nous en voyons régulièrement sur le campus où ils se sont fabriqué un abri de fortune. Résolution de l’équation : nous avons approché RUSF pour en héberger un. Rien qu’un, bon, un à la fois et au hasard, de toute façon une rencontre est toujours une loterie, tournons la roue.

Et c’est ainsi qu’un jeune garçon d’une vingtaine d’années, timide, souriant, balafré, étudiant en info-com, vient de passer quelques semaines au chaud chez nous. Appelons-le B.

Avec B., nous avons mis quelques temps à nous apprivoiser. Au début, il répondait oui à tout sans que l’on soit sûr qu’il nous comprenne. Nous avons brisé la glace peu à peu. J’ai commencé par avouer que je ne saurais même pas situer la Guinée Conakry sur une carte d’Afrique (ça y est, maintenant je sais), il m’a appris qu’il y avait quatre Guinées (ça par exemple), que la Conakry était la plus grande et portait le nom de sa capitale, il m’a raconté les riches heures de Sekou Touré, les problèmes politiques aujourd’hui, et puis on a discuté de la France et de Macron et des gilets jaunes et aussi de Roland Barthes et de Ferdinand de Saussure, et nous avons mangé à la même table, nous lui avons préparé ses repas chaque soir, en contrepartie il nous a fait la cuisine, deux autres fois, c’était délicieux, et il nous a régalé aussi de devinettes et de charades.

Cependant, vous m’attendez au tournant, je ne ferai pas d’angélisme ni de bisounourserie : je dois confesser que nous avons dû faire face avec B. à un véritable conflit de civilisation qui a confirmé que décidément ces gens-là ne sont pas comme nous, ne s’intègreront jamais, un grand choc culturel qui a mis à mal le concept même de vivre-ensemble. Voici l’incident, que dis-je l’incident, le drame :

L’une des rares fois où B. a exprimé un besoin, ce fut un soir pour allumer la télé, au prétexte que ce soir-là il y avait match. B. s’est branché directement sur une chaîne dont j’ignorais disposer, L’Equipe 21, et très excité, rendu fébrile par ces rites barbares, il a essayé de m’engager la conversation au sujet du football, dont il se révélait connaisseur et passionné. Mais il a déchanté aussitôt, incrédule et consterné en comprenant que je ne voyais pas du tout de quoi il me parlait, que je n’étais capable de citer aucun joueur, et qu’en juin dernier j’avais réussi sans effort à ne voir aucun match de la coupe du monde, hein, pardon, mais de quelle coupe du monde parles-tu, water-polo sur gazon ou quoi ? Ce jour-là j’ai bien vu que B. s’est dit ah malheur à moi, jour de cendres, comme si je n’avais pas assez souffert pour parvenir jusqu’ici, voilà que je tombe sur des gens qui n’entendent rien au foot.

Quelques jours plus tard, il a retenté sa chance en me proposant de regarder avec lui le Ballon d’or, cérémonie bruyante dont j’ignorais l’existence et qui semble-t-il vise à couronner le footballeur de l’année. Il n’en a pas manqué une miette. Je me suis calé ailleurs dans la pièce, sur mon ordinateur, je l’entendais exprimer son enthousiasme, ma foi j’étais content de le sentir content mais incapable de partager sa joie. En fin de soirée, la récompense suprême a finalement été remise à un footballeur croate dont j’ai immédiatement tapé le nom dans Google pour faire connaissance : le lascar est inculpé par ailleurs de faux témoignage dans une affaire de malversations financières… J’ai tâché, en modérant mes sarcasmes, de démontrer à B. que ces stars du foot sont bien trop payées et, comme tous les gens trop payés, elles veulent être payées davantage encore parce qu’elles finissent par aimer plus l’argent que leur métier (par exemple il est évident que Carlos Ghosn aime plus l’argent que les bagnoles).

Je lui ai toutefois concédé que j’avais beaucoup de respect pour Kylian Mbappé qui a fait tout le contraire, qui a illico réinjecté le pognon bonus gagné pendant la coupe du monde dans le milieu associatif de sa région natale. Je lui ai dit « Alors lui d’accord, Mbappé est admirable ! », et B. m’a répondu, avec de la lumière plein les yeux, « Bien sûr, il a marqué quatre buts pendant la coupe du monde ». C’est dire si le malentendu culturel entre nous est appelé à perdurer, à tous les coups c’est le grand remplacement qui me tombe dessus… On n’est plus chez nous ! (Enfin, c’est surtout eux qui ne sont plus chez eux.)

Au fil des jours, la confiance venant, B. nous a enfin raconté un peu de son histoire et de son trajet : chez lui, parce que la fille dont il était amoureux ne voulait pas se faire exciser (quand près de 100% des femmes de sa région le sont), il a fondé une association contre l’excision et contre les mariages forcés des adolescentes. À la suite de ça, il a reçu des menaces de mort, s’est fait tabasser et planter un couteau dans le front (de là sa balafre), on lui a fait comprendre qu’il était en danger de mort s’il s’obstinait et c’est pour cela qu’il a fui son pays, qu’il a traversé la Méditerranée puis les Alpes et qu’il a pris tous les risques pour rejoindre illégalement la France. Il a vécu quelques mois dans la rue, avant de faire valoir son cursus universitaire, rejoindre une filière, bénéficier d’une carte d’étudiant qui augmente un tantinet ses chances d’échapper à l’expulsion, et se socialiser tant bien que mal.

Son récit m’a fait prendre conscience que les milliers de « migrants » qui dans les médias ne sont que des chiffres, des statistiques, possèdent chacun une bonne raison d’être là, une histoire singulière qui mérite d’être connue. Mais j’ai poussé des cris d’admiration : je lui ai fait comprendre que j’étais extrêmement honoré de l’héberger sous mon toit, et qu’un homme qui prend autant de risques pour défendre les droits des femmes et contrer cette barbarie atroce qu’est l’excision (privé du plaisir sexuel la moitié de l’humanité, quelle folie), est infiniment plus exceptionnel, plus formidable, plus utile, qu’un footballeur. Je lui ai déclaré : « Mais B., tu es un héros ! Plus que n’importe quel gugusse qui donne un coup de pied-pied dans une ba-balle et touche des millions », ça l’a fait rire. Les civilisations ont une chance de co-exister.

Heureusement, pour nous mettre d’accord nous ne parlons pas que de football, mais aussi de poésie. Je lui ai avoué humblement que je n’étais pas seulement incapable de citer la Guinée Conakry sur une carte d’Afrique, mais pas davantage de citer un seul, je dis bien un seul, écrivain guinéen. J’ai demandé comme un con : « Mais, heu, ça existe, un écrivain guinéen ? » Pas vexé, il m’en a déroulé une liste au pied levé, et tous ces noms en ribambelle ne me disaient, à ma grande confusion, pas davantage que des noms de footballeurs, et tiens ça m’a remis à ma place, ça m’apprendra à faire le mariole.

