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Tocsin

Trêve de plaisanterie. Mine de rien l’heure est grave.

Parmi les destructions en cours sous nos yeux, si nombreuses et variées, on sait (ou alors on ne sait pas, si l’on s’informe sur BFM et CNews) que celles entreprises par le gouvernement sont moins spectaculaires, moins médiatiques, mais plus profondes que celles commises par les black blocks. Notamment, dans un domaine qui me touche d’assez près : le livre.

Le démantèlement des services publics et des politiques de soutien affecte tout particulièrement le monde du livre, ses réseaux, ses relais, ses événements, sa créativité, sa santé.Les librairies ferment (la bascule a eu lieu en 2025 : le nombre de librairies disparues a surpassé celui des apparues), les Français lisent de moins en moins et surtout achètent de moins en moins de livres (il faut bien faire le plein de la bagnole et du frigo avant de penser aux frivolités), la diffusion et pour une bonne part l’édition des livres sont aux mains d’oligarches radicaux mille fois plus terrifiants qu’un cortège étudiant, les budgets des collectivités s’effondrent, les médiathèques n’ont plus de blé, les manifestations sont asphyxiées, les rencontres et ateliers raréfiés, les auteurs sont dans la mouise.

Pire que tout : le centre névralgique de toute cette grouillante vie intellectuelle qui fait l’honneur de la France depuis 80 ans, le CNL (Centre National du Livre) est en danger de mort. En loucedé, la droite sénatoriale prépare sa dissolution.
Je dois beaucoup, comme tant d’autres, au CNL. Que ferions-nous sans le CNL, je veux dire nous autres les écrivains qui ne sommes pas des têtes de gondoles ? On chercherait du boulot ailleurs. On le fait déjà, certes. Mais les ravages sont là, très patents, et très actuels (pas besoin de fantasmer sur ce que fera le prochain exécutif en 2027, même si ce sera sans doute pire… une chose à la fois). Et la gratitude envers le CNC, de mise pour les auteurs éloignés des listes de best-sellers, est pareillement valable de la part des publics éloignés des circuits culturels prestigieux pour des raisons géographiques, sociales, économiques… Le CNC accomplit une mission proprement démocratique, oui.

Dans ce tableau déprimant, si l’on demande à Google où en est l’engagement en faveur de la lecture, dans le vague espoir de nous rappeler, ainsi qu’à l’intéressé, que Macron avait décrété la lecture « cause nationale » en 2021 (quelqu’un de bien informé lui avait sans doute signifié à ce moment-là que c’était la lecture et non le compte en banque qui faisait le citoyen)… le premier lien proposé aujourd’hui est celui des empoisonneurs McDonald’s qui distribuent avec leurs repas Malbouffe Junior © « un jouet ou un livre » (sic).

Que faire ? Je reçois un mail-circulaire de la Ligue des Auteurs Professionnels qui appelle les écrivains à rejoindre le mouvement du 5 novembre, ce qui soulève par l’absurde le problème de la visibilité des travailleurs indépendants : que vont faire le 5 novembre ceux qui écrivent ? Arrêter d’écrire ? Ouh, le monde va trembler sur ses bases.
En attendant, plus de 60 organisations et associations ayant partie liée à la vie du livre se sont unies pour battre le tocsin. Ils diffusent, et moi aussi, leur Plaidoyer pour le livre et la lecture.

PS : Précision technique pour qui ne mesurerait pas la gravité de la suppression du CNL.
Le Centre National du Livre, comme les agences culturelles similaires (CNC…) et surtout comme tous les EPA (liste complète ici) accomplit ses missions d’intérêt général évidemment sous le contrôle de l’État, mais en relative indépendance de lui, en tout cas de ses turpitudes contingentes (changements de ministres ou autres).
Or, sa suppression entraînerait la dilution de ses missions au sein du Ministère de la Culture, ce qui reviendrait à rendre à l’État la toute puissance de ses orientations en matière de choix culturels, comme, disons, au temps du bon plaisir et de la dictature de Louis XIV à Versailles. Le prochain gouvernement, en 2027, n’aurait plus qu’à se frotter les mains de la disparition de ce qui pourrait apparaître comme un contre-pouvoir.

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