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Mot clé : ‘montréal’

Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles

02/10/2018 2 commentaires

En mars et avril dernier, le Fond du Tiroir gambergeait tout haut et publiait deux articles (pour mémoire : « Justice sommaire et réseau wifi, ou : La nouvelle loi du far-west », puis « L’Indien qui pleure ») où il posait publiquement une turlipinante question de méthode et d’éthique : « Comment, lorsque l’on n’est pas amérindien, représenter un Amérindien ? ».

Oui, pardon de parler de moi à la 3e personne, le Fond du Tiroir en fait c’est moi. C’est moi tout seul qui suis présentement obnubilé par les Amérindiens, moi qui suis en train d’écrire un gros roman où ils tiennent un rôle majeur, moi qui ai créé un profil Facebook au nom de l’un de ses personnages emplumés, qui dévore tout ce qui me tombe sous la main à propos de leur culture, et qui me laisse pousser les cheveux en saluant le Soleil, notre père à tous.

Mais en ai-je le droit ? Suis-je un usurpateur ? (Sur Facebook, c’est évident – mais dans un roman, domaine plus ambigu du mentir vrai ?) Depuis le printemps dernier et mes deux articles initiaux, cette question que je croyais toute personnelle a défrayé la chronique dans le monde du théâtre. Un mauvais procès a été intenté, via les réseaux dits sociaux, contre Robert Lepage, accusé d’appropriation culturelle sous prétexte que son nouveau spectacle, monté au Théâtre du Soleil, Kanata, prétendait aborder les oppressions subies par les peuples autochtones du Canada sans mettre en scène aucun comédien amérindien. Lepage s’est fait traiter de spoliateur, de raciste, de profiteur, hallali numérique habituel.

Le spectacle a d’abord été annulé face aux pressions (et au désistement financier de l’un des coproducteurs qui a pris peur), puis re-programmé avec un léger changement de titre, et sera joué à la Cartoucherie du 15 décembre 2018 au 17 février 2019.

Remarquons que Lepage est un dangereux récidiviste (ou bien que le modèle multiculturel canadien est propice à cette hystérie-là) puisqu’à peine quelques semaines plus tôt le festival de jazz de Montréal a annulé son spectacle SLĀV consacré aux chants d’esclaves afro-américains au prétexte que la plupart des chanteurs n’étaient pas noirs. Or ces chants de nègres sont à l’origine de quasiment toute, oui mesdames et messieurs, toute la musique populaire que nous écoutons et que nous jouons nuit et jour, alors là pour le coup on peut en parler de l’appropriation culturelle. Aussi, osons un anachronisme juste pour voir jusqu’où pousser le sens du ridicule : dénonçons le scandaleux opportunisme, le racisme et le colonialisme culturel d’un Alan Lomax (1915-2002), infatigable collecteur blanc de musique noir grâce à qui le blues et ses enfants ont pu devenir des sujets d’études et de connaissances, ou bien, chez nous, d’une Marguerite Yourcenar, odieuse femme blanche (belge, en plus !) qui s’est permise cyniquement de présenter, traduire et compiler des textes de Negro Spirituals comme s’il s’agissait de poèmes issus de sa communauté (Fleuve profond, sombre rivière, 1963).

Ce serait absurde, au XXe siècle. Mais nous vivons en 2018, à une époque où les rassemblements racisés et non mixtes prolifèrent, où les querelles identitaires encombrent les forums et les écrans davantage que les querelles esthétiques, et j’aurais dû me douter que le débat était brûlant et sociétal, prompt à éclater en divers endroits sous divers oripeaux… De quelle légitimité peut-on se prévaloir lorsqu’on se pique de parler d’un groupe, voire au nom de ce groupe, auquel on n’appartient pas ?

Chacun n’existe et ne s’exprime qu’en tant que membre de quelque communauté, ou dans le cas contraire est invité à fermer sa gueule. Par exemple, Detroit, film puissant de Kathryn Bigelow reconstituant des émeutes raciales en 1967, a scandalisé certains de ses détracteurs non parce qu’il révélait une très choquante réalité, mais parce qu’en tant que bourgeoise blanche Bigelow n’était pas censée se mêler de documenter des injustices infligées à des Afro-Américains. Bigelow n’était donc autorisée qu’à raconter des histoires de bourgeoise blanche ? La polémique a pris des proportions grotesques qui funestement occultaient le vrai scandale exposé par le film.

Le réflexe politiquement correct, autrefois petite chose risible, niaise et lénifiante, a muté en une génération pour devenir ce monstre clivant, agressif, sectaire, castrateur et communautariste : dis-moi où tu te trouves sur la carte des Balkans avant de commencer à parler, car chacun ici n’est autorisé qu’à exprimer les intérêts de son groupe d’origine. Tu es toute ta tribu, ta tribu est tout toi. RPZ, comme disent les rappeurs.