Il m’a cité notamment Camara Laye (1928-1980), grand auteur classique dont le roman L’enfant noir est encore étudié par bien des écoliers africains. B. a déplié une feuille de papier où il avait ré-écrit de mémoire et il a quasiment déclamé le poème qui ouvre ce roman, ode à la mère de l’auteur. L’attendrissement pour la mère, quelle que soit son pays d’origine, n’est pas spécialement ma tasse de thé littéraire, ça m’évoque un peu trop les cadeaux de fête des mères pour école maternelle. Pourtant, ce poème-ci m’a ému parce qu’il avait beaucoup voyagé avant d’enfin poser ses valises dans ma cuisine, avant de résonner ici, maintenant, entre B. et moi. Alors, je le reproduis ici, pour qu’il résonne encore entre moi et vous.

À Ma Mère

Femme noire, femme africaine,
Ô toi ma mère, je pense à toi…
Ô Daman, ô ma Mère,
Toi qui me portas sur le dos,
Toi qui m’allaitas, toi qui gouvernas mes premiers pas,
Toi qui la première m’ouvris les yeux aux prodiges de la terre,
Je pense à toi…

Ô toi Daman, Ô ma mère,
Toi qui essuyas mes larmes,
Toi qui me réjouissais le cœur,
Toi qui, patiemment, supportais mes caprices,
Comme j’aimerais encore être près de toi,
Etre enfant près de toi !

Femme simple, femme de la résignation,
Ô toi ma mère, je pense à toi.
Ô Daman, Daman de la grande famille des forgerons,
Ma pensée toujours se tourne vers toi,
La tienne à chaque pas m’accompagne,
Ô Daman, ma mère,
Comme j’aimerais encore être dans ta chaleur,
Etre enfant près de toi…

Femme noire, femme africaine,
Ô toi ma mère,
Merci, merci pour tout ce que tu fis pour moi,
Ton fils si loin, si près de toi.

Femme des champs, femme des rivières
femme du grand fleuve, ô toi, ma mère je pense à toi…

 

De la mort sans exagérer

06/12/2018 2 commentaires

Heureusement que 2018 s’achève ! Qu’elle crève enfin cette année ! Elle va mal ! À preuve, pas de prix Nobel de littérature décerné. Il y aura un trou dans les annales (cherchez pas, c’est pas un calembour), « 2018 : rien » . Pareille lacune n’est qu’un symbole, et ne pèse rien de plus qu’un symbole : pas de littérature sur les tablettes et les estrades et les petits fours en 2018. Heureusement qu’il nous reste les physiciens, les chimistes et les économistes pour réenchanter le monde de la dynamite suédoise.

(Certes, in extremis, des intellectuels Suédois se sont mobilisés pour combler la lacune et ont décerné un Prix Nobel  de littérature alternatif – pas un prix Nobel de littérature alternative, nuance. Parmi les finalistes figuraient Neil Gaiman, et puis finalement c’est Maryse Condé qui l’a décroché, félicitations à elle, une récompense à une femme noire ne peut pas faire de mal à ce monde y compris littéraire dominé par des mâles blancs, mais peut-être ignoriez-vous cette histoire de prix alternatif ? Peut-être l’info vous a échappée ? Eh, oui, c’est la différence entre le Nobel Officiel et le Nobel Alternatif.)

Kas’ Lan’ Tien’ (proverbe chinois) ! La littérature étant, contrairement à l’économie, la recherche scientifique, le ravalement de façade ou l’engorgement des ronds-points en fumigène, assez peu liée à l’actualité, rien n’empêche de lire un « vieux » Nobel Officiel de littérature parmi les innombrables qui nous auraient échappé. Embarras du choix ! Vous aviez déjà entendu parler de Wislawa Szymborska, Nobel de littérature 1996, vous ? Moi, non, mais j’ai un alibi, en 1996 j’avais la tête ailleurs.

Apparemment je ne suis pas l’unique étourdi : le Nobel décerné à madame Szymborska, poétesse polonaise (1923-2012), avait cette année-là surpris le monde entier, y compris la première intéressée. Elle n’était jusqu’alors même pas traduite en français, et n’a fait son entrée que cette année dans la collection Poésie/Gallimard, avec un recueil fermement intitulé De la mort sans exagérer : Poèmes 1957-2009. J’empoigne le volume pour son titre que je trouve admirable, métaphysique et modeste, pas d’outrance sur le sort commun des mortels ! Je ne vais pas tarder à constater qu’il est fidèle au contenu.

La poésie de Wislawa Szymborska, modeste et métaphysique, existentielle sans la ramener, est très connue dans son pays (tout est relatif – disons, connue comme un poème), mais apparaît chez nous en tant que somme, monolithe de rattrapage, curriculum emballé pesé, toute une vie bien compacte.

Je m’y plonge au hasard, je vous jure, le pur hasard se trouve p. 131. Eh bien, c’est merveilleux (pardon pour ce tic). Je tombe sur une ode à la vie, pourquoi pas, je prends, ode à la vie :

Tu es belle ! dis-je à la vie —
on ne pouvait pas mieux faire,
plus grenouille, plus rossignol,
plus fourmi, plus céréale.

Je suis ravi, je pourrais même m’en tenir là et retourner à mes occupations d’un meilleur coeur. Enchanté de faire connaissance, et nourri. Comme si grenouille et céréale étaient pile les mots, exacts, limpides, pas niais, dont j’avais besoin pour aimer la vie ce matin. C’est trop bien, en fait, la poésie. Et même si je sais, à mon âge, que je ne comprendrai jamais le polonais, et que par conséquent il me faut pour accéder à ce Nobel me contenter d’une traduction française, soit en poésie un simple pis-aller pour analphabètes, je dis merci la vie, merci la grenouille, merci la céréale et merci la dynamite. Allez, un autre. Je tourne une page à rebours. Je lis ceci p. 128.

Pourquoi à ce point singulière ?
Moi et nulle autre ? Et pour quoi faire ?
Ce jour, mardi ? Maison, pas nid ?
Peau, pas écaille ? Visage, pas feuille ?
Pourquoi une seule fois en personne ?
Sur cette terre, sous cette étoile ?
Après toutes ces époques d’absence ?
Pour tous les temps, pour tous les squales,
Pour les azurs et les puces d’eau ?
Pourquoi maintenant, sang et os ?
Moi avec moi, et moi dedans ?
Pourquoi pas hier, il y a cent ans,
pas à côté, ou à mille lieues,
assise, je fixe le sombre coin,
tout comme la chose qui remue la queue,
la chose qui grogne qu’on appelle chien ?

Je mâche chaque mot traduit, l’acquiesce et je médite. L’étonnement comme source vive. Je reviens à la préface et je lis pour éclairer la même idée ce fragment arraché au discours de Stockholm de madame Wislawa Szymborska :

L’inspiration n’est pas un privilège exclusif des poètes, ou des artistes en général. Il existe, il a toujours existé, il existera toujours d’autres hommes qu’elle fréquente. Ce sont ceux qui, en toute connaissance de cause, choisissent leur travail, et l’exercent avec amour et imagination. Certains sont médecins, d’autres enseignants ou jardiniers, que sais-je encore. Leur travail peut devenir une aventure permanente, à condition qu’ils sachent en faire jaillir toujours de nouveaux défis. En dépit de toutes les peines, de toutes les défaites, leur curiosité ne tarit jamais. De chaque solution qu’ils trouvent, s’envole un essaim de questions nouvelles. L’inspiration, quelle que soit sa véritable nature, naît d’un éternel « je ne sais pas ». (…) C’est pour ça que je tiens en si haute estime ces quelques petits mots : « je ne sais pas ».(..) Si Isaac Newton ne s’était pas dit « je ne sais pas », une pluie de pommes auraient pu s’abattre sur son jardin, et il ne ferait rien d’autre que d’en ramasser une, de temps en temps, pour la manger avec appétit. (…). Un poète, si c’est un vrai poète, se doit lui aussi de répéter : « Je ne sais pas ». Dans chaque nouveau poème, il tente d’y répondre, mais après chaque point final un nouveau doute l’envahit (…). Alors il recommence, encore et encore, jusqu’à ce qu’un jour les docteurs ès lettres saisissent d’un énorme trombone toutes ces preuves de son insatisfaction de soi, et les appellent son « oeuvre ».

Je feuillette l’oeuvre en détrombonant la reliure, je grappille ci et là les insatisfactions, un autre poème et encore un et un autre, le suivant ou le précédent, rien de linéaire. Le poème ici discute avec une pierre, là écoute un enterrement, ailleurs s’adresse à l’amour heureux sans qu’on sache très bien s’il croit qu’il existe ou s’il joue à esprit-es-tu-là, il compte même à rebours par empathie pour la bombe d’un terroriste.

Je tombe aussi sur des drôleries, presque des mini-sketches, des remontées acides qui ressemblent à du Thomas Bernhard, parce que la poésie fait ce qu’elle veut et quand elle veut elle peut être marrante :

La Pologne ? La Pologne ? (1) II y fait très froid, n’est-ce pas ? – me demanda-t-elle en poussant un soupir de soulagement. Car il y en a tellement maintenant, de tous ces pays, que le sujet le plus sûr dans une conversation c’est encore le climat.
– O gente dame – ai-je envie de lui répondre. – Les poètes de mon pays écrivent en gants de fourrure. Je n’affirmerai pas qu’ils ne les enlèvent jamais ; si la lune chauffe un peu, alors là, oui. Dans leurs strophes composées de cris à tue-tête, car rien d’autre ne saurait déchirer les hurlements de la bourrasque, ils chantent la vie paisible des pâtres des phoques. Nos classiques gravent leurs vers d’un glaçon d’encre sur des congères bien tassées. Les autres, les décadents, répandent des étoiles de neige sur leur sort malheureux. Mais, quiconque veut se noyer, doit se tailler à la hache un trou dans la glace. O ma dame, ma gente dame.
Voilà ce que je veux lui dire. Mais j’ai oublié comment se dit phoque en français. Et je ne suis pas très sûre non plus du glaçon ni de la congère.
La Pologne ? La Pologne ? (1) II y fait très froid, n’est-ce pas ?
Pas du tout (1) – réponds-je, glaciale.

(1) – En français dans le texte

Je souhaite à qui en veut une bonne fin d’année sans Nobel, sortez couverts, avec ou sans gilet, et dans les transports en commun lisez de la poésie inactuelle, car elle n’est pas taxée et aucun ennemi de classe, quelle que soit la vôtre, ne saurait vous en spolier. Un dernier vers pour la route :

   Certains –
donc pas tout le monde.
Même pas la majorité de tout le monde, au contraire.
Et sans compter les écoles, où on est bien obligé,
ainsi que les poètes eux-mêmes,
on n’arrivera pas à plus de deux sur mille.

   Aiment –
mais on aime aussi le petit salé aux lentilles,
on aime les compliments, et la couleur bleue,
on aime cette vieille écharpe,
on aime imposer ses vues,
on aime caresser le chien.

   La poésie –
seulement qu’est ce que ça peut bien être.
Plus d’une réponse vacillante
fut donnée à cette question.
Et moi-même je ne sais pas, et je ne sais pas, et je m’y accroche
comme à une rampe salutaire.

Bon. Et maintenant je vais lire du Maryse Condé, pour me tenir à jour.

Excelsior ! (devise de l’État de New York)

12/11/2018 un commentaire
J’ai publié deux romans, aujourd’hui épuisés, où je tâchais de mettre en scène, pour rire mais pas seulement, le processus de l’écriture. Ces deux romans racontaient l’aventure de l’écriture en tant que jeu d’enfant, puis en tant qu’affre d’adolescent : Jean Ier le Posthume, roman historique (2005) et Jean II le Bon, séquelle (2010).
 
Les trois protagonistes de ces romans étaient des mini-écrivains qui découvraient tout, en l’écrivant : le monde, l’effort, l’art, la joie, eux-mêmes, les autres, au fur et à mesure et en même temps que moi. Parmi eux, celui qui incarnait la joyeuse et démiurgique toute-puissance de l’imagination se prénommait Stan.
 
Il s’agissait d’un hommage à Stan Lee, scénariste américain de bandes dessinées (1).
 
Durant les années 70 et 80, je lisais goulûment les comics Marvel, traduits et un peu caviardés dans Strange et autres périodiques des éditions Lug. Très tôt, j’avais remarqué que la pleine page (« splash page ») par laquelle s’ouvrait chaque épisode mentionnait dans un cartouche « Scénario : Stan Lee ». Par cette répétition m’était révélée, à l’âge de 8 ans, la notion d’ « auteur ». (Juste à la ligne en dessous dans le même cartouche, l’énumération des dessinateurs me révélait quant à elle la notion de style et affinait mon sens esthétique, puisque je m’exerçais à reconnaître dès le premier coup d’œil Jack Kirby à ses déflagrations cosmiques toujours plus anguleuses, Steve Ditko à ses angoisses kaléidoscopiques et aériennes, John Buscema à sa grâce expressionniste et mélancolique, Jim Steranko à son psychédélisme noir, Neal Adams à son « réalisme » hachuré et transpirant, John Romita à son énergie de prolo devenu hippie, Gene Colan à son clair-obscur poétique de série B… Je ne cite que quelques artistes majeurs alors que j’étais capable d’identifier y compris les suiveurs, les petits maîtres imitateurs des grands – toutefois c’est là l’histoire de ma sensibilité au trait, différente de celle que je veux raconter, la sensibilité aux mots.)
 