Désormais le soupçon est partout : un Blanc ne peut plus raconter l’histoire d’un Noir, un homme l’histoire d’une femme, un jeune l’histoire d’un vieux, un bien portant l’histoire d’un malade, un roux l’histoire d’un blond, un Juif l’histoire d’un Palestinien, un hétéro l’histoire d’un homo, un anorexique l’histoire d’un obèse, un vivant l’histoire d’un mort, un Capulet l’histoire d’un Montaigu, un O’Timmins l’histoire d’un O’Hara… Bref, le plus sage est de ne plus raconter d’histoires du tout, sauf si celle-ci est dûment labélisée en tant que revendication ou arme de guerre. Fusillons l’imagination, il restera toujours la propagande – et le manichéisme.

On lira avec grand profit l’interview d’Ariane Mnouchkine sur l’affaire Kanata. Pour les pressés qui ne cliqueront pas, voici un extrait-clef :

Il ne peut y avoir appropriation de ce qui n’est pas et n’a jamais été une propriété physique ou intellectuelle. Or les cultures ne sont les propriétés de personne (…) Les histoires des groupes, des hordes, des clans, des tribus, des ethnies, des peuples, des nations enfin, ne peuvent être brevetées, comme le prétendent certains, car elles appartiennent toutes à la grande histoire de l’humanité. C’est cette grande histoire qui est le territoire des artistes. Les cultures, toutes les cultures, sont nos sources et, d’une certaine manière, elles sont toutes sacrées.

 

Le plaisir d’un monde de services et de saveur ouvert de 8h à 22h

25/08/2013 Aucun commentaire

Cet été j’ai fait du tourisme. Voyager est tellement enrichissant ! Rencontrer d’autres gens, contempler d’autres horizons, embrasser d’autres paysages, découvrir d’autres manières de vivre… Toutefois, certains lieux explorés ressemblaient pas mal à chez moi, finalement.

Aventures dans le monde de la grande distribution internationale : aujourd’hui, Rivière-des-Prairies (Montréal, Québec). Contribution possible à une série sur les « films de supermarché ».

La voix du feu (Troyes épisode 27)

27/09/2011 Aucun commentaire

Il ne se passait rien. (François Bon, L’incendie du Hilton, p.95)

Il se trouve que j’essaye d’écrire un livre. Je prends pour point de départ un fait divers, un incendie en milieu urbain, puis je recherche les moyens appropriés pour raconter cette histoire de biais, et en extrapoler des considérations sur le monde dans lequel je vis. J’avais entendu parler, lors de sa sortie il y a un ou deux ans, de l’Incendie du Hilton, roman (du moins, étrangement qualifié tel sur la couverture) de François Bon, qui prend pour point de départ un fait divers, un incendie en milieu urbain, puis qui recherche les moyens appropriés pour raconter cette histoire de biais et en extrapoler des considérations sur le monde dans lequel vit François Bon. On comprendra que j’aie consciencieusement dédaigné de lire ce livre, craignant qu’il ne me parasite.

Une jeune fille avec qui je suis en correspondance (bonjour, Pauline) me demande récemment si je l’ai lu. Comme je réponds par la négative, elle se fait radicale : « Alors, ne le lis surtout pas ! C’est très mauvais. » Mauvais ? Bon ! (Cas de le dire, pardon.) Il ne m’en fallait pas davantage pour foncer tête baissée : si ce livre était loupé, je ne pouvais plus redouter, orgueilleux comme je suis, qu’il m’influençât.

Je viens de lire l’Incendie du Hilton. Le 22 novembre 2008, François Bon, invité au salon du livre de Montréal, loge dans une chambre de l’hôtel Hilton. L’hôtel prend feu. Tout le monde est évacué en pleine nuit. Le salon du livre devant avoir lieu dans les sous-sol de ce même hôtel, les stocks de livres risquent de partir en cendres et fumée, métaphore possible du microcosme littéraire et/ou de la place du livre dans la société. François Bon discute avec des gens. Finalement ce n’est pas grave, alors tout le monde remonte se coucher. C’est tout.

Je me préparais, d’après l’avertissement de ma correspondante, à détester ce récit plus franchement. Je l’ai trouvé mal écrit, laborieux, non nécessaire, répétitif (le genre de répétitions fastidieuses, pas lancinantes comme du Thomas Bernhard) mais, pour autant, pas détestable. Certaines pages sont dignes d’intérêt (j’ai même aimé le chapitre, pourtant hors-sujet, sur le stage de récupération des points de permis)… mais l’ensemble est certes bien mal fichu. J’essaye d’en tirer des leçons sur ce qu’il ne faut pas faire.

Mon avis global sur François Bon : il a incontestablement inventé quelque chose sur son blog, il a été l’un des pionniers de cette écriture-là, en flux électronique et participatif, éphémère en éphéméride, archi-subjective puisqu’égocentrique, en prise directe et quotidienne avec ce qui entoure le scribe, c’était gonflé et vif, subversif, nouveau, bon timing. Tous les écriveurs de blog lui sont peut-être redevables, moi inclus, même si je ne l’ai lu que tardivement. Les problèmes, je crois, sont venus quand il a appliqué ce style d’écriture à tout un bouquin : étiré sur 180 pages, un monologue à la blog ne tient pas, ne peut pas tenir, il va vieillir prodigieusement vite, ça n’a pas de colonne vertébrale, toutes ses petites réflexions sur ce petit événement sont déjà éventées, ni fait ni à faire, le livre est mort. Le défaut de François Bon est donc, à ce que je comprends, d’avoir confondu deux sortes d’écriture. Je me le tiens pour dit.

Londonomètre : 601.

Où l’on fait diversion en bavassant musique, IV (Troyes, épisode 16)

16/09/2011 Aucun commentaire

Coups de cœur musique (plus trois DVD, pour changer un peu)
automne 2009-printemps 2010

Mulatu Astatke, New York-Addis-London The story of ethio-jazz 1965-1975, Strut (Play it again Sam), 2009.

Mulatu Astatke est le parrain de l’ethio-jazz, ce courant né à l’aube des années 60 dans les bars d’Addis-Abeba, d’une fusion entre les rythmes latins, les grooves psychédéliques de la pop de l’époque, et les traditions locales. Ce son si caractéristique a été remis sur le devant de la scène dans les années 2000 grâce à la série de CD à succès « Ethiopiques », et grâce à la bande-son, fort pertinemment décalée (et par conséquent mélancolique), du film de Jim Jarmusch, Broken Flowers (2005). La présente compilation, parue sur le label allemand Strut, raconte le cheminement de cette musique autant que celle d’Astatke, musicien hors du commun. Né à Jimma, Ethiopie, en 1943, il a d’abord étudié à Londres avant de filer à New York, puis au Berklee College of Music de Boston, avant de revenir à Addis-Abeba. Vibraphoniste, pianiste (souvent au Wurlitzer électrique à la Soft Machine), Astatke intègre, en une synthèse très personnelle, toutes les musiques qu’il a absorbées, des plus dansantes au plus avant-gardistes. Cette rétrospective est une excellente introduction à la musique tonique, exotique, hypnotique de Mulatu, mais ne doit pas faire oublier qu’il est toujours actif : ce fringant sexa(quasi-septua)génaire prépare un nouvel album, Mulatu steps ahead.

Collectif, Indian Rezervation blues and more, Dixiefrog, 2009.

3 heures de musique, 30 minutes de vidéo, 33 artistes, un livret 48 pages… Le label français Dixiefrog parachève l’un de ses projets les plus ambitieux : un panorama de la musique des Amérindiens d’aujourd’hui. Entre blues, country, chants traditionnels, folk, americana (et même avec quelques épices Hip-Hop et R&B), cet album fait voler en éclats les clichés et met en lumière l’apport des tribus dans la musique. L’album est présenté par la chanteuse Pura Fe’, marraine et inspiratrice du projet, et illustré par deux artistes amérindiens. Avec, en fil rouge comme la peau cuivrée des seuls véritables Américains natifs, cet apport théorique majeur : « L’influence musicale indigène sur les débuts du blues est rarement évoquée. Les ouvrages sur le blues ignorent les échanges culturels qui se sont produits entre esclaves africains en fuite et les peuples des Premières Nations, et comment cela aurait donné naissance au blues (…) Le jazz et le rock sont issus du blues. Aussi, l’affirmation selon laquelle nous avons contribué aux premiers développements du blues devrait bouleverser l’essence même de la musique américaine. » Elaine Bomberry, productrice d’émissions musicales sur des chaînes de télévision, et membre de la nation Ojibwe/Cayuga.

Rufus Cappadocia, Song for cello, Daqui, 2009.

Né en 1967 à Hamilton (Ontario, Canada) d’une mère américaine et d’un père immigré italien, Rufus Cappadocia découvre le violoncelle à l’âge de trois ans. Après des études classiques, notamment avec le violoncelliste tchèque Zdenick Konicek, il s’inscrit à l’université McGill de Montréal où il passe des heures dans la bibliothèque d’ethnomusicologie. Il profite aussi de ces années universitaires pour écumer la scène jazz progressiste de Montréal et pour jouer en duo avec une batterie, dans les rues et les stations de métro. Durant ces années d’expérimentation, il met au point un violoncelle électrique à cinq cordes. Cet instrument unique lui permet d’étendre les basses du violoncelle et d’explorer de nouvelles tonalités. Avec Songs For Cello, Rufus Cappadocia revient aux sources de sa démarche, comme quand il jouait seul dans la rue ou dans le métro. Tous les morceaux ont été enregistrés en public au Canada, en privilégiant une démarche de jeu intuitive. Magicien du violoncelle électrique, Rufus donne à entendre un jeu inventif, à la fois épuré et sophistiqué.

Vox Clamantis & Weekend Guitar Trio, Stella Matutina, Mirare, 2009.