Stan Lee l’auteur, donc : l’être à la base de tout, cité en premier comme si le protocole était un indice. Je m’émerveillais, d’une part, que les histoires qui me faisaient rêver eussent besoin que quelqu’un les écrive ; d’autre part que ce quelqu’un portât souvent le même nom – quel extraordinaire pouvoir avait donc ce type unique, ce Stan qui par la seule force de son imagination et de sa machine à écrire, créait, animait, peuplait et dialoguait des mondes (ah, les dialogues, son talent le plus évident… qu’elles étaient donc drôles ces interminables palabres à la fois épiques et bouffones, y compris en plein cœur d’une baston qui rasait un pâté de maison, alors que tous les belligérants devraient être essoufflés et haletants). C’était décidé ! Je prêtais serment sur ma pile de Strange ! Je serais Stan Lee ou rien ! Car à l’époque, j’ignorais qui était Chateaubriand.
 
Peu après, disons, vers 9 ans, je remarquai autre chose : les épisodes s’égrainaient et les cartouches des splash pages spécifiaient de moins en moins « Scénario : Stan Lee » , délivrant à la place d’autres noms d’auteurs auxquels je me familiarisais rapidement, l’écriture aussi avait un style. Manifestement, le démiurge en chef s’éloignait de la terre et déléguait à ses disciples le soin de poursuivre ses sagas. En revanche, tous les épisodes de toutes les séries commençaient par un même cartouche, comme une enseigne au néon : « STAN LEE PRÉSENTE… » Qu’est-ce à dire ? En deux fois plus haut que n’importe qui son nom s’étalait (je m’voyais déjà…), à la place d’honneur du générique même lorsqu’il n’avait rien fichu ! Ainsi m’était révélée une seconde figure, pratiquement aussi importante que celle de l’auteur : le patron de presse un peu bluffeur, l’éditeur un peu exploiteur, le producteur un peu filou, le businessman un peu spoliateur, le publicitaire un peu mégalo (car, afin de donner un visage au culte de sa personnalité, nous était fréquemment exhibée l’icône de son sourire, sa moustache, ses lunettes, son air satisfait), la vedette bankable un peu warholienne qui faisait de son propre nom une marque standard afin de s’approprier l’œuvre des autres au sein d’un empire industriel.
 
Stan Lee est mort aujourd’hui lundi 12 novembre 2018, à l’âge de 95 ans.
 
J’adresse à son fantôme toute ma gratitude, et quasiment tout mon respect.
————-
(1) – Seconde référence plus subtile pour les gourmands, attention nous embrayons sur le niveau deux, sur l’hommage à double-fond : au détour d’une scène de l’un de mes deux romans, le lecteur apprend que « Stan » est en réalité le diminutif de Stanislas. Or ce prénom-ci était celui du papa de René Goscinny, que ce dernier utilisera parfois comme pseudonyme pour signer les pages d’actualité de Pilote (mâtin, quel journal !). Stan Lee et Goscinny, le Ricain et le Franco-Belge (Argentin), et voilà réunis dans le même prénom mes deux premiers modèles d’écrivains.

Transcuration

08/10/2018 Aucun commentaire

Je perds encore mon temps sur Internet. Va savoir comment, à la suite de je ne sais quel virage tordu et déjà oublié de sérendipité, je me retrouve en train d’éplucher consciencieusement la page Wikipedia consacrée à la Transcuration alors que franchement j’ai autre chose à foutre mais bon la Transcuration c’est comme tout, c’est un peu intéressant et ce qui est un peu intéressant attire l’oeil et détourne du travail et toute diversion est bonne à prendre, enfin bonne je me comprends, alors je lis.

En haut de la colonne de droite apparaît en guise d’illustration la photographie de deux perceuses disposées à plat, tête-bêche, sur fond blanc. Légende : « Exemple d’outils traditionnels associés à une Transcuration ».

Le corps de l’article, après un sommaire tout en liens bleus permettant d’accéder facilement à la section désirée, détaille l’histoire de la Transcuration à travers les siècles, ses origines, ses variantes locales, ainsi que ses usages déviants et polémiques en neurobiologie et en acupuncture.

Je saute quelques paragraphes pour atteindre La Transcuration aujourd’hui. J’apprends que :

La Transcuration est un procédé rhétorique impliquant, dans le but de marquer l’auditoire, l’expression métaphorique d’une violence corporelle telle que la mutilation, la destruction d’un organe ou le prélèvement de chair. Exemples classiques de transcurations : « Son départ m’a brisé le coeur », « Mon voisin me casse les pieds », « Ta musique me fait saigner les oreilles », « La nouvelle m’a troué le cul » (vulgaire) ou bien « C’est à se faire péter la caisse ».

J’écarquille les yeux, je répète à voix haute, « C’est à se faire péter la caisse », eh attends, je connais cette phrase, je crois que je l’ai écrite quelque part, laisse-moi réfléchir.

Le temps de réfléchir, je me réveille.

Aussitôt je sors du lit, j’allume l’ordinateur, je chauffe la wifi et me précipite sur Wikipedia pour finir de lire cette page, c’est trop bête je me suis interrompu à quelques lignes de la fin, j’en étais aux exemples. Hélas quelle incroyable déconvenue m’attend. La page Transcuration est introuvable sur Wikipedia ! Elle était encore là il y a un instant ! Elle vient peut-être d’être supprimée à la suite d’un litige ? Je ne trouve même pas son historique. J’hésite à la re-créer sur le champ. J’ai tous les éléments en tête. Ah, non, il me manque l’illustration, les deux perceuses. Mais j’ai une solution : je crois me souvenir que le webmaster (masqué) du Fond du tiroir possède deux perceuses… Je lui donne sans tarder les instructions d’après mon souvenir, qu’il n’omette pas la disposition tête-bêche ni le fond blanc, et par retour de mail, car il est vif, il me livre la photo ci-dessus.

Mon devoir semble me dicter de créer cette page, tant il est évident que la Transcuration existe, et que l’on pourrait dire d’elle ce que le docteur Faustroll disait de la ‘pataphysique : le besoin d’un tel concept se fait généralement sentir. Pourtant, un scrupule m’étreint. Je crains et regrette par avance que, comme souvent, Wikipedia ne brise les enthousiasmes en objectant sèchement :

Cet article ne cite pas suffisamment ses sources. Si vous disposez d’ouvrages ou d’articles de référence ou si vous connaissez des sites web de qualité traitant du thème abordé ici, merci de compléter l’article en donnant les références utiles à sa vérifiabilité et en les liant à la section « Notes et références »

Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles

02/10/2018 2 commentaires

En mars et avril dernier, le Fond du Tiroir gambergeait tout haut et publiait deux articles (pour mémoire : « Justice sommaire et réseau wifi, ou : La nouvelle loi du far-west », puis « L’Indien qui pleure ») où il posait publiquement une turlipinante question de méthode et d’éthique : « Comment, lorsque l’on n’est pas amérindien, représenter un Amérindien ? ».

Oui, pardon de parler de moi à la 3e personne, le Fond du Tiroir en fait c’est moi. C’est moi tout seul qui suis présentement obnubilé par les Amérindiens, moi qui suis en train d’écrire un gros roman où ils tiennent un rôle majeur, moi qui ai créé un profil Facebook au nom de l’un de ses personnages emplumés, qui dévore tout ce qui me tombe sous la main à propos de leur culture, et qui me laisse pousser les cheveux en saluant le Soleil, notre père à tous.