Héritier du Hilliard Ensemble, le chœur estonien Vox Clamantis est l’un des plus respectés ensembles de musique grégorienne. Sous l’impulsion de leur jeune chef Jaan-Eike Tulve, ces compatriotes et amis d’Arvo Pärt présentent aujourd’hui un nouveau projet audacieux et très ambitieux : Stella Matutina. « Neuf et ancien, proche et lointain, chaud et froid… ou quand le chant Grégorien rencontre la musique improvisée pour trois guitares (le Weekend Guitar Trio) et électronique. Ces couples de mots, qui nous paraissent à première vue opposés, peuvent, au fil du temps ou à la faveur d’une observation plus attentive, devenir de proches compagnons, voire s’interpénétrer étroitement. Le chant grégorien est une méditation musicale née d’une tradition orale qui remonte à des siècles dans le passé. Qu’est-ce qui pourrait en être plus éloigné que le son de nos guitares électriques ? Ainsi parle, exaspéré, celui qu’aveuglent les préjugés. Cependant, la guitare électrique sait elle aussi méditer, et le chant qui résonne dans les textes sacrés est capable d’expressivité et de sensibilité, au plus haut degré. Les compagnons de route peuvent différer par l’âge et par leur vêtements, mais s’ils empruntent le même chemin, leurs pas les guident vers le même but. » Jaan-Eike Tulve

Weepers Circus, À la récré, EPM (Universal), 2009.

Weepers Circus est un groupe alternatif, rock festif nourri d’influences diverses (dont une pointe de jazz klezmer) né à Strasbourg et écumant les scènes depuis près de vingt ans. Surprise : son nouvel album s’adresse aux enfants. À la récré alterne les grands classiques des cours d’école réorchestrés avec bonheur (Trois p’tits chats, Lundi matin…Du très très neuf avec du très vieux) et les compositions originales. De nombreux invités sont de la partie : Didier Lockwood, Caroline Loeb, Juliette sur une version swing aux petits oignons de L’Hélicon de Bobby Lapointe ou Olivia Ruiz sur une étonnante V.O. de Little Boxes de Greame Allwright… Voisinage strasbourgeois oblige, les illustrations sont dues à un autre vieux gamin de cour de récré, le vénérable quoiqu’espiègle Toni Ungerer.

Hugues Aufray, New Yorker, hommage à Bob Dylan, Mercury (Universal), 2009.

Un duo entre Hugues Aufray et Didier Wampas ? Cette proposition semble surréaliste, mais tout est possible s’il s’agit de fédérer les enfants et petits-enfants français de l’inépuisable folksinger Bob Dylan. Quarante ans après avoir traduit et vulgarisé Dylan en France, Aufray revient encore et toujours à celui qui lui est à la fois une source d’inspiration majeure, et un ami. Le premier titre de l’album est un monologue touchant et humble (Aufray ne se présente qu’en intermédiaire : « Je ne me suis jamais pris pour Orphée »), et les suivants sont tous des duos revisitant les tubes de Dylan – Blowin’ in the wind avec Francis Cabrel, Just like a woman avec Jane Birkin, Knock knock knockin’ on heaven’s door avec Bernard Lavilliers, Man gave name to all the animals avec Alain Souchon… L’hommage est plus ou moins inspiré, plus ou moins nécessaire, mais toujours sincère. Et puis, en redécouvrant ces mélodies de Dylan sur les traductions d’Aufray, on se dit, « Ah, c’était donc ça que ça voulait dire ? » Quant au duo avec Didier Wampas sur Tout l’monde un jour s’est planté (traduction de Rainy day woman) ? Oui, il est très réussi, le morceau le plus joyeux de l’album, un entraînant et consolant hymne aux losers.

Danger Mouse/Sparklehorse/David Lynch, Dark night of the soul, Parlophone (EMI), 2010.

La nuit noire de l’âme. Qu’est-ce à dire ? L’expression, empruntée à Saint Jean de la Croix, désigne une expérience propre à la mystique chrétienne, une phase de solitude et de tourments où Dieu semble s’éloigner… S’il exprime sans aucun doute les affres d’âmes perdues, l’étrange album qui porte ce titre n’est, disons, pas très catholique. Dark Night Of The Soul est un projet commun de Danger Mouse (Gnarls Barkley, Gorillaz…) et de feu Mark Linkous (Sparklehorse), épaulés par le cinéaste David Lynch, qui apporte l’inquiétante étrangeté de son univers visuel, et de sa voix – l’un comme l’autre immédiatement identifiables. Le trio a convié les Flaming Lips, Gruff Rhy, Jason Lytle (Grandaddy), Julian Casablancas (The Strokes), Black Francis (Pixies), Iggy Pop, James Mercer (The Shins), Nina Persson (The Cardigans), Suzanne Vega et Vic Chesnutt. Les rumeurs entourant ce projet mystérieux qui rassemblait comme en un chœur de fantômes la crème de la scène rock indé, ont commencé à circuler début 2009, suscitant moult excitation. Mais si Dark Night Of The Soul a fait parler de lui en tant que livre d’art (en édition limitée, un magnifique ouvrage sans le moindre son, contenant un CD vierge à graver soi-même !) et installation audiovisuelle dans une galerie, sa musique n’avait pas encore été officiellement publiée. C’est chose faite, après un an et demi de chicanes juridiques. La fête qu’aurait dû constituer l’avènement de cet album magnifique, tortueux et envoûtant est ternie par les décès récents de Mark Linkous et de Vic Chesnutt.

Pierrick Sorin, Nantes, projets d’artistes [DVD], Centre national de documentation pédagogique, 2009

Le vidéaste Pierrick Sorin est une gueule de l’art contemporain, et depuis vingt ans ses auto-portraits dérisoires marquent les esprits et les galeries, et suggèrent un art de rire, y compris de soi, parfaitement subversif. En l’an 2000, Nantes, sa ville natale, lui passe une commande dans le cadre des célébrations du nouveau millénaire. Sa réponse est, comme on pouvait l’espérer, à la fois pertinente et impertinente, subtile et désopilante : Sorin réalise un film où il se réinvente sept fois. Il interprète sept artistes européens (plus un présentateur) dont lui-même,  déambulant dans la cité, chacun présentant son projet délirant de recomposition du paysage urbain, à coups d’hologrammes, de sculptures, d’architectures, de films amateurs et de yaourts aux fruits. Ce film est une parodie des documentaires à vocation culturelle que l’on peut voir sur des chaînes de télévision versées dans la vulgarisation, tel Arte. La forme emprunte aux codes de ce type d’émission, et le fond est une savoureuse satire (une auto-critique ?) des discours et postures d’artistes. Pourtant, la grande ambition de l’art contemporain est atteinte en douce : le regard que nous posons sur le quotidien en est réellement changé. Cette œuvre authentique, qui consiste en une accumulation d’œuvres factices, a acquis inopinément une légitimité nouvelle en se voyant inscrite au programme du baccalauréat, ce qui nous vaut cette paradoxale édition didactique du DVD, aux bons soins du Centre national de documentation pédagogique.

La Commune (Paris 1871), un film de Peter Watkins, Doriane films, 2001

Connaissez-vous la « Monoforme » ? En tout cas, elle vous est familière, trop familière, à votre insu… Selon l’inventeur de ce concept, le cinéaste anglais Peter Watkins, la Monoforme serait le schéma narratif dominant les productions audio-visuelles du XXIe siècle. Nous regardons un film, un téléfilm, voire un documentaire ou le journal télévisé, et nous sentons bien que l’on nous raconte toujours, sinon la même histoire, du moins le même squelette d’histoire, quels que soient sa chair et ses vêtements, téléguidant nos émotions et nos réactions. Afin de briser, par un contre-exemple radical, ces conventions qui standardisent, non seulement l’audiovisuel, mais l’imaginaire des spectateurs, Watkins a tenté une expérience hors norme : son film La Commune est un OVNI cinématographique. Œuvre exigeante de 6 heures, tournée à Montreuil dans les anciens studios de Georges Méliès, cette reconstitution d’une page sanglante de l’Histoire de France est à la fois une critique de la mémoire historique, et du traitement de l’actualité par les mass medias. La fidélité aux faits (Qu’en savons-nous ? Y avait-il des caméras ?) est le prétexte à une mise en abyme anachronique : on voit des reporters de télévision interroger des protagonistes de la Commune, et des acteurs en costume décrocher de leurs rôles pour évoquer l’héritage de cette insurrection, les comparant aux grèves de 1995. La médiathèque, lieu ressource qui tente à sa manière de résister à la Monoforme, propose à son public quelques films invisibles, et pour cause, à la télévision. La Commune (Paris 1871) en fait partie.

Le petit fugitif, film de Morris Engel, Carlotta/SCEREN-CNDP (collection l’Eden cinéma), 2009.

L’édition en DVD de ce film réalisé en 1953 par le photographe Morris Engel est comme la découverte du chaînon manquant de l’histoire du cinéma : François Truffaut prétendait que la Nouvelle vague n’aurait pas existé sans le déclic offert par cette œuvre charnière et pourtant méconnue. De fait, Joey le petit fugitif ressemble à un cousin américain d’Antoine Doinel, héros d’un autre conte de l’enfance cruelle. Persuadé à la suite d’une mauvaise blague d’avoir tué accidentellement son grand frère, Joey, 7 ans, fugue une journée et une nuit dans le parc d’attraction de Coney Island. Livré à lui-même dans un monde voué au divertissement alors qu’il porte la culpabilité d’un faux crime de sang, il est filmé caméra au poing, à la manière d’un documentaire… Les bonus décrivent l’importance historique de ce film, l’influence de la photographie, le jeu de l’enfant, et l’histoire de la photographie aux Etats-Unis.

Où l’on fait diversion en discutant musique, I (Troyes, épisode 13)

13/09/2011 Aucun commentaire

Pour commencer : joyeux anniversaire au webmestre anonyme quoique dévoué. Quand on rédige un blog quotidien, les évènements du même nom s’y glissent naturellement, comme un devoir de civilité. Profite, webmestre ! Je ne te souhaiterai pas bonne fête devant tout le monde chaque année.

Ensuite : causons d’autre chose. De musique. La musique, j’aime ça par ailleurs. En arrivant à Troyes, j’avais mon trombone dans les bagages, question d’hygiène personnelle.