Mais en ai-je le droit ? Suis-je un usurpateur ? (Sur Facebook, c’est évident – mais dans un roman, domaine plus ambigu du mentir vrai ?) Depuis le printemps dernier et mes deux articles initiaux, cette question que je croyais toute personnelle a défrayé la chronique dans le monde du théâtre. Un mauvais procès a été intenté, via les réseaux dits sociaux, contre Robert Lepage, accusé d’appropriation culturelle sous prétexte que son nouveau spectacle, monté au Théâtre du Soleil, Kanata, prétendait aborder les oppressions subies par les peuples autochtones du Canada sans mettre en scène aucun comédien amérindien. Lepage s’est fait traiter de spoliateur, de raciste, de profiteur, hallali numérique habituel.

Le spectacle a d’abord été annulé face aux pressions (et au désistement financier de l’un des coproducteurs qui a pris peur), puis re-programmé avec un léger changement de titre, et sera joué à la Cartoucherie du 15 décembre 2018 au 17 février 2019.

Remarquons que Lepage est un dangereux récidiviste (ou bien que le modèle multiculturel canadien est propice à cette hystérie-là) puisqu’à peine quelques semaines plus tôt le festival de jazz de Montréal a annulé son spectacle SLĀV consacré aux chants d’esclaves afro-américains au prétexte que la plupart des chanteurs n’étaient pas noirs. Or ces chants de nègres sont à l’origine de quasiment toute, oui mesdames et messieurs, toute la musique populaire que nous écoutons et que nous jouons nuit et jour, alors là pour le coup on peut en parler de l’appropriation culturelle. Aussi, osons un anachronisme juste pour voir jusqu’où pousser le sens du ridicule : dénonçons le scandaleux opportunisme, le racisme et le colonialisme culturel d’un Alan Lomax (1915-2002), infatigable collecteur blanc de musique noir grâce à qui le blues et ses enfants ont pu devenir des sujets d’études et de connaissances, ou bien, chez nous, d’une Marguerite Yourcenar, odieuse femme blanche (belge, en plus !) qui s’est permise cyniquement de présenter, traduire et compiler des textes de Negro Spirituals comme s’il s’agissait de poèmes issus de sa communauté (Fleuve profond, sombre rivière, 1963).

Ce serait absurde, au XXe siècle. Mais nous vivons en 2018, à une époque où les rassemblements racisés et non mixtes prolifèrent, où les querelles identitaires encombrent les forums et les écrans davantage que les querelles esthétiques, et j’aurais dû me douter que le débat était brûlant et sociétal, prompt à éclater en divers endroits sous divers oripeaux… De quelle légitimité peut-on se prévaloir lorsqu’on se pique de parler d’un groupe, voire au nom de ce groupe, auquel on n’appartient pas ?

Chacun n’existe et ne s’exprime qu’en tant que membre de quelque communauté, ou dans le cas contraire est invité à fermer sa gueule. Par exemple, Detroit, film puissant de Kathryn Bigelow reconstituant des émeutes raciales en 1967, a scandalisé certains de ses détracteurs non parce qu’il révélait une très choquante réalité, mais parce qu’en tant que bourgeoise blanche Bigelow n’était pas censée se mêler de documenter des injustices infligées à des Afro-Américains. Bigelow n’était donc autorisée qu’à raconter des histoires de bourgeoise blanche ? La polémique a pris des proportions grotesques qui funestement occultaient le vrai scandale exposé par le film.

Le réflexe politiquement correct, autrefois petite chose risible, niaise et lénifiante, a muté en une génération pour devenir ce monstre clivant, agressif, sectaire, castrateur et communautariste : dis-moi où tu te trouves sur la carte des Balkans avant de commencer à parler, car chacun ici n’est autorisé qu’à exprimer les intérêts de son groupe d’origine. Tu es toute ta tribu, ta tribu est tout toi. RPZ, comme disent les rappeurs.

Désormais le soupçon est partout : un Blanc ne peut plus raconter l’histoire d’un Noir, un homme l’histoire d’une femme, un jeune l’histoire d’un vieux, un bien portant l’histoire d’un malade, un roux l’histoire d’un blond, un Juif l’histoire d’un Palestinien, un hétéro l’histoire d’un homo, un anorexique l’histoire d’un obèse, un vivant l’histoire d’un mort, un Capulet l’histoire d’un Montaigu, un O’Timmins l’histoire d’un O’Hara… Bref, le plus sage est de ne plus raconter d’histoires du tout, sauf si celle-ci est dûment labélisée en tant que revendication ou arme de guerre. Fusillons l’imagination, il restera toujours la propagande – et le manichéisme.

On lira avec grand profit l’interview d’Ariane Mnouchkine sur l’affaire Kanata. Pour les pressés qui ne cliqueront pas, voici un extrait-clef :

Il ne peut y avoir appropriation de ce qui n’est pas et n’a jamais été une propriété physique ou intellectuelle. Or les cultures ne sont les propriétés de personne (…) Les histoires des groupes, des hordes, des clans, des tribus, des ethnies, des peuples, des nations enfin, ne peuvent être brevetées, comme le prétendent certains, car elles appartiennent toutes à la grande histoire de l’humanité. C’est cette grande histoire qui est le territoire des artistes. Les cultures, toutes les cultures, sont nos sources et, d’une certaine manière, elles sont toutes sacrées.

 

Merveilleux

25/09/2018 Aucun commentaire

À la merveille, sixième film de Terrence Malick, loupé en 2013, rattrapé en DVD en 2018.

Titre singulier, bizarre syntaxe : d’où sort-il cet à-la.

Ce n’est pas à la limite, ce ne peut pas être non plus à la tienne Etienne, ni à la manière ni à la bourre ni à la traîne ni à la Bolognaise ni à la six-quatre-deux ni à la bonne heure, c’est à-la-quoi ?

Le sens s’éclaire un peu par la V.O., To the Wonder. Ah d’accord, il s’agit d’une direction, d’un axe, d’une recherche, d’un idéal. Seuls titres pouvant lui être comparés : Vers la joie de Bergman, Vers la lumière de Kawase.

Quant à la destination, la merveille en question… Dans une biographie de Jean « Moebius » Giraud, j’ai appris que cet artiste qui m’émerveille depuis que j’ai des yeux avait un tic de langage : pour exprimer son approbation ou son enthousiasme, il disait toujours « C’est merveilleux ». Il a fallu que je le lise dans la bouche d’un autre pour m’en rendre compte, ah, tiens, moi aussi je dis tout le temps ça. L’émerveillement est peut-être une question de tempérament, un don. Il faut croire que je l’ai. J’en suis bien aise.

Merveille vient de l’adjectif latin mirabilis, admirable, lui-même issu du verbe mirari, s’étonner, s’éprendre, contempler. À la merveille est donc une injonction à s’étonner, s’éprendre et contempler. Je m’étonne qu’une telle invitation ne soit pas plus courante dans la langue française, tellement plus prompte à dire Va te faire foutre (cependant foutre et se faire foutre peuvent être merveilleux, certes). On pourrait se dire les uns les autres À la merveille ! comme on dit bonne chance ou bon voyage. À ta santé, à tes amours, à la merveille.

Je ne parle toujours pas du film, c’est ce que tu crois ? Pourtant si, je ne fais que ça, je t’assure. Comme ce film ne possède pas vraiment d’intrigue, que le tournage a eu lieu sans scénario et que les acteurs n’avaient pas la moindre idée de ce qu’ils étaient en train de faire là, il est impossible, inutile et peut-être fallacieux d’esquisser le moindre résumé, un pitch, voire une paraphrase d’histoire, alors tu permets, laisse-moi plutôt parler de Moebius ou d’étymologie ou d’aller se faire foutre, et nous serons dans le sujet.

Ou alors je te parle d’Edward Hopper. Comme ce film ressemble moins à un long métrage pour salle de cinéma qu’à une une installation d’art contemporain, boucle de cent dix minutes qu’on peut attraper et quitter à n’importe quel moment, pour s’en faire une idée puisons une comparaison dans les musées. Imagine que tu es dans un musée, que tu restes assis devant une toile de Hopper pendant cent dix minutes, tu fixes deux ou trois personnages dans une pièce et une fenêtre, tu fixes jusqu’à ce qu’un état second t’apporte les flashes, les bribes, les vies de ces personnages, les vies sensibles, les merveilles, les musiques, les paysages vus par ces personnages ou même par d’autres durant les minutes ou les années qui précèdent leur entrée dans cette pièce, tous les sentiments qu’ils ont éprouvés, les objets qu’ils ont touchés, leurs chairs de poules, leurs jouissances, leurs climats, leurs saisons, leurs heures, les ciels dans leurs fenêtres pour inverser la perspective d’un Hopper ordinaire, tu t’inventes la narration à mesure comme si tu la rêvais en sommeil paradoxal plutôt que d’attendre bouche ouverte qu’Hollywood la prêmache et te la déposes dans le gosier.

Ou bien je te parle d’Einstein, ou de Doisneau.

« Il y a deux façons de voir la vie, l’une comme si rien n’était un miracle, l’autre comme si tout était un miracle. » (Albert Einstein – sachant que miracle et merveille sont des cousins étymologiques)

« Je prends des photos pour les montrer aux gens et leur dire : regardez, vous avez loupé ça, vous n’aviez pas fait attention, vous étiez distraits, heureusement j’étais là. » (Robert Doisneau – citation approximative, de mémoire)

Dans tous les cas, Einstein, Doisneau, Moebius, Hopper, Malick, foutre et se faire foutre, la direction est la même, l’élan, le tempérament, l’axe, le vecteur, la quête, la promesse et le chemin : c’est la beauté. Le sens (toujours dans la même acception : l’orientation) de la vie repose dans la beauté. La voilà on la tient dans nos mains, la Merveille, ici elle est filmée par une steadycam flottante. Tiens ? J’ai mis une majuscule mais on peut l’enlever, parce qu’elle est humble, aussi, la merveille. Elle est dans l’air, elle est dans l’eau, elle est dans la boue, elle est dans un bison ou une fougère, elle est dans le vent et dans un une robe, dans une corde pincée et dans une mèche de cheveux, elle est toujours dans la lumière.

Elle est, avant tout et après tout, dans la conscience d’être en vie.

À la merveille est de tous les films de Malick celui qui a encaissé les plus mauvaises critiques. À coeur joie on a moqué sa narration ennuyeuse, son esprit de contemplation qu’on a qualifié de complaisant dès le deuxième coucher de soleil, son préchi-précha abscons, ses aphorismes ineptes (« D’où vient cet amour qui nous aime ?« ), son ridicule achevé (les scènes de ménage qui tombent comme cheveux sur la soupe, entre autres), son esthétisme de pub pour les assurances ou pour le tourisme à Paris ou au Mont Saint Michel… Tout cela parce que les critiques n’avaient pas le don. Dommage pour eux. Ils n’avaient pas cette conscience du miracle d’être en vie, conscience qui peut nous être révélée dans une forêt, ou sur l’océan, ou dans le désert, ou même dans une rue et dans la foule. Ou dans un film de Terrence Malick qui, telle une photo de Doisneau, fonctionne comme une séance de rattrapage : « Vous n’aviez pas fait attention ? Regardez mieux. »

Malick est un mystique, sans aucun doute. Ça ne me dérange pas. Les mystiques, pour tout dire, sont merveilleux. Il faut prendre garde à ne jamais confondre un mystique, être admirable parce qu’il cherche, avec un dévot, être dangereux parce qu’il sait. Les films de Malick, de Béla Tarr, de Tarkovski, de Kiarostami, peut-être de Lynch, sont des oeuvres de mystiques, et autant de merveilles. La passion du Christ de Mel Gibson, ou Le Pape François, un homme de parole de Wim Wenders, sont des films de dévots et on remarquera à quel point l’effet est différent.

Le dernier mot prononcé dans À la merveille est français : « Merci ».

  • Pour un récit de révélation mystique et de joie d’être en vie on peut aussi lire l’ultime paragraphe des Reconnaissances de dettes, III/100, page 364. 

Porca Madonna !

15/08/2018 Aucun commentaire

Je me promène en Sicile, pays très beau très sec très chaud très vieux, conquis et occupé par nombre de peuplades successives, Sicunes, Grecs, Carthaginois, Etrusques, Phéniciens, Romains, Ostrogoths, Byzantins, Musulmans, Normands, Espagnols, Français, Napolitains, Fascistes, Mafieux, Touristes… Où, en conséquence, les traces de civilisations anciennes, ruines de temples somptueux voués à des dieux désuets (c’est qui ce Jupiter ?), reliquats de maisons splendides, vestiges de raffinements éteints et de moeurs disparues, arts et techniques magnifiques et engloutis, s’accumulent par strates comme autant de memento mori adressés aux nations et aux religions.

La leçon de vanité ne porte guère, puisque l’île se révèle excessivement pieuse, or la religion du moment est le christianisme.

C’est ainsi que chaque coin de rue recèle sa Sainte Vierge en plâtre, son Crucifié en bas-relief, son Padre Pio en plastique, son San’ Gioacchino en bronze, son San’ Calogero en massepain ou quelque autre support à superstition. Comme ce matin encore je prenais un bain de mer sous l’oeil vide d’une statue de Marie voilée, je me décide avec intrépidité à célébrer le 15 août, jour de l’Assomption de la Vierge et jour férié d’un pays laïque, en glosant sur la virginité de ladite mère de Dieu.

La conception virginale (à ne pas confondre, ce que d’aucun commet fréquemment, avec l’Immaculée Conception, mystère distinct qui, lui, prend des majuscules, désigne la naissance sans péché de Marie, et se fête le 8 décembre de même que la journée mondiale du Climat – aucun rapport) a été proclamée par le concile de Constantinople en l’an 381. C’est donc à cette date que le mythe est devenu un dogme.

Les mythes m’émerveillent ; les dogmes m’emmerdent.

Si l’on me raconte qu’un barbu tout-puissant a créé l’univers en six jours, la lumière en premier pour ne point bosser dans le noir, la terre le ciel l’eau le feu les plantes les animaux, et qu’il a terminé par sa créature préférée qui tôt ou tard ne pouvait que le trahir, l’Homme, oh j’adore ça, je m’assois, j’ouvre la bouche et les yeux, encore-encore, j’estime comme Borges que « la théologie est une branche de la littérature fantastique » et puisque je kiffe à mort la littérature fantastique j’applaudis des deux mains la géniale métaphore, six jours pour rendre compte de 13,8 milliards d’années, chapeau le conteur. Mais soudain, je réalise que des individus qui sont mes contemporains croient dur comme fer à cette billevesée, et même que certains parmi les plus hardcore n’hésitent pas à partager l’humanité en deux camps : les élus, braves gens qui croient à cette fable, et les infidèles, salauds qui n’y croient pas, darwinistes et blasphémateurs (à punir plus ou moins sévèrement). Dès lors je suis terrorisé.

Idem la virginité de Marie. Magistrale trouvaille de science-fiction ! Un être extraordinaire apparait parmi les hommes, et son caractère singulier est souligné dès sa conception : sa maman, échappant au sort commun et vulgaire des mammifères, se retrouve enceinte sans qu’un zizi ait jamais craché la purée dans son ventre. Je salue l’imagination de l’auteur… Je salue les artistes pleins de grâce qui s’en s’ont inspirés, Bach, Schubert, Gounod, Bruckner, et puis Brassens, et puis Godard (1), et et puis Gainsbourg… Sauf que là aussi le mythe s’est fait dogme et les ennuis commencent. Pour le coup le dogme de la conception asexuée est prodigieusement toxique, dont la fonction explicite est de contrôler la sexualité des femmes. Celle-ci ayant trait aux mystères de la vie, elle a toujours un peu terrifié les hommes, spécialement les barbons du patriarcat monothéiste qui y voient une inadmissible concurrence à la toute puissance de Dieu-le-Père.

Certes les deux autres monothéismes ne sont pas en reste d’apologie de la virginité (on sait le prix que les musulmans accordent à la marchandise « pucelage de mariée » (2) et que les abrutis du djihad sont motivés par les 70 vierges qui les attendent cuisses ouvertes dans l’outre-là, fantasme taillé sur mesure pour connard machiste puéril – faire l’amour avec une femme expérimentée étant une expérience nettement plus intéressante que dépuceler une jeunette (3) ) mais le christianisme a ceci d’original : la création d’une icône dévolue exclusivement à la sacralisation de l’hymen intact. Donner aux filles et aux femmes en exemple, en modèle de vie, un être imaginaire fait de pur esprit, sans sexualité, sans corps, sans libido, sans organe, sans désir, sans plaisir… puis culpabiliser quiconque, manquant fatalement à cet idéal impossible, découvrira qu’elle a un corps, une libido, des désirs et des plaisirs, est une torture mentale qui perdure depuis l’an 381. Porca Madonna…

En des temps plus héroïques ou philosophiques que les nôtres, le beau mot de vertu désignait « la disposition de l’âme à faire le bien, à suivre ce qu’enseignent la loi et la raison » (Furetière). Au XVIIIe siècle s’est effectué un glissement bizarre, réduisant le mot vertu à la chasteté féminine. On fera de semblables observations lexicales avec les mots pureté ou honneur. Cette distorsion du langage n’est que l’un des nombreux symptômes de l’exorbitante valorisation, dans nos contrées, y compris prétendument sécularisées, de la virginité des filles, qui reste le petit capital traditionnel des familles et la récompense des époux. On pourrait multiplier les autres conséquences collatérales de cette surcotation dans tous les recoins de la société : de la fréquence des prénoms en France (Marie est le premier prénom donné au XXe siècle, et se maintient aujourd’hui à la 7e place (4) )à l’insulte fils-de-pute (qui ne s’adresse, remarquons-le, qu’aux garçons, fille-de-pute n’existe pas puisque pour insulter une fille on lui dira plus simplement pute, on insultera sa sexualité à elle, non celle de sa mère), depuis les rites surannés des rosières de village jusqu’à une pop star qui se fait appeler Madonna et chante Like a virgin, en passant par le cas intéressant du drapeau européen... mais revenons au coeur du sujet, le mythe.

Dans l’espoir vain et donquichottesque d’attenter au mythe débilitant de la virginité perpétuelle de Marie Théotokos, le Fond du Tiroir s’en va l’examiner comme il convient, avec la méthode d’un mythologue, en isolant consciencieusement son « mythème », c’est-à-dire sa plus petite et irréfragable unité narrative : un homme exceptionnel est conçu miraculeusement sans relation sexuelle, par une mère réputée vierge, enceinte sans contact avec l’organe sexuel masculin.

Une fois identifié ce mythème, il nous appartient de le débusquer dans d’autres sources que les Évangiles, à fin de mythologie comparée, et à nous ébaubir de la diversité des occurrences. Pour que vous ne me soupçonniez pas d’affabulation, je donne toutes les sources dans des liens prêts-à-cliquer, qui sont ô splendeur bleus comme la Vierge.

* Rien que dans le judaïsme, les annonces prophétiques de naissances miraculeuses sont loin d’être rares, pas des lieux communs mais presque, et parmi les fils de vierges on trouve par exemple un certain Emmanuel (mentionné dans Isaïe 7:14 – forcément les chrétiens ont vu dans cette prophétie de l’Ancien Testament une bande-annonce du Nouveau et ont prétendu qu’Emmanuel était un autre nom pour Jésus) ou bien Melchisédech.

* Non loin de là, en Perse, un grand classique, Zoroastre alias Zarathoustra, naquit (en riant, selon Pline l’ancien) après que sa maman, Dughdova, ait été fécondée par un rayon de lumière. 

* Mais plusieurs siècles, voire quelques millénaires avant Zarathoustra, les Perses révéraient déjà un dieu né d’une vierge : Mithra, le dieu-soleil. Du reste, celui-ci a tellement de points communs avec Jésus (naissance le 25 décembre, 12 disciples, résurrection après trois jours, etc.) qu’on pourrait presque parler de plagiat chez les inventeurs de Jésus, heureusement que ni le copyright ni les avocats n’avaient encore été créés.

* Au XVe siècle, le poète mystique Kabir, trait d’union entre les Hindous et les musulmans soufis, est dit-on né d’une mère vierge, de sa paume ouverte qui plus est.

* Et puis chez les Asiatiques, tiercé gagnant : on trouve au moins trois superstars nés d’une vierge. Lao Tseu (sa mère a mangé une prune et/ou observé une comète), Krishna (sa mère nommée Devakî a quant à elle regardé de trop près un cheveu de Vishnou), et Bouddha (sa mère s’est retrouvée enceinte après avoir rêvé qu’un éléphant blanc entrait dans son ventre).

* Dans la mythologie grecque, l’origine de Dionysos est des plus tortueuses : il est né plusieurs fois, dont une fois de la cuisse de son papa. D’abord conçu par un coup de foudre de Zeus (au sens propre : le tonnerre fertilise la terre), il est ensuite tué, coupé en morceaux, et son coeur est donné à manger par Zeus à Sémélé, fille du roi de Thèbes dont il s’est épris, qui tombe enceinte (techniquement elle est toujours vierge). Notons que Dionysos (qui est, sans vouloir me la péter, mon dieu tutélaire perso, puisque dieu de la vigne) devient alors le seul dieu grec enfanté par une mortelle, ce qui fait de lui l’un des modèles historiques de Jésus.

* Dans la mythologie romaine, Romulus et Rémus, les jumeaux qui fondèrent Rome, sont les enfants d’une vestale vierge, mise enceinte par le regard de Mars (et je suis prêt à parier mon missel que c’est sur leur modèle que furent inventés deux autres jumeaux, Jacob et l’Homme-en-Noir, nés pour régner sur une île d’une mère romaine dont on ne connaît pas d’époux). Tant qu’on y est, faisons un lot avec les conquérants antiques : Alexandre le Grand, quelques Césars, les Ptolémaïques, se sont tous passés de géniteur, tellement qu’ils étaient virils.

* Même pas besoin d’être un dieu, un héros, un tyran ou un chef militaire pour être un grand homme né d’une vierge. Ça fonctionne aussi si l’on n’est que philosophe. Écoutons ce que dit Diogène Laërce de Périctioné, la mère du grand Platon : « Quand Périctioné fut nubile, Ariston voulut la violer, mais ne put y parvenir ; ayant cessé ses violences, il vit le visage d’Apollon, dont l’intervention conserva Périctioné vierge jusqu’à son accouchement. »

* Chez les Aztèques : Quetzalcoatl, le grand serpent à plumes, avait quant à lui une maman nommée Chimalman qui fut engrossée par un rêve du dieu Ometeotl.

* Chez les Amérindiens, Le Grand Pacificateur, parfois appelé Deganawida ou Dekanawida, fondateur mythique de la communauté iroquoise au XVe siècle, avait lui aussi une mère vierge.

* Au Japon, le héros traditionnel Kintaro a pour mère Yama-uba, qui l’a conçu par un éclair envoyé par le dragon rouge du mont Ashigara.

* Cette liste de beaux bébés (uniquement des garçons, au fait… tiens tiens… une fille n’est pas assez pure pour naître d’une vierge, peut-être ?) ne saurait être exhaustive, mais terminons par une mention de la religion jediiste, sans doute l’une des plus récentes sur le marché de la spiritualité, selon laquelle le prophète Anakin Skywalker, connu après son initiation mystique sous le nom de Darth Vader (quoique certaines sectes dissidentes l’appellent encore Dark Vador), est le fils unique d’une vierge nommée Shmi, ensemencée par l’Esprit Saint que les dévots locaux nomment Force.

Une citation de pleine sagesse, pour finir, que j’emprunte à un couple d’auteurs catholiques, Colette et Jean-Paul Deremble, car n’étant point sectaire je ne doute pas que l’on puisse être catho et croire cependant que deux et deux sont quatre et quatre et quatre sont huit (belle religion que l’arithmétique) :

Ce thème de la conception virginale (…) récurrent dans toutes les religions anciennes (…) reconnu indubitablement mythique pour les autres cultures, aurait-il valeur réaliste pour le seul Christianisme ? Ne serait-il pas raisonnable de reconnaître qu’il s’agit, pour l’Evangile aussi, d’un mythe, grandiose et structurant comme il en est de tous les mythes, et de se préoccuper d’en comprendre le sens ?

Amen, si je puis me permettre.

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  • (1) – À propos de Je vous salue Marie de Jean-Luc Godard (1985), on notera avec intérêt que le film a « profondément blessé » certains catholiques intégristes qui ont manifesté dans les rues et même incendié un cinéma, bref qu’il a fait scandale comme est susceptible de faire scandale auprès des cons n’importe quelle intervention publique qui évoque le mythe sans se plier au dogme, alors même qu’il est au fond extrêmement respectueux de la transcendance et du mystère de la conception virginale – excellent pitch pour grand écran. Godard ne fait rien d’autre que ce qu’ont fait les artistes durant des siècles : un remake. C’est-à-dire qu’il a peint à nouveau des personnages imaginaires, Marie, Joseph, Jésus, avec les atours, les vêtements, les moeurs et le langage de leur propre époque, en somme il les a réincarnés pour aujourd’hui. Lire cet article de Natalie Malabre : « Le film [accepte] le mystère de Marie sans jamais dévier de sa lecture catholique« .
  • (2) – Cf. par exemple cette description extraordinaire d’une pratique ordinaire, dans L’Amande, Nedjma, Plon, 2004 :
    « Enfin est arrivé le jour des noces. Neggafa a poussé notre porte de bon matin. Elle a demandé à ma mère si elle voulait vérifier la « chose » avec elle. – Non, vas-y toute seule. Je te fais confiance, a répondu maman. Je crois que ma mère cherchait à s’épargner la gêne qu’une telle « vérification » ne manque jamais de susciter, même chez les maquerelles les plus endurcies. Je savais à quel examen on allait me soumettre et je m’y préparais, le cœur noyé et les dents serrées de rage. Neggafa m’a demandé de m’étendre et d’enlever ma culotte. Elle m’a ensuite écarté les jambes et s’est penchée sur mon sexe. J’ai senti soudain sa main m’écarter les deux lèvres et un doigt s’y introduire. Je n’ai pas crié. L’examen a été bref et douloureux, et j’ai gardé sa brûlure comme une balle reçue en plein front. Je me suis juste demandé si elle s’était lavé les mains avant de me violer en toute impunité. « Félicitations ! a lancé Neggafa à ma mère, venue aux nouvelles. Ta fille est intacte. Aucun homme ne l’a touchée. » J’ai férocement détesté et ma mère et Neggafa, complices et assassines. »
  • (3) – « Mais d’abord… est-ce que tu as déjà dépucelé des filles, toi ?
    – Oui. Ça n’est pas drôle. Tu es bien gentille de ne plus l’avoir, ton pucelage. » (Pierre Louÿs, Trois filles de leur mère)
  • (4) – Incroyable mais vrai ! Je connais un groupe dont tous les membres féminins, soit précisément la moitié de l’effectif, s’appellent Marie. C’est un miracle. Tiens d’ailleurs plutôt que de perdre votre temps sur Internet vous feriez mieux d’aller regarder leur clip, il est très beau.