Il se trouve que, à l’heure où je vous parle, j’ai temporairement quitté ma thébaïde troyenne pour reprendre les affaires courantes de mon turbin salarié. Eh, ben, ça fait drôle. Pendant une semaine complète, adieu la Maison du Boulanger, puisqu’au contraire (?) je vais me reconcentrer sur mon gagne-pain. D’un côté ou bien de l’autre, où se trouvent au juste les « vacances » (étymologiquement, les choses vides) ? Oh, je ne suis pas à plaindre, allez, j’ai la chance de ne pas détester mon métier. Dans le civil, j’ai en charge le rayon musique d’une médiathèque.

Je me retrouve face à une difficulté : comment conserver à ce blog son rythme journalier quand je serai happé par mes fonctions musicalo-municipales ? J’ai décidé, précisément, de les y intégrer. Pendant une semaine, je n’écrirai rien de neuf sur le blog, mais je recyclerai des Fonds de tiroir professionnels, à savoir les chroniques de CD (et à l’occasion, de DVD) rédigées ces dernières années dans le cadre de mon boulot. Un ami musicien et mélomane m’avait aimablement encouragé à diffuser ces chroniques ailleurs que dans un cadre pro, c’est l’occasion, les voici à raison de dix par jour. Je les relis juste avant de vous les copiercoller, je résiste à la tentation de les rater mieux… Je décèle de ci de là, autant vous prévenir, des facilités de style, des tics un peu agaçants, des régurgitations éhontées de bouts de phrases lues dans quelque dossier de presse, bref je ne vaux guère pas mieux au fond que Lisabuzz ou que le premier commentateur Amazon venu, qui ne font tous deux quer singer les clichés rhétoriques des critiques officiels et/ou appointés par les majors… Coup de cœur ! À ne pas manquer ! (À ma décharge, je crois n’avoir jamais employé de ma vie l’adjectif incontournable.)

Mais tant pis, à la relecture je remarque surtout l’honnêteté (y compris lorsqu’un pote très proche joue sur l’une des galettes…) de ces notules. Voire l’éthique. C’est beaucoup mieux que rien, l’éthique, comme vertu : ces musiques sont recommandables, j’ai bien fait de les recommander, j’ai fait mon boulot. D’ailleurs pour la plupart je les écoute encore (à part Florence Foster Jenkins, qu’on n’écoute qu’une fois dans sa vie, il ne faut pas déconner avec ça). Je suis constant dans mes goûts (des mélanges, des cowboys solitaires, des architectes déments, d’indécrottables punks, du blues partout). Rendez-vous la semaine prochaine après les redifs.

Coups de cœur musique, 2006-2008

Chair Chant Corps, Nous rirons, Rock Revolution Records, 2006.

La scène musicale grenobloise, en perpétuelle ébullition, ne se limite pas aux chanteurs (Calogero) ou groupes (Sinsemilia) qui ont l’heur d’accéder aux grandes ondes médiatiques.
Parmi les groupes remarquables ayant émergé ces dernières années, le quatuor Chair Chant Corps étonne avec un premier album superbe de maturité, intitulé, de façon plus mélancolique qu’ironique, « Nous Rirons » (label Rock Revolution Records).
Les ambiances sont tour à tour fiévreuses ou éthérées, et les textes se révèlent d’une exigence poétique rare… c’est à dire ambigus, et revenus de loin. Des influences identifiables (Noir Désir sans aucun doute, mais aussi bien Brel que Jeff Buckley) n’écrasent pas cet album avant tout personnel, pénétré d’un romantisme déchiré comme seule l’énergie rock’n’roll sait en produire à coups de guitare. Du style, du sens, et du souffle.

[P.S. : il semble bien qu’en 2011 Chair Chant Corps n’existe plus…]

Loco Locass, Amour oral, Select distribution (Québec), import.

Le rap est une formidable manière de lancer des mots… à condition d’avoir des choses à dire. Et si le salut du rap francophone, qui s’enlise depuis longtemps dans les clichés vantards et creux gangsta à la remorque de Skyrock, nous venait d’outre Atlantique ? L’album Amour oral (c’est bien d’amour de la langue française qu’il s’agit) du trio montréalais Loco Locass est un collier de perles hip-hop à l’écriture savante, magnifiquement ciselée, qui cite Eminem et Baudelaire dans le même flot (le même flow), doublée d’un acte d’engagement politique fort : le groupe s’affirme anti-libéral, anti-Bush (W roi), anti-raciste (L’ascenseur pour les fachos) et résolument pour l’indépendance du Québec. Le tout avec l’accent de la nouvelle France, mais heureusement le CD est pourvu d’un livret pour ne rien perdre des textes : « Ostie d’câlisse de Saint-ciboire de tabarnak ! Y’a quequ’chose de pourri au royaume du trademark ! » A noter : l’imparable tube Libérez-nous des libéraux, scandé dans bien des manifestations au Québec, a fait l’objet d’un article dans Courrier International n°749, 10 mars 2005.

Raphaël Imbert Project, Bach Coltrane, Zig Zag Territories, Distribution Harmonia Mundi

Projet tellement étrange et pourtant tellement logique ! Jean-Sébastien Bach le fertile baroque, et John Coltrane le météore du free jazz, n’ont rien en commun, si ce n’est une profonde spiritualité – un dialogue avec le ciel distillé dans des volutes d’orgue ou de saxophone, sophistication d’écriture ou improvisation au service de la même quête. Aboutissement d’une recherche musicale menée par le saxophoniste Raphaël Imbert sur le jazz et le sacré, soutenue par la Villa Médicis hors les murs à New York, cet étonnant programme, tant sur scène que sur CD, mêle dans une même ferveur thèmes de Bach et de Coltrane, liturgie luthérienne et esprit du gospel. Imbert a fondu (plutôt que rassemblé) quelques jazzmen et quelques baroqueux (dont l’organiste André Rossi, le quatuor à cordes Manfred, et, sur un titre, l’immense contre-ténor Gérard Lesne) et le résultat de l’opération alchimique peut à bon droit être qualifié de miracle : le mélange n’est jamais forcé, il est profondément émouvant, lumineux, fort. Comme disait Daniel Toscan du Plantier, « Je ne crois pas que Dieu existe, mais nous avons au moins une preuve de son existence : Bach composait pour Lui ». On pourrait dire la même chose de Coltrane. Et peut-être de Raphael Imbert. La musique est une grâce.

Musiques Racines, Enfance & Découvertes, 2007.

Label associatif fondé en 1994 par Jean-Pierre Devant de Martin, Enfance & découvertes a exploré le monde en quête de contes et chansons traditionnelles. Le résultat : quelques dizaines de CD, formant une somme estimable de sons et d’histoires bigarrées qui éveillent à « l’autre » l’oreille des enfants et des adultes bien disposés. Mais la plus belle réussite du label à ce jour, leur projet le plus juste et cohérent, est le triple CD intitulé Musiques Racines, du Brésil à la Louisiane. En 3h30 de pédagogie qui danse et de musicologie qui groove, nous refaisons le déchirant voyage des esclaves qui, d’Afrique en Amérique via les Antilles, ont légué au monde les rythmes devenus la musique populaire d’aujourd’hui : le jazz, le reggae, la salsa…Enfance & Découvertes est distribué discrètement : peu de chance de trouver leurs créations en tête de gondole des supermarchés, et l’on gagne à se renseigner directement sur le site http://www.cantinlevoyageur.com.

Gerard Pierron, Djal, Kordevan, Plein Chant, Harmonia Mundi/Le Chant du Monde, 2006.

Vous avez dit « populaire » ? Le double CD « Plein Chant », comme le spectacle du même nom, rend hommage à Edmond Thomas, éditeur de poètes dits « populaires », c’est-à-dire non pas célèbres, mais au contraire humbles, voire anonymes – même si on trouve des plumes assurées telles celles de Pierre Louki, Allain Leprest ou Valéry Larbaud. Au total, 28 poèmes deviennent ici des chansons poignantes ou douces, réalistes ou drôlatiques, chroniques prolétaires ou élégies du quotidien. Derrière la voix de l’initiateur du projet, Gérard Pierron, ou plutôt tout autour d’elle, la douzaine de musiciens, membres des groupes grenoblois Djal et Kordevan rivalise d’imagination, de virtuosité, de chaleur et de malice… en somme une fête « populaire », ici aussi au meilleur sens du terme. Dernier ingrédient de ce magnifique album  : les mains dessinées, diverses comme autant d’hommes au travail, offertes par Ernest Pignon-Ernest.

Nosfell, Kälin Bla Lemsnit Dünfel Labyanit, Warner (V2), 2006.

Un OVNI dans le rock français. On n’avait pas vu ça depuis Christian Vander et son Magma : pour exprimer toutes les nuances de son univers intérieur, un musicien sans concession répugne à se contenter des mots et notes du commun des mortels, mais ressent le besoin de créer un langage de toutes pièces. Cet ancien étudiant en langues orientales (il sait comment fonctionne la structure d’une langue…) a ainsi rêvé un monde, la Klokochazia, et son idiome, le Klokobetz. Une fois prévenus de cet exotisme fantastique, ne nous arrêtons pas aux titres des morceaux, à coucher dehors comme il se doit, et laissons-nous envoûter par la poésie unique de Nosfell : ses ambiances sophistiquées, ses harmonies habitées, sa voix incroyablement riche, sa mythologie échevelée. Le titre de son deuxième album, Kälin Bla Lemsnit Dünfel Labyanit, signifie paraît-il «Le chien mord, mais pas le renard» en Klokobetz. Ah, bon !

Rabih Abou-Khalil, Songs for sad women, Harmonia Mundi (Enja Records), 2007.

Après vingt ans de carrière et une quinzaine d’albums (dont six dans les bacs de la médiathèque) à géométrie variable, oscillants selon les humeurs entre jazz et musique traditionnelle, le compositeur et joueur de oud Rabih Abou-Khalil délivre avec ces Chansons pour femmes tristes l’un de ses opus les plus recueillis, intimes, et doux. Installé en Allemagne, ce Libanais a réagi à la guerre qui a ensanglanté son pays l’été 2006 en dédiant son album aux femmes libanaises – mères, filles, épouses, premières victimes des conflits, premières oubliées des actualités. Comme souvent en compagnie d’Abou-Khalil, la grâce musicale naît des rencontres entre les horizons – ici, le français Michel Godard est au serpent, l’arménien Gevorg Dabaghyan au doudouk, l’américain Jarrod Cagwin aux percussions. Et comme toujours, la pochette du CD, conçue par le musicien lui-même, est sublime.

La pompe moderne (The Brassens), Plus dur, meilleur, plus rapide, plus fort, Les Disques bien, 2007.

Ouvrons une porte sur un univers parallèle… Pénétrons une quatrième dimension sonore, un endroit aux frontières de notre imagination où les spéculations musicologiques les plus saugrenues, les expériences vocales les plus dada, auraient soudain une existence légitime… Et si Georges Brassens chantait des chansons de IAM ? de Diam’s ? de la Compagnie créole ? de Daft Punk ? Pourquoi faire, direz-vous ? Certes, mais pourquoi pas ?
Le groupe sétois (forcément) nommé « The Brassens » a suffisamment écouté tonton Georges pour imiter à la perfection les accents, la bonhomie moustachue, les harmonies faussement simples, les arrangements tranquillement manouches (guitare-contrebasse-percus), bref tout l’art de Brassens. Et pour en faire quoi, sacrebleu ? Pour entonner placidement « Le bal masqué », « Je danse le Mia » et « Laisse-moi kiffer la vibe avec mon mec ». La plaisanterie, qui serait sans doute un peu longuette sur tout un album (quatre titres seulement ici), n’a pas été appréciée par les ayant droits de Brassens, qui ont exigé un changement de nom (le CD a été réédité en 2008 sous l’appellation « La Pompe moderne »). Pourtant, il n’y avait pas de quoi se fâcher : ce n’est pas une parodie, pas une moquerie, juste un mélange un brin absurde des codes musicaux, pour démontrer en fin de compte que « Brassens » n’est pas seulement le nom d’un chanteur, mais peut-être celui d’un genre musical. Quel plus bel hommage ?

Florence Foster Jenkins, The complete legacy, Naxos, 2007.

Attention : ce CD de musique classique est peut-être à réserver à ceux qui détestent la musique classique. Voilà une curiosité, aussi comique que pathétique, et pour cela même rééditée depuis 60 ans : les enregistrements stupéfiants de la pire diva du monde, dépourvue d’oreille, du sens du rythme, du sens de l’harmonie, du sens de la mesure, et manifestement du sens du ridicule. Florence Foster Jenkins, authentique Castafiore, massacre allégrement l’air de la Reine de la nuit (la Flûte enchantée de Mozart), ainsi que des lieder et airs populaires. La dame, sourde également aux critiques, eut un certain succès et réussit même à remplir le Carnegie hall en 1944 – c’était la guerre, les occasions de rire étaient précieuses. Le fait est qu’il faut l’entendre pour admettre qu’une chose pareille est possible… Certes, on peut se moquer. Mais le personnage est fascinant, et admirable sinon pour son « œuvre », au moins pour sa force de caractère : elle aimait la musique (amour à sens unique, hélas… comme le sont les amours les plus tragiques et les plus belles), elle s’était enfuie de sa maison natale pour se consacrer entièrement à sa passion, et elle est restée jusqu’à sa mort persuadée de son immense talent. « Les gens pourront toujours dire que je ne sais pas chanter, mais personne ne pourra jamais dire que je n’ai pas chanté. » À noter : F. Foster Jenkins a fait l’objet, outre trois (!) pièces de théâtre, d’une chanson « Casseroles et faussets », dans le dernier album de Juliette, Bijoux & babioles, également dans nos bacs.

Mat et Iano, Mountain men, autoproduit, 2005

Le blues est la musique des Noirs américains, mais il est à tout le monde depuis longtemps, y compris à cette paire de blancs-becs, le Français et l’Australien, qui un beau jour se sont rencontrés et ont jamé sur le Vercors. D’où leur nom : Mountain Men. J’ai nommé Mr Mat (alias Mathieu Guillou), compositeur et brailleur, et Barefoot Iano (alias Ian Giddey), harmoniciste aux pieds nus. Ensemble, et à deux guitares, ils réussissent l’accord entre le blues des origines, celui qui sent encore la sueur et le sang des colored people du sud des Etats-Unis, et un blues d’aujourd’hui, qui nous parle (parfois en français) de notre vie au début du 21e siècle. Revisitant Robert Johnson, Skip James ou Sonny Boy Williamson autant que Metallica, ils déploient (surtout sur scène) des mélodies entêtantes , de l’énergie, de l’humour… De la chaleur presque noire, vue d’en bas